La conférence extraordinaire de la IV° Internationale, Parti mondial de la révolution socialiste, se réunit à un tournant de la deuxième guerre impérialiste. La phase des sondages et des préparatifs, de la relative inactivité militaire, est révolue. L'Allemagne a déchaîné toutes les furies de l'enfer dans une vaste offensive à laquelle les Alliés ripostent à leur tour avec toutes leurs forces de destruction. Désormais, la vie de l'Europe et de l'humanité tout entière sera déterminée pour longtemps par le cours de la guerre impérialiste et par ses conséquences économiques et politiques.
La IV° Internationale considère que le moment est venu de dire ouvertement et clairement son point de vue sur cette guerre et ses participants, comment elle juge les politiques de guerre des diverses organisations ouvrières et, ce qui est le plus important, quelle est l'issue conduisant à la paix, à la liberté et à l'abondance.
La IV° Internationale ne se tourne pas vers les gouvernements qui ont précipité les peuples dans le massacre ni vers les politiciens bourgeois qui portent la responsabilité de ces gouvernements, pas davantage vers les bureaucrates ouvriers qui soutiennent la bourgeoisie en guerre. La IV° Internationale se tourne vers les travailleurs, hommes et femmes, vers les soldats et les marins, les paysans ruinés et les peuples coloniaux asservis. La IV° Internationale n'est liée en quoi que ce soit avec les oppresseurs, les exploiteurs, les impérialistes. Elle est le parti mondial des travailleurs, des opprimés, des exploités. C'est à eux que s'adresse ce manifeste.
Les causes générales de la guerre actuelle
La technologie est infiniment plus puissante actuellement qu'à la fin de la guerre 1914-1918, tandis que l'humanité est beaucoup plus appauvrie. Le niveau de vie a décru dans tous les pays les uns après les autres. Au seuil de la guerre actuelle, l'agriculture se trouvait dans une situation pire qu'au moment où la dernière éclata. Les pays agricoles étaient ruinés. Dans les pays industriels, les classes moyennes se trouvaient économiquement ravagées, et une « sous-classe » permanente de chômeurs — parias modernes — s'était constituée. Le marché intérieur s'était rétréci. L'exportation du capital avait été réduite. À l'époque actuelle, l'impérialisme a brisé le marché mondial, le partageant en sphères, chacune dominée par une puissance particulière. Tandis que la population du globe s'accroissait considérablement, le commerce mondial de cent neuf États de notre planète a presque diminué du quart dans la décennie qui a précédé la guerre actuelle. Le volume du commerce extérieur de certains pays s'est trouvé réduit de la moitié, du tiers, et du quart.
Les pays coloniaux ont souffert de leur propre crise interne et de celle de leur métropole. Des nations arriérées qui, hier encore, jouissaient d'une demi-liberté, sont réduites aujourd'hui en esclavage (Éthiopie, Albanie, Chine). Chaque pays impérialiste doit posséder ses propres sources de matières premières, avant tout pour la guerre, c'est-à-dire en vue d'une nouvelle lutte pour les matières premières. Afin de s'enrichir davantage, les capitalistes sont en train de détruire et de dévaster toutes les créations que le travail a accumulées depuis des siècles.
Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé. Admettre une centaine de réfugiés devient un problème majeur pour une puissance mondiale telle que les États-Unis. À l'époque de l'aviation, du télégraphe, de la radio et de la télévision, les voyages d'un pays à l'autre se trouvent paralysés par des passeports et des visas. La période de dépérissement du commerce extérieur et de déclin du commerce intérieur est aussi celle de la monstrueuse intensification du chauvinisme et, particulièrement, de l'antisémitisme. Le capitalisme naissant avait libéré le peuple juif du ghetto et en avait fait un instrument de son expansion commerciale. Aujourd'hui, la société capitaliste en son déclin s'efforce d'exprimer [d'extraire] le peuple juif de tous ses pores : vingt millions d'individus sur une population terrestre de deux milliards, c'est-à-dire 1 %, ne peuvent désormais trouver place sur notre planète. Malgré les vastes étendus disponibles et les merveilles de la technique — qui ont conquis les cieux comme auparavant la terre, la bourgeoisie s'arrange pour convertir notre planète en une prison atroce.
Lénine et l'impérialisme
Le Ier novembre 1914, au début de la première guerre impérialiste, Lénine écrivait : « L'impérialisme a mis en jeu le destin de la civilisation européenne. Si, après cette guerre, une série de révolutions victorieuses ne se produit pas, bien d'autres guerres suivront. Le conte de fées de la « guerre pour en finir avec les guerres » est un rêve creux et pernicieux. » Travailleurs, rappelez-vous cette prédiction ! La présente guerre — la deuxième guerre impérialiste — n'est pas un accident. Elle ne résulte pas de la volonté de tel ou tel dictateur. Elle avait été prédite longtemps auparavant. Son origine dérive inexorablement des contradictions qu'engendrent les intérêts capitalistes internationaux. Contrairement aux fables officielles forgées pour droguer les gens, la cause principale de la guerre comme de tous les autres maux sociaux — chômage, coût élevé de la vie, fascisme, oppression coloniale — réside dans la propriété privée des moyens de production et dans l'État bourgeois qui repose sur ces fondements.
Grâce au niveau actuel de la technologie et de la qualification des travailleurs, il est tout à fait possible de créer des conditions adéquates pour le développement matériel et spirituel de toute l'humanité. Il faudrait seulement organiser la vie économique dans chaque pays et sur toute la planète, correctement, scientifiquement et rationnellement, conformément à un plan général. Mais, tant que les principales forces productives de la société seront possédées par les trusts, c'est-à-dire par des cliques capitalistes isolées, la lutte pour les marchés, pour les sources de matières premières, pour l'administration du monde, prendra inévitablement un caractère de plus en plus destructeur. Le pouvoir de l'État et la domination sur l'économie ne peuvent être arrachés des mains de ces cliques impérialistes rapaces que par la classe ouvrière révolutionnaire. Telle est la signification de l'avertissement de Lénine, à savoir que, « sans une série de révolutions victorieuses », une nouvelle guerre impérialiste suivrait inévitablement. Les différentes prédictions et promesses qui furent faites se sont trouvées soumises à l'épreuve des événements. Le conte de fées « d'une guerre pour en finir avec les guerres » s'est révélé être un mensonge. La prédiction de Lénine est devenue une tragique vérité.
Les causes immédiates de la guerre
La cause immédiate de la guerre actuelle est la rivalité entre les empires coloniaux anciens et riches : Grande-Bretagne et France, et les pillards impérialistes retardataires : Allemagne et Italie.
Le XIXe siècle fut une époque d'hégémonie incontestable pour le pouvoir capitaliste le plus ancien, la Grande-Bretagne. Il est à peu près exact que, de 1815 à 1914, régna la « paix britannique » — non sans quelques explosions militaires isolées. La flotte britannique — la plus puissante au monde — jouait le rôle de gendarme des mers. Toutefois, cette époque appartient au passé. Dès la fin du siècle dernier, l'Allemagne, armée de la technique moderne, commença à s'avancer vers la première place en Europe. Outre-Atlantique, un pays encore plus puissant, ancienne colonie britannique, surgit. La contradiction économique la plus importante qui conduisit à la guerre de 1914-1918 fut la rivalité entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne. La participation des États-Unis à la guerre fut une mesure préventive. On ne pouvait permettre à l'Allemagne de subjuguer le continent européen.
La défaite rejeta l'Allemagne dans une impuissance complète. Démembrée, entourée d'ennemis, réduite à la faillite par les indemnités de guerre, affaiblie par les convulsions de la guerre civile, elle parut hors course pour une longue période, sinon pour toujours. Ce fut la France qui joua, momentanément, les premiers violons en Europe. Le bilan de la guerre se traduisit en fin de compte, pour la victorieuse Angleterre, par un lourd passif : indépendance croissante des dominions, mouvements d'indépendance coloniaux, perte de l'hégémonie navale, diminution de l'importance de la flotte en fonction du développement de l'aviation.
Faisant fond sur la force d'inertie, l'Angleterre tenta encore de jouer le rôle directeur dans l'arène mondiale au cours des toutes premières années qui suivirent la victoire. Les conflits qui l'opposaient aux États-Unis commencèrent à prendre un caractère menaçant. Il pouvait même sembler que la prochaine guerre opposerait les deux États anglo-saxons qui, tous deux, aspiraient à la domination mondiale. Toutefois, l'Angleterre se convainquit rapidement que son poids économique spécifique ne lui permettrait pas de combattre le colosse au-delà de l'océan. L'accord de parité navale qu'elle conclut avec les États-Unis signifia une renonciation formelle à l'hégémonie navale qu'en fait elle avait déjà perdue. La substitution des tarifs douaniers au libre-échange signifia que la Grande-Bretagne admettait ouvertement la défaite de son industrie sur le marché mondial. Sa renonciation à la politique du « splendide isolement » entraîna l'introduction du service militaire obligatoire. Ainsi toutes les traditions sacro-saintes se trouvèrent balayées.
La France aussi manifesta, à une plus petite échelle, un semblable défaut de proportion entre son poids économique et sa position mondiale. Son hégémonie sur l'Europe reposait sur la conjoncture temporaire des circonstances créées par l'anéantissement de l'Allemagne et les combinaisons artificielles du traité de Versailles. Le volume de sa population et les fondements économiques de cette hégémonie se révélaient beaucoup trop inadéquats. Quand l'hypnose de la victoire se dissipa, les rapports de forces réels furent mis en lumière, la France se trouva être beaucoup plus faible qu'elle n'apparaissait, non seulement à ses amis, mais aussi à ses ennemis. Cherchant une protection, elle devint essentiellement le plus récent dominion de la Grande-Bretagne.
La régénération allemande sur la base d'une technique de premier ordre et de ses capacités organisationnelles était inévitable. Elle survint plus tôt qu'on n'aurait pu le croire possible, dans une large mesure grâce au soutien que l'Angleterre accorda à l'Allemagne contre l'URSS, contre les prétentions excessives de la France et, au deuxième plan, contre les États-Unis. De telles combinaisons internationales s'étaient révélées heureuses pour l'Angleterre capitaliste plus d'une fois dans le passé, aussi longtemps qu'elle était demeurée la plus forte puissance. Avec sa mise en veilleuse, elle apparut incapable de chasser les esprits qu'elle avait elle-même invoqués.
Armée d'une technologie plus moderne, plus souple, d'une productivité supérieure, l'Allemagne, encore une fois, commença à expulser l'Angleterre de marchés très importants, particulièrement en Europe sud-orientale et en Amérique latine. Contrairement au XIXe siècle, alors que la concurrence entre pays capitalistes se développait sur la base d'un marché mondial en expansion, l'arène économique de la lutte actuelle va tellement en se rétrécissant que ne restent plus ouverts aux impérialistes que quelques morceaux du marché mondial, et ils se les arrachent les uns aux autres.
L'initiative d'un nouveau partage du monde, maintenant comme en 1914, appartenait naturellement à l'impérialisme allemand. Surpris, le gouvernement britannique tenta d'abord de trouver une issue excluant la guerre par des concessions aux dépens d'autrui (Autriche, Tchécoslovaquie). Mais cette politique était à courte vue. L'« amitié » avec la Grande-Bretagne n'était pour Hitler qu'une brève phase tactique. Londres avait déjà concédé à Hitler plus que celui-ci n'escomptait obtenir. L'accord de Munich, au moyen duquel Chamberlain espérait sceller une longue amitié avec l'Allemagne, conduisit au contraire à l'accélération de la rupture. Hitler ne pouvait plus rien attendre de Londres, une expansion ultérieure de l'Allemagne menacerait les lignes vitales de la Grande-Bretagne elle-même. Ainsi la « nouvelle époque de paix » proclamée par Chamberlain en 1938 conduisit en peu de mois à la plus terrible de toutes les guerres.
Les États-Unis
Tandis que la Grande-Bretagne a employé tous ses efforts, dès les premiers mois de la guerre, à bloquer les positions évacuées par l'Allemagne sur le marché mondial, les Etats-Unis en ont presque automatiquement évincé la Grande-Bretagne. Les deux tiers de l'or mondial sont concentrés dans les caves américaines. Le tiers subsistant afflue vers les mêmes lieux. Le rôle de banquier du monde qu'a joué l'Angleterre est rejeté dans le passé. Et il n'en va pas mieux dans les autres domaines. Alors que la flotte anglaise et sa marine marchande ont subi de grosses pertes, les arsenaux américains sont en train de construire des navires à une échelle colossale qui vont assurer la prédominance navale des États-Unis sur l'Angleterre et le Japon. Les États-Unis sont évidemment en train de se préparer à adopter le principe de la « double puissance » (posséder une flotte plus puissante que les flottes réunies des deux puissances les plus fortes). Le nouveau programme de la flotte aérienne se propose de la même façon d'assurer la supériorité des États-Unis sur le reste du monde.
