Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Il faut sauver l'unité du parti dans l'internationale !

7 juin 1952 · Dossier sur la crise et la scission du PCI (1951-1952) · 5 425 mots

In English: Title: The Unity of the Party Must Be Saved Within the International! — traduction assistée par machine.

• Lettre du CEI à tous les membres du PCI

Camarades,

Le XIe Plénum du CEI a dû se pencher une fois de plus sur l'évolution de la section française. Les documents préparatoires au VIIIe Congrès du parti l'ont obligé à réexaminer la situation dans votre organisation et le développement de la lutte de tendance qui la divise. Ceci était inévitable du moment qu'il s'est trouvé en face de documents élaborés par la majorité issue du VIIe Congrès du parti, documents manifestement contraires à la ligne fixée pour l'organisation française par le Xe Plénum du CEI.

Les principales divergences politiques

Analysant la situation du mouvement ouvrier français et sa dynamique, dans le cadre de nos perspectives internationales, le Xe Plénum du CEI était arrivé à la conclusion que la première étape de la montée révolutionnaire en France sera déclenchée par l'action anti-impérialiste et anticapitaliste avant tout des militants ouvriers du PC. Pour participer activement et efficacement à. ces actions, pour pouvoir les influencer dans le sens de la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire, il faut avant les événements décisifs intégrer le maximum de nos militants dans les organisations staliniennes et para staliniennes. Cette idée, reprise textuellement par la résolution du BP sur le cadre de la discussion préparatoire au VIIIe Congrès — résolution votée à l'unanimité avec les voix de tous les représentants de la majorité du parti —, c'est l'idée centrale de la stratégie de la construction du parti, telle que la conçoit l'internationale. Cette idée est explicitement rejetée par le projet de rapport politique présenté par la majorité qui repousse explicitement le tournant entriste à des temps futurs.

Tirant la conclusion organisationnelle de cette stratégie de construction du parti, l'internationale a décidé dans les documents du Xe Plénum du CEI l'application de la tactique d'entrisme sui generis en France, c'est-à-dire l'existence à la fois d'un secteur entriste et d'un secteur indépendant, le second étant subordonné aux besoins du premier, tout en continuant l'ensemble de ses activités propres (recrutement, presse, travail jeune, travail syndical, etc.) et tout en défendant naturellement l'ensemble du programme trotskyste. Le texte-cadre voté à l'unanimité par le BP, y compris par les représentants de la majorité, a exprimé clairement la même idée : « Il s'agit de comprendre que l'organisation indépendante doit avant tout aider le travail entriste, en parlant un langage adressé essentiellement aux ouvriers communistes, et que le travail entriste s'amplifiera au fur et à mesure que nous approcherons de la guerre. » Le projet de rapport politique présenté par la majorité pour le VIIIe Congrès exprime l'idée opposée : que le travail entriste (« fractionnel ») dans les organisations staliniennes reste nécessairement subordonné jusqu'à la guerre ou la montée révolutionnaire au travail indépendant.

Analysant les tâches particulières qui découlent de la situation actuelle du mouvement ouvrier français en ce qui concerne le secteur indépendant, le Xe Plénum du CEI était arrivé à la conclusion que l'organisation d'un courant indépendant dans la CGT ne se justifie plus. Le texte syndical présenté par la majorité au VIIIe Congrès du parti maintient l'ensemble de l'ancienne orientation syndicale de construction d'un courant syndical indépendant axé autour d'un journal syndical autonome.

Sur des questions fondamentales d'orientation, les documents préparés pour le VIIIe Congrès du parti par la tendance majoritaire s'opposent donc à la ligne du Xe Plénum que cette tendance s'était pourtant engagée à appliquer. Par contre, les documents préparatoires au VIIIe Congrès du parti adoptés par le bureau politique actuellement en fonction dans le PCI, se maintiennent dans leur ensemble sur la ligne du Xe Plénum. Sous peine de mettre en question le sérieux de sa conviction en sa propre ligne, la direction internationale ne pouvait pas ne pas examiner les conséquences qui découlent de la présentation devant le congrès du parti de documents ainsi caractérisés.

