(Résolution adoptée par le Congrès de Réunification de la Quatrième Internationale)
La montée de la révolution mondiale, la libération de forces révolutionnaires puissantes dans les pays économiquement sous-développés et dans les Etats ouvriers, ainsi que leurs répercussions sur l’ensemble du mouvement ouvrier, ont considérablement accentué un processus commencé dès avant la mort de Staline et ont porté un coup mortel au Stalinisme, c’est-à-dire à l’hégémonie complète de la bureaucratie de Moscou sur le mouvement communiste de masse, sur la société soviétique et dans les Etats ouvriers. A la place de cette hégémonie, d'un commandement indiscuté l’ensemble des partis communistes et des Etats ouvriers reconnaissait depuis plusieurs années dans le P.C. de l’'U.R.S.S. le « parti-guide », dans l'URSS. « l’Etat-guide », et s'alignait sur eux. Dans la société soviétique, dans tous les Etats ouvriers, la bureaucratie, ne pouvant plus exercer une domination incontrôlée et maintenir un régime policier tout puissant, faisait des concessions aux masses. Dans la dernière période, les processus de décomposition du système bureaucratique ont pris une ampleur plus grande que jamais. Sur le plan des partis communistes, l’ancien monolithisme n'existe plus, ja direction soviétique se trouve désormais incapable de les diriger dans leur ensemble, bien que son autorité soit encore dominante ; les divergences qui pendant quelques années avaient été maintenues intérieurement- sont apparues publiquement ; des polémiques violentes sont menées au grand jour et la possibilité même d'une scission a été évoquée. Les rapports entre Etats ouvriers et partis de ces pays ne sont plus des rapports de dépendance envers le Kremlin, dans certains cas existent Ges différends publics. Les deux principales luttes révolutionnaires anti-impérialistes et anticapitalistes de ces dernières années (Cuba, Algérie) ont été conduites par des directions et des formations indépendantes des partis communistes de ces pays, et de la bureaucratie des Etats ouvriers — ce qui constitue une atteinte extraordinairement grande au prestige et à l’autorité des directions staliniennes ou post-staliniennes. Au sein des Etats ouvriers, et plus particulièrement en U.R.S.S. la « déstalinisation », c’est-à-dire la libéralisation à laquelle la bu icratie dirigeante a recouru en vue de défendre sa domination sur la soci soviétique n'a pas résolu les contradictions de celle-ci : elles se manifestent sous de multiples formes qui font apparaître avec vigueur une tendance à une vérilable démocratisation de la vie dans les Etats ouvriers.
L'aspect le plus spectaculaire de la phase actuelle de crise dans le système des Etats ouvriers ét des partis communistes est constitué par le conflit sino-soviétique qui, surtout à la suite de la crise des Caraïbes et des incidents frontaliers sino-indiens de l'automne 1962, a pris la forme d’un conflit théorique et politique ouvert sur des questions essentielles de la politique internationale du mouvement ouvrier (guerre et paix, .révolution ininterrompue, voies révolutionnaires ou voies parlementaires au socialisme, etc.). Ce conflit tend à polariser les courants de gauche du mouvement communiste sur les problèmes de la révolution mondiale. D'autre part, l'existence de la direction Fidel Castro polarise des courants non organisés surtout dans la jeunesse des pays économiquement sous-développés et commence à polariser des tendances organisées en Amérique latine. L'expérience yougoslave, quelque limité que soit le niveau d'application de la gestion ouvrière par l'absence de démocratie ouvrière politique, exerce une attraction parmi les couches les plus avancées en U.R.S.S. et dans les Etats ouvriers d'Europe orientale.
Au fur et à mesure que se développe cette crise — qui, d'ailleurs, va de pair avec les conflits économiques, sociaux et politiques qui ne cessent de caractériser la vie intérieure de l'UR.S.S. et des autres Etats ouvriers — la validité du programme trotskyste se trouve soulignée par le fait que, dans toutes les manifestations progressives de cette crise, apparaissent des parties du programme trotskyste qu’il s'agisse de la révolution mondiale dans les pays coloniaux comme dans les métropoles impérialistes, de la lutte contre la bureaucratie et pour la démocratie ouvrière dans les Etats ouvriers.
Cependant, en dépit de l’ampleur déjà considérable qu'a atteinte la crise du système bureaucratique, toutes les tendances qui se sont manifestées jusqu’à présent dans l’ancien cadre stalinien restent subordonnées à des bureaucraties d'Etats ouvriers dont aucune ne s’est dégagée des intérêts et des perspectives bureaucratiques pour se hausser au niveau des intérêts et des perspectives de la révolution socialiste mondiale. Cette limite trouve son expression entre autre dans le fait que ces tendances s’accusent réciproquement de « trotskysme », que toutes dénoncent le « trotskysme », et qu’elles ne portent la discussion à la base des organisations qu’à leur corps défendant. La direction Fidel Castro, pour sa part, centre son activité en Amérique latine et ne participe que partiellement et sous une forme restreinte aux débats du mouvement communiste international.
Les forces qui déterminent la crise permettent tout au plus que les polémiques soient interrompues par des trèves pendant de brèves périodes. Aucune manœuvre bureaucratique ne peut endiguer la crise du système bureaucratique dans tous les partis communistes et dans les Etats ouvriers. Les possibilités d'intervention de la Quatrième Internationale dans ce processus afin d'assurer un renouveau du marxisme révolutionnaire sur le plan politique et sur le plan organisationnel grandissent sans cesse.
Il LA FIN DU MONOLITHISME DANS LE MOUVEMENT COMMUNISTE
A) Le conflit sino-soviétique.
Ouvert dès 1957 et étendu surtout après la rencontre de « camp David » (1959), repris après le compromis passager réalisé à la Conférence de Moscou de 1960, aggravé à la suite de l'affaire des Caraïbes et des incidents frontaliers sino-indiens de l'automne 1962, le conflit sino-soviétique est un témoignage de plus que l'extension et la victoire de la révolution socialiste sont incompatibles soit avec le stalinisme sous la forme qu’il avait du temps de Staline, soit avec les intérêts de la bureaucratie soviétique sous la direction de Khrouchtchev, même quand ce mouvement révolutionnaire se trouve contrôlé par une direction bureaucratique.
Aussi bien dans la période d’avant-guerre, lorsque le rapport des forces dans le monde était défavorable à la révolution socialiste, que depuis la victoire de la Révolution chinoise qui a déplacé le rapport de forces global au profit de la révolution socialiste mondiale, la politique internationale de la bureaucratie soviétique a été marquée par la recherche constante du maintien d'un statu quo qui s'est montré toujours inexistant. Dans la période d'aprèsguerre, le statu quo doit être entendu sous la forme d’un équilibre global avec l'impérialisme qui ne soit pas perturbé par de grands mouvements révolutionnaires et dans lequel des positions esentielles de l'impérialisme ne soient pas mises en cause.
Au fur et à mesure que le rapport de forces était renforcé par les succès économiques des Etats ouvriers et la puissance des armements de l’'U.RS.S., la bureaucratie soviétique sous la direction de Khrouchtchev, tout en se livrant à l’occasion à des manifestations aventuristes, a le plus souvent accentué très fortement son cours opportuniste sur le plan des relations internationales. La bureaucratie soviétique a exploité à ses propres fins les sentiments qui existaient normalement dans les masses soviétiques, à savoir leur appréhension d’une nouvelle guerre et leurs aspirations à bénéficier matériellement enfin des sacrifices qu’elles avaient faits pendant de longues années pour défendre le régime soviétique et créer une économie moderne. La bureaucratie soviétique a systématisé toute une série de tendances et positions droitières qui avaient été formulées déjà du temps de Staline, notamment es les périodes où celui-ci cherchait à s'entendre avec les démocraties impéria-istes.
Les différences importantes sur ce point entre Khrouchtchev et Staline ne tiennent pas aux perspectives et intentions des bureaucraties qu'ils dirigent, mais aux conditions différentes dans lesquelles ils agissaient et aux conséquences en résultant. Staline avait pu ouvertement et cyniquement livrer des révolutions aux bourreaux (entre autre, deuxième révolution chinoise 1925-1927, révolution espagnole, lutte des partisans grecs). Khrouchtchev à été obligé d'assurer une aide à des mouvements révolutionnaires, mais il l’a fait de façon insuffisante, timorée, en fonction de l'obtention d'accords soit avec l'impérialisme soit avec la bourgeoisie des pays sous-développés ou après que la révolution ait déjà obtenu des succès décisifs.
