Dotés de grandes richesses naturelles et d'un équipement producteur hautement développé, les États-Unis se sont élevés au cours de la guerre au rang de puissance impérialiste dirigeante du monde. Toutefois ils assumèrent ce rôle à une époque où le capitalisme était déjà partout à son déclin et où les conflits entre grandes puissances s'accentuaient sans cesse. L'impérialisme américain ne peut s'étendre davantage ou même maintenir sa position actuelle dans le monde sans faire une large brèche dans la part de pouvoir mondial qui se trouve actuellement entre les mains d'autres nations impérialistes, sans attaquer le niveau de vie des masses des États-Unis, d'Amérique latine, d'Europe et d'Asie qu'il exploite directement ou dont il tire profit indirectement. De sorte qu'en étendant sa puissance partout dans le monde, le capitalisme des États-Unis introduit dans ses propres fondements l'instabilité du système capitaliste mondial. L'économie et la politique des États-Unis dépendent des crises, des guerres et des révolutions dans toutes les parties du monde. L'envergure même du capitalisme américain et ses ressources, son apparition relativement tardive sur la scène mondiale, le déclin général et les bouleversements caractéristiques de cette époque du capitalisme mondial se combinent pour assurer un rythme rapide à l'évolution économique de l'Amérique et par conséquent aussi au développement politique de la bourgeoisie et de la classe ouvrière des États-Unis.
La crise de 1929-1933 et l'évolution ultérieure ont fourni d'abondantes confirmations du bien-fondé de cette appréciation. Dans le pays le plus riche du monde, le revenu de l'ensemble des ouvriers industriels et agricoles a été littéralement amputé de moitié entre 1929 et 1932. De 2 millions le nombre des chômeurs s'éleva à 18 ou 20 millions. La production de l'acier se réduisit à moins de 20 % de sa capacité. Les exportations, qui dépassaient 5 milliards de dollars, tombèrent à 1 milliard et demi à peine ; les importations passèrent de 4 milliards et demi environ à un peu plus de 1 milliard. Après 4 600 faillites bancaires en trois ans, toutes les banques du pays fermèrent leurs guichets en mars 1933, à l'apogée de la crise financière.
Le rôle du régime de Roosevelt consista à « sauver » temporairement le capitalisme. Pour cela, il abandonna complètement et sans la moindre tentative de dissimulation le traditionnel « laisser-faire », doctrine des États-Unis et en particulier du propre Parti démocratique de Roosevelt, ainsi que l'instrument particulier à l'Amérique : la doctrine des « droits d'État ».
Il se servit des ressources financières de l'État pour secourir des entreprises bancaires et commerciales et fit voter des lois qui restreignirent la concurrence, permirent la hausse des prix, etc., c'est-à-dire qui favorisa le capitalisme de monopole. En même temps l'administration de Roosevelt servait effectivement les intérêts capitalistes, bien que tous les capitalistes ne s'en soient pas rendu compte, en maintenant le mécontentement des masses travailleuses urbaines et rurales dans les liens d'une politique qui consiste en partie en petites concessions souvent illusoires et principalement en promesses démagogiques. Ainsi, un système de retraite-vieillesse et d'assurance-chômage sous le contrôle du gouvernement a-t-il fini par entrer en vigueur, mais leur taux est ridiculement bas. L'employeur a la possibilité d'en faire retomber le poids sur les consommateurs, c'est-à-dire les travailleurs, et les syndicats n'ont aucune part à l'administration du système. Formellement le « droit » des ouvriers à s'organiser est reconnu, et le gouvernement cultive l'amitié des dirigeants syndicaux. Actuellement les mouvements de grève sont brisés de façon subtile par des médiateurs codifiés du gouvernement ou brutalement par des gangsters privés, la police ou la milice, sans protestation effective de la part de cette administration « libérale ».
