Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution : La nouvelle « paix » impérialiste et la construction des partis de la IVe Internationale

avril 1946 · La première conférence internationale après la guerre (3-5 mars 1946) · 15 451 mots

In English: Resolution Adopted by the International Conference — texte anglais publié à l’époque.

Les premiers mois de la période qui succède à la seconde guerre impérialiste démontrent déjà clairement que les changements profonds provoqués par celle-ci sont loin d'avoir aplani les difficultés et les contradictions dans lesquelles se débat le monde capitaliste, surtout depuis la guerre de 1914-1918, et qu'il n'existe aucune raison de penser que malgré la faiblesse actuelle certaine du mouvement ouvrier révolutionnaire, nous nous trouvions devant une nouvelle époque de stabilisation et de développement du capitalisme. La guerre, au contraire, n'a fait qu'aggraver la disproportion entre la productivité accrue de l'économie capitaliste et la capacité d'absorption du marché mondial ; elle a accentué sa désorganisation et a détruit les dernières possibilités d'un équilibre relativement stable des rapports internationaux et sociaux.

Par son caractère mondial et total, par sa durée, par ses destructions portées, grâce aux découvertes techniques, à un degré aussi terrifiant que celui de la force explosive atomique, cette guerre a, plus que n'importe quel autre événement historique, bouleversé la structure sociale, économique et politique de la planète entière. Sur le terrain économique, le développement imposant des forces productives de certains pays, et en premier lieu des États-Unis, fait contraste avec la destruction quasi totale de l'appareil productif d'autres pays et avec la stagnation et le marasme qui règnent sur le marché mondial. Sur le terrain social, la guerre a accéléré, d'une part, la concentration de la propriété entre les mains du capital financier et, d'autre part, la prolétarisation de larges couches de la petite bourgeoisie, soit en raison des nécessités accrues de la main-d’œuvre industrielle, soit par la ruine économique de ces couches consécutive à la famine et à l'inflation.

Enfin, sur le terrain des rapports internationaux, la guerre a provoqué l'écroulement et la décomposition totale des impérialismes allemand, japonais et italien, la crise et la décomposition partielle de l'impérialisme français, l'affaiblissement et le recul considérable de l'impérialisme anglais.

Par contre, on a assisté d'une part au développement gigantesque de l'impérialisme des États-Unis et d'autre part au renforcement territorial et au développement d'une influence effective de l'URSS sur une grande partie de l'Europe et de l'Asie.

La situation économique mondiale

Deux processus contradictoires ont caractérisé l'évolution de l'économie mondiale pendant la guerre : développement et concentration de l'appareil productif d'une série de pays et industrialisation de pays neufs accompagnés de l'épuisement, la décomposition et la destruction de l'économie d'autres pays.

Ce sont surtout les États-Unis qui ont profité du rôle de fournisseurs et créanciers de l'ensemble des nations « alliées » que la conjoncture de la guerre leur a conféré pour développer leur appareil industriel, en accroître sa productivité et doubler leur production par rapport à 1940.

Le Canada, intégré en grande partie dans le circuit de l'économie américaine, a fait, durant la guerre, un semblable bond en avant, doublant sa production industrielle par rapport à 1940 et devenant la troisième nation commerciale du monde après les États-Unis et l'Angleterre.

L'autarcie dans laquelle les pays sud-américains, en premier lieu le Brésil et l'Argentine, furent obligés de vivre pendant la guerre, les poussa à accélérer leur industrialisation. Un même processus, plus ou moins marqué, est à signaler en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Indes, en Égypte et dans une moindre mesure dans certaines parties de la Chine et de l'Indochine.

Par contre, la guerre a provoqué la destruction de l'économie européenne et en premier lieu de l'Allemagne, qui en constituait la base la plus importante. L'appareil industriel européen est détruit ou paralysé par le manque d'énergie (charbon, électricité), le manque de matières premières, la diminution du rendement de la main-d’œuvre et l'usure de l'outillage. De nombreux ports sont en ruine, ainsi qu'une très grande partie des moyens de transport terrestre et maritime.

Malgré un enrichissement apparent de la paysannerie, l'état de l'agriculture européenne n'est pas meilleur. La production agricole est en baisse par suite du manque d'engrais, de machines et de main-d'œuvre. Les paysans moyens et aisés, malgré la thésaurisation des billets de banque dépréciés, n'ont pu améliorer ou renouveler leur outillage, leur cheptel ou leur habitat.

La ruine financière est totale, illustrée par l'endettement démesuré de tous les États européens, le déséquilibre budgétaire et l'inflation. Les colossales dépenses de la guerre ont été financées au moyen de l'abaissement extraordinaire du niveau de vie des masses soumises à un rationnement de famine, de l'absorption par l'État capitaliste des revenus de la petite bourgeoisie rentière (impôts, emprunts) et de l'endettement.

Le déséquilibre croissant entre la disette de marchandises destinées à satisfaire les besoins des masses et les dépenses improductives destinées à couvrir les besoins de la guerre a abouti à la dépréciation catastrophique de la monnaie papier dans tous les pays européens et à la hausse vertigineuse du coût de la vie. Ainsi, le bilan de la guerre pour l'Europe se solde par un appauvrissement extraordinaire, par une diminution énorme de son poids spécifique dans l'économie mondiale accentuant à l'extrême sa dépendance économique des autres continents et en particulier de l'Amérique. L'Europe n'est pas seule à avoir souffert des destructions et des conséquences de la guerre. L'économie du Japon, des Indes néerlandaises et de la Chine ont été également plus ou moins profondément touchées.

D'autre part, la rupture des relations commerciales pendant la guerre et les immenses besoins en matières premières et en capitaux ont provoqué la surexploitation et l'abaissement extraordinaire du niveau de vie des masses coloniales dû aux restrictions alimentaires, la famine et l'inflation. Ainsi, tandis que la guerre favorisait le développement et la concentration de l'appareil productif de certains pays, et tout d'abord des États-Unis, et portait la capacité de production de l'économie mondiale dans son ensemble à des niveaux supérieurs à ceux de 1939, elle provoquait simultanément l'appauvrissement général illustré par l'énormité des dettes publiques dans tous les pays (y compris les États-Unis), l'inflation, la crise de la production agricole et, par conséquent, la chute de la capacité d'absorption du marché mondial. La guerre n'a pas résolu la crise des débouchés ; au contraire, elle l'a énormément aggravée.

Pour que l'impérialisme américain puisse exploiter sur le marché mondial le potentiel industriel et financier accumulé pendant la guerre et atténuer les dangers de la crise et des luttes sociales, il a besoin de dominer ce marché, en mettant à la portion congrue tous les pays capitalistes non seulement d'Europe, mais du monde.

D'autre part, la capacité d'achat des pays déjà grandement atteints par l'appauvrissement consécutif à la guerre ne peut se relever sans que leur économie ne se reconstruise et ne retrouve au moins ses anciens débouchés.

