I ne s'agit pas ici de reprendre le contenu: de la résolution présentée au vote, mais de définir la place d'occupe aujourd'hui ce débat dans la Quatrième Internationale, Cette place peut être située et à partir des problèmes politiques surgit d'un retour cntique sur nos analyses passées et du besoin actuel de mieux présenter notre programme en ce domaine.
L'AMERIQUE LATINE AU IX° CONGRES MONDIAL
La résolution adoptée au IX congrès mondial soulignait notamment l'actualité de la lutte armée sur ce continent. Elle s'appuyait pour ce faire sur une double analyse, concernant la profondeur atteinte par les luttes sociales et la nature du rapport de forces socio-économique établie entre les classes (poids social relatif du prolétariat, faiblesse de la bourgeoisie nationale...). De cette actualité découlaient deux conséquences essentielles :
Toute montée importante des luttes de classes, pour peu qu'elle ne soit pas rapidement arrêtée par la bourgeoisie et épuisée, pose le problème politique de l'affrontement violent et l'horizon de la répression domine alors l'activité des masses.
En conséquence, l'avant-garde révolutionnaire se voit très tôt devant la nécessité de définir ses tâches propres, politiques et organisationnelles, sur ce terrain et ce, sous des formes diverses, pour une longue période.
Cette thèse s'est trouvée confirmée par l'histoire, ces 5 dernières années, en Amérique latine — y compris dans les pays qui ont connu les «ouvertures démocratiques » les plus importantes (Bolivie, Uruguay, Chili...) L'évolution de la situation actuelle en Argentine montre que ce dernier pays n'échappe pas à cette donnée. L'actualite de la lutte armée reste une question qui détermine les choix des marxistes révolutionnaires. C'est ce que soulignent les points 1 et 2 de la résolution présentée à ce congrès-ci.
Le IX congrès mondial fixait aussi pour tâche à ses sections l'intervention au sein du courant révolutionnaire tel qu'il était apparu après la victoire de la révolution cubaine de façon à, grâce à une action commune, le redécouper politiquement et en gagner une partie à notre programme et à notre mouvement.
Le P.R.T. (Combatiente) posait un problème particulier. Section argentine de la IVè Internationale, il restait en fait à le gagner pleinement au trotskysme (voir la résolution argentine à ce sujet. L'échec global de l'intégration du P.R.T (C.) à notre mouvement et la rupture qui a sanctionné cet échec marquent-ils la condamnation générale du projet de rencontre avec la nouvelle génération révolutionnaire latino-américaine ? Non, mais ils permettent d'en préciser les conditions d'application.
Un exemple, même s'il est européen, permettra d'éclaircir le problème : la fusion de l'organisation basque ETA (VI) avec la LCR. organisation espagnole sympathisante de la IVè Internationale. ETA était à l'origine une formation nationaliste, bien plus éloignée du trotskysme que le courant castriste ou le PRT (C) argentin. Les militants d'ETA commencèrent à évoluer à partir d'une compréhension des limites imposées à leur développement par leur orientation initiale. Ce courant trotskyste se dégagea au contact, notamment, de la LCR espagnole et de la Ligue communiste française et — à travers ces organisations — de la IVè Internationale, ce qui permit l'aboutissement du processus de clarification politique engagé dans ETA et un bond en avant dans la création d'une organisation trotskyste dans l'Etat espagnol. L'exemple de la LCR-ETA (Vi) illustre en positif la validité du
{ de construction de l'Internationale qui est la nôtre. D'autant plus que cet exemple n'est pas unique, loin de là (voir la récente adhésion du GRS, nouvelle section antillaise de la IVè Internationale). Mais il permet en même temps de mettre en valeur une double condition de réalisation de ce projet : la capacité d'organisation et de militants trotskystes à mener le débat programmatique avec les courants politiques centristes en voie d'évolution et leur capacité à agir avec eux. C'est cette double condition qui a fait défaut en Argentine et nous a interdit de gagner définitivement à notre mouvement un courant important du PAT (C). L'existence malgrè nos faiblesses, de groupes issus du PRT )C) et décidés à poursuivre la construction d'une organisation argentine de la IVè Internationale, témoigne de ce qui aurait été théoriquement possible de faire.
