Cap européenne
Dans un éditorial intitulé « Le crépuscule du franquisme », la revue « Quatrième Internationale » dressait en janvier 1971 le bilan de la remontée des luttes des masses laborieuses espagnoles, de la grève des Asturies de 1962 à la lutte victorieuse de décembre 1970 contre la condamnation à mort des six accusés basques du procès de Burgos. Ce bilan décrivait les mécanismes qui conduisent vers la révolution socialiste en Espagne.
Malgré une croissance économique accélérée au cours des années 60 — sous-produit de l'expansion de l'économie impérialiste en Europe occidentale — la bourgeoisie espagnole a été fondamentalement incapable d'éliminer les déséquilibres qui rendent les contradictions sociales plus explosives que partout ailleurs en Europe : bas niveau de vie du prolétariat, crise permanente des régions agricoles les plus pauvres, manque de compétitivité de l'industrie espagnole sur le marché capitaliste international, sous-développement criant des services sociaux, etc.
L'effet objectif de la croissance économique a été un retardement de l'explosion sociale mais en même temps un renforcement numérique important du prolétariat, son rajeunissement et sa capacité de surmonter petit-à-petit le traumatisme de la défaite dans une guerre civile sanglante.
Elle lui a également amené des alliés précieux dans une masse étudiante en ébullition et dans des couches de techniciens et de travailleurs intellectuels qui se radicalisent progressivement.
La combinaison des deux factedurs précités fait que la bourgeoisie espagnole ne peut se permettre le luxe de rétablir un régime de démocratie parlementaire, ni même un régime à la gaulliste. Toute conquête de libertés démocratiques par les masses laborieuses conduirait à des luttes d’une ampleur explosive et d'une portée révolutionnaire. D'où l'échec fondamental de toutes les illusions concernant une « libéralisation » graduelle du régime franquiste, y compris sous la forme d'une monarchie semi-constitutionnelle, illusions que même ‘ le quotidien intitulé par dérision « Pravda » ne s'est pas gêné pour reproduire il y a peu, pour la xème fois.
Dans ces conditions, l'orientation fondamentale du capitalisme espagnol ne pouvait viser qu'un seul but : un fractionnement et une canalisation des luttes ouvrières vers des objectifs purement économiques et immédiats. La politique des directions traditionnelles du prolétariat espagnol, avant tout celle du PC, a objectivement aidé la bourgeoisie à atteindre ce but pendant toute une période. L'apparition de formes de luttes plus dures, plus politisées et plus générales et ce, malgré une répression renforcée, marque l'échec de cette orientation. Tous les chemins de la bourgeoisie espagnole semblaient conduire vers un mürissement de la montée révolutionnaire.
Les principaux traits de l'évolution économique, politique et sociale en Espagne au cours des quinze mois qui se sont écoulés depuis janvier 1971 confirment entièrement cette analyse.
L'année 1971 a été marquée par un ralentissement prononcé de l'économie espagnole. En ‘même temps, la hausse du coût de la vie a battu tous les records des dernières années : dans les milieux bancaires, on n'hésite pas à chiffrer la hausse des prix à une moyenne de plus de 15 % en 1971. Le fait qu'un pays comme l'Espagne connaisse à son tour une combinaison de stagnation et d'inflation en dit long sur la fragilité de ses structures économiques.
La détérioration de la situation économique du capitalisme international frappera plus durement une économie relativement marginale comme celle de l'Espagne. L'emploi des travailleurs espagnols en Allemagne occidentale et dans quelques petits pays tributaires de l'économie ouest-allemande, est menacé par la récession qui sévit dans ces pays. Or, en Espagne même, l'augmentation du chômage se précise. Le 3ème «plan de développement » (1972-75) ne prévoit qu'une augmentation du nombre d'emplois de 1 % par an, moins que l'accroissement démographique et beaucoup moins que l'augmentation des demandes d'emploi qui s'amplifie non seulement de l'accroissement démographique mais encore de l'exode rural, de la ruine des petits artisans et des mesures de rationalisation qui commencent à se multiplier dans l'industrie. Il faut d'ailleurs souligner que les objectifs en matière de création d'emplois nouveaux du deuxième « plan de développement » ne furent pas atteints. Même d'après les statistiques officielles, l'augmentation du nombre d'emplois n'atteignit que 0,9 % par an pendant la période 1968-71 au lieu des 1,3% prévus ; en pratique cela signifie 150 000 emplois de moins que prévus en 1971.