Dans cette même période, les dirigeants chinois, ayant triomphé après plus de vingt années de vicissitudes, partaient avec un bas niveau de forces productives et se trouvaient sans cesse en butte aux assauts de l'impérialisme, de l'impérialisme américain en premier lieu qui voyait dans la République Populaire de Chine un nouveau pôle révolutionnaire et un obstacle à ses ambitions dans le Pacifique. Sans formuler des objections de principe à la recherche d'accords avec les Etats capitalistes, les dirigeants chinois devaient néanmoins faire l'expérience qu'il s'agissait là pour eux d’une perspective très peu réaliste et, plus encore, que le risque existait que des accords soient conclus entre Moscou et Washington aux dépens de certains intérêts de la République Populaire de Chine. Ils furent amenés à orienter leur cours beaucoup moins vers la recherche d’accords avec l'impérialisme qu’à la poursuite d'une politique visant à l'affaiblir. 11 faut ajouter que la direction du PC. chinois se trouve plus proche de la pression d’une révolution vivante qui a triomphé il y à quatorze ans, alors que les dirigeants du P.C. soviétique représentent une bureaucratie qui a consolidé son pouvoir depuis près de quarante ans.
, La cause fondamentale du conflit sino-soviétique réside précisément dans les nécessités différentes des deux directions: l’une exprimant les besoins d’une bureaucratie repue à la tête d'un pays économiquement développé, l’autre se trouvant à la têce d’une société encore très pauvre et qui ne peut compter sur une aide importante de l’U.R.S.S. La recherche d’accords et surtout d’un accord global avec l’impérialisme de la part de la bureaucratie soviétique s'oppose à la recherche de la part des dirigeants chinois d'une aide accrue et de meilleures défenses face aux fortes pressions de l'impérialisme. C'est à partir de ces nécessités différentes que découlèrent les divergences qui se sont manifestées entre Chinois et Soviétiques sur des questions essentielles de la politique internationale à l'heure présente et qui ont amené les Chinois à dénoncer dans des termes très vigoureux l'orientation de Khrouchtchev aussi bien que celle de ses partisans de par le monde (Togliatti Thorez, P.C. indien, P.C. des Etats-Unis). J
Les divergences peuvent être essentiellement résumées comme suit :
1) Tandis que les Soviétiques insistent sur la possibilité d’assurer la paix même si le capitalisme subsiste, et mettent l'accent sur la nécessité de chercher une collaboration avec des tendances bourgeoises, y compris au sein de l'impérialisme américain, les Chinois ne cessent de souligner que la nature de l'impérialisme n’a pas changé, qu’il ne faut pas se faire d'illusion sur telle ou telle tendance de la bourgeoisie, sur tel ou tel dirigeant impérialiste dans la lutte pour sauvegarder la paix. Ils rappellent plus correctement que le seul moyen définitif pour éviter une nouvelle guerre mondiale est le renversement du capitalisme à l'échelle mondiale et que la seule méthode d'œuvrer dans ce sens est de développer la lutte révolutionnaire des masses. Pour les Soviétiques la force motrice du socialisme est constituée essentiellement par les développements économiques de l’'U.R.S.S. et des autres Etats ouvriers et que le passage au socialisme à l'échelle mondiale sera assuré surtout par la victoire soviétique dans la compétition économique, les forces des masses révolutionnaires de par le monde ne jouant qu'un rôle d'appoint et devant même éviter de « provoquer » des conflits majeurs avec le capitalisme sur des points particulièrement sensibles. Les Chinois affirment que ce sont les forces révolutionnaires mondiales qui devront jouer le rôle fondamental. Sur ce point capital, la position défendue par les Chinois s'approche donc de l'orientation de base des marxistes révolutionnaires.
Finalement, les Chinois reprochent à la direction soviétique de ne pas exploiter à fond la situation objective généralement favorable qui existe aujourd’hui dans le monde et de surestimer dans des buts opportunistes la force de l'impérialisme américain.
Les accusations de Khrouchtchev, et encore plus celles de Tito, selon lesquelles les Chinois seraient favorables au déclenchement d’une guerre mondiale correspondent à une déformation polémique évidente. Les Chinois, malgré des faiblesses graves sur lesquelles nous reviendrons plus loin, n’ont jamais exprimé une telle orientation et ne se sont pas non plus prononcés à priori contre tout compromis transitoire avec l'impérialisme. En fait, lors de la crise internationale d'octobre 1962, ils ont critiqué Khrouchtchev non seulement pour son opportunisme et parce qu'il avait foulé aux pieds des droits élémentaires de la révolution cubaine, mais aussi pour l’aventurisme qui l'avait poussé à installer des fusées sur le territoire cubain.
2) Le gouvernement soviétique, partisan d’une compétition essentiellement « pacifique » avec le capitalisme, s’efforce d'établir des accords avec les bourgeoisies nationales des pays sous-développés, leur subordonnant la politique des partis communistes de ces pays et, dans la mesure où ils peuvent le faire, les mouvements des masses. Les dirigeants chinois, tout en manifestant certaines attitudes similaires — notamment dans le cas de l’Indonésie — expriment des positions beaucoup plus critiques envers les bourgeoisies nationales, insistent sur le rôle dirigeant du prolétariat et sur le caractère ininterrompu de ia révolution (ce qui les oppose aux conceptions mencheviques de Staline sur la révolution par étapes et les rapproche de la conception trotskyste de la révolution permanente). De ce fait, les Chinois ont en général tendance à appuyer les mouvements les plus révolutionnaires dans les pays sous-développés, sans être entravés par les mêmes hésitations qui caractérisent l'attitude soviétique (voir attitude envers la révolution algérienne).
L’attitude de Khrouchtchev à l’occasion du conflit frontalier entre la Chine et l'inde, son soutien de fait du gouvernement Nehru contre l'Etat ouvrier chinois, AN l'expression extrême de cette différence d'orientation sur une question aussi capitale.
3) Les critiques des Chinois aux conceptions néo-réformistes de Khrouchtchev et de ses partisans de par le monde sur le passage pacifique, démocratique, voire parlementaire au socialisme, furent progressivement accentuées et précisées. La polémique contre Togliatti, plus particulièrement, qui est sortie du domaine des généralités pour examiner de très près les formules du secrétaire du PC italien, chef de file du khrouchtchevisme dans les partis communistes des pays capitalistes, implique en réalité une défense de la conception marxiste-léniniste de l'Etat, que Togliatti et les siens bafouent en dépit d’une acceptation purement verbale.
Cette critique chinoise a d’ailleurs une portée d’autant plus ample que les thèses khrouchtcheviennes des voies pacifiques sont prônées aussi par des partis communistes d’une série de pays coloniaux ou semi-coloniaux, où une crise révolu-lee tionnaire soit existe déjà, soit se prépare rapidement, et où toute perspective « démocratique », « pacifique » ne saurait avoir que des conséquences catastrophiques à une échéance même rapprochée.
C'est donc sur trois des questions majeures de cette période — la question de la lutte contre la guerre, la question de la nature de la révolution coloniale et de l'orientation des mouvements révolutionnaires dans les pays sous-développés, la question des voies au socialisme surtout dans les pays capitalistes avancés — que les conceptions chinoises s'avèrent globalement plus progressistes que les conceptions khrouchtcheviennes et comportent des analogies avec certaines thèses du marxisme révolutionnaire. D'où l'écho favorable qu’elles ont reçu surtout dans les secteurs et les courants de gauche du mouvement communiste international, pour lesquels l'attitude chinoise représente un stimulant d’une importance capitale.
