Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

1938-1948 : Dix années de combat (rapport d'activité du Secrétariat international)

avril 1948 · Le IIe Congrès mondial (2-21 avril 1948) · 7 583 mots

In English: Report on the Fourth International Since the Outbreak of War, 1939-48 (Part I) — texte anglais publié à l’époque.

De la guerre à la conférence d'avril 1948

• Comment l'internationale a résisté à l'épreuve de la guerre

Fondée en 1938, la IVe Internationale eut à faire face à la difficile épreuve d'une guerre mondiale alors qu'elle n'avait même pas un an d'existence. La direction issue du congrès de fondation fut en grande partie dispersée avant d'avoir eu la possibilité de s'affamer fermement en tant qu'organisme représentant politiquement et organisationnellement la volonté collective des sections et jouissant de leur confiance. Les rapports avec les sections et les contacts entre les sections furent rendus difficiles et, dans la plupart des cas, impossibles.

Toutes les sections de l'internationale sans exception subirent à des degrés divers les persécutions des puissances en guerre. La bureaucratie stalinienne, les impérialismes « démocratiques » tout comme les fascistes, craignant les conséquences révolutionnaires de la guerre, cherchèrent par toutes sortes de moyens à faire taire la voix du marxisme révolutionnaire et à annihiler ses cadres avant qu'ils n'aient pu s'enraciner profondément dans la classe ouvrière.

Le camarade Trotsky, fondateur, dirigeant et inspirateur de l'internationale, fut parmi les premiers à tomber assassiné par Staline après le déclenchement de la guerre. Plus tard, il fallut d'autres victimes aux gangsters staliniens. En Grèce, ils tuèrent plus d'une centaine de trotskystes, y compris certains des dirigeants les plus capables du mouvement. En Indochine, ils firent disparaître Ta-Thu-Thau et de très

nombreux

autres camarades. Ils assassinèrent Blasco (Pietro Tresso), le dirigeant trotskyste italien, qui aurait pu rendre d'inappréciables services dans la construction du parti italien.

La Gestapo, partout où elle put établir son contrôle, pourchassa les militants trotskystes et les soumit à la destruction et aux tortures les plus acharnées. Seule une poignée des trotskystes allemands survécut aux camps de concentration. Les trotskystes autrichiens perdirent plusieurs de leurs meilleurs cadres après leur condamnation à mort par les tribunaux nazis. Les trotskystes tchèques perdirent environ une douzaine de leurs cadres. La section polonaise fut balayée presque totalement. Les organisations française, belge et hollandaise perdirent des dirigeants tout à fait expérimentés ainsi que de nombreux militants. Les impérialistes anglo-américains qui étaient censés mener la guerre au nom de la démocratie contre le fascisme n'en furent pas le moins du monde gênés lorsqu'il s'agit de persécuter les trotskystes. Les dirigeants des trotskystes américains furent jetés en prison pour plus d'un an. Les trotskystes anglais eurent un sort semblable. Mais les impérialistes anglo-américains se montrèrent particulièrement violents dans les pays coloniaux. Les dirigeants et de nombreux membres du parti indien passèrent les années de guerre en prison sans même avoir fait l'objet d'une accusation ou d'une condamnation définie et sans le moindre jugement. Les trotskystes chinois eurent à subir les triples coups des impérialistes japonais, des bourreaux de Tchang-Kaï-Chek et des staliniens. Même en Suisse, le pays idéal de la démocratie bourgeoise, qui resta neutre durant la guerre, on ne permit pas aux trotskystes de s'exprimer librement et on emprisonna leurs dirigeants.

Au début de la guerre, le siège du secrétariat international fut transféré d'Europe dans l'hémisphère occidental où il fut maintenu jusqu'en 1944. Mais le CEI et le SI ne trouvèrent là qu'un seul parti pouvant fournir un soutien. Ce parti, bien qu'il fût l'un des plus solides et plus vieux de l'internationale et se distinguât par sa fermeté politique, ne pouvait néanmoins pas assumer le rôle d'une direction internationale réellement représentative et fonctionnant collectivement. Pendant cette période, le SI, pleinement conscient des restrictions que lui imposait la situation, s'assigna la tâche modeste de maintenir la continuité de l'internationale, en attendant qu'un tournant dans la situation objective permit le rétablissement des contacts avec les sections et la création de nouveaux organismes de direction représentatifs.

Là où les liens ne furent pas complètement coupés par la guerre, comme en Amérique latine, en Angleterre, en Australie et aux Indes, le SI aida politiquement et matériellement les sections.

Il soutint l'unification du mouvement en Angleterre, il aida à l'unification des groupes en Chine, en Argentine. Celle-ci ne s'avéra pas durable pour des raisons qui échappaient au contrôle du SI.

Le SI publia aussi sous sa responsabilité un bulletin international, et de concert avec le CEI un certain nombre de documents exprimant la politique de l'internationale envers les questions à l'ordre du jour. Les plus importants de ces documents sont les suivants : la résolution sur l'intervention américaine en Chine (mai 1941) ; le manifeste pour la défense de l'URSS (octobre 1941) ; le manifeste aux ouvriers et paysans des Indes (octobre 1942) ; le manifeste sur la dissolution de la IIIe Internationale (juillet 1943). Ces documents reposaient intégralement sur les positions programmatiques élaborées au sein de l'internationale avec le camarade Trotsky, avant la guerre, en tant qu'armement politique de l'internationale devant la menace de guerre. C'est ce travail préparatoire qui est la cause première du fait qu'en dépit de la rupture des contacts, les sections de l'internationale menèrent une politique correcte dans ses grandes lignes.

a) L'internationale et toutes ses sections luttèrent résolument contre la guerre

impérialiste. Elles appliquèrent toutes fidèlement à la politique du défaitisme

révolutionnaire, c'est-à-dire l'opposition intransigeante aux gouvernements

capitalistes et à la classe capitaliste dans son ensemble.