Dans ces conditions, les perspectives les plus probables de l'évolution de l'économie se dessinent comme suit : la reprise de l'activité économique des pays capitalistes atteints par la guerre, en particulier des pays d'Europe continentale, sera caractérisée par des rythmes particulièrement lents qui la maintiendront pour longtemps à des niveaux voisins de la stagnation et du marasme.

Étant la seule à pouvoir satisfaire les besoins immédiats du marché mondial, l'économie américaine connaîtra tout d'abord un essor relatif qui encouragera le plein fonctionnement de son appareil productif.

Cependant, les capacités restreintes du marché intérieur et mondial s'opposeront dans un bref délai à cet accroissement de la production. Les États-Unis s'achemineront vers une nouvelle crise économique, plus profonde et plus ample que celle de 1929-1933, dont les répercussions ébranleront l'ensemble de l'économie mondiale. Les rapports de l'URSS avec le monde capitaliste ne sont pas de nature à favoriser et à ranimer la reprise économique sur une base capitaliste. En s'efforçant de construire son propre circuit économique avec les pays qu'elle a actuellement sous son contrôle, l'URSS aggrave la crise des débouchés de l'impérialisme.

Les rapports internationaux

La situation internationale est dominée par la puissance que la conjoncture de la guerre a conférée aux États-Unis et à l'URSS et par leurs rapports réciproques.

Aux États-Unis l'accroissement démesuré de l'impérialisme yankee est à la base du déséquilibre actuel et de son inévitable aggravation future. Grâce aux circonstances de la guerre, l'impérialisme américain a réalisé une pénétration mondiale, sur une échelle jamais atteinte dans le passé par aucun autre impérialisme, et il est réellement devenu la principale usine et la principale banque du monde capitaliste. Tous ses concurrents impérialistes se trouvent distancés de loin. Grâce au développement et à l'efficacité de son appareil industriel, au monopole des principales matières premières, aux moyens de transport et à l'abondance des capitaux dont il dispose, il possède une puissance économique à laquelle aucun marché capitaliste ne saurait résister à la longue.

D'autre part, les États-Unis sont devenus la première puissance militaire mondiale ; les nouvelles armes, en particulier celles employant la force explosive atomique, leur confèrent une supériorité écrasante. Le masque pacifique et « libéral » qu'emprunta dans le passé l'impérialisme yankee pour réaliser et faciliter sa pénétration économique correspond de moins en moins aux conditions de son expansion mondiale actuelle. Pour parachever et pour consolider la domination du marché mondial, l'impérialisme yankee sera obligé de recourir de plus en plus souvent à la force pour tenir en respect ou pour attaquer et briser, le cas échéant, quiconque s'oppose à ses projets. Face aux bourgeoisies concurrentes et à l'URSS, l'impérialisme américain pratique une politique combinée de chantage économique et de pression militaire.

L'impérialisme américain est devenu, d'autre part, la plus consciente, la plus redoutable puissance capitaliste contre-révolutionnaire, et le principal soutien du conservatisme politique et social. Ses tendances autoritaires et réactionnaires se précisent et se renforcent aux États-Unis mêmes, aussi bien que dans le reste du monde. Aux États-Unis, la législation anti-ouvrière en vigueur pendant la guerre (lois anti grévistes, antisyndicales, blocage des salaires) et qui ne devait être que temporaire tend à devenir, en s'affermissant, une réglementation fixe du marché du travail.

En Chine, l'impérialisme américain soutient militairement et ouvertement le gouvernement bourgeois réactionnaire de Tchoung-King dans sa lutte pour briser le mouvement révolutionnaire des masses chinoises et placer l'ensemble du pays sous son contrôle.

Au Japon et en Allemagne, il ménage l'ancien appareil réactionnaire et fasciste et l'utilise ainsi que les équipes réactionnaires du centre et de la droite.

En Italie, il appuie pour l'instant les libéraux et les catholiques mais finance en même temps le mouvement néo-fasciste de « l'Homme quelconque ».

En Espagne, il s'efforce de maintenir aussi longtemps que possible Franco, tout en préparant son remplacement éventuel par la monarchie ou une démocratie « autoritaire ».

Dans tous les pays sud-américains, il favorise et accorde essentiellement son appui aux dictatures militaires et, en général, aux régimes bonapartistes. Il n'emprunte un masque « libéral » que dans ceux des pays coloniaux où il s'efforce de supplanter ses concurrents impérialistes.

Les projets de « paix » de l'impérialisme américain sont le parachèvement et la consolidation de la conquête du marché mondial. Les États-Unis ont déjà commencé à enserrer le monde d'un ensemble d'organismes économico-politiques, tels que l'UNRRA, le « Food Agriculture Organisation », le Fonds de stabilisation, la Banque de reconstruction, le Conseil économique de San Francisco avec ses annexes, la Banque de financement pour les exportations et importations, etc., appuyés sur une armée permanente et un système de bases terrestres, navales et aériennes qui arrachent à chaque nation une partie de sa souveraineté et visent à établir à la longue l'hégémonie mondiale de l'impérialisme yankee.

Cependant, cette tendance à la colonisation du monde est contrecarrée par des obstacles intérieurs et extérieurs. À l'intérieur, la reconversion de l'économie de guerre à l'économie de paix, accompagnée du chômage et de la réduction des revenus ouvriers, attise les luttes sociales qui freinent à leur tour l'essor économique. À l'extérieur, la pression américaine provoque les réactions plus ou moins vives des autres impérialismes, en premier lieu de l'impérialisme britannique, qui ont tendance à se retrancher dans des blocs autarciques, ce qui ranime la guerre économique.

D'autre part, la lutte du prolétariat des métropoles, les mouvements émancipateurs nationaux des peuples coloniaux, l'URSS et la zone contrôlée par elle, sont autant de facteurs qui vont à l'encontre des projets impérialistes yankees, et qui contribuent à la maturation de sa propre crise.

Ainsi, l'expansion mondiale des États-Unis ne comporte que sous une forme abstraite les avantages d'une exploitation impérialiste pouvant se développer sans entraves et sans limites. En réalité, elle renferme en même temps l'ensemble des contradictions qui caractérisent la structure économique, sociale et politique du monde capitaliste et de ce fait, entraîne les États-Unis aux plus graves convulsions et rend ceux-ci sensibles à tout choc et à toute crise produite dans une partie quelconque du globe.

En face des États-Unis se dresse l'URSS, ayant traversé sans succomber l'épreuve de la guerre, grâce aux antagonismes inter-impérialistes et aux avantages de son système social. Malgré l'aide indirecte accordée par l'impérialisme anglo-saxon à l'impérialisme allemand dans sa lutte ouverte contre l'URSS, l'acuité des antagonismes inter impérialistes n'a pas permis, durant la guerre, l'établissement d'un front unique antisoviétique efficace de la bourgeoisie mondiale.