Les divergences politiques à la lumière des récents événements

Les documents préparés par la tendance majoritaire ne se limitent pas à présenter une ligne d'orientation opposée à celle du Xe Plénum. Ils engagent encore contre cette ligne une polémique voilée, qui ne peut que semer la confusion et rendre plus difficile encore la compréhension par l'ensemble du PCI de ce que veut et dit effectivement l'internationale.

Pourtant, le problème en discussion n'est pas si compliqué. Jusqu'au printemps 1951, l'ensemble du parti avait une conception commune, et juste pour le passé jusqu'à la fin de 1950, quant à la stratégie de construction du parti. Cette conception était exprimée ainsi dans une résolution du CC du parti à cette époque : « Le parti, au stade qu'il a atteint aujourd'hui, ne pourra se renforcer numériquement, gagner, organiser et éduquer dans ses rangs une avant-garde prolétarienne et étendre solidement son influence que s'il est capable avant tout de démontrer dans l'action sa capacité à organiser et à diriger des courants aspirant à l'indépendance (des deux blocs) dans et à la périphérie de la classe ouvrière, afin de nous renforcer comme pôle d'attraction envers les militants staliniens ».

Cette conception de construction du parti, partant de l'organisation sous notre direction de différents courants plus ou moins périphériques « aspirant à l'indépendance des deux blocs », était effectivement appliquée par le parti : brigades, l'Unité, MRJ, etc. Une telle conception n'est aujourd'hui plus applicable. Ceci, non seulement parce que ces « courants » tendent à disparaître avec la polarisation des forces de classe à l'échelle internationale et nationale, mais surtout parce que même des succès hypothétiques dans l'organisation de tels courants rendraient non plus facile mais plus difficile notre liaison avec les militants communistes d'avant-garde. Ceux-ci ne se sentiront plus attirés vers une organisation « plus efficace », mais seulement vers l'affirmation la plus claire, la plus nette, sans équivoque aucune, de la défense de l'URSS, des démocraties populaires, de la Chine, de la révolution coloniale, d'une stratégie communiste et révolutionnaire en France même, d'une lutte révolutionnaire et communiste contre la guerre qui approche.

Or, ces militants communistes d'avant-garde du PCF sont les éléments essentiels qui constitueront le parti révolutionnaire de demain. Se battre à leurs côtés dans n'importe quelle condition, même quand ils se battent momentanément isolés de l'appui effectif des larges masses ouvrières et des « courants indépendants », comme le 12 février, comme le 28 mai et le 4 juin derniers, c'est une question de vie ou de mort pour notre fusion future avec cette avant-garde sur notre programme. Le choix du milieu principal d'activité du parti se pose donc d'une façon impérieuse. Ce milieu principal ne peut être que celui des militants communistes ouvriers d'avant-garde dans le PCF. Il ne peut être que celui de ceux qui avaient, le 28 mai, les bâtons à la main, et non pas de ceux qui sont restés à la maison. Et comme ces militants ne seront pas prêts à quitter leur parti dans une période de lutte accentuée de la bourgeoisie contre lui, et de gauchissement de sa ligne dans l'action, la seule voie pour trouver en pratique ce milieu de travail, pour y intégrer le maximum de nos forces, c'est l'entrisme dans les organisations de masse staliniennes et dans le PCF lui-même.

À cette conception claire et nette de construction du parti, les représentants de la tendance majoritaire n'opposent aucune autre conception cohérente. Ils ne défendent plus l'ancienne orientation du VIIe Congrès ; ils ne possèdent aucune nouvelle conception. Tout leur effort est porté à minimiser la compréhension et l'application de la nouvelle orientation, à l'entourer de réserves, de conditions, de restrictions tellement nombreuses qu'elle devient en pratique inopérante.