Notre appréciation sur la signification de l'évolution idéologique et politique des communistes chinois ne nous empêche aucunement d’exprimer nos critiques sur toute une série de questions où leurs positions sont erronées et dangereuses
En premier lieu, leurs conceptions sur les conséquences éventuelles d’une guerre nucléaire apparaissent très sommaires : en fait elles sousestiment ces conséquences. D'autre part, parfois les Chinois sémblent sous-estimer les forces dont l’impérialisme dispose encore. Ils n’envisagent surtout pas le problème du caractère qualitativement nouveau qu’une guerre nucléaire pourrait avoir par rapport aux guerres du passé, du fait qu'aux dires d’une grande partie du monde scientifique existe le danger d’une destruction totale de l'humanité.
En deuxième lieu, notre critique vise le retard des communistes chinois Sur les problèmes de la déstalinisation, à laquelle pourtant ils semblaient dans une première phase avoir voulu contribuer. Notamment leur attitude envers les staliniens albanais et même envers de vieux groupes staliniens en URSS, leurs réticences devant les condamnations soviétiques de Staline et de son culte ne peuvent avoir que des conséquences négatives ; avant tout, elles empêchent un développement d'une tendance qui leur soit favorable en URSS et dans les Etats ouvriers d'Europe orientale. Les tendances de gauche dans cette partie du monde, si elles sont favorables à une politique internationale révolutionnaire, ne peuvent que condamner tous les vieux Staliniens et toute nostalgie de l’époque stalinienne. Des considérations analogues sont valables pour les partis communistes des pays capitalistes, avant tout pour ceux qui disposent d’une large influence de masse (par exemple le PC italien).
Les marxistes révolutionnaires, d'autre part, ne peuvent que condamner la polémique des Chinois contre les communistes yougoslaves. Cette polémique, qui rappelle souvent le vieux style stalinien, se base sur une déformation évidente de la réalité yougoslave et des conceptions exprimées par la Ligue des Communistes Yougoslaves. Les déviations droitières certaines des Yougoslaves sur toute une série de problèmes (orientation de politique internationale, voies au socialisme, attitude envers les bourgeoïisies nationales du « Tiers monde », etc.), les tendances très dangereuses qui découlent de certaines conceptions économiques et qui ont déjà produit des phénomènes de dégénérescence bureaucratique incontestables, doivent être dénoncées mais ne justifient absolument pas les accusations de restauration du capitalisme ni les excommunications contre Tito et ses partisans, lesquelles en réalité desservent ceux qui les lancent.
Il faut enfin relever que les Chinois ne cessent de se revendiquer de la déclaration des 81 de 1960 qui, étant dans une large mesure un texte de compromis à tendance éclectique, ne peut effectivement clarifier les questions fondamentales qui sont en discussion, et qui reste en fait largement en deçà des positions de plusieurs documents chinois des derniers mois.
B) Autres différenciations dans les Partis communistes.
Si le conflit sino-soviétique est à l'étape actuelle le conflit majeur du mouvement communiste, il n’épuise pas les différenciations et les contradictions de ce dernier. Non seulement en effet le courant yougoslave, malgré son rapprochement avec Khrouchtchev, maintient une large autonomie et ses caractéristiques propres, mais à l’intérieur même des deux « camps » il y a une gamme variée de différenciations et de particularités.
Cela vaut en ce qui concerne les Chinois et les Albanais, dont les conceptions ne sauraient être identifiées, mais cela vaut surtout pour le groupement khhroucht-chevien qui, en réalité, réunit des partis et des directions d’une orientation très différente, souvent sur des problèmes très importants. Ainsi, la ligne de Gomulka, notamment en ce qui concerne les questions agricoles, l'attitude envers les intellectuels, la déstalinisation, etc., est très loin par exemple de la ligne du PC bulgare. Ainsi, l'attitude de la direction du PC itaiien sur Ja question de la déstalinisation ne saurait être rapprochée de celle du Parti communiste français qui à jusqu'ici évité tout déserrement de l'emprise bureaucratique vieux style ; aussi en ce qui concerne l'orientation de politique intérieure : si Thorez formellement se déclare plus fidèle aux conceptions marxistes mais les bafoue en pratique, ignorant entre autre toute idée de programme de transition, Togliatti se pique d'être plus « audacieusement » novateur, s'interroge ouvertement sur la validité de certains aspects essentiels de la théorie marxiste-léniniste de l'Etat, et insiste sur un programme de transition conçu cependant d’une façon tout à fait réformiste.
Jusqu'à présent, la dislocation du monolithisme stalinien est caractérisée par le fait qu’elle se produit suivant des lignes nationales, c’est-à-dir iver-gences se produisent ouvertement entre Mec nationales, Fendi Res se Fes tions et les partis apparemment restent unis politiquement. Mais l'ampleur des divisions et notamment l'ampleur du conflit sino-soviétique — qui ne saurait être réellement surmonté par des nouvelles tentatives de compromis toujours possibles — ébranle l'autorité des directions bureaucratiques et par suite le régime qui existe dans les partis. Même si aucun parti n’a rétabli un régime démocratique véritable avec droit de tendances et si les déformations intentionnelles des positions adverses restent une méthode favorite, les directions bureaucratiques, dans certains cas au moins, commencent à être obligées d’admettre que les membres de leur parti aient des positions divergentes de la ligne officielle, tout en ne leur permettant pas de garder des positions dirigeantes. Les différenciations assez nettes et la possibilité assez large de critique qui existent déjà dans le PC italien constituent l'indication d'une tendance qui est destinée à s’affermir et à se généraliser, malgré des zigs-zags et des recuis temporaires toujours possibles et même probables,
C) Le courant fidéliste.
Dans le contexte actuel du mouvement communiste, une place tout à fai écifi-que est occupée par la direction fidéliste qui jouera ‘de as en plus un ra rôle international, avant tout naturellement en Amérique latine. Cette direction se en LOS directions d'Etats ouvriers non seulement du point de vue
S ais aussi en ce qui concerne se: i i ñ nationaux et sur les problèmes itetols, SNS
Si certains de ses membres étaient arrivés, à titre individuel. iti marxistes avant de participer au Mouvement du 26 juillet, la EPS RTE tant que telle n'avait pas une formation théorique précise et elle exprima, y compris jusqu’à la prise du pouvoir, des conceptions idéologiques confuses et équivoques. Mais, grâce à ses liaisons profondes avec les masses, et notamment avec les couches les plus dés ritées de la société cubaine, elle fut de plus en plus en condition de comprendre la véritable logique du processus révolutionnaire et, malgré ses limitations idéologiques, elle œuvra en pratique sur une ligne de révolution permanente, assurant la création du premier Etat ouvrier du continent américain. ca eue AE RAprenet sen L notre époque d’une révolution où la direc.
1e- se rallia au cours de r i ê Î aux conceptions du marxisme-léninisme. PAGE QU DER NRA EURE RD QE
A CANAANES ultérieure a confirmé qu'il s'agissait d’un ralliement profond. En effe a) La direction cubaine a été depuis la direction de Lénine et TE:
_ a dit Sté D rotsky 1 = mière direction d'un Etat ouvrier qui se soit adressée aux masses ne nt l'échelle d’un continent — pour les appeler à la lutte révolutionnaire pour la con-auëtS qu PourolE Roi Deuxième Déclaration de La Havane).
b) par leurs iscours et leurs déclarations, Fidel Castro et ses compagnons ont confirmé qu'ils envisagent les problèmes de la révolution brome sous uu angle essentiellement révolutionnaire, en refusant les conceptions Khrouchtche-rs gi la majorité ee Partis communistes latino-américains. Le discours de astro au congrès des femmes américaines (janvier 196: à plan se que pas en avant décisif. ; Se emApqué AUS, 08 ©) nationalement, la direction fidéliste, ressentant fortement les dangers bureaucratiques qui menaçaient et peuvent menacer la révolution, est nt d'une façon consciente, comme l’opposition de gauche tenta de le faire en URSS et dans : pr pole pour appeler SReNement les masses à une lutte contre la bureau-atisation et pour assurer une série dé mesures 0: isati è sülie noie Os nes s Organisationnelles concrètes (à la insi, la direction fidéliste apparaît à cette étape comme la direction iti de loin la plus avancée de tous les Etats ouvriers. Même si, du fait qu’elle a et de l'aide économique et militaire soviétique, elle ne s'engage que très discrètement ans le débat international actuel, où sa ligne révolutionnaire est sans doute plus proche de la ligne chinoise, elle sera en condition d'exercer une influence inter-ne de pis en plus grande, avant tout en Amérique latine, mais aussi dans autres pays coloniaux et semi-coloniaux et même dans la j $ j-talistes et des Etats ouvriers. CE ge ra ai à
Il EVOLUTION DANS LES ETATS OUVRIERS
A) En Union soviétique.
