(présenté par Michel Pablo au Xe Plénum du CEI, février 1952)
L'étape du travail de masse pour notre mouvement international aurait dû être franchie avec l'élaboration et la mise en application du Programme de transition, que L. Trotsky avait conçu dans un tel sens.
Il couronnait une longue période de développement et d'activité du mouvement trotskyste, durant laquelle celui-ci, partant du stade nécessaire de la stricte délimitation idéologique par rapport au stalinisme et aux autres tendances du mouvement ouvrier, ainsi que de la propagande générale, avait atteint ce degré de maturité qui permet, et impose même, la plus large activité au sein de la 'classe. La conception et l'élaboration du Programme de transition, auxquelles a contribué l'expérience collective du mouvement trotskyste reflétaient déjà sur le terrain des idées cette maturité naturelle de notre mouvement. Cependant, les conditions particulières de la guerre qui survint peu après son adoption, n'ont pas permis à l'internationale et à ses sections que l'expérience de la nouvelle étape se développe sans entraves, entraînant et éduquant l'ensemble du mouvement.
La plupart de nos sections se sont, pendant la guerre, trouvées plongées dans la plus stricte illégalité, avec des forces limitées, sévèrement traquées par les répressions impérialiste et stalinienne. Dans certains pays où le mouvement des masses a pris des formes particulières pour s'exprimer, nos faibles sections, insuffisamment expérimentées, encore prisonnières d'une pensée entachée d'un certain esprit formaliste, schématique, doctrinal, n'ont pas pu apprécier les possibilités offertes par ces mouvements de masse, s'y intégrer et en profiter.
Il en a résulté qu'au lendemain de la fin de la guerre notre mouvement, dans son ensemble, n'avait pas encore fait une réelle expérience d'un travail de masse et que le caractère propagandiste général dominait toujours son activité. Son activité et non sa politique, car ce qui manquait à cette époque encore à notre ,mouvement n'était pas tellement une position concrète et non générale sur telle ou telle question politique (programme syndical adapté aux conditions de chaque pays, analyses concrètes de la situation politique nationale, mots d'ordre politiques concrets) mais, avant tout, un milieu de travail concret, une conception concrète de la façon de travailler dans un tel milieu, tout ceci ordonné dans le cadre d'une conception concrète de la construction du parti révolutionnaire dans chaque pays. L'étape d'une telle activité a commencé pour notre mouvement dans son ensemble après la dernière guerre et elle se poursuit depuis lors, atteignant constamment de nouveaux niveaux de maturité et de réalisations, dont certaines constituent des acquisitions nouvelles — dans le domaine de la tactique et de l'expérience — pour l'ensemble du mouvement ouvrier marxiste depuis ses origines.
Nous subdiviserons cette étape en trois phases afin de mieux comprendre la logique du développement et l'ampleur des progrès accomplis ; de la fin de la guerre au IIe Congrès mondial (avril 1948) ; du IIe au IIIe Congrès mondial ; depuis celui-ci.
Dans la première phase, plusieurs de nos sections se sont exercées à propager et à appliquer, dans les conditions concrètes de leur pays, le Programme de transition devenu plus actuel que jamais dans la situation où se trouve le capitalisme d'après-guerre. Ce fut plus spécialement le cas de la plupart de nos sections européennes et des trotskystes américains, ainsi que de nos organisations de Ceylan et de Bolivie qui, toutes deux, pour des raisons spécifiques, avaient déjà acquis une réelle influence de masse. Dans tous ces pays, nos organisations ont réalisé des progrès parallèles aussi bien sur le plan de l'élaboration d'une politique concrète que sur le plan d'une activité réelle de masse, participant largement aux campagnes électorales, aux grèves, aux activités syndicales. Elles ont ainsi rompu, aussi bien sur le plan des idées que sur celui de l'activité pratique, avec leur passé de groupes de propagande et se sont insensiblement transformées qualitativement en groupes politiques plus intimement liés à la vie et aux luttes de la classe. Cette phase a été placée, en règle générale, sous le signe de l'activité et de l'organisation indépendantes de nos forces.
Les raisons d'une telle orientation étaient basées sur notre appréciation à l'époque de la situation internationale, du stalinisme et du réformisme. Cette appréciation était essentiellement juste.
En sortant de la guerre, la situation en Europe, en Asie, en Amérique latine, aux États-Unis même (certainement dans une moindre mesure) était pleine de possibilités révolutionnaires. Ce fut la politique de collaboration de classes du Kremlin appliquée déjà durant la guerre avec le camp de l'impérialisme « démocratique », politique que le Kremlin entendait poursuivre, liquidant ces possibilités et trahissant cyniquement les intérêts de la révolution. Le Kremlin voulait éviter la rupture complète avec ses ex-alliés, et était à la recherche d'un compromis durable avec ceux-ci qui, de leur côté n'avaient pas encore repris suffisamment de force pour passer à la Guerre froide. Certes, la logique de la situation, malgré les avances du Kremlin, poussait à la rupture entre les deux camps et à leur opposition violente, mais les jeux n'étaient pas encore faits du côté capitaliste et personne ne pouvait prévoir combien de temps s'écoulerait exactement avant que n'intervienne cette rupture. C'est en réalité la chute de Tchang-Kaï-Chek, beaucoup plus que le coup de Prague en février 1946, qui a miné la possibilité d'un compromis étendu et viable entre le Kremlin et l'impérialisme.
De toute façon, la période 1944-1947 se déroula sous le signe de la politique contre-révolutionnaire du Kremlin, liquidant les possibilités révolutionnaires de la situation. Les masses, désertant les anciens partis réformistes, affluaient dans les organisations staliniennes, mais la politique de celles-ci les désappointait et risquait de les pousser au débordement des cadres de ses organisations. Dans ces conditions, il était logique pour notre mouvement de tenter une expérience de travail essentiellement indépendant qui permettait de dénoncer ouvertement, sans restriction, la politique clairement contre-révolutionnaire du Kremlin à l'époque, et de polariser autour de nos propres organisations les éléments révolutionnaires, désappointés de cette politique.
D'autre part, un travail « entriste » ou essentiellement « entriste » au sein des organisations réformistes, à l'époque affaiblies et discréditées dans la plupart des pays européens, n'ouvrait aucune perspective sérieuse pour notre mouvement. Cependant, les cas particuliers de l'Angleterre et de l'Autriche n'avaient pas manqué de retenir l'attention de l'internationale dès ce moment-là.
La deuxième phase a commencé avec la tenue du IIe Congrès mondial, au début de 1948, presque simultanément au coup de Prague et à l'entrée véritable dans la Guerre froide. Sur le plan de la tactique et de la construction concrète de parti révolutionnaire, le Ier Congrès mondial a apporté une contribution particulière concernant le travail en direction des organisations réformistes.
Entre le IIe et le IIIe Congrès mondial, plus spécialement entre le IIe Congrès et le IXe Plénum du CEI (novembre 1950), c'est surtout ce travail qui a retenu l'attention de l'internationale à cause de la revalorisation auprès des masses d'une série d'organisations réformistes et d'une régression parallèle de l'influence stalinienne dans les pays correspondants (Belgique, Autriche, pays scandinaves, Allemagne, etc.)
Le cas de l'Angleterre, soulevé dès avant le IIe Congrès mondial, avait trouvé une solution peu après celui-ci. L'entrée dans le Labour Party et la conception du travail à y faire a été la première expérience nouvelle de loin la plus importante dans le domaine du travail entriste en général. Elle s'est développée depuis dans un sens qui la différencie considérablement, presque qualitativement, de « l’entrisme », tel qu'il a été pratiqué par notre mouvement dans les années 1934-1938. J'aurai à revenir plus loin sur les conditions objectives et subjectives nouvelles qui ont déterminé le sens nouveau de cet « entrisme ». Il suffit pour le moment d'indiquer que, par l'entrée au LP, le trotskysme s'engageait dans la voix d'un travail à perspective longue au sein des mouvements et des organisations par les canaux où passe — et selon toute probabilité passera — le courant politique fondamental de la classe.
En agissant ainsi, le trotskysme admettait une réalité et, par conséquent, la nécessité d'envisager la construction du parti révolutionnaire à travers une expérience commune avec la majorité politique de la classe, expérience vécue là où cette classe était et resterait groupée pour une période. Les forces essentielles du parti révolutionnaire surgiraient par la différenciation ou l'éclatement de ces organisations de masse.
Cette conception tactique était et reste naturellement fondée sur les perspectives de l'évolution de la situation internationale, telles qu'elles commencèrent à se préciser pour nous-mêmes à partir de la Guerre froide : délais relativement courts jusqu'à la guerre, caractère nouveau et décisif de cette guerre, crise accélérée du régime capitaliste atteignant de toute façon un degré explosif général dans la guerre même. Ici et là, resserrement probable des masses autour de leurs organisations principales — réformistes ou staliniennes selon les pays — et différenciation se maintenant en général dans les cadres mêmes de ces organisations. Chercher à faire chanceler, et plus encore remplacer la direction bureaucratique des masses de l'extérieur, en lui opposant nos propres organisations indépendantes, risquait dans ces conditions, de nous isoler de ces masses et de nous faire perdre toutes les possibilités réelles qui existaient d'opérer dans ce but beaucoup plus efficacement de l'intérieur même de leur mouvement.