Pourtant, les derniers événements ont confirmé de façon éclatante l'orientation défendue par l'internationale. Peut-on vraiment douter encore d'un tournant réel à gauche du PCF, pas seulement dans les mots d'ordre mais aussi dans l'action ? Peut-on sérieusement mettre en question les effets de ce gauchissement aussi bureaucratique qu'il soit, sur les militants d'avant-garde, et parler d'un « manque de combativité des militants pour les objectifs diplomatiques » après la manifestation Ridgway ? Peut-on vraiment parler encore d'un « faux problème de resserrement » après le 28 mai et le 4 juin ? Bien entendu, ce n'est pas l'ensemble des masses qui votent PCF ou CGT auxquelles s'applique notre caractérisation de combativité croissante, de durcissement des aspirations révolutionnaires, de resserrement autour du PCF. Ces caractéristiques s'appliquent dans notre esprit en France, en premier lieu aux 30, 40 ou 50 000 militants communistes ouvriers d'avant-garde dans les usines. Ce sont ces militants communistes d'avant-garde qui constituent le gros des forces du parti révolutionnaire de demain. Ce sont ces militants qui restent l'état-major de la classe ouvrière et qui dirigeront les grandes batailles de demain, dès que les masses seront prêtes à engager de telles batailles. Ce sont ces militants qui représentent l'élément décisif pour la victoire ou la défaite de la future révolution française. C'est avec ces militants que nous nous efforçons de nous lier à tout prix ; c'est eux qui constituent notre milieu de travail essentiel sur lequel nous concentrons nos efforts.

Nécessité de l'organisation indépendante

C'est précisément parce que toute notre conception de construction du parti est liée à la nécessité de nous intégrer dans ce milieu d'avant-garde, de le faire progresser politiquement pas à pas, à travers sa propre expérience, que nous devons faire avec lui, à ses côtés, vers l'application en pratique de notre programme, que le maintien de l'organisation indépendante est indispensable à notre avis.

Le resserrement des militants communistes d'avant-garde autour de leur parti n'exclut pas mais implique que ces militants se posent et se reposent de nombreuses questions quant à l'inefficacité de la politique défendue par les dirigeants de leur parti aujourd'hui et hier. Jamais depuis 1944, ces militants n'ont été aussi solidement liés à leur parti que le 28 mai et le 4 juin. Jamais, ils ne se sont pourtant posés tant de questions qu'au lendemain de ces deux actions, qui ont clairement manifesté le divorce entre l'avant-garde communiste et les grandes masses, qui ne sont pas prêtes pour le moment à la suivre dans des actions plus avancées, tout en lui accordant toute leur sympathie.

L'entrisme est nécessaire parce que même la meilleure critique constructive faite du dehors ne permettra pas à nos militants de se lier efficacement aux militants communistes d'avant-garde. Le maintien de l'organisation indépendante est nécessaire parce que même le travail entriste le plus efficace ne peut pas, à l'étape actuelle, répondre à l'intérieur du PCF aux questions et aux doutes qui travaillent ces militants d'avant-garde. La combinaison du travail entriste et du travail indépendant, c'est la combinaison entre l'intégration dans le milieu communiste d'avant-garde et sa propulsion politique — deux tâches qui ne peuvent pas encore coïncider à l'étape actuelle. C'est sauvegarder toutes les possibilités d'avenir sans manquer de préparer cet avenir dès maintenant.

Absurdes sont les accusations de la majorité du parti selon laquelle l'internationale voudrait supprimer le travail indépendant. Les deux principales propositions d'activité indépendante de ces derniers mois ont été faites au BP par des membres du secrétariat international : la proposition de rédaction d'un projet de programme d'action du parti, axé sur le front unique et le gouvernement de front unique, ainsi que la proposition de participation aux élections partielles dans le deuxième secteur de la Seine. La divergence ne concerne pas le maintien du secteur indépendant mais sa fonction. Au fond, les dirigeants de la tendance majoritaire ont la nostalgie des temps perdus et s'efforcent d'orienter le secteur indépendant vers les vieilles tâches « d'organisation et de direction des courants indépendants ». L'internationale au contraire affirme que le secteur indépendant doit réorienter son activité dans le sens décrit plus haut, afin de compléter organiquement le travail du secteur entriste. Elle est convaincue que c'est sur cette voie seulement que le secteur indépendant pourra recruter des forces nouvelles pour le trotskysme en France. Seule une orientation politique correcte permettra un renforcement organisationnel. Une orientation de travail qui ne correspond plus à la réalité ne pourra jamais obtenir des succès organisationnels.