I s'agit aujourd'hui de faire un bilan critique de notre orientation pour comprendre pourquoi ces conditions n'ont pas existé. || ne s'agit pas de remettre en cause les fondements politiques généraux à partir desquelles l'orientation du IXè congrès mondial fut. élaborée pour l'Amérique latine, Mais ce retour crtique en arrière est important pour bien comprendre la fonction de l'actuelle résolution.
Les faiblesses, ambiguités et erreurs de la résolution du IXè congrès mondial sur l’ Amérique latine renvoient essentiellement à trois ensembles de problèmes :
a) l'existence de faiblesses organisationnelles non surmontées.
Le 1Xè congrès mondial engagea notre mouvement, plus qu'auparavant, vers l'action politique de façon à répondre à la situation nouvelle constituée à l'échelle internationale. En Amérique latine, cela s'est marqué par un'effort sans précédent pour répondre aux problèmes concrets posés à l'avant-garde comme aux masses par le caractère aigu et violent de la confrontation avec la bourgeoisie.
Mais cet effort de « transcroissance » politique de notre mouvement impliquait une profonde modification de son mode de fonctionnement organisationnel tant au niveau de nos sections qu'à celui du centre international. Or, nous n'avons pas réussi à modifier ce fonctionnement aussi vite que les nouvelles tâches politiques que nous nous étions assignées le réclamaient. Nos sections en Amérique latine, comme le Secrétariat unifié, n'ont été capables, en conséquences, ni d'engager le débat politique à temps, ni d'agir de façon assez étroite avec le PRT (C)... C'est pourquoi chaque section de l'internationale comme le SU doivent aujourd'hui, porter une attention toute particulière à cette transformation organisationnelle.
b) Des faiblesses et des erreurs d'analyse politique ont marqué l'orientation du IXè congrès mondial pour l'Amérique latine.
Les principales d'entre elles concernent l'analyse du courant castriste, de l'évolution de l'Etat cubain, l'émergence d'un nouvel équilibre des luttes de classes continentales marquées par une place plus importante des sgc-teurs urbains. Ceci a produit une indiscutable surestimation des’ \perspectives (liée à l'espoir que le courant castriste et Cuba joueraient un rôle beaucoup plus important, que ce qui fut réalisé) et une centralisation outrancière de ses perspectives autour de la guérilla rurale.
Or, ces faiblesses et ces erreurs d'analyse étaient graves car elles touchaient à certains problèmes centraux en débat avec l'avant-garde latino-américaine et notamment le PAT (C).
C'est pourquoi ce Xè congrès mondial ouvre un débat sur l'évolution de l'Etat cubain.
c) Une faiblesse programmatique générale de l'internationale sur un terrain très important, celui de l'insertion et du choix des formes de la lutte armée dans notre stratégie révolutionnaire.
Le stalinisme a profondément stérilisé la pensée marxiste, en ce domaine comme dans les autres. || a rompu les fils qui nous reliaient avec les traditions bolchéviques. La faiblesse de nos forces nous a interdit, par ailleurs de poursuivre l'élaboration à ce sujet comme nous avons réussi à le faire sur d'autres thèmes. Et ce n'est pas par hasard si c'est au IXè congrès mondial et dans le choix d'une orientation pour l'Amérique latine que nous avons recommencé à aborder cette question fondamentale : cela découlait d'un tournant politique vers l'intervention dans un continent où les luttes de classes posaient en termes concrets à l'avant-garde et aux miasses les problèmes de la lutte armée.
Mais cette faiblesse relative de la tradition théorique suffisamment vivante sur la question de la lutte armée, comme l'étroitesse de notre expérience politique (existant pourtant en Europe — résistance — comme en Amérique latine) a rendu très générale et dangereusement rapide la résolution du IXè congrès mondial sur l'Amérique latine. De là les « formules elliptiques » qui tendaient à « télescoper » des étapes différentes des luttes et que nous avons critiquées dans le débat.