Ainsi la vitalité et les ressources du capitalisme américain, aidé opportunément par l'État démocratique, l'ont, pour l'instant, soulagé de la crise en ce sens que la production s'est élevée notablement au-dessus du niveau de 1932, que de nouveau on peut faire des bénéfices dans certaines branches d'affaires, etc. Mais cela ne veut pas dire, même pour le puissant capitalisme américain, que la crise est résolue au sens où le furent les crises du passé, c'est-à-dire pour un nouveau cycle d'expansion pendant lequel les conditions d'existence des travailleurs s'élèvent également. Tous les faits indiquent à présent que la crise est permanente, quoique momentanément moins aiguë.
Le revenu agricole qui fut de 15 milliards et demi de dollars en 1920 tomba à environ 5 milliards en 1932. Il s'est notablement relevé l'an dernier, mais seulement à 8 milliards, c'est-à-dire 40 % au-dessous du niveau de 1920. Le volume de production des produits de consommation en 1935 a presque égalé le niveau de 1929, mais le volume des matériaux de construction fut moitié moindre qu'en 1929 et l'industrie des moyens de production légèrement meilleure seulement de façon générale. Même ce redressement n'est dû, dans une grande mesure, qu'à des dépenses gouvernementales plutôt qu'à un véritable redressement (capitaliste) de l'industrie privée, comme on peut le déduire du fait que les nouveaux investissements qui, en 1929, s'élevaient à 10 milliards de dollars, tombèrent en 1933 à moins de 1 milliard et n'atteignirent l'année dernière que le chiffre de 1 milliard et demi. La rationalisation a progressé pendant la restriction. En conséquence, l'accroissement de la production n'a pas d'effet proportionnel sur le chômage. Le nombre de chômeurs reste de 10 à 12 millions et n'a pas diminué du tout de façon appréciable l'année dernière. Le nombre de personnes secourues s'est accru de 22 à 25 millions entre 1935 et 1936. Voilà une illustration vivante de la façon dont le capitalisme rejette sur le dos des travailleurs les frais du « rétablissement » aussi bien que de la crise.
D'autres aspects de la situation actuelle en Amérique mènent aux mêmes conclusions. Le commerce extérieur reste au-dessous de la moitié du niveau de 1929. La dette du gouvernement fédéral s'établit à 31 milliards de dollars, augmentée de 50 % en trois ans. L'abondance de l'or — dont le stock s'établissait à 4 milliards en 1932 et aujourd'hui à 10 milliards — continue à être un obstacle à la renaissance du commerce extérieur, à la stabilisation de la monnaie, etc. et une menace d'inflation. La lutte pour les marchés, particulièrement en Amérique latine et en Asie, contre la Grande-Bretagne et le Japon s'intensifie.
Manifestement, le capitalisme ne voit pas d'autre moyen de sortir d'une pareille impasse autrement qu'en employant la force contre les masses travailleuses d'une part, et contre d'autres groupes et puissances capitalistes, d'autre part. C'est ainsi qu'on observe à la fois un accroissement des lois de répression et des atteintes aux libertés civiles — bien que cela puisse être attribué surtout aux États et aux municipalités, laissant au président national le privilège de poser au « libéral » — et une dépense annuelle sous l'inspiration directe, cette fois, de Roosevelt, de plus d'un milliard de dollars pour la préparation militaire et navale, somme de beaucoup supérieure à toutes celles des périodes précédentes.
Pour le moment, ces dépenses servent à stimuler la « reprise » et permettront bientôt au capitalisme américain, à l'occasion d'une guerre, de porter un coup vigoureux à ses concurrents.
Pendant le plus profond de la crise, la classe ouvrière américaine est restée essentiellement passive. Cela fut le résultat, d'une part, de la violence objective des coups auxquels elle fut exposée après une longue période de prospérité et, d'autre part, de ce facteur subjectif qu'en raison des conditions particulières du développement américain elle entra dans la crise avec des organisations petites et faibles aussi bien dans le domaine politique qu'économique.