La crise de l'agriculture dans les régions pauvres, et celle des minifundia continuent de plus belle, accentuant la concentration des terres, la prolétarisation des petits paysans et l'exode rural. Il suffit de constater qu'en 1970, la masse de la paysannerie qui représente encore près de 30 % de la population active, ne constitue que 14% du revenu national. Si on défalque de ces 14% les revenus des gros propriétaires fonciers et des nouveaux koulaks, on aura une idée des revenus misérables auxquels est condamnée la masse des petits paysans.
L'absence de toute « libéralisation » politique est devenue de plus en plus patente. Au lieu d'un « progrès modeste » vers un régime « européen » dont révent tous les réformistes espagnols, c'est une répression vers une dictature plus rigide que marquent notamment l'adoption de la loi sur la « sécurité publique », le « non» sec de Franco à toute constitution d'associations politiques légales, le renforcement de la censure, la prolongation des « lois d'exception ». Juan Carlos doit assurer la permanence du franquisme sans Franco. L'agitation ouvertement fascistes et intégriste des groupements du « Christ Roi» conduits par Blas Pinar ne peut voiler qu'aux aveugles volontaires ce raidissement du régime lui-même..ll s'exprime de la manière la plus nette par l'ordre répété de tirer sur les grévistes. Après la fusillade de Grenade, après le meurtre du gréviste du bâtiment à Madrid, après l'ouvrier dy la SEAT tué à Barcelone, c'est les deux grévistes des chantiers navals d'El Ferrol qui ont été assassinés par la dictature.
Ce durcissement de la répression s'explique par l'amplification des luttes des masses, avant tout des luttes ouvrières. Le fait le plus frappant et le plus important pour comprendre les tendances fondamentales de l'évolution de l'Espagne, c'est que la classe ouvrière ne se laisse plus intimider par cette répression aggravée, pas plus qu'elle ne s'est laissée amadouer par les concessions économiques ou les promesses de « libéralisation » au cours de la phase précédente. Au durcissement de la répression, les travailleurs répondent et répondront de plus en plus par une amplification, une politisation et un durcissement croissants de leur combat. Dans ce sens, la montée des luttes de nature objectivement révolutionnaires se précise en Espagne.
Les principales étapes qui jalonnent la montée du mouvement de masse en Espagne de janvier 1971 au mois de mars 1972 sont bien connues ; mouvement pour le boycott des élections syndicales ; grèves du bâtiment à Madrid; grève nationale des employés de banque ; grève dans les Asturies; grève très dure à Pampluna et à Vittoria (Michelin), cette dernière s'étendant sur 42 jours ; grève avec occupation des usines SEAT de Barcelone et la grève de solidarité de près de 100 000 travailleurs catalans contre l'assassinat d'un ouvrier de la SEAT lors du dégagement de l'usine ; agitation étudiante nationale centrée sur la grève des étudiants en médecine, trouvant son point culminant à Madrid ; mouvements revendicatifs accompagnant le renouvellement de beaucoup de conventions collectives pendant le premier trimestre de 1972 ; grèe explosive des ouvriers des chantiers navals d'El Ferrol, en Galicie, qui a conduit à une véritable bataille de rue entre les forces de répression et les travailleurs.