Entre le IIe et le IIIe Congrès mondial, l'évolution de la situation objective dans le sens déjà indiqué nous renforça dans cette conception tactique. Mais tandis qu'à partir de la réalisation de l'entrée en Angleterre, cette tactique apparaissait généralement possible à l'égard des organisations réformistes et rencontrait peu à peu plus de compréhension dans toute l'internationale, la tactique d'approche du mouvement stalinien restait la même que par le passé. On misait toujours sur la crise et le débordement du stalinisme. La raison principale en était la crise effective du stalinisme qui a connu son point culminant jusqu'ici, dans la période de l'après-guerre, en 1948-1950, avec le mûrissement de l'affaire yougoslave, son éclatement et ses répercussions dans tous les pays du « glacis » et dans tous les partis communistes, jusqu'à la guerre de Corée. Elle se nourrissait des contradictions entre les objectifs de la politique réactionnaire du Kremlin dans le « glacis » et à travers les partis communistes de l'Occident, et les besoins et les aspirations des masses révolutionnaires qui avaient afflué après la guerre dans ces organisations. L'éclatement de l'affaire yougoslave et le cours centriste de gauche progressif que le PC yougoslave a esquissé jusqu'à la guerre de Corée, militaient en faveur de l'élargissement et de l'approfondissement de cette crise. Mais, en même temps, l'intensification de la Guerre froide avait amené un gauchissement de la politique des partis communistes par rapport à celle qu'ils avaient suivie jusqu'à 1947 environ, et plaçait le mouvement stalinien dans des conditions objectives nouvelles. Ce deuxième facteur allait à l'encontre du libre exercice de l'influence du premier et, dans une certaine mesure, contrecarrait ses effets.
L'affaire yougoslave, pendant sa phase progressive, aurait eu infiniment plus de répercussions dans le mouvement stalinien international si les PC avaient en même temps maintenu leur politique ultra-droitière de 1944-1947. Cependant, ce qui a véritablement renversé le processus centrifuge de la crise stalinienne fut en général la nouvelle situation créée par la guerre de Corée et, en particulier, les effets désastreux que cette situation a provoqués sur la politique yougoslave. Avec la guerre de Corée, la Guerre froide s'intensifia énormément, et parallèlement s'accentua le gauchissement de la politique stalinienne. D'autre part, la direction du PC yougoslave, prise entre les difficultés intérieures et la pression aggravée de l'impérialisme, a commencé à céder à celui-ci.
Tout ceci a joué de plus en plus non pas en faveur d'une disparition de la crise du stalinisme (cette crise en réalité permanente étant due aux contradictions insolubles du stalinisme), mais à sa transformation en crise contenue à l'intérieur des cadres des organisations et du mouvement stalinien, les masses et les militants faisant instinctivement front avant tout contre l'impérialisme menaçant. De stimulant puissant qu'elle était pour accentuer l'aspect centrifuge, dislocateur de la crise du stalinisme, l'affaire yougoslave devenait, au contraire, un facteur agissant dans le sens d'un renforcement de l'aspect centripète de la crise du stalinisme, les éléments mécontents hésitant à rompre pour ne pas trahir dans l'isolement, comme Tito, le front de classe. Le gauchissement accentué de la politique stalinienne jouait, d'autre part, comme nous l'avons déjà noté, dans le même sens.
Cette nouvelle situation internationale ainsi que ses nouvelles incidences sur le mouvement stalinien, qui se créèrent avec la guerre de Corée devaient retenir notre attention et influencer notre tactique, spécialement à l'égard du mouvement stalinien. Il n'était plus possible de procéder comme si rien n'était changé, sans le risque certain de faire fausse route, d'ossifier notre mouvement sur des positions dépassées par la réalité mouvante, par la vie, et de le faire stagner par incompréhension théorique et sectarisme de l'activité.
C'est le IXe Plénum du CEI, qui a esquissé la réorientation de notre mouvement c'est-à-dire qui a commencé à mettre notre analyse politique et notre activité pratique en accord avec la nouvelle situation internationale et ses implications dans le mouvement ouvrier. C'est ce plénum qui a esquissé en particulier une nouvelle approche du mouvement stalinien dans le cadre d'une nouvelle perspective pour l'évolution de la situation internationale et des conditions nouvelles dans lesquelles se trouvait désormais placé le stalinisme, et particulièrement les partis communistes ayant une influence de masse. Ce début de réorientation fin complété lors du IIIe Congrès mondial. Dans ses rapports et résolutions furent jetées les bases d'une tactique d'ensemble de notre mouvement afin d'œuvrer à la construction du parti révolutionnaire mondial de masse, dans le cadre d'une perspective d'ensemble d'évolution de la situation internationale.
Avec ce congrès, notre mouvement est parvenu au plus haut degré atteint jusqu'à présent de compréhension de sa tactique afin de s'insérer dans le réel mouvement de masse et d'y devenir sa direction révolutionnaire. Toute approche mentale, intellectuelle de la réalité objective, est, par principe, une approche limitée, incomplète. La pensée saisit quelques aspects de la réalité qu'elle fractionne, immobilise et appauvrit de son contenu beaucoup plus riche, plus complexe. La pensée défigure nécessairement la réalité et rompt, pour la saisir, son unité, son mouvement. La pensée du mouvement, malgré sa supériorité sur la pensée individuelle de chaque élément non organisé (et qui ne bénéficie pas, par conséquent, de l'apport de la discipline et de la vigueur de la pensée collective d'un mouvement international ayant mille et mille positions privilégiées d'observation et d'expérience), n'est pas exempte de ces défauts. Elle retarde, elle aussi, constamment sur le processus objectif et le saisit avec des limitations. Certaines choses fondamentales, certains aspects fondamentaux de la réalité objective ne peuvent être saisis, compris, qu'à travers une expérience, un mûrissement naturel de la pensée dans l'action. Le mouvement révolutionnaire, malgré l'arme puissante de la théorie marxiste, ne parvient pas d'emblée à se fondre avec le mouvement réel de la classe dans chaque pays, ne parvient pas à saisir la réalité extérieure dans ses particularités, ne parvient pas à éliminer les barrières doctrinales, schématiques qui la séparent de la réalité qu'à travers l'expérience et les approximations successives de sa pensée à la réalité facilitées, imposées même par l'expérience.
Avec le IIIe Congrès mondial, nous avons la preuve d'un mûrissement concret de la pensée de notre mouvement, basé sur toute son expérience passée et sur ses ressources théoriques, qui a permis l'élaboration d'une conception tactique d'ensemble pour la construction du parti révolutionnaire de masse, la plus vivante, c'est-à-dire la plus réaliste par rapport à tout le passé du mouvement révolutionnaire, la plus adaptée à une réelle compréhension du caractère de l'époque et du mouvement réel des masses que cette époque engendre dans chaque pays. C'est nous, le mouvement trotskyste international, qui avons réalisé, sur le plan de la conception tactique le progrès le plus grand depuis la naissance du mouvement ouvrier marxiste, en œuvrant pour la fusion réelle de l'avant-garde révolutionnaire avec le mouvement naturel de la classe, tel qu'il se forme, tel qu'il s'exprime dans chaque pays, en éliminant ainsi toutes les barrières doctrinales, schématiques, qui séparent la pensée formaliste de l'action révolutionnaire ; en éliminant le sectarisme qui est au fond d'une pensée qui se garde de se fondre dans une activité révolutionnaire créatrice. Ce progrès, nous l'avons réalisé sur le plan de la compréhension de la majorité de nos cadres et d'une grande partie de nos militants. Il reste naturellement â imprégner le mouvement tout entier de ces conceptions et à réaliser ainsi, pour la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier international, l'exemple d'une avant-garde vraiment non sectaire, c'est-à-dire d'une avant-garde plus proche que jamais de la réalité, dont la pensée et l'activité qui s'ensuit ont saisi plus étroitement que jamais, avec moins de limitations que jamais, la réalité, la vie, le mouvement naturel de la classe, dont il s'agit de devenir la conscience et la direction révolutionnaires.
J'en viens maintenant à la conception d'ensemble de la tactique à laquelle nous sommes parvenus au IIIe Congrès mondial. Ses éléments constitutifs ainsi que leur lien dialectique se trouvent explicitement et implicitement contenus dans la ligne des textes, rapports et résolutions de ce congrès. Je me propose, dans ce rapport, de dégager davantage cette conception et de la développer plus intégralement et plus analytiquement. Je dis que le IIIe Congrès mondial a élaboré une tactique d'ensemble pour notre travail dans le réel mouvement de masses afin de construire le parti révolutionnaire de masse dans chaque pays. Dans ce sens, il a repris tout l'acquis du passé de notre mouvement et l'a porté à un degré plus élevé en fusionnant les éléments en apparence disparates dans une conception tactique d'ensemble plus développée et plus intégrale. Cette conception tactique d'ensemble est subordonnée à la perspective politique générale élaborée par le IIIe Congrès mondial et en découle. L'unité et le sens de cette tactique ne peuvent être saisis que par ceux qui les abordent à la lumière de la perspective générale.
Cette perspective se définit comme celle de la crise finale du capitalisme et de l'extension de la révolution mondiale, précipitée toutes deux par les bouleversements que la dernière guerre a provoqués, accentués depuis la Guerre froide et qui s'acheminent maintenant à travers un conflit décisif vers une solution décisive, c'est-à-dire qui marquera de toute façon une époque historique entière. Dans cette évolution, nous disons : les forces de la révolution partent favorisées, et nous ne prévoyons pas la possibilité pour que ce rapport de forces change d'une façon décisive dans les années à venir au détriment de la révolution.
La guerre contre-révolutionnaire que prépare l'impérialisme coalisé, et à laquelle il sera acculé fatalement (si on exclut l'hypothèse que la révolution gagne mondialement y compris et surtout aux USA avant qu'elle n'éclate, ou que l'impérialisme, y compris celui des USA, effrayé, cède sans combat) dans des délais qui, dès maintenant, sont relativement courts, cette guerre, loin d'arrêter ce processus destructeur du capitalisme, le portera à un niveau encore plus élevé — celui de la guerre civile internationale, de la guerre-révolution. Dans cette période, qui est déjà ouverte, la plus révolutionnaire de l'histoire (pas seulement de celle du capitalisme), où se joue le sort final du stalinisme dans des délais relativement courts, sera aussi scellé le sort du capitalisme, c'est-à-dire de la bureaucratie soviétique et de son emprise réactionnaire sur la partie du mouvement révolutionnaire qu'elle influence encore.
Nous partons de la conviction que l'élargissement de la révolution signifie en même temps la mort certaine du stalinisme. Que le résultat final de la lutte engagée, indépendamment de telle ou telle phase initiale, passagère, épisodique ici ou là, amènera aussi la destruction du stalinisme. Cette conviction n'a rien d'un sentiment de consolation ou d'un vœu pieux, mais est fondée sur la compréhension profonde des forces objectives en lutte, de la nature et des contradictions du stalinisme, ainsi que de l'expérience déjà faite en Yougoslavie, en Chine, dans le « glacis », avec d'autres partis communistes, durant et après la dernière guerre.
Les conditions objectives nouvelles dans lesquelles se déroule actuellement la lutte pour le socialisme déterminent une dynamique nouvelle du mouvement spontané des masses. Ces conditions objectives ont placé et placent d'autre part constamment le mouvement politique organisé du prolétariat, des différents courants et organisations dans lesquels il se manifeste, dans des conditions objectives, également nouvelles, c'est-à-dire qui déterminent de nouvelles réactions de leur part, indépendamment de tel ou tel désir ou plan de leurs directions. C'est en partant d'une telle compréhension du caractère de la période, du sens de son évolution et des réactions que cette situation impose et détermine aussi bien sur le plan du mouvement spontané des masses que sur le plan de leurs formations organisées que nous élaborons notre tactique d'ensemble.
C'est de cette façon que nous avons procédé lors du Congrès mondial. Les conceptions tactiques que ce congrès a élaborées sont toutes basées sur l'analyse du caractère et la période et de ses perspectives. C'est là qu'elles trouvent leur sens et l'unité de leur contenu. Car sous des formes diverses, notre tactique vise partout notre intégration dans le mouvement réel de masse, en tenant compte de ses particularités pour chaque pays, afin de créer la direction révolutionnaire et le parti révolutionnaire.
Les trois secteurs de notre activité
Avec le IIIe Congrès mondial notre mouvement est arrivé à unifier, dans la conception de sa tactique, deux éléments : un milieu de travail concret, une manière concrète d'y travailler.
Il est faux de dire, comme l'affirment certains, que le IIIe Congrès mondial a donné une préférence quelconque au travail en direction des organisations et des ouvriers staliniens au détriment des autres secteurs de travail. S'il a insisté plus particulièrement sur la nécessité d'un tel travail, c'était, comme nous l'avons noté, parce que ce domaine fut jusqu'à présent le plus négligé, celui où le retard d'une réorientation imposée par les nouvelles conditions objectives fut incontestablement le plus grand. Mais en vérité, la conception tactique qu'a dégagée le IIIe Congrès mondial porte à la fois sur trois directions distinctes, selon les particularités du mouvement des masses dans chaque pays : travail essentiellement indépendant ; travail en direction des ouvriers et organisations réformistes ; travail en direction des ouvriers et des organisations staliniens.
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Le travail essentiellement indépendant
Les textes du IIIe Congrès mondial ont clairement indiqué que, pour toute une catégorie très importante de pays dans lesquels n'existe pas l'obstacle d'un fort mouvement réformiste ou stalinien, la tâche centrale immédiate des trotskystes est d'agir dès maintenant comme la direction révolutionnaire des masses. Cette catégorie de pays comprend avant tout l'Amérique latine, Ceylan, les États-Unis, les Indes, les pays du Moyen-Orient. Les colonies africaines peuvent être considérées comme faisant partie de cette catégorie sous la réserve suivante : dans tous ces pays, les trotskystes doivent agir dès maintenant comme la direction révolutionnaire des masses, même si cela doit comporter, pour quelques-uns de ces pays, une expérience à travers certains courants et formations réformistes, centristes, ou simplement nationaux. Par exemple, l'activité des trotskystes américains est une activité, à l'étape actuelle, essentiellement indépendante, même si elle préconise la nécessité d'un Labour Party aux USA, éventualité qui, si elle se réalisait, entraînerait leur entrée dans le LP. L'activité des trotskystes des pays du Moyen-Orient et des colonies africaines pourrait se développer pour une période au sein du mouvement national qui secoue ces pays, mais elle aurait à assumer dès le début les tâches d'une direction révolutionnaire des masses. Notre activité doit être considérée comme essentiellement indépendante dans tous les pays où l'existence d'une autre direction, réformiste ou stalinienne, n'est pas solidement établie parmi les masses et par conséquent, n'impose pas un entrisme à longue échéance, comme nous l'envisageons maintenant pour tous les autres cas.
Cette activité essentiellement indépendante signifie, nous l'avons dit, agir dès maintenant comme la direction révolutionnaire des masses. Ce caractère d'activité découle de notre appréciation de la situation et des perspectives de son évolution. La situation est partout prérévolutionnaire à des degrés divers, et évolue dans des délais relativement courts vers la révolution. Et ce processus est maintenant en général irréversible.
La révolution éclate même à l'improviste, comme en Iran, en Égypte, en Tunisie. Les petits noyaux de révolutionnaires marxistes peuvent et doivent jouer le rôle que leur assigne l'histoire, celui de la direction révolutionnaire. Ces noyaux peuvent s'acquitter de cette tâche, et, en agissant ainsi, se développer dans des délais relativement courts en puissants courants s'ils sont dès maintenant préparés idéologiquement et politiquement. Cela veut dire s'ils ont, dès maintenant, une claire et profonde compréhension du caractère explosif révolutionnaire de la période, et s'ils élaborent une politique concrète et une tactique concrète adaptées aux conditions particulières de leur pays. S'ils agissent, en un mot, dès maintenant, non comme des groupes de propagande générale mais comme les noyaux de la direction révolutionnaire, conscients des besoins et des aspirations des masses de leur pays, et ayant une réponse politique concrète à donner à leurs problèmes. C'est cet esprit audacieux, offensif ; large et souple que le IIIe Congrès mondial a voulu insuffler aux trotskystes de tous ces pays.
Ce que les textes du congrès ont dit sur les pays du Moyen-Orient et la tactique à y adopter, en l'insérant au mouvement national qui les secoue si profondément maintenant, dès avant l'épanouissement de la crise iranienne, les évènements d'Égypte et de Tunisie, est une confirmation éclatante de la justesse de l'appréciation et de la tactique préconisée.
D'autre part, la résolution sur l'Amérique latine constitue un exemple d'une telle compréhension de la situation et des tâches de l'avant-garde. Cette résolution avertit les trotskystes de ces pays que la crise explosive, révolutionnaire de l'Extrême-Orient, propagée au Moyen-Orient, est leur avenir inévitable de demain, très proche. Qu'ils doivent par conséquent se préparer dès maintenant, vite, à jouer leur rôle de direction. Que ceci doit s'exprimer dans la structure et l'esprit de leur programme, l'audace et la souplesse de leur activité. La résolution donne sur tous ces points des directives précises. Son esprit, sa conception sont encore plus importantes que sa lettre. Le IIIe Congrès mondial s'est efforcé de briser toute barrière doctrinale, formaliste, schématique, petite-bourgeoise en définitive, qui empêche la compréhension du processus objectif révolutionnaire de notre époque et son utilisation en temps opportun.
Objectivement, la révolution peut commencer par des voies imprévisibles, en apparence contraires à la lettre des livres et des documents, en dehors des schémas établis. Il faut être prêt à s'engager tout d'abord dans le combat, confiants que la logique de son développement est immanquablement celle de la révolution permanente et tirer par le premier bout offert par la situation (mouvement paysan, grève prolétarienne ou manifestation nationale), aller avec les masses, manifester avec elles et être les premiers contre les impérialistes. Même si elles crient en même temps « Vive le roi Farouk », « Vive Mossadegh », « Vive Bourguiba » — leur deuxième cri inévitable sera contre le roi traître, les pachas traîtres, les féodo-capitalistes traîtres, le cri des manifestants du Caire : « Guerre et révolution ! »
Il faut commencer par où les masses elles-mêmes commencent : par la lutte anti-impérialiste, par exemple, l'organiser nous-mêmes, en prendre l'initiative, la pousser à fond. Il faut faire confiance aux masses, il faut éviter de surestimer leur apparente apathie pendant une période, leurs reculs momentanés inévitables, et ne pas sous-estimer le processus moléculaire constant qui s'opère dans les profondeurs en direction de la révolution et qui explique les brusques transformations qualitatives, les explosions révolutionnaires. Il ne faut pas être en retard, il faut faire vite, il faut être toujours prêts, plein d'esprit d'initiative et d'audace révolutionnaire. C'est le caractère de la période qui impose cette conception. Il faut le comprendre et le montrer en agissant adéquatement.
Aux camarades de Bolivie et de Ceylan, l'internationale dit actuellement : le pouvoir est à votre portée, non pas d'ici dix ans, mais immédiatement, dans les quelques années à venir, sinon cette année même (ceci plus particulièrement pour Ceylan). Il dépend en grande partie de vous, de votre politique dès maintenant, de votre audace, de votre activité quotidienne à la tête des masses pour la défense de leurs revendications quotidiennes, de votre programme hardi pour demain, de gagner leur majorité, même une majorité parlementaire, et de constituer un gouvernement ouvrier, premier pas vers une véritable prise du pouvoir à Ceylan, appuyé sur la mobilisation et l'organisation révolutionnaire des masses.
Naturellement, les camarades de Bolivie et de Ceylan ne doivent pas rester seuls dans ce combat. C'est l'internationale tout entière, sa direction avant tout, qui doit les assister, les aider. Nous serons solidaires et également responsables de la réussite ou de la faillite.
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Le travail en direction des ouvriers et des organisations réformistes
Dans les pays où le mouvement réformiste englobe la majorité politique de la classe, où existent des partis socialistes solidement établis gardant encore une grande influence sur les masses et surclassant de loin toutes les autres formations politiques, comme en Angleterre, en Autriche, en Belgique, en Australie, au Canada, en Hollande, dans les pays scandinaves, en Suisse, en Allemagne et, sous réserve, aux Indes, nos forces ont le devoir d'agir avant tout en direction de ces organisations et des masses qu'elles influencent. La question d'une entrée même totale est à envisager dans tous ces pays, si elle n'est pas encore réalisée. Car pour tous ces pays, il est infiniment probable que, sauf développements nouveaux imprévisibles à l'heure actuelle, le mouvement de radicalisation des masses et les premières étapes de la révolution, de la situation révolutionnaire objective, se manifesteront dans les cadres de ces organisations.
Les principales forces du parti révolutionnaire dans ces pays surgiront par la différenciation ou l'éclatement de ces organisations. Celles-ci ne pourront pas être brisées et remplacées par d'autres dans les délais relativement courts qui nous séparent du conflit décisif Les ouvriers qui n'ont pas abandonné jusqu'à présent ces organisations ne les quitteront pas si vite en l'absence ) d'un autre puissant pôle d'attraction. D'autant plus que ces organisations, dans la mesure où ce sont réellement des organisations de masse placées dans les nouvelles conditions objectives d'accentuation de la crise du capitalisme, de préparation à la guerre, et de détérioration inévitable qui s'ensuit du niveau de vie des masses, seront obligées, bon gré mal gré, de gauchir la politique de l'ensemble ou d'une partie au moins de leur direction.
Le bevanisme, d'ampleur variable d'un pays à l'autre, est un phénomène inévitable de la conjoncture actuelle pour tous les PS. Le bevanisme polarisera le mécontentement des masses dans ces pays et le soutiendra dans le cadre de ces organisations. Le bevanisme est à la fois l'expression de la pression des masses de ces partis et de l'espoir qu'elles nourrissent (et qu'il entretient) d'un changement encore possible de la politique droitière de ces partis.
Quand et comment se produiront exactement le dépassement du bevanisme et la création d'une tendance et d'une direction vraiment révolutionnaire à base de masse dans ces pays, nous ne pouvons le dire dès maintenant avec exactitude. Ce qui est certain, c'est qu'il faut passer préalablement par cette expérience en s'insérant et en l'aidant de l'intérieur à se développer jusqu'à ses ressources et conséquences dernières.
• D'où la conception d'une tactique entriste dans tous ces partis, mais d'un genre différent de l'entrisme pratiqué avant la guerre. Avant la guerre, plus précisément entre 1934 et 1938, après la victoire d'Hitler et la menace que le fascisme faisait peser sur la démocratie bourgeoise et le mouvement ouvrier, y compris la social-démocratie, L. Trotsky a conçu la tactique d'entrée dans les partis socialistes placés dans ces nouvelles conditions et obligés de se battre. Mais cette tactique avait un caractère plutôt éphémère, de courte durée, avec des objectifs limités. II s'agissait en général d'entrer dans ces partis, de profiter de leur gauchissement passager, de recruter des militants ou de capter quelques minces courants de gauche qui s'y développaient, et de sortir. Il n'était pas question d'affronter les tâches de la guerre et de la révolution en restant à l'intérieur de ces partis. Toute la conception de réalisation de l'entrée et du travail dans ces partis était déterminée par cette perspective.
Aujourd'hui, il ne s'agit pas exactement du même genre d'entrisme. Nous n'entrons pas dans ces partis pour en sortir bientôt. Nous entrons pour y rester longtemps, misant sur la très grande possibilité qui existe de voir ces partis, placés dans les conditions nouvelles, développer des tendances centristes qui dirigeront toute une étape de la radicalisation des masses et du processus objectif révolutionnaire dans leurs pays respectifs. Nous voulons en réalité, de l'intérieur de ces tendances, amplifier et accélérer leur mûrissement centriste de gauche et disputer même aux dirigeants centristes la direction tout entière de ces tendances.
De tels développements sont actuellement possibles, en contraste avec la situation d'avant-guerre, car la crise du capitalisme est infiniment plus profonde et le mouvement des niasses infiniment plus puissant.
Tout cela veut-il dire que les partis réformistes deviendront des partis révolutionnaires et que nous entrons non pour les détruire mais pour les renforcer ? Non, les partis réformistes dans leur ensemble, tels qu'ils sont, ne se transformeront jamais en partis révolutionnaires, mais ils peuvent se transformer, sous une poussée exceptionnelle des masses, en partis centristes, dans leur ensemble ou dans une grande partie. Nous n'entrons pas, par conséquent, avec l'illusion de les transformer en partis révolutionnaires, mais pour aider au développement de leur tendance centriste et lui assurer notre direction.
Tout ce processus ne sera pas nécessairement court mais il ne s'étalera pas non plus sur des dizaines d'années.
Nous partons toujours de la considération que les développements et les échéances décisives se placent dans les quelques années à venir et non dans un avenir indéterminé ou très lointain. D'autre part, il n'est pas exclu que la réalité, la vie nous mettront devant des particularités actuellement imprévisibles qui modifieront notre tactique. Mais agir dès maintenant comme nous le préconisons au sein de ces puissantes organisations réformistes n'est pas un handicap pour de telles éventualités. C'est au contraire une garantie que nous serons, le cas échéant, le mieux préparés, par notre travail présent, à nous adapter à celles-ci et à les exploiter à notre profit.
Les questions concrètes qu'un tel entrisme pose sont :
a) comment s'insérer dans le mouvement ;
b) comment y travailler à la première étape ;
c) comment y travailler et progresser ensuite.
Les trotskystes ont réalisé l'entrée individuellement, sans conditions, comme des recrues ordinaires de ces organisations, se comportant pendant toute une période au début comme tout autre membre, n'appuyant pas sur leur qualité de trotskystes, n'entreprenant aucune activité sur notre ligne trotskyste d'ensemble, faisant prévaloir avant tout leur volonté et leur capacité d'être les meilleurs militants de ces organisations. Ils ont visé ainsi à faire passer leur entrée aussi inaperçue que possible, à déjouer la vigilance et la méfiance des bureaucrates, à gagner l'estime et la protection de la base, à s'incruster dans le milieu et à le connaître concrètement. C'est une fois cette phase préparatoire achevée qu'ils ont commencé à développer une activité politique selon les possibilités du milieu qu'ils sont arrivés à connaître de près et concrètement.
Cette activité n'a pas toujours été une activité trotskyste développant ouvertement et clairement l'ensemble de notre programme. Elle roulait sur des objectifs limités, suggérés par la vie et la conscience du milieu, tendant à favoriser le développement de tendances de gauche si élémentaires fussent-elles au début. Dans ce domaine, l'esprit tactique de la direction a une gamme très variée selon le pays et le moment, pour s'exercer et démontrer ses capacités. Exemples : Angleterre, Autriche, Hollande. Les conditions objectives aidant, une telle activité souple et intelligente de nos forces peut accélérer le développement et le mûrissement d'une large tendance de gauche dans ces partis sur laquelle ils chercheront à exercer leur direction.
Toute manœuvre et toute politique qui risquent de nous couper prématurément de la grande masse de ces partis doivent être considérées comme fausses. Le grand danger qui nous menace n'est pas, comme c'était le cas dans les petites organisations où nous sommes entrés (JS), d'y rester trop longtemps, quand la situation pourrissait ; le grand danger, c'est d'avancer trop vite, de prendre les mouvements d'une avant-garde restreinte pour la radicalisation et la révolte de la grande masse, qui coïncidera pratiquement avec l'éclatement d'une véritable crise révolutionnaire dans le pays. Notre but est le dialogue avec des dizaines et des centaines de milliers d'ouvriers dont la révolte contre le réarmement et la guerre est inévitable. C'est dans ce but que nos instruments de travail doivent être établis. C'est dans ce but que notre plate-forme politique dans les PS doit être adaptée.
En matière de politique intérieure, cette plate-forme doit être résumée dans la formule : le PS seul au pouvoir pour appliquer une politique socialiste. Partant des revendications formulées par les dirigeants réformistes pour un « partage plus équitable des charges du réarmement », les trotskystes dans les PS doivent élaborer une plate-forme de mesures concrètes (confiscation de tous les bénéfices de réarmement et de guerre ; nationalisation sans indemnités des industries de guerre ; échelle mobile des salaires ; contrôle sur les prix par des comités de ménagères ; nationalisation des banques et des industries de base ; un plan pour le bien-être du peuple et non pas un plan pour préparer la guerre, etc.) qui réponde aux préoccupations des larges masses ; lutte contre la hausse du coût de la vie, contre les profiteurs, contre le réarmement comme tel, lutte pour la réalisation du socialisme, etc. Il est clair que cette plate-forme doit partir des conditions concrètes de chaque pays et doit inclure, par exemple en Grande-Bretagne ou en Norvège (si le PS perdait le pouvoir), la défense des réformes progressives introduites par les gouvernements travaillistes homogènes ou à direction social-démocrate (sécurité sociale, nationalisations, politique de logement, etc.) •
Notre plate-forme en matière de politique internationale
C'est la partie la plus difficile et en même temps la plus importante de notre action dans les PS. C'est ici que les trotskystes doivent agir dès maintenant avec l'idée de devenir la direction effective des masses dès que celles-ci auront atteint un point déterminé de mécontentement et de révolte. Ceci signifie : que notre plate-forme doit être telle qu'elle puisse être comprise par de larges masses, qu'elle puisse les pousser en avant sur la voie de la résistance à l'impérialisme et à la guerre, qu'elle puisse leur offrir une issue et une perspective compréhensible non seulement à une petite avant-garde mais à tous.
L'opposition générale à la guerre, le sentiment général que cette guerre n'est voulue et préparée que par l'impérialisme, principalement par l'impérialisme américain, la méfiance instinctive envers toutes les paroles « défensives » de sa propre bourgeoisie, la volonté de défendre le mouvement d'émancipation des peuples coloniaux contre les exploiteurs impérialistes, ce sont là dès aujourd'hui des facteurs présents chez des dizaines de milliers d'ouvriers socialistes conscients (comme le démontre par exemple la plate-forme de Bevan, qui reflète plutôt l'arrière-garde que l'avant-garde des ouvriers mécontents de la direction du Labour Party). Tout cet acquis se combine parfois à un vague sentiment que « somme toute, l'URSS doit se défendre ».
Mais nous nous désarmerions nous-mêmes si nous voulions fermer les yeux des larges masses des pays d'Europe occidentale sur la politique stalinienne passée et présente. Son discrédit — lié en Allemagne et en Autriche à la peur produite par l'expérience propre des masses — est un facteur réel de la situation politique, et, si nous voulons faire une politique réellement capable d'influencer et même de diriger ces masses, nous devons partir de ce qui est et non pas de ce qui devrait être.
Ces masses, à juste titre, n'ont pas confiance en Staline. Dans tous ces pays à longue tradition social-démocrate et de démocratie ouvrière, elles sentent instinctivement le caractère conservateur et oppresseur de la bureaucratie soviétique. Ce n'est pas notre tâche de combattre ou d'affaiblir ce sentiment foncièrement sain, aussi sain que le sentiment d'opposition instinctive à l'impérialisme et à la guerre. Ce n'est pas notre tâche de semer des illusions sur la bureaucratie stalinienne dans des pays où son influence est déclinante ou minime. C'est pourquoi notre plate-forme, en matière de politique internationale, devrait être résumée ainsi : luttons pour une Angleterre socialiste, pour une Allemagne socialiste, etc., seul moyen d'éviter la guerre impérialiste, de combattre l'influence de la bureaucratie soviétique, d'arracher aux staliniens la direction de la révolution coloniale et de libérer les peuples du monde entier de la fausse alternative : impérialisme ou stalinisme, en les plaçant devant l'alternative réelle : victoire de l'impérialisme ou victoire de la révolution socialiste (du socialisme).
Sur une telle plate-forme (rupture avec le Pacte atlantique ; aide illimitée aux mouvements d'émancipation dans les colonies ; retrait de toutes les troupes impérialistes de Corée, d'Égypte, du Viêt-Nam, de Malaisie, etc. ; conclusion de traités de paix et d'aide économique avec la Chine et les pays coloniaux libérés ; conclusion d'accords de coopération économique avec l'URSS et les démocraties populaires ; élaboration d'un plan économique de développement mondial pour toute la zone non capitaliste du monde, etc.), on peut combiner les sentiments anti-impérialistes et antistaliniens sains des ouvriers socialistes et ouvrir une perspective qui est effectivement la seule issue pour le prolétariat international : passage du centre de gravité du mouvement révolutionnaire mondial vers les pays industriellement avancés.
En développant une telle plate-forme, nous pourrions beaucoup plus facilement mobiliser en pratique les masses contre les préparatifs de guerre et contre la guerre impérialiste elle-même, c'est-à-dire amener les masses à défendre en pratique l'URSS et les démocraties populaires, qu'en centrant notre agitation directement sur le mot d'ordre « défense de l'URSS », ou sur : « nous devons être dans le camp anti-impérialiste même s'il est dirigé par la Russie. » Ces mots d'ordre sont seulement adéquats sur le plan de la propagande individuelle, ils peuvent convaincre quelques centaines ou même quelques milliers d'ouvriers avancés ; ils ne peuvent pas par eux-mêmes surmonter les obstacles qu'un passé de trente ans a créés dans la conscience des masses sur ce plan. Ceci ne signifie naturellement pas que dans le cadre de notre propagande générale, dans nos organes, etc. nous devons escamoter le problème de la défense de l'URSS. Ceci signifie seulement que sur ce plan comme sur l'ensemble des questions, notre travail dans les PS n'est plus en premier lieu un travail de propagande, mais bien un travail pour faire faire aux masses un pas pratique en avant. C'est à cette tâche que le travail de propagande générale doit être subordonné.
Une telle plate-forme internationale permet également d'utiliser la question européenne, importante dans plusieurs PS, en faveur d'une mobilisation révolutionnaire. L'Europe des Franco, Churchill, Adenauer, Gasperi, Paul Reynaud ou de Gaulle est une Europe pour laquelle pas un ouvrier ne voudra mouvoir un doigt. L'Europe socialiste, l'Europe dans laquelle les partis socialistes auront conquis le pouvoir pourra devenir la première base mondiale du socialisme, etc. De même, on peut reprendre sur la question du Plan Schumann d'excellents mots d'ordre comme : d'abord nationaliser, ensuite internationaliser ! D'abord un gouvernement socialiste dans chaque pays, ensuite une autorité socialiste internationale, etc.
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Le travail en direction des ouvriers et des organisations staliniens
Toutes les considérations qui précèdent dans ce rapport et plus spécialement celles qui concernent le travail en direction des ouvriers et des organisations réformistes doivent éclairer et faciliter la compréhension du travail préconisé par le
Congrès mondial en direction des ouvriers et organisations staliniens.
Aussi bien dans les « Thèses » que dans la résolution sur la situation internationale, il est explicitement indiqué et mieux encore impliqué dans le sens, la ligne de ces textes — que « dans les pays où la majorité de la classe ouvrière suit encore les PC », nos organisations « doivent s'orienter vers un travail plus systématique de la base de ces partis et des masses qu'ils influencent ».
« Dans tous les autres pays où le mouvement révolutionnaire de masses passe encore principalement par les organisations staliniennes ou stalinisantes, notre préoccupation essentielle doit être de ne pas nous couper de ces masses, de chercher à nous y mêler, et à profiter de la lutte commune contre le capitalisme et l'impérialisme pour les dresser, à travers cette lutte, aussi contre la bureaucratie et le stalinisme. » (Résolution sur la situation internationale).
Pour les pays où le mouvement des masses a pris déjà un caractère révolutionnaire ouvert, dirigé par les PC comme dans les « pays asiatiques en révolte », le CM a clarifié davantage cette ligne en indiquant que dans ces pays « l'orientation de notre mouvement doit être aussi vers le travail dans les PC et les organisations qu'ils influencent, en vue de ne pas nous couper du mouvement des masses et d'exploiter au mieux la conjoncture de la guerre ».
La question d'un travail entriste dans les PC de masse et les organisations qu'ils influencent a été posée par le IIIe Congrès mondial lui-même, qui a souligné de plus le caractère « essentiel » d'une telle activité de nos organisations.
Mais pourquoi alors le congrès a-t-il spécifié en même temps le caractère « nécessairement indépendant » de ces dernières ? Parce que la nature super-bureaucratique du mouvement stalinien et avant tout des PC ne permet pas un entrisme total du genre de celui que nous pouvons pratiquer et que nous pratiquons en direction des organisations réformistes. L'activité essentielle de nos organisations dans les pays où les PC influencent la majorité de la classe ouvrière ou dirigent déjà son mouvement révolutionnaire, doit s'exercer en direction de ces partis, tout en restant nécessairement indépendante du point du vue organisationnel, c'est-à-dire tout en étant obligée de sauvegarder des forces organisées à l'extérieur, indépendantes.
Il s'ensuit qu'envers les PC, et au moins pour une période, on ne peut pas pratiquer un entrisme total mais un entrisme de genre spécifique, sui generis, comme nous l'avons indiqué dans la lettre du SI adressée au CC de janvier 1952 du PCI en France. Nous venons que la nature même du travail que nous avons à faire dans l'étape actuelle en direction des ouvriers et des organisations staliniens impose une telle division, une telle façon sui generis d'opérer. Les considérations politiques qui sont à la base d'une telle orientation tactique ont été amplement données aussi bien dans les textes du congrès mondial, dans des textes ultérieurs de l'internationale (Résolution sur la question syndicale en France ; lettre du SI au CC de janvier du PCI) que dans ce rapport même. J'insisterai cependant sur quelques aspects supplémentaires de la question.
Ceux qui comprennent, ou qui disent qu'ils comprennent la logique et la nécessité d'une tactique entriste envers les organisations réformistes de masse à l'époque actuelle devraient normalement comprendre plus aisément que les mêmes considérations, amplifiées et renforcées imposent une tactique analogue envers le mouvement stalinien tel qu'il est actuellement placé dans les conditions objectives nouvelles de la Guerre froide et de la perspective de la troisième guerre mondiale.
Si des organisations réformistes de masse sont capables, sous la pression de l'évolution révolutionnaire de leur base — évolution que nous considérons inévitable, déterminée à son tour par l'évolution objective inévitable portant vers une situation révolutionnaire, vers des explosions révolutionnaires, vers la crise finale — de développer inévitablement des tendances centristes, le mouvement stalinien là où il a une base de masse, développera inévitablement des tendances centristes beaucoup plus amples et plus importantes. Ceci du reste est déjà en partie commencé. L'évolution de la situation objective agit actuellement (et ce processus ira en s'amplifiant avec l'évolution vers la guerre et la guerre elle-même) sur toute organisation ouvrière de masse contre la tendance opportuniste droitière et pour sa transformation en centrisme. Ce processus n'est pas rectiligne, partout le même, etc., mais en général est inévitable et va dans cette direction générale. C'est la profondeur extraordinaire de la crise du régime capitaliste, crise sans issue, irréversible, qui provoque tous ces phénomènes. Il faut — encore une fois — comprendre cela :
Le stalinisme, y compris la bureaucratie soviétique, est placé depuis la Guerre froide dans des conditions nouvelles par rapport à tout ce qu'était la situation jusqu'alors. Ses tendances opportunistes droitières inhérentes à sa nature, sont constamment contre-carrées, mises en échec, par l'évolution de la situation, aussi bien par l'attitude des capitalistes que par les réactions des masses. Les conditions qui ont permis son jeu de 1934 jusqu'à la fin de la guerre ne se renouvelleront jamais plus. À cette époque, les antagonismes inter impérialistes ont été encore assez virulents pour provoquer une rupture effective entre deux blocs de puissances et le conflit à mort entre eux. La lutte de l'impérialisme coalisé contre l'URSS fut subordonnée à la lutte entre les deux blocs, et la politique de la bureaucratie soviétique misant exclusivement sur cet antagonisme et sur l'alliance avec une partie de la bourgeoisie contre l'autre, avait un sens. Aujourd'hui, la rupture provoquée dans le monde capitaliste par l'apparition, à côté de l'URSS, de la Chine, des « démocraties populaires » européennes, du mouvement révolutionnaire colonial et celui des masses métropolitaines, rend tout compromis stable et viable impossible et a mis au centre le conflit inévitable entre l'impérialisme coalisé et ces formes et forces variées de la révolution.
La bureaucratie soviétique est acculée au combat final et décisif ; le mouvement stalinien est partout pris entre cette réalité et les réactions des masses devant la crise sans cesse aggravée du capitalisme. Dans ces conditions nouvelles, que la bureaucratie soviétique n'a pas créées volontairement mais qu'elle subit obligatoirement, le stalinisme fait réapparaître des tendances centristes qui prendront le dessus sur l'opportunisme droitier. Jusqu'où iront ces tendances ? Peuvent-elles transformer la nature du stalinisme, faire des partis communistes de vrais partis révolutionnaires ?
Absolument pas, aussi longtemps que ces partis dépendants seront contrôlés par la bureaucratie soviétique qui, elle, tout en étant elle-même obligée — dans les nouvelles conditions — de gauchir sa politique, de faire appel aux masses, de chercher à s'y appuyer, ne fera tout cela qu'en subordonnant toute, action de sa part à la question de son contrôle bureaucratique sur les masses, qui ne doit pas être mis en danger.
Les zigzags de la bureaucratie soviétique ne changent pas sa nature réactionnaire, qui est déterminée par sa position sociale en tant que caste privilégiée omnipotente en URSS. Mais les zigzags existent toujours dans sa politique et sont déterminés à leur tour par les pressions qu'exerceront sur elle l'impérialisme et les masses.
Entre la bureaucratie soviétique et les PC de masse, nous avons appris, à la lumière de l'expérience de la guerre et depuis, de la Yougoslavie et de la Chine en particulier, à établir une différence et à tenir compte de ce qui peut se passer avec ces partis s'ils se trouvent dans des conditions exceptionnelles et entraînés par un puissant mouvement révolutionnaire de masses.
Ces partis, dans de telles conditions, développent inévitablement des tendances centristes de plus en plus prononcées et commencent à esquisser une orientation révolutionnaire. Un tel développement, dont nous avons fait déjà l'expérience, est destiné dans les conditions nouvelles créées par l'accentuation de la Guerre froide, l'acheminement vers la guerre — et dans la guerre elle-même — à prendre des proportions encore plus considérables, et c'est sur ce développement centriste que nous devons miser pour notre tactique. Cela signifie, comme dans le cas des organisations réformistes, que l'avenir de la révolution et du parti révolutionnaire dans les pays en question, dépendra pour les années à venir du sort de ces tendances centristes.
Se mêler dès maintenant avec les forces qui constituent leur base, les suivre et les aider dans leur développement dynamique et y disputer la direction, c'est là la façon concrète, réaliste, pour nos organisations, d'œuvrer à la construction du parti révolutionnaire. Ces tendances centristes vont-elles conquérir et transformer l'ensemble de tel ou tel parti communiste de masse ?
Nous ne le savons pas, nous ne pouvons pas le savoir, ceci n'est pas déterminant. Ce que nous savons, que nous devons savoir, c'est que l'essentiel du parti révolutionnaire de demain sortira de ces tendances et que ceci se produira de toute façon à travers une rupture avec la bureaucratie soviétique.
Dans quelle forme exacte, nous ne pouvons dès maintenant le prédire. Mais ces considérations déterminent déjà le genre de travail que nous avons à faire en direction des ouvriers et des organisations staliniens, les perspectives et les buts de ce travail.
Je reprends ici une série de points inclus dans le texte du SI au CC du PCI français et qui, à mon avis, concrétise la conception de ce travail sur l'exemple d'un pays, en l'occurrence de la France.
Il s'agit de pratiquer dans ce pays, de plus en plus, une sorte de politique entriste sui generis par rapport aux organisations et ouvriers influencés par les staliniens. Cela veut dire qu'au fur et à mesure que nous approchons de la guerre, une partie de plus en plus importante de nos forces doivent s'intégrer dans les différentes organisations politiques et syndicales dirigées ou influencées par les staliniens, y compris dans le PCF, y rester et y travailler selon une tactique adaptée à la nature de ces organisations et subordonnée au principe d'un travail à longue échéance. La partie indépendante de notre organisation aura comme tâche principale de faciliter et la compréhension de notre ligne révolutionnaire par les ouvriers staliniens, et notre travail à l'intérieur de leur mouvement.
L'ensemble du travail intérieur et extérieur de l'organisation trotskyste aura ainsi pour but d'accélérer la radicalisation des ouvriers staliniens et le développement d'une direction révolutionnaire surgie fondamentalement du sein de leur mouvement à travers les expériences des luttes à venir et les tâches que ces luttes imposeront à la masse des militants staliniens. Examinons maintenant les différents aspects particuliers de cette orientation sans avoir néanmoins la prétention d'épuiser le sujet.
L'expérience que l'internationale entame dans ce domaine est jusqu'à maintenant unique dans son histoire, et sa mise au point exigera un certain temps ainsi que la collaboration compréhensive et loyale des directions des sections impliquées dans ce travail. Le premier problème que pose un tel travail, en direction et à l'intérieur des organisations et du mouvement stalinien en général, c'est celui de la manière de s'intégrer dans ce mouvement. Cette intégration doit commencer par les organisations périphériques pour arriver jusqu'au PC même. Des exceptions à cette marche sont naturellement possibles et même inévitables. Des camarades désignés par notre direction, en tenant compte de leurs possibilités et de leurs capacités pour un tel travail, s'efforceront de s'intégrer dans toutes les organisations et organismes politiques, syndicaux, culturels, etc. que le PCF dirige, influence, propulse : Combattants de la paix, Comités Henri Martin, UJRF, syndicats CGT, syndicats uniques, sections syndicales uniques, comités d'unité, etc.
Pour arriver à un tel résultat, pour y rester et y travailler, il sera nécessaire pendant toute une période, au début, que nos militants camouflent complètement leur qualité de trotskyste, ou n'appuient plus sur elle, n'entreprennent aucun travail politique sur nos propres idées, et se fassent connaître dans leur nouveau milieu avant tout comme les meilleurs animateurs de tous ces organismes. C'est ensuite, une fois qu'ils seront solidement intégrés dans ces milieux, qu'ils auront acquis l'estime et la confiance de leurs compagnons de travail et la connaissance concrète nécessaire de leur milieu, qu'ils pourront et sauront comment agir au mieux pour propulser progressivement certaines de nos idées, accentuer la radicalisation des militants staliniens, favoriser — toujours avec souplesse — les positions et les tendances de gauche, discerner les plus combatifs, les plus intéressants, et soit les travailler directement individuellement, soit les signaler à nos organismes indépendants. Chaque militant trotskyste, s'il acquiert cette compréhension du travail et s'il est constamment aidé par sa direction, est capable de devenir l'animateur d'un secteur de travail et de faire vivre mieux qu'un militant stalinien un Comité Henri Martin, une section syndicale unique, un comité d'unité, etc. L'argument selon lequel ces organismes souvent n'existent que sur le papier ne fonctionnent pas, sont squelettiques, bureaucratiques, etc. n'est pas décisif
En Angleterre, ceux qui ont combattu l'entrée dans le LP ont souvent prétexté que ce parti n'existe qu'en tant que machine électorale, sans structure définie, vivante, etc. En réalité, ils exagéraient en raison de leur incompréhension totale de la manière de travailler dans cette organisation et de l'animer. L'expérience qui a été faite depuis par nos camarades qui ont réalisé l'entrée a démontré déjà et de la façon la plus éclatante la possibilité d'un tel travail et les résultats surprenants auxquels on peut arriver avec une compréhension adéquate de sa nature spécifique.
Les organisations et organismes que le PCF dirige, influence, propulse, sont infiniment plus réels, plus vivants, mais naturellement le contrôle bureaucratique sur eux est aussi plus sévère. Il est absolument possible que nos militants s'intègrent, travaillent et restent dans ces milieux s'ils se comportent au début tout juste comme de simples militants du PCF et font valoir leurs capacités d'initiative, d'organisation et de direction. C'est le sens de l'attitude que nous avons préconisée sur le terrain syndical dans notre résolution « Pour la réorientation de notre travail syndical en France ». Nous avons voulu, par ce document, attirer l'attention de la direction du parti sur les grandes possibilités offertes par la conjoncture créée dans ce domaine à la suite des propositions de la CGT et le courant unitaire qui se développe dans la classe pour s'intégrer dans les syndicats cégétistes y compris dans la direction des organismes syndicaux unitaires (sections syndicales uniques, comités d'unité). Il fallait pour cela que nos camarades soient disposés — et si nécessaire capables de le faire — à ruser avec les dirigeants staliniens, se montrer souples, laisser à l'arrière-plan leur qualité de trotskystes, et mettre en avant, avant tout, leurs capacités d'appliquer une ligne unitaire, d'animer, de diriger les organismes qui la concrétisent et que la direction stalinienne elle-même voulait voir surgir.
Afin de s'intégrer dans le réel mouvement des masses, de travailler et de rester par exemple dans les syndicats de masse, les « ruses » et les « capitulations » sont non seulement admises mais nécessaires. Nous avons déjà appris cela du temps de la Maladie infantile de Lénine et toute l'expérience de l'internationale en matière de travail de masses, qu'il soit entriste ou travail syndical, nous a permis de mieux en développer le sens. Pour pouvoir réintégrer les syndicats cégétistes quand on a été exclu, ou pour entrer dans un organisme syndical unitaire quelconque, on n'hésitera pas, si nécessaire, à sacrifier par exemple la vente de l'Unité et même de la Vérité, à mettre tout à fait à l'arrière-plan sa qualité de trotskyste si les directions bureaucratiques l'exigent et si nous-mêmes arrivons à la conclusion que c'est là la condition pour faciliter notre intégration.
Toutes ces questions, nous avons cru qu'elles étaient depuis longtemps parfaitement claires pour tous les membres de notre mouvement.
Poursuivons. Si nous avons défini la politique que l'internationale entend suivre en France comme une sorte de politique entriste sui generis, c'est, répétons-le, à cause du caractère spécifique du mouvement stalinien dont la direction extrêmement bureaucratique nous empêche de procéder exactement comme dans un mouvement réformiste de la même importance. Sinon, nous serions — et depuis longtemps déjà — pour une politique entriste totale. La nature du mouvement stalinien nous impose en réalité une combinaison de travail indépendant et du travail « entriste » avec les particularités ci-après : le travail indépendant doit être compris comme ayant pour but principal d'aider le travail « entriste » et s'adresse lui aussi principalement en direction des ouvriers staliniens ; le travail entriste s'amplifiera au fur et à mesure que nous approcherons de la guerre.
Le secteur indépendant aide le travail entriste en lui fournissant les effectifs, en les dirigeant de l'extérieur, en développant les thèmes de notre politique, de la critique concrète de la politique stalinienne, etc., d'une façon ample, claire, sans autres limitations que celles du langage et de la forme qui doivent être étudiés de façon à trouver un écho grandissant parmi les militants staliniens. Le secteur indépendant maintient toutes les activités essentielles actuelles, dans les usines, les syndicats, les jeunes, et continue à recruter, y compris parmi les meilleurs éléments dépistés, au sein du mouvement stalinien par nos militants qui font du travail entriste. Il se peut, en effet, bien que notre tendance constante sera de maintenir et d'augmenter nos forces à l'intérieur du mouvement stalinien (et ceci pour une longue période), que pour certains éléments qui nous auront été signalés au sein de ce mouvement, il soit préférable de parfaire leur formation trotskyste en les affiliant au secteur indépendant.
Le secteur indépendant sera constitué pour tous les éléments qui sont strictement nécessaires pour diriger l'ensemble du travail, plus ceux qui, pour une raison quelconque et malgré tous nos efforts, ne peuvent s'intégrer dans le mouvement stalinien, plus ceux dont nous jugeons préférable, et même nécessaire de parfaire la formation trotskyste dans l'organisation indépendante. Nos militants indépendants n'abandonneront aucune activité dans les usines et les syndicats, conformément à nos idées sur l'unité d'action, l'unité, la stratégie des luttes, etc., ni aucune initiative de propulser, de diriger des organismes et des luttes, là où les conditions le leur permettent, mais ils feront toujours attention que cette activité s'exerce en tenant compte de l'ensemble du travail que nous faisons en France, et de l'intérêt que nous accordons avant tout aux militants staliniens, à des expériences faites avant tout avec eux, et comprises avant tout par eux.
Si notre organisation française s'engage dans une politique telle que celle que nous venons simplement d'esquisser dans certaines de ses grandes lignes — avons-nous dit à nos camarades français —, il s'ensuivra dans un certain temps une véritable intégration de dizaines et de dizaines de nos militants dans un réel travail de masse, au sein même du mouvement stalinien. Nous le suivrons ainsi dans toute son évolution dynamique, déterminée par l'évolution de la situation internationale, et nous serons placés dans les meilleures conditions pour en profiter. Une telle politique donnera dans l'immédiat : un terrain de travail à plusieurs de nos militants créera peu à peu parmi les milieux des militants staliniens une atmosphère de compréhension de nos positions politiques fondamentales et de notre critique des contradictions et des erreurs fondamentales de la politique stalinienne, renforcera même numériquement notre organisation dans son ensemble par l'apport d'éléments staliniens.
Je compléterai ces points par l'examen de quelques problèmes particuliers posés par le travail en direction des ouvriers et organisations staliniens. Tout d'abord en ce qui concerne notre presse indépendante, son contenu, sa forme. Notre presse, nous l'avons dit, doit être écrite avant tout pour aider le travail entriste, pour donner des directives politiques à nos forces travaillant à l'intérieur, pour trouver le maximum d'écho parmi les ouvriers et militants staliniens, pour faciliter leur progression politique. Comme il s'agit d'organes ouvertement trotskystes, et étant donné qu'ils s'adressent non pas à des ouvriers réformistes mais à des ouvriers révolutionnaires qui se placent sur le terrain général du communisme, de la révolution, qui ont les mêmes préoccupations et les mêmes buts que nous, nos organes ont le devoir de développer amplement toute notre politique, tous ses thèmes, faire la critique claire, sans équivoque, concrète, de la politique stalinienne, etc. « Sans autres limitations que celles du langage et de la forme qui doivent être étudiés de façon à trouver un écho grandissant parmi les ouvriers et militants staliniens. »
À l'étape actuelle, nous centrerons notre argumentation serrée, pédagogique, mais non équivoque et claire, sur le caractère utopique, réactionnaire, incompatible avec une efficace mobilisation de la classe et une lutte réelle contre la guerre, des deux thèmes de la politique stalinienne : la coexistence pacifique, l'unité et l'indépendance nationales. Les arguments ne nous manquent pas naturellement pour accentuer le doute qui existe déjà sur ces deux thèmes parmi les ouvriers et militants staliniens les plus avancés, et pour démontrer d'une façon compréhensible, tangible pour eux, l'impasse à laquelle aboutit ainsi internationalement et nationalement la politique stalinienne (la politique avant tout du Kremlin) et les entraves qu'elle constitue pour une effective et efficace mobilisation de la classe, seule capable de lutter réellement contre la guerre. Des discussions adéquates, plus prudentes sur ces thèmes doivent se faire à l'intérieur même des organisations staliniennes par nos éléments entristes, mais qui se garderont de s'isoler de leur milieu ou de provoquer leur exclusion.
Notre presse aura, en réalité, comme tâche de faire ressortir d'une façon compréhensible pour les ouvriers et militants staliniens, la nécessité d'une orientation de classe, aussi bien pour affronter efficacement les préparatifs de guerre des impérialistes que la guerre elle-même, et dont la logique se fait sentir de plus en plus par l'absurdité, l'échec continuel devant les réalités, l'impasse à laquelle conduit la politique actuelle stalinienne. La direction stalinienne elle-même subit la pression de la situation, de sa logique, et cherche à se dégager de l'impasse de sa propre politique. Mais, naturellement, comme elle est prisonnière de sa politique passée, de la pression du Kremlin et de sa propre nature bureaucratique, elle n'y arrive que partiellement, confusément, bureaucratiquement, d'une façon saccadée et contradictoire. Exemple, la façon dont elle veut résoudre la question de l'unité d'action et du front unique sur le plan syndical et politique entre les réformistes et ses propres forces. Les trotskystes ont une occasion, comme ils n'en ont jamais eu, de parler actuellement aux ouvriers et militants staliniens, et de faciliter leur compréhension, leur évolution.
En arrivant à la conclusion de ce rapport déjà très long, je tiens à répéter que je ne considère pas, loin de là, avoir épuisé son sujet. Mais l'esprit de notre tactique est clair, les lignes générales et des directives plus précises s'y trouvent déjà. Nous sommes tous ici, je pense, fermement convaincus que le IIIe Congrès mondial a libéré, plus que n'importe quelle autre assemblée et délibération internationales de notre mouvement, ce dernier des dernières entraves sectaires, et que sa directive « d'achever de nous insérer dans le réel mouvement des masses » ne sera pas déçue. Notre mouvement est en train de fusionner et fusionnera effectivement totalement avec la classe, la suivra dans sa marche naturelle, vivra son expérience et l'aidera de son mieux à réaliser ses buts historiques, buts maintenant si proches.
Naturellement, l'orientation que nous exigeons actuellement de l'ensemble de notre mouvement ne va pas sans rencontrer la résistance de l'inertie, des habitudes du passé, de l'incompréhension inévitable d'une série d'éléments face aux changements fondamentaux survenus durant et après la guerre, et au caractère rapide, tumultueux, du processus objectif révolutionnaire de cette époque.
Des gens restent surpris, étonnés, et se débattent en vain pour faire entrer une réalité nouvelle, riche, explosive dans des schémas mentaux étroits et périmés. Ils se révoltent alors non contre les schémas mais contre ceux qu'ils appellent les iconoclastes et les visionnaires Ils réagissent, ils boudent, ils crient au scandale, ils s'accrochent à leurs schémas, ils ne comprennent plus. Naturellement, l'internationale a le devoir de patienter avec les retardataires, d'expliquer et de réexpliquer la ligne.
Cela, elle l'a fait, elle le fait, elle le fera. Mais dans certaines limites. Elle ne pourra pas, dans le but de persuader tout le monde sur la justesse de sa ligne, accepter de retarder d'ici là son activité sur cette ligne. Il y a toujours un pourcentage de résidus dans le mouvement, composé par des éléments usés ou travaillés par des pressions et les forces ennemies qui ne comprendront plus jamais. Il y a toujours un fond sectaire qui se décante surtout dans un mouvement comme le nôtre, longtemps isolé des grandes masses, qu'on ne peut rééduquer avec des arguments. Il faut passer à l'action et laisser l'action persuader ceux qui retardent.
Même s'il nous reste encore deux, trois ans — et même un peu plus — avant la lutte décisive, ceci n'est pas beaucoup pour nous préparer. Au contraire, il faut agir vite, placer nos forces, agir dès maintenant pour notre intégration partout dans le réel mouvement des masses. C'est la raison pour laquelle les discussions sur les applications tactiques de la ligne du IIIe Congrès mondial ne peuvent pas traîner en longueur. Depuis déjà un an, nous perdons dans certains pays un temps extrêmement important, précieux, et nous aggravons notre retard sur la réelle situation dans ces pays. Comme l'ensemble du mouvement ouvrier, notre mouvement aussi souffre de la contradiction entre les exigences d'une situation plus extraordinaire que jamais et les insuffisances subjectives. Mais, à l'encontre des autres courants dans le mouvement ouvrier, qui bénéficient de l'appui des masses, nous-mêmes, encore à l'étape actuelle, n'avons d'autre appui, d'autre force principale, que la clarté et l'ampleur de notre pensée, la rapidité et la souplesse de notre action. L'époque, la période exigent du parti révolutionnaire, des dirigeants et des militants révolutionnaires plus capables, plus complets que jamais. Elles exigent, en réalité, des partis de cadres, c'est-à-dire des partis ayant un nombre de plus en plus grand de cadres ayant des vues larges et profondes.
Notre mouvement devrait être, tout entier, dans sa grande majorité, déjà arrivé à un tel niveau pour affronter cette période et accomplir ses tâches. Il risque, autrement, de se broyer sous la pression énorme d'une situation sans précédent, qu'il n'arrive pas à comprendre, et des tâches qu'il n'arrive pas, par incompréhension surtout, à accomplir.
Rapport adopté par 12 voix pour, aucune voix contre et 2 abstentions (Bleibtreu et Buchbinder).
Bulletin intérieur du PCI, 22 mars 1952 et Quatrième Internationale, n° 2 et n° 4, février et mars 1952.