1. — Les événements du Tibet qui ont mis aux prises cette année jes autorités militaires et civiles du gouvernement central de la République populaire de Chine et des forces armées tibétaines, ont donné lieu à des interprétations diverses, y compris dans nos propres rangs. La propagande impérialiste s'est emparée de ces événements dans le but manifeste de compromettre l'attrait de la révolution chinoïse plus particulièrement auprès des masses asiatiques ; de compromettre également le gouvernement de Pékin devant l'opinion « neutraliste » asiatique, plus particulièrement devant la bourgeoisie coloniale asiatique et mondiale dont Pékin — à l'exemple du Kremlin — recherche autant les bonnes grâces que l'alliance.
Le précédent de Hongrie a fourni à cette nronagande des analogies faciles HE également manifestement superficielles.
Afin de clarifier les questions posées par les événements récents, le rappel de certaines données d'ordre historique et social est nécessaire.
2. — Plus particulièrement depuis le XIII: siècle et jusqu'au XIX* siècle, le Tibet faisait administrativement partie des Empires nationaux chinois et n’a jamais figuré durant cette période en tant qu'Etat indépendant. Au XIX' siècle, il devint protectorat de l'impérialisme anglais qui — dès la libération de l'Inde — passa ses droits à ce pays, mais continua à entretenir sur place ses propres agents, travaillant contre la Révolution chinoise,
En 1951, les armées de la Révolution chinoïse entrent au Tibet, et Pékin conclut avec les autorités locales un accord « sur les mesures pour la libération pacifique du Tibet ». En 1954, le gouvernement de Nehru abandonne ses droits sur le Tibet à la Chine, et lui-même déclare alors (15 mai 1954) : «Je ne sache pas qu’à aucun moment, au cours des derniers siècles, la souveraineté, ou, si vous voulez, la suze-raineté chinoise [sur le Tibet] ait été contestée par aucun pays extérieur ».
3. — Dans les cadres des Empires chinois, plus particulièrement depuis le XIII* siècle, le peuple tibétain, ethniquement distinct du peuple han, du peuple chinois proprement dit, cohabitait à côté d’autres minorités nationales, les Mongols, les Uighurs, les Chouags, les Miaos, les Ko-réens, etc (au nombre environ de 50) qui constituent le pays multinational, historiquement formé en tant que tel, connu sous le nom de Chine.
4. — Ces faits historiques, ainsi que le fait que le Tibet, détaché par l'impérialisme depuis le XIX'* siècle de la Chine, était devenu de manière incontestable une plateforme impérialiste contre la sécurité et l'unité de la Chine, justifiaient l'effort entrepris par les armées victorieuses de la Révolution chinoise de récuperer le Tibet sur l'impérialisme suivant un statut de territoire autonome (et non de province) dans le cadre de la République populaire chinoise. . En outre, il ae a pas eu, plus particulièrement dans les dernières années, de preuve de l'existence d’un mouvement d'indépendance nationale tibétain par rapport à la Chine.
5. — La politique nationale du gouvernement de Pékin ne peut être critiquée essentiellement que du point de vue de son attitude envers les masses travailleuses du Tibet.
6. — Ce pays est caractérisé par l'existence d'un régime social et politique féodo-théocratique extrêmement anachronique et barbare. Quelque 200 à 300 fa-millés de nobles détiennent, par eux-mé-mes et par leur rôle prépondérant dans le gouvernement, les 2/3 environ de la terre, l'autre tiers appartenant aux monastères dirigés par le haut clergé. Plus d'un million de serfs, soit l’écrasante majorité de la population du pays, travaillent sur ces terres, au service de la noblesse séculaire et ecclesiastique, en tant que paysans, pasteurs, domestiques, dans es conditions de misère matérielle et culturelle extrême,
.T. — Afin d'éviter au pays une révolution par ses masses travailleuses, et pour ne pas compromettre ses rapports avec les classes dirigeantes asiatiques, plus pencher avec celles de l'Inde et Opinion asiatique bouddhiste, Pékin a Soigneusement évité de bouleverser l’ordre social existant en S'appuyant sur la mobilisation et l'organisation révolutionnaires des masses. En fait il s'est appuyé sur ce qu'il dénonce actuellement, à savoir les couches sociales supérieures coiffées par le gouvernement et UE Dalaï-Lama ; de la « rééducation » et de la « compréhension » de ces couches, Pékin attendait l'introduction progressive de réformes.
Cette politique opportuniste a complètement échoué. Les couches de la noblesse ecclésiastique et séculaire, craignant malgré tout l'inévitable processus d’assimila-tion structurelle avec le reste de la Chine, n'avaient comme souci que d'ajourner indéfiniment les réformes, de gagner du temps et de se conjuguer avec l’impérialisme pour défendre leur « indépendance ».
I1 se peut naturellement que ces efforts rencontrèrent un certain écho parmi des éléments les plus arriérés du pays, désa; pointés par le soutien de fait que Pékin avait accordé aux féodaux, au lieu de susciter la guerre civile et d'appuyer les masses dés serfs contre eux.
C'est dans ces conditions que les forces armées chinoises stationnées au Tibet furent harcelées par des bandes blanches longtemps avant l'attaque plus massive que ont subie à Lhassa même en mars ernier.
8. — À cette date, l'armée chinoise n'avait pas « envahi » un pays « indépendant », mais était déjà depuis plusieurs années sur place, et selon toutes les preuves disponibles (y compris celles de l'impérialisme et les lettres écrites par le Dalaï-Lama et reconnues ensuite par Nehru lui-même comme authentiques) elle a subi l'assaut des forces dressées et préparées par les féodaux.
L'analogie donc avec le cas hongrois où un Etat ouvrier, formellement indépendant, a été envahi par l'Armée soviétique afin d’écraser un soulèvement ouvrier dirigé contre le régime politique, bureaucratique et policier inféodé au Kremlin, est superficielle et de ce fait caduque.
9. — Indépendamment de toute. critique sur l'attitude précédente du gouvernement de Pékin envers le Tibet, au moment du conflit même les marxistes révolutionnaires définissent leur position en tenant compte des forces sociales en présence : qui combat qui. De ce point de vue, ils sont sans réserve pour la victoire des armées de la Révolution chinoise contre les forces armées de la réaction féodale.
Le caractère de masse de cette dernière, quoique dans le cas concret du Tibet problématique car non basé sur des preuves tangibles, n'intervient qu'en tant qu'élément pour déterminer la solution d'avenir une fois la réaction féodale battue et la penre de l’armée révolutionnaire assurée.
10. — Instruit par l'expérience, obligé par les événements, Pékin est actuellement amené à procéder enfin à la révolution sociale au Tibet, en s'appuyant sur les serfs et en détruisant les positions de propriété et de pouvoir de la noblesse ec-
Les marxistes révolutionnaires appuient cette action, tout en demandant qu’elle soit confiée essentiellement à des organisations démocratiques des masses travail leuses du pays — comités, syndicats, milices, partis — et qu'elle s’accomplisse dans le cadre d'une autonomie régionale réelle du Tibet, comportant y compris le droit à la séparation complète du reste de la République chinoise.
Le peuple tibétain étant manifestement une nationalité à part, les marxistes révolutionnaires reconnaissent le droit à l'auto-disposition de ce peuple, y compris le droit à la séparation de 5 Chine. Pour que ce droit soit exercé, il faut que la majorité de tout le peuple tibétain ait clairement exprimé son avis, la proclamation de l'indépendance tibétaine par les dirigeants féodaux ne représentant pas une preuve de ce désir. Entre la reconnaissance du droit à l'indépendance et la lutte active des marxistes révolutionnaires pour ce droit, il y a cependant une différence.
Au Tibet même, les forces marxistes révolutionnaires éventuelles auraient cependant à soutenir que le pays reste fraternellement uni, sur un pied d'égalité, avec les autres nationalités et territoires autonomes de la République Populaire de Chine.
Juillet 1959.