b) L'internationale maintint sa position de défense de l'URSS en tant qu'État ouvrier

dégénéré et de défense de la Chine en tant que pays semi-colonial, des deux pays

étant engagés dans une guerre contre des puissances impérialistes cherchant à les

asservir.

c) Devant l'occupation de l'Europe par les nazis et les réactions qu'elle provoquait

cher les masses, l'internationale défendit le principe de la liaison de la lutte

contre l'oppression nationale à la lutte pour la révolution socialiste et pour les

États-Unis socialistes d'Europe. L'internationale insista sur la nécessité de

sauvegarder l'autonomie organisationnelle et politique du parti révolutionnaire

et du mouvement ouvrier contre toutes les tentatives visant à les dissoudre dans

un « front populaire national » des organisations de résistance sous une

direction bourgeoise et stalinienne.

d) Contre la marée de propagande chauvine qui inondait le monde entier, les

trotskystes maintinrent levé le drapeau de l'internationalisme révolutionnaire. Ils

appelèrent à la fraternisation de tous les prolétaires en uniforme et la mirent en

pratique. Particulièrement remarquable à ce point de vue fut le travail fait au sein

de l'armée allemande et la publication d'un organe destiné aux soldats allemands,

Arbeiter und Soldat .

Le bilan de la IVe Internationale pendant la guerre ne trouve que peu de comparaisons dans les annales du mouvement révolutionnaire. C'est un bilan d'attachement opiniâtre aux principes de lutte sans compromis contre de terribles adversités et un bilan de sacrifices coûteux. Le bilan de l'internationale pendant la guerre montre un déploiement de forces toutes puissantes tendant à l'écrasement et à la destruction de l'internationale. Ces forces comprenaient les gouvernements capitalistes, leurs agents socialistes et les gangsters staliniens. Elles échouèrent uniquement grâce au caractère indestructible des idées sur lesquelles l'internationale fut fondée.

• Les divergences politiques dans l'internationale pendant la guerre

Le bilan de l'internationale pendant le conflit impérialiste montre aussi des faiblesses que la sévère épreuve de la guerre fit particulièrement ressortir. L'internationale et ses sections n'en étaient qu'à un stade propagandiste au moment où la guerre éclata. Aucune des sections ne pouvait être qualifiée de parti dans le vrai sens du terme. Leurs liens avec les masses étaient très flous. Ceci provient de profondes raisons historiques.

La dégénérescence du premier État ouvrier entraîna avec elle la dégénérescence de toute une génération de révolutionnaires prolétariens dont la conscience politique remontait à la Révolution russe. Depuis la Révolution russe, le prolétariat mondial subit une série ininterrompue de défaites. Il se trouva à la veille de la guerre trahi par ses partis et ses dirigeants traditionnels et démoralisé par l'avance de la réaction fasciste. L'internationale, lorsqu'elle en était encore à son stade de propagande, attira dans ses rangs de nombreux intellectuels petits-bourgeois qui, s'ils avaient travaillé dans un milieu prolétarien, auraient rendu des services appréciables au mouvement révolutionnaire. Mais dans les conditions d'isolement imposées à l'avant-garde révolutionnaire, un grand nombre d'entre eux succombèrent d'une façon ou d'une autre à la terrible pression de la guerre. Quelques-uns se rangèrent complètement du côté de l'ennemi de classe, d'autres développèrent des positions révisionnistes qu'ils cherchèrent à imposer à l'internationale ou brisèrent avec celle-ci lorsqu'ils ne purent y parvenir.

Le premier de ces groupes révisionnistes qui se manifesta dès le déclenchement de la guerre fut celui de Burnham, Shachtman et Abern aux États-Unis, là où la pression de l'impérialisme était la plus forte. Ce groupe que Trotsky caractérisa comme une opposition petite-bourgeoise profita du pacte Hitler-Staline de 1939 pour rejeter la position de l'internationale sur la défense de l'Union soviétique. Au cours de la polémique sur cette question, à laquelle Trotsky participa considérablement, il apparut clairement que dans cette lutte était impliqué non seulement la question de la défense de l'URSS contre une attaque impérialiste, mais une révolte petite-bourgeoise contre la méthode marxiste d'analyse en ce qui concerne le caractère de l’État et la politique en général. Par la suite, il apparut de plus que ce groupe rejetait la conception bolchevique du parti révolutionnaire et de sa discipline. Se trouvant en minorité dans le parti américain, ce groupe refusa de se plier à la discipline de la majorité et de l'internationale. Il scissionna et forma le Workers Party. Depuis cette scission de 1940, les militants du WP firent tout ce qui était en leur pouvoir pour étendre cette scission à l'ensemble de l'internationale. Cette scission criminelle, au milieu de la guerre, nécessita la convocation d'une conférence extraordinaire de l'internationale qui eut lieu en mai 1940. Cette conférence était par ailleurs nécessaire en vue de réarmer l'internationale sur les questions posées par le déclenchement et le développement de la guerre. La conférence extraordinaire réaffirma la ligne programmatique fondamentale en ce qui concernait spécifiquement la guerre. Ceci fut exprimé dans le manifeste intitulé « La guerre impérialiste et la lutte pour la révolution prolétarienne ». La conférence extraordinaire élit aussi une nouvelle direction. Ceci fut rendu nécessaire parce que plusieurs membres élus au CEI par la conférence de fondation trahirent la confiance qui leur avait été accordée et passèrent aux scissionnistes.

Un autre groupement révisionniste naquit au sein du groupe allemand émigré. Ses vues furent développées pour la première fois dans le document intitulé « Trois thèses », qui parut en octobre 1941. Les conceptions développées par ce groupe divergent profondément des positions programmatiques sur lesquelles l'internationale avait été fondée. Depuis, les auteurs des « Trois thèses » ont avancé bien davantage dans la voie du révisionnisme. La résolution de la Conférence d'avril 1946 tint compte de ce fait dans son résumé de la ligne politique de l'IKD. Cette résolution déclara que : « (...) la direction de l'IKD a substitué à notre programme transitoire et socialiste correspondant au caractère historique objectif de notre époque, qui reste fondamentalement celle de la révolution socialiste, un programme national-démocratique, basé sur "le détour nécessaire de la révolution démocratique" et sur la perspective des "prochaines grandes guerres nationales-démocratiques de libération de tous les peuples opprimés de l'Europe" ».