Dans la société soviétique, les tensions et les conflits ont tendance à se manifester sous des formes nouvelles sur la toile de fond des intérêts et des tendances de base exposés depuis lontemps par le mouvement trotskyste.
La déstalinisation avait des racines économiques, sociales et politiques très profondes ; elle correspondait essentiellement à la nécessité de défendre et de maintenir le régime bureaucratique dans des conditions où les méthodes et les conceptions de Staline risquaient de produire des explosions. Elle consistait dans une tentative de solution même partielle des problèmes qui se posaient et se posent objectivement à la société soviétique par rapport à ses propres nécessités intrinsèques, aux nécessités internationales de son affrontement avec l'impérialisme, et à ses relatons avec ies autres Etats ouvriers.
Sur le plan économiaue, les dirigeants soviétiques se trouvaient placés devant les problèmes découlant des cerséquences de la gestion bureaucratique pour le développement même des farces productives.
Grâce à la dynamique propre aux rapports de propriété collective instaurés par la Révolution d'octobre et aussi, notamment dans l'après-guerre, à l'explosion technologique dont l'URSS a également bénéficié, le taux de croissance de la production a été relativement élevé. Mais cela ne signifie pas que toutes les possibilités sont réellement exploitées. Au contraire, il existe de vastes potentialités productives encore inutilisées du fait que, d’une part, l'initiative démocratique des masses n’est mise en valeur que dans une mesure tout à fait limitée et, d'autre part, que la gestion bureaucratique provoque des phénomènes de sous-utilisation de l'outillage, dés déséquiibres dans la production, des gaspillages très considérables, etc.
Vers la fin de la période de Staline, ces phénomènes avaient atteint un paroxysme. Le sens même äu khrouchtchevisme était de trouver une issue à cette situation sans porter atteinte à la domination même de la bureaucratie.
Une des solutions envisagées fut la décentralisation en faveur de laquelle se prononçait tout un courant du mouvement communiste inspiré par l'expérience yougoslave. Dans ce sens fut effectuée la refonte de la structure industrielle de 1957. Mais si cette réforme a pu donner certains résultats en éliminant partiellement des inconvénients parmi les plus monstrueux, elle n’a pu éviter la reproduction du bureaucratisme dans les nouvelles structures économiques (régionales, etc.) ni l'apparition de féodalités locales tout aussi néfastes que les anciennes. C’est pourquoi, à la suite des résultats de cette réforme, de nouveaux changements ont eu lieu dans différentes directions entrainant une nouvelle restructuration des zones et des organismes de direction économique. Dans la dernière période se sont surtout manifestées des tendances vers une nouvelle centralisation.
De là viennent certaines discussions et polémiques parmi les économistes et dirigeants soviétiques. Une tendance, face à la décentralisation, cherche à reve-nr à des formules de gestion plus centralisée, tandis qu’une autre tendance, considérant que les inconvénients nouveaux qui se sont manifestés sont dûs à une insuffisante décentralisation, voudrait étendre la décentralisation. D'où aussi certaines discussions sur les fonctions accrues que devrait avoir le marché et certaines tendances à une autonomie plus grande de l'entreprise (là aussi sur les traces de l'expérience yougoslave).
D'où enfin certaines polémiques sur les lois économiques objectives, sur la nécessité d'établir de nouveaux indices et critères de calcul économique destinés à fournir des indications plus précises et plus comparables sur la production, les normes, etc.
En plus des réformes de la structure organisationnelle de l'industrie, la bureaucratie khrouchtchevienne a envisagé récemment un changement dans la structure même du parti et l'introduction de certains organismes de participation des travailleurs à la gestion des entreprises. Le but réel de la réforme du parti annoncée par Khrouchtchev en novembre 1962, est d'utiliser de plus en plus le parti comme un instrument intégré dans l'appareil de contrôle bureaucratique de l'économie, Cela ne pourrait donner que des résultats très partiels (limitation des gaspillages, des délits économiques, etc) mais ne saurait absolument pas résoudre le problème d’une stimulation essentielle de la productivité du travail, de l'équilibre entre les différentes branches de l'économie, etc., et pourrait même provoquer des dangers politiques. Le projet de création de comités consultatifs qui suit d'autres expériences similaires (assemblées de production) est extrêmement significatif du fait que la bureaucratie elle-même aperçoit où se trouve la clef d’une véritable solution, mais il démontre en même temps que, sur ce plan, la bureaucratie ne peut s'engager trop loin et qu’elle ne peut le faire qu'avec une prudence extrême. Même s'ils seront effectivement mis en place, ces comités n'auront pas de pouvoirs réels, mais seulement une voix consultative ; ils ne pourront donc pas constituer ce ressort essentiel dont l’économie soviétique a besoin.
Ainsi, il est clair que la bureaucratie se trouve dans l'impossibilité de résoudre les contradictions de l’économie soviétique dans cette phase de transition, car elle ne peut pas d’une part comprendre à fond les lois économiques et s’y adapter, et d'autre part mobiliser la force essentielle d’une économie socialiste, à savoir le pouvoir créateur des masses. Elle ne peut continuer à trouver que des palliatifs, esquissant des solutions « technocratiques », introduisant tout au plus de nouvelles formes de contrôle bureaucratique, et ne laissant à la classe ouvrière qu'un rôle tout à fait subordonné.
Les difficultés actuelles de l'économie soviétique se manifestent sous une forme particulièrement aiguë et évidente dans le secteur agricole qui, malgré les nombreuses réformes, reste retardataire et n’atteint qu’un taux de croissance très limité sinon inexistant si l’on calcule par tête d’habitant. La mesure du caractère encore arrièré de l’agriculture soviétique est donnée en premier lieu par le fait que la population active dans ce domaine atteint encore environ 50‘%, de la population active globale, pourcentage sans comparaison possible avec celui des pays capitalistes les plus avancés. D'autre part, l'intégration du secteur agricole dans l'économie planifiée se heurte à des obstacles majeurs du fait qu’à la campagne prédominent encore des rapports de production non collectivistes,
L'augmentation de l'autonomie des kolkhozes, la création d'échanges plus favorables pour les kolkhoziens, pour les paysans, etc. ont permis d'éviter la catastrophe à laquelle aurait abouti le maintien de la ligne classique de Staline. Ces mesures n'ont toutefois pas permis d'atteindre le taux de croissance de la production prévu à plusieurs reprises par le plan et ainsi de faire face aux besoins croissants de la consommation, Elles n'ont également pas permis de supprimer ou de limiter progressivement l'intérêt des kolkhoziens pour leurs lopins privés. Il en résulte que les kolkhozes ne peuvent compter sur une pleine utilisation de la force de travail qu'ils organisent. Enfin, l'expérience des terres vierges s’est avérée précaire et aléatoire, surtout du fait que les résultats sont sujets à de très grandes fluctuations, et que des problèmes d’orûre social se sont posés dans les sovkhozes des terres vierges eux-mêmes.
L'expérience Kkhrouchtchevienne n'a pu trouver également une véritable solution dans le domaine agricole du fait qu’elle n’a pas touché le problème à ses racines les plus profondes. Les difficultés dans le domaine agricole ne pourront être surmontées que par une augmentation massive des investissements à la campagne, et ceci à son tour ne serait possible que par un changement radical d’orientation économique, avant tout par une réduction des investissements dans le secteur de l'industrie lourde. D'ailleurs, une orientation en vue d’un développement économique plus harmonieux implique là aussi une participation démocratique des masses, c'est-à-dire une gestion démocratique des kolkhozes et des sovkhozes. C’est seulement lorsque les kolkhoziens verront les possibilités concrètes d’un développement considérable des Kolkhozes, donc de leurs propres revenus kolkhoziens, lorsqu'ils auront le sentiment que les kolkhozes sont des communautés démocratiques dirigées effectivement par eux, que leur intérêt pour les lopins privés décroîtra progressivement et qu'il sera possible, à plus longue échéance, d'envisager sans tensions et résistances le passage de la forme kolkhozienne à des formes achevées de gestion collectivistes.