Impossibilité d'une solution « anglaise »

C'est pour la même raison qu'une solution « anglaise » est absolument inopérante en France. (Parler d'une solution « autrichienne » est absurde, car aucune des deux organisations autrichiennes ne fait du travail indépendant ; il s'agit en Autriche de deux organisations clandestines dont l'ensemble du travail se fait dans le PS.) Pour l'internationale, le travail entriste sui generis implique le maintien d'une organisation et d'une presse indépendante et publique. Le partage du parti en deux organisations devrait se faire par conséquent en deux organisations indépendantes, chacune avec sa presse publique d'agitation, indispensable à la réussite du travail entriste. Ce serait une solution absurde qui ridiculiserait et discréditerait notre internationale, que celle où deux organes français seraient publiés en France, parlant tous les deux au nom de l'internationale avec un langage et une orientation politique différents

À cela s'ajoute encore autre chose. L'internationale est convaincue que le cours proposé par les documents majoritaires est un cours de suicide pour l'organisation. Elle est convaincue qu'une orientation qui va à l'encontre de ce qu'exige la situation objective est condamnée à une rapide décomposition. Elle a pour cela un précédent éloquent : celui précisément de l'organisation de Haston. Le maintien formel de l'organisation de Haston dans l'internationale n'a pas sauvé celle-ci d'une complète décomposition par suite de l'orientation fausse qu'elle suivait. Au bout de son évolution, plus de 90 % de ses militants se sont trouvés en dehors de notre mouvement. Malgré le succès et l'expansion imprévue du travail entriste en Grande-Bretagne, seule une infinie minorité de l'organisation hastonienne a su s'assimiler à ce travail, après la perte irréparable des années d'intégration décisives. L'internationale ne veut pas faire une politique du pire envers sa section française. Elle ne veut pas accepter comme un fait accompli la perte de 90 % des militants de la tendance majoritaire. Elle ne veut pas seulement sauver les apparences. Elle désire maintenir l'ensemble du parti uni dans l'internationale. Elle ne peut pas accepter une proposition qui dans son esprit scelle définitivement le sort de la majorité du parti.

Ces camarades ont dit : la séparation de l'organisation _en deux groupes permettra que l'expérience se fasse et convainque les uns ou les autres. Pourquoi se hâter ? Pourquoi ne pas donner au parti le temps nécessaire pour apprendre de l'expérience ? Ceux qui tiennent ce langage montrent qu'ils n'ont pas encore compris l'accélération du rythme des événements, que même la manifestation Ridgway ne leur a encore rien enseigné. Peut-on penser raisonnablement que nous avons devant nous quatre à six ans avant des événements décisifs en France, comme c'était le cas au moment où nous avons appliqué la séparation en Angleterre ? N'est-il pas évident que nous connaissons déjà un grand retard dans l'application de la nouvelle orientation en France, étant donné le court délai qui nous sépare d'événements décisifs et la période toujours nécessaire pour l'intégration dans une organisation dans laquelle on entre ? N'est-il pas évident que nous venons de rater, de par la crise du parti, une occasion unique pour réaliser rapidement l'intégration du maximum de nos forces, lors des événements récents dans lesquels les militants communistes, devant se battre isolément contre la bourgeoisie, étaient d'autant plus ouverts à toute action pratique de solidarité à leurs côtés ? Le parti clans son ensemble a su faire de telles actions de solidarité, mais il a raté une occasion exceptionnellement favorable pour réaliser notre nouvelle orientation, c'est-à-dire pour tirer des conclusions organisationnelles de ces actions, conclusions favorisées par de multiples initiatives à l'égard de nos militants par les militants du PCF eux-mêmes.

Pourquoi la crise du parti s'est-elle brusquement aggravée ?

Le représentant de la majorité française au CEI y a lu une résolution adoptée par la « Conférence nationale des cadres de la tendance majoritaire » réunie le 3 juin, résolution cachée jusqu'alors à la direction du parti et au SI. Cette déclaration, renforcée par les déclarations orales de Bleibtreu au CEI, représente une menace ouverte et froide de scission. Elle déclare par avance ne pas accepter une solution organisationnelle quelconque qui serait prise par la direction internationale, sous le prétexte qu'une telle solution représenterait une « sanction voilée ou différée » contre les dirigeants majoritaires.