L'URSS a grandement profité de cette division et, appuyée sur son économie étatisée et planifiée, elle a pu gagner la guerre contre la fraction de l'impérialisme que constituait l'Axe. Mais à travers le déroulement de la guerre, et par les conséquences de celle-ci, les conditions ont été créées d'une opposition plus unie que jamais de l'ensemble de la bourgeoisie mondiale sous l'égide des États-Unis et de l'Angleterre contre l'URSS. La situation présente réelle de l'URSS ne peut être appréciée que par rapport à l'ensemble des changements provoqués par la guerre, intérieurement et internationalement.

Malgré ses conquêtes territoriales, la guerre a eu pour l'URSS les conséquences suivantes :

1) Elle a énormément affaibli son économie en « arrêtant son développement »

(discours de Molotov au 26e anniversaire de la révolution d'Octobre), en

détruisant en grande partie l'économie de l'Ukraine, en décimant le sixième de

la population active, au moment où l'économie américaine doublait sa

production par rapport à 1940 et la quadruplait par rapport à celle de l'URSS.

2) Elle a aggravé la différenciation sociale et renforcé les éléments embourgeoisés

nationalistes et réactionnaires, surtout de la sphère paysanne (paysans

millionnaires), de la caste militaire et de la haute bureaucratie étatique.

Par contre, la guerre a premièrement favorisé l'industrialisation d'autres régions de l'URSS et ensuite a secoué de larges couches de la population, elle les a sorties de leur ornière de passivité et de conservatisme envers le régime bureaucratique, les a familiarisées avec d'autres genres de vie et d'autres idées (combattants de l'Armée rouge, prisonniers, soldats des armées d'occupation dans les différents pays d'Europe) elle a ainsi aiguisé leur sens critique et amorcé des courants revendicatifs. (discours de Kalinine).

Pour l'URSS, la guerre a marqué la faillite brutale de la politique autarcique et nationaliste théorisée sous le nom du « socialisme dans un seul pays » et, en même temps, le commencement d'une période qui décidera du sort final du régime établi par la révolution d'Octobre.

La bureaucratie stalinienne a sacrifié les intérêts de la révolution mondiale et le relèvement progressif du niveau de vie du prolétariat soviétique à une politique qu'elle présentait aux masses comme une construction graduelle et paisible d'une économie étatique et planifiée au milieu d'un monde capitaliste, mais qui, en réalité, ne correspondait qu'à ses propres intérêts de caste privilégiée et bureaucratique.

La guerre a mis fin à cette expérience désastreuse. L'URSS a dû subir la guerre impérialiste malgré les reculs, les concessions et les trahisons de la révolution, par lesquels Staline avait cru pouvoir neutraliser la bourgeoisie mondiale. La guerre a détruit en grande partie l'effort accompli durant plusieurs années par les masses soviétiques pour la construction économique de l'URSS et a brusquement ramené celle-ci en arrière.

Pour que l'économie soviétique se relève à nouveau, pour que ce relèvement se fasse sans le recours à l'aide exclusive ou principale de l'impérialisme américain, qui en profiterait pour détruire son indépendance, pour que l'URSS se mette à l'abri de la pression de l'impérialisme mondial, la bureaucratie soviétique a besoin d'étendre sa zone stratégique et de puiser dans les ressources économiques d'autres pays, tant en Europe qu'en Asie.

L'impérialisme ayant maintenu en sa faveur, pendant toute la guerre et depuis, le rapport de forces, la bureaucratie soviétique tente de réagir à sa pression et aux tentatives réactionnaires de l'intérieur par les moyens suivants :

a) L’accélération de la reconstruction de l'économie planifiée de l'URSS

(nouveau super plan quinquennal 1946-1950) ;

b) L’extension territoriale de l'URSS ;

c) L’introduction dans sa sphère économique d'une série de pays militairement

et politiquement contrôlés ;

d) L’action des partis communistes, visant à neutraliser la bourgeoisie des pays

capitalistes et à empêcher leur vassalisation totale à l'impérialisme

américain et britannique.

Les plus sérieuses chances de réussite de la bureaucratie, dans sa défense contre la pression extérieure de l'impérialisme et des éléments réactionnaires de l'intérieur et dans son effort de relèvement rapide de l'économie soviétique, résident dans la contribution économique des pays actuellement contrôlés par l'URSS. La nature spoliatrice et politiquement réactionnaire, conservatrice et capitularde de la bureaucratie soviétique s'est révélée dès le début de son action dans ces pays. Au lieu d'aider activement le mouvement des masses pour accomplir rapidement la révolution socialiste, unir librement ces pays à l'URSS, développer et harmoniser leur économie à l'économie soviétique, la bureaucratie n'a utilisé ce mouvement des masses que comme une menace de réserve contre la bourgeoisie et les cliques réactionnaires auxquelles elle a tout d'abord confié le pouvoir.

Ses premières tentatives pour introduire son contrôle économique, la réforme agraire, l'expropriation des capitaux étrangers, la nationalisation plus ou

moins

étendue

de

l'industrie,

en

domestiquant

d'en

haut

et bureaucratiquement le capitalisme, sans faire appel à la prise du pouvoir par le prolétariat ont abouti à un échec.

Cependant, l'occupation et le contrôle soviétiques ont donné une impulsion, bien qu'à des degrés variables, à la guerre civile et au développement d'un régime de dualité de pouvoir. Freinée d'une part par la pression de l'impérialisme et par sa propre peur de l'expansion de la révolution prolétarienne, et poussée d'autre part par les nécessités du régime social sur lequel elle se base, la bureaucratie soviétique poursuit dans les pays contrôlés par elle une politique opportuniste qui, tout en tendant à leur assimilation structurelle, ne la réalise que lentement et partiellement, à travers toute une série d'avances, de reculs et de pauses, de convulsions, de crises politiques et militaires conditionnées avant tout par l'évolution du rapport des forces entre elle et l'impérialisme.

La bureaucratie soviétique semble jusqu'à présent résolue à défendre, à sa manière, ses bases économiques en URSS et le maintien de son contrôle sur les pays qu'elle considère comme appartenant à sa propre zone d'influence. En URSS même, cette tendance se manifeste par l'affirmation de la position dominante du centre incarné par Staline-Molotov et la fraction dirigeante du Parti communiste (Jdanov, Andreev, Malenkov, Vorochilov, Béria, etc.) au moyen du renforcement du contrôle de celui-ci clans le gouvernement, les organismes dirigeants et l'armée, et par un effort pour renouer les liens avec les masses en amorçant un nouveau tournant à gauche dirigé contre la droite. Dans les pays contrôlés par l'URSS, cette tendance se manifeste par la remise des pouvoirs du gouvernement aux dirigeants des partis communistes indépendamment de leur force réelle, l'élimination des éléments opposants, l'expropriation des concessions étrangères, l'accélération des réformes économiques, et en favorisant les organismes de dualité de pouvoir (comités de contrôle de la production, du commerce, comités de paysans pauvres qui procèdent à la réforme agraire).