C'est sur ces problèmes que cette résolution veut revenir, en com mençant à systématiser et développer notre orientation quant à la place et aux formes de la lutte armée dans notre stratégie en Amérique latine.
SUR QUOI PORTE L'ACTUEL DEBAT
Nous attachons beaucoup d'importance à cette question. || ne s'agit pas pour nous seulement de faire le point sur notre orientation passée, car le problème reste d'une actualité brülanteL'extrême-gauche latino-américaine a été traversée de deux grands courants représentants deux dévistions symétriques quant à la place de la lutte armée dans la stratégie révolutionnaire de prise du pouvoir. Un courant « militariste » et un courant dit « massiste » ou spontanéiste en matière de lutte armée. Nous devons présenter et préciser nos réponses propres et découper notre courant marxiste révolutionnaire, y compris sur cette question.
Pour comprendre la fonction de l'actuelle résolution, il faut revenir une nouvelle fois sur le dieu du débat en cours. La tendance majoritaire ne tend à mettre en avant ni une stratégie de type « fo ciste », ni une orientation terroriste, comme voudrait le faire croire la minorité. Au contraire, toute notre orientation, illustrée par la résolution présentée à ce congrès, montre et étudie la subordination des choix du parti quant à la lutte armée par rapport à sa stratégie transitoire de prise du pouvoir. De même il ne s'agit pas d'un débat quant à une forme de lutte armée privilégiée (en l'occurence la guérilla rurale). Au contraire, notre orientation met en lumière la variété des formes de la lutte armée — et des voies de l'armement du prolétariat — en fonction des diverses situations politiques possibles et insiste par rapport au IXè congrès mondial sur le rôle de la crise révolutionnaire dans l'armement des masses.
I ne s'agit pas enfin d'un débat sur des « techniques » de lutte armée. I s'agit d'un débat éminemment politique, qui concerne les responsabilités propres de l'avant-garde dans la solution du problème de l'armement du prolétariat et des masses populaires, en vue de la prise du pouvoir.
Je ne reprendrai pas dans ce rapport des questions déjà largement exposées dans le débat (expérience bolivienne, etc). Pour illustrer la généralité du débat, je ne prendrai qu'un exemple : celui du Chili et des conditions de la résistance au coup d'Etat militaire. Dans ce cas, il est clair pour tout le monde qu'il n'était pas question d'une orientation « fo ciste » (animation de foyers de guérilla rurale), « terroriste » (en assassinant des responsables gouvernementaux de l'UP) ou de façon générale « militariste ».
Pour tous les militants trotskystes, ce qui devait être préparé, c'était manifestement le soulèvement insurrectionnel, urbain et régional, face au danger ou à l'annonce du coup. Or, malgrè cette communauté très générale de perspectives, des divergences importantes subsistent quant à l'analyse de quel était le rôle de l'avant-garde en cette situation. Derrière les débats particuliers, on voit apparaitre clairement l'enjeu réel de la discussion qui doit clore ce congrès mondial.
Quelles étaient donc les tâches des militants révolutionnaires en prévision du coup d'Etat ?
Il s'agissait évidemment d'abord de défendre et d'élargir l'autonomie politique et organisationnelle du prolétariat et de renforcer sur cette base son alliance avec la paysannerie travailleuse (d'où la défense de mots d'ordre de nationalisation sous contrôle ouvrier, d'expropriation de grands propriétaires terriens, de multiplication et de centralisation nationale des organes embryonnaires de double pouvoir qui naissaient alors). ll s'agissait donc d'accélérer la rupture politique de la classe ouvrière d'avec la direction réformiste et de présenter une direction politique alternative à l'échelle nationale,
Mais cela suffisait-il ? Nous pensons que non. Une comparaison permettra de le montrer: avec l'Espagne de juillet 1936.
La révolution n'a pas vaincu en juillet 1936 en Espagne. Mais la situation a été bien différente de celle du Chili en septembre 73 : le coup fasciste a d'abord été défait sur la majeure partie du territoire. Si tel avait été le cas au Chili (et notamment dans les régions de Valparaiso et Santiago) la situation nationale et continentale aurait été profondément différente de celle née de la victoire générale du coup. La lutte n'en aurait pas été terminée pour autant. L'exemple espagnol est là pour nous le rappeler. Mais la lutte serait en cours sur des bases infiniment plus favorables qu'aujourd'hui et pas seulement pour les travailleurs chiliens.
La question est donc de très grande importance : pourquoi le Chili a-t-il connu une défaite si lourde ? Quelles leçons en tirer quant au rôle des militants révolutionnaires ? Ceux qui se contentent de répondre que le parti révolutionnaire n'étant pas construit, la révolution n'était pas à l'ordre du jouresquiventle problème. Car on ne peut pas dire que l'extrême-gauche
(CNT, POUM), était qualitativement plus développée qu'au Chili. Et on ne peut certainement pas affirmer que les conditions générales étaient moins favorables au Chili : le poids objectif de la classe ouvrière chilienne était relativement fort, les travailleurs avaient bénéficié de 3 ans de gouvernement d'UP au cours desquelles avaient été créés de très nombreux comités ouvriers (cordones, etc.) Le mouvement paysan avait lui aussi accumulé de nombreuses expériences de lutte. Une décantation politique s'opérait au sein des masses. Et au départ du moins, les classes dominantes étaient aussi divisées.
De même si l'on compare, dans l'Espagne de juillet 36 les zones où le Coup a réussi et celles où il a échoué on ne peut se contenter de faire intervenir des facteurs généraux : des bastions ouvriers sont tombés presque sans combat.
Ce qui s'est révélé décisif, ce fut l'intervention propre de l'avant-garde. Partout en Espagne comme au Chili, les masses réagirent spontanément à l'annonce du putsch. Mais partout elles ont réagi essentiellement de façon défensive : en occupant « son » usine, « son » quartier. Dans les deux cas, les masses avaient été désarmées par le gouvernement réformiste. Et là où, en Espagne, le coup fut défait, ce fut grâce à tarvention de militants révolutionnaires qui, avec les quelques armes qu'ils Lossédaient, surent offrir des objectifs aux masses mobilisées (dépôts d'armes, encerclement de casernes, etc...) C'est l'intervention de l'avant-garde qui permit aux masses de cesser de se cantonner dans une on passive, mais de passer à la contre-offensive. Et ce même dans des régions où la direction réformiste restait à la tête du mouvement ouvrier. Le MIR (principale organisation de l'extrême-gauche chilienne) n’a Pas su faire ce qu'avait réalisé en maintes régions les militants de la CNT et du POUM espagnol. Ceci renvoit probablement à une différence de l'histoire et des luttes de classe dans les deux pays : une tradition insurrectionnelle existait en Espagne et donc des cadres déjà éprouvés, des expériences de masse déjà accumulées.
La leçon comparée du Chili 73 avec l'Espagne 36 est claire. La bourgeoisie n'attend pas pour réagir que les masses aient fini de rompre avec les directions réformistes. Tout se joue alors en quelques jours au mieux, plutôt en quelques heures. L'avant-garde révolutionnaire doit savoir alors déborder la direction réformiste pour offrir des objectifs non seulement politiques mais aussi en ce qui concerne les tâches militaires de l'insurrection.
La leçon est d'autant plus claire pour l'Amérique latine aujourd'hui que la bourgeoisie et son armée ont beaucoup appris et se sont soigneusement préparées. Le coup chilien est un modèle du genre. Le degrè de préparation exigée des masses et de l'avant-garde est donc largement supérieur.
Quelles tâches incombent donc aux marxistes révolutionnaires dans une situation analogue à celle du Chili d'avant septembre 73, en ce qui concerne cette question spécifique de l'armement du prolétariat (et compte tenu de l'ensemble des autres tâches politiques) ?