Cependant, depuis 1933, l'histoire de la classe ouvrière américaine se caractérise par une activité et une combativité presque ininterrompue. Des tentatives opiniâtres et persistantes pour s'organiser, culminant souvent dans des luttes grévistes des plus héroïques, ont été entreprises par les ouvriers, y compris ceux des industries clés, telles que l'acier, l'automobile, le caoutchouc, les usines d'utilité publique et la navigation où, dans le passé, le mouvement syndical n'avait jamais pu s'enraciner. Les grèves des dernières années se signalent par un puissant essor de la solidarité et de la conscience de classe, elles englobent des dizaines de milliers d'ouvriers appartenant aux différentes industries et souvent aussi des parties de la petite bourgeoisie inférieure qui soutenaient la lutte des ouvriers grévistes contre les briseurs de grève, les gangsters privés, la police et même la milice.
Les effets de cette nouvelle étape du développement du capitalisme américain et de la pression des masses se reflètent dans la polémique qui se déroule actuellement dans l'American Federation of Labor (AFL), la plus profonde et la plus acharnée des polémiques dans toute l'histoire de cette institution conservatrice. Les sommets de quelques-unes des plus grandes unions affiliées — tel John L. Lewis des mineurs — attaquent de front la politique traditionnelle des unions artisanales (Craft Unions) de la fédération et exigent qu'on accorde aux ouvriers des industries ayant une production massive le droit de s'organiser dans les unions industrielles et qu'on les y invite. À l'intérieur de l'AFL ils ont fondé un comité pour l'organisation d'unions industrielles (Committee for Industrial Organisation) afin d'aider les ouvriers des industries les plus importantes à s'organiser sur la base de l'industrie. Ils n'ont pas satisfait à la demande de l'Executive de l'AFL de dissoudre le Committee for Industrial Organisation et ils font maintenant des préparatifs pour une campagne d'organisation dans l'industrie lourde. Cependant, il n'y a pas de doute qu'un large mouvement d'organisation et de grève dans une industrie clé ne peut être considéré aujourd'hui aux États-Unis comme une question purement syndicale. Il conduit nécessairement à un conflit avec la classe bourgeoise dans son ensemble et avec l'appareil gouvernemental, ce qui implique des conséquences sociales les plus profondes.
Bien que le nombre d'adhérents des syndicats ait augmenté d'environ un million depuis 1932, les ouvriers des industries clés restent pour la plupart inorganisés. Chaque vague d'organisation dans ces industries a été brisée par la collaboration des patrons, des organismes d'arbitrage du gouvernement et de bureaucrates traîtres des syndicats, souvent avant que le point culminant d'une grève n'ait été atteint. Mais le plus important, c'est que ces trahisons n'aient pas diminué la volonté des ouvriers de s'organiser ni leur combativité. Là où, en outre, les faibles forces des révolutionnaires marxistes étaient capables de participer à ces luttes, les ouvriers ont suivi leur direction et se sont moqués des tentatives des bureaucrates syndicaux, qui les mettaient en garde contre le « danger rouge ».