La seule énumération de ces combats indique à la fois leur tendance à s'étendre à tout le pays et à toutes les catégories des masses laborieuses. La participation de couches des « nouvelles classes moyennes », déjà visible l'an dernier, s'est préci-se avec la participation des jeunes médecins à la révolte des étudiants contre la
« loi’ sur l'enseignement ». À cette même occasion, et notamment le jour de manifestations à l'échelle nationale contre cette loi, le 14 février 1972, les lycéens sont, pour la première fois en Espagne, descendus massivement dans la rue. Si dans le reste de l'Europe impérialiste, le Capital a réussi à s'européaniser plus vite que la classe ouvrière, en Espagne la lutte revendicative des masses emprunte plus rapidement les formes avancées de lutte au reste de l'Europe que la bourgeoisie ne réussit à lui emprunter la technique industrielle et l'organisation économique prévalente.
Outre cette tendance à leur extension et à leur politisation, les luttes ouvrières espagnoles de 1971-72 ont eu trois caractéristiques fondamentales qui les rapprochent d'ailleurs de luttes similaires du prolétariat européen. ,
Les objectifs et limites fixés non seulement par le régime franquiste mais par l'ensemble du patronat à la politique salariale ont été généralement débordés partout où les travailleurs ont préféré l'action directe à l'« arbitrage » des « syndicats » d'Etat. Si les sidérurgistes des Altos Hornos de Bilbao ont dû se contenter d'une augmentation des salaires nominaux de 11 % pour trois ans, alors que les chiffres publiés par le « Banco de Madrid » évaluent l'augmentation du coût de la vie pour les seules années 1970 et 71 à 35 %, la politique salariale du régime a connu un demi-échec partout où agitations et grèves ont pu jeter dans la balance la combativité accrue de la classe ouvrière.
Les travailleurs ont opté spontanément pour des revendications unitaires, que les groupes révolutionnaires ont par ailleurs vigoureusement propulsées : augmentations égales pour tous, 450 pesetas de salaire minimum par jour, etc. Dans le même esprit de renforcement de la solidarité de classe, le mot d'ordre de réintégration des travailleurs licenciés joue un rôle de plus en plus important dans l'agitation ouvrière.
L'adoption de formes d'action à la fois plus militantes et plus axées sur la démocratie ouvrière est étroitement liée à cette élévation du niveau de conscience de classe. L'agitation et la grève sont marquées par la tenue d'assemblées générales des travailleurs. Aux commissions ouvrières restreintes et permanentes se substituent, durant l'agitation, des comités plus larges responsables devant les assemblées. Il y à déjà quelques exemples où la revendication des marxistes révolutionnaires de voir ces comités de grève devenir responsables devant les assemblées générales, et donc révocables par elles, commence à être mise en pratique par les travailleurs. Par ailleurs, l'apparition de piquets massifs d'extension de la grève, qui se rendent aux usines voisines ou de la même branche d'industrie pour généraliser le combat, doit être soulignée.
C'est au Ferrol que le durcissement de la lutte ouvrière a atteint une véritable étape nouvelle. Subir passivement la répression de la dictature devenue plus féroce avec l'ordre de tirer sur des manifestants et des grévistes, devenait de plus en plus inacceptable pour le prolétariat espagnol. En 1971, ce sont cependant seulement les groupes révolutionnaires d'avant-garde, en premier lieu nos camarades de la Ligue Communiste Révolutionnaire, qui lancent le mot-d'ordre des piquets d'auto-défense et qui commencent à appliquer au cours de manifestations-éclair forcément restreintes la pratique de tels piquets. Lors du « déga-gens » par la Guardia Civil des usines
EAT à Barcelone occupées par les travailleurs, il y a eu des réflexes d'auto-défense, mais la masse ouvrière a hésité à engager le combat sur le terrrain peu favorable d'une entreprise unique encerclée par l'ennemi. Par contre, lorsque la violence répressive s'est déchaînée dans les rues d'El Ferrol contre les grévistes des chantiers navals, ceux-ci ont non seulement riposté mais sont passés à la contre-offensive et ont même réussi à balayer les forces répressives d'une partie de la ville. S'il y a eu deux ouvriers tués, il y eut de nombreux flics à l'hôpital. L'électricité, le gaz, l'eau, ont été coupés par les grévistes dont la lutte prenait l'aspect d'une grève générale dans toute la ville. Les meilleures traditions passées du prolétariat espagnol, le plus révolutionnaire d'Europe, sont brusque-ment remontées à la surface, renforcées et enrichies par les durs enseignements des défaites passées, avant tout une méfiance profonde à l'égard des appareils bureaucratiques et un sens renforcés de l'autonomie et de la solidarité de classe.