Les difficultés du développement économique et surtout le retard persistant du secteur agricole entravent sérieusement la réalisation de progrès substantiels sur le plan d'une large consommation. Les mesures d’augmentation importante des prix de produits alimentaires (viande, lait, etc.) prises en 1962 en sont l’indication la plus évidente.
Il a été souligné que Khrouchtchev s’efforçait surtout de faire progresser la société soviétique en direction d’un « welfare state » et que pour lui, la société communiste se réduisait aux dimensions d’une société de « bien-être ». Ses insuccès sur ce terrain en sont d'autant plus sérieux. S'il est vrai que le niveau de vie soviétique ne cesse d’augmenter, il est également vrai qu’en 1962 le taux de croissance du niveau de vie a été plus faible et qu’en termes absolus il reste insuffisant par rapport aux besoins grandissants des masses soviétiques, qui aspirent à trouver sur le plan de la consommation et du confort la traduction des grands progrès économiques et techniques de l’Union soviétique qui sont constamment exaltés par la bureaucratie elle-même.
Sur le plan culturel, la bureaucratie soviétique avait ressenti le besoin d’un changement par rapport à la pratique stalinienne, en premier lieu parce que le dogmatisme et les méthodes administratives constituaient une entrave stérilisant l'élaboration scientifique et par conséquent le développement des forces productives ; en second lieu parce qu’une telle attitude comportait le danger d’une rupture ouverte entre l’intelligensia et le régime. D'où le mouvement de libéralisation qui s’est développé sous des formes bien connues et qui a atteint à certaines périodes un niveau assez élevé. Dans ces conditions a été avancée l'idée de la compétition entre des écoles scientifiques différentes, et se sont manifestés des courants artistiques autres que le « réalisme socialiste » officiel. Les polémiques récentes sur la littérature, la peinture, etc., sont extrêmement significatives. Elles démontrent d’une part le puissant bouillonnement des jeunes couches intellectuelles qui veulent faire progresser la culture soviétique sur un niveau bien supérieur à celui de la période précédente. Elles ont, d’autre part, mis singulière-ment à nu les limitations essentielles du khrouchtchevisme qui se sont exprimées par une certaine forme de néo-jdanovisme dans le domaine culturel, affirmée surtout au début de 1963. Il est clair que l'enjeu du conflit entre Khrouchtchev et les jeunes intellectuels va bien au-delà de la valeur intrinsèque de la peinture abstraite ou de la musique dodécaphonique. Khrouchtchev sait très bien que, dans une société où les formes d'expression démocratique n'existent pas ou bien sont extrêmement limitées, les conflits politiques les plus généraux peuvent trouver une expression partielle ou défigurée dans des conflits artistiques. Les auditoires nombreux dont jouissent les poètes comme Evtouchenko, Voznessenski, ne témoignent pas seulement d’un intérêt intellectuel certain de la jeunesse soviétique mais aussi de la signification politique attachée à ces manifestations. D’autre part, il est clair que si la bureaucratie admettait l’idée d’une pluralité des tendances scientifiques et culturelles et ‘’un libre débat entre celles-ci, elle faciliterait objectivement les différenciations sur le plan politique, ce qui permettrait une certaine cristallisation même sur des problèmes politiques et serait un prélude à l'affirmation du droit à la pluralité de partis soviétiques.
La signification politique du récent débat sur le plan culturel a été d'autant plus soulignée qu'a été posée une fois de plus au cours de ce débat la question de
Staline et des crimes de cette période, y compris la question des camps de concentration. En réalité, dans la discussion des questions culturelles et des responsabilités de certains intellectuels soviétiques pendant la période stalinienne, se trouvait posée plus généralement la question des responsabilités, pour cette même période, de nombreux dirigeants soviétiques actuels. Il en découlait un danger extrême pour la direction khrouchtchevienne elle-même qui éprouva le besoin de colmater la brèche aussitôt que possible. . 4
La contradiction du khrouchtchevisme est apparue une fois de plus en pleine lumière. Pour gagner le soutien des masses, Khrouchtchev s’efforça et s'efforce de se présenter comme le liquidateur du « culte de la personnalité », comme le dénonciateur des pires crimes de Staline. En effet, chaque fois qu'il s’est trouvé en difficulté sur différents plans, face aux attaques de ses adversaires, il recourut à une nouvelle dénonciation du « culte de la personnalité », voulant donner l'impression que les mauvais temps étaient révolus et que lui-même constituait la garantie que ceux-ci ne reviendraient pas. Mais d'autre part, chaque ouverture de Khrouchtchev vers la déstalinisation incitait certaines couches à poser de nouveaux problèmes, à exprimer de nouvelles nécessités, à exiger une déstalinisation plus conséquente. Ce qui finalement constituait un danger pour le système bureaucratique en tel que tel, et par conséquent pour la tendance Khrouchtchev elle-même, laquelle devait soit esquisser une retraite, soit ne pas tenir compte des promesses qu’elle avait faites. . :
Par la nature même du khrouchtchevisme s’explique cette alternance de poussées de déstalinisation et de périodes de recul, qui se poursuivra vraisemblablement encore dans un avenir même proche. à k F
Au cours des dernières années, de nouveaux problèmes relatifs au développement économique intégré des Etats ouvriers se sont posés à la bureaucratie à la suite du développement des forces productives aussi bien en Union soviétique que dans les autres Etats ouvriers, et parallèlement aux tentatives d'intégration économique du capitalisme en Europe occidentale, la nécessité d'une coordination économique des Etats ouvriers s’est considérablement accentuée. Surtout dans la seconde moitié de 1962, ont été esquissées des mesures importantes, y compris la création d’une « banque des pays socialistes », qui à long terme influendront la structure économique des Etats ouvriers faisant partie du Comecom. :
Un organisme de planification commun à tous ces pays est également envisagé. Ainsi la bureaucratie elle-même doit interpréter et exprimer, même sous une forme défigurée, les nécessités objectives du aéveloppement économique des Etats ouvriers. Même en faisant abstraction de certaines résistances conjoncturelles de tel ou tel pays, la réalisation de cette intégration économique sera entravée par l'existence de la bureaucratie pour des raisons analogues à celles qui jouent dans les différents cadres nationaux, les égoïsmes nationaux bureaucratiques s ajoutant aux intérêts bureaucratiques. Sans planification économique démocratique à l'échelle nationale, sans développement harmonieux dans les différents pays, il est impossible de réaliser une planification démocratique et un développement harmonieux sur le plan international. Les tensions et les conflits qui se produisent au sein des différentes économies à gestion bureaucratique ne seront pas amoindris mais multipliés dans un contexte international. I faut d'autre part souligner, avec force que les nécessités politiques et les méthodes de la bureaucratie qui n'hésite pas à recourir à des sanctions économiques entravent l’accomplissement des tâches économiques. Ainsi, une réelle coordination de l'éconoriie des Etats ouvriers ne saurait être efficace si elle excluait certains de ces Etats ; plus concrètement, elle ne saurait être que très partielle si la Chine se trouvait obligée de rester en marge de ce système. Loin d'accepter une telle orientation, il faut au contraire exiger que cette coordination économique des Etats ouvriers soit ouverle à une participation substantielle de la part de certains pays sous-développés où la révolution avance vers des solutions socialistes (par exemple l'Algérie à l'étape actuelle).