Le WP et l'IKD exprimèrent le plus nettement le révisionnisme produit au sein de l'internationale par la guerre et par la faiblesse inhérente aux organisations. Mais il y eut d'autres divergences politiques moins profondes qui se développèrent dans l'internationale durant la guerre. Les positions programmatiques générales ne suffisent pas dans tous les cas pour répondre concrètement à toutes les questions compliquées qui se posent aux sections. La rupture des liens entre les sections eut pour conséquence que chacune d'elle fut obligée de déterminer seule sa propre politique et, dans la plupart des cas, l'internationale n'eut pas la possibilité de participer aux luttes intérieures.

La pression de la guerre et de l'occupation de l'Europe par les nazis désorienta au début complètement la direction du mouvement trotskyste français d'avant-guerre. Quelques-uns désertèrent l'organisation et d'autres abandonnèrent toute activité politique. Parmi ceux qui restaient, des camarades dirigeants développèrent des positions représentant dans leur essence un retrait complet des positions révolutionnaires de la IVe Internationale. Ils élevèrent des doutes au sujet de la nécessité de la IVe Internationale et de son renforcement, en proposant à la place l'« intervention dans les divers regroupements nationaux et internationaux » (rapport des camarades M. H. et Y. C [Marcel Hic, Yvan Craipeau] du 7 août 1940 au CEI). Cette position extrême fut abandonnée par la suite par la direction du POI français. De nouvelles divergences se développèrent cependant par la suite au sujet de la question nationale.

En Chine, une lutte se développa au sein de la section sur l'attitude à prendre envers la guerre contre l'impérialisme japonais. Notre position envers la Chine en tant que pays semi-colonial luttant pour son indépendance se trouva sujette à un nouvel examen lorsque l'Amérique entre en guerre. La section chinoise se scinda sur cette question. La majorité se basant sur les positions de l'internationale maintint sa position défensiste. Cependant, une minorité rejeta cette position en soutenant que le caractère de la guerre avait changé du fait que, par l'entrée en guerre de l'Amérique, la lutte de la Chine était devenue subordonnée au caractère impérialiste de la guerre prise dans son ensemble. Ce point de vue de la minorité se double d'une conception selon laquelle la bourgeoisie chinoise et la bourgeoisie coloniale en général ne pouvaient pas même jouer un rôle partiellement progressif dans la lutte contre un impérialisme étranger.

Dans les pays européens occupés par l'Allemagne, les sections durent faire face à la nécessité de concrétiser leur position sur la question nationale. Nous traiterons de cette question dans ce rapport d'une manière plus détaillée, étant donné que les divergences eurent lieu en Europe pendant l'occupation allemande et que leur portée réelle ne fut pas connue en totalité par l'ensemble de l'internationale.

• La question nationale pendant la guerre

La disparition de l'indépendance nationale et l'oppression des populations par les impérialismes occupants se trouvèrent beaucoup plus répandues pendant la Seconde Guerre mondiale que pendant la Première. Le caractère particulièrement violent de l'occupation nazie provoqua dans les masses ouvrières et dans la petite bourgeoisie des pays européens une résistance spontanée qui se manifesta sous des formes diverses.

De son côté, la bourgeoisie nationale était préoccupée du maintien du régime capitaliste, de sa participation à l'exploitation des masses, de sa lutte contre leur résistance, et de la défense de la portion du marché mondial qu'elle s'était appropriée. Elle se divisa en deux parties, chacune d'entre elles collaborant étroitement avec un des deux blocs en lutte. Mais elle maintint sa solidarité de classe. Par le canal de sa partie « résistante », elle chercha à exploiter le sentiment national des masses pour ses buts de guerre et à assurer la pérennité de sa domination dans l'éventualité d'une défaite allemande.

Le rôle du prolétariat révolutionnaire était de canaliser le sentiment populaire des masses vers la révolution prolétarienne et les États-Unis socialistes d'Europe. Il était nécessaire de profiter du dynamisme révolutionnaire inhérent à la résistance des masses et d'empêcher la bourgeoisie alliée et la bureaucratie soviétique de l'utiliser pour leurs visées réactionnaires. Pour cette raison, l'avant-garde révolutionnaire se devait de lutter contre l'unification des diverses forces se réclamant de la « résistance » (depuis de Gaulle jusqu'aux formations ouvrières). Au contraire, il était nécessaire de renforcer partout la différenciation entre les travailleurs et les capitalistes. Il était nécessaire de développer soigneusement les embryons de guerre civile existant sous une forme ouverte ou voilée au sein des luttes de masses sous l'occupation.

Une telle politique repose entièrement dans le cadre général du défaitisme révolutionnaire et de l'internationalisme prolétarien qui font partie des bases programmatiques de la IVe Internationale. Il s'agissait de combiner organiquement les revendications nationales des masses au programme socialiste prolétarien. Les sections ou les tendances qui hésitèrent à prendre audacieusement l'initiative d'inscrire dans leur programme la lutte pour les revendications nationales, ou qui montrèrent leur incapacité à le faire, à organiser cette lutte et à participer au mouvement « national » des masses (grèves, armées de partisans, insurrections du type de celle qui eut lieu en Grèce en décembre 1944) commirent de graves erreurs sectaires (Grèce). Une erreur analogue fut commise par le CCI en France. Il refusa de reconnaître l'existence d'une question nationale telle qu'elle se trouvait imposée pendant l'Occupation et ignora pratiquement la réaction justifiée des masses que cette question provoqua.