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Durcissement de la dictature d'une part, ripostes de plus en plus dures des masses laborieuses d'autre part, les lignes de force de l'évolution sociale et politique en Espagne enlèvent toute crédibilité à la politique fondamentale du PC, orientée vers un remplacement pacifique et à froid du régime franquiste en recherchant une collaboration avec la bourgeoisie, les monarchistes et même une fraction de l'armée. Dans un interview accordée à la revue du PCF « Nouvelle Critique » Santiago Carillo, secrétaire général du PCE, a décrit ce dessein avec un cynisme qui frôle la naïveté. La bourgeoisie espagnole, dit-il, ne dispose plus d'aucune force politique avec laquelle elle pourrait collaborer dans le cadre d'un régime parlementaire. Dans le passé, la social-démocratie a joué ce rôle, aujourd'hui, le PCE propose sa candidature pour remplir la même fonction.
Toute l'orientation était fondé sur l'espoir d'une transition a froid par la seule « pression » des masses sur le régime franquiste, vers une démocratie parlementaire bourgeoise, en collaborant avec la bourgeoisie et en lui garantissant solennellement la protection de sa propriété et de ses profits. Sa fonction, objective, indépendamment des calculs et desseins des diri-
ESPAGNE geants du PC, était de canaliser la remontée des luttes ouvrières vers des objectifs compatibles avec la survie du régime capitaliste, notamment par le choix de formes d'action et d'organisation qui renforcent les illusions réformistes et gradua-listes propagées par une aile de la dictature. Son échec se manifeste sur deux plans. Les masses se rendent de plus en plus compte du caractère illusoire des projets de suppression à froid du franquisme. Elles déclanchent dans les faits des luttes de plus en plus dures, ayant une dynamique anticapitaliste prononcée. Une avant-garde commence à se dégager dans les entreprises et les universités qui, ayant assimilé les leçons essentielles du néoréformisme du PC, réussit à entraîner consciemment des secteurs du mouvement de masse vers des revendications et des formes d'action destinées à mettre en branle un processus de révolution permanente.
L'exemple le plus frappant de ce changement des rapports de force au sein même du mouvement de masse, de cette perte de l'hégémonie absolue que le PC avait pu exercer en son sein pendant quinze ans a été le succès remarquable de la campagne de l'extrême-gauche de boycott des élections pour les « syndicats » d'Etat. Le fait qu'en Catalogne et qu'au Pays Basque plus de 50 % des travailleurs aient suivi ce mot d'ordre, et que même dans la forteresse du PC, le bassin industriel de Madrid, des minorités substancielles de la classe ouvrière aient boycotté les élections, reflète le mürissement de la conscience de classe d'un secteur important du prolétariat espagnol. Des phénomènes de débordement de la ligne du PC au niveau des usines se multiplient aussi bien dans des régions anciennement que dans des régions nouvellement industrialisées, même à Madrid — à l'usine Castellon — on a assisté pour la première fois à un phénomène analogue.
L'apparition d'une avant-garde large indépendante des appareils traditionnels, commençant à avoir un caractère de masse et une influence de masse, n'est évidemment pas un phénomène propre à l'Espagne. Le même phénomène s'est produit ou est en train de se produire dans trois autres pays impérialistes importants d'Europe: la France, l'Italie et la Grande Bretagne. Pour des raisons spécifiques à l'Espagne, les rapports de force entre cette avant-garde et le PC sont sans doute plus favorables pour les révolutionnaires dans ce pays qu'en France ou en Italie ou que le rapport de forces entre révolutionnaires et Labour Party en Grande Bretagne. Le caractère plus explosif des contradictions sociales, les difficultés objectives beaucoup plus grandes pour limiter le mouvement des masses ou pour le canaliser vers des buts réformistes, tendront à accentuer encore ce renversement des rapports de forces.