Pourtant, la force industrielle, financière et militaire des États-Unis, la première puissance capitaliste du monde, n'assure nullement l'épanouissement de la vie économique américaine ; au contraire, elle donne à la crise de son système social un caractère particulièrement pernicieux et convulsif. On ne peut trouver d'emploi à deux milliards d'or pas plus qu'à des millions de chômeurs. Dans les thèses de la IV° Internationale, « La IV° Internationale et la Guerre », publiées il y a six ans, il avait déjà été prévu : « Le capitalisme américain se heurte de front aux mêmes problèmes qui avaient poussé en 1914 l'Allemagne sur la route de la guerre. Pour l'Allemagne, il était question d'« organiser » l'Europe. L'histoire mène droit l'humanité vers l'éruption volcanique de l'impérialisme américain. »
La politique du New Deal et du good neighbor [bon voisinage] furent les dernières tentatives d'ajourner l'explosion de la crise sociale en y remédiant par le moyen de concessions et d'accords. Après la faillite de cette politique qui gaspilla des dizaines de milliards, il ne restait rien d'autre à l'impérialisme américain que de recourir à celle du « coup de poing ». Sous quelque prétexte et sous quelque mot d'ordre que ce soit, les États-Unis interviendront dans la terrible mêlée pour maintenir leur domination mondiale. L'ordre et la date de la lutte qui se déroulera entre le capitalisme américain et ses ennemis ne sont pas encore connus, peut-être pas même de Washington. La guerre avec le Japon serait une lutte pour « l'espace vital » dans l'océan Pacifique. La guerre dans l'Atlantique, même si elle était dirigée dans l'immédiat contre l'Allemagne, serait une lutte pour capter l'héritage de l'Angleterre.
Une victoire potentielle de l'Allemagne sur les Alliés est suspendue comme un cauchemar sur Washington. En possession du continent européen et des ressources des colonies de ce dernier, ayant à sa disposition les usines d'armements et les arsenaux européens, l'Allemagne, surtout si elle agissait en accord avec le Japon, constituerait un danger mortel pour l'impérialisme américain. Les batailles titanesques qui se déroulent actuellement sur les champs de l'Europe ne constituent en ce sens que des épisodes préparatoires à la lutte entre l'Allemagne et l'Amérique. La France et l'Angleterre ne sont que des bastions du capitalisme américain de l'autre côté de l'Atlantique. Si la frontière de l'Angleterre se trouve sur le Rhin, comme l'affirme le premier ministre anglais, alors l'impérialisme américain peut bien affirmer que la frontière des États-Unis se trouve sur la Tamise. Dans la préparation fiévreuse de l'opinion publique à la guerre qui vient, Washington manifeste une noble indignation quant au destin de la Finlande, du Danemark, de la Hollande, de la Belgique. Avec l'occupation du Danemark, le Groenland est devenu de façon inattendue un fragment géologique de l'hémisphère occidental et se trouve, par suite d'un heureux hasard, contenir des dépôts de cryolite indispensables à la production de l'aluminium. Washington ne perd pas non plus de vue la Chine asservie, les Philippines sans appui, les Indes hollandaises orphelines, non plus que les routes maritimes. C'est ainsi que des sympathies philanthropiques pour les nations opprimées et même des considérations géologiques contribuent à entrainer les États-Unis dans la guerre.
Les forces armées américaines ne pourraient intervenir avec succès qu'aussi longtemps que la France et les Iles britanniques demeurent pour elles de solides bases de soutien. La France serait-elle occupée et les armées allemandes apparaîtraient-elles sur les bords de la Tamise, le rapport de forces changerait du tout au tout au détriment des États-Unis. Ce sont de telles considérations qui contraignent les États-Unis à se hâter, mais qui les contraignent aussi à se poser la question : le moment opportun n'est-il pas déjà passé ?
Contre l'attitude officielle de la Maison-Blanche se dressent les protestations bruyantes de l'isolationnisme américain qui ne constitue lui-même qu'une autre variété du même impérialisme. La fraction des capitalistes dont les intérêts sont particulièrement liés au continent américain, à l'Australie et l'Extrême-Orient calculent qu'au cas d'une défaite des Alliés les États-Unis acquerraient automatiquement un monopole à leur propre profit, non seulement en Amérique latine, mais aussi au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Quant à la Chine, aux Indes néerlandaises et à l'Orient en général, c'est la conviction de la classe gouvernante tout entière qu'une guerre avec le Japon est, en tout cas, inévitable dans un proche avenir. Sous couleur d'isolationnisme et de pacifisme, une influente fraction de la bourgeoisie travaille à élaborer un programme pour l'expansion continentale des États-Unis et à se préparer à la lutte contre le Japon ; la guerre contre l'Allemagne pour la domination mondiale, d'ailleurs conforme à un tel plan, ne se trouve que différée ; quant aux pacifistes petits-bourgeois du genre de Norman Thomas et ses confrères, ils ne sont que les enfants de chœur de l'un des clans impérialistes.
Notre lutte contre l'intervention des États-Unis dans la guerre n'a rien de commun avec l'isolationnisme et le pacifisme. Nous disons ouvertement que le gouvernement impérialiste est incapable d'éviter de précipiter le pays dans la guerre. Les discussions à l'intérieur de la classe gouvernementale ne roulent que sur le point de savoir quand entrer dans la guerre et contre qui porter le premier coup. Espérer pouvoir maintenir les États-Unis dans la neutralité, par le moyen d'articles de journaux et de résolutions pacifiques, c'est essayer de refouler la marée avec un balai. La lutte réelle contre la guerre ne peut être que la lutte de classes contre l'impérialisme et une dénonciation irrémissible du pacifisme petit-bourgeois. Seule la révolution pourrait empêcher la bourgeoisie américaine d'intervenir dans la deuxième guerre impérialiste ou d'entreprendre la troisième guerre impérialiste. Toutes les autres méthodes ne sont que charlatanisme ou stupidité ou encore un mélange des deux.
La défense de la « patrie »
Il y a presque un siècle, quand l'État national représentait encore un facteur relativement progressif, le Manifeste communiste proclamait que les prolétaires n'ont pas de patrie. Leur seul but était la création de la patrie des exploités embrassant le monde entier. Vers la fin du XIXe siècle, l'État bourgeois avec ses armées et ses tarifs douaniers devint le pire frein au développement des forces productives qui exigent un espace beaucoup plus étendu. Un socialiste qui se réclame aujourd'hui de la « patrie » joue le même rôle réactionnaire que celui joué jadis par les paysans vendéens prenant la défense du régime féodal, c'est-à-dire de leurs propres chaînes.
Au cours des récentes années et même des derniers mois, le monde a observé, étonné, combien aisément les États s'évanouissent de la carte d'Europe : Autriche, Tchécoslovaquie, Albanie, Pologne, Danemark, Hollande, Belgique. La carte politique s'est trouvée refondue avec une rapidité qui n'eut d'égale à aucune époque, sinon au moment des guerres napoléoniennes. Il s'agissait alors d'États féodaux survivants qui devaient laisser place à l'État national bourgeois. Aujourd'hui, il s'agit d'États bourgeois survivants qui doivent s'effacer devant la fédération socialiste des peuples. Comme toujours, la chaîne rompt à son chaînon le plus faible. Les bandits impérialistes laissent aussi peu de place aux petits États indépendants que la concurrence maligne des trusts et des cartels aux petits industriels et petits commerçants indépendants.
En raison de sa position stratégique, l'Allemagne considère qu'il lui est profitable d'attaquer ses ennemis principaux à partir des petits pays neutres. Au contraire, la Grande-Bretagne et la France jugent plus profitable de se préserver grâce à la neutralité des petits États et de laisser l'Allemagne les refouler par ses coups dans le camp des alliés « démocratiques ». Le fond de la question n'est pas changé par ces différences dans la méthode stratégique. Les petits satellites sont en train d'être réduits en poussière entre les mâchoires d'acier des grands pays impérialistes. La « défense » de patries énormes réclame la destruction d'une douzaine de petites et moyennes patries.
Cependant, même en ce qui concerne les grands États, il n'est nullement question pour la bourgeoisie de défendre la patrie, mais bien plutôt des marchés, des concessions étrangères, des sources de matières premières et des sphères d'influence. La bourgeoisie ne défend jamais la patrie pour la patrie ; elle défend la propriété privée, les privilèges, les profits. Toutes les fois que ces valeurs sacrées se trouvent menacées, la bourgeoisie s'engage immédiatement dans la voie du défaitisme. Ce fut la voie de la bourgeoisie russe dont les fils, après la révolution d'Octobre, combattirent et sont encore prêts à combattre dans chaque armée du monde contre ce qui fut leur propre patrie. Pour sauver son capital, la bourgeoisie espagnole se tourne vers Hitler et Mussolini afin de réclamer leur aide militaire contre son propre peuple. La bourgeoisie norvégienne aida Hitler à envahir la Norvège. Il en fut toujours ainsi, il en sera toujours ainsi.
Le patriotisme officiel n'est que le masque des intérêts des exploiteurs. Les ouvriers conscients jettent au loin ce masque avec mépris. Ils ne défendent point la patrie bourgeoise, mais les intérêts des exploités et des opprimés de leur propre pays et du monde entier. Les thèses de la IVe Internationale affirment : « Au mot d'ordre réactionnaire de la « défense nationale » il est nécessaire d'opposer le mot d'ordre de la destruction révolutionnaire de l'État national. À l'asile d'aliénés de l'Europe capitaliste, il est nécessaire d'opposer le programme des États-Unis socialistes d'Europe, comme étape dans la voie des États-Unis socialistes du Monde. »
La lutte pour la « démocratie »
Non moins mensonger est le mot d'ordre d'une guerre de la démocratie contre le fascisme. Comme si les ouvriers avaient oublié que c'est le gouvernement britannique qui aida Hitler et sa bande de bourreaux à s'emparer du pouvoir ! Les démocraties impérialistes sont en réalité les plus grandes aristocraties de l'histoire. L'Angleterre, la France, la Hollande, la Belgique reposent sur l'asservissement des peuples coloniaux. La démocratie américaine repose sur le contrôle des énormes richesses de tout un continent. Tous les efforts de ces « démocraties » sont orientés vers la préservation de leurs possessions privilégiées. Les démocraties impérialistes se déchargent d'une partie considérable du fardeau de la guerre sur les épaules de leurs colonies. Les esclaves se trouvent obligés de fournir du sang et de l'or pour assurer à leurs maîtres la possibilité de demeurer des esclavagistes. Les petites démocraties capitalistes, privées de colonies, ne sont que des satellites des grands empires et glanent une partie de leurs profits coloniaux. Les classes gouvernantes de ces États sont à tout moment prêtes à renoncer à la démocratie pour préserver leurs privilèges.
Dans le cas de la toute petite Norvège, les mécanismes internes du déclin démocratique se sont trouvés, une fois encore, révélés au monde entier. La bourgeoisie norvégienne employait simultanément un gouvernement social-démocrate et des policiers, des juges et des officiers fascistes. Au premier choc sérieux, les têtes démocratiques furent balayées, et la bureaucratie fasciste, qui trouva immédiatement un langage commun avec Hitler, devint maîtresse de la maison. Avec des variations nationales diverses, la même expérience se déroula en Italie et en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Tchécoslovaquie et dans nombre d'autres États.
Au moment du danger, la bourgeoisie a toujours su dépouiller des ornements démocratiques l'appareil réel de sa domination qui apparaît ainsi comme l'instrument direct du capital financier. Seuls d'incurables aveugles sont capables de croire que les généraux et les amiraux anglais et français sont en train de faire la guerre contre le fascisme.
La guerre n'a pas arrêté le processus de transformation des démocraties en dictatures réactionnaires. Elle l'a tout au contraire, devant nos propres yeux, amené à son terme.
À l'intérieur de chaque pays aussi bien que sur l'arène mondiale, la guerre renforce immédiatement les groupes et les institutions les plus réactionnaires. Les états-majors généraux, ces nids de conspirations bonapartistes, les antres maléfiques de la police, les bandes de patriotes à gages, les Églises de toutes les croyances se trouvent immédiatement poussés au premier plan. La cour du Vatican, foyer de l'obscurantisme et de la haine parmi les hommes, se voit aujourd'hui courtisée de tous côtés, spécialement par un protestant, le président Roosevelt. Le déclin matériel et spirituel entraîne toujours dans son sillage l'oppression policière et une demande accrue d'opium religieux.
Cherchant à conquérir les avantages d'un régime totalitaire, les démocraties impérialistes assurent leur propre défense en pourchassant avec une énergie redoublée la classe ouvrière et en persécutant les organisations révolutionnaires. Elles utilisent la menace de guerre, et maintenant la guerre elle-même, d'abord et avant tout pour écraser leurs ennemis à l'intérieur. C'est sans aucune variation et sans aucune hésitation que la bourgeoisie suit la règle : « L'ennemi principal est dans notre propre pays. »
Comme c'est toujours le cas, c'est le plus faible qui souffre davantage. Dans l'actuel carnage des peuples, les plus faibles sont les innombrables réfugiés de tous les pays et, parmi eux, les exilés révolutionnaires. Le patriotisme bourgeois se manifeste tout d'abord en traitant brutalement les étrangers sans défense. Avant que les camps de concentration pour prisonniers de guerre n'aient été construits, toutes les démocraties ont construit des camps de
concentration pour les exilés révolutionnaires. Les gouvernements du monde entier et particulièrement celui de l'URSS ont écrit le plus sombre chapitre de notre époque, par la manière dont ils ont traité les réfugiés, les exilés, les sans-foyer. Nous adressons notre salut le plus chaleureux à nos frères emprisonnés et persécutés, et nous leur disons : ne perdez pas courage. C'est des prisons et des camps de concentration capitalistes que sortira la plus grande partie des dirigeants de l'Europe et du monde de demain !
Les mots d'ordre de guerre des nazis
Les mots d'ordre de Hitler ne résistent pas en général à l'examen. La lutte pour l'« unification nationale » s'est révélée depuis longtemps être un mensonge, car Hitler a converti l'État national en un État pluri-national, foulant aux pieds la liberté et l'unité d'autres peuples ; la lutte pour l'« espace vital » n'est que le camouflage de l'expansion impérialiste, c'est-à-dire de la politique d'annexion et de pillage ; la justification raciale de cette expansion est un mensonge. Le national-socialisme change ses sympathies raciales et ses antipathies raciales conformément à des considérations stratégiques. Un élément quelque peu plus stable de la propagande fasciste est peut-être l'antisémitisme, auquel Hitler a donné une forme zoologique, découvrant le véritable langage de la « race » et du « sang » dans l'aboiement du chien et les grognements du porc. Ce n'est pas pour rien que Friedrich Engels proclama que l'antisémitisme était « le socialisme des imbéciles » ! Le seul trait du fascisme qui ne soit point imposture est sa volonté de puissance, d'assujettissement, de pillage. Le fascisme est une distillation chimiquement pure de culture impérialiste.
Les gouvernements démocratiques qui, en leur temps, saluèrent en Hitler le champion de la croisade antibolchévique, voient aujourd'hui en lui une espèce d'imprévisible Satan vomi des profondeurs de l'enfer, qui viole la sainteté des traités, les frontières, les règles, et les règlements. Si Hitler n'existait pas, le monde fleurirait comme un jardin. Misérable mensonge ! Cet épileptique allemand, une machine à calculer dans le crâne et un pouvoir illimité dans les mains, ne tombe pas plus du ciel qu'il ne sort de l'enfer. Il n'est rien d'autre que la personnification de toutes les forces destructives de l'impérialisme. De même que Gengis-Khan et Tamerlan apparurent aux peuples pastoraux plus faibles comme des fléaux de Dieu destructeurs, tandis qu'ils ne faisaient qu'exprimer le besoin qu'ont toutes les tribus pastorales de conquérir de plus vastes pâturages et de piller les régions sédentaires, de même Hitler, ébranlant dans leurs fondations les vieux pouvoirs coloniaux, ne fait que donner une expression plus achevée à la volonté de puissance impérialiste. Par Hitler, le capitalisme mondial, poussé au désespoir par sa propre impasse, a commencé à enfoncer une épée effilée dans ses propres flancs.
Les bouchers de la seconde guerre impérialiste ne réussiront pas à transformer Hitler en un bouc émissaire de leurs propres péchés.
C'est à la barre du tribunal du prolétariat que tous les gouvernants actuels répondront. Au banc des accusés, Hitler ne fera qu'occuper la première place parmi les criminels.
La prépondérance allemande
Quel que soit le résultat de la guerre, la prépondérance allemande s'est d'ores et déjà manifestée. Incontestablement, Hitler ne réussit à lancer aucune « nouvelle arme » secrète. Mais la perfection de toutes les diverses armes existantes et la combinaison exactement coordonnée de ces armes sur la base de l'industrie la plus hautement rationalisée donnent au militarisme germanique un poids énorme. La dynamique militaire est étroitement liée aux traits particuliers d'un régime totalitaire : unité de volonté, initiative concentrée, secret de la préparation, soudaineté de l'exécution. En outre, la paix de Versailles a rendu aux Alliés un mauvais service. Après quinze ans de désarmement allemand, Hitler fut forcé de se mettre à créer une armée à partir de rien, grâce à quoi l'armée est délivrée de toute routine et n'est pas obligée de traîner derrière elle une technique et un équipement vétustes. L'entraînement tactique s'inspire de nouvelles idées fondées sur les derniers résultats de la technique. Il est vraisemblable que seuls les États-Unis sont destinés à surpasser la machine de guerre allemande.
La faiblesse de la France et de la Grande-Bretagne était prévisible. Les thèses de la IVe Internationale, rédigées en 1934, disent : « L'effondrement de la Société des nations est indissolublement lié au début de l'effondrement de l'hégémonie française sur le continent européen. » Ce document déclare, plus loin, « que les gouvernements anglais sont de moins en moins capables de mettre leurs plans à exécution », que la bourgeoisie britannique est « alarmée par la désintégration de son empire, le mouvement révolutionnaire dans les Indes, l'instabilité de ses positions en Chine ». La puissance de la IV° Internationale consiste dans le fait que son programme est capable de résister à l'épreuve des grands événements.
L'industrie anglaise et française, grâce au flux assuré des superprofits coloniaux, s'est pendant longtemps laissé distancer aussi bien dans le domaine de la technique que dans celui de l'organisation. De plus, la soi-disant « défense de la démocratie » par les partis socialistes et les syndicats créa une situation politique extrêmement privilégiée pour les bourgeoisies anglaise et française. Les privilèges engendrent toujours la paresse et la stagnation. Si l'Allemagne manifeste aujourd'hui une prépondérance aussi colossale sur la France et l'Angleterre, la part du lion de cette responsabilité en doit retomber sur les défenseurs sociaux-patriotes de la démocratie qui empêchèrent le prolétariat d'arracher opportunément l'Angleterre et la France à l'atrophie grâce à une révolution socialiste faite en temps voulu.
« Le programme de paix »
Pour compenser l'asservissement des peuples, Hitler promet d'établir une « paix germanique » sur l'Europe pour une période de plusieurs siècles. Mirage creux : la paix britannique qui suivit la victoire sur Napoléon ne put durer un siècle — et non pas un millier d'années ! — que parce que la Grande-Bretagne fut le pionnier d'une nouvelle technique et d'un système de production toujours en progrès. Malgré la puissance de son industrie, l'Allemagne actuelle, comme ses ennemis, est le représentant typique d'un système social condamné. La victoire de Hitler ne signifierait pas en réalité la paix, mais le commencement d'une nouvelle série de conflits sanglants à l'échelle mondiale. En renversant l'empire britannique, en réduisant la France à l'état où se trouvent aujourd'hui la Bohême et la Moravie, en prenant appui sur le continent européen et ses colonies, l'Allemagne deviendra indubitablement la première puissance du monde. À ses côtés, l'Italie pourrait au mieux, mais non pour très longtemps, saisir le contrôle du bassin méditerranéen. Mais être la première puissance du monde ne signifie pas être la seule puissance. La lutte pour l'« espace vital » entrerait seulement dans une nouvelle phase.
L'« ordre nouveau » que le Japon se prépare à établir en s'appuyant sur la victoire allemande a comme perspective l'extension de la domination japonaise sur la plus grande partie du continent asiatique. L'Union soviétique se trouverait elle-même encerclée entre une Europe germanisée et une Asie japonisée. Le continent américain entier ainsi que l'Australie, la Nouvelle-Zélande tomberaient sous la direction des États-Unis. Si nous n'oublions pas l'empire italien, à caractère provincial, le monde serait temporairement divisé en cinq « espaces vitaux ». Mais l'impérialisme, par sa nature même, a horreur de tout partage du pouvoir. Pour assurer sa liberté de manœuvre contre l'Amérique, Hitler devrait auparavant régler ses comptes dans le sang avec ses amis d'hier, Staline et Mussolini. Le Japon et les États-Unis ne resteraient pas des observateurs désintéressés dans cette nouvelle lutte. La troisième guerre impérialiste serait menée non par des États nationaux ni par des empires du type ancien, mais par des continents entiers. La victoire de Hitler dans le présent signifierait non pas alors mille ans de « paix germanique », mais un chaos sanglant pour des nombreuses décennies, sinon pour des siècles.
Mais un triomphe des Alliés n'aurait pas non plus pour résultat des suites plus radieuses. Une France victorieuse ne pourrait rétablir sa position comme grande puissance que par le démembrement de l'Allemagne, la restauration des Habsbourg, la balkanisation de l'Europe. La Grande-Bretagne ne pourrait de nouveau jouer un rôle dirigeant dans les affaires européennes qu'en refourbissant son jeu traditionnel consistant à jouer sur les contradictions entre l'Allemagne et la France d'une part, l'Europe et l'Amérique d'autre part. Cela signifierait une édition nouvelle et dix fois pire de la paix de Versailles avec des effets bien plus pernicieux pour l'organisme affaibli de l'Europe. À quoi l'on doit ajouter que la victoire des Alliés sans l'aide américaine est improbable, tandis que d'autre part les États-Unis réclameraient cette fois-ci pour leur assistance un prix beaucoup plus élevé qu'au cours de la dernière guerre. L'Europe avilie et épuisée, objet de la philanthropie d'Herbert Hoover, deviendrait le débiteur failli de son sauveur d'outre-Atlantique.
Finalement, si nous supposons la variante la moins probable, à savoir la conclusion de la paix par des adversaires épuisés conformément à la formule pacifiste « ni vainqueurs, ni vaincus », cette variante signifierait la restauration du chaos international qui existait avant-guerre, mais sur la base de ruines sanglantes, de l'épuisement, de l'amertume. Au bout d'une courte période, tous les vieux antagonismes resurgiraient avec une violence explosive et éclateraient dans de nouvelles convulsions internationales.
La promesse faite par les Alliés de créer cette fois-ci une fédération européenne démocratique est le plus grossier de tous les mensonges pacifistes ; l'État n'est pas une abstraction, mais l'instrument du capitalisme monopoleur. Aussi longtemps que les trusts et les banques n'auront pas été expropriés au profit des peuples, la lutte entre les États est tout aussi inévitable que la lutte entre les trusts eux-mêmes. Une renonciation volontaire, par l'État le plus puissant, de l'avantage que lui confère sa force, est une utopie aussi ridicule qu'un partage volontaire des capitaux entre les trusts. Aussi longtemps que la propriété capitaliste sera préservée, une « fédération démocratique » ne serait rien d'autre qu'une répétition encore pire que la Société des nations et qui en contiendrait tous les vices avec seulement en moins les illusions.
En vain les maîtres impérialistes du destin tentent-ils de faire revivre un programme de salut qui fut complètement discrédité par l'expérience des décennies passées. En vain leurs laquais petits-bourgeois réchauffent-ils les panacées pacifistes, depuis longtemps transformées en leur propre caricature. Les ouvriers avancés n'en seront pas dupes. La paix ne sera pas conclue par les forces qui font maintenant la guerre. Les travailleurs et les soldats imposeront leur propre programme de paix.
Défense de l'URSS
L'alliance de Staline avec Hitler, qui leva le rideau de la guerre mondiale et conduisit directement à l'asservissement du peuple polonais, résulta de la faiblesse de l'URSS et de la panique du Kremlin en face de l'Allemagne. La responsabilité de cette faiblesse ne retombe sur personne d'autre que sur ce même Kremlin, sur sa politique intérieure qui creusa un abîme entre la classe gouvernante et le peuple, sur sa politique extérieure qui sacrifia les intérêts de la révolution mondiale à ceux de la clique stalinienne.
La mainmise sur la Pologne orientale, gage de l'alliance avec Hitler et garantie contre ce même Hitler, s'accompagna de la nationalisation de la propriété semi-féodale et capitaliste en Ukraine occidentale et en Russie blanche occidentale. Sans cette mesure, le Kremlin n'aurait pu incorporer à l'URSS les territoires occupés. La révolution d'Octobre, étranglée et profanée, faisait par-là savoir qu'elle était encore vivante.
En Finlande, le Kremlin ne réussit pas à accomplir un bouleversement social du même ordre. La mobilisation impérialiste de l'opinion publique « pour la défense de la Finlande », la menace d'une intervention directe de l'Angleterre et de la France, l'impatience de Hitler, qui devait s'emparer du Danemark et de la Norvège avant que les troupes françaises et britanniques n'aient fait leur apparition sur le sol scandinave, tous ces facteurs obligèrent le Kremlin à renoncer à soviétiser la Finlande et à se limiter à une mainmise sur les positions stratégiques indispensables.
La population soviétique, c'est incontestable, condamna violemment l'invasion de la Finlande. Toutefois, les ouvriers avancés comprirent que les crimes du Kremlin ne rayaient point de l'ordre du jour la question de l'existence de l'URSS. La défaite de cette dernière au cours de la guerre mondiale signifierait non seulement le renversement de la bureaucratie totalitaire, mais aussi la liquidation des nouvelles formes de propriété, l'effondrement de la première expérience d'économie planifiée et la transformation en une colonie de tout le pays, c'est-à-dire la cession à l'impérialisme de ressources naturelles colossales, qui lui permettraient de survivre jusqu'à la troisième guerre mondiale. Ni les peuples de l'URSS ni la classe ouvrière dans son ensemble ne tiennent à un pareil résultat.
La résistance opposée par la Finlande à l'URSS ne fut pas plus, malgré tout son héroïsme, un acte de défense de l'indépendance nationale que ne le fut ultérieurement la résistance de la Norvège à l'Allemagne. Le gouvernement finlandais lui-même le comprit, quand il préféra capituler devant l'URSS plutôt que de transformer la Finlande en base -militaire de l'Angleterre et de la France. Notre pleine reconnaissance du droit de chaque nation à disposer d'elle-même ne change pas le fait que, au cours de la guerre actuelle, ce droit ne pèse pas beaucoup plus qu'une plume. Nous devons déterminer la ligne fondamentale de notre politique conformément aux facteurs fondamentaux et non pas à des circonstances de dixième ordre. Les thèses de la IV° Internationale disent : « L'idée de la défense nationale, surtout si elle coïncide avec l'idée de la défense de la démocratie, peut être aisément utilisée pour duper les ouvriers de petits pays neutres (la Suisse, dans une certaine mesure la Belgique, les pays scandinaves). Seul un petit-bourgeois obtus comme Robert Grimm, issu d'un village suisse reculé, peut croire sérieusement que la guerre mondiale dans laquelle il sera entraîné peut être un moyen de défendre l'indépendance de la Suisse. » Ces mots prennent aujourd'hui une signification particulière. Ils ne sont aucunement supérieurs aux sociaux-patriotes suisses à la Robert Grimm, ces petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires qui croient qu'il est possible de déterminer la stratégie prolétarienne concernant la défense de l'URSS selon des épisodes tactiques tels que celui d'une invasion de l'Armée rouge en Finlande.
Elle fut extrêmement éloquente dans son unanimité et sa fureur la campagne que lança la bourgeoisie mondiale à l'occasion de la guerre finno-soviétique ; ni la perfidie ni la violence antérieure du Kremlin n'avaient excité l'indignation de la bourgeoisie, car l'histoire tout entière de la politique mondiale est écrite en termes de perfidie et de violence. Leur peur et leur indignation se sont éveillées devant la perspective d'un bouleversement social en Finlande, identique à celui que provoqua l'Armée rouge en Pologne orientale. Ce qui fut en question, ce fut une nouvelle menace pour la propriété capitaliste. La campagne antisoviétique, qui avait en tout point un caractère de classe, révéla encore une fois que l'URSS, en vertu des fondations sociales posées par la révolution d'Octobre et dont dépend en dernière analyse l'existence de la bureaucratie elle-même, demeure encore un État ouvrier qui épouvante la bourgeoisie du monde entier. Les accords épisodiques entre la bourgeoisie et l'URSS ne changent pas le fait que, « prise à l'échelle historique, la contradiction qui existe entre l'impérialisme mondial et l'Union soviétique est infiniment plus profonde que les antagonismes qui opposent les divers impérialistes les uns aux autres » (« La IV° Internationale et la Guerre »).
Nombre de radicaux petits-bourgeois qui, pas plus tard qu'hier, étaient encore prêts à considérer l'Union soviétique comme l'axe des forces « démocratiques » contre le fascisme, ont soudainement découvert, dès lors que leurs propres patries étaient menacées par Hitler, que Moscou — qui ne vient pas à leur aide — poursuit une politique impérialiste et qu'il n'y a aucune différence entre l'URSS et les pays fascistes.
Mensonge ! répondra tout ouvrier conscient. Il y a une différence. La bourgeoisie apprécie cette différence sociale mieux et plus profondément que ces girouettes radicales. Assurément, la nationalisation des moyens de production dans un seul pays, et surtout dans un pays arriéré comme l'URSS, n'assure pas encore la construction du socialisme. Mais elle est capable de renforcer les conditions favorables au socialisme, à savoir le développement planifié des forces productives. Tourner le dos à la nationalisation des moyens de production sous prétexte qu'elle n'assure pas en soi le bien-être des masses, équivaut à condamner à la destruction une fondation de granit sous prétexte qu'il est impossible de vivre sans murs ni toits. L'ouvrier conscient sait qu'une lutte victorieuse pour l'émancipation totale est inconcevable si l'on ne défend pas les conquêtes déjà acquises, si modestes qu'elles puissent être. Il n'en faut que d'autant plus défendre cette colossale conquête qu'est l'économie planifiée contre la restauration des rapports de production capitalistes. Ceux qui ne peuvent défendre les anciennes positions n'en conquerront jamais de nouvelles.
La IVe Internationale ne peut défendre l'URSS que par les méthodes de la lutte de classes révolutionnaire. Apprendre aux ouvriers à comprendre correctement le caractère de classe de l'État, impérialiste, colonial, ouvrier, et les relations mutuelles qui existent entre ces types d'États aussi bien que leurs contradictions internes, rendra les ouvriers capables de tirer des conclusions pratiques correctes pour chaque situation donnée. Tout en menant une lutte inlassable contre l'oligarchie de Moscou, la IVe Internationale rejette catégoriquement toute politique susceptible d'aider l'impérialisme contre l'URSS.
La défense de l'URSS coïncide en principe avec la préparation de la révolution prolétarienne mondiale. Nous rejetons absolument la théorie du socialisme dans un seul pays, ce produit cérébral du stalinisme ignorant et réactionnaire. Seule la révolution mondiale peut sauver l'URSS pour le socialisme. Mais la révolution mondiale entraîne inévitablement l'éviction de l'oligarchie du Kremlin.
Pour le renversement révolutionnaire de la clique bonapartiste stalinienne
Après avoir bassement flatté pendant cinq ans les « démocraties », le Kremlin a révélé son mépris du prolétariat mondial en concluant une alliance avec Hitler et en l'aidant à étrangler le peuple polonais ; il s'est glorifié d'un chauvinisme honteux à la veille de l'invasion de la Finlande et il a étalé une incapacité militaire non moins honteuse au cours de la lutte qui a suivi ; il a promis bruyamment « d'émanciper » le peuple finnois des capitalistes pour capituler ensuite peureusement devant Hitler. Telle a été la performance du régime stalinien aux heures critiques de l'histoire.
Les procès de Moscou avaient déjà montré que l'oligarchie totalitaire était devenue un obstacle absolu au développement du pays. Les exigences — croissantes et complexes — de la vie économique ne peuvent s'accommoder du carcan bureaucratique. La bande de parasites n'est pourtant nullement prête à faire quelque concession que ce soit. Luttant pour maintenir ses positions, elle détruit tout ce qu'il y a de meilleur dans le pays. On ne peut concevoir que le peuple qui a fait trois révolutions en douze ans soit soudainement tombé dans la stupidité. Il est étouffé et désorienté, mais il observe et réfléchit ; la bureaucratie lui rappelle chaque jour son existence par sa domination arbitraire, son oppression, sa rapacité et sa soif sanglante de vengeance. Les ouvriers et les travailleurs kolkhoziens, affamés, chuchotent entre eux avec haine au sujet des caprices prodigues de féroces commissaires. Pour le soixantième anniversaire de Staline, les ouvriers de l'Oural furent forcés de peiner pendant un an et demi sur un portrait gigantesque du « Père des Peuples », haï, fait de pierres précieuses, entreprise digne de Xerxès ou de Cléopâtre. Un régime capable de se laisser aller à de telles abominations ne peut manquer d'exciter la haine des masses.
La politique extérieure correspond à la politique intérieure. Si le gouvernement du Kremlin avait exprimé les intérêts réels de l'État ouvrier, si le Komintern servait la cause de la révolution mondiale, les masses populaires de la toute petite Finlande auraient inévitablement gravité autour de l'URSS et l'invasion de l'Armée rouge n'aurait été aucunement nécessaire ou bien aurait été acceptée du premier coup par le peuple finnois comme un acte révolutionnaire d'émancipation. En réalité, toute la politique antérieure du Kremlin a détourné de l'URSS les ouvriers et les paysans finlandais. Tandis que Hitler a été capable de compter sur l'aide de ceux que l'on appelle la « cinquième colonne » dans les pays neutres qu'il envahissait, Staline n'a trouvé aucune espèce de soutien en Finlande en dépit de la tradition de l'insurrection de 1918 et de la longue 'expérience du Parti communiste finlandais. Dans ces conditions, l'invasion de l'Armée rouge a eu le caractère direct et manifeste d'un acte de violence militaire. La responsabilité de cet acte de violence retombe entièrement et indivisiblement sur l'oligarchie de Moscou.
La guerre est l'épreuve amère d'un régime. En conséquence de la première période de la guerre, la position internationale de l'URSS, en dépit de succès trompe-l’œil, a déjà manifestement empiré. La politique extérieure du Kremlin a écarté de l'URSS de larges couches de la classe ouvrière mondiale et des peuples opprimés. Les bases stratégiques de soutien occupées par Moscou ne représenteront qu'un facteur de troisième ordre dans le conflit des forces mondiales. Dans l'intervalle, l'Allemagne a obtenu la partie la plus importante et la plus industrialisée de la Pologne et acquis une frontière commune avec l'URSS, c'est-à-dire une porte d'entrée vers l'Est. Par la Scandinavie, l'Allemagne domine la mer Baltique, transformant le golfe de Finlande en une sorte de bouteille étroitement bouchée. La Finlande ulcérée tombe sous le contrôle direct de Hitler. A la place d'États neutres faibles, l'URSS se heurte maintenant à une Allemagne puissante de l'autre côté de sa frontière de Leningrad. La faiblesse de l'Armée rouge décapitée par Staline a été démontrée au monde entier. Les tendances nationales centrifuges à l'intérieur de l'URSS se sont intensifiées. Le prestige de la direction du Kremlin est en déclin. L'Allemagne à l'ouest, le Japon à l'est, se sentent maintenant infiniment plus confiants qu'avant l'aventure finlandaise du Kremlin.
Dans son maigre arsenal, Staline n'a pu puiser qu'une seule réponse à l'avertissement menaçant des événements. Il a remplacé Vorochilov par une nullité encore plus vide : Timochenko. Comme toujours, en ces occasions, le but de cette manœuvre est de détourner la colère du peuple et de l'armée des plus criminels des responsables de ses malheurs et de placer à la tête de l'armée un individu sûr parce qu'insignifiant. Le Kremlin s'est encore une fois de plus manifesté comme le repaire central du défaitisme. Ce n'est qu'en détruisant ce repaire qu'on pourra sauvegarder la sécurité de l'URSS.
La préparation du renversement révolutionnaire de la caste gouvernementale de Moscou est l'une des principales tâches de la IV° Internationale. Cette tâche n'est ni simple ni aisée. Elle réclame des sacrifices et de l'héroïsme. Toutefois, l'humanité est entrée dans une époque de grandes convulsions ; ces convulsions porteront à l'oligarchie du Kremlin des coups répétés qui briseront son appareil totalitaire, susciteront la confiance en elles-mêmes des masses ouvrières et par là faciliteront la formation de la section soviétique de la IVe Internationale. Les événements travailleront en notre faveur, si nous sommes capables de les aider.
Les peuples colonisés dans la guerre
En créant des difficultés et des dangers énormes aux centres métropolitains des impérialismes, la guerre crée de vastes possibilités aux peuples opprimés. Le grondement du canon en Europe annonce que l'heure de leur libération est proche.
Si un programme de transformation sociale pacifique est utopique pour les pays capitalistes avancés, à plus forte raison un programme de libération pacifique pour les colonies est-il doublement utopique. D'autre part, les derniers pays arriérés à demi libres ont été asservis sous nos yeux (Éthiopie, Albanie, Chine). La guerre actuelle tout entière est une guerre pour les colonies. Certains en poursuivent la conquête, d'autres prétendent les conserver et refusent de les céder. Mais ni d'un côté ni de l'autre n'existe la moindre intention de les libérer volontairement. Les centres métropolitains en déclin sont forcés de tirer le plus possible de leurs colonies et de leur accorder en retour aussi peu que possible. Seule la lutte révolutionnaire et directe des peuples asservis pourra dégager la voie de leur émancipation.
Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la lutte menée pour l'indépendance nationale, et par conséquent « la défense de la patrie », est différente de celles des pays impérialistes. Aussi, le prolétariat révolutionnaire du monde entier accorde-t-il un soutien inconditionné à la lutte de la Chine ou de l'Inde pour leur indépendance, car cette lutte, « en arrachant les peuples arriérés au système asiatique, au particularisme et aux chaînes étrangères, porte des coups puissants à l'impérialisme » (La IVe Internationale et la Guerre).
En même temps, la IVe Internationale sait et avertit ouvertement à l'avance les nations arriérées que leurs États nationaux retardataires ne peuvent pas compter plus longtemps sur un développement démocratique indépendant. Entourée par un capitalisme
décadent
et
empêtré
dans
les
contradictions
impérialistes, l'indépendance d'un État arriéré ne peut qu'être à demi fictive, et son régime politique, sous l'influence des contradictions de classe internes et de la pression extérieure, tombera obligatoirement dans une dictature dirigée contre le peuple, analogue au régime du Parti du peuple en Turquie ou du Kouo-Min-Tang, il en sera de même pour le régime de Gandhi demain en Inde ; la lutte pour l'indépendance nationale des colonies n'est, au point de vue du prolétariat révolutionnaire, qu'une étape transitoire dans la voie qui entraîne les pays arriérés vers la révolution socialiste internationale.
La IVe Internationale n'élève pas de cloisons étanches entre les pays arriérés et les pays avancés, entre les révolutions démocratiques et socialistes. Elle les combine et les subordonne à la lutte mondiale des opprimés contre les oppresseurs. De même que la seule force révolutionnaire de notre époque est le prolétariat international, de même le seul programme réellement capable de liquider toute oppression sociale et nationale est le programme de la révolution permanente.
La grande leçon de la Chine
La tragique expérience de la Chine constitue une grande leçon pour les peuples opprimés. La révolution chinoise de 1925-1927 avait toute chance de vaincre. Une Chine unifiée et transformée aurait alors constitué une puissante forteresse de liberté en Extrême-Orient. Le destin tout entier de l'Asie et, à un certain degré, du monde entier aurait pu être différent. Mais le Kremlin, manquant de confiance dans les masses chinoises et recherchant l'amitié des généraux, utilisa toute son autorité à subordonner le prolétariat chinois à la bourgeoisie et aida ainsi Tchang Kaï-Chek à écraser la révolution chinoise. Déçue, désunie, affaiblie, la Chine était ouverte à l'invasion japonaise.
Comme tout régime politique condamné, l'oligarchie stalinienne est désormais incapable d'apprendre les leçons de l'histoire. Au début de la guerre sino-japonaise, le Kremlin plaça de nouveau le parti communiste sous la servitude de Tchang Kaï-Chek, écrasant dans l'œuf l'initiative révolutionnaire du prolétariat chinois. Cette guerre maintenant proche de son troisième anniversaire aurait pu depuis longtemps se terminer par une catastrophe réelle pour le Japon, si la Chine l'avait conduite comme une véritable guerre populaire s'appuyant sur une révolution agraire et enflammant la soldatesque japonaise dans le feu de son propre incendie. Mais la bourgeoisie chinoise craint plus ses propres masses armées que ses conquérants japonais. Si Tchang Kaï-Chek, le sinistre bourreau de la révolution chinoise, est contraint par les circonstances de mener la guerre, son programme repose encore comme auparavant sur l'oppression de ses propres travailleurs et les compromis avec les impérialistes.
La guerre en Asie orientale sera de plus en plus reliée avec la guerre mondiale impérialiste. Le peuple chinois ne sera capable d'accéder à l'indépendance que sous la direction d'un prolétariat jeune et prêt à se sacrifier, dont l'indispensable confiance en soi ressuscitera à la faveur de la révolution mondiale renaissante. Ce prolétariat saura tracer une ferme ligne d'orientation. Le cours des événements place à l'ordre du jour le développement de notre section chinoise et sa transformation en un puissant parti révolutionnaire.
Tâches de la révolution dans l'Inde
Au cours des toutes premières semaines de la guerre, les masses indiennes ont exercé une pression croissante, contraignant les dirigeants « nationaux » opportunistes à parler un langage inaccoutumé. Mais malheur au peuple indien s'il place sa confiance en des mots sonores ! Derrière le masque du mot d'ordre de l'indépendance nationale, Gandhi s'est déjà hâté de proclamer son refus de créer des difficultés à la Grande-Bretagne au cours de la sévère crise actuelle. Comme si les opprimés n’avaient jamais été capables, en quelque lieu et en quelque temps que ce soit, de se libérer sans exploiter les difficultés de leurs oppresseurs !
La répugnance « morale » de Gandhi à employer la violence reflète tout simplement la peur de la bourgeoisie indienne devant ses propres masses. Cette bourgeoisie a d'excellentes raisons de présumer que l'impérialisme britannique l'entraînera dans son propre effondrement. De son côté, Londres avertit qu'au premier signe de désobéissance, elle emploiera « toutes les mesures nécessaires », y compris naturellement l'aviation qui fait défaut sur le front occidental. Il y a une division du travail clairement organisée entre la bourgeoisie coloniale et le gouvernement britannique. Gandhi a besoin des menaces de Chamberlain et de Churchill pour paralyser avec plus de chances de succès le mouvement révolutionnaire.
Dans le proche avenir, l'antagonisme entre les masses indiennes et la bourgeoisie promet de devenir d'autant plus aigu que la guerre impérialiste se transformera toujours davantage pour la bourgeoisie indienne en une entreprise commerciale gigantesque. En ouvrant un marché exceptionnellement favorable pour les matières premières, elle peut rapidement promouvoir l'industrie indienne. Si la destruction complète de l'empire britannique rompt le cordon ombilical qui relie le capitalisme indien à la Cité de Londres, la bourgeoisie nationale recherchera rapidement un nouveau patron dans Wall Street. Les intérêts matériels de la bourgeoisie déterminent sa politique avec la même force que les lois de la gravitation.
Aussi longtemps que le mouvement de libération sera contrôlé par la classe exploiteuse, il se trouvera dans l'incapacité de sortir de l'impasse. Le seul moyen qui puisse souder l'Inde entière est la révolution agraire, poursuivie sous la bannière de l'indépendance nationale. Une révolution conduite par le prolétariat sera dirigée non seulement contre la domination britannique, mais aussi contre les princes indiens, les concessions étrangères, les notables de la bourgeoisie nationale et les dirigeants du Congrès national, aussi bien que contre les dirigeants de la Ligue musulmane. C'est une tâche pressante pour la IVe Internationale que de créer en Inde une section stable et puissante.
La politique traîtresse de la collaboration des classes par laquelle le Kremlin aida, au cours des cinq dernières années, les gouvernements capitalistes à se préparer à la guerre fut brusquement liquidée par la bourgeoisie dès qu'elle cessa d'avoir besoin d'un déguisement pacifiste. Mais, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux — non seulement en Chine et en Inde, mais en Amérique latine —, l'imposture des « fronts populaires » continue à paralyser les masses laborieuses, les convertissant en chair à canon pour la bourgeoisie « progressiste » et en créant de cette façon une base politique autochtone pour l'impérialisme.
L'avenir de l'Amérique latine
Le monstrueux accroissement des armements aux États-Unis prépare une solution par la violence des contradictions complexes de l'hémisphère occidental et posera bientôt de but en blanc la' question du destin des pays de l'Amérique latine. L'intermède de la politique de « bon voisinage » touche à sa fin. Roosevelt ou son successeur brandira rapidement le poing de fer hors du gant de velours. Les thèses de la IV° Internationale disent : « L'Amérique du Sud et l'Amérique centrale ne peuvent se libérer de leur retard et de leur servitude qu'en unissant tous leurs États en une puissante fédération. Cette grandiose tâche historique est destinée à être résolue non par une bourgeoisie sud-américaine retardataire, agent complètement prostitué à l'impérialisme étranger, mais par le jeune prolétariat sud-américain, chef désigné des masses opprimées. Aussi le mot d'ordre de la lutte contre la violence, contre les intrigues du capitalisme mondial et contre le travail sanglant des cliques de compradores indigènes est : Les États-Unis soviétiques de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale. » Écrites il y a six ans, ces lignes ont acquis aujourd'hui une actualité particulièrement brûlante.
C'est seulement sous sa propre direction révolutionnaire que le prolétariat des colonies et des semi-colonies pourra sceller une collaboration invincible avec le prolétariat des centres métropolitains et avec la classe ouvrière mondiale dans son ensemble. Seule cette collaboration peut conduire les peuples opprimés vers une émancipation complète et définitive par le renversement de l'impérialisme dans le monde entier. Une victoire du prolétariat international permettra aux pays colonisés de faire l'économie de l'étape longue et pénible du développement du capitalisme en leur ouvrant la possibilité de parvenir au socialisme en intime collaboration avec le prolétariat des pays avancés.
La perspective de la révolution permanente ne signifie en aucun cas que les pays arriérés doivent attendre le signal des pays avancés, ou que les peuples coloniaux doivent patiemment attendre que le prolétariat des centre métropolitains les libère. L'aide vient à qui s'aide soi-même. Les ouvriers doivent développer la lutte révolutionnaire dans chaque pays colonial ou impérialiste, où les conditions favorables se trouvent établies, et par là donner un exemple aux ouvriers des autres pays. Seules l'initiative et l'activité, la résolution et la hardiesse peuvent réellement matérialiser le mot d'ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
La responsabilité dans la guerre des leaders ouvriers traîtres
La victoire de la révolution espagnole aurait pu ouvrir une ère de bouleversement révolutionnaire à travers l'Europe, et ainsi aurait prévenu la guerre mondiale actuelle. Mais cette révolution héroïque qui contenait en elle-même toutes les possibilités de vaincre fut étouffée sous l'étreinte de la IIe et de la IIIe Internationale, avec l'active coopération des anarchistes. Le prolétariat se trouva appauvri d'un autre grand espoir et enrichi des leçons d'une autre monstrueuse trahison.
Le puissant mouvement du prolétariat français en juin 1936 révéla des conditions exceptionnellement favorables pour la conquête révolutionnaire du pouvoir. Une république des soviets française aurait immédiatement acquis l'hégémonie révolutionnaire en Europe, créé des répercussions révolutionnaires dans chaque pays, ébranlé les régimes totalitaires et de cette façon préservé l'humanité de l'actuel carnage impérialiste avec ses innombrables victimes. Mais la politique entièrement vile, couarde et traîtresse de Léon Blum et de Jouhaux, activement soutenue par la section française du Komintern, conduisit à l'effondrement d'un des mouvements les plus prometteurs de la dernière décennie.
L'étranglement de la révolution espagnole et le sabotage de l'offensive prolétarienne en France, ces deux faits tragiques, se dressent au seuil de la guerre actuelle. La bourgeoisie s'est convaincue qu'avec de tels « dirigeants » ouvriers à sa disposition, elle pouvait aller de l'avant dans n'importe quelle voie, même dans celle d'un nouveau massacre des peuples. Les dirigeants de la IIe Internationale ont empêché le prolétariat de renverser la bourgeoisie au moment de l'éclatement de la première guerre impérialiste. Les dirigeants de la IIe et de la IIIe Internationale ont aidé la bourgeoisie à déchaîner la deuxième guerre impérialiste. Qu'elle devienne leur tombeau !
La IIe Internationale
La guerre de 1914-1918 brisa la IIe Internationale d'un seul coup en deux camps séparés par les tranchées. Chaque parti socialiste défendit sa propre patrie. Plusieurs années après la guerre, ces frères ennemis experts en trahisons se réconcilièrent et proclamèrent une amnistie mutuelle.
Aujourd'hui, la situation dans la IIe Internationale a, en apparence, radicalement changé. Toutes ses sections sans exception sont politiquement d'un seul et même côté des lignes militaires, dans le camp des Alliés ; les uns parce qu'ils sont dans des pays démocratiques, les autres parce qu'ils sont des émigrés de pays belligérants ou neutres. La social-démocratie allemande, qui suivit une politique chauvine méprisable sous la bannière des Hohenzollern pendant la première guerre impérialiste, est aujourd'hui un parti « défaitiste » au service de la France et de l'Angleterre. Il serait inexcusable de croire que ces laquais endurcis sont devenus des révolutionnaires. Il y a une explication plus simple. L'Allemagne de Guillaume II offrait aux réformistes des occasions suffisantes en sinécures personnelles dans les parlements, les municipalités, les syndicats et d'autres postes encore. La défense de l'Allemagne était la défense d'une auge bien remplie, dans laquelle la bureaucratie ouvrière enfonçait son groin. « La social-démocratie demeure patriote tant que le régime existant lui assure profits et privilèges », disions-nous dans nos thèses il y a six ans. Les mencheviks et les populistes russes furent patriotes même sous le tsar, quand ils avaient leurs propres fractions à la Douma, leurs propres journaux, leurs propres fonctionnaires syndicaux, et qu'ils espéraient des progrès ultérieurs dans cette voie. Maintenant qu'ils ont perdu tout cela, ils ont adopté une position défaitiste envers l'URSS.
La présente unanimité de la IIe Internationale est donc explicable par le fait que toutes ses sections espèrent que les Alliés préserveront leurs postes et leurs revenus dans la bureaucratie ouvrière des pays démocratiques et restaureront ces postes et ces revenus dans les pays totalitaires. La social-démocratie est incapable d'aller au-delà de ses rêves impuissants de patronage de la bourgeoisie « démocratique ». Ces invalides politiques sont complètement incapables de lutter, même quand leurs propres intérêts sont en jeu.
Ce fait fut révélé aussi clairement que possible en Scandinavie, qui paraissait constituer le sanctuaire le plus sûr de la IIe Internationale et où les trois pays étaient gouvernés depuis de longues années par une social-démocratie modérée, réaliste, réformiste et pacifiste. Le socialisme y était-ce que ces messieurs appelaient la démocratie royale conservatrice, plus l'Église d'État, plus des réformes sociales mesquines rendues possibles pour un temps par la limitation des dépenses militaires. Soutenus par la Société des nations et protégés par la « neutralité », les gouvernements scandinaves comptaient sur des années, tranquilles et pacifiques, de développement. Mais les maîtres impérialistes ne prêtèrent aucune attention à leurs calculs. Ils furent obligés d'esquiver les coups_ du destin. Quand l'URSS envahit la Finlande, les gouvernements se proclamèrent tous trois neutres à l'égard de la Finlande. Quand l'Allemagne envahit le Danemark et la Norvège, la Suède proclama sa neutralité à l'égard des deux victimes de l'agression. Le Danemark s'arrangea pour se déclarer neutre par rapport à lui-même. La Norvège, sur la bouche des canons de son gardien l'Angleterre, fit seule quelques gestes symboliques pour se défendre. Ces héros étaient totalement prêts à vivre aux dépens de la patrie démocratique, mais se sentaient peu enclins à mourir pour elle. La guerre qu'ils ne prévirent pas a, en passant, renversé les espoirs d'une révolution pacifique sous le règne du roi et de Dieu. Le paradis scandinave, dernier refuge des espoirs de la IIe Internationale, se transforma en un tout petit secteur de l'enfer impérialiste général.
Les opportunistes sociaux-démocrates ne connaissent qu'une seule politique, celle de l'adaptation passive. Dans les conditions du capitalisme décadent, il ne leur reste pas d'autre voie que de livrer leurs positions les unes après les autres. Ils ont rongé peu à peu leur programme déjà misérable, ils ont diminué peu à peu leurs revendications, ils y ont même renoncé complètement, ils ont continuellement battu en retraite jusqu'au point où il ne leur restait plus qu'à se réfugier dans un trou à rats. Mais, même de là, l'impitoyable main des impérialistes les arrache par la queue. Telle est la brève histoire de la IIe Internationale. Elle est en train de crever sous les coups de la guerre actuelle pour la seconde fois et, doit-on penser, cette fois-ci pour toujours.
La IIIe Internationale
La politique de la IIIe Internationale dégénérée, mélange d'opportunisme grossier et d'aventurisme effréné, exerce sur la classe ouvrière une influence encore plus démoralisante si possible que la politique de la sœur aînée, la IIe Internationale. Le parti révolutionnaire construit toute sa politique sur la conscience de classe des ouvriers, le Komintern ne se préoccupe que de contaminer et d'empoisonner cette conscience de classe.
Les propagandistes officiels de chacun des camps de belligérants dénoncent parfois tout à fait correctement les crimes du camp opposé. Goebbels dévoile un bon nombre de vérités au sujet des violences britanniques contre l'Inde. La presse anglaise et française a écrit bien des choses pénétrantes au sujet de la politique étrangère de Hitler et de Staline. Cependant, cette propagande unilatérale représente par elle-même le pire poison du chauvinisme. Les demi-vérités sont la plus dangereuse espèce de mensonges.
Toute la propagande actuelle du Kremlin appartient à cette catégorie. Après cinq ans de flatteries, les plus basses et les plus grossières, adressées aux démocraties quand tout le « communisme » se réduisait à une monotone accusation des agresseurs fascistes, le Komintern soudainement découvrit, à l'automne 1939, le criminel impérialisme des démocraties occidentales. Depuis lors, plus un seul mot de condamnation sur la destruction de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, le rapt du Danemark et de la Norvège et les repoussantes bestialités infligées par les bandes hitlériennes aux peuples polonais et juif ! Hitler fut transformé en un végétarien amoureux de la paix, continuellement provoqué par les impérialistes occidentaux. L'alliance franco-anglaise n'était plus rappelée dans la presse du Komintern que comme « le bloc impérialiste contre le peuple allemand ». Goebbels lui-même n'aurait rien cuisiné de mieux ! Le Parti communiste allemand émigré brûlait d'amour pour sa patrie ; et, puisque la patrie allemande n'a point cessé d'être fasciste, il en résulta que le Parti communiste allemand adopta une position sociale-fasciste. Le temps vint enfin où la théorie stalinienne du « social-fascisme » s'incarna dans la réalité.
À première vue, la conduite des sections française et anglaise de l'Internationale communiste paraît être diamétralement opposée. En opposition aux Allemands, elles étaient forcées d'attaquer leurs propres gouvernements. Toutefois, ce défaitisme soudain n'était pas de l'internationalisme, mais une variété défigurée de patriotisme. Ces messieurs considèrent que leur patrie est au Kremlin, dont dépend leur bien-être. De nombreux staliniens français se sont conduits avec un incontestable courage sous les coups de la persécution, mais le contenu politique de ce courage fut souillé par leur idéalisation de la politique rapace du camp ennemi. Que pouvaient en penser les ouvriers français ?
Les internationalistes révolutionnaires ont toujours été dépeints par la réaction comme des agents de l'ennemi extérieur. Le Komintern créa une situation telle à ses sections française et anglaise qu'elle fournit les meilleures raisons d'une telle accusation et par là poussa de force les ouvriers dans le camp patriotique ou bien les condamna à la confusion et à la passivité.
La politique du Kremlin est simple : vendre à Hitler le Komintern en même temps que de l'huile et du manganèse. Mais la servilité de chiens avec laquelle ces gens se prêtent à être vendus témoigne irréfutablement de la corruption interne du Komintern. Il ne reste aux agents du Komintern ni principes, ni honneur, ni conscience ; il ne leur reste qu'une échine souple. Mais les gens à échine souple n'ont jamais encore dirigé de révolution.
L'amitié de Staline avec Hitler ne durera pas toujours, ni même longtemps. Avant que notre manifeste n'atteigne les masses, la politique extérieure du Kremlin peut subir un nouveau tournant. En ce cas, le caractère de la propagande du Komintern changera aussi. Si le Kremlin se rapproche des démocraties, le Komintern déterrera de nouveau de ses entrepôts le Livre brun des crimes nationaux-socialistes. Mais cela ne signifie pas que sa propagande revêtira un caractère révolutionnaire. En changeant d'étiquette elle restera aussi servile qu'auparavant. Une politique révolutionnaire exige avant tout qu'on dise aux masses la vérité. Mais le Komintern ment systématiquement. Nous nous tournons vers les exploités du monde entier et nous leur disons : ne croyez pas les menteurs !
Les sociaux-démocrates et les staliniens dans les colonies
Les partis attachés à des exploiteurs et à des privilèges sont organiquement incapables de mener une lutte honnête en faveur des couches les plus exploitées des travailleurs et des peuples coloniaux. Ainsi, la physionomie de la IIe et de la IIIe Internationale se manifeste-t-elle avec une clarté toute spéciale dans leur attitude à l'égard des colonies.
Agissant comme un procureur en faveur des maîtres esclavagistes, et comme un actionnaire participant au profit de l'esclavage, la IIe Internationale ne possède aucune section dans les colonies, si nous omettons quelques groupes accidentels de fonctionnaires-colons, surtout de francs-maçons français et, en général, quelques carriéristes de « gauche » qui vivent sur la population indigène. Ayant renoncé à temps à la conception antipatriotique de dresser la population coloniale contre la « patrie démocratique », la IIe Internationale a obtenu en sa propre faveur le privilège de fournir à la bourgeoisie des ministres des Colonies, c'est-à-dire des garde-chiourmes d'esclaves (Sidney Webb, Marius Moutet et autres).
Rapidement, la IIIe Internationale, qui commença par un courageux appel révolutionnaire à tous les peuples opprimés, s'est elle-même complètement prostituée en ce qui concerne la question coloniale. Peu d'années avant que Moscou eût trouvé opportun de conclure une alliance avec les démocraties impérialistes, le Komintern mit en avant le mot d'ordre d'émancipation nationale non seulement pour l'Éthiopie et l'Albanie, mais aussi pour l'Autriche. Mais pour les colonies anglaises et françaises, il se borna modestement à souhaiter quelques réformes « raisonnables ». Le Komintern défendit alors les Indiens, non pas contre la Grande-Bretagne, mais contre les attaques possibles du Japon, et Tunis contre les griffes de Mussolini. Maintenant, la situation a brusquement changé.
Complète indépendance pour l'Inde, l'Égypte, l'Algérie ! —Dimitrov n'acceptera pas moins. Les Arabes et les Noirs ont retrouvé leur meilleur ami en Staline, sans compter, bien entendu, Mussolini et Hitler. La section allemande du Komintern, avec l'impudence caractéristique de cette bande de parasites, défend la Pologne et la Tchécoslovaquie contre les complots de l'impérialisme britannique. Ces gens sont capables de tout et prêts à tout : un nouveau changement de l'orientation du Kremlin qui se retournerait vers les démocraties occidentales les amènerait de nouveau à solliciter respectueusement de Londres et de Paris la concession de réformes libérales à leurs colonies.
En contraste avec la IIe Internationale, le Komintern, grâce à sa grande tradition, exerce une influence incontestable dans les colonies, mais sa base sociale a changé en liaison avec son évolution politique. Actuellement, le Komintern repose, dans les pays coloniaux, sur la couche qui constitue la base traditionnelle de la IIe Internationale dans les centres métropolitains. Les miettes qui tombent une à une des surprofits coloniaux ont permis à l'impérialisme de créer une apparence d'aristocratie ouvrière autochtone dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. Insignifiante en comparaison de son modèle des centres métropolitains, elle se détache pourtant de la pauvreté générale et défend tenacement ses privilèges. L'aristocratie et la bureaucratie ouvrière des pays coloniaux et semi-coloniaux, de même que les fonctionnaires d'État, fournissent des recrues particulièrement serviles aux « amis » du Kremlin. L'un des représentants les plus repoussants de ce type en Amérique latine est l'avocat mexicain Lombardo Toledano, que le Kremlin a récompensé de ses services intimes en l'élevant au poste décoratif de président de la Fédération syndicale d'Amérique latine.
En posant sans détour les questions de la lutte de classes, la guerre crée pour ces escamoteurs et ces girouettes une position très difficile, que de véritables bolcheviks doivent utiliser pour balayer à tout jamais le Komintern hors des pays coloniaux.
Centrisme et anarchisme
En éprouvant tout ce qui existe et en rejetant tout ce qui est pourri, la guerre représente un danger mortel pour les Internationales survivantes. Une partie considérable de la bureaucratie du Komintern, surtout au cas d'un revirement de la part de l'Union soviétique, se tournera infailliblement vers sa propre patrie impérialiste. Les ouvriers, au contraire, se dirigeront toujours plus à gauche. Dans de telles conditions, des scissions et des ruptures sont inévitables. Nombre de symptômes manifestent aussi la possibilité d'une rupture de l'aile « gauche » de la IIe Internationale. Des groupes centristes d'origine différente émergeront, rompront, créeront de nouveaux « fronts », « camps », etc. Pourtant, notre époque découvrira que le centrisme est une position intenable. Le rôle pathétique et tragique joué dans la révolution espagnole par le Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM), la plus sérieuse et la plus honnête des organisations centristes, restera toujours comme un terrible avertissement dans la mémoire du prolétariat avancé.
Mais l'histoire aime les répétitions. On ne peut exclure la possibilité de nouvelles tentatives pour construire une nouvelle organisation internationale sur le modèle de l'Internationale deux et demi ou, cette fois-ci, l'Internationale trois un quart. De telles initiatives ne doivent attirer l'attention que dans la mesure où elles reflètent des processus beaucoup plus profonds, qui se produisent dans les masses ouvrières. Mais on peut affirmer à l'avance avec certitude que les « fronts », « camps » et « Internationales » centristes, manquant de tout fondement théorique, de toute tradition révolutionnaire et de tout programme achevé, n'auront qu'un caractère éphémère. Nous les aiderons par une critique sans merci de leur indécision et de leur pusillanimité.
Cette esquisse de la banqueroute des vieilles organisations ouvrières serait incomplète si nous ne mentionnions pas l'anarchisme. Son déclin constitue le phénomène le plus incontestable de notre époque. Même avant la première guerre impérialiste, les anarcho-syndicalistes français trouvèrent moyen de devenir les pires opportunistes et les domestiques de la bourgeoisie. Au cours de la dernière guerre, la plupart des dirigeants anarchistes internationaux devinrent patriotes. Dans l'ardeur de la guerre civile, les anarchistes espagnols prirent des postes dans les ministères bourgeois. Les marchands de phrases anarchistes nient l'État aussi longtemps qu'il n'a pas besoin d'eux. Mais, à l'heure du danger, ils deviennent, tout comme les sociaux-démocrates, des agents de la classe capitaliste.
Les anarchistes entrèrent dans la guerre actuelle sans un programme, sans une seule idée, sous une bannière souillée par leur trahison du prolétariat espagnol. Aujourd'hui, ils sont incapables de rien présenter aux ouvriers qu'une démoralisation patriotique assaisonnée de lamentations humanitaires. En cherchant à nous rapprocher des ouvriers anarchistes qui sont réellement prêts à combattre pour les intérêts de leur classe, nous leur demanderons en même temps de rompre complètement avec ces dirigeants qui, dans la guerre comme dans la révolution, servent de garçons de courses à la bourgeoisie.
Les syndicats ouvriers et la guerre
Tandis que les magnats du capitalisme monopoleur dominent les organes officiels du pouvoir d'État et les contrôlent par les sommets, les dirigeants opportunistes des syndicats se tiennent sur le marchepied du pouvoir d'État en lui créant un soutien parmi les masses ouvrières. Il leur est impossible de perpétuer cette sale besogne aussi longtemps que la démocratie ouvrière est maintenue à l'intérieur des syndicats. Aussi le régime intérieur dans les syndicats, suivant le modèle du régime des États bourgeois, est-il devenu de plus en plus autoritaire. En temps de guerre, la bureaucratie syndicale devient définitivement la police militaire de l'état-major général de l'armée au sein de la classe ouvrière.
Mais aucun zèle ne la sauvera. La guerre n'apporte que mort et destruction aux syndicats réformistes actuels. Les plus jeunes syndiqués se trouvent mobilisés pour le massacre. Ils sont remplacés par des gosses, des femmes et des vieux, c'est-à-dire par les couches les moins capables de résister. Tous les pays sortiront de la guerre dans un tel état de ruine que le niveau de vie des ouvriers se verra rejeté à une centaine d'années en arrière. Les syndicats réformistes ne sont possibles que sous le régime de la démocratie bourgeoise. Mais la première institution promise à la défaite au cours de la guerre sera la démocratie complètement pourrie. Dans sa ruine définitive, elle entraînera avec elle toutes les organisations ouvrières qui lui servaient de soutien. Il n'y aura plus de place pour les syndicats réformistes. La réaction capitaliste les détruira sans pitié. Il est nécessaire d'avertir tout de suite les ouvriers de cette perspective et d'une voix assez haute pour que chacun puisse l'entendre.
Une nouvelle époque exige des méthodes nouvelles. De nouvelles méthodes exigent des dirigeants nouveaux. Il n'est possible de sauver les syndicats que par une seule voie : en les transformant en organisations de combat qui se donneront pour but la victoire sur l'anarchie capitaliste et le banditisme impérialiste. Les syndicats joueront un rôle éminent dans la construction de l'économie socialiste, mais à la condition préliminaire que soit renversée la classe capitaliste et nationalisés les moyens de production. Les syndicats n'éviteront d'être enterrés sous les ruines de la guerre que s'ils s'engagent dans la voie de la révolution socialiste.
La IVe Internationale
L'avant-garde prolétarienne est l'ennemie irréconciliable de la guerre impérialiste. Mais elle ne craint pas cette guerre. Elle accepte le combat sur l'arène choisie par la classe ennemie. Elle entre dans l'arène avec sa bannière déployée.
La IVe Internationale est la seule organisation qui ait prédit correctement le cours général des événements mondiaux, qui ait prévu l'inévitabilité d'une nouvelle catastrophe impérialiste, dénoncé les impostures pacifistes des démocrates bourgeois et des aventuriers petits-bourgeois de l'école stalinienne ; la seule qui ait combattu la politique de collaboration des classes menée sous le nom de « fronts populaires », mis au pilori le rôle traître du Komintern, des anarchistes en Espagne, critiqué irréconciliablement les illusions centristes du POUM, continué sans cesse à endurcir ses cadres dans l'esprit de la lutte de classes révolutionnaire. Notre politique en temps de guerre ne fait que continuer, en la renforçant, notre politique du temps de paix.
La IV° Internationale édifie son programme sur les fondements de granit de la théorie marxiste. Elle rejette l'éclectisme méprisable qui domine actuellement dans les rangs de la bureaucratie ouvrière officielle des divers camps et qui, le plus souvent, sert de masque à leur capitulation devant la démocratie bourgeoise. Notre programme se trouve formulé en une série de documents accessibles à tout un chacun. On en peut résumer l'esprit en deux mots : dictature prolétarienne.
Notre programme est fondé sur le bolchévisme
La IVe Internationale se maintient complètement et de tout cœur sur les fondements de la tradition révolutionnaire du bolchévisme et de ses méthodes organisationnelles. Laissons les radicaux petits-bourgeois glapir contre le centralisme. Un ouvrier qui a participé ne serait-ce qu'une seule fois à une grève sait qu'aucune lutte n'est possible sans discipline et sans une direction ferme. Notre époque tout entière est pénétrée par l'esprit du centralisme. Le capitalisme monopoleur a porté la centralisation économique à ses ultimes limites. Le centralisme de l'État sur le modèle fasciste a pris un caractère totalitaire. Les démocraties tentent toujours davantage d'égaler ce modèle. La bureaucratie syndicale défend sans merci sa puissante machine. Les IIe et IIIe Internationales ont impudemment utilisé l'appareil d'État dans leur lutte contre la révolution. Dans ces conditions, la garantie élémentaire du succès exige d'opposer le centralisme révolutionnaire au centralisme de la réaction. Il est indispensable de posséder une organisation de l'avant-garde prolétarienne soudée par une discipline de fer, une sélection authentique de révolutionnaires bien trempés, prêts à se sacrifier et inspirés par une invincible volonté de vaincre. Préparer l'offensive soigneusement et assidûment, et quand sonne l'heure décisive, lancer toutes les forces de la classe sur le champ de bataille, sans hésitation, seul est capable de l'apprendre aux ouvriers un parti centralisé qui n'hésite pas lui-même.
De frivoles sceptiques aiment à monter en épingle la dégénérescence du centralisme bolchevik en bureaucratisme. Comme si le cours de l'histoire tout entier dépendait de la structure d'un parti ! En fait, c'est le destin du parti qui dépend du cours de la lutte de classes. Mais, en tout cas, le parti bolchevik fut le seul parti qui prouva dans l'action qu'il était capable d'accomplir la révolution prolétarienne. C'est précisément d'un tel parti qu'a besoin aujourd'hui le prolétariat international. Si le régime bourgeois sort impunément de la guerre, chaque parti révolutionnaire subira une dégénérescence. Si la révolution l'emporte, les conditions qui engendrent la dégénérescence disparaîtront.
Dans des conditions de réaction triomphante, de déception et de fatigue des masses, dans une atmosphère politique empoisonnée par la décomposition pernicieuse des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, au milieu des difficultés et obstacles amoncelés, le développement de la IV° Internationale avancera nécessairement avec lenteur. Des tentatives isolées et, à première vue, plus amples et plus prometteuses pour unifier l'aile gauche ont été entreprises plus d'une fois par les centristes qui dédaignaient nos efforts. Toutes ces tentatives prétentieuses furent pourtant réduites en poussière avant même que les masses aient eu la chance d'en retenir les noms. Seule la IVe Internationale continue avec obstination, avec persistance et avec un succès croissant, à lutter contre le courant.
Nous avons résisté à l'épreuve !
Ce qui caractérise une organisation véritablement révolutionnaire, c'est avant tout le sérieux avec lequel elle réalise et met à l'épreuve sa ligne politique à chaque nouveau tournant des événements. Le centralisme est fécondé par la démocratie. Dans le feu de la guerre, nos sections discutent passionnément toutes les questions de la politique prolétarienne, elles éprouvent les méthodes et se débarrassent en passant de ces éléments instables qui ne nous ont rejoints que par suite de leur opposition à la IIe et à la IIIe Internationale. Se séparer de compagnons de route sur qui l'on ne peut compter constitue d'inévitables faux frais dans la formation d'un authentique parti révolutionnaire.
L'écrasante majorité de nos camarades des différents pays ont résisté à la première épreuve de la guerre. Ce fait est d'une inestimable signification pour l'avenir de la IV° Internationale. Chaque membre de la base de notre organisation a non seulement le droit mais le devoir de se considérer désormais comme un officier de l'armée révolutionnaire qui sera créée dans le feu même des événements. L'irruption des masses dans l'arène révolutionnaire révélera soudainement l'insignifiance des programmes opportunistes, pacifistes et centristes. Un seul révolutionnaire réel dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, sur un navire de guerre, vaut infiniment plus qu'une centaine de pseudo-révolutionnaires petits-bourgeois mijotant dans leur jus.
Les politiciens de la grande bourgeoisie sont de loin mieux à même d'apprécier le rôle de la IVe Internationale que nos pédants petits-bourgeois. A la veille de la rupture des relations diplomatiques, l'ambassadeur de France, Coulondre, et Hitler, cherchant au cours de leur dernier entretien à s'effrayer l'un l'autre à la vue des conséquences de la guerre, s'accordèrent parfaitement à reconnaître que le « seul vainqueur réel » serait la IV° Internationale. Au moment où les hostilités s'engageaient en Pologne, la grande presse en France, au Danemark et dans d'autres pays, reproduisit des dépêches affirmant que dans des quartiers ouvriers de Berlin, des affiches étaient apposées sur les murs : « A bas Staline ! Vive Trotsky ! » Cela signifiait : « À bas la IIIe Internationale ! Vive la IV° Internationale ! » Quand une manifestation fut organisée par les ouvriers et les étudiants les plus résolus de Prague à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance nationale, le « protecteur » nazi, le baron von Neurath, publia une déclaration officielle rendant responsables de cette manifestation les « trotskystes » tchèques. La correspondance de Prague qui paraît dans le journal édité par Bénès, l'ex-président de la République tchécoslovaque, confirme le fait que les ouvriers tchèques deviennent « trotskystes ». Jusqu'à présent, tous ces faits ne sont que des symptômes. Mais ils indiquent clairement le sens de l'évolution. Les nouvelles générations d'ouvriers que la guerre poussera dans la voie de la révolution se rangeront sous notre drapeau.
La révolution prolétarienne
Les conditions fondamentales pour la victoire d'une révolution prolétarienne ont été établies par l'expérience historique et éclairées par la théorie :
1. l'impasse bourgeoise et la confusion conséquente de la classe dominante ;
2. le mécontentement aigu et les efforts pour un changement décisif dans les rangs
de la petite bourgeoisie, sans le soutien de laquelle la grande bourgeoisie ne peut
pas se maintenir ;
3. la conscience d'une situation intolérable et la préparation à Faction révolu-
tionnaire dans les rangs du prolétariat ;
4. un programme clair et une direction ferme de l'avant-garde prolétarienne ;
telles sont les quatre conditions nécessaires à la victoire d'une révolution
prolétarienne.
La principale raison de la défaite de nombreuses révolutions a sa racine dans le fait que ces conditions atteignent rarement le degré de maturité nécessaire au même moment. Au cours de l'histoire, la guerre fut souvent la mère de la révolution, précisément parce qu'elle ébranle les régimes surannés, affaiblit les classes gouvernantes et hâte la croissance de l'indignation révolutionnaire parmi les classes opprimées.
Déjà, la désorientation de la bourgeoisie, les alarmes et le mécontentement des masses populaires sont intenses, non seulement dans les pays belligérants, mais aussi chez les neutres ; ces phénomènes s'intensifieront avec chaque mois de guerre. Au cours des vingt dernières années, il est vrai, le prolétariat a subi défaite sur défaite, chacune plus grave que la précédente ; il fut déçu par ses vieux partis, et affronta la guerre, sans conteste, déprimé. On ne surestimera pourtant pas la stabilité et les possibilités de durée de telles humeurs. Les événements les créèrent, les événements les dissiperont.
La guerre comme la révolution est faite d'abord et avant tout par la génération la plus jeune. Des millions de jeunes, incapables de trouver accès à l'usine, commencèrent leur vie comme chômeurs et, de ce fait, restèrent en marge de la vie politique. Aujourd'hui, ils y trouvent leur place, ou bien la trouveront demain : l'État les organise en régiments et par là même leur fournit un excellent terrain d'unification révolutionnaire ; sans aucun doute, la guerre secouera également l'apathie des générations plus âgées.
Le problème de la direction
Il reste à examiner la question de la direction. La révolution ne sera-t-elle pas trahie, cette fois encore, parce qu'il existe deux Internationales au service de l'impérialisme, tandis que les éléments véritablement révolutionnaires constituent une toute petite minorité ? En d'autres termes, réussirons-nous à former à temps un parti capable de diriger la révolution prolétarienne ? Pour répondre correctement à cette question, il est nécessaire de la poser correctement. Naturellement, tel ou tel soulèvement peut se terminer et certainement se terminera par une défaite en raison du manque de maturité de la direction révolutionnaire. Mais il n'est pas question d'un simple soulèvement. Il est question d'une époque révolutionnaire tout entière.
Le monde capitaliste n'a plus d'issue, à moins qu'on ne considère comme telle l'agonie prolongée avant la mort. Il est nécessaire de se préparer à de longues années, sinon à des décennies, de guerre, de soulèvements, de brefs intervalles de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements. Un jeune parti révolutionnaire doit prendre pour base une telle perspective. L'histoire lui fournira assez d'occasions et de possibilités de s'éprouver, d'accumuler des expériences et de mûrir. Plus vite les rangs de l'avant-garde s'uniront, plus l'époque des convulsions sanglantes se raccourcira, moins notre planète subira de destructions. Mais le grand problème historique ne sera pas résolu, en tout cas, avant qu'un parti révolutionnaire ne se soit mis à la tête du prolétariat. La question des rythmes et des intervalles de temps est d'une énorme importance. Mais elle ne change ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. La conclusion est simple : il est nécessaire d'accomplir avec une énergie décuplée la tâche d'éducation et d'organisation de l'avant-garde prolétarienne. C'est précisément en quoi réside la tâche de la IV° Internationale.
Ceux-là commettent la plus grave erreur qui, en cherchant à justifier des conclusions pessimistes, se réfèrent simplement aux tristes conséquences de la dernière guerre. D'abord, la dernière guerre a engendré la révolution d'Octobre, sur les leçons de laquelle le mouvement ouvrier du monde entier vit aujourd'hui. Ensuite, les conditions de la guerre actuelle diffèrent profondément de celles de 1914. La position économique des États impérialistes, y compris les États-Unis, est infiniment pire aujourd'hui, et le pouvoir destructeur de la guerre infiniment plus grand que ce ne fut le cas un quart de siècle auparavant. Il y a donc là une raison suffisante de s'attendre, cette fois-ci, à une évolution beaucoup plus rapide et à une réaction beaucoup plus décisive de la part des ouvriers et de l'armée.
L'expérience de la première guerre n'est pas sans avoir profondément affecté les masses. La IIe Internationale a tiré sa principale force des illusions démocratiques et pacifistes encore presque intactes des masses. Les ouvriers espéraient sérieusement que la guerre de 1914 serait la dernière guerre. Les soldats faisaient le sacrifice de leur vie pour épargner un nouveau massacre à leurs enfants. C'est seulement grâce à cet espoir que les hommes ont pu résister à la guerre plus de quatre ans. Aujourd'hui, plus rien ne subsiste des illusions démocratiques et pacifistes. Les peuples subissent la guerre actuelle sans croire plus longtemps en elle, sans en attendre rien d'autre que de nouvelles chaînes. Cela s'applique aussi aux États totalitaires. La génération plus ancienne des ouvriers qui a porté le fardeau de la première guerre impérialiste et qui n'a pas oublié ces leçons, est loin d'avoir été éliminée de l'arène. La génération suivante qui a fait ses classes pendant la dernière guerre entend encore résonner dans ses oreilles les faux mots d'ordre du patriotisme et du pacifisme. L'inestimable expérience politique de ces couches, actuellement écrasées par le poids de la machine de guerre révélera sa pleine force au moment où la guerre contraindra les masses exploitées à se dresser ouvertement contre leur gouvernement.
Socialisme ou esclavage
Nos thèses (« La IV° Internationale et la Guerre », 1934) disent : « La dénonciation de la nature entièrement réactionnaire, décadente et meurtrière du capitalisme moderne, l'effondrement de la démocratie, du réformisme et du pacifisme, le besoin pressant et brûlant qu'a le prolétariat de trouver une voie de salut hors d'une ruine inévitable, placent avec une force nouvelle la révolution mondiale à l'ordre du jour. »
Aujourd'hui, il n'est plus question, comme ce fut le cas au cours du XIXe siècle, d'assurer simplement un développement plus rapide et plus sain de la vie économique ; il s'agit aujourd'hui de la question de sauver l'humanité du suicide. C'est précisément l'acuité du problème historique qui fait se dérober complètement le sol sous les pieds des partis opportunistes. Au contraire, le parti de la révolution trouve une source de puissance inépuisable dans la conscience du fait qu'il exprime une inexorable nécessité historique.
D'ailleurs, il n'est pas permis de mettre sur le même plan l'avant-garde révolutionnaire actuelle et les internationalistes isolés qui élevèrent la voix au début de la dernière guerre. Seul le Parti bolchevik russe représentait alors une force révolutionnaire. Mais même lui, dans son écrasante majorité et à l'exception d'un petit groupe émigré autour de Lénine, ne réussit pas à se dégager de ses œillères nationales et à s'élever à la perspective de la révolution mondiale.
La IVe Internationale, numériquement et surtout grâce à sa préparation, occupe une place infiniment plus avantageuse que ses prédécesseurs au début de la dernière guerre. La IV° Internationale est l'héritière directe du bolchevisme dans tout son épanouissement. La IV° Internationale assimile la tradition de la révolution d'Octobre et a transformé en théorie les expériences de la période historique la plus riche, c'est-à-dire celle qui s'est écoulée entre les deux guerres impérialistes. Elle a foi en elle-même et dans son avenir.
La guerre, rappelons-le encore une fois, accélère énormément le développement politique. Ces grandes tâches qui, hier encore, paraissaient éloignées de plusieurs années, voire de dizaines d'années, peuvent apparaître directement devant nous d'ici deux ou trois ans et même plus tôt. Les programmes qui sont fondés sur les conditions ordinaires du temps de paix resteront suspendus entre ciel et terre. D'autre part, le programme de revendications transitoires de la IV° Internationale, qui paraissait si « irréel » aux politiciens à courte vue, manifestera sa pleine signification au cours du processus de mobilisation des masses pour la conquête du pouvoir de l'État.
Au début de la nouvelle révolution, les opportunistes tenteront une fois encore, tout comme ils le firent il y a vingt-cinq ans, de pénétrer les ouvriers de l'idée qu'il est impossible de construire le socialisme sur des ruines et sur des dévastations. Comme si le prolétariat était libre de choisir ! On construit nécessairement sur les fondements que fournit l'histoire. La révolution russe a montré que le pouvoir ouvrier peut relever même un pays très arriéré en le tirant de la plus profonde pauvreté. Plus grands encore sont les miracles ouverts au prolétariat des pays avancés. La guerre détruit des édifices, des voies ferrées, des usines ; des mines, mais elle ne peut détruire la technique, la science, les qualités professionnelles. Après avoir créé son propre État, correctement organisé ses propres rangs, ramené au travail les techniciens hérités du régime bourgeois, et organisé la production conformément à un plan unifié, le prolétariat non seulement restaurera en peu d'années tout ce que la guerre a détruit, mais aussi créera les conditions du plus grand épanouissement de la culture sur le fondement de la solidarité.
Que faire ?
Ce manifeste est adopté par la conférence extraordinaire de la IV° Internationale au moment où, après avoir submergé la Hollande et la Belgique et écrasé la résistance initiale des troupes alliées, les armées allemandes sont en train de rouler comme une marée de feu vers Paris et la Manche. À Berlin, on se hâte déjà de célébrer la victoire. Dans le camp des Alliés, l'alarme tourne à la panique. Nous n'avons ni la possibilité ni le besoin de nous engager dans des spéculations stratégiques relatives aux prochaines étapes de la guerre. En tout cas, la prodigieuse supériorité de Hitler a actuellement marqué de son sceau la physionomie politique du monde entier.
« Mais la classe ouvrière n'est-elle pas, dans les conditions actuelles, obligée d'aider les démocraties dans leur lutte contre le fascisme allemand ? » C'est ainsi que la question est posée par de larges cercles petits-bourgeois, pour qui le prolétariat ne demeure toujours qu'un instrument auxiliaire de telle ou telle fraction de la bourgeoisie. Nous rejetons cette politique avec indignation. Il existe naturellement une différence entre les régimes politiques dans la société bourgeoise tout comme il y a une différence de confort entre les divers wagons d'un train. Mais quand l'ensemble du train se voit précipité dans un abîme, la distinction entre une démocratie décadente et un fascisme meurtrier disparaît en face de l'effondrement du système capitaliste tout entier.
Par ses victoires et ses bestialités, Hitler provoque naturellement la haine aiguë des ouvriers à travers le monde. Mais, entre cette haine légitime des ouvriers et l'aide apportée à leurs ennemis plus faibles mais non moins réactionnaires, il y a un abîme infranchissable. La victoire des impérialismes de Grande-Bretagne et de France ne serait pas moins effroyable pour les destins ultimes de l'humanité que celle de Hitler ou de Mussolini. La démocratie bourgeoise ne peut être sauvée. En aidant leur bourgeoisie contre le fascisme étranger, les ouvriers ne feraient qu'accélérer la victoire du fascisme dans leur propre pays. La tâche que pose l'histoire n'est pas de soutenir une partie du système capitaliste contre l'autre, mais d'en finir avec le système dans son ensemble.
Les ouvriers doivent apprendre les arts militaires
La militarisation des masses s'intensifie chaque jour davantage. Nous rejetons la grotesque prétention de supprimer la militarisation par de creuses protestations pacifistes. Toutes les grandes questions seront décidées dans un prochain avenir les armes à la main. Les ouvriers ne craindront pas les armes : au contraire, ils apprendront à s'en servir. Les révolutionnaires ne se séparent pas plus du peuple pendant la guerre que pendant la paix. Un bolchevik s'efforce de devenir non seulement le meilleur syndiqué mais aussi le meilleur soldat.
Nous ne souhaitons pas que la bourgeoisie pousse sur les champs de bataille, à la dernière heure, des soldats qui n'ont pas été entraînés ou l'ont été à demi. Nous exigeons que l'État procure immédiatement aux ouvriers et aux chômeurs la possibilité d'apprendre à s'exercer au maniement du fusil, de la grenade, de la mitrailleuse, du canon, de l'avion, du sous-marin et autres instruments de guerre. Des écoles militaires spéciales sont nécessaires, qui fonctionneraient en liaison avec les syndicats, de sorte que les ouvriers puissent devenir des spécialistes qualifiés de l'art militaire, capables d'assumer des postes de commandement.
Cette guerre n'est pas notre guerre !
Dans le même temps, n'oublions pas un seul instant que cette guerre n'est pas notre guerre. En opposition à la IIe et à la IIIe Internationale, la IVe Internationale édifie sa politique non pas sur la fortune des armes des États capitalistes, mais sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, une guerre des ouvriers contre les capitalistes, sur le renversement des classes dominantes de tous les pays, sur la révolution socialiste mondiale. Les défaites sur le front, la destruction des capitaux nationaux, les occupations de territoires, la ruine des États individuels ne représentent de ce point de vue que des épisodes tragiques dans la voie qui mène à la reconstruction de la société moderne.
Indépendamment du cours de la guerre, nous remplissons notre tâche fondamentale ; nous expliquons aux ouvriers l'opposition irréconciliable de leurs intérêts et des intérêts du capitalisme assoiffé de sang ; nous mobilisons les exploités contre l'impérialisme ; nous propageons l'unité des ouvriers de tous les pays belligérants et neutres ; nous appelons à la fraternisation des ouvriers et des soldats dans chaque pays ainsi qu'à la fraternisation des soldats avec les soldats du côté opposé du front ; nous mobilisons les femmes et les jeunes contre la guerre ; nous poursuivons une préparation constante, persistante, infatigable de la révolution dans les usines, dans les manufactures, dans les villages, dans les casernes, au front et dans la flotte.
Tel est notre programme. Prolétaires du monde, il n'y a pas d'autre voie que celle de l'union sous le drapeau de la IVe Internationale !