La direction bureaucratique continue à subir toute une gamme de pressions sociales et politiques différentes. Nous avons souligné à plusieurs reprises qu’il existe aussi des conflits d'intérêts e: d'orientation au sein même de la bureaucratie,. Dans les dernières années, les pressions les plus visibles ont été celles de la bureaucratie économique. On sait que c’est la pression de dirigeants de l'industrie et du secteur agricole qui a contribué pour beaucoup à l'adoption de certaines réformes khrouchtcheviennes. Mais, au stade actuel, dans les discussions sur les lois du marché, sur la comptabilité économique, sur le pouvoir des directeurs, sur le rôle du marché, certains dirigeants de l'industrie jouent un rôle très considérable. Un autre reflet de ces tendances consiste dans le fait que, parmi les dirigeants soviétiques, le nombre de ceux qui ont une formation et une origine techniques augmente. En ce qui concerne les couches paysannes, leurs rapports avec la bureaucratie, même s'ils se sont améliorés par rapport à la période de Staline, continuent à être difficiles et complexes. En réalité la résistance et les conflits s'expriment surtout sur le plan économique par le plus grand intérêt porté par les paysans à leurs lopins propres, par la question des livraisons contractuelles dans laquelle les kolkhoziens s'efforcent d'obtenir les prix les plus élevés possibles, et par leur préférence pour le marché kolkhozien. = A
Mais c’est surtout dans les rapports de la bureaucratie avec la classe ouvrière dont le poids spécifique n’a cessé d'augmenter et les intellectuels que se sont précisés les conflits les plus significatifs. On ne peut certainement pas dire qu’il y a une action large des masses contre la bureaucratie et que les ouvriers expriment leurs propres revendications économiques et politiques sous une forme consciente et précise. Mais, dans les dernières années, se sont produites des manifestations et des conflit régionaux et locaux révélateurs des tendances opérant en profondeur. Il suffit de rappeler les grèves d'Odessa, de Novotcherkass, etc, dans lesquelles les ouvriers ont mis en avant des revendications économiques, et aussi posé des questions relatives aux méthodes de direction. D'autre part, dans certains documents officiels ou dans des rapports de Khrouchtchev même, on mentionne l’hostilité des ouvriers à l'égard des méthodes de contrôle bureaucratique dans l'usine. Tout cela renferme en puissance le problème de la gestion ouvrière.
Quant aux intellectuels, nous avons déjà mentionné plus haut les conflits significatifs très récents qui se sont déroulés, et dont les implications allaient au-delà des problèmes culturels. En réalité les jeunes intellectuels et même certains survivants des anciennes générations posent de plus en plus le problème du réexamen critique de l’époque de Staline. Dans certaines couches il y a eu un intérêt assez prononcé pour des problèmes comme celui des conseils ouvriers, La résistance d’une série d’intellectuels, à la suite du dernier resserrement opéré par Khrouchtchev démontre que, quelles que puissent être certaines vicissitudes temporaires, la période où la bureaucratie réglait les problèmes par des meszres administratives et par l'obtention d’autocritiques dégradantes est révolue.
Toutes ces fermentations de la société soviétique contemporaine sont destinées à s’intensifier et à se multiplier, aussi bien sous l'impulsion des problèmes intérieurs que des contradictions internationales (le conflit sino-soviétique actuel n’a pas eu jusqu’à présent de répercussions remarquables, maïs il en aura certainement au fur et à mesure qu'il se prolongera, et il existe d'autre part des symptômes de l'intérêt que portent les jeunes générations à l'expérience cubaine). La direction bureaucratique s’efforcera de faire face à cette situation par des méthodes diverses, tantôt recourant à des contraintes et à des reculs, tantôt faisant de nouvelles concessions dans le sens de la déstalinisation. La direction de Khrouchtchev plus spécialement s’efforcera de garder le pouvoir par un jeu bonapartiste poussé à l'extrême. Mais, d’une façon générale, ni l’une ni l’autre de ces politiques ne réussira à étouffer les tendances au renouveau qui ont de très profondes racines dans la société soviétique. Ainsi chaque poussée de déstalinisation ouvrira de nouvelles brèches, et des tendances s’esquisseront en vue d'obtenir de nouvelles concessions, tandis que toute tentative de retour en arrière se heurtera à des résistances de plus en plus nettes et stimulera une prise de conscience critique de la nature du système bureaucratique de la part de couches d'avant-garde de la classe ouvrière et de l'intelligentsia.
B) En Chine et dans les Démocraties populaires.
Le développement de la Chine dans les cinq dernières années fut caractérisé par des événements d’une très grande importance, qui ont mis en lumière des aspects contradictoires de cette expérience révolutionnaire sur une échelle gigantesque, ainsi que ses limites actuelles, Ces limites proviennent du fait que l'Etat ouvrier chinois lui-même a une gestion bureaucratique et que l’aide économique internationale fut tout à fait insuffisante (elle l'aurait été de façon absolue même si le gouvernement soviétique n’avait pris des mesures de pression qui ont naturellement aggravé la situation).
Les années 1958-1959 furent caractérisées par le « bond en avant » et l’instauration des communes. Ces deux mesures ont donné des résultats qui ne doivent être ni niés ni minimisés en raison des échecs survenus dans les années suivantes. La pleine utilisation de la main d'œuvre agricole reste une indication très valable pour toute une série de pays sous-développés dans lesquels se posent des problèmes analogues. Mais lorsque la direction chinoise voulut d’une part transférer cette expérience dans les villes et, d'autre part, l'utiliser pour un « bond en avant » démesuré, elle aboutit à un échec inévitable. La mobilisation de la force de travail agricole fut poursuivie au moyen de méthodes bureaucratiques, presque sous des formes militaires, par un prolongement excessif de la journée de travail, par une suppression irrationnelle des journées de repos nécessaires, ce qui n’est possible que dans des périodes exceptionnelles et pour des buts spécifiques, mais qui à la longue use la force de travail et aboutit à une diminution de la produc+ tivité, sinon à une résistance passive et à un sabotage camouflé. Tout cela devait avoir ses répercussions sur le plan industriel où de très graves erreurs furent également commises (la plus grande partie de la production des « hauts fourneaux de poche » s’avéra inutilisable et par conséquent coûta des efforts inutiles et aboutit au gaspillage). A cela s’ajoutèrent des calamités naturelles dont les effets selon les informations officielles furent effectivement désastreux.
Ainsi s'expliquent le recul et les difficultés économiques des dernières années. Ceux-ci furent ageravés, répétons-le, par l'attitude de la bureaucratie soviétique qui, au lieu de faire l'effort maximum pour aider l'Etat ouvrier chinois dans une situation exceptionnellement difficile, retira les techniciens, exigea le paiement de dettes sans accorder de délais, et réduisit les relations commerciales avec la Chine d’une façon substantielle,
L’attitude de la direction chinoise, face à ces échecs économiques, confirma qu’elle était une direction empirique mais elle ne se comporta pas suivant le modèle stalinien lors de la collectivisation forcée. Le mouvement des communes fut certainement développé à une cadence excessive, sans tenir suffisamment compte äes conditions techniques préalablement nécessaires ; d'autre part, la présentation des conditions de vie collective des communes comme un prélude presque immédiat à une société communiste était effectivement une erreur théorique et une mystification propagandiste. Mais jamais les communistes chinois ne recoururent à la violence pour obliger les paysans à entrer dans les communes, aux méthodes de Staline lors de la collectivisation forcée, ce qui est confirmé par le fait qu’il n’y eut ni les tueries qui ensanglantèrent les campagnes soviétiques ni les réactions désespérées des paysans comme l'abattage massif du cheptel.
Est également significatif le fait que, lorsque se manifestèrent les conséquences des erreurs commises, les dirigeants opérèrent après de fortes luttes intérieures un tournant qui aboutit graduellement à une réorientation radicale aussi bien sur le plan des communes que sur celui de la ligne économique en général.
Ils comprirent la nécessité de quelques années de rajustement, la nécessité de ne plus pousser l’industrie lourde, de concentrer les efforts sur le plan des biens de consommation industriels et des produits alimentaires, et allérent jusqu’à affirmer la priorité de l’agriculture.
D'autre part, le caractère spécifique de la direction chinoise s'est aussi man festé dans la conception äe ses rapports avec les masses. S'il s’agit toujours d’une forme de paternalisme bureaucratique, l'accent reste mis sur la nécessité de convaincre plutôt que d'exercer une contrainte. Ce caractère est également confirmé par son intervention dans la discussion au sein du mouvement communiste international où, comme nous l'avons déjà mentionné, elle défend tout une série d'idées opposées aux idées staliniennes et donne un coup mortel au monolithisme stalinien.
Toutefois, la base objective arriérée de la Chine et la formation politique de la direction actuelle ont provoqué dans l'Etat ouvrier chinois de graves déformations bureaucratiques. Comme nous l'avons déjà souligné, la gestion de l'Etat ouvrier chinois reste bureaucratique ; les erreurs commises dans la période du « bond en avant » et de la création fiévreuse des communes en témoignent une fois de plus.
Il faut encore souligner l'attitude bureaucratique de la direction chinoise face à la déstalinisation. En 1956-1957, elle sembla être favorable à un développement poussé de la déstalinisation. Mao Tsé-Toung écrivit ses thèses sur les contradictions dans le peuple, y admit le droit de grève ; sur le plan culturel, il proclama la doctrine des « cent fleurs ». Mais, dès que le relâchement amorcé donna lieu au développement de toute une série de tendances, y compris à des conflits ouverts, la direction chinoise se replia et ne cessa depuis lors de se trouver à l’arrière-garde sur ce terrain.
La situation économique de la Chine est objectivement difficile. Un pas en avant sensible ne pourrait être réalisé qu’à condition que soit accordée une aide économique importante des autres Etats ouvriers et qu'il y ait une mobilisation démocratique des masses dans la production. C’est dans cette situation que les Chinois ont placé le problème sur le plan international. Pour eux, il est de toute façon très difficile de concevoir une solution basée sur la « coexistence pacifi-que » et la compétition économique à long terme, mais il est possible d'exercer une pression immédiate sur l'impérialisme par la lutte révolutionnaire des masses, ce qui créerait un contexte international plus favorable pour eux. D’autre part, on ne peut ignorer qu'ils veulent attirer l’attention des masses chinoises davantage sur ces problèmes internationaux, en soulignant la responsabilité de la direction soviétique dans la restriction de l’aide, en posant le problème üäe l'élargissement international de la révolution, et par contre dissimuler l’autre aspect de la situation chinoise, à savoir la nécessité d’une démocratisation réelle de a vie économique et politique. Une telle démocratisation aurait en réalité pour conséquence une utilisation totale des potentialités créatrices des masses, une diminution des tensions qui existent incontestablement aujourd’hui et de tous les obstacles que la gestion bureaucratique dresse par sa nature même contre le développement des forces productives. : .
A l'étape actuelle, des tendances démocratiques réelles n'existent qu’à l'échelle locale et dans des cas probablement assez limités. Les questions politiques fondamentales et l'orientation de base sont toujours décidées par le sommet, par des couches bureaucratiques restreintes.
Les Démocraties populaires ont connu un développement inégal en raison d'une série de facteurs : a) le niveau de départ ; b) le rythme de développement économique ; €) les facteurs politiques spécifiques ; d) les incidences des facteurs internationaux. 1 . È
Certains pays, comme la Tchécoslovaquie, ont pu exploiter une structure économique préexistante, du moins dans une certaine partie du pays ; d’autres comme l’Albanie ne pouvaient et ne peuvent compter que sur des forces productives res-reintes. Dans certains pays, la déstalinisation a provoqué des conflits historiques comme la révolution hongroise et l'Octobre polenais, tandis que dans d’autres pays la déstalinisation a été soit ouvertement rejetée (Albanie), soit acceptée passivement et ne connut qu'un simulacre d'application (Bulgarie, Roumanie). Le développement intérieur de certains pays n’a pas eu d’implications internationales, tandis que pour d’autres pays (Allemagne de l'Est), il a été large-gement influencé par la situation internationale.
En ligne générale, on peut noter les tendances et problèmes suivants :
— la nécessité d’une planification et d’une intégration internationales des
Etats ouvriers se précise de plus en plus à la suite même de certaines difficultés ec ae certains deséquilibres, Cette tendance est toutefois contrecarree par des necessites ou des situations nationaies spécifiques, par certains égoïismes natio-aux bureaucratiques.
— le développement de l’industrialisation a posé toute une série de problèmes (rationalisation, comptabilité économique, lutte contre le gaspillage, etc.) qui dans certains pays (Tehecoslovaquie, Yougoslavie) sont analogues à ceux qui se posent en Union soviétique, tandis que dans d’autres pays (Aliemagne de l'Est, en partie Pologne) se pose la nécessite d’assurer un taux de croissance plus éleve et plus régulier,
— dans les campagnes, les échecs des directions bureaucratiques sont manifestes. Les collectivisations développées à une cadence très rapide, sans tenir compte des préconditions techniques nécessaires, ont abouti à de véritables crises, par exemple en Allemagne de l'Est et en Tchecoslovaquie. D'autre part, la ligne upposee udoptee par la direction gomulkiste, si elle a évité les tensions et les échecs de la collectivisation rapide, à été et reste incapable d’assurer l'essor nécessaire des forces productives à la campagne et l'integration effective au secteur agricole dans la planification économique ; en effet, un secteur socialiste pilote fait gravement défaut.
— quant au niveau de vie, dans plusieurs pays, les améliorations continuent à être limitées, tandis que dans d’autres, même si l’on se trouve à un niveau plus élevé, se produisent de temps à autre des crises de ravitaillement dues aussi bien à l'insuffisance du développement agricole qu'à la désorganisation résultant de la gestion bureaucratique.
— sur le plan culturel, dans certains pays (Allemagne de l'Est, Bulgarie, Tchécoslovaquie), l'emprise bureaucratique reste énormement forte, et certaines tentatives timides ont été brisées dans l'œuf. Par contre, dans d’autres pays (Pologne et même Hongrie) l’intelligentsia jouit d’une certaine libéralisation qui, dans le cas de la Pologne, est plus avancée qu'en URSS même,
Après la nouvelle ligne adoptée par l'URSS en 1956-57 dans ses rapports avec les démocraties populaires, le facteur national, si important dans l'après-guerre et jusque y compris l'affaire hongroise, joua un rôle décroissant. Au fur et à mesure que les vestiges des anciennes classes dominantes disparaissent et que les démocraties populaires acquièrent une structure analogue à celle de l’Union soviétique, les conflits et problèmes propres à celle-ci ont tendance à se produire également dans les démocraties populaires, bien que sous des formes spécifiques à ces pays. -
Dans la période la plus récente, les situations les plus susceptibles d’un développement important sont celles de la Pologne et de la Hongrie. En Pologne, des symptômes existent qui permettent d'envisager une nouvelle montée de forces critiques de gauche. En Hongrie, les dernières élections ont révélé l'existence de courants différenciés qui parviennent à exploiter les possibilités légales très limitées pour se manifester. En Tchécoslovaquie existent des tensions accrues qui pourraient donner lieu à des conflits aigus, même à une échéance pas trop lointaine. Des symptômes en ont été fournis par des épisodes tels que l’affaire Barak, les manifestations d'étudiants et les conflits ouvriers.
C) En Yougoslavie.
La Yougoslavie représente un cas particulier dans le développement des Etats ouvriers. Malgré certains ralentissements conjoncturels, la croissance de la production fut en ligne générale très importante, Même dans les campagnes, la direction sembla esquisser une orientation beaucoup plus correcte et efficace que celle des directions des autres Etats ouvriers d'Europe orientale. Il est évident que l'existence de conseils ouvriers à joué un rôle très positif, malgré les limites des pouvoirs de ces conseils et certains phénomènes de dégénérescence dénoncés même officiellement.
L'élaboration de la nouvelle Constitution qui doit être adoptée confirme que, sur le plan des problèmes relatifs à la structure d’un Etat ouvrier dans la phase de transition, les communistes yougoslaves ont donné et donnent une contribution très positive et sont en avance sur les autres directions des Etats ouvriers, même les plus favorables à la déstalinisation. On ne saurait oublier que toute une série de problèmes posés par l'aile khrouchtchevienne l'ont été préalablement par lés Yougoslaves (décentralisation, nécessité de stimulants économiques, etc.).
Toutefois, toute une série d’aspects de la politique économique yougoslave ne peuvent être acceptés sans critique par les marxistes révolutionnaires. Les tendances à la décentralisation furent poussées à l'extrême, et surtout l'acceptation du libre jeu du marché ne pouvait pas ne pas comporter des dangers très graves qui se sont effectivement concrétisés, comme les dirigeants eux-mêmes ont été obligés de le reconnaître. _
En outre, la décentralisation n’a pas empêché le bureaucratisme de se reproduire à l'échelle locale et a favorisé le développement de tendances particularistes.
En réalité, même dans le cas de la Yougoslavie, il s'avère que la véritable solution réside dans la démocratisation réelle et complète de la vie économique et politique. Or, celle-ci ne se trouve pas zéalisée par l'instauration de conseils ouvriers avec des pouvoirs somme toute limités, alors qu'il n’y à pas d'organismes de démocratie prolétarienne en condition de se prononcer réellement sur les questions fondamentales d'orientation politique.
Hi LES TACHES DES MARXISTES REVOLUTIONNAIRES
Les marxistes révolutionnaires ont avant tout le devoir de développer sans cesse leur critique révolutionnaire de la bureaucratie et de son régime, quelles que soient les iormes où ce régime se manifeste actuellement. La [Ve Interna-tonaie ne dissimule pas que son but strategique pour l'URSS et les démocraties populaires d'Europe orientale reste la révolution politique anti-bureaucratique afin de réaliser le programme précisé dans le Programme de Transition (1938) et dans les documents ultérieurs de notre mouvement international. En outre, les marxistes révolutionnaires de ces pays ont pour tâche d'élaborer avec l'aide de l'Internationale des programmes de transition pour les différents pays, en partant du niveau actuel du mouvement des masses et au contexte spécifique a chaque pays.
Plus généralement, les marxistes révolutionnaires doivent trouver des points d'appui dans la crise actuelle du système bureaucratique pour donner leurs répon-ses aux problèmes qui sont débattus et qui reflètent, meme sous une forme souvent défigurée, les problèmes de la phase de transition. Ils devront en particulier s’efforcer de s'exprimer dans un langage accessible surtout aux jeunes générations qui, si elles n’ont pas subi les pires déformations de l’éaucation stalinienne, n’en ont pas eu pour cela la possibilité de connaître les meilleures traditions de la pensée critique léniniste.
Dans le conflit sino-soviétique et, plus généralement dans les polémiques actuelles au sein des Partis communistes, la 1Ve Internationale condamne de la façon la plus énergique l'emploi de moyens d'Etat pour résoudre des questions theoriques et politiques. Elie condamne notamment les mesures économiques prises par la direction khrouchtchevienne à l'égard de la Chine et de l’Albanie. Elle souligne à nouveau la nécessité d’une séparation entre la politique de l'Etat ouvrier et celle du Parti communiste. Elle condamne le fait que les divergences et les conflits entre directions de partis provoquent des représailles et des ruptures sur le plan des Etats.
Dans le cadre du mouvement communiste international, la IVe Internationale réaffirme son soutien critique aux communistes chinois dans leur lutte contre le néo-réformisme de la direction khrouchtchevienne et d’une grande partie des autres directions communistes, car elle considère que la ligne chinoise sur les problèmes fondamentaux de la lutte anti-impérialiste et anticapitaliste (méthodes de lutte contre la guerre. conception de la révolution coloniale, révolution « inin-verrompue », voies au socialisme dans les pays capitalistes avancés) est globalement plus progressive que celles des khrouchtcheviens et est susceptible de polariser davantage les courants de gauche dans le mouvement communiste.
Toutefois, la IVe Internationale critique la direction chinoise sur d’autres questions d’importance très grande : appréciation sur les conséquences possibles d’une guerre nucléaire, attitude envers certaines bourgeoisies nationales de pays sous-développés, caractérisation de l'Etat ouvrier yougoslave, attitude sur le problème de la déstalinisation, etc.).
La IVe Internationale soutient la nécessité d’une conférence internationale du mouvement communiste, qui soit préparée par une large discussion démocratique avec la participation de toutes les tendances marxistes révolutionnaires. La IVe Internationale doit avoir le droit de participer à une telle conférence.
En Union soviétique, les marxistes révolutionnaires doivent lutter à l'étape actuelle surtout pour étendre et approfondir le processus de déstalinisation, obliger la bureaucratie à faire des concessions plus substantielles aux masses et à l'intelligentsia. Il faut plus particulièrement insister sur la critique des conséquences néfastes de la gestion bureaucratique dans l’économie et mettre en avant la nécessité d'organismes de contrôle et de gestion ouvrière dans les entreprises.
Le droit des ouvriers à défendre leurs revendications par la grève sera soutenu non pas d’une façon abstraite, mais en partant des expériences et des mouvements qui ont effectivement eu lieu.
Sur le plan culturel, les marxistes révolutionnaires luttent contre toute conception jdanoviste ou néo-jdanoviste et combattront pour la pleine liberté de toutes les écoles scientifiques et de tous les courants artistiques.
Ils lutteront aussi pour la liberté d'information et notamment pour le droit des citoyens soviétiques de connaître directement et complètement les positions différentes qui existent ou pourront exister dans les organismes du parti et de VEtat. Il en sera de même en ce qui concerne les différentes positions qui existent dans les partis communistes. 7 Sur le plan de la politique économique, les marxistes révolutionnaires soutiendront la nécessité d’une augmentation sensible des investissements dans le secteur agricole et dans le secteur des biens de consommation, même aux dépens des investissements dans le secteur de l’industrie lourde. Une telle orientation assurerait un Géveloppement économique plus équilibré, plus harmonieux, et rendrait en même temps possible une augmentation de la productivité du travail, dont les conséquences se manifesteront dans tous ies domaines, y compris dans celui de l'industrie lourde,
Les marxistes révolutionnaires sont aussi favorables à une intégration économique de plus en plus grande des Etats ouvriers qui assurera une division du travail plus rationnelle. De pair avec l'intégration économique, il doit y avoir des relations politiques et culturelles de plus en plus étroites, et une liberté de circulation des personnes entre Etats ouvriers, ce qui faciliterait des échanges d’expérience et une homogénéisation croissante.
En Chine, les marxistes révolutionnaires souligneront qu’en dépit de son rôle positif dans les conflits internationaux du mouvement communiste, la direction chinoise reste une direction bureaucratique qui dirige un Etat ouvrier marqué par de profondes déformations bureaucratiques. La lutte contre la bureaucratie et son régime, pour une démocratie prolétarienne, à savoir pour des conseils d’ouvriers et de paysans ayant de réels pouvoirs, pour une structure effectivement soviétique, pour le droit de libre expression des tendances et des partis se pla-gant dans le cadre de la société issue de la révolution et représentant des intérêts ouvriers et paysans, pour l'indépendance des syndicats par rapport à l'Etat, pour la liberté à toutes les écoles scientifiques et à tous les courants artistiques etc; s'impose aussi dans la République Populaire de Chine. Ces conquêtes ne pourront étre acquises que dans une lutte antibureaucratique de masse suffisante pour déterminer un changement qualitatif dans la forme politique du gouvernement.
A l'étape actuelle, plus spécialement, les marxistes révolutionnaires y lutteront pour a)‘une gestion démocratique effective des communes ; b) l'instauration du contrôle ouvrier et ensuite de la gestion ouvrière dans les entreprises ;
©) le droit de critique au sein du Parti communiste, et pour l'application en Chine même du droit de minorité revendiqué par la direction pour elle-même sur le plan international ; d) la reprise et le développement de l'orientation de 1956-1957 sur la déstalinisation, orientation exprimée dans les discours de Mao sur les « contradictions dans le peuple » et dans la campagne dite des « cent fleurs ».
Dans les démocraties populaires d'Europe Orientale, le programme de lutte actuelle des marxistes révolutionnaires devra être élaboré sur la base de critères analogues à ceux qui sont valables pour l'Union soviétique, en partant des conditions très aifférentes déjà soulignées.
En Yougoslavie, les marxistes révolutionnaires lutteront contre les tendances centrifuges de la structure économique actuelle, pour un rôle et des pouvoirs accrus des conseils ouvriers, pour l'extension de leurs pouvoirs sur le plan politique, pour une application effective des nouvelles règles constitutionnelles les les plus progressives, pour le droit de tendance dans le parti et le droit de libre expression, de critique et d'opposition, pour le droit à la pluralité de partis de nature soviétique. Sur le plan de la politique internationale, ils lutteront contre l'orientation droitière et opportuniste de la direction sur les questions de la guerre, de la « coexistence pacifique », des rapports avec les bourgeoïisies nationales, et des « voies au socialisme ».