Le IIIe Congrès mondial de la IVe Internationale s'est réuni en Suisse fin août-début septembre. Aux séances plénières et séances de commissions, qui durèrent onze jours, ont assisté au total soixante-quatorze délégués élus, délégués fraternels, observateurs et visiteurs venus de vingt-cinq pays et représentant vingt-sept organisations. Particulièrement remarquée était la délégation venue d'Extrême-Orient, composée d'une douzaine de camarades représentant la Chine, les Indes, le Viêt-Nam et Ceylan, ainsi que la délégation d'Amérique latine, représentant l'Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili et l'Uruguay. Pour la première fois, un représentant du mouvement ouvrier de l'Afrique noire assistait à une assemblée de la IVe Internationale. L'Europe était représentée par des délégations venues de tous les principaux pays. Un représentant d'un mouvement d'opposition communiste en URSS , qui devait assister en tant qu'observateur au congrès, a été empêché de venir en dernière minute pour des raisons techniques.
Le congrès a tenu toutes ses séances plénières dans une salle spécialement décorée à cette fin. Un artiste révolutionnaire vietnamien avait reproduit les portraits des principaux martyrs de notre mouvement trotskyste : Léon Trotsky, fondateur de la IVe Internationale, et Léon Sédov, membre durant dix années du secrétariat international, assassinés par le GPU ; Chen-Du-Siou, fondateur du Parti communiste chinois et fondateur du mouvement trotskyste en Chine, mort suite à ses privations dans les prisons du Kouo-Min-Tang ; Ta-Tu-Tau, dirigeant du mouvement trotskyste vietnamien, assassiné par les staliniens ; Léon Lesoil, dirigeant du Parti communiste belge et fondateur du mouvement trotskyste en Belgique, mort dans un camp de concentration nazi ; Pantelis Pouliopoulos, secrétaire du Parti communiste grec et dirigeant du mouvement trotskyste en Grèce, assassiné par les fascistes italiens ; Marcel Hic, secrétaire de la section française de la IVe Internationale durant la Seconde Guerre mondiale, et A. Léon, secrétaire de la section belge de la IVe Internationale durant la Seconde Guerre mondiale, qui périrent tous les deux dans les camps de concentration nazis ; Martin Widelin, organisateur héroïque d'un mouvement trotskyste clandestin dans l'armée allemande, assassiné par la Gestapo ; Liu, dirigeant de la section chinoise de la IVe Internationale, mort dans une prison du Viêt-Nam.
Le congrès fut placé sous la présidence d'honneur des militants révolutionnaires actuellement victimes de la répression impérialiste ou stalinienne : les camarades boliviens, vietnamiens et grecs, et particulièrement du camarade Guillermo Lora, arrêté comme député du Parlement bolivien et dirigeant du syndicat des mineurs, membre du comité central de la section bolivienne de la IVe Internationale, et des camarades René et Liu, dirigeants de la section vietnamienne de la Ne Internationale, arrêtés par les autorités du Viet-Minh.
Les travaux du congrès se sont effectués en cinq langues pour lesquelles fonctionnait une traduction permanente : l'anglais, le français, l'allemand, l'espagnol et le chinois, sans tenir compte des traductions synthétiques en de nombreuses langues.
Le IIIe Congrès mondial fut ouvert par un salut du secrétaire de l'internationale, par l'élection d'une commission d'organisation du congrès et par l'élection des commissions. Les principaux rapports qu'il entendit furent : un rapport politique général, un rapport sur les pays de « démocratie populaire », un rapport sur la Yougoslavie et un rapport d'activité de la direction internationale sortante.
Le rapport politique général caractérise la situation mondiale actuelle par les préparatifs de guerre accélérés de l'impérialisme et le développement de la montée révolutionnaire en Asie. Il constate que le déclenchement de la guerre impérialiste, dans les rapports de forces présents, défavorables à l'impérialisme et qui ne peuvent être modifiés dans les deux à quatre années à venir, signifierait que sa tendance dominante sera celle de se transformer dès le début en guerre civile internationale. Il démontre qu'au cours de cette guerre civile le prolétariat se libérerait de tout contrôle bureaucratique du Kremlin et que la lutte déclenchée à l'échelle mondiale ne pourra se terminer que par la victoire de la révolution socialiste sur l'impérialisme et sur le stalinisme. Pour arriver à cette victoire, il est indispensable pour le mouvement révolutionnaire de défendre l'URSS, les « démocraties populaires », la Chine et les révolutions coloniales contre l'impérialisme, tout en combattant sans relâche le stalinisme, incapable d'unifier et de diriger efficacement, à l'échelle mondiale, les forces anti-impérialistes. Le rapport politique ainsi que les documents qu'il présenta au congrès (thèses d'orientation et de perspectives et résolution politique) furent adoptés ensemble après une discussion durant deux jours et demi, à laquelle participèrent trente délégués, par trente-neuf mandats contre trois et une abstention.
La résolution sur les pays de « démocratie populaire » rédigée par le SI fut présentée par un rapport qui retraça l'évolution des pays du « glacis » à partir de 1945 et l'évolution de l'analyse de l'internationale à ce sujet. Le rapport défendit la caractérisation des pays de « démocratie populaire » comme ayant acquis à partir de 1949 une physionomie nette d'États ouvriers déformés, et préconisa la défense de ces pays contre l'impérialisme, ainsi qu'un programme de révolution politique contre la bureaucratie, pareil au programme trotskyste en URSS. Les mots d'ordre de républiques socialistes indépendantes de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Roumanie, de Hongrie, etc. et leur fédération librement consentie resteront comme par le passé des mots d'ordre centraux pour ces pays. Le rapport et la résolution furent adoptés, après une discussion d'une journée, par quarante et un mandats contre deux.
La résolution sur « La révolution yougoslave et la IVe Internationale », adoptée par le IXe Plénum du CEI, fut présentée au congrès par un rapport qui analysa les étapes de développement de la politique du PCY, les raisons qui expliquent ce développement et l'attitude du mouvement trotskyste face à cette politique. Le rapport et la résolution furent adoptés par, trente-sept mandats contre une abstention, quatre votants étant absents.
Tous les documents adoptés ont été transmis au nouveau comité exécutif international pour mise au point et incorporation des amendements proposés compatibles avec la ligne générale de ces documents, compte tenu des observations faites au cours des discussions.
Le congrès a entendu le rapport d'activité de la direction sortante de l'internationale, qui enregistre les progrès importants réalisés par les organisations trotskystes depuis le IIe Congrès mondial, notamment en Europe, en Amérique latine, à Ceylan, etc., aussi bien du point de vue de leur renforcement organisationnel que de celui d'une plus grande homogénéité politique, adéquatement reflétés dans ce congrès. Il constate que la plupart des sections de l'internationale s'intègrent avec succès dans le mouvement de masses de leurs pays et apprennent à élaborer une orientation adaptée aux particularités nationales du mouvement ouvrier au sein duquel elles travaillent. La discussion qui suivit ce rapport et à laquelle participèrent dix-huit délégués démontra, à travers les rapports d'activité de la plupart des sections, les liens établis d'ores et déjà par le mouvement trotskyste avec le mouvement réel des masses dans les principaux pays du monde. Le rapport d'activité fut adopté à l'unanimité.
Le congrès a élu un nouveau comité exécutif de l'internationale composé de vingt et un membres effectifs et de neuf suppléants .
Le congrès a adopté enfin différentes résolutions qui lui furent présentées par des commissions, traitant de la situation de notre mouvement dans plusieurs pays (France, Autriche, Argentine, etc.) Il a adopté une résolution politique qui répond aux principaux problèmes posés au mouvement révolutionnaire en Amérique latine, reconnu une section argentine de la IVe Internationale, confirmé l'élection du bureau latino-américain du secrétariat international et chargé le nouveau CEI d'élaborer ensemble avec les délégués d'Extrême-Orient un plan concret de composition et de fonctionnement du bureau d'Extrême-Orient du SI. Il a chargé le SI d'élaborer un « Manifeste des travailleurs du monde entier » en son nom.
Avant de clore ses travaux, le congrès a observé une minute de silence à la mémoire de Léon Trotsky, le onzième anniversaire de l'assassinat du grand révolutionnaire coïncidant avec la période d'ouverture du congrès, et il a adressé ses saluts aux veuves de nos martyrs et aux militants dirigeants fêtant leur vingt-cinquième anniversaire d'appartenance à notre mouvement.
Par sa réussite technique complète, malgré les difficultés immenses résultant des moyens matériels très restreints dont dispose l'internationale ; par la représentation d'un grand nombre de pays, très supérieur à ce qui avait été vu à toutes les assemblées antérieures du mouvement trotskyste international, et surtout par l'étonnante homogénéité politique qui s'est manifestée dans tous les débats, le IIIe Congrès mondial marque une date dans l'histoire du trotskysme. L'atmosphère de fraternité révolutionnaire complète qui a marqué ses travaux, ainsi que la maturité politique dont ont fait preuve tous les délégués, représente le degré le plus élevé de cohésion politique et organisationnelle que le mouvement révolutionnaire mondial a atteint jusque maintenant dès ses origines.
Bulletin Intérieur du SI, numéro 1, septembre 1951