On peut en définir au moins quatre :
1) mener une campagne systématique d'éducation politique préalable sur les thèmes de l'armement du prolétariat (de l'auto-défense aux milices), contre l'illusion légaliste et contre l’armée bourgeoise. Comme sur les autres thèmes de transition, l'avant-garde marxiste doit jouer un rôle actif dans l'élaboration des mots d'ordre, leur diffusion, la généralisation d'expériences concrètes (car en dernière analyse c'est au travers de ces expériences que les masses s'éduquent). C'est ce qui fait qur la question de l'armement des masses devient, avec une montée impétueuse des masses, une des questions-clefs de l'activité politique du parti révolutionnaire.
2) sur la base de ce travail, un travail constant de propagande et d'organisation doit être mené au sein de l'armée bourgeoise. L'exemple du Chili est une nouvelle confirmation que ce travail ne peut en effet s'effectuer qu'à partir d'un rapport de forces qui trouve sa source dans la capacité effective des masses à s'opposer à l'armée bourgeoise. Le travail dans l'armée doit commencer aussitôt que possible. || ne peut aboutir que grâce à l'existence d'un solide travail extérieur à l'armée qui ne peut se limiter à l'organisation pacifique des masses, les milices et comités ouvriers doivent exister avant que la base de l'armée bourgeoise ne bascule dans le camp du prolétariat. L'opposition au coup a existé dans l'armée, assez large semble-t-il. Elle s'est faite physiquement écraser sans résistance.
3) le parti révolutionnaire doit être capable d'intervention propre et posséder ses détachements armés. || lui faut non seulement pouvoir assurer sa propre protection et celle de ses militants, il doit être à même de faciliter les expériences concrètes des masses, de les démultiplier et de les approfondir, comme de réaliser des actions politiquement significatives au moment voulu pour accélérer ce processus. Il doit enfin être capable d'encadrer les masses au moment des affrontements décisifs.
4) de façon générale la question temps devient un facteur clef, On ne peut en aucun cas miser sur une paralysie suffisamment longue de la bourgeoisie pour permettre aux masses de faire « naturellement » l'expérience au fond de la faillite du réformisme, ne serait-ce que parce que la bourgeoisie bénéficie d'appuis internationaux. D'où le rôle décisif des militants révolutionnaires dans toute la phase préparatoire de l'insurrection. Au moment décisif cette question devient encore plus importante. Il n’est plus temps d'hésiter. Toutes les conditions liées au débordement des directions réformistes et des tâches politiques et militaires du soulèvement doivent avoir été prévuk etétudiées.« L'insurrection est un art » aimait à dire Trotsky. À nous de ne pas l'oublier.
En insistant sur ces tâches de l'avant-garde révolutionnaire il ne s'gait pas, répétons-le, d'esquiver le débat sur les autres formes de lutte. Il s'agit de bien mettre en lumière le fond du débat. Car l'orientation ainsi définit se différencie et des orientations militeristes et des orientations suivistes.
Elle se différencie des orientations militaristes dont le PRT (C) de Santucho est un des exemples les plus sophistiqués, en illustrant concrètement la place centrale qu'occupent les organes de double pouvoir dans l'armement des masses, le moment privilégié qui est celui de la crise révolutionnaire, le lien entre la réalisation des tâches de l'armement du prolétariat et le programme marxiste révolutionnaire d'ensemble.
Elle différencie profondément des perspectives proposées par la minorité de l'Internationale (et notamment e PST d'Argentine) qui rejoignent celle du courant spontanéiste en matière d’insurrection.
Pour la minorité, l'armement du prolétariat est le produit « naturel » de l'action politique générale des révolutionnaires et ne réclame pas d'intervention prolongée et spécifique du parti. La « violence minoritaire », condamnable par principe, est d'ailleurs accoléeà des actions qui méritent à peine le terme de « violence » (tel le bris des vitres d'une ambassade US au nom d'une organisation politique révolutionnaire lofs d'un mouvement contre la guerre impérialiste en Indochine...) ; le militant révolutionnaire doit marcher avec les masses, au même pas que les masses, masses qui sauront « le moment venu » trouver les voies de leur armement.
Les minoritaires en appellent aux guerillas latino-américaines. Nous les tirons. Mais eux oublient de tirer les leçons des guerillas qui ont aidé à la victoire (de la Chine à Cuba en passant par le Vietnam) et de tirer celles de l'échec des « insurrections » boliviennes, chiliennes, etc. de ces dernières années. lis font preuve du suivisme le plus plat à l'égard du mouvement de masses — et de fait à l'égard de ses directions réformistes — et d'un spontanéisme total en matière d'armement du prolétariat. Nous croyons à la spontanéité des masses, sinon nous n'espérerions pas en la révolution socialiste. Mais nous ne croyons pas à l'impréparation en matière d'insurrection et de révolution.
Quand à la troisième tendance, elle semble bien épouser la problématique minoritaire, suiviste, en la matière. Elle y apporte seulement un amendement : l'existence d'un « bras armé» du parti, mais inactif, jusqu'au jour où « les masses elles-mêmes » s'armeront. L'importance de ce «bras armé » inactif se réduit à fournir le moment venu les « officiers révolutionnaires » bien formés (comment ?) au prolétariat. Pour la troisième tendance, la politique du PST est seulement « peu claire » car elle fait silence sur l'existence de ce « bras armé ». Le silence aura duré tout le long du débat. Et ce n'est pas par hasard: il est le produit d'un légalisme politique.
LA RESOLUTION DU X° CONGRES MONDIAL
La résolution présentée au X° congrès mondial ne tente pas de présenter une stratégie continentale d'ensemble fondée sur une appréciation précise de l'évolution des luttes de classes en Amérique Latine. Son objet est plus modeste, sa fonction est différente de celle du IX° congrès mondial. Il s'agit, à partir d'un bilan critique de notre orientation passée de commencer un travail de conceptualisation, d'élaboration des tâches du parti en ce qui concerne la lutte armée, c'est-à-dire de lever le caractère « elliptique » des formulations du Congrès mondial précédent, de montrer de façon plus systématique les formes que prend l'action armée du parti en fonction de l'évolution de la situation politique, des luttes de classes et du parti lui-même. Cette résolution poursuit le travail d'élaboration programmatique engagé en ce domaineALi 1X° congrès mondial. Ce qui nous a amené à mieux définir le contenu des notions utilisées et à relativiser le rôle de la guerilla rurale telle qu'elle était définie 5 ans auparavant en fonction d'une analyse du déplacement des luttes sociales opérées en Amérique Latine.
Affirmer que la résolution présentée à ce congrès tend à généraliser la guerilla à toutes les formes de lutte en Amérique latine et à étendre cette orientation au monde entier est pour le moins étrange. D'abord parce que cette résolution met en valeur au contraire les limites de l'action de type proprement guerillériste (rurale ou urbaine). Ensuite parce qu'il s'agit bel et bien d'une résolution continentale et non mondiale.
Une résolution continentale. J'ai invoqué dans mon ‘exposé des exemples comparatifs européens (ETA VI et Juillet 36 en Espagne). Car il est possible d'en tirer des leçons effectives. Mais la résolution sur la lutte armée en Amérique latine est peut-être plus fondée sur les différences entre continents que sur les analogies. La première différence est soulignée dans le point 1 de la résolution. Partout dans le monde, la révolution sera certes violente — et tout parti révolutionnaire doit en conséquence s'assigner des tâches spécifiques militaires. Mais le moment où la confrontation violente entre les masses et la bourgeoisie commence, les formes suivant lesquelles cette confrontation s'engage, différent profondément entre les pays coloniaux et semi-coloniaux et les pays impérialistes parce que la structure sociale de ces pays est profondément différente : le poids social du prolétariat est beaucoup plus faible et l'assise socio-économique de la bourgeoise de même. C'est ce rapport particulier entre les classes qui explique la rapidité avec laquelle toute montée profonde des luttes de classe provoque l'af-fontement. La différence entre secteur de la révolution coloniale et secteur de la révolution prolétarienne « classique » s'exprime ici aussi. Dans quel pays d'Amérique latine la bourgeoisie aurait-elle pu assimiler et détourner de son cours une lutte de l'ampleur de mai 68 en France, par des moyens essentiellement politiques et revendicatifs ? C'est pourtant ce qu'a fait la bourgeoisie française, l'armée (bien qu'en alerte) est restée dans ses casernes et la police n’est intervenue qu'au début et à la fin du mouvement. Trois militants ; furent tués mais cette fois-ci l'armée, directement, n'a pas été employée, (bien que la menace de son intervention ait été brandie). Alors, résolution valide pour l'ensemble du monde colonial et semi-colonial ? Même pas | L'Amérique latine a une structure sociale et une tradition de lutte de classe trop différente de celle des autres continents dominés par l'impérialisme pour qu'une démarche identique puisse être utilisée. Un document sur la lutte armée dans le Sud-Est asiatique ou l'Afrique noire ne serait pas construit exactement comme celui sur l'Amérique latine.
Un exemple éclairera ce point : la comparaison avec le Vietnam nous a permit de critiquer la conception qu'avait le PRT (C) de l'ERP notamment en mettant en lumière les différences. La guerre révol naire prolongée à la mode sino-vietnamienne réclame en effet la constitution et le développement de zones libérées, s'appuyant sur une économie de résistance un « pré-appareil d'Etat », qui ne peuvent exister que dans des pays à l'économie encore essentiellement rurale. La base socio-économique d'une zone libérée (sans même parler des problèmes plus spécifiquement militaires) n'existe pas dans un bidonville. L'Argentine urbaniséene peut connaître le même développement que le Vietnam rural. C'est-à-dire que l'apparition des zones libérées ne peut être conçue, par des révolutionnaires argentins, que dans une perspective de lutte continentale, où du moins sous-continentale. Or cette perspective implique l'existence d'une guerre civile continentale ou sous-continentale englobant d'importantes régions rurales. C'est-à-dire que cette orientation n'était pas d'actualité durant les dernières années.
L'armée de libération nationale au Vietnam, ne s'est pas seulement appuyée sur la construction de zones libérées. Son développement a aussi été rythmé par l'éclatement de crises révolutionnaires, d'insurrections partielles ou générales (notamment août 1945). La leçon est ici double. De façon générale le passage d'action armée minoritaire à l'armement des masses s'opère dans un contexte de crise socio-économique générale, de crise révolutionnaire. Il s’agit là d'un saut qualitatif, c'est-à-dire qu'il n'y a pas développement linéairedu bras armé du parti en armée révolutionnaire de masse. Et la politique du parti révolutionnaire doit tendre à situer ces moments privilégiés. Par ailleurs les voies concrètes qui permettront la constitution d'une armée révolutionnaire prolétarienne de masse dépendent des pays, des moments, des formes concrètes de la lutte de classe (centralisation des milices ouvrières, développement d'une « armée de libération nationale » de type vietnamienne, etc). Là encore le rôle du parti sera déterminant pour les prévoir.
On pourrait poursuivre la comparaison pour bien montrer l'importance des différences dans la définition d'une orientation. Il y a, cependant, un fond général, au débat qui oppose majorité et minorité qui n'est pas « COntinental » et qui s'exprime à propos de nos conceptions divergentes de la lutte armée. Mais quel est-il ? 11 porte sur le rapport qui doit se tisser entre l'avant-garde révolutionnaire et les masses pour assurer le plein développement de la dynamique transitoire des luttes, sur la nature du programme et de la problématique de transition. La divergence peut s'exprimer ainsi: suffit-il de marcher au même pas que les masses, reprenant simplement leurs mots d'ordre et leurs formes de lutte, ou l'avant-garde marxiste doit-elle savoir préparer les masses — par la propagande — l'agitation et l'action — aux tâches auxquelles elles vont être confrontées dans l'immédiat futur ? Nous pensons avec Lénine que le parti doit savoir parfois marcher « un demi-pas » en avant des masses Sous peine de ne pas jouer son rôle. Et ceci est vrai pour la lutte armée comme pour le reste.
UNE TRADITION BOLCHEVIQUE
Pour la minorité, la résolution sur la lutte armée en Amérique latine, dans la continuité du IX° congrès mondial représente une « innovation » dans l'histoire du mouvement trotskyste, en opposition méthodologique avec les traditions marxistes. Nous avons déjà répondu dans le débat préparatoire, à cet argument étonnant en reprenant (parmi d'autres exemples) la méthode appliquée par Lénine lors du développement d'actions de guérilla en Roumanie en 1906 ou par Trotsky sur la lutte antifasciste et les actions propres du parti. Puisqu'il faut y revenir, revenons sur une brochure écrite par Trotsky « La stratégie et la tactique de l'époque impérialiste », chapitre 10, « Stratégie de la guerre civile », en 1924 un groupe de travail, autour de la société des sciences militaires voyait son action interrompue par la fraction anti-trotskyste du Komintern. Pour Trotsky :
«Il est difficile de concevoir une démarche plus légère et plus criminelle.
A l'époque des brusques revirements, les règles de la guerre civile, comprises comme nous l'avons dit plus haut, doivent faire partie de l'inventaire connu par tout cadre révolutionnaire et cela va sans dire, par les dirigeants des partis. Ces règles doivent continuellement être étudiées par tous et chacun doit les confronter à l'expérience de son propre pays. Seule une telle étude peut le prémunir aussi bien contre la panique et la capitulation dans les moments qui exigent du courage et de l'esprit de décision, que contre les cabrioles d'aventurier dans les périodes qui demandent prudence et réserve. Si de telles règles figuraient dans les livres qu'un communiste doit étudier sérieusernent, de même qu'il doit connaître les idées fondamentales de Marx, Engels, Lénine, des défaites comme celles des dernières années, qui n'étaient nullement inévitables, ne se seraient pas produites. » (« L'Internationale Communiste après Lénine », Paris, P.U.F., 1969, p. 260).
On voit que nos préoccupations ne sont pas nouvelles.
Nous ne pensons pas que la solution à tous nos problèmes puisse être irouvée dans les écrits, patrimoine du mouvement marxiste. Mais nous pensons appliquer la méthode qui a présidé à l'action du PCb durant la révolution russe comme à l'élaboration du Programme de transition de 1938. Et aujourd'hui nous ne faisons que renouer — de façon modeste — avec une vieille tradition du mouvement communiste, tradition dont beaucoup de fils ont été rompu par le stalinisme.
La résolution présentée à ce X° congrès mondial avance une conception de la lutte armée qui marque une très profonde délimitation entre les déviations militaristes ou spontanéistes de la lutte armée, déviations qui ont traversé, — et continuent à traverser — l'extrême-gauche latino-américaine.
Elle permet de tirer un bilan critique de notre propre orientation. Elle s'attache à clarifier et mieux différencier les notions que nous utilisons (protection armée de la propagande du parti, actions propres du parti, guerilla proprement dite...). Elle met en lumière la corrélation qui existe entre l’évolution de la situation de la lutte de classes et des tâches qui incombent au parti.
Mais cette résolution reste très générale. Elle ne remplace pas la capacité de chacun de nos groupes ou sections en Amérique Latine à définir leurs tâches propres, en fonction des réalités nationales. Elle ne prétend pas définir une orientation stratégique d'ensemble complète et intégrale pour tout le continent latino-américain. Mais pour aller de l'avant, dans l'élaboration comme dans l'action, il nous faut aujourd’hui trancher le débat de tendance qui est né dans l'Internationale à partir de l'expérience argentine et bolivienne.
Roman