La politique de trahison des staliniens est la raison essentielle de l'absence d'un véritable parti révolutionnaire, capable de donner aux ouvriers la direction à laquelle ils aspirent de plus en plus et de briser complètement les positions de la bureaucratie syndicale orientée vers la collaboration de classe. En réaction violente contre les exagérations aventuristes de la « troisième période » le Parti communiste stalinien des États-Unis poursuit aujourd'hui une politique d'opportunisme le plus grossier. Non seulement il soutient sans critique les bureaucrates syndicaux « progressistes », mais il collabore souvent avec les éléments les plus réactionnaires dans les syndicats. Il consacre ses forces essentielles au soutien d'un mouvement réformiste de ce Farmer Labor Party — version américaine du Front populaire — et inaugure même une collaboration douteuse avec tels politiciens des partis capitalistes ayant des allures « progressistes » et qui sont prêts, pour atteindre leurs propres objectifs, à entrer dans le Farmer Labor Party si ce parti devait acquérir une force véritable. Bien qu'aux élections présidentielles le PC des États-Unis présente ses propres candidats et maintienne ainsi l'illusion de l'autonomie et la phraséologie révolutionnaire, en réalité, par son soutien des dirigeants syndicaux qui veulent attirer les ouvriers du côté de Roosevelt et par leurs attaques contre le Parti républicain comme seule agence « véritable et immédiate » du « fascisme et de la guerre », il aide Roosevelt qui, sous le couvert d'un libéralisme démagogique (dans l'acception américaine particulière et un peu confuse de ce terme) constitue l'agent de l'impérialisme américain et de ses gigantesques préparations à la guerre.
Le Parti socialiste américain ne compte guère que 16 000 membres, environ la moitié de l'effectif du Parti communiste des États-Unis, bien qu'aux élections il ait obtenu un plus grand nombre de voix que le PC. Durant bien des années il fut dominé par la Vieille Garde ultra-droitière de Hillquit et de ses successeurs. Cependant la crise amena au PS de jeunes éléments prometteurs et avec eux de nouvelles tendances se développèrent, causées aussi bien par les conditions aux États-Unis que par l'observation des défaites de la classe ouvrière en Allemagne, en Autriche, etc., sous les anciennes Internationales. C'est ainsi que commença un processus de différenciation et une lutte intérieure dans le PS qui n'a pas encore trouvé son expression politique claire et définitive. Néanmoins la section la plus corrompue de la Vieille Garde (NY) s'est séparée pratiquement dès décembre 1935 de l'organisation nationale et fut définitivement exclue au congrès du parti du mois de mai 1936. La scission transforma le rapport des forces au sein du PS dans un sens progressif et ouvrit, selon l'appréciation du Workers Party des États-Unis, des possibilités importantes pour la construction du Parti de la révolution sociale. D'une manière analogue le rapport des forces dans le PS s'est encore sensiblement déplacé par l'entrée récente de plusieurs centaines d'internationalistes révolutionnaires du Workers Party et des Jeunes spartakistes dans le PS et dans les Jeunesses socialistes ; — le Workers Party, d'autre part, est le résultat de la fusion effectuée en décembre 1934 entre l'ancienne Ligue communiste d'Amérique et des éléments syndicaux révolutionnaires de l'ancien Parti ouvrier américain qui avait également acquis une position marxiste internationaliste. Reste à savoir quels seront les résultats de ce cours et comment se poursuivra le développement ultérieur du Parti socialiste. Il va de soi que les membres de l'ancien Workers Party, entrés dans le PS et se soumettant à la discipline de ce parti, ont déclaré d'une manière claire et nette qu'ils maintiennent fermement et invariablement leurs traditions et leurs principes.
La crise du capitalisme américain se poursuit. Malgré une conjoncture favorable par-ci par-là, elle deviendra bientôt de nouveau brûlante. De même la lutte des victimes de l'impérialisme américain, des masses asservies des États-Unis, de l'Amérique latine et d'autres pays devient de plus en plus ample et intense. La tâche la plus importante et la plus urgente consiste à poursuivre avec une énergie de fer l'œuvre déjà commencée d'unification des éléments d'avant-garde en un parti révolutionnaire fort et discipliné de la IV° Internationale et de construire ce parti sur les fondements de granit de l'internationalisme marxiste-léniniste, seul capable de concentrer les luttes des masses et de les mener à la victoire. Lorsque cette tâche sera remplie, on peut prévoir que la jeune et vigoureuse classe ouvrière américaine, qui a si souvent prouvé sa volonté et sa capacité de lutte audacieuse et courageuse, marchera rapidement vers la prise du pouvoir et contribuera à part entière à l'établissement du socialisme mondial.