Cette résolution aggrave brusquement la crise du parti et l'élargit jusqu'au bord d'une scission et d'une rupture avec la IVe Internationale.

Une telle décision d'une gravité extrême, prise par les dirigeants de la tendance majoritaire, cherche en vain une justification dans l'attitude du SI ou du représentant du CEI à l'égard de cette tendance. Les affirmations contenues à ce sujet dans la résolution ne peuvent être caractérisées autrement que comme mensongères.

Jamais, ni le SI, ni le représentant du CEI dans le BP n'ont limité le droit de discussion d'un membre quelconque du parti. Jamais, ni le SI, ni le représentant du CEI n'ont limité le droit de constitution de tendances dans le parti. Au contraire, aussi bien la lettre du camarade Albert à la tendance majoritaire que son intervention orale faite devant la réunion du 3 juin — intervention faite au début de cette réunion qui s'est déroulée dans la suite sans sa participation, malgré sa demande formulée devant les dirigeants de cette tendance de pouvoir y participer au moins partiellement —confirment, explicitement que, comme dans toute organisation trotskyste, la liberté de discussion avant les congrès sera pleine et entière dans le PCI.

La session actuelle du CEI a encore une fois solennellement confirmé les mêmes droits, afin d'enlever à ceux qui préparent des scissions tous les prétextes possibles et de couper court à toutes les calomnies.

En réalité, c'est d'autre chose qu'il s'agit. Il s'agit d'un choix nécessaire entre la liberté de discussion en tant que tendance oppositionnelle et minoritaire dans l'internationale, et les responsabilités en tant que direction d'une section, qui doit préparer une application adéquate de la ligne de l'internationale.

Ce que le camarade Albert vous a dit et écrit, et ce que l'internationale vous répète aujourd'hui, camarades de la majorité, c'est ceci : vous ne pouvez pas à la fois exiger les prérogatives de l'opposition et celles de la direction dans une période suivant le congrès mondial et le Xe Plénum. Ou bien vous vous comportez comme opposition continuant à combattre et faire de l'obstruction pour l'application de la ligne. Dans ce cas, l'application efficace de la ligne exige une autre direction, et vous auriez dû vous décider vous-mêmes, si vous aviez voulu être honnêtes et loyaux envers l'internationale, à abandonner cette direction de votre propre gré. Ou bien vous vous engagez à appliquer la ligne de l'internationale, comme vous l'avez fait au Xe Plénum. Alors la discussion doit de votre part se limiter aux problèmes d'application, et ne peut pas remettre en question la ligne elle-même. Vous-mêmes vous avez pris un engagement dans ce sens en votant au BP le texte-cadre. C'est en rompant cet engagement, dont votre résolution du 3 juin ne souffle mot, comme elle tait entièrement la première base des accords du Xe Plénum, qui était l'engagement pris par vos dirigeants d'appliquer le ligne du Xe Plénum, que vous avez aggravé terriblement la crise du parti. L'internationale, seul cadre possible d'activité révolutionnaire

Ainsi donc, voilà tout le fonctionnement de l'internationale, voilà tous les principes du centralisme démocratique remis en question par l'attitude des cadres de la tendance majoritaire et leur résolution du 3 juin dernier. Cette résolution dit à l'internationale en substance : nous sommes en désaccord avec votre ligne. Nous voulons les pleins droits de la combattre. En même temps, nous ne voulons pas abandonner la direction du parti. Si vous faites n'importe quoi pour garantir l'application de votre ligne, que ce soit dans le cadre des statuts ou non, nous scissionnerons.

Sous peine de détruire ses propres fondements, l'internationale ne peut pas céder à un tel chantage. Elle déclare devant le parti français : nous avons pleinement garanti tous les droits d'expression des minorités internationales. Nous continuerons à garantir strictement ces droits. Mais nous avons en même temps le devoir envers l'écrasante majorité de l'internationale de donner toutes les garanties pour que sa ligne soit appliquée efficacement. Après avoir fait confiance pendant près d'un an à la majorité du PCI et à ses engagements formels de discipline, nous constatons l'obstruction évidente faite pour cette application ; nous constatons la rupture des engagements pris par les dirigeants majoritaires, et nous donnons la direction du parti, tel que nous en avons le droit d'après les statuts du mouvement, à ceux qui se sont montrés prêts à appliquer la ligne. Après avoir pleinement joui des droits de minorité internationale, la tendance majoritaire doit maintenant démontrer sa volonté de remplir ses devoirs en tant que minorité internationale.