La direction du PCE se trouve ainsi confrontée à une obligation nouvelle, celle de manœuvrer au sein du mouvement de masse afin de limiter sa perte d'influence et de freiner la crise dans ses propres rangs que les débordements successifs de son orientation par les travailleurs et les étudiants ne peut pas ne pas provoquer. L'équipe de Santiago Carrillo doit en outre se défendre contre les tentatives répétées de la bureaucratie soviétique de la remplacer par une équipe qui appuerait de manière plus inconditionnelle la politique du Kremlin. Toutes ces raisons expliquent la souplesse plus grande dont la direction carrilliste fait preuve à l'égard d'autres tendances du mouvement ouvrier y compris de groupes révolutionnaires : le voyage de Carrillo à Pékin, les fronts uniques occasionnels conclus avec des groupes d'extrême-gauche y compris, à l’université de Madrid, avec nos camarades de la LCR, l'insistance prononcée sur l'unité d'action sans exclusive. Si à l'occasion cette unité d'action, dans une conjoncture favorable, peut amener des groupes locaux du PC à gauchir sensiblement leur orientation, c'est-à-dire à s'adapter à la ligne des révolutionnaires, il ne faudrait pas en conclure qu'il s'agit là d'une perspective possible pour l'ensemble du PC. Au contraire, la « libéralisation » plus grande de ce parti et l'affichage d'un respect plus net de la démocratie ouvrière cadrent parfaitement avec une évolution accentuée vers une social-démocratisation et une orientation politique droitière accentuées.
Est-ce à dire qu'un déclin de l'influence de masse du PCE est à prévoir ? Nous ne le croyons pas. Au fur et à mesure que des masses de plus en plus larges entrent en action, que des couches toujours nouvelles du prolétariat et de la jeunesse commencent à se politiser, la variante la plus probable est que parallèlement à la régression de l'influence du PC au sein de . l'avant-garde, son influence s'étendra sur des masses fraichement entrées en action, encore peu politisées et expérimentées. Numériquement, la résultante de ces deux tendances est un renforcement et non un affaiblissement du PC. Il faut en tenir compte attentivement pour la définition d'une orientation tactique correcte des révolutionnaires aussi bien au sein du mouvement de masse que pour la construction du parti révolutionnaire.
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La perspective historique que les marxistes révolutionnaires défendent en Espagne est celle d'un processus de « révolution permanente ». Îls rejettent autant l'éventualité d'une liquidation à froid de la dictature franquiste que celle d'un mouvement de masse se contentant d'arracher les libertés démocratiques et s’installant paisiblement dans un cadre traditionnel de démocratie bourgeoise parlementaire. Franco et le régime franquiste (y compris un franquisme sans Franco) ne pourront être renversés que par une mobilisation révolutionnaire des masses affrontant l'Etat bourgeois, désintégrant et détruisant son appareil de répression, occupant les usines et les terres, menaçant la propriété capitaliste. Le processus révolutionnaire qui conduit au renversement de la dictature mettra immédiatement à l'ordre du jour la victoire d'une révolution socialiste, sans devoir d'abord passer par une étape historique intermédiaire de démocratie parlementaire-bourgeoise.
Mais qui dit processus de révolution permanente ne défend point la caricature de ce concept, à savoir celle d'une révolution qui serait immédiatement défaite si elle ne conduit pas du premier coup à l'instauration de la dictature du prolétariat.
La bourgeoisie espagnole ne veut pas liquider la dictature parce qu'elle craint qu'en octroyant des libertés démocratiques aux masses, celles-ci n'accentuent leurs luttes anti-capitalistes plutôt que de les laisser canaliser vers des objectifs réformistes. Mais si elle est confrontée à un mouvement révolutionnaire des masses tellement tumultueux qu'il adopte de plus en plus des formes insurectionnelles, elle n'aura plus rien à perdre et un temps précieux à gagner en jetant aux travailleurs l'os d'un rétablissement des libertés démocratiques. C'est pourquoi la perspective d'un processus de révolution permanente en Espagne n'exclut pas mais inclut au contraire l'éventualité d'un rétablissement temporaire des libertés démocratiques, comme sous-produit d'une montée révolutionnaire du prolétariat. Ce processus com-mencéra par la conquête de ces libertés par les masses laborieuses.
Pendant cet intervalle, la bourgeoisie préparerait fiévreusement les moyens d'un renversement des rapports de force et d'un écrasement par la force du mouvement de masse. L'avant-garde prolétarienne utili-serait ce délai pour parfaire l'organisation des masses dans des organes de dualité de pouvoir (conseils ouvriers, milices ouvrières), et pour renforcer son influence au sein des masses, afin d'aborder l'affrontement inévitable avec le maximum de chances de victoire pour accélérer la construction du parti révolutionnaire. La différence entre une telle ‘perspective et celle d'une « normalisation » de la situation « à l'européenne » — c'est-à-dire celle d'une répétition de ce qui est arrivé au lendemain de la 2e guerre mondiale en France et.en italie, par la trahison du PC et du PS et dans le cadre d'une croissance économique accélérée du capitalisme rendue possible
: par ces trahisons — saute aux yeux.
Pour traduire dans les faits cette perspective, les marxistes révolutionnaires espagnols doivent appliquer dès maintenant une stratégie révolutionnaire ayant pour but essentiel d'empêcher ou de rendre plus difficiles toutes les manœuvres en vue de dévier l'énergie révolutionnaire des masses vers des objectifs purement réformistes, manœuvres qui, dans les conditions concrètes de l'Espagne, ne conduiraient pas à une démocratie parlementaire bourgeoise plus ou moins stable mais à un nouvel écrasement dans le sang des jeunes générations combatives de prolétaires et d'étudiants espagnols. Les éléments essentiels de cette stratégie sont les suivants :
— promouvoir toutes les initiatives qui empéchent le fractionnnement, l'éparpillement et l'isolement des luttes, et qui tendent au contraire à la coordination non seulement sectorielle mais encore locale, régionale et nationale des luttes, aussi bien des luttes ouvrières proprement dites, que des luttes des ouvriers, des étudiants et lycéens, des couches laborieuses des « classes moyennes nouvelles » et des paysans pauvres. Une grande attention doit être attribuée aux techniques d'élargissement et de généralisation des grèves, ainsi qu'à l'apparition et au renforcement d'organismes de coordination des luttes, qui préfigurent les futurs soviets.
— appuyer toutes les tendances à dépasser les revendications et les luttes purement économistes, à politiser les grèves et les campagnes d'agitation ouvrière. Les revendications démocratiques, y compris celles se rapportant à la question nationale, jouent aujourd'hui un rèôle-clé à ce propos. En incluant systématiquement dans les cahiers de revendications les exigences de la réintégration inconditionnelle et à plein salaire de tous les ouvriers licenciés ; de la libération immédiate de tous les prisonniers politiques ; de l'expulsion des polices privées et des forces répressives publiques des entreprises, des universités et des écoles ; de reconnaissance du droit de grève ; de reconnaissance de la liberté syndicale, de la liberté d'association, de la liberté de presse, de réunion et de manifestation, les tentatives du régime et du patronat de ramener la lutte ouvrière dans le cadre de simples négociations salariales à armes inégales {sans même qu'existent des syndicats libres du côté ouvrier) sont le mieux déjouées.
— impulser les revendications et formes d'action nettement anti-capitalistes : non à l'accélération des cadences ; non aux licenciements ; lutte pour le contrôle ouvrier ; occupations d'entreprises, etc.
— faire comprendre et organiser les formes adéquates et de plus en plus élevées d'auto-défense des grèves et des manifestations de masse contre la violence répressive de la dictature, de ses agents directs et indirects, des défenseurs du régime du capital en Espagne.
— assurer de plus en plus la transcroissance des organismes unitaires de préparation des luttes (commissions ouvrières élargies et véritablement unitaires), leur remplacement par des organes représentatifs et démocratuement élus des masses, au moment où éclatent les luttes, c'est-à-dire préparer l'émergence de véritables organes de dualité du pouvoir au moment où le mouvement — préparer une intervention révolutionnaire parmi les travailleurs agricoles et les paysans pauvres.
Toute cette stratégie se résume dans le mot
ESPAGNE
ESPAGNE d'ordre : propager, préparer et organiser la grève générale révolutionnaire pour renverser la dictature qui assassine les ouvriers.
Avec la constitution et le renforcement de la Liga Comunista Revolucionaria, une première étape a été franchie sur la voie de la construction du parti révolutionnaire du prolétariat espagnol. Celui-ci ne peut être basé que sur le programme marxiste révolutionnaire. Propageant ce programme, la LCR est aujourd'hui le premier noyau d'un tel parti. Pour achever la construction de celui-ci, il ne suffira pas de renforcer la LCR par un recrutement individuel intensifié. Des regroupements, des fusions avec d'autres courants révolutionnaires, et la récupération des meilleurs militants ouvriers d'avant-garde qui restent attachés au PCE, seront inévitables.
Le rôle de centralisateur à l'échelle nationale jouée par la LCR dans la lutte pour le boycott des élections pour CNS ; son rôle de propulseur d'une riposte immédiate et nationale aux faites de la SEAT ; son rôle exemplaire au cours de l'agitation étudiante à Madrid, ont fait connaître et apprécier l'organisation dans des milieux larges de l'avant-garde et en ont fait un pôle d'attraction pour des militants révolutionnaires même dans des régions où l'organisation n'était pas encore implantée. La IVème Internationale est fière du fait que des militants de cette trempe et de ce courage aient spontanément décidé de la rejoindre. Elle y voit la confirmation de la transcroissance en cours de l’Internationale, d'un nombre restreint de petits groupes de propagande trotskystes vers un mouvement révolutionnaire mondial déjà capable d'initiatives dans l’action qui modifient sensiblement les rapports de forces entre l'avant-garde et les appareils bureaucratiques au sein du mouvement de masse et qui commencent à modifier du même coup les tendances d'évolution de ce mouvement de masse lui-même.
Le problème immédiat à résoudre, c'est celui d'une nouvelle étape de croissance de la LCR. Ce problème implique celui des rapports avec les tendances et groupes de l'avant-garde centristes et ultra-gauches, et celui des rapports avec les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, essentiellement le PCE. La délimitation programmatique systématique, la polémique théorique, politique et propagandiste, doivent être combinées avec la capacité de proposer et de conclure des accords d'unité d'action occasionnels, sur des objectifs précis qui correspondent aux intérêts de l'ensemble des masses laborieuses. Il n’y a aucune contradiction entre ces deux aspects de l’activité politique d'une organisation révolutionnaire : au contraire, ils se complètent logiquement l'un l'autre. Chacun d'eux h'obtient toute sa valeur que par la combinaison avec l'autre.
Autour de la question des commissions ouvrières, la construction du parti révolutionnaire pourrait également franchir une nouvelle étape. La tentative du PCE de transformer les commissions ouvrières en syndicats semi-légaux dominés par l'appareil du PC a échoué. Cet échec est dû: à la faillite de toute l'orientation gradualiste et néo-réformiste du PC. Les commissions ouvrières, par la force des choses, ont dû élargir leur activité vers des sujets éminem-ment politiques, qui rendaient toute existence semi-légale incompatible avec la nature même de la dictature. L'échec résulte également de la perte d'hégémonie du PCE sur l'avant-garde ouvrière, du processus de différenciation politique croissante au sein des commissions ouvrières qui a même souvent provoqué leur éclatement groupusculaire. Il reflète enfin l'élargissement et le durcissement des luttes, qui Le rôle de centralisateur à l'échelle nationale jouée par la LCR dans la lutte pour le boycott des élections pour la CNS ; son rôle de propulseur d'une riposte immédiate et nationale aux faits de la SEAT ; son rôle exemplaire au cours de l'agitation étudiante
Autour de la question des commissions ouvrières, la construction du parti révolutionnaire pourrait également franchir une
De tout cela découle l'impossibilité de calquer mécaniquement l'attitude traditionnelle des révolutionnaires quant au travail syndical sur l'attitude que les révolutionnaires espagnols doivent adopter à l'égard des commissions ouvrières. Mais il n'en résulte nullement qu'il s'agit d'une forme d'organisation qui doit être considérée d'ores et déjà comme dépassée, et à laquelle les révolutionnaires devraient substituer une combinaison entre le groupe politique d'entreprise et le comité de grève (ou de préparation de grève). émanant d'assemblées générales.
Les commissions ouvrières représentent souvent la forme d'organisation d'une confrontation et d'une collaboration permanente de tous les éléments militants au sein de l'entreprise, qui est la plus adaptée aux conditions de clandestinité — c'est-à-dire à l'impossibilité d'organiser des syndicats de masse — et de montée de plus en plus impétueuse du mouvement de masse (c'est-à-dire de la fluctuation du nombre de militants actifs à l'usine du simple au double ou au triple pendant les phases d'agitation). Elle a le double avantage d'être souple et d'être unitaire, à partir du moment où les événements et les rapports de forces permettent de rompre toute prétention du PCE à un contrôle politique ou à la représentation exclusive en leur sein.
Les révolutionnaires espagnols devront donc se faire les avocats les plus convaincus de ce caractère unitaire des commissions ouvrières qui implique le respect le plus large de la démocratie ouvrière et du droit de représentation et d'organisation de toutes les tendances du mouvement ouvrier en leur sein, tout en tenant compte de la réalité concrète et sans fétichiser aucune forme:spécifique d'unité d'action. La lutte pour ce principe correspond aujourd'hui à une véritable prise de conscience au sein de la base du PCE elle-même. Loin de s'opposer à la tâche de construction d'une nouvelle direction révolutionnaire du prolétariat espagnol, elle permettrait de concrétiser cette tâche pour la première fois devant une avant-garde ouvrière beaucoup plus large.
L'Espagne franquiste est aujourd'hui le maillon le plus faible de la chaîne impérialiste en Europe. L'éclatement d'une grève générale révolutionnaire, l'éclatement d'une nouvelle révolution espagnole, auraient des répercussions incalculables sur la configuration des forces sociales et politiques sur tout le continent. Les marxistes révolutionnaires et la IVème Internationale ont pour cette raison un devoir particulier de solidarité à l'égard du prolétariat espagnol et de leurs camarades de la LCR à remplir. La place éminente que le prolétariat espagnol occupe aujourd'hui au sein de l'ensemble des luttes ouvrières en Europe et l'importance décisive qu'aurait l'éclatement de la révolution espagnole pour la révolution prolétarienne dans toute l'Europe capitaliste imposent aux organisations marxistes révolutionnaires non seulement un devoir particulier d'aide à l'égard de leurs camarades espagnols de la LCR. Elles impliquent aussi la nécessité de comprendre que, dans de nombreux pays d'Europe, les travailleurs espagnols immigrés agissent aujourd'hui comme une force d'avant-garde particulièrement combative. lLest donc urgent de développer un travail systématique dans ce milieu et de s'orienter vers l'organisation de groupes espagnols sympathisants de la LCR à l'étranger, partout où cela s'avère possible. Aider au müûrissement du processus révolutionnaire en Espagne, aider à la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire du prolétariat espagnol, contribuer au renforcement de la LCR, c'est le moyen le plus direct dont ils disposent aujourd'hui pour accélérer la transcroissance de la nouvelle montée des luttes ouvrières en Europe depuis mai 68 en une nouvelle montée révolutionnaire à l'échelle continentale.
Le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale