Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Manifeste : Solidarité internationale avec le prolétariat allemand

décembre 1945 · Textes publiés à la fin de la guerre par le Comité exécutif européen (décembre 1945) · 1 903 mots

In English: International Solidarity with the German Proletariat — texte anglais publié à l’époque.

Le fascisme hitlérien est renversé par la force des armes, et l'humanité tout entière aimerait pouvoir se sentir soulagée. Enfin, après douze années de féroce oppression et cinq terribles années de guerre remplies de sang et de larmes, ce sont, avant tout, les travailleurs allemands qui aimeraient pouvoir respirer librement et espérer en un avenir meilleur.

Mais nous ne sommes pas sur cette voie. Les mensonges de la propagande de Goebbels, prétendant que Hitler et le peuple allemand tout entier forment un tout indivisible, servent aujourd'hui de prétexte au traitement appliqué à ce peuple par les « alliés » victorieux. Vansittard en Angleterre, Morgenthau en Amérique, Ehrenburg en Russie déclarent tous avec autant de haine que le peuple allemand tout entier est coupable des crimes de Hitler. Morcellement du pays, annexion de grandes contrées, « retour à la terre » par la force, pillage des machines dans les usines, réquisitions de toutes sortes, contributions militaires, déportations de millions d'hommes chassés de leur pays, la famine par le blocus, des milliards de réparations — voilà la « paix » offerte à ce peuple allemand déclaré coupable dans son ensemble.

Ouvriers et paysans allemands, dans cette situation, nous, communistes internationalistes, vous soutenons avec toute la force de notre conviction et de notre solidarité de classe internationale. Sachez que nous ne sommes pas des sociaux-démocrates qui, par lâche opportunisme, soutiennent la déclaration de culpabilité et agissent en tant qu'agents des impérialismes anglo-américain ou français dans l'ouest de l'Allemagne. Sachez que nous ne sommes pas non plus des communistes staliniens qui, sur ordre de la Russie, déclarent, avec peut-être plus de force encore, que tout le peuple allemand est coupable et qui saluent l'annexion réalisée à l'Est par Staline, ce même Staline qui, naguère, refusait que l'armée soviétique foule un pouce de terre étrangère. Nous sommes des communistes fidèles à Lénine et à la Révolution russe d'Octobre, éternellement victorieuse. Nous défendons ses principes, lorsque nous prenons position contre toute exploitation impérialiste et contre toute violation, d'où qu'elles viennent.

Aujourd'hui, c'est toi, prolétariat allemand, prolétariat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg, qui en premier lieu as besoin de la solidarité des prolétaires des autres pays. Nous, communistes internationalistes, voulons témoigner pour toi, prolétariat allemand, qui, dans des centaines de luttes, as montré ta force et ta conscience de classe, qui as saigné de mille blessures, qui as perdu les meilleurs des tiens par dizaines de milliers dans les camps de concentration. Nous le faisons, bien que nous sachions parfaitement qu'à cause de cela nous sommes calomniés et traités d'« hitléro-trotskystes » par la meute des journalistes et des bureaucrates corrompus. Qu'ils calomnient ! La solidarité demeure la solidarité. Et la vérité reste malgré tout la vérité.

Or la vérité nous oblige à déclarer devant le prolétariat mondial que le fascisme hitlérien n'était pas l'expression de tout le peuple allemand, mais qu'au contraire il représentait une dictature forcenée du capitalisme monopoliste allemand contre les travailleurs allemands. Hitler a d'abord déclenché la guerre contre le prolétariat allemand avant de commencer la guerre mondiale. La destruction des organisations ouvrières allemandes, l'extermination des militants responsables allemands furent pour Hitler la condition indispensable pour monter sa machine de guerre sans entraves et pour accomplir ses crimes de guerre. Tant que Hitler n'agissait qu'en bourreau du prolétariat allemand, il était acclamé par les capitalistes de l'étranger. Ce furent eux qui l'encouragèrent et qui signèrent des contrats avec lui. Le capitalisme international ne s'avisa de souligner la culpabilité du fascisme hitlérien que plus tard, lorsqu'il s'agit de soutirer des milliards de réparations au peuple allemand, en proclamant la culpabilité de l'ensemble de ce peuple.

La vérité oblige, d'autre part, à affirmer que la Deuxième Guerre mondiale fut une tentative de Hitler pour extorquer, au nom du capitalisme monopoliste allemand, une nouvelle répartition des marchés et sphères d'intérêt dans le monde. S'il est vrai que Hitler, en tant que représentant de l'impérialisme allemand apparu tardivement sur le marché mondial, fut bien l'agresseur, les autres impérialistes ne peuvent pas par là même être simplement caractérisés comme des démocrates pacifiques, car ils n'ont défendu qu'un pillage impérialiste accompli plus tôt dans le monde. Ils sont d'autant moins innocents qu'à peine leur concurrent impérialiste Hitler battu militairement, ils règlent déjà entre eux leurs nouveaux différends impérialistes, organisent de nouveaux blocus et créent de nouvelles menaces de guerre. Et c'est surtout sur le dos du prolétariat allemand que ces contradictions impérialistes sont actuellement débattues.

Nous, communistes

internationalistes,

dénonçons

comme premier responsable le système capitaliste, générateur de la guerre et du fascisme. Nous déclarons au prolétariat international et au prolétariat allemand que le seul renversement du fascisme hitlérien ne garantit pas la paix mondiale mais qu'il faut pour cela atteindre le socialisme et établir les États-Unis socialistes.

Mais si on veut établir une responsabilité dans les rangs prolétariens, alors celle-ci pèse en premier lieu sur les anciens dirigeants du prolétariat allemand. L'assassinat de Liebknecht, Noske, Severing et toute la politique de coalition et de soutien de l'État bourgeois par la social-démocratie mènent directement à Hitler. De son côté, la direction communiste a largement contribué, par sa tactique bornée du « social-fascisme », à la victoire de Hitler sur un prolétariat allemand déjà brisé dans sa force de classe. Mais le prolétariat allemand s'est battu héroïquement malgré l'abandon de sa direction. La thèse de la culpabilité est une injure pour ses milliers de martyrs sanglants, les meilleurs d'entre les prolétaires allemands. Jusqu'à la fin, lorsque les tapis de bombes des armées alliées tombaient régulièrement sur les quartiers ouvriers et contribuaient à paralyser toute résistance sérieuse à Hitler, les ouvriers révolutionnaires allemands ont lutté contre le fascisme par des grèves et par des manifestations. Des déserteurs allemands, unis à des ouvriers étrangers, se sont dressés contre les SS. Dans quelques villes, avant l'arrivée des armées alliées, les ouvriers ont même conquis le pouvoir par une courageuse insurrection. Les mêmes forces militaires qui reprochent au peuple allemand de ne pas avoir renversé Hitler ont tout fait à ce moment-là pour liquider et bâillonner ces révoltes prolétariennes. Car, en dernière analyse, impérialistes victorieux, fascistes hitlériens vaincus, bourgeoisie allemande qui, aujourd'hui, se dit démocratique, tous sont d'accord pour considérer la révolution prolétarienne comme leur ennemi commun. C'est justement le traitement infligé au peuple allemand, en vertu du principe de la culpabilité collective, qui donne la possibilité aux fascistes camouflés d'agiter les eaux troubles du nationalisme. Cela d'autant plus aisément que cette thèse masque la culpabilité des vrais criminels nazis et leur donne la possibilité de se soustraire au juste châtiment, l'ensemble du peuple allemand étant coupable.

Dans cette situation, nous demandons au peuple allemand de ne donner aucune confiance à cette bourgeoisie qui se prétend aujourd'hui démocratique. En réalité, ces nouveaux « antifascistes » représentent les cercles capitalistes qui font déjà jouer leurs relations de trusts internationaux, réorganisent leur front de classe contre le prolétariat allemand. Ils veulent signer un pacte avec les impérialistes étrangers pour faire porter aux travailleurs tout le poids des réparations imposées à l'Allemagne.

Nous, communistes internationalistes des pays dits vainqueurs, nous vous considérons, ouvriers et paysans allemands, comme des victimes à qui il est de notre devoir de venir en aide. Nous sommes prêts, dans l'esprit de Lénine, à lutter à vos côtés pour votre libération du joug impérialiste.

Nous protestons avec vous contre le morcellement de l'Allemagne, contre les contributions, les réquisitions et contre les milliards de frais de réparation. Nous saluons toute fraternisation des soldats des armées d'occupation avec les prolétaires allemands. Nous demandons à ces soldats de ne pas se laisser utiliser pour des buts impérialistes et réactionnaires contre le prolétariat allemand. Nous sommes pour le droit du peuple allemand à disposer de lui-même. Nous réclamons le droit syndical, des salaires convenables, des habitations dignes d'un homme et une nourriture suffisante pour tous les ouvriers allemands utilisés à la reconstruction.

Nous exigeons avec vous que les prisonniers de guerre soient traités d'après les conventions de la Croix-Rouge et que leur libération ne tarde plus. Nous nous élevons contre l'expulsion des milliers de travailleurs de leurs régions d'origine ; nous sommes pour la rupture du blocus de famine qui étreint le prolétariat allemand. Nous sommes pour une entraide fraternelle.

Nous sommes pour le droit du peuple allemand à disposer de lui-même. Pour ce droit, nous, communistes internationalistes, nous lutterons partout où nous serons, nous nous efforcerons de regrouper le prolétariat du monde entier. Nous devons à la mémoire de Liebknecht et de Luxemburg et aux milliers de martyrs de la révolution prolétarienne allemande cet appel que nous lançons aux prolétaires du monde entier : solidarité avec le prolétariat allemand ! Aidez-le à se libérer du joug impérialiste !

Camarades de classe allemands, nous ne doutons pas que vous travaillerez avec une nouvelle énergie au relèvement de vos organisations. Bâtissez de solides syndicats de classe unis et prêts à la lutte ! Écartez surtout de votre mouvement ouvrier tous les partisans de la coalition avec la bourgeoisie et les impérialistes. La libération des ouvriers ne peut être que l'œuvre des ouvriers eux-mêmes. La liberté et l'indépendance du mouvement ouvrier allemand sont, à cette heure d'esclavage impérialiste, d'une importance capitale. C'est uniquement par l'indépendance de classe, par la lutte ouverte pour des objectifs de classe que peut renaître la cohésion internationale du mouvement ouvrier. De même que Lénine qui, après la défaite de la IIe Internationale, fonda l'Internationale communiste, nous avons fondé la IVe Internationale après la décomposition politique de l'Internationale communiste que consacra sa liquidation volontaire. Cette IVe Internationale a repris l'héritage de Marx et Lénine. Le parti révolutionnaire doit naître en tant que section allemande de cette Internationale et doit être capable de mener la classe ouvrière allemande à la victoire lors des prochains combats. Telle est la grande tâche du prolétariat allemand.

Nous savons les difficultés de votre lutte dans les conditions de l'occupation. Liberté d'organisation, liberté de réunion et de manifestation, liberté de la presse ouvrière et liberté de grève, voilà les droits démocratiques que vous devez conquérir par votre action de masse.

Pour résoudre la crise du logement, pour le contrôle de la répartition du ravitaillement ou le contrôle des prix, pour organiser la reconstruction ou le démarrage des entreprises, formez vos comités ouvriers.

Les alliés ne veulent châtier que les seuls nazis. Ne permettez pas que les autres, tous ceux qui ont été les dénonciateurs et les bourreaux des prolétaires allemands, échappent au châtiment. Seuls des tribunaux ouvriers révolutionnaires seront en mesure de les juger. Soyez convaincus que vous seuls, prolétaires unis au coude à coude, pouvez extirper complètement le fascisme. Sachez que l'« antifascisme » en soi ne veut rien dire. Le fascisme et l'impérialisme ne peuvent disparaître qu'avec la chute du capitalisme et la victoire du socialisme international.

Vive la révolution prolétarienne allemande ! Vive les États-Unis socialistes d'Europe et du monde !

Le Comité exécutif européen de la IVe Internationale

Parti communiste révolutionnaire (section anglaise de la IVe Internationale)

Parti communiste internationaliste (section française de la IVe Internationale)

Parti ouvrier communiste (section italienne de la IVe Internationale) Parti communiste révolutionnaire (section belge de la IVe Internationale)

Les sections hollandaise, irlandaise, espagnole, suisse, grecque et allemande de la IVe Internationale.

In Quatrième Internationale

nos 25-26, décembre 1945-janvier 1946

Georges Berthomé Jules Joffé Lucien Braslawski

Sylvain Itkine

Yves Bodenés

Henri Van Hulst

Arben Tavitlan Pierre Bailly

La première conférence internationale après la guerre

(3-5 mars 1946)

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 296–302 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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