Sur le plan international enfin, la résistance de la bureaucratie soviétique se manifeste par son intransigeance dans les réunions diplomatiques (Conférence de Londres, ONU), refusant de céder aux pressions des impérialistes, par une certaine fermeté des discours de ses dirigeants (Molotov au 28e anniversaire de la Révolution, discours de Staline) et de sa presse, par l'amorçage d'un léger tournant à gauche de certains partis communistes (américain, anglais, grec, partis coloniaux).

Cependant, aussi longtemps qu'elle sera assumée par la bureaucratie, cette défense sera privée de la seule force qui puisse contrecarrer efficacement les projets de l'impérialisme, repousser sa pression antisoviétique, permettre le relèvement de l'URSS et conjurer la menace d'une troisième guerre mondiale, à savoir l'aide active du mouvement révolutionnaire mondial et la prise du pouvoir par le prolétariat. L'action de la bureaucratie en URSS et dans la zone contrôlée par elle, ainsi que celle des partis communistes dans les pays capitalistes, au lieu de propulser le mouvement révolutionnaire du prolétariat, le freine, le démoralise, et prépare partout le retour offensif de la réaction. Ainsi, la meilleure défense de l'URSS, plus que jamais, passe par la lutte pour le renversement immédiat de la clique bonapartiste stalinienne et la propagation de la révolution prolétarienne.

Malgré son extension territoriale, le recul économique et surtout la faiblesse du mouvement ouvrier démoralisé par la politique de la bureaucratie soviétique privent l'URSS de ses armes les plus efficaces contre la pression soutenue de l'impérialisme. Dans l'épreuve de force qui caractérise actuellement les rapports entre l'impérialisme et l'URSS, seule l'intervention de la révolution prolétarienne peut empêcher pour celle-ci une issue prochaine fatale. Sous les apparences d'une puissance jamais atteinte dans le passé, l'URSS et la bureaucratie soviétique sont entrées en réalité dans la phase critique de leur existence.

Tout en expliquant au prolétariat soviétique et mondial les dangers que fait courir à la révolution mondiale la politique de la bureaucratie stalinienne, et tout en l'appelant au renversement immédiat de cette dernière, la IVe Internationale ne révise pas sa position sur le caractère de l'URSS en tant qu'État ouvrier dégénéré, elle ne minimise pas l'importance que représente pour le prolétariat la défense contre les attaques de l'impérialisme et de la réaction, de l'économie étatisée et planifiée de l'URSS et des réformes économiques progressives dans les pays contrôlés par celle-ci. Toutes les sections de la IVe Internationale, et en premier lieu la section anglaise et les trotskystes américains, ont le devoir de dévoiler et de dénoncer systématiquement les plans antisoviétiques et les préparatifs de la troisième guerre mondiale de l'impérialisme, en éclairant les masses sur la signification sociale de l'opposition de l'impérialisme à l'URSS, et sur la nature de classe de celle-ci.

L'impérialisme britannique sort de la guerre comme la troisième puissance mondiale, après les USA et l'URSS, Cependant, son poids spécifique dans le monde a encore considérablement diminué et l'affaiblissement qu'il a subi pendant la guerre le place actuellement devant la situation la plus critique de son histoire. Les colossales dépenses improductives de la guerre ont été couvertes par l'endettement envers les États-Unis et les colonies (Indes, Égypte), les dominions, et la surexploitation des masses coloniales.

L'Angleterre est actuellement le plus grand pays débiteur dans le monde. L'équilibre de sa balance des paiements est définitivement compromis par la perte d'une grande partie de ses investissements à l'étranger et par la suprématie maritime, commerciale et financière des États-Unis, entraînant comme conséquence la diminution des ressources provenant de sa flotte et de son rôle de courtier mondial. La dislocation de l'Empire, d'autre part, s'est accentuée durant la guerre.

Le développement industriel et financier des colonies (Indes, Égypte) et des dominions (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud) a créé des tendances centrifuges polarisées en grande partie par les États-Unis. Aux Indes, en Égypte, dans le Proche-Orient, le puissant mouvement national émancipateur des masses ébranle l'emprise impérialiste britannique sur ces pays et sa puissance économique générale.

Pour freiner sa décadence et opérer un redressement, l'impérialisme britannique a recours à une extension brutale de sa domination coloniale aux dépens de positions appartenant aux impérialismes vaincus (Japon, Italie) ou affaiblis (France, Hollande), à l'intensification de l'exploitation du prolétariat de la métropole et des colonies et à la guerre économique. Le maintien du système préférentiel impérial basé sur les barrières douanières et le Pool-Sterling, la construction d'autres blocs autarciques sont parmi les meilleures armes dont dispose l'impérialisme britannique pour faire face à la pression des États-Unis et marchander avec ceux-ci un compromis lui assurant une participation, bien que strictement limitée, à l'exploitation du marché mondial. La politique du « bloc occidental » est significative des moyens de défense de l'impérialisme britannique.

C'est pour résister à la fois à la pression économique de l'impérialisme américain et à l'extension du contrôle économique et politique de l'URSS sur une grande partie de l'Europe que l'Angleterre a esquissé la tentative de construire sous son contrôle un circuit économique fermé des pays de l'Europe occidentale, de la Norvège à la Grèce, y compris l'Allemagne. La conclusion du compromis de Washington de décembre 1945 peut modifier l'orientation économique anti-américaine du « bloc occidental » et laisser subsister surtout son caractère politique antisoviétique.

L'accord de Washington, véritable « Dunkerque économique » pour l'impérialisme britannique, n'a été accepté par lui qu'avec l'espoir qu'il lui permettra de reprendre à une étape ultérieure la lutte pour la conservation de ses positions sur le marché mondial. Cependant, l'avance prise sur l'impérialisme britannique est telle, actuellement, que celui-ci préférera, chaque fois, trouver en définitive une base de compromis avec Wall-Street plutôt que de mener la lutte de manière conséquente et décisive. D'autre part, dans toutes les questions qui l'opposeront à l'URSS, l'impérialisme britannique comptera sur l'appui direct de Washington et, en ce sens, malgré leurs frictions intérieures quant à la part de l'impérialisme britannique dans l'exploitation commune du marché mondial, toute la phase immédiate de la situation internationale sera dominée par la coopération étroite anglo-saxonne, en face de l'URSS, de l'émancipation des colonies, et des luttes révolutionnaires des peuples d'Europe et du monde.

L'impérialisme français, quoique catalogué parmi les « vainqueurs » de la guerre, n'occupe plus, sur l'échiquier international, que la place d'une puissance secondaire. La guerre a consacré sa décadence définitive. Ses destructions ont énormément affaibli le potentiel productif du pays. Ses dépenses improductives, jointes à l'appauvrissement général, à la baisse de la production et à la rareté des marchandises, ont provoqué le déséquilibre budgétaire, l'avilissement de la monnaie, la hausse du coût de la vie. La reprise économique ne se fait que très lentement et sans perspectives, entravée par le manque de matières premières, de capitaux et de machines. Les colonies qui échappent encore à la mainmise de l'impérialisme anglais et américain, loin de contribuer au redressement de la métropole, sont en butte à leur propre crise et aux convulsions provoquées par les mouvements émancipateurs nationaux qui s'y développent.

Pour échapper au moins en partie aux conséquences catastrophiques de ce que fut pour lui le bilan de la guerre, l'impérialisme français tente de jouer sur les antagonismes réciproques entre les États-Unis, l'Angleterre et l'URSS. Mais son espoir d'arriver à sauvegarder ainsi l'intégralité de son empire, son indépendance économique, et d'arracher à l'Allemagne vaincue une grande partie des ressources des territoires de la Sarre et de la Ruhr, s'avère illusoire. Les nécessités d'expansion des impérialismes anglais et américain ne lui accordent aucune marge, et le règlement des comptes entre les trois « grands » s'opère chaque fois en définitive à ses dépens, ainsi qu'aux dépens de toutes les autres puissances secondaires. L'impérialisme français est entré dans une longue période de crise, de plus grandes difficultés économiques et politiques, crise dont le développement influera l'ensemble de la situation en Europe.

La France combine en quelque sorte, dans sa situation actuelle, les caractéristiques de la situation de l'Italie et de l'Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale, et s'achemine, à travers une période d'instabilité et d'impuissance « démocratique » et « parlementaire », vers un régime dictatorial ou vers la révolution.

La Chine émerge de la guerre et de la défaite de l'impérialisme japonais apparemment comme la cinquième grande puissance mondiale. En réalité, dans sa structure économique, sociale et politique actuelle, elle est presque aussi incapable que par le passé de conquérir une véritable indépendance nationale et de jouer un important rôle autonome dans la politique mondiale.

Freinée par la peur du mouvement propre de la paysannerie pauvre et du prolétariat, et par ses liens économiques avec l'impérialisme, la bourgeoisie chinoise est avant tout soucieuse de consolider son régime d'exploitation contre les attaques des masses, en s'alliant aux éléments féodaux et en faisant appel à l'aide matérielle et militaire de l'impérialisme yankee. Pour celui-ci, le marché chinois, avec ses quatre cent millions d'habitants, ses énormes ressources naturelles, sa main-d’œuvre illimitée et -particulièrement bon marché, constitue un des principaux débouchés pour sa production pléthorique, son approvisionnement en matières premières, l'exportation de ses capitaux, et est la clef de son hégémonie sur l'ensemble de l'Extrême-Orient et du Pacifique. La bourgeoisie chinoise est d'autant plus disposée à favoriser l'expansion de l'impérialisme yankee que celui-ci lui fournit une aide substantielle dans sa lutte armée contre les masses, le régime du Yunnan, la menace de l'extension de l'influence soviétique, et préserve en apparence son indépendance et son unité nationale.

Le parachèvement de la révolution démocratique bourgeoise en Chine et le plein développement des forces productives sont impossibles sans la lutte des masses ouvrières et paysannes, menée par le Parti révolutionnaire du prolétariat, pour le régime des soviets, pour la dictature du prolétariat.

La politique de démocratisation du Kuomintang, entreprise dernièrement par les dirigeants staliniens du Yennan, ne peut aboutir qu'à un échec certain, et à une nouvelle démoralisation des masses chinoises. La Chine est destinée, d'autre part, à servir, en Asie et dans le Pacifique, de plate-forme principale de l'opposition entre l'impérialisme yankee et l'URSS, et à devenir, en cas de conflit ouvert, un des plus importants remparts anti-soviétiques. Toute répétition de la politique stalinienne de 1925, de liquidation du mouvement autonome des masses, de sa subordination à la direction bourgeoise du Kuomintang, aura pour effet de briser définitivement la nouvelle révolution chinoise et de compromettre une des meilleures chances de défense de l'URSS.

Par contre, une politique s'adressant aux masses ouvrières et paysannes, basée sur un programme précis et hardi de revendications démocratiques et transitoires, concernant la réforme agraire, les libertés démocratiques, l'élection d'une Assemblée constituante, etc., et éclairée par la perspective socialiste, peut exploiter tout le dynamisme révolutionnaire des masses chinoises, recréé durant la guerre et par la victoire, et remettre en bonne route la révolution chinoise.

C'est la tâche qui incombe aux bolcheviques-léninistes de Chine qui ont pleinement conscience de l'influence énorme que le mouvement chinois est appelé à exercer sur le prolétariat international.

Le conflit impérialiste a énormément réduit et presque éliminé du marché mondial et de la scène internationale trois des plus grandes puissances : l'Allemagne, l'Italie et le Japon.

L'impérialisme allemand a subi un désastre sans précédent dans l'histoire d'une nation capitaliste. Son appareil productif a été réduit en grande partie en cendres. Ses plus grandes villes, ses ports, ses moyens de transport ont été anéantis. Outre les pertes humaines énormes causées par la guerre, la défaite militaire et l'occupation ont comporté la détention de la quasi-totalité de la population masculine active. Le pillage, les destructions poursuivies par les occupants américains, anglais, français et russes, ont accentué la décomposition économique du pays. Au lendemain de la défaite militaire, les prémices matérielles et humaines pour toute activité révolutionnaire importante des masses en Allemagne faisaient déjà défaut.

La reconstruction du mouvement ouvrier allemand reflétera désormais les progrès de la réanimation de la vie économique du pays, de l'intégration du prolétariat dans la production, de l'atténuation du nouveau régime répressif des occupants.

Les différents impérialismes occupants et l'URSS poursuivent chacun, à l'égard de l'Allemagne, une politique conforme à leurs propres intérêts. Les États-Unis ont visé et réalisé au moyen de la guerre la destruction de l'économie allemande en tant que concurrente sur le marché mondial. L'occupation de l'Allemagne leur sert actuellement :

1) Pour maintenir le prolétariat de celle-ci à des niveaux qui permettent une

reconstruction limitée de l'économie allemande, alimentée par les capitaux

américains.

2) Pour exercer, par l'occupation militaire du centre de l'Europe une pression

constante sur l'URSS et sa zone et un contrôle effectif contre-révolutionnaire

sur le reste du continent.

Ces dernières considérations accentueront dans l'avenir la tendance des États-Unis de refaire de l'Allemagne un État unifié, avec un gouvernement central, et les opposeront à tous les plans contraires (France) visant au maintien de l'impuissance et du démembrement de l'Allemagne.

L'impérialisme britannique est aussi fortement intéressé à la reconstruction économique de l'Allemagne et à son unification sous son contrôle. L'économie allemande, amputée de sa force d'expansion, représente le marché européen le plus important pour Londres. Incluse dans un système douanier et financier préférentiel avec les autres pays de l'Europe occidentale sous l'égide de l'Angleterre, elle contribuerait plus que n'importe quelle autre nation européenne à la formation d'un bloc pouvant éventuellement résister à la pression économique des États-Unis et servir surtout comme rempart antisoviétique.

L'impérialisme français poursuit, en Allemagne, une politique de rapine, pour combler les déficiences de son économie anémiée, et d'intrigues visant à empêcher à tout prix l'unification du pays et à accentuer et maintenir son démembrement.

L'URSS enfin oscille entre une politique tendant à maintenir et à accentuer l'affaiblissement de l'Allemagne par peur de la voir redevenir le principal rempart antisoviétique de l'impérialisme en Europe, et une politique tendant à gagner et à inclure dans sa zone d'influence la plus grande partie possible de l'Allemagne et de l'Autriche.

La campagne pour le parti unique avec les sociaux-démocrates et la réforme agraire réalisée dans la zone allemande occupée par l'URSS ont pour but de créer une base populaire et de détruire ou de neutraliser les forces qui s'opposent à la domination de la bureaucratie stalinienne.

La réforme agraire, en particulier, a été entreprise dans le but de détruire la puissance de la caste militaire des hobereaux prussiens et de gagner la sympathie des paysans qui ont acquis la terre. Mais cette dernière espérance restera vaine aussi longtemps que l'économie soviétique ne sera pas en mesure d'approvisionner les paysans en produits industriels abondants et bon marché et d'assurer le relèvement de leur niveau matériel. D'autre part, ces mesures économiques progressistes n'acquièrent leur juste valeur que dans le cadre de la politique générale de la bureaucratie envers les masses étranglant tous leurs droits démocratiques, en commençant par le droit de disposer librement d'elles-mêmes, bureaucratisant le mouvement ouvrier, procédant à des transferts brutaux de populations entières, au démantèlement des usines, etc.

Cette politique compromet, devant les yeux des masses, le prestige de l'URSS en tant qu'État ouvrier et les dresse, en définitive, contre la bureaucratie stalinienne et contre l'URSS.

L'impérialisme italien, déjà en butte à une crise profonde avant la guerre, a rétrogradé par le fait de la défaite, de la perte effective de ses colonies, de sa ruine financière, des destructions matérielles, au rang d'une puissance secondaire sur laquelle la mainmise économique de l'impérialisme américain et anglais est déjà décisive.

L'impérialisme japonais a subi un désastre en plusieurs points comparable à celui de l'Allemagne hitlérienne. Son potentiel économique a été gravement touché parles-destructions, la perte des colonies, sa réduction aux territoires strictement métropolitains, les charges de la guerre et de l'occupation. La défaite militaire a ébranlé le régime social, dominé par l'alliance compliquée des féodaux et des capitalistes, caractérisé par des rapports de classes d'une grande force explosive.

Malgré l'atomisation des masses provoquée par la terreur exercée durant plusieurs années par les classes possédantes sur la paysannerie et le prolétariat, on assiste, depuis la défaite, à une lente mais certaine maturation révolutionnaire. L'impérialisme yankee, qui a réservé exclusivement pour lui le contrôle effectif du Japon dans le but de renforcer et de consolider sa mainmise sur l'ensemble de l'Extrême-Orient et du Pacifique, a maintenu sur place l'ancien appareil réactionnaire et répressif, en commençant par l'institution de la monarchie, pilier du régime social.

Son intention est de retarder, d'amoindrir et, finalement, de briser toute explosion révolutionnaire, et de ne concéder aux masses que des satisfactions d'importance secondaire, en procédant à des changements qui, tout en amputant dans l'avenir immédiat l'économie japonaise de sa force d'expansion, n'apportent aucune modification profonde de la structure sociale réactionnaire.

La tâche de la révolution bourgeoise et démocratique qui n'a jamais eu lieu au Japon appartient désormais au prolétariat. C'est uniquement lui qui saura la combiner avec ses propres buts socialistes sous le régime de sa dictature, appuyée sur les soviets des paysans et des ouvriers.

La situation générale de l'économie mondiale, la ruine de l'Europe, l'exacerbation de toutes les contradictions inter impérialistes, l'éclatement de tous les antagonismes latents en partie camouflés durant la guerre derrière la façade de la lutte commune des « nations alliées contre le fascisme », la tension des rapports entre l'impérialisme et l'URSS, déterminent une longue période de lourdes difficultés économiques, de convulsions, de crises partielles et générales.

Le développement démesuré de l'impérialisme américain par rapport à l'épuisement économique général et l'affaiblissement, le recul et l'écroulement des autres impérialismes modifient essentiellement les conditions pour le rétablissement de l'équilibre capitaliste, qui ne saurait plus être autre chose que la domination impérialiste presque exclusive des États-Unis.

Dans la mesure où le mouvement révolutionnaire des masses ne s'affirme pas, mais au contraire se ralentit et se démoralise, les contradictions de la situation internationale économique et politique et, avant tout, l'opposition entre les États-Unis et l'URSS, stimuleront l'impérialisme à tenter de nouveau de provoquer, dans des délais plus brefs que par le passé, un dénouement par l'éclatement d'un nouveau conflit à l'échelle mondiale. Le facteur déterminant de l'évolution de l'humanité vers la barbarie et la destruction, ou vers sa délivrance par le socialisme, réside ainsi dans le développement des mouvements révolutionnaires, conditionné à son tour par l'affermissement, à travers la longue crise de convulsions sociales inévitables qui accompagneront la nouvelle « paix » armée impérialiste, d'une véritable direction révolutionnaire.

La tension des antagonismes sociaux et les perspectives révolutionnaires

La guerre, qui a exigé de la part des masses des sacrifices immenses et a énormément abaissé leur niveau de vie, a également hypothéqué la période actuelle de « paix ». Pour redresser la situation de l'économie mondiale paralysée par les destructions de l'appareil productif, l'endettement colossal des États et l'inflation, une forte création de capital nouveau serait nécessaire. Cela ne pourrait devenir possible que si le prolétariat était disposé à travailler davantage dans des conditions d'existence très inférieures à celles d'avant-guerre. C'est ce que les capitalistes lui demandent. C'est ce que lui conseillent les chefs traîtres réformistes et, avec surenchère, les chefs staliniens : d'abord aider au rétablissement et au renforcement du capitalisme, ensuite revendiquer et lutter pour l'amélioration de la situation des ouvriers et des autres couches travailleuses.

La guerre a entraîné dans la plupart des pays le gonflement démesuré du capital fictif, sous forme de papier-monnaie et de valeurs d'État (bons du Trésor, etc.) par rapport à la diminution réelle du capital productif. Les conséquences en sont la hausse vertigineuse des prix, le déséquilibre budgétaire, l'effondrement des changes. Une inflation fantastique sévit dans tous les pays d'Europe et, sous des formes plus bénignes, couve même en Angleterre et aux États-Unis.

La bourgeoisie et l'État capitaliste tentent d'y faire face en recourant à la dévaluation, à l'augmentation des impôts, au blocage des salaires, à la hausse des prix intérieurs, c'est-à-dire, en définitive, à la compression des revenus des ouvriers et de toutes les couches travailleuses. Il s'agit là d'une véritable tentative de procéder à une nouvelle répartition du revenu national, garantissant la régénération du capital par une nouvelle aggravation des conditions de vie des masses. Il est cependant inévitable que cette tentative de la bourgeoisie provoque déjà partout la réaction énergique des masses, qu'elle ébranle chaque jour davantage l'équilibre des classes et qu'elle donne une puissante impulsion à leurs luttes. Le problème de savoir si le capitalisme sera capable d'arriver à nouveau à une stabilité relative ne pourra être résolu sans tenir compte du facteur déterminant : la résistance du prolétariat réclamant une amélioration de ses conditions d'existence, amélioration incompatible avec la possibilité de redressement du capitalisme.

Si la guerre n'a pas immédiatement déterminé, en Europe, la montée révolutionnaire avec l'ampleur et le rythme escomptés, il n'en est pas moins clair qu'elle a détruit l'équilibre capitaliste sur une échelle mondiale, ouvrant une longue période révolutionnaire.

L'autocritique des perspectives que nous avions élaborées durant la guerre, prévoyant, particulièrement en Europe, une activité des masses beaucoup plus amples et beaucoup plus profonde que celle que nous constatons jusqu'à présent, se limite essentiellement aux rythmes et non pas à la nature de la période qui fait suite à la guerre impérialiste.

Seul un esprit superficiel et capitulard petit-bourgeois pourrait voir un démenti de notre perspective révolutionnaire dans le fait que la guerre n'a pas déterminé, pendant son déroulement ou immédiatement après, la révolution en Europe ; que la révolution allemande n'a pas eu lieu ; que les organisations traditionnelles et, en premier lieu les partis staliniens, ont connu un nouveau et puissant essor. Tout en reconnaissant que tous ces faits sont autant de défaites pour le prolétariat révolutionnaire, la IVe Internationale ne peut pas oublier un seul instant que la crise mortelle du capitalisme, que la destruction de son équilibre, que l'aggravation de toutes ses contradictions fondamentales constituent des faits encore plus importants et sur lesquels reposent notre perspective révolutionnaire et nos possibilités plus grandes que jamais de construire le parti de la révolution.

Les conditions économiques et politiques dans lesquelles le capitalisme tente d'opérer actuellement son redressement présagent une courbe montante de la révolution, malgré des mouvements passagers de descente et malgré des fléchissements qui ne peuvent, du reste, que s'atténuer au fur et à mesure que s'affirme, à travers ces luttes, la nouvelle direction révolutionnaire.

Bien qu'on n'ait assisté jusqu'ici qu'aux premières batailles livrées par les masses contre la volonté du capitalisme de restaurer sa puissance économique par une exploitation intensifiée, ces luttes démontrent déjà clairement que le prolétariat est loin d'avoir consommé son potentiel révolutionnaire. En Europe continentale, non contrôlée par l'URSS, ce sont les conditions économiques dans lesquelles le capitalisme est obligé d'entreprendre son redressement qui poussent les masses ouvrières et petites-bourgeoises à l'action. La courbe des grèves motivées par la volonté des ouvriers de se défendre contre la hausse du coût de la vie qui avilit leurs salaires, et menées malgré l'opposition systématique des directions réformistes et staliniennes, est partout ascendante. Pour les mêmes raisons, les fonctionnaires subalternes et les employés entrent en lutte, souvent avant même les ouvriers. D'autres couches de la petite bourgeoisie citadine et paysanne, ruinées par l'inflation, écrasées par les impôts, deviennent un ferment révolutionnaire qui détruit l'équilibre social de la bourgeoisie et aggrave la crise du régime.

Dans ces conditions, un développement prolongé et relativement ample et stable des forces de la démocratie politique apparaît plus problématique que jamais. Les quelques concessions démocratiques auxquelles la bourgeoisie a procédé depuis la fin de la guerre sont le résultat, d'une part, de la pression des masses et, d'autre part, de la politique conciliatrice et capitularde des partis réformistes et staliniens.

Au moment de l'effondrement de l'appareil allemand d'occupation, une première vague révolutionnaire s'ébranla dans la plupart des pays du continent européen. Mais cette vague eut un caractère fragmentaire et les organes du double pouvoir n'apparurent que sporadiquement. C'est l'absence de la révolution allemande qui empêcha une généralisation de ce mouvement révolutionnaire, permit aux partis réformistes et staliniens de garder le contrôle exclusif des masses et facilita ainsi le remplacement immédiat de l'administration militaire allemande par l'administration militaire anglo-américaine. La bourgeoisie indigène obtint ainsi le délai nécessaire pour reconstruire son propre appareil d'État, pour liquider rapidement les noyaux de double pouvoir et pour désarmer les ouvriers, soit par l'intermédiaire direct des staliniens (France, Italie), soit par la violence appuyée sur les forces d'occupation (Grèce, Belgique).

Gouverner par l'intermédiaire de ces partis, ou par des coalitions qui s'appuyaient principalement sur ceux-ci, tel fut le prix que la bourgeoisie a dû payer pour arrêter la première vague révolutionnaire. Ce prix implique le maintien des grandes organisations politiques et syndicales du prolétariat, le maintien d'une certaine possibilité de lutte directe (grèves), le maintien d'un appareil « démocratique » dont la bourgeoisie n'est pas absolument sûre. Mais, même là où la bourgeoisie cède à la pression des masses un gouvernement « démocratique », elle est forcée, par les conditions matérielles, par la nécessité de reconstruire sa puissance économique aux dépens des masses travailleuses, de se préparer à passer à des formes de gouvernement autoritaire.

Dès maintenant, elle a réussi à reconstituer en partie, derrière le rideau de fumée de la « légalité parlementaire » et de la « paix sociale », un appareil militaire et policier qu'elle tient fortement en main. S'appuyant sur cet appareil, ainsi que sur tous les bastions traditionnellement conservateurs de la société (Église, noblesse, monarchie, etc.), le capital financier, dont la guerre a accentué la concentration et l'emprise de plus en plus totale sur l'État, prépare la transition à une dictature militariste ou bonapartiste à peine camouflée. Seule la pression du prolétariat, qui n'a reçu dans aucun pays du continent jusqu'ici une défaite décisive, empêche la bourgeoisie d'abandonner ce qui reste de la « démocratie bourgeoise » classique.

Dans une mesure différente suivant les différents pays, l'expérience gouvernementale des « chefs » réformistes et staliniens s'est soldée par une déception nouvelle pour le prolétariat. Aussi longtemps que les partis révolutionnaires sont trop faibles pour transformer cette déception des masses en un levier pour une nouvelle offensive, elle renforce objectivement les positions de la bourgeoisie. C'est ce qui, d'une façon générale, détermine la situation actuelle dans la plupart des pays du continent. D'autre part, bien que la pression des couches petites-bourgeoises citadines et rurales soit encore canalisée par les partis ouvriers et les partis du centre démocratique, la crise insoluble et prolongée du capitalisme, la ruine économique, la prolétarisation et paupérisation de ces couches ne pourront tarder à reproduire à la longue les mêmes causes qui ont déterminé la naissance des mouvements fascistes. Ainsi, en Italie, la politique impuissante et démoralisante des partis officiels de la classe ouvrière a déjà causé la polarisation de larges masses petites-bourgeoises autour de chefs « néo-fascistes » (Uomo Qualunque). De même en Belgique, les classes moyennes, un moment très favorable au parti stalinien, ont reflué en masse vers le parti bourgeois le plus réactionnaire. Des processus analogues se signalent en Grèce, en France et ailleurs. Mais on ne saurait ignorer que le ralentissement présent du mouvement politique ouvrier en Europe se dessine sur l'arrière-fond, non seulement d'une montée révolutionnaire mondiale, mais aussi d'une radicalisation des masses laborieuses sur le continent. Dans ces conditions, les défaites partielles comme celle de la Grèce, les périodes intermédiaires de reflux comme celle que traversent actuellement la France et la Belgique, ne démoralisent pas définitivement le prolétariat ; au contraire, à travers les luttes économiques, l'expérience renouvelée du caractère traître de ses dirigeants, la démonstration répétée de l'incapacité de la bourgeoisie à rétablir un régime politique et économique tant soit peu stable, lui offrent chaque fois de nouvelles chances de passer à des stades plus élevés de la lutte. C'est seulement dans le cas ou la IVe Internationale se montrerait à la longue incapable de construire des sections fortes et influentes, dans le cas où les vagues successives des luttes ouvrières se termineraient par des échecs, que de puissantes organisations fascistes apparaîtraient partout et qu'une série de défaites dans les principaux pays du continent pourrait clore la période générale de montée dans laquelle nous vivons.

Dans l'Europe contrôlée par l'URSS, le mouvement ouvrier a atteint en plusieurs endroits le niveau du régime de la dualité de pouvoir, mais il a subi en même temps le corsetage bureaucratique et la démoralisation que provoque la politique de la bureaucratie stalinienne.

En Allemagne, à la suite des défaites antérieures, de l'atomisation du prolétariat sous le régime répressif nazi, de la politique chauvine de la bureaucratie stalinienne pendant la guerre, des destructions matérielles, des pertes humaines et de l'occupation impérialiste et soviétique actuelle, la décomposition du mouvement ouvrier a atteint un stade très avancé. Ce fait pèse déjà lourdement sur l'ensemble de la situation du mouvement ouvrier en Europe, conditionne les lenteurs de la montée révolutionnaire, son rythme saccadé, son dynamisme provisoirement restreint. On ne pourra compter sur l'action révolutionnaire du prolétariat allemand avant que la vie matérielle ne se réorganise en Allemagne et avant que les quelques millions de prisonniers allemands ne soient réintégrés dans l'économie du pays.

Entre-temps, d'autres foyers révolutionnaires s'allument et acquièrent une importance grandissante en Europe continentale même, en Italie et en France et aussi au dehors, en Angleterre, aux États-Unis, aux colonies. La décadence accélérée de l'impérialisme britannique, le rétrécissement de sa base économique, son appauvrissement, ainsi que la nécessité de résister à la pression de l'impérialisme yankee par la concentration, la modernisation de son appareil productif et par l'abaissement des prix de revient, conditionnent maintenant une offensive furieuse de la bourgeoisie et de l'État capitaliste contre le niveau de vie du prolétariat anglais. Celui-ci répond avec énergie. 1944 était déjà l'année marquée par le plus grand nombre de grèves qu'on ait enregistré depuis l'autre guerre, exception faite de la grève générale de 1926. 1945 a vu la victoire électorale du Labour Party, qui reflète la première étape de radicalisation des masses ouvrières et petites-bourgeoises. Le mouvement de grève, bien que provisoirement freiné par cette victoire, ne cesse de se manifester, entraînant une opposition directe des masses à l'appareil bureaucratique des syndicats et du Labour Party (grèves des dockers), et ouvre de ce fait des perspectives sérieuses à la construction du parti révolutionnaire.

Aux États-Unis, la reconversion qui s'accompagne du chômage massif et de la réduction des revenus ouvriers, consécutive à la suppression des heures supplémentaires de travail, déclenche le plus puissant mouvement revendicatif qu'on ait jamais enregistré dans ce pays. En devenant le meilleur défenseur des intérêts économiques immédiats du prolétariat américain, l'avant-garde révolutionnaire a les plus grandes chances de construire, à travers la longue crise qu'entraîne pour l'impérialisme américain son expansion sur un marché mondial plus déséquilibré et plus désorganisé que jamais, un puissant parti révolutionnaire.

Les mouvements émancipateurs des peuples coloniaux connaissent actuellement une ampleur jamais égalée dans le passé. C'est là le résultat de la maturation des consciences des masses coloniales et de l'affaiblissement de l'emprise impérialiste provoqué par la guerre. Le développement de l'impérialisme a déterminé l'industrialisation des colonies, et la guerre a accéléré ce processus particulièrement en Égypte, dans le Proche-Orient, aux Indes, dans certaines parties de la Chine, de l'Indochine et des Indes néerlandaises. À côté d'une bourgeoisie nationale plus ou moins importante, cette évolution économique a favorisé la naissance d'un prolétariat agricole et industriel de couches petites-bourgeoises citadines, de commerçants, de fonctionnaires et d'intellectuels. D'autre part, la guerre a provoqué la surexploitation des masses coloniales et a encore énormément abaissé leur niveau de vie. Ces facteurs, conjointement à l'affaiblissement de tous les impérialistes qui résultait de leur lutte et de leurs antagonismes, ont contribué surtout, au lendemain de la défaite de l'impérialisme japonais, à la maturation de la conscience nationale et révolutionnaire des masses coloniales et de leur volonté de conquérir, par les armes, leur indépendance.

L'absence d'un parti révolutionnaire du prolétariat et la répétition de la politique menchevique des staliniens, appliquée au cours de la révolution chinoise de 1925-1927, contribuent à ce qu'à la tête de ces mouvements émancipateurs

nationaux

prédominent

les

éléments

petits-bourgeois nationalistes et stalinisant de l'intelligentsia. Malgré cela, et malgré les dangers réels impliqués par cette direction pour le développement de la révolution coloniale, ces mouvements constituent déjà une partie intégrante de la montée révolutionnaire mondiale, en aggravant la crise de l'impérialisme et en donnant une impulsion puissante au mouvement du prolétariat des métropoles.

En particulier en Chine et aux Indes, le développement déjà avancé de la bourgeoisie, et par conséquent aussi du prolétariat industriel, l'exploitation con, le des masses par la bourgeoisie nationale, les survivances féodales et l'impérialisme étranger, créent les conditions dans lesquelles le mