Le Parti communiste révolutionnaire, section britannique de la IVe Internationale, soumet les amendements suivants au projet de thèses « La IVe Internationale et le stalinisme » :
1. Intercaler un paragraphe sur le double caractère de la société russe qui, étant un
régime transitoire entre le capitalisme et le socialisme, contient, de ce fait, à la fois
des éléments capitalistes et des éléments socialistes entrant en conflit les uns avec
les autres. Dans la mesure où l’État est basé sur les conquêtes économiques de la
révolution, sur la propriété nationalisée, sur le monopole du commerce extérieur, et
surtout sur l'économie planifiée, c'est un État ouvrier. Ces facteurs représentent
encore aujourd'hui les réalisations fondamentales de la révolution d'Octobre 1917
et constituent, d'un point de vue de classe, la base économique à partir de laquelle
nous caractérisons l'URSS comme étant un État ouvrier et d'où découle notre
politique de défense de l'Union soviétique. Néanmoins, la rémunération du travail
au moyen de salaires, la production de plus-value et de marchandises, la circulation
monétaire subsistent toujours, de même que de nombreuses autres caractéristiques
du capitalisme, et c'est sur la base de ces rapports sociaux de nature capitaliste que
s'effectue la différenciation croissante entre la bureaucratie d'une part et les
travailleurs d'autre part. Dans la mesure où l’État protège et fait appliquer ces droits
du capitalisme, dans la mesure où il est totalitaire et devient de plus en plus
oppresseur et bureaucratique au lieu de devenir de plus en plus démocratique, il
assume et exerce une fonction capitaliste et revêt des caractéristiques capitalistes
de plus en plus nombreuses, mais toujours sur la base de la propriété étatique des
moyens de production.
2. Intercaler ce qui suit : « La différenciation croissante entre la caste bureaucratique et
les masses, sur la base du développement des forces productives, mènera à une
accentuation des contradictions au sein de la société russe. Le développement des
forces productives, loin d'ouvrir la voie à un développement harmonieux, accentue
l'antagonisme entre le prolétariat et la bureaucratie. Les défenseurs libéraux du
stalinisme, rappelant que, par le passé, l'évolution capitaliste mena à la démocratie
bourgeoisie, font valoir que le même processus peut se répéter en Russie. Cette
analogie est fondamentalement fausse. L'introduction de la démocratie sous le régime
capitaliste fut le produit de la lutte de classe ainsi que de l'éparpillement de la propriété
privée et de la libre concurrence, qui servirent à masquer les rapports d'exploitation
entre les travailleurs et les capitalistes. Mais, avec le développement des monopoles, la
démocratie et le capitalisme deviennent incompatibles. Avec la propriété étatique des
moyens de production, les rapports deviennent plus clairs et prennent la forme nue et
évidente du parasitisme de la part de la bureaucratie. La démocratie en Russie doit
signifier le contrôle par la classe ouvrière, aussi toute tentative d'instaurer une
démocratie véritable mènerait au renversement de la bureaucratie et à l'abolition de
ses privilèges. Sur la base du développement des forces productives sous le régime
capitaliste, la classe capitaliste a pu, pendant toute une période historique, coexister
avec un régime démocratique. Mais, quelles que soient les concessions que les
staliniens puissent être forcés d'accorder sous la pression des masses russes, jamais ils
ne pourront permettre l'établissement de la démocratie, car leur existence même
dépend de l'étau totalitaire. C'est pour cette raison que le régime stalinien est un régime
de crises, et que la croissance et le développement de l'économie, entraînant la
croissance et le développement du prolétariat, s'accompagnent de contradictions
toujours plus flagrantes. Seul le prolétariat, en renversant par la force la bureaucratie,
en abolissant les inégalités, la dictature, la terreur, les épurations, la police secrète et
les camps d'esclaves, pourra rétablir un développement harmonieux des forces
productives. L'évolution vers le communisme et vers le dépérissement de l’État ne
pourra s'effectuer qu'avec la participation et sous le contrôle démocratique du
prolétariat. Le régime stalinien, loin de progresser dans cette direction, a besoin avant
tout, comme Staline le disait lui-même, d'un État toujours plus fort. L'essence politique
du régime contient les caractéristiques les plus barbares du plus réactionnaire des
régimes capitalistes, à savoir du fascisme. Tous les aspects de la vie sont empoisonnés
par les mensonges, l'hypocrisie, la terreur et la crainte. Et, ainsi, le développement
économique de la Russie entre de plus en plus en conflit avec la superstructure
politique. Ce conflit ne peut être résolu que par le renversement de la bureaucratie et
l'établissement du contrôle ouvrier à un niveau économique plus élevé. »
3. Supprimer toutes les assertions selon lesquelles la tendance va vers la diminution de
la productivité du travail. Réécrire pour faire ressortir que, malgré le déclin
temporaire de la productivité, dû à la guerre et à ses répercussions immédiates, la
tendance générale va vers l'accroissement de la productivité du travail en Union
soviétique.
4. Supprimer toutes les déclarations et tous les arguments impliquant que la
bureaucratie constitue un frein absolu au développement des forces productives et
de la productivité du travail. Réécrire en montrant que les forces productives
continuent à se développer malgré les excès et la mauvaise administration de la
bureaucratie. Avec la libre participation des masses à la gestion et au contrôle, les
forces productives pourraient être développées à un rythme bien plus rapide. C'est
pourquoi la bureaucratie constitue un frein relatif aux forces de production, mais
non pas un frein absolu.
5. Supprimer toutes les déclarations selon lesquelles il y aurait un danger immédiat de
voir la petite production artisanale, l'accumulation primitive sous sa forme actuelle
ou les vols perpétrés par des bureaucrates individuels constituer une menace
sérieuse dans la direction d'un renversement de la propriété étatique et d'une
restauration capitaliste sur la base de la propriété privée.
6. Après « L'introduction du système des obligations d'État est à considérer comme un
moyen d'augmenter et de stabiliser les privilèges de la bureaucratie », supprimer la
partie qui dit que ce système « n'indique nullement une tendance vers le "partage"
d'un profit rapporté par un capital réel, correspondant au capital fictif constitué par
ces obligations ». Réécrire en montrant que l'introduction du système des obligations
d'État, non seulement accroit la richesse de la bureaucratie, mais que ce processus
s'accomplit selon des formules entièrement capitalistes, et que le revenu provenant
d'obligations constitue de la plus-value sous forme d'intérêts. En même temps, il faut
noter toutefois que l'extension de ces titres est insignifiante par rapport à la totalité
de l'économie.
7. Supprimer l'affirmation que « plus la bureaucratie s'efforce d'englober dans son plan
d'ensemble les forces productives du pays et plus celles-ci lui échappent ». Réécrire
pour montrer que la bureaucratie accroît son emprise et son contrôle sur les forces
productives, en incorporant peu à peu tous les secteurs de l'économie qui, par suite
de l'état arriéré des campagnes ou de l'industrie, étaient demeurés en dehors du plan,
mais qu'elle le fait de manière bureaucratique. 8. Supprimer les lignes qui disent que la position de la bureaucratie en Russie est plus
instable que celle de la bourgeoisie, à savoir qu'elle « a occupé, durant les vingt
dernières années, une position beaucoup moins stable dans la société russe que la
bourgeoisie même la plus décadente n'occupe dans sa société ». Ceci est évidemment
faux, ainsi que l'a prouvé sa survivance pendant la guerre. Réécrire en montrant que,
du point de vue des contradictions internes, il n'y a aucun danger apparent ou
immédiat de renversement de la bureaucratie et de destruction du régime par une
contre-révolution qui remettrait le pouvoir politique aux mains des capitalistes
privés, ni de restauration de la propriété privée en tant que forme dominante de la
production. L'histoire a montré, par la preuve de la guerre, qu'aucune section de la
bureaucratie ne se fit la protagoniste de la restauration du capitalisme. Alors qu'un
vaste mouvement révolutionnaire en dehors de la Russie, parvenant à renverser le
capitalisme dans les États avancés, intensifierait l'esprit combatif des ouvriers russes
et leur donnerait une impulsion révolutionnaire, en l'absence de pareil mouvement,
et étant donné le régime totalitaire d'oppression, il est peu probable que nous
assistions au cours des quelques années à venir à un vaste mouvement des
travailleurs russes tendant au renversement du régime stalinien. Il s'ensuit que, si la
position personnelle des bureaucrates pris individuellement n'est guère sûre, dans
l'ensemble, la stabilité de la bureaucratie et la consolidation de ses privilèges
constituent le développement le plus probable pour l'avenir immédiat.
9. Supprimer le terme « forcé » dans « l'introduction d'un système de travail forcé sur
une vaste échelle ». Le travail obligatoire a toujours été l'une des caractéristiques de
la société soviétique et le sera, au début, dans tout État ouvrier sain. Le travail
d'esclave à une échelle gigantesque est le produit du stalinisme.
10. Supprimer les passages où il est dit que :
a) les pays du « glacis », la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, la Hongrie, la
Bulgarie, sont des pays capitalistes et que la structure fondamentale de l'économie
y est capitaliste ;
b) ainsi que la thèse que la bureaucratie « s'avérera à la longue incapable de mener à
bien une véritable assimilation structurelle qui exige la destruction du
capitalisme » ;
c) la politique défaitiste et les tâches proposées aux ouvriers de ces pays au cas d'une
nouvelle guerre mondiale...
Réécrire et montrer que l'économie de ces pays s'aligne peu à peu sur celle de l'Union soviétique :
a) fondamentalement, les rapports de propriété capitalistes ont déjà été renversés
ou ce renversement est en train de s'accomplir ;
b) le contrôle capitaliste du gouvernement et de l'appareil d'État a déjà été anéanti
ou est en voie d'anéantissement ;
c) ce processus d'assimilation est le produit nécessaire et inévitable, d'une part, du
caractère de classe de l'économie russe et de la prépondérance de l’État russe en
tant que force militaire et politique dominante dans les rapports actuels des
puissances mondiales et, d'autre part, de l'équilibre des forces entre les
organisations staliniennes et ouvrières et les résidus de la classe dominante.
Les transformations économiques effectuées par les staliniens leur assurent un soutien de masse de la part des ouvriers et des paysans contre la classe capitaliste, et ils sont à même d'utiliser ce soutien comme instrument de pression. Dans l'état actuel des rapports de forces, l'intervention des masses ou de la couche la plus avancée parmi les ouvriers s'est accomplie et s'accomplira sur la base d'un mouvement déclenché et contrôlé par en haut, et elle se développera dans la mesure où les staliniens ont besoin de la pression des ouvriers pour parachever le procès entamé par l'appareil de répression de l’État.
La transformation économique dans les pays du « glacis » (qui apparaît le plus nettement dans le cas de la Tchécoslovaquie où elle a été accomplie de la manière la plus complète : nationalisation complète des moyens de production, suppression des commerçants en gros, monopole du commerce extérieur, division de la terre) met les tâches de la IVe Internationale dans ces pays sur le même plan que nos tâches en Ukraine et dans les autres républiques de l'Union soviétique. En Roumanie et même en Hongrie, le processus en est à une étape différente, mais là aussi le renversement fondamental a été accompli, et les conditions nécessaires à l'achèvement du processus sont présentes. En Finlande, où la classe dominante est beaucoup plus forte dans l’État et dans l'économie, et où les staliniens ont beaucoup moins d'influence dans les masses et dans l'appareil d'État, en Finlande aussi il semble que les staliniens seront forcés d'accomplir le renversement fondamental et de procéder à l'assimilation de l'économie, sinon aujourd'hui, à une étape ultérieure et avant le déclenchement d'une nouvelle guerre mondiale. Nos revendications dans ces pays sont analogues aux revendications des trotskystes en URSS (voir le document) et la défense de ces pays contre une attaque impérialiste constitue un devoir obligatoire pour la même raison que nous préconisons la défense de l'Union soviétique.
La destruction du capitalisme dans ces pays ne doit pas être prise comme modèle pour le renversement général du capitalisme, et, elle ne prouve nullement qu'en Europe occidentale le capitalisme puisse être détruit à froid, par la terreur exercée d'en haut. Le développement tel qu'il s'est produit, basé sur une intervention limitée de la part des masses, fut le résultat de la faiblesse de la bourgeoisie et de son appareil d'État après la guerre, ainsi que de la prépondérance de la Russie en tant que principale force militaire et politique en Europe orientale.
Dire que la tendance générale va vers un alignement de l'économie des pays du « glacis » sur l'économie de l'Union soviétique ne signifie nullement que nous acceptons la théorie stalinienne du « progrès du socialisme dans les nouvelles démocraties ». Il n'y a pas plus de possibilités pour un libre développement du socialisme dans ces pays qu'en Union soviétique même, quoique les fondements en aient été érigés par la nationalisation de la propriété et l'élimination des anciennes classes dominantes. Les développements dans ces pays demeureront subordonnés aux intérêts économiques et stratégiques de la bureaucratie russe, qui n'hésitera pas à imposer à l'économie de ces pays des fardeaux de plus en plus lourds dans l'espoir d'alléger les charges et les tensions subies par l'économie russe. Ces pays ne pourront progresser dans la voie du socialisme que par le renversement révolutionnaire de l'impérialisme et de la bureaucratie stalinienne. Le sort de l'URSS ne sera pas tranché par les victoires du stalinisme en Bulgarie ou en Albanie, mais dans la lutte avec les États-Unis et l'impérialisme mondial. Que la classe ouvrière mondiale réussisse ou échoue, dans cette lutte, à renverser le capitalisme, là est le facteur décisif.
Projet de résolution sur la question du stalinisme soumis par Barois (Sternberg) et Marcoux (Spoulber) :
1. L'économie des pays du « glacis » reste essentiellement capitaliste. Le Kremlin vise à
utiliser cette économie et dans ce but s'est assuré de toutes les positions-clés de
l'appareil d'État et de la vie économique.
2. Le contrôle du Kremlin sur les pays du « glacis » s'exerce en partie directement (en
Allemagne notamment) mais surtout à travers les partis staliniens des pays respectifs.
3. En Allemagne orientale, le parti stalinien a été bâti de toutes pièces par le commandement
soviétique aidé par quelques centaines d'émigrés. A peu de choses près le même, fut le cas
des partis staliniens de Hongrie, de Roumanie et de Bulgarie. Dans ces pays, dès le début,
les partis staliniens constituèrent un élément étranger à la société du pays respectif En
Tchécoslovaquie, le parti stalinien possède de larges sympathies dans la classe ouvrière.
Mais ceci ne lui sert exclusivement que d'élément de manœuvre. À aucun moment sa base
ouvrière n'influence sa stratégie générale qui a un seul but : servir le Kremlin. Autant que
le parti stalinien allemand donc, le Parti communiste tchèque est étranger à la société de
son pays. Ceci dans k sens que sa ligne générale n'est influencée ni par les tendances
traditionnelles du prolétariat ni par celle de la bourgeoisie. En résumé, les partis
staliniens des pays du « glacis » ne sont que des prolongements extérieurs de branches
spécialisées de la bureaucratie soviétique.
4. Les réformes réalisées par le gouvernement stalinien ont répondu à des nécessités
économiques et politiques inexorables. Elles furent réalisées bureaucratiquement et
n'eurent pas forcément comme pendant une poussée de masse (Allemagne, Bulgarie,
deuxième étape de nationalisations en Pologne et en Roumanie). Les réformes ne
peuvent être considérées comme progressives.
5. Dans les villes, la gérance sans contrôle ouvrier d'importantes entreprises donne
naissance à une couche parasitaire. Dans les campagnes, avec moins de netteté, le même
processus est à observer. Ici, la couche parasitaire est constituée par les gérants des
stations de prêts de machines, les dirigeants des coopératives, des sociétés de ramassage
de lait, etc. De même, des moulins, des ateliers de réparation, des camions, etc.
confisqués aux anciens propriétaires ont été confiés à des coopératives dirigées exclusi-
vement par des staliniens. Dans les villes comme dans les campagnes, la nouvelle couche
de bureaucrates vit en parasite sur le dos des travailleurs. Elle se réclame du stalinisme
et est hostile aux anciennes classes possédantes. De cette manière, les partis staliniens
du « glacis » acquièrent une base sociale propre qui constitue de plus en plus leur
principal appui.
6. Sur le terrain purement formel, l’État des pays du « glacis » peut être considéré comme
un État capitaliste car il gère une économie à prépondérance capitaliste. Mais ce serait
le fait d'un esprit simpliste de s'arrêter à cette appréciation seulement. En effet :
a) l'appareil d'État est entièrement entre les mains des staliniens inféodés au
Kremlin, qui ne font ni la politique de la bourgeoisie ni celle du prolétariat
national ;
b) l’État musèle et frappe la bourgeoisie. Ceci est la conséquence du fait qu'une
cohabitation pacifique est impossible entre le stalinisme, agent du Kremlin, et la
bourgeoisie ;
e) l’État étend continuellement le secteur nationalisé et assure ainsi des assises
économiques aux gouvernements staliniens.
7.
L'existence de la nouvelle couche parasitaire et l’État hybride des pays du « glacis » ne peuvent être expliqués que par les circonstances particulières qui leur ont donné naissance et leur ont permis de se développer :
a) l'équilibre international entre l'URSS et les forces de l'impérialisme ;
b) l'incapacité conjoncturelle des anciennes classes des pays du « glacis » de réagir
avec vigueur à l'emprise de la bureaucratie stalinienne.
Les forces du capitalisme ou du prolétariat international peuvent se conjuguer avec les forces correspondantes des pays du « glacis » et mettre fin aussi bien à l'existence de la nouvelle couche parasitaire qu'à l’État hybride qu'ils possèdent.
8.
Les assimilations structurelles à l'URSS ont eu lieu par le moyen de la déportation des membres des anciennes classes dirigeantes, opération effectuée par l'appareil de la bureaucratie soviétique. Dans certaines conditions d'équilibre international, les assimilations peuvent être entendues.
9.
Les partis staliniens des pays autres que ceux du « glacis » constituent également des prolongements de la bureaucratie soviétique, même dans des cas comme celui du PC français qui contrôle les couches essentielles de la classe ouvrière. La sympathie des ouvriers est assurée aux partis staliniens par le fait :
a) qu'il n'existe rien à leur gauche ;
b) qu'ils sont opposés (en tant qu'agents du Kremlin) aux bourgeoisies nationales.
À aucun moment la ligne des partis staliniens n'a été influencée de manière décisive par les tendances propres de la classe ouvrière. Les partis staliniens peuvent risquer de perdre les sympathies des ouvriers ; ils sont sûrs de les regagner dans la mesure où ceux-ci gardent de la combativité, pour les deux raisons exposées plus haut. Les partis staliniens peuvent encore être considérés comme des partis ouvriers uniquement pour la considération suivante : ils ne peuvent manœuvrer qu'avec la classe ouvrière principalement et en aucun cas avec l'autre classe essentielle de la société : la bourgeoisie. En d'autres termes, ils ne peuvent arriver à un accord durable avec la bourgeoisie. Dans la même mesure où ils ne sont pas influencés par la classe ouvrière, les partis staliniens n'ont pas été influencés non plus par la bourgeoisie au moment de leur participation au pouvoir. Ils ont gardé et ils gardent leur individualité propre qui est celle d'une agence du Kremlin.
10. À partir de ces considérations sur le stalinisme, certaines révisions stratégiques et
tactiques s'imposent pour la IVe Internationale :
a) Nous sommes défaitistes en cas de guerre envers les « démocraties nouvelles » du
« glacis » et également envers l'armée russe, hors d'URSS, qui ne peut que défendre
ou instaurer des régimes semblables à ceux du « glacis ».
b) Un contrôle prolongé des pays du « glacis » ainsi que de nouvelles assimilations
bureaucratiques pourraient constituer le point de départ d'un nouveau chapitre
dans l'histoire de l'URSS, ainsi que le point de départ d'une nouvelle appréciation
du régime soviétique de notre part. Mettant que ce chapitre ne s'est pas traduit par
des bouleversements certains et contrôlables en URSS, il n'y pas de raisons de
nous départir en URSS même de notre ancienne orientation de révolution
politique. Toutefois, il est certain que dès maintenant le défaitisme envers
l'armée russe à l'étranger introduit une brèche dans notre conception de
défense inconditionnelle de l'URSS.
c) Les partis staliniens, quoique dépendant seulement du Kremlin, peuvent à la
longue être corrodés et débordés par la volonté de lutte de la classe ouvrière
des différents pays. C'est en fonction du rythme lent de ce débordement que
l'internationale doit (sauf dans des cas particuliers) abandonner la perspective
du parti de masse et se donner comme tâche la formation des cadres, ce qui ne
signifie nullement l'abandon du travail de masse. Il est donc essentiel pour
chacune des sections de l'internationale d'essayer de déterminer les limites de
la force des partis staliniens et les limites de leur indépendance par rapport à
la société du pays respectif Ceci ne peut être fait qu'à travers une étude
scientifique de la structure des partis staliniens et de leur histoire. Essayer de
comprendre les limites de l'indépendance du stalinisme doit constituer une des
tâches les plus urgentes et les plus capitales de toutes les sections. Seulement
de cette manière la perspective du débordement pourra être tracée
correctement.
d) Le mot d'ordre « parti socialiste, parti communiste, syndicats au pouvoir » doit
être abandonné et remplacé par « gouvernement ouvrier et paysan appuyé sur
les comités », ce qui comprendrait également les organisations centristes. Ce
dernier mot d'ordre a en vue le fait que le parti communiste a de puissants
moyens pour contrôler exclusivement un pareil gouvernement et aussi de ne
pas laisser les ouvriers le contrôler. Dans la formulation du mot d'ordre,
l'accent sera donc mis non pas sur le côté front unique des partis ouvriers, mais
sur le côté contrôle des comités ouvriers et paysans et liberté de critique. Résolution sur la question russe, présentée par Bergson et Chaulieu
1. La théorie de la Russie comme « État ouvrier dégénéré », en identifiant la
nationalisation de la propriété avec les rapports de production socialistes, en
considérant cette nationalisation comme « progressive » indépendamment du pouvoir
économique et politique du prolétariat et en assignant au prolétariat russe et mondial
comme tâche primordiale ou essentielle la défense de cette propriété nationalisée, non
seulement constitue un abandon de points essentiels du marxisme révolutionnaire
(sur l’État, sur le contenu des rapports de production, sur la notion même de l’État
ouvrier), non seulement elle altère le programme de la révolution socialiste, mais a pour
résultat de retrancher de la révolution socialiste mondiale une partie essentielle du
prolétariat international.
2. La conception selon laquelle la révolution russe a besoin de la stimulation du prolétariat
venant de l'extérieur de la Russie ou que la révolution russe n'est pas une révolution
sociale est un aveu de l'incapacité d'analyser les rapports de production de classe en
Russie, et l'existence dans l'économie russe du même antagonisme fondamental que
dans l'ensemble de la société contemporaine : la contradiction entre les forces
productives et les rapports de production, l'incompatibilité entre la production sociale
et l'appropriation de classe.
3. Les rapports de production en Russie sont des rapports d'exploitation basés sur
l'expropriation totale, économique et politique, du prolétariat et l'appropriation
complète du capital par la bureaucratie dominante. C'est ce caractère de classe des
rapports de production qui détermine le caractère de classe des rapports de répartition.
C'est également le caractère de classe des rapports de production, dont la nationalisation
constitue l'expression adéquate, qui détermine le caractère de l’État russe, État
totalitaire instrument d'oppression contre le prolétariat.
4. Dans les pays du « glacis », le processus d'assimilation structurelle à la Russie qui
commença depuis la chute du nazisme s'approfondit de plus en plus et tend à embrasser
les forces essentielles de la vie économique, politique et sociale. Ce processus signifie
fondamentalement l'extermination des couches bourgeoises dominantes auparavant,
leur remplacement par la couche bureaucratique stalinienne et le maintien du
prolétariat dans les cadres d'un régime d'exploitation complète et d'une oppression
totalitaire.
5. La tâche fondamentale du prolétariat qui se trouve sous la domination stalinienne n'est
pas la « défense inconditionnelle » de la propriété nationalisée, mais le renversement des
rapports de classe existant dans tous ces pays, l'établissement du pouvoir propre des
masses armées, sur le terrain économique comme sur le terrain politique, et l'expansion
des forces créatrices du prolétariat lui-même comme une force économique. De cette
tâche résulte la nécessité de la politique du défaitisme révolutionnaire pendant la guerre
dans l'ensemble de ces pays (Russie et pays du « glacis ») et partout où l'armée russe
avance. La tâche du renversement du régime d'exploitation dans ces pays ne peut pas être
confiée à la lutte « nationale » ou « démocratique », mais repose uniquement sur le
prolétariat luttant pour la révolution socialiste et conduisant les autres couches de la
population exploitée.
• L'URSS et le stalinisme mondial. Résolution soumise au congrès mondial par la tendance Chaulieu-Montal du PCI français, et Antony du groupe Octobre d'Indochine. L'URSS, société de classe
La nouvelle formule du SI dans son projet de thèses, formule que l'on pourrait, sans la déformer, résumer ainsi : « État ouvrier dégénéré au point (...) qu'il dégénère de plus en plus », ne fait que prouver dans quelle impasse se trouve irrémédiablement la théorie trotskyste classique sur l'URSS. Aucun fait nouveau, sinon la fameuse « restauration du capitalisme » ne pourrait déterminer nos « théoriciens » officiels à passer enfui de la quantité à la qualité ou, plus simplement — car il y a longtemps que la réalité en URSS a fait ce saut —, à essayer de penser à l'aide des concepts marxistes.
1. Quoique en soi fausse depuis 1927, la conception de l'URSS comme « État ouvrier
dégénéré » a eu une justification dans le passé : en effet, aussi longtemps que les bases
économiques de la domination de la bureaucratie étaient limitées au secteur étatisé de
l'industrie ; aussi longtemps que le régime n'avait pas encore montré toute la puissance
de son intervention contre-révolutionnaire dans le monde — et par là même sa capacité
de se garantir efficacement contre un retour offensif de la révolution en URSS même ;
aussi longtemps que des tendances économiques internes vers le socialisme
subsistaient, et que par conséquent la bureaucratie paraissait prise inextricablement
dans le dilemme « capitalisme ou socialisme » ; enfin et surtout, aussi longtemps que le
régime restait isolé et n'avait pas débordé sur d'autres pays — la notion de « l’État
ouvrier dégénéré » s'inscrivant dans une perspective de victoire rapide de la révolution,
qui se chargerait de vider le problème, pouvait être discutée.
Mais nous avons vu, au contraire, le régime social de l'URSS se confirmer à travers une
série d'épreuves dont la guerre est le dernier et le plus frappant exemple. Nous avons
vu la bureaucratie, à partir de 1928, étendre sa domination dans l'ensemble de la
production industrielle aussi bien qu'agricole. Nous avons vu Staline, dont la politique
ne pouvait selon Trotsky aboutir qu'à la restauration du capitalisme dans un bref délai,
passer à l'attaque contre la droite, tout en continuant à exterminer la gauche, et
liquider physiquement et socialement toutes les couches bourgeoises et petites-
bourgeoises du pays. Nous avons vu Trotsky qualifier en 1928 la droite du PC russe
d'aile ouvertement pro-capitaliste, et écrire froidement en 1938 (Programme de
transition) que cette aile constituait pour la bureaucratie « un danger de gauche ».
Nous avons vu Trotsky écrire que les procès de Moscou étaient « l'annonce du
dénouement, le commencement de la fin » alors qu'ils n'étaient en fait que la fin du
commencement. Nous avons vu ce régime, « produit de l'isolement », déborder les
cadres de l'URSS et s'étendre dans d'autres pays, sur les débris des révolutions
avortées. Ainsi, ce qui n'était hier qu'une préoccupation théorique — définir un régime que l'on
espérait éphémère — est devenu aujourd'hui une nécessité pratique immédiate ; il
s'agit d'expliquer au prolétariat comment le régime stalinien de l'URSS a réussi à se
faire le plus grand fossoyeur de la révolution mondiale, quelle forme de société
réactionnaire et exploiteuse il représente aujourd'hui. Il s'agit de montrer à la classe
ouvrière du monde entier que le bureaucratisme russe n'est pas pour elle un moindre
ennemi que l'impérialisme américain.
2. Une seule question se pose pour caractériser un régime selon la méthode marxiste :
comment les hommes se situent-ils par rapport aux moyens de production ?
Autrement dit : Quels sont les rapports de production en URSS ? Les rapports de
production en URSS sont des rapports de classes. La position des hommes par rapport
aux moyens de production y est absolument différente, selon le groupe social auquel
ces hommes appartiennent. Une classe sociale — la bureaucratie — possède les
moyens de production, tandis que le prolétariat en est absolument dépossédé. Certes,
il n'y a pas en URSS de propriété privée des moyens de production ; la propriété de la
bureaucratie est une propriété collective. La bureaucratie, prise dans son ensemble,
en tant que classe, jouit, use et abuse, selon la formule classique, des moyens de
production. La bureaucratie soviétique n'est absolument pas comparable à la
bureaucratie capitaliste, même nazie ou fasciste. Cette dernière peut tout au plus et
dans une certaine mesure diriger et contrôler la production ; en fait, le capital financier
reste le maitre de l'économie et de l’État. Par contre, la bureaucratie soviétique,
considérée collectivement, est le maître absolu de la production. Nous ne disons pas :
qui contrôle possède ; nous disons : qui possède, possède.
Face à la bureaucratie, le prolétariat n'a aucun pouvoir économique. Sans parler des
vingt millions d'esclaves du régime, le « libre » travailleur soviétique dépense, tout
comme le prolétariat des pays, capitalistes, sa force de travail au profit de la classe
possédante. Il n'a comme salaire de sa misère que ce que cette classe veut bien lui
concéder, car il n'a même pas la possibilité de lui arracher des concessions par la lutte.
Cette structure de classe des rapports de production se reflète directement dans la
répartition. La bureaucratie consomme, légalement et improductivement, au minimum
et selon les calculs les plus favorables pour elle, la moitié du revenu national (sans
calculer les vols, le gaspillage, les faux frais, etc.). Son abolition permettrait de doubler
immédiatement et en même temps le fonds d'accumulation et le fonds de
consommation de la société soviétique.
Il existe par conséquent en URSS le même antagonisme fondamental que dans toute
société de classes contemporaine : la contradiction entre les formes productives et les
rapports de production, l'incompatibilité entre la production sociale et l'appropriation
de classe. Cet antagonisme s'exprime en URSS par la crise constante de sous-
production, et par le déséquilibre organique entre la production de biens de production
et celle de biens de consommation. Les rapports de production de l'économie
bureaucratique sont devenus un frein absolu au développement des forces productives
en URSS. 3. Hors de cette analyse marxiste, il n'y a que formalisme et abstraction. Abandonnant le
point de vue matérialiste des rapports de production, les défensistes mettent en avant
des considérations formelles et juridiques. Ils abordent l'économie soviétique avec les
lunettes de l'idéalisme petit-bourgeois, récitant des formules de la Constitution au lieu
d'étudier les rapports sociaux matériels.
L'étatisation et la planification en URSS, si elles suffisent pour différencier cette
économie de l'économie capitaliste, n'ont par contre en elles-mêmes aucune
signification « socialiste » ni progressive. Aujourd'hui, concrètement, la planification en
URSS n'est que la planification de l'exploitation, l'étatisation n'est que la forme juridique
de la possession économique de la bureaucratie. Pour pouvoir considérer ces mesures
comme progressives, il faudrait qu'elles aient signifié l'abolition de l'antagonisme des
hommes par rapport aux moyens de production, l'abolition de la division de la société
en classes et de l'exploitation qui en résulte. C'est juste l'inverse qui a lieu en URSS. La
collectivisation et la planification ne sont progressives que dans la mesure où le
prolétariat s'érige en classe dominante, qu'il intervient activement dans le fonction-
nement de l'économie, qu'il prend la direction effective (gestion ouvrière) ou du moins
qu'il s'achemine vers cette direction. Mais en URSS aujourd'hui, le prolétariat n'est
qu'une des matières premières de l'économie, qu'un objet de l'exploitation. L'étati-
sation et la planification lui sont complètement étrangères, elles forment la base du
régime qui l'exploite.
Il n'y a pas de « bases socialistes » de l'économie existant indépendamment de la
situation du prolétariat. Tout le marxisme repose sur cette idée : la révolution
prolétarienne est le moment de l'histoire où l'automatisme économique est dépassé.
C'est l'intervention consciente du prolétariat, à travers ses différents organismes :
syndicats, soviets, parti révolutionnaire, qui est la seule garantie du socialisme. Si
l'économie échappe au prolétariat, si le pouvoir réel lui échappe dans ses organisations,
il n'y a plus trace de socialisme, car le trait fondamental de l'économie socialiste, à
l'opposé de l'économie bourgeoise, est de se construire par l'action politique constante
du prolétariat.
4. La théorie de l’État ouvrier dégénéré constitue en fait une révision complète du marxisme.
Elle bouleverse l'économie marxiste en soutenant non seulement que l'économie est
déterminée par les rapports juridiques de superstructure, mais aussi que la répartition est
indépendante des rapports de production, c'est-à-dire qu'il peut y avoir des rapports de
production socialistes dont découle une répartition qui crée des exploiteurs et des
exploités. Elle abandonne le matérialisme dialectique lui-même, puisqu'elle fait découler
une politique réactionnaire d'une économie « progressive ». Elle fausse le programme de
la révolution prolétarienne, et c'est là son aspect le plus néfaste, en masquant l'énorme
différence qui sépare la véritable collectivisation et la planification prolétarienne de
l'économie d'avec l'étatisation et la planification bureaucratique qui servent à
l'exploitation du prolétariat. Elle fausse aussi la notion de l’État ouvrier en donnant comme
critère de cet État les formules de l'étatisation et de la planification, critère d'après lequel
ni la Commune de Paris ni la Révolution russe avant sa dégénérescence n'auraient été des
États ouvriers.
Sur la question même de l’État où le marxisme s'est toujours distingué par la clarté la
plus absolue, la théorie de l’État ouvrier dégénéré s'est réfugiée dans la confusion la plus
lamentable. S'il existe un État en URSS, cet État doit, selon la théorie marxiste-léniniste,
représenter et exprimer une division de la société en classes et être l'instrument de
domination et d'oppression de la classe régnante contre les autres. Or, il est évident que
l’État en URSS n'est plus la dictature du prolétariat dirigée contre le capitalisme ; il
exprime la dictature de la bureaucratie sur le prolétariat et les autres couches de la
population. La théorie du « bonapartisme à l'échelle internationale », selon laquelle
l’État bureaucratique fait l'équilibre entre le prolétariat russe et le capitalisme mondial,
ne sert à rien sous ce rapport : les États bonapartistes, quelque équilibre ou quelques
acrobaties qu'ils aient pu réaliser, n'en furent pas moins des instruments de
domination de classe. Il n'y a pas de doute que la bureaucratie ait pu profiter pour son
développement d'un tel équilibre ; mais autre chose est de voir comment la pression
du capitalisme mondial se traduit en URSS, comment elle s'est concrétisée par la
création d'un État qui fonctionne comme machine d'exploitation, autre chose de faire
de l'État bureaucratique l'expression finale même défigurée à l’extrême — de la classe
prolétarienne, soi-disant économiquement dominante en URSS.
5. Pour répondre à nouveau aux objections selon lesquelles nous appliquerions de façon
illégitime le concept de classe à la bureaucratie, on peut, sans même retourner
l'argument contre la dénomination si commode et jamais définie de caste, faire les
remarques suivantes :
a) La bureaucratie, comme toute classe dans l'histoire, a une position spécifique par
rapport à l'appareil de production : elle possède au sens fort du mot les moyens de
production.
b) Comme toute classe dominante, la bureaucratie est consciente de son rôle, elle
possède son idéologie propre, son « complément solennel de justification » :
idéologie du « léninisme-stalinisme », dont les mythes centraux sont : le « dévelop-
pement des forces productives », la culpabilité des hommes devant l'histoire, dont la
logique se réalise indépendamment d'eux (l'homme est le mal, le « saboteur » de
l'histoire qui finalement a le dernier mot), le travail pour les générations futures, la
violence justifiée par les « fins de l'histoire », etc. Elle jouit d'un minimum de stabilité,
et cette stabilité tend à se renforcer, bien plus par les avantages de position et de
culture possédés par les fils des bureaucrates que par la restauration partielle de
l'héritage.
c) Il est évident que la bureaucratie, à la différence des autres classes, s'est
essentiellement formée sur la base d'une « division du travail politique ». C'est
précisément parce que la révolution prolétarienne est la dernière, celle où le
« politique, le facteur conscient » doit prendre en main l'économie, que l'aliénation
du pouvoir politique du prolétariat a pour conséquence la perte immédiate de sa
domination économique, au profit de ceux qui détiennent l'appareil et du même
coup deviennent à la fois classe et classe dominante. Cette explication n'est
scandaleuse que pour ceux qui n'ont pas saisi la différence profonde entre la
révolution prolétarienne et les autres révolutions, entre l'« État prolétarien » et tous
les autres types d'État.
d) Ceci explique le fait que la bureaucratie n'ait pas, comme d'autres classes dominantes,
une « mission progressive » ; sa fonction n'est pas née des nécessités du
développement des forces productives, mais d'une incapacité du prolétariat russe à
conserver le pouvoir, incapacité dont il faut analyser les causes conjoncturelles et les
causes plus générales. L'étude économique publiée d'autre part par notre tendance
montrera dans les faits ce rôle profondément régressif de la bureaucratie.
e) Sans entrer enfin dans une critique générale de la conception fataliste de l'histoire qui
prévaut chez nos « théoriciens » officiels, on peut insister, contre ceux qui objectent à la
classe bureaucratique son « manque de nécessité historique », sur ce caractère unique
de la révolution prolétarienne : la prise du pouvoir et le maintien du pouvoir entre les
mains du prolétariat sont les événements historiques où le « déterminisme
économique » joue le rôle le plus faible, ceux où les facteurs conscients prennent
définitivement la première place dans le développement économique et social : l'histoire
est ici moins que jamais jouée d'avance ; il faut prendre au sérieux l'alternative
« socialisme ou barbarie ». C'est la lutte et la prise de conscience autonome du
prolétariat, non pas l'« inéluctabilité historique » du socialisme ou du régime
bureaucratique qui détermineront les événements.
Le stalinisme mondial
1. On ne peut rien comprendre à la politique mondiale du stalinisme si l'on ne voit pas qu'il
joue actuellement à l'échelle mondiale un rôle indépendant par rapport à l'impérialisme et
au prolétariat révolutionnaire Chacun de ces facteurs poursuit historiquement une
politique qui tend à l'écrasement des deux autres. De plus, devant l'inégalité des rythmes
entre la marche vers la troisième guerre mondiale et le dégagement du prolétariat de
l'emprise bureaucratique, on peut dire que toute la politique stalinienne est déterminée
dans ses grandes lignes par l'antagonisme avec les USA. Depuis la fin de la guerre jusqu'au
milieu de 1947, la politique mondiale du stalinisme, déterminée par l'impréparation de la
Russie à la guerre, était une politique de « maintien de l'équilibre », où l'expansion du
régime stalinien aussi bien que l'emprise des partis staliniens sur la classe ouvrière étaient
délibérément sacrifiées à l'exigence de retarder le plus possible le conflit mondial. Il est
toutefois des limites au-delà desquelles les concessions n'étaient plus possibles : la crise
mondiale du système capitaliste entraîna une rupture complète de cet équilibre précaire ;
l'agressivité accrue de la politique américaine mettait en danger les bases stratégiques de
l'URSS même, l'exacerbation des conflits sociaux en Europe occidentale risquait de faire
perdre rapidement au stalinisme les atouts majeurs des PC italien et français. Depuis
1947, la politique stalinienne est orientée vers l'imminence du conflit et la nécessité
d'acquérir rapidement le maximum d'atouts. C'est à partir des considérations de
défense de l'URSS (la « défense » sur le plan mondial étant inséparable de l'attaque) que
s'expliquent les différentes tactiques des partis staliniens, et non par une inféodation
quelconque à la bourgeoisie ; seuls quelques trotskystes n'y voient pas clair sur ce point.
2. C'est dans le « glacis », zone où l'impérialisme a été forcé de laisser dès le début une
grande latitude à la politique stalinienne, que l'on peut constater avec le plus de netteté
le caractère nettement anticapitaliste du stalinisme. Les pays du « glacis » ont été soumis
à un processus d'assimilation structurelle complète, dont les modalités et le rythme ne
sont pas déterminés que par les conditions de chaque pays et la politique internationale.
Ce processus est essentiellement caractérisé par les traits suivants :
a) Sur le plan économique, la bureaucratie stalinienne russe et indigène possède la
plus grande partie de l'appareil de production et de crédit et par son moyen
contrôle le reste. Cette prise de possession a lieu par la nationalisation des
industries principales, le rattachement direct aux trusts russes, ou par le moyen
des « sociétés mixtes ». La diversité de ces moyens et l'emploi habile des éléments
d'organisation mis sur pied en Allemagne nazie ne doivent pas faire illusion sur le
sens profondément identique de cette planification par étapes.
b) Sur le plan social, le prolétariat est réduit de plus en plus à l'esclavage ; les « droits
démocratiques » ressemblent de plus en plus à ceux dont jouit l'ouvrier russe ; le
niveau de vie des masses est tombé — à part la Tchécoslovaquie — à 50 % du
niveau d'avant-guerre. La bourgeoisie de plus en plus expropriée écono-
miquement et ligotée politiquement n'a plus aucune illusion en ce qui concerne
son avenir en tant que classe. Les bourgeois essaient de se sauver en tant
qu'individus en « collaborant » avec les staliniens. Enfin, on assiste à une politique
délibérée destinée à susciter la formation de nouvelles couches sociales, terrain
de formation de la bureaucratie.
c) Sur le plan politique, la dictature policière est le seul maître du pays. A l'heure
actuelle, toute tentative de restauration capitaliste venant de l'intérieur est
définitivement écartée dans ces pays. En dehors d'une intervention militaire de
l'impérialisme, leur évolution vers la société bureaucratique est chose certaine.
3. À la lumière de l'évolution du « glacis » comme des récents événements de
Tchécoslovaquie, la nature et la tactique des partis staliniens s'éclairent totalement.
L'assimilation de ces partis à des partis réformistes s'écroule. On a vu dans ces pays les
partis staliniens éliminer complètement la bourgeoisie par des coups de force successifs.
Ce serait une simple plaisanterie de reprocher aujourd'hui la participation de quelques
ministres bourgeois à son gouvernement : ceux-ci ne sont là que comme de simples otages
destinés à amortir, dans la mesure du possible, les réactions du capitalisme mondial. Les
événements européens depuis quatre ans ont démontré l'extrême souplesse de la
tactique stalinienne, capable de passer de la collaboration la plus éhontée avec la
bourgeoisie au « putschisme » le plus violent. La tactique réformiste des partis staliniens
en Europe, tactique destinée à conquérir des postes-clés dans l’État bourgeois tout en ne
rompant pas avec les USA, semble révolue désormais. Dans la perspective d'un conflit
proche, l'antagonisme profond des staliniens et de la bourgeoisie sur le dos du prolétariat
apparaît en clair.
4. Il est indéniable que l'URSS et les pays du « glacis » constituent la base matérielle des PC et
leur point d'appui essentiel ; chaque PC pris individuellement est sacrifiable à tout moment
à la « défense de l'URSS ». Il est cependant nécessaire de comprendre le phénomène
stalinien à l'échelle mondiale et dans son sens historique ; les théoriciens de la
dégénérescence purement conjoncturelle de l'URSS ne peuvent expliquer l'emprise
stalinienne que par une théorie purement rocambolesque (les agents du Kremlin) jointe à
un idéalisme historique du plus beau style (illusions des masses, prestige de la révolution
d'Octobre, etc.).
Certes, le stalinisme vient recouper à l'intérieur d'un grand nombre de pays des tendances
sociales propres, nées du pourrissement du capitalisme, s'agglomérant certaines couches
petites-bourgeoises ou bourgeoises qui sont dans certains pays la base même de son
influence. Il est cependant certain que, dans les pays fortement industrialisés, les PC se
montrent comme organiquement beaucoup plus solidement attachés à la classe ouvrière
qu'à toutes les autres couches sociales, avec qui un divorce se révèle fréquemment. La «
base sociale » du stalinisme dans ces pays est essentiellement la bureaucratie syndicale et
politique, et l'existence de celle-ci est profondément liée à l'existence et à la condition du
prolétariat. Ce sont les conditions d'existence du prolétariat soumis à l'exploitation
capitaliste, son aliénation économique, politique et culturelle (nécessité pour un parti
d'avoir des permanents, difficultés de temps, de finances pour pouvoir se faire une opinion
autonome sur les problèmes politiques, etc.) qui sont l'origine de cette aliénation
supplémentaire, la plus grave de toutes, au profit de la bureaucratie syndicale et
politique. Il est nécessaire de comprendre la bureaucratie — cette négation du
prolétariat qui surgit dans son sein lui-même, du fait de la pression du monde
capitaliste comme un phénomène, une tendance ayant des racines historiques
profondes. À quel point la bureaucratie arrive à se lier organiquement au prolétariat, le
resserrement actuel de l'avant-garde prolétarienne en France autour du PC le prouve.
La disparition, dans une période de luttes violentes, de tout phénomène de
débordement, même partiel, porte le coup mortel à la théorie du « parti réformiste d'un
type nouveau » et a son corollaire, la théorie d'un débordement s'effectuant sur la base
d'un plus grand radicalisme dans la lutte contre le système capitaliste.
5. Seuls les fatalistes en histoire peuvent penser que le prolétariat est incapable de
dépasser les contradictions profondes qui naissent de sa situation même. Bien plus, la
dégénérescence de l'URSS et le stalinisme n'ont fait que poser de façon plus aiguë et
plus brutale, plus claire aussi, un problème inévitable, sur lequel il est temps de ne plus
fermer pudiquement les yeux. Tous les révolutionnaires à l'époque actuelle doivent
étudier avec acharnement les problèmes que pose le bureaucratisme comme phé-
nomène historique. Sur ce plan essentiel, la direction de la IVe Internationale est
absolument carente. Dans les projets de thèses du SI, on « explique » l'existence de la
bureaucratie stalinienne mondiale par la dégénérescence du Komintern ; encore
faudrait-il expliquer cette dégénérescence elle-même ; mais, pour nos « théoriciens », il
suffit de faire allusion en passant à l'influence du Parti bolchevik russe, parti « centriste
» dont la dégénérescence n'est due qu'à la situation particulière de la Russie ; c'est bien
là faire du hasard le déterminant final de l'histoire.
Le silence de la IVe Internationale sur le problème de la bureaucratie est grave à plus
d'un titre : il désarme nos camarades devant les staliniens, dont ils apparaissent bon gré
mal gré aux yeux des ouvriers les plus avancés comme les frères un peu plus impatients
et rouspéteurs ; il empêche de recueillir le flux lent et faible, mais continu, des ouvriers
dégoûtés par la bureaucratie qui passent à l'anarchisme ou abandonnent toute «
politique » parce qu'on ne leur offre qu'un « parti comme les autres » ; il laisse la pression
constante du stalinisme dans nos propres rangs ; il laisse présager une marche aveugle
vers une dégénérescence bureaucratique pour le .cas où une révolution porterait les
trotskystes au pouvoir ; leur inconscience sur ce terrain serait totale.
6. Une direction révolutionnaire véritable doit définir une politique face au stalinisme
d'après les principes suivants :
A. En URSS et dans les pays bureaucratiques, préparation de la révolution sociale au sens plein du terme. Il s'agit en effet de changer radicalement les rapports de production, de substituer la collectivisation prolétarienne à l'étatisation bureaucratique ; il s'agit de briser à cent pour cent l'appareil de l’État et de le remplacer par les organes du pouvoir de la masse ; il s'agit de renverser une classe qui comprend au minimum les 15 % de la population. Cette révolution sociale doit déterminer notre orientation aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre. Dans les deux cas, nous travaillons pour le renversement de la bureaucratie et nous profitons de toutes les difficultés du régime pour le renverser. En temps de paix comme en temps de guerre, le renversement de la bureaucratie exigera une lutte de classe acharnée et plus difficile que dans aucun pays capitaliste. En temps de guerre, le seul mot d'ordre révolutionnaire pour notre section russe est la « transformation de la guerre en guerre civile ».
Cette position face à l'URSS est, encore plus que la simple analyse sociologique, justifiée par le critère décisif selon Trotsky lui-même : la forme de la lutte de classe à l'échelle mondiale, l'élévation du niveau de conscience et de combativité du prolétariat. Sur ce plan, le plus important de tous, il s'est révélé depuis longtemps que la politique mondiale du stalinisme vise à l'écrasement du prolétariat. Il s'est avéré que, malgré leur antagonisme, le stalinisme et l'impérialisme se sont retrouvés comme parties intégrantes d'un même appareil mondial d'oppression du prolétariat chaque fois qu'il s'agissait d'écraser la révolution. Sans le stalinisme, le capitalisme mondial aurait été depuis longtemps enterré. Or, soutenir le régime qui est aujourd'hui à l'égal du capitalisme, l'ennemi numéro un de la classe ouvrière, en Russie aussi bien que dans le monde, non seulement est un suicide pour un parti révolutionnaire mais signifie objectivement une trahison de classe, tant par rapport au prolétariat russe surexploité et opprimé que par rapport au prolétariat mondial maintenu dans l'esclavage capitaliste grâce à Staline.
De plus, il n'y a aucune possibilité pour le prolétariat de se regrouper, de prendre conscience de ses possibilités révolutionnaires et de ses objectifs, d'être stimulé dans sa combativité, lorsqu'on lui impose la défense d'un régime dirigé contre lui. En persistant dans la tactique de la « défense inconditionnelle », nous ne faisons que nous couper de plus en plus de l'avant-garde qui prend chaque jour davantage conscience de la réalité qui existe en URSS, et le jour décisif nous serons débordés par les masses qui auront dépassé de loin notre mot d'ordre opportuniste.
B. Face aux partis staliniens :
a) dénonciation du régime bureaucratique et explication détaillée de sa nature de
classe. Montrer sans 'aucun silence opportuniste le caractère absolument
réactionnaire de la politique mondiale du stalinisme, même dans ses « tournants de
gauche » ; insister sur la façon dont la bureaucratie utilise le prolétariat à ses fins
propres dans les différents PC, avant de l'écraser totalement après l'accès au
pouvoir ;
b) montrer clairement comment les mots d'ordre de la révolution prolétarienne sont
« repris » à son compte par la bureaucratie comme la base même de son exploitation
de classe : comment nationalisation, planification changent radicalement de
contenu, selon que le prolétariat est « sujet » ou « objet » de l'économie ;
c) faire prendre conscience au prolétariat du problème historique posé par la
bureaucratie. Dénoncer la duperie qui consiste à justifier l'URSS par des
considérations purement conjoncturelles ;
d) mettre au premier plan les mots d'ordre faisant appel à l'organisation autonome du
prolétariat. Populariser la notion des soviets ; expliquer pourquoi l’État prolétarien
ne peut être que le gouvernement effectif des comités ouvriers. Insister sur les mots
d'ordre et les modes d'organisation révolutionnaire mis en avant dans l’État et la
révolution — les concrétiser à l'aide de toute l'expérience du prolétariat dans les
trente dernières années ;
e) montrer comment la gestion consciente de l'économie par l'ensemble de la classe
ouvrière s'organisant dans ses comités est la seule garantie du socialisme.
• La IVe Internationale et la question russe, résolution soumise par la tendance Johnson-Forest du SWP, présentée par Bergson.
La clé des difficultés théoriques et politiques de la IVe Internationale réside dans l'examen du développement russe dans le contexte du développement mondial capitaliste et non le développement du capitalisme mondial dans le contexte du développement russe.
La Révolution russe et l'analyse de Trotsky
Le nouveau pouvoir social développé par le prolétariat russe émancipé était tel que sa défaite et la restauration au rôle de producteur de plus-value ne pouvait être accompli que par la tyrannie, la tromperie, les meurtres juridiques, les massacres organisés et l'établissement d'une tyrannie totalitaire au-delà de toutes les expériences préalables et de toutes les prévisions. L'étendue et la force de l'appareil d'oppression sont une preuve non de la faiblesse inhérente au prolétariat mais de l'énorme pouvoir créateur et expansif du prolétariat à cette étape de son développement mondial et après trois révolutions.
Trotsky voyait la société moderne divisée fondamentalement entre la propriété nationalisée (révolution) et la propriété privée (contre-révolution). Ceci a entraîné une série d'erreurs certaines dans l'analyse de la Russie.
Parce que la majorité de la IVe Internationale refuse d'examiner la méthode d'analyse de Trotsky dans ses effets d'accumulation et de la comparer sérieusement avec la réalité, elle s'aligne empiriquement et éclectiquement aux événements et à la lutte intérieure. Les conséquences se font sentir dans toutes les sphères de l'internationale. Ceci, et ceci uniquement, est la cause de la faiblesse et des luttes fractionnelles, non seulement sur la question russe nuis sur toutes les autres questions. Que le problème n'est pas simplement celui de la défense de l'URSS, mais qu'il s'agit d'une profonde question théorique, est démontré par le fait que les éléments défensistes (l'actuelle minorité française) et défaitistes (le WP et l'IKD) sont fondamentalement unis dans leur scepticisme commun vis-à-vis de l'accomplissement du pouvoir soviétique.
La question russe depuis la mort de Trotsky
La IVe Internationale ne peut pas répéter, vis-à-vis des nouveaux développements, la vieille formule pour l'analyse de la Russie et pourtant elle ne peut s'en défaire. Elle ne peut plus propager la théorie selon laquelle la bureaucratie veut la restauration de la propriété privée en Russie stalinienne, et ainsi elle l'abandonne sans le dire.
La majorité de la IVe Internationale ajoute continuellement de la quantité au caractère réactionnaire de la domination bureaucratique sur l'économie. Pourtant, dans sa tentative désespérée de refuser à reconnaître le caractère contre-révolutionnaire de la production russe, elle adopte la devise fantastique qui consiste à donner une période concrète (cinq ans) à la bureaucratie 'comme force progressive, à cause de la destruction de l'économie par la guerre. Par-là, la majorité de la IVe Internationale montre qu'elle ne demande pas un délai pour la bureaucratie, mais pour sa propre théorie intenable.
De plus, la majorité de la IVe Internationale a fait entrer en fraude dans sa théorie, sans un mot d'explication, que la base de la dictature en Russie est les « rapports de production ». Par-là, elle répudie subrepticement la théorie fondamentale de Trotsky en substituant aux « rapports de production » les rapports de propriété. La majorité de la IVe Internationale a accepté la loi de la valeur applicable tant au capitalisme qu'au socialisme. De ce fait, non seulement elle crée de la confusion dans l'analyse du capitalisme en particulier, mais également dans celle du matérialisme historique en général. Elle facilite la vaste activité théorique des staliniens qui aujourd'hui est dirigée vers la révision du matérialisme historique et du Capital de Marx en y injectant sa théorie.
En refusant de reconnaître et d'en faire sa base programmatique pour le socialisme mondial que le principe même dans une société transitoire de l'expansion de la richesse sociale passe par l'activité créatrice du prolétariat émancipé, la majorité de la IVe Internationale implique que la société transitoire vers le socialisme doit être distinguée par l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère.
La défense de la Russie
Dans une tentative désespérée de vaincre les éléments pro-staliniens, la majorité de la IVe Internationale confond à tel point le défensisme et le défaitisme que ces deux éléments peuvent prétendre accepter sa résolution, résultat qui ne peut que renforcer les éléments pro-staliniens et les éléments mencheviques.
La majorité de la IVe Internationale prépare la défense en Europe occidentale, c'est-à-dire en France, pour la prochaine guerre, en faisant du défaitisme une condition de l'existence du puissant mouvement ouvrier en France et un PCI qui ne soit pas sans influence. De cette façon, elle prépare la base pour des conflits mortels dans la IVe Internationale dans le cas où l'Armée rouge entrerait en France. En même temps, et malgré l'expérience avec l'Armée rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la majorité de la IVe Internationale propage la conception qu'il ne faudrait pas s'opposer à l'Armée rouge si elle entrait en France, là où son avance détruirait l’État bourgeois national. Dans les circonstances où l'Armée rouge aurait facilité la révolution, la majorité de la IVe Internationale propose ensuite le retrait de l'Armée rouge. C'est du défaitisme révolutionnaire par étapes qu'elle propose en le substituant à sa politique fondamentale de défensisme, ce qui sème la confusion et renforce toutes les tendances centrifuges.
Une tendance est apparue récemment en dehors de l'Europe qui, tout en acceptant les fondements de la théorie de Trotsky, reconnaît la différence qualitative du caractère de la lutte entre la Russie et les États-Unis aujourd'hui, et place ainsi la priorité de la lutte pour la révolution sociale devant la défense de la propriété nationalisée. Elle propose de ce fait que, contrairement à la politique trotskyste durant la dernière guerre, dans la troisième guerre mondiale la lutte pour le renversement du régime stalinien prédomine et passe avant la défense militaire de la propriété nationalisée. Le congrès mondial accepte et encourage ce premier pas hésitant pour mettre la question russe dans le contexte de la situation mondiale telle qu'elle existe aujourd'hui.
L'Europe orientale
L'erreur fondamentale de la position de la majorité de la IVe Internationale se révèle le plus tragiquement dans une série d'erreurs se suivant sans interruption en ce qui concerne les rapports de la Russie stalinienne avec l'Europe orientale. Sa théorie fondamentale concernant l'Europe orientale est que « l’assimilation structurelle » à la Russie est impossible sans l'action révolutionnaire du prolétariat.
Ceci n'est qu'une expression de ses efforts désespérés et essentiellement superficiels pour tirer une ligne nette entre l'auto mobilisation prolétarienne et les nationalisations bourgeoises, les rapprochant de ce fait encore plus l'une à l'autre. Les événements démontreront la fausseté de cette théorie. En maintenant cette perspective, la majorité de la IVe Internationale subordonne en réalité l'auto mobilisation prolétarienne à l'accomplissement des nationalisations par quelque force que ce soit et est elle-même de plus en plus incapable d'établir une base politique pour son existence indépendamment de la Ille Internationale. La majorité de la IVe Internationale est avertie que, si elle devait déclarer que les récents événements en Tchécoslovaquie constituent une révolution sociale, une révolution à l'aide de la police bourgeoise, de l'année bourgeoise et de l'administration bourgeoise du capital, elle donnerait le coup final à toutes les perspectives pour construire des sections du mouvement en Europe orientale.
Le programme et l'organisation du parti
Mais ce n'est pas seulement sur la question russe, mais sur toute la perspective de la révolution mondiale que la majorité de la IVe Internationale, incapable de faire l'analyse théorique de l'étape actuelle, de la révolution et des contre-révolutions, fut forcée de reculer pas à pas particulièrement en Europe.
En 1944, confiante que l'Année rouge ferait avancer la révolution mondiale et sous l'impression de la révolution italienne et de la chute imminente de l'armée hitlérienne, la IVe Internationale présentait un programme profondément révolutionnaire. Vers 1946, sous l'influence de la « révolution retardée », des actes « opportunistes » de l'Armée rouge et de la force apparente de l'économie américaine, la IVe Internationale commença à spéculer sur les possibilités du boom économique et de la stabilisation économique.
En 1947, l'année même où la profondeur de la crise a pénétré dans toutes les sections de la société et semé la démoralisation d'un bout à l'autre de la société bourgeoise, la IVe Internationale trouve que l'impérialisme américain « n'a pas épuisé toutes les possibilités d'une expansion mondiale paisible ». Il y a des « progrès économiques tangibles » en Europe orientale. « La production industrielle en URSS procède en général suivant le plan. » Du côté du prolétariat, l'UAW (Syndicat des ouvriers de l'automobile) est devenu « l'ancien UAW progressif ». Les partis socialistes sont « rajeunis ». Ainsi est préparée la capitulation devant la théorie des illusions démocratiques des masses : « Ceci est la preuve que les masses ne peuvent compléter leur expérience avec le réformisme dans l'absence d'un parti sincèrement révolutionnaire. » Cela ne veut que dire que les masses continuent à avoir des illusions démocratiques.
Sur cette base, pas à pas, la théorie de la primauté du parti est substituée à la primauté des masses révolutionnaires. La lenteur du renforcement du parti devient le critère pour juger le « rythme » du développement révolutionnaire, En 1944, le parti se basait sur l'énorme essor et l'étendue du prolétariat — son auto mobilisation. En 1947, le parti juge l'essor et la vitalité du mouvement des masses par la force de la IVe Internationale.
En 1944, le parti présentait le Programme de transition comme la mobilisation systématique pour la révolution prolétarienne. En 1946, les revendications transitoires, non basées sur le mouvement économique organique, sont complètement diffuses. Vers 1947, « notre tâche est de mettre en avant successivement et audacieusement des mots d'ordre transitoires toujours plus élevés dans la mesure où les luttes ouvrières croissent ou décroissent ». Ces formules de « mots d'ordre toujours plus élevés » ont une longue histoire dans le mouvement révolutionnaire. On ne peut leur permettre, dans aucune circonstance, de cacher des indications d'un simple changement du rythme prévu des événements. Ce sont les formules classiques du centrisme, et le bolchevisme a réglé une fois pour toutes les comptes avec ces formules lors des IIIe et IVe Congrès de l'Internationale communiste.
Dans la mesure où la IV° Internationale n'a pas éduqué ses cadres et propagé sans cesse devant les masses la destruction du contrôle organisationnel stalinien par l'action révolutionnaire des masses, elle ne peut se considérer que comme une direction alternative, accomplissant une tactique de « front commun » avec les staliniens. L'incapacité de la direction numériquement faible d'accomplir une tâche qui dès le début était au-dessus de ses moyens est la cause du rapide déclin théorique des résolutions de novembre. Non seulement la lutte contre les tendances staliniennes mais le processus même de la construction du parti sont envisagés comme exigeant un délai. L'intervalle de la paix, de la paix inter impérialiste, accompagnée de rapports sociaux instables et de trahisons staliniennes, est absolument nécessaire pour ce programme. De là la terrible sous-estimation du danger de la guerre et de la contre-révolution. Cette politique affaiblit le parti et le soumet à des influences opposées. Sans une propre base ferme, le parti ne peut pas retenir et consolider des courants qui s'en détachent.
Le parti révolutionnaire dépend du soulèvement révolutionnaire pour son renforcement. Mais il peut seulement se consolider et grandir rapidement si en temps de paix comme en temps de guerre le fondement et la superstructure de sa politique diffèrent clairement des partis qu'il prétend suppléer. Aujourd'hui, l'internationale ne fait pas cela. Elle ne peut le faire à cause de sa politique sur la question russe. Corriger cette politique devient la première nécessité pour son progrès.
— Déclaration de Pedro : « Chaulieu ayant déclaré que, outre sa résolution avec Bergson, il
présenterait sa propre résolution, nous ne voyons pas la nécessité de présenter notre texte. Sans
être d'accord avec toutes les formulations de Chaulieu, nous voterons pour sa résolution. Nous
n'abandonnons pas notre position pour autant. »
— Thèses du CEI amendées par la commission du Congrès mondial : 21 pour, 6 contre (Bergson,
Armstrong, Munis, Chaulieu, Edouard), 7 abstentions (Ernesto, Dan, Filiatre, Barrois, Poète —
avec déclaration —, Haston — avec déclaration —, Hunter — avec déclaration —).
Vote consultant : 8 pour, 1 contre (Pedro).
— Amendements du RCP : 3 pour (Haston, Hunter, Dan), 23 contre, 5 abstentions (Armstrong,
Ernesto, Le Van, Poete, Filiatre).
Vote consultatif : 6 contre, 3 abstentions (Pedro, Capa, Andersen),
— Résolution Barrois : S pour (Bergson, Chaulieu — sauf sur un point Edouard,
Barrois), 22 contre, 7 abstentions (René, Armstrong, Munis, Ernesto, Le Van, Poete,
Filiatre).
Vote consultatif : 7 contre, 2 abstentions (Capa, Pedro).
— Résolution Bergson-Chaulieu : 2 pour (Bergson, Chaulieu), 27 contre, 5
abstentions (Munis — avec déclaration
Ernesto, Poete, Filiatre, Barrois). Vote consultatif : 9 contre.
Déclaration de Munis : « Je m'abstiens sur cette résolution, Bergson ayant voté en faveur du rapport d'activité du SI qui est décisif pour toute la politique de l'Internationale. »
— Résolution Chaulieu-Monta (Antony : 6 pour (Bergson, Armstrong
— avec réservesMunis, Edouard), 24 contre, 4 abstentions (Ernesto, Poète, Filiatre,
Barrois).
Vote consultatif : 1 pour (Pedro — avec réserves —), 8 contre.
— Résolution Munis : 3 pour (Bergson — avec réserves —, Chaulieu — avec réserves —,
Munis), 27 contre, 4 abstentions (Ernesto, Poète, Filiatre, Barrois).
Vote consultatif : 9 contre.
— Résolution Bergson (tendance Johnson-Forest) : 2 pour (Chaulieu, Bergson), 27
contre, 4 abstentions (Ernesto, Poète, Filiatre, Barrois) ; le vote de Munis n'a pas
été enregistré.
Vote consultatif : 9 contre.