Aussi erronée fut l'attitude des sections ou tendances qui conçurent la lutte pour notre programme socialiste et révolutionnaire combiné, y compris les revendications nationales, comme une lutte par étapes : une première étape « nationale et démocratique » qui ouvrirait alors la voie à une seconde étape « socialiste et prolétarienne ». Telle était la thèse de l'IKD. Du même ordre était le mot d'ordre d'« insurrection nationale » préconisé par le POI français. Ces mêmes tendances favorisèrent la coopération et même la participation politique de nos sections aux organismes dirigeants de la « résistance » qui étaient dominés par la bourgeoisie et la bureaucratie stalinienne travaillant conjointement à escroquer au profit de la guerre impérialiste le réel mouvement d'opposition des masses contre l'occupation. Les mêmes tendances furent aussi en faveur d'un front unique sur la base d'une plate-forme « nationale » et « démocratique » avec la partie « résistante » de la bourgeoisie (« Trois thèses », politique du POI français, 1940-1942).

L'oppression nationale subie pendant l'occupation nazie de l'Europe ne prit pas fin avec la défaite allemande. Les vainqueurs de la guerre, impérialistes « alliés » et bureaucratie stalinienne, établirent leurs propres formes spécifiques d'oppression des pays vaincus et autres. Ceci démontra une fois de plus que la lutte contre l'oppression nationale et pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est indissolublement liée à la lutte contre le régime capitaliste et pour les États-Unis socialistes d'Europe et du monde. C'est dans cet esprit que la Conférence européenne de février 1944 entreprit de répondre à cette question.

Certains, à postériori, critiquèrent la « non-compréhension » de la question nationale par l'internationale et la non-participation aux mouvements de résistance. Ils attribuèrent à ces « erreurs » la raison principale de la faiblesse de nos sections européennes. Entre autres choses, ils ignorent le fait que cette question ne se posa pratiquement que pour deux sections européennes, la section française et la section grecque. En Grèce (et à ce sujet on ne doit pas exagérer les résultats qui auraient probablement pu être obtenus par une politique différente de celle que suivit la majorité des camarades), il est incontestable que les fautes commises handicapèrent considérablement le développement ultérieur de notre mouvement dans ce pays. Mais, en France, ce fut la tendance « non sectaire » qui dirigea l'organisation jusqu'aux alentours de juin 1943. Elle ne fournit aucune preuve d'aucune sorte de ce que signifie en pratique « comprendre » et « participer » aux mouvements de « résistance ». Elle ne montra pas plus comment cela aurait pu entraîner un développement décisif ou même important du parti.

Le « mouvement de résistance » en France, comme ailleurs, n'exista en réalité que sous les trois formes suivantes :

I) Comme sentiment populaire diffus d'opposition aux maîtres impérialistes étrangers

et à leurs complices de la bourgeoisie indigène.

2) Comme organisations clandestines restreintes dirigées exclusivement par les agents

directs de la bourgeoisie alliée et de la bureaucratie soviétique. Elles servirent le

grand état-major général allié et réalisèrent des tâches militaires auxiliaires des

opérations alliées.

3) Comme « armée de partisans ».

En France, ce fut seulement à partir de la fin 1943 que le mouvement de partisans prit une certaine ampleur. Le parti révolutionnaire répondit aux sentiments populaires de « résistance » en incorporant les revendications nationales dans son programme révolutionnaire et socialiste ; en organisant, en participant et en dirigeant partout où cela fut possible les luttes des masses qui s'opposaient directement ou indirectement au régime d'occupation (grèves, manifestations, insurrections). Mais le parti s'opposa à toute collaboration et particulièrement à toute participation aux organismes dirigeants de la résistance qui groupaient les agents directs du quartier général allié et n'avaient pas de base populaire organisée. Au contraire, le parti dénonça le caractère nationaliste réactionnaire de ces formations.

D'autre part, le parti révolutionnaire préconisa la participation aux armées populaires de partisans, particulièrement dans les pays où elles englobèrent des couches importantes de la classe ouvrière et des paysans pauvres (pays balkaniques, Pologne). Il était nécessaire de pénétrer dans ces organisations de masse qui offraient une occasion de mettre en avant notre programme révolutionnaire. Ailleurs, nous préconisions la participation à toutes les organisations (résistantes) de masse telles que les milices patriotiques, les comités de libération, etc. Cette politique fut suivie en France en général après l'unification du POI et du CCI qui donna naissance à l'actuel PCI. Mais, après l'unification, une certaine confusion domina dans l'organisation française en raison des excès commis par les tendances extrêmes du POI et du CCI et elle empêcha le parti d'appliquer dans son ensemble une telle politique avec plus de clarté et de fermeté. Mais, ce qui est plus important, c'est que le parti ne disposait pas de forces suffisantes pour un travail effectif dans les mouvements nationaux de masse (francs-tireurs, milices patriotiques, comités de libération ).

En plus d'une politique correcte, il faut au parti suffisamment de cadres expérimentés capables de développer cette politique dans les organisations de masse et d'influencer celles-ci sur la voie révolutionnaire. Mais le parti français se trouvait dans une très mauvaise situation au début de la guerre. Les conditions défavorables dans lesquelles eut lieu l'entrée du PCI divisé dans le PSOP, l'illégalité qui suivit le déclenchement des hostilités, la défection des dirigeants les plus connus, puis la défaite de l'occupation du pays accentuant la démoralisation du mouvement ouvrier — tout ceci conduisit à la décomposition effective de l'organisation et à la désorientation de ses cadres. Les jeunes militants trotskystes dans les conditions on ne peut plus adverses de la terreur nazie et vichyssoise et qui publièrent une presse illégale, accomplirent un travail héroïque. Mais c'était trop attendre d'eux que d'arracher la direction du mouvement des masses aux mains de l'appareil stalinien et à celles des gaullistes. Il est nécessaire de conserver les proportions lorsqu'on parle des « erreurs » commises sur la question nationale.

La défense de l'Union soviétique pendant la guerre

De même que l'occupation de l'Europe par les nazis plaça l'internationale devant la nécessité de concrétiser sa position sur la question nationale, de même la défaite de l'Allemagne nazie et l'avance de l'Armée rouge au-delà des frontières de l'URSS nécessitèrent une concrétisation de notre position sur la défense de l'URSS et un changement d'accent à la lumière de la nouvelle situation. À cette étape de la guerre, il devint nécessaire de placer l'accent sur la dénonciation du rôle contre-révolutionnaire du stalinisme. Cette question se trouvant traitée dans les thèses sur l'URSS et le stalinisme, il suffira de la résumer ici.

a) L'internationale eut absolument raison d'insister sur la défense inconditionnée de

l'Union soviétique contre l'attaque impérialiste. L'internationale eut de plus

également raison d'insister sur l'impulsion révolutionnaire qui suivrait les

victoires de l'Armée rouge. Les événements eux-mêmes l'ont clairement confirmé...

b) L'erreur résida dans le fait de ne pas avoir prévenu les masses clairement, avec

insistance, et simultanément, que l'Armée rouge, en tant qu'instrument de la

bureaucratie stalinienne, ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour réprimer leurs

mouvements révolutionnaires, que les réformes sociales que les staliniens insti-

tueraient, même lorsqu'elles seraient progressives en soi, seraient imposées

bureaucratiquement et strictement limitées en fonction des intérêts de l'oligarchie

du Kremlin.

c) Nous avions avec raison prévenu les masses que les impérialistes anglo-américains

remplaçant les forces d'occupation nazie en Europe joueraient un rôle contre-

révolutionnaire, mais nous ne les avions pas suffisamment prévenues à l'avance du

rôle de l'occupation stalinienne. Cette hésitation s'exprima même dans la résolution

politique d'avril 1946 qui ne mit pas clairement en avant la revendication du retrait

des forces d'occupation staliniennes.

Le rôle de l'Allemagne dans la crise révolutionnaire

Jusqu'en 1944, et même quelque temps après, l'internationale dans son ensemble maintint la position que la révolution allemande était inévitable et que ce fait accélérerait puissamment, dès le début, l'ensemble de la crise révolutionnaire faisant suite à la guerre en Europe.

Dans cette perspective, nous n'avions pas accordé suffisamment d'attention à une série de facteurs qui s'avérèrent assez puissants en leur totalité pour empêcher le déclenchement de la révolution allemande :

a) Les destructions matérielles et humaines en Allemagne ;

b) le caractère réactionnaire de l'occupation soviétique et alliée ;

c) l'extrême atomisation du prolétariat allemand sous le régime fasciste. Tous ces

facteurs jouèrent pour supprimer les prémisses d'une action d'envergure des

masses allemandes. Cette autocritique fut déjà faite par l'internationale dans sa

Conférence d'avril 1946 .

La direction de l'internationale de 1943 à la Conférence d'avril 1946

Nous avons mentionné plus haut le fonctionnement restreint des organismes centraux de l'internationale imposé par les conditions de la guerre et par le manque de contacts effectifs avec les sections de l'internationale, particulièrement avec celles de l'Europe continentale qui se trouvaient au centre des événements révolutionnaires dans la dernière étape de la guerre. Mais la vitalité de l'internationale et la fermeté de ses liens idéologiques étaient telles qu'une nouvelle direction continentale se forma en Europe en pleine guerre. Plusieurs tentatives d'établir un secrétariat à fonctionnement régulier, comprenant des représentants des diverses sections européennes, ne furent au début que partiellement positives au cours de l'année 1942. Ce secrétariat européen fut finalement créé en juillet 1943. Il se composa de représentants des organisations trotskystes française, belge, allemande, espagnole et grecque. Le secrétariat européen provisoire se chargea de guider et de développer le travail des sections. Il entreprit de publier Quatrième Internationale, organe théorique, ainsi qu'un bulletin de discussion intérieur. Il entreprit de préparer une conférence européenne qui eut lieu en février 1944. Les positions politiques adoptées à la conférence furent publiées dans les thèses sur « La liquidation de la guerre impérialiste ». Cette conférence réalisa aussi l'unification du POI et du CCI en France dans l'actuel PCI. Elle élit un comité exécutif européen élargi et un secrétariat européen .

Lorsque la situation le permit, ces organismes furent graduellement élargis par l'inclusion d'autres sections de l'internationale. Ce comité exécutif européen fut chargé par la suite par le SI de convoquer une conférence internationale. Cette conférence se tint en avril 1946, rassemblant des délégués mandatés par douze sections.

Le comité exécutif européen marqua le début d'une nouvelle étape dans le travail de la direction internationale. Pour la première fois depuis la fondation de l'internationale, il représentait une réelle direction collective composée de responsables représentant des sections actives. La tâche qui consistait à élargir la direction internationale, à investir celle-ci de l'autorité de représentants responsables du plus grand nombre possible de sections se trouva encore plus avancée par la Conférence d'avril 1946.

Pour résumer le rapport organisationnel sur l'internationale durant la guerre, il est juste de dire qu'en dépit des violentes persécutions auxquelles elle dut faire face et des lourdes pertes qu'elle eut à subir, en dépit aussi de très puissants courants contre lesquels elle eut à combattre, elle en sortit encore plus forte qu'auparavant. Elle fut la seule internationale qui fonctionna durant la Seconde Guerre mondiale. En dépit des erreurs qui furent faites, l'internationale et ses partis ont acquis plus d'expérience, plus de maturité et plus de confiance en soi, en face des lourdes tâches imposées par la guerre. De nombreuses sections accrurent leurs forces. De nouvelles sections naquirent (Italie, Indes, Hollande, Pérou, Égypte et Chypre). La tendance à l'unification de toutes les forces se réclamant de la IVe Internationale dans un même pays en une seule organisation fut particulièrement marquée en Europe.

De la Conférence d'avril au congrès mondial

La Conférence d'avril 1946

Lors de la Conférence d'avril 1946, des liaisons avec la plupart des sections de l'internationale avaient été rétablies sur tous les continents et, en dépit des difficultés de transport, douze sections avaient envoyé des représentants régulièrement mandatés à la première assemblée mondiale d'après-guerre. Déterminant ses tâches, son rôle et ses pouvoirs, la conférence les définit de la manière suivante :

a) « De siéger comme conférence mondiale de la IVe Internationale, et de prendre

des décisions responsablement sur toutes les questions à l'ordre du jour, et,

b) de dissoudre le CEI et le SI actuels et d'élire à cette conférence un nouveau CEI

et un SI ayant toute autorité pour agir jusqu'au prochain congrès mondial. »

La Conférence d'avril accomplit une tâche double qui facilita beaucoup le développement ultérieur de l'internationale en tant que parti mondial centralisé et qui accéléra beaucoup sa consolidation politique :

1. Sur le plan politique, la conférence élabora une série de documents parmi lesquels

se trouvait la résolution sur « La nouvelle paix impérialiste et la construction des

partis de la IVe Internationale » et le manifeste « Seule la victoire de la révolution

socialiste peut empêcher une troisième guerre mondiale ». Ces documents mettant

en avant la ligne politique de l'internationale servirent à la réarmer et à faciliter la

délimitation avec tous les éléments qui avaient tenté de réviser le programme

fondamental de notre mouvement.

2. Sur le plan organisationnel, la conférence élit de nouveaux organismes directeurs

réellement représentatifs, ayant des contacts beaucoup plus étroits que par le passé

avec les sections et avec la vie de l'internationale.

Le comité exécutif international qui sortit de la conférence travailla collectivement à l'élaboration de la ligne politique de l'internationale et à la solution des questions posées par la vie quotidienne des sections. En moins de deux ans, le CEI a tenu cinq assemblées plénières au cours desquelles de nombreux problèmes, auxquels l'internationale avait à faire face, furent pris en considération et donnèrent lieu à des décisions. La préparation du congrès mondial et l'organisation de la plus large discussion possible préparatoire au congrès et sauvegardant les droits des minorités furent l'un des principaux soucis du CEI.

Le SI, constitué également dans sa majorité par des représentants des sections importantes, a fonctionné sous le contrôle du CEI. Il a réalisé son travail régulièrement et largement. Il a pris position sur les principaux événements politiques. Il a été établi des liens avec pratiquement toutes les sections et toutes les organisations se réclamant de la IVe Internationale. Il a publié la revue Quatrième Internationale. Il a publié régulièrement le « Bulletin intérieur » en français, et parfois en d'autres langues. Il a édité un « Service de presse » qui fournit à la presse de l'internationale des informations sur la vie des sections. Le SI a publié un grand nombre de documents soumis à la discussion internationale en vue du congrès mondial (en plus de ceux publiés dans le « Bulletin intérieur » régulier). Il a publié le matériel de discussion précédent le congrès en une quantité et avec une rapidité jamais connue dans le passé de notre mouvement.

Ces réalisations ont servi à rendre les sections et leurs membres nettement conscients du fait que l'internationale vit et fonctionne comme un parti mondial centralisé. En dernière analyse, c'est un reflet de la progression d'ensemble de notre mouvement depuis la fin de la guerre.

• Les divergences d'après-guerre dans l'internationale

En plus des divergences sur la question de l'URSS, examinées dans les « Thèses sur l'URSS et le stalinisme » ainsi que des divergences existant sur la question nationale, des divergences se sont développées dans les sections et dans l'internationale sur un grand nombre d'autres questions.

Lors de la Conférence d'avril, les divergences portaient principalement sur la question des perspectives économiques du capitalisme européen. Les deux dernières années ont permis de vérifier les pronostics fondamentaux de la conférence. La guerre a détruit l'ancien équilibre commercial et financier des pays de l'Europe occidentale. Si importants que soient les progrès économiques réalisés dans ces pays par rapport à l'effondrement économique qui suivit immédiatement la guerre, il est néanmoins tout à fait clair que ces pays sont loin d'une stabilisation relative. La production dans les pays de l'Europe occidentale a atteint un plafond et ne peut se maintenir et se renforcer que dans la mesure où une nouvelle aide de l'impérialisme américain se prolonge pendant des armées. Un examen objectif des événements depuis la Conférence d'avril devrait servir à liquider les divergences sur cette question.

L'internationale eut à faire face à de nombreuses questions depuis la conférence. Après avoir déterminé la ligue politique générale, le CEI et le SI s'occupèrent plus précisément des tâches des sections, de l'unification des groupes en une seule section partout où cela était possible, de la meilleure tactique à suivre pour les sections dans la lutte pour briser leur isolement et pour trouver la voie des masses.

Des divergences naquirent au cours de ces discussions. L'internationale se trouva ainsi en désaccord avec la majorité du RCP (section anglaise) sur la tactique à suivre dans ce pays. La direction internationale était en faveur de l'entrée du RCP dans le Labour Party. Elle pensait qu'étant donné les conditions spécifiques prévalant en Angleterre après la guerre, à savoir la victoire écrasante du Labour Party dans les élections, son monopole complet de la vie politique de la classe ouvrière le fait que la grande majorité des travailleurs anglais espérait que le gouvernement travailliste qu'ils avaient porté au pouvoir mènerait à la transformation socialiste de la société tous ces facteurs, plus l'isolement du RCP, nécessitaient l'entrée de l'avant-garde révolutionnaire dans le Labour Party. La majorité du RCP, tout en n'excluant pas l'entrée à une étape ultérieure, rejeta cette proposition. Cette divergence fut finalement résolue par un compromis permettant à la minorité du RCP d'entrer dans le Labour Party. Cette solution fut approuvée par le CEI, dans son entier ainsi que par la majorité et la minorité du RCP. Cette solution finale fut un tribut à la maturité grandissante de l'internationale, relativement à sa capacité de régler des problèmes tactiques complexes. Elle démontra aussi le sens de responsabilité grandissant des sections en ce qui concerne le maintien de l'unité de l'internationale. De sérieuses divergences s'élevèrent aussi entre la direction de l'internationale et la majorité de la direction du PCI (France) qui contrôla ce parti entre son IIIe Congrès (1946) et son IVe Congrès (1947). Ces divergences portaient principalement sur :

a) l'application du Programme de transition aux conditions existantes en France et

b) la politique erronée de la direction en ce qui concerne le stalinisme. Les événements

qui secouèrent la France à partir de la grève Renault d'avril 1947 ont démontré la

justesse de la ligne poursuivie par l'internationale. Le IVe Congrès du PCI (novembre

1947) répudia la politique opportuniste de la direction du PCI.

Avec l'actuelle direction de la section italienne, l'internationale est en profond désaccord. Elle repousse sa conception politique sectaire ainsi que la manière dont elle conçoit le régime intérieur du parti, en substituant à notre conception du centralisme démocratique une conception centraliste « révolutionnaire » qui déforme dans un sens bureaucratique, presque militaire, la vie intérieure de l'organisation.

La position de l'internationale sur cette question ainsi que sur toutes les autres a été exprimée dans des résolutions adoptées par les plénums du CEI.

Avec les camarades suisses et en partie avec les camarades autrichiens, la direction internationale a des divergences, principalement en ce qui concerne leur opposition de principe à la tactique entriste. Ils ont un point de vue complètement sectaire sur cette question qui fut débattue et définitivement réglée dans l'internationale lors des premières années trente.

Avec le camarade Munis et les camarades qui se sont associés à lui, la discussion internationale a révélé deux sortes de divergences :

a) sur le plan politique, ces camarades procèdent à partir d'une analyse complètement

fausse de l'URSS et du capitalisme d'État. Mais ce qui est pire encore, c'est que leurs

conclusions sont complètement sectaires. Ainsi, par exemple, ils rejettent comme

inadmissible la tactique du front unique avec les partis staliniens. Ils rejettent de

plus certaines parties vitales de notre Programme de transition (nationalisation,

gouvernement des partis ouvriers traditionnels) ;

b) partant de la même conception sectaire, le camarade Munis a lancé une attaque

contre toute la politique de l'internationale durant la guerre, et particulièrement

contre les trotskystes anglais et américains. Il interprète la « lutte contre la guerre

impérialiste et sa transformation en guerre civile » d'une manière sectaire. Ce qui

est une ligne stratégique animant les activités du parti dans son opposition

révolutionnaire à la guerre et au gouvernement capitaliste est interprété par lui

comme un mot d'ordre central d'agitation ;

c) sur le plan organisationnel, ils ont lancé une violente attaque contre le régime de

l'internationale, ses méthodes de fonctionnement, et particulièrement contre la

procédure de préparation du congrès mondial. Leur conception de la question

organisationnelle détruirait l'élément centraliste du régime de l'internationale et

mènerait à une déformation politique et organisationnelle de celle-ci dans le sens

d'un lâche rassemblement de tendances hétérogènes.

La direction internationale a cherché à faire participer toutes les sections et toutes les tendances à la discussion préparatoire au congrès. Les longues années de guerre avaient rendu impossible une vie normale dans l'internationale, et la direction internationale n'hésita pas à prendre des dispositions pour assurer la participation de groupes et de tendances qui avaient rompu dans le passé avec l'internationale (Workers Party).

En résumant la longue et intense discussion préparatoire à ce congrès, nous voyons, en dépit des divergences variées, deux courants principaux :

a) Le courant trotskyste traditionnel qui compose la grande majorité des sections

existantes. Ce courant défend son analyse de la crise fondamentale du capitalisme

à notre époque. Cette crise n'a été qu'aggravée par les conséquences de la guerre.

Il défend la perspective de la révolution socialiste, ayant confiance dans les

capacités révolutionnaires du prolétariat et dans la capacité de celui-ci à se

débarrasser de l'emprise stalinienne. Il met l'accent sur la transformation de nos

organisations de groupes de propagande en partis de masse, transformation qui

n'est pas seulement nécessaire mais aussi, pour la première fois, réalisable.

b) S'opposant à ce courant existe le courant qui met l'accent sur le recul de la

révolution socialiste, les forces historiques « régressives », la descente dans la

barbarie, l'incapacité du prolétariat, sa dégénérescence, sa profonde

contamination par le stalinisme. Les partisans de ce courant sont impressionnés

par chaque « succès » du capitalisme, par sa « stabilisation ». Ils considèrent avec

scepticisme l'avenir de l'internationale et ils dénigrent son travail et ses

réalisations. Ce courant révisionniste est profondément défaitiste en ce qui

concerne les perspectives de la révolution prolétarienne. Il englobe

principalement l'IKD et le Workers Party.

La ligne de cette tendance stériliserait et paralyserait la lutte de l'internationale pour s'enraciner dans le mouvement ouvrier. Quand les partisans de ce courant soulignent le rôle du parti, ils le font en réalité pour nier les capacités révolutionnaires du prolétariat et sa lutte instinctive pour une solution révolutionnaire. Mais c'est cela qui, précisément, rend possible la construction d'un parti révolutionnaire.

Ce courant voudrait imposer à l'internationale un régime de perpétuelles discussions, en passant outre aux décisions prises par les congrès et en ne réglant jamais rien. S’il n’arrivait jamais que l'internationale soit influencée par cette tendance, cela empêcherait l'internationale et ses sections de diriger leurs activités principales vers l'extérieur. Avec cette tendance, toutes les questions doivent à chaque instant être reconsidérées. Cela signifie en réalité que leur type de discussion reste toujours du domaine historique abstrait et qu'il n'est pas lié aux questions posées par l'action politique concrète, celle-ci exigeant des décisions telles que l'activité extérieure de l'internationale ait le plus d'efficacité possible. La répudiation décisive de cette tendance par le congrès mondial est la précondition nécessaire au développement futur de l'internationale.

Conclusions

Le bilan de l'internationale depuis sa fondation, tout en démontrant d'une part un progrès marqué dans la croissance des sections et de leur influence, dans la maturité politique de l'international et de ses sections, dans le développement d'une direction collective, montre aussi d'autre part les faiblesses de l'internationale en ce qui concerne à la fois les possibilités objectives et les nécessités historiques.

Les divergences avec ceux qui minimisent l'internationale parce qu'aucune de ses sections ne s'est encore transformée en parti de masse résident dans le fait qu'alors que nos critiques en tirent des conclusions défaitistes, nous nous attachons à construire actuellement de tels partis, pleins de confiance dans cette tâche. La construction de partis de masse est possible parce que les conditions du capitalisme dans son agonie doivent nécessairement stimuler la conscience socialiste du prolétariat à la recherche d'une solution révolutionnaire. Parce que les contradictions du capitalisme et de la bureaucratie soviétique, après cette guerre, loin de s'apaiser, deviennent plus intolérables. Parce que le prolétariat et les peuples coloniaux ne cessent de donner des preuves de leur détermination de s'arracher au joug de l'exploitation.

Mais ceci dit, il n'en reste pas moins vrai que l'avenir du mouvement ouvrier, sa possibilité de se libérer à temps de l'emprise des traîtres social-démocrates et staliniens, dépendent en définitive de la capacité de la IVe Internationale à intervenir dans les luttes ouvrières, à aider à en élever le niveau politique et ainsi à construire le parti révolutionnaire de masse. Dans l'accomplissement de cette tâche, l'internationale aura non seulement à combattre la tendance révisionniste, mais aussi la tendance sectaire qui est une survivance de l'isolement de notre mouvement. L'histoire passée avait confiné largement notre mouvement à un travail de propagande dans des cercles restreints. Les habitudes de pensée et de travail qui se sont développées dans de telles circonstances peuvent devenir un obstacle sérieux sur la voie de la construction de partis de masse. Le sectarisme dans l'internationale s'exprime sous des formes diverses : opposition de principe à la tactique entriste, rejet de la tactique de front unique envers les partis staliniens, incapacité à comprendre la question nationale telle qu'elle fut posée par la guerre et telle qu'elle est posée dans les pays coloniaux, minimisation ou rejet du travail de fraction dans les organisations ouvrières de masse et dans les partis politiques, incapacité à utiliser les possibilités légales et à fonctionner ouvertement là où les conditions le permettaient.

Ces faiblesses peuvent être corrigées par une orientation résolue vers le travail de masse, par une discussion internationale sur les expériences dans ce travail dans chaque pays, qui pourraient éduquer l'ensemble de l'internationale et par l'intervention appropriée de la direction internationale.

Immédiatement après la guerre impérialiste, il était nécessaire de se concentrer tout d'abord sur le regroupement de toutes tes forces se réclamant de la IVe Internationale. Il était nécessaire de rassembler les forces dispersées et isolées pendant la guerre en établissant avec elles de fermes liens organisationnels et idéologiques. Cette phase est maintenant terminée.

Pour faire face à ses nouvelles tâches, le travail de l'internationale doit être réorganisé en prenant en considération le caractère vraiment mondial du mouvement qui s'étend sur tous les continents. Jusqu'à maintenant, l'internationale reposait principalement sur l'Europe et l'Amérique du Nord. Mais entre-temps de nouvelles possibilités sont nées particulièrement en Amérique latine, dans le Proche-Orient et en Extrême-Orient. Pour que la direction internationale remplisse effectivement son rôle, elle doit être réorganisée de telle sorte qu'elle soit plus intimement liée à ces nouveaux domaines d'activité, qu'elle puisse aider les sections dans ces pays, qu'elle puisse aider à construire de nouvelles sections, et par là même s'enrichir de nouvelles expériences et des réalisations des sections qui n'ont jusqu'à maintenant pas participé suffisamment intimement à la vie de l'internationale.

Pour atteindre ce but, il est nécessaire d'incorporer dans le nouveau CEI des représentants de ces pays. Il est, en outre, nécessaire de former des sous-secrétariats, un pour les pays d'Amérique latine, un pour les pays coloniaux et semi-coloniaux. Ces organismes devant travailler sous la direction du secrétariat international. Les publications de l'internationale doivent nécessairement correspondre à cette nécessaire division du travail.

Une fois la ligne politique générale déterminée par le congrès, la principale ligne de conduite de l'internationale reste celle de transformer les sections en partis d'actions de masse, c'est-à-dire en organisations de cadres politiques enracinés dans le mouvement des masse, participant, organisant et dirigeant les luttes quotidiennes de celles-ci, dans tous les domaines de leur activité. Dans cette tâche, l'internationale concentrera ses efforts sur les pays offrant le plus de possibilités objectives et subjectives. Ceci est valable pour plusieurs pays de l'Amérique du sud, pour les pays coloniaux et semi-coloniaux du Proche-Orient et de l'Extrême-Orient où la situation est caractérisée par un éveil puissant du jeune mouvement ouvrier et où le stalinisme n'a pas la puissance qu'il a en Europe.

En Europe, une attention spéciale doit être réservée à la France, à l'Italie, à l'Allemagne et à l'Angleterre. Dans tous ces pays, pour des raisons variables, ou notre mouvement est sur cette voie, ou il existe la possibilité d'un développement plus rapide.

En réarmant politiquement l'internationale, en réglant les questions soulevées dans sa vie intérieure et en élargissant la direction internationale, le IIe Congrès mondial marquera l'étape principale dans l'histoire de notre mouvement. En 1938, à sa fondation, la IVe Internationale fut placée « en présence des tâches d'un mouvement de masse ». Le congrès mondial de 1948 déclarera que la IVe Internationale est sur la voie de la réalisation de ces tâches et, par ses décisions, il consolidera l'orientation de toute l'internationale sur cette voie. Proposition d'approbation de J. Haston : adoptée par 27 voix, 3 contre (Munis, Chaulieu, Filiatre), I abstention (Dan). Absents : Armstrong, Le Van.

Déclaration de Bergson : « Malgré de sérieuses divergences, je vote pour le rapport comme symbole de notre reconnaissance des efforts accomplis en travaillant dans des conditions très difficiles pour établir une direction centralisée et collective. »

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 211–227 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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