Refuser d'observer ces devoirs, c'est piétiner les principes du centralisme démocratique et rompre en pratique avec le bolchevisme. Des éléments irresponsables dans la tendance majoritaire commencent à tenir un langage des plus significatifs : somme toute, qu'est-ce que l'internationale ? C'est avant tout le programme. Pour le reste, il n'y a pas grand-chose. La direction est très faible. Les organisations, c'est pour la plupart du bluff. Si nous partons, nous appliquerons toujours le programme. C'est l'essentiel. C'est le langage qu'ont tenu littéralement les droitiers avant leur rupture envers l'internationale. Il faut le dire clairement : un tel langage, c'est un langage de gens qui se préparent à trahir le trotskysme !

L'internationale, c'est avant tout le programme. Mais un programme est incarné dans une organisation, dans des cadres, dans une expérience commune, vivante, en développement continuel, et non pas seulement du papier imprimé. L'internationale n'a « certes ni des Lénine ni des Trotsky à sa direction. Mais elle possède aujourd'hui quelque chose qu'elle n'a jamais possédé dans le passé : des cadres solidement enracinés dans le mouvement ouvrier de leur pays respectif, qui ont commencé à appliquer en pratique son programme et l'ont enrichi et l'enrichissent quotidiennement d'expériences que seule la pratique peut apporter.

Cette expérience collective a permis pour la première fois la constitution d'une direction internationale collective, homogène, répartie sur les cinq continents, dont les liens sont, ce qui est évident pour quiconque connaît l'extrême faiblesse de notre appareil, de purs liens de pensée, d'orientation commune. C'est là une force indestructible de par la solidité de ses convictions. Jamais dans le passé un tel cadre n'a existé à l'échelle mondiale. Toutes les actions ouvrières, toutes les expériences de lutte dans quarante pays se résument dans les expériences, les idées et la pratique de ce cadre. En dehors de lui, aucune action révolutionnaire efficace n'est possible dans le monde.

Toute politique est aujourd'hui une politique mondiale. Même le génie le plus perspicace serait incapable d'élaborer une telle politique dans sa tête, sa chambre, sa ville ou son pays seul. Le « trotskysme dans un seul pays » est la pire des aberrations. Il faut l'élaboration collective internationale de la ligne politique, la vérification constante de l'orientation générale par les expériences concrètes des principaux pays du monde, pour arriver à une analyse juste de la situation mondiale et se fixer par conséquent une ligne d'action correcte. En dehors de cette collaboration collective, il n'y a de place que pour l'abstraction ou l'empirisme grossier. C'est précisément parce que la tendance majoritaire a commencé depuis un an à « élaborer » en dehors de l'expérience collective de l'internationale, qu'elle a inévitablement accumulé les erreurs et les incompréhensions politiques. Toute rupture avec l'organisation trotskyste internationale aboutirait fatalement à une rupture avec le programme trotskyste.

Rien ne serait plus léger et irresponsable que de jouer avec l'idée de l'internationale. Tout notre mouvement, toute notre tradition, sont basés essentiellement sur cette idée. Chaque internationale incarnant les intérêts historiques du prolétariat à une époque déterminée, représente une époque entière de luttes, de défaites et de victoires du prolétariat international. Il faut des événements gigantesques bouleversant la vie de millions d'hommes avant que ne se joue le sort d'une internationale. Y a-t-il quelqu'un parmi les membres de la tendance majoritaire qui prétendrait que de tels événements ont prouvé que la IVe Internationale a failli à sa tâche, et qu'il faut construire une internationale nouvelle ? Mais comment se fait-il que des idées pareilles n'apparaissent qu'en France ? Ou faut-il se lier avec d'autres partisans d'une nouvelle internationale : Munis, Shachtman, les bordiguistes ? Sans répondre à ces questions, des militants principiels n'ont pas le droit de rompre avec l'internationale. Ils peuvent se dire à la rigueur que leur internationale se trompe gravement, que ses erreurs ont des effets encore plus graves, mais qu'aussi longtemps qu'il n'y pas d'autre instrument historique de la révolution mondiale que la IVe Internationale, tout est préférable plutôt que de se séparer d'elle. Il faut alors appliquer ses décisions, se soumettre à sa discipline, et, en conservant ses idées, son droit de tendance et son droit d'expression, attendre de nouvelles conditions qui démontreront à la majorité internationale qu'elle s'est trompée.

La rupture avec l'internationale, c'est la rupture avec le trotskysme et la révolution

Au moment où ils ont suspendu la menace de scission sur l'internationale et sa section française, le comité exécutif international s'adresse solennellement encore une fois aux membres, cadres et dirigeants de la tendance majoritaire dans le PCI afin de les retenir sur la voie du suicide politique sur laquelle ils se sont engagés

Réfléchissez au cours que vous avez suivi depuis dix-huit mois, camarades de la majorité. Réfléchissez à la succession des divergences entre vous et l'internationale. Cette lutte a commencé avec vos critiques à la lettre du SI au Parti communiste yougoslave, jugée trop « violente ». A qui les événements ont-ils donné raison ? Vous rappelez-vous vos divergences sur les thèses du IXe Plénum ? Vous rappelez-vous vos divergences sur les délais de guerre, sur la conclusion d'un compromis entre le Kremlin et Wall Street, sur le caractère de la « guerre de la bureaucratie ». Vous rappelez-vous votre caractérisation des documents du congrès mondial comme « confus » sur la question du stalinisme ? Glissant de position en position, abandonnant en silence l'une après l'autre des divergences encore affirmées la veille avec violence, vous en arrivez maintenant à préparer la rupture avec l'internationale sur des divergences que vous qualifiez du terme de « confusion », alors que les événements vous ont donné tort coup après coup !

Comment expliquer cette évolution étonnante ? Comment expliquer le fait qu'alors que l'ensemble des sections se sont retrouvées à travers la discussion internationale sur une ligne commune, vous vous êtes éloignés de plus en plus de cette ligne commune ? Tous les membres du CEI ont rejeté avec indignation les calomnies de vos dirigeants sur le « maniement de l'appareil » dans l'internationale : insulte en outre ridicule car quiconque connaît notre mouvement international sait qu'aucune force n'existe qui pourrait obliger nos cadres à prendre telle ou telle position. Si quelqu'un vous avait dit lors de votre attaque contre la lettre du SI au PCY ou lors de votre lutte contre les thèses du IXe Plénum, que la logique de votre lutte vous amènerait à la rupture avec l'internationale par votre refus d'appliquer une décision quasi-unanime du CEI, vous l'auriez condamné comme calomniateur. Et pourtant, vous en êtes arrivés à préparer froidement la scission avec l'internationale . Il n'y a qu'une seule explication possible pour cette évolution, une seule explication matérialiste et non imputable à la démonologie (les « crimes » successifs de Frank, de Pablo, d'Albert, etc.) : vous êtes poussés par des forces de classe hostiles, malgré vos intentions, malgré votre volonté. La pression énorme, objective, des forces de classe adverse dans le monde et particulièrement en France, dans une période de tension extrême des contradictions sociales qui sont à la veille d'un règlement de compte universel et final, voilà ce qui seul explique votre lutte contre l'internationale et votre rupture menaçante avec elle. Cette pression n'est pas sensible aux individus ; elle n'est pas imputable à des « agents » ; mais elle est la résultante objective, indéniable, du sens général de votre évolution et de vos actions. Seule la pression de classe adverse peut amener des parties d'une organisation révolutionnaire comme la IVe Internationale à rompre avec elle à la veillé de luttes révolutionnaires décisives. Prenez conscience des forces qui pèsent sur vous, et arrêtez-vous avant qu'il ne soit trop tard.

Vous vous caractérisez vous-mêmes en tant que tendance prolétarienne, camarades de la majorité. Ce qui détermine le caractère social d'une tendance politique, ce n'est pas seulement, et même pas en premier lieu, la composition sociale de cette tendance ; c'est avant tout le sens objectif de ses positions politiques et de son évolution. Aucune tendance prolétarienne n'abandonne la IVe Internationale et le trotskysme ; seules les tendances petites-bourgeoises rompent avec elle. Or, vous avez déjà commencé à rompre avec le trotskysme. Car la discipline internationale est partie intégrante et essentielle du programme trotskyste, qui ne peut concevoir les « idées » séparées de l'« organisation », l'esprit détaché de la chair. En rompant avec l'organisation internationale, inévitablement votre rupture avec le programme trotskyste s'approfondira parce que les forces objectives qui vous poussent se seront libérées du frein principal qui est votre appartenance à l'internationale. Shachtman également, quand il rompit avec l'internationale, n'avait abandonné ni notre caractérisation de l'URSS ni même entièrement la défense de l'URSS. Il paraissait, lui aussi, rompre sur des « questions conjoncturelles », sur des bricoles. Son évolution a confirmé la règle : toute tendance rompant avec l'organisation internationale a dégénéré en tendance petite-bourgeoise, s'éloignant du camp de la révolution.

Le comité exécutif international a été unanime, et il a exprimé l'avis de tout le mouvement trotskyste international, tel que la lettre d'un dirigeant trotskyste américain vous l'a confirmé, pour dénoncer comme criminelle l'idée d'une scission avec l'internationale. Il ajoute qu'une scission perpétrée à la veille de la guerre civile française et internationale serait une véritable désertion devant l'ennemi. Ce serait la réplique exacte, à. la veille de la troisième guerre mondiale, de la désertion de Shachtman à la veille de la deuxième guerre impérialiste. Ceux qui commettraient un tel acte ne peuvent espérer être jugés autrement par toute l'internationale, par toutes ses sections dans tous les pays et par tous les trotskystes qu'avec le mépris et la haine que mériterait une telle trahison.

Le comité exécutif international appelle tous les membres, cadres et dirigeants de la tendance majoritaire à rester fidèles au trotskysme et à maintenir l'unité du PCI dans l'internationale. Déclarez ouvertement et aussitôt que possible que, malgré toutes vos divergences, vous respecterez les décisions du XIe Plénum. Levez la lourde hypothèque qui pèse sur le parti. L'internationale vous a garanti non seulement vos droits d'expression libre et vos droits de tendance, mais même une association aussi large que vous le désirez à la nouvelle direction, dont elle annoncera la composition au VIIIe Congrès du parti. Elle sera prête à discuter avec vous tous les plans de réorganisation du parti et tous les projets de composition de la direction. La seule condition qui vous est posée, c'est le respect des décisions du Xe et du XIe Plénum. Montrez en pratique que vous êtes prêts à observer vos devoirs comme des militants disciplinés de l'internationale, et vous serez de nouveau, comme par le passé, partie intégrante de notre parti mondial.

À ce moment crucial de leur existence, le CEI déclare à tous les membres de la tendance majoritaire : loin de vouloir vous exclure, comme le prétendent de ridicules calomniateurs, nous voulons faire l'impossible pour vous garder, chacun de vous et vous tous ensemble, dans l'internationale. Nous savons que vous hésitez en votre for intérieur avant de commettre l'irréparable. Faites taire ceux qui critiquent cette hésitation. Elle vous fait honneur, plus que tout ce que vous avez fait depuis dix-huit mois. Toute votre existence comme communistes, comme révolutionnaires, est en jeu. Aucun groupe en dehors de l'internationale n'a pu et ne pourra rester trotskyste. Le trotskysme vit et vivra en France quoi que vous décidiez. Car le trotskysme, c'est la révolution à notre époque, et aucune force au monde ne pourra le détruire. Mais votre vie comme révolutionnaires peut être et sera détruite si vous commettez le crime d'une scission. Ce n'est pas une honte ni une « capitulation » que d'appliquer la discipline de votre propre internationale. D'autres, de plus grands que vous et nous, l'ont fait face à des divergences autrement profondes. Voilà l'exemple à suivre ! Voilà ce qui doit vous inspirer afin que vous retrouviez la voie vers le respect des principes organisationnels du bolchevisme, afin que vous restiez dans le camp de la IVe Internationale, qui est le camp de la révolution socialiste mondiale.

Le comité exécutif international 7 juin 1952

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 4, p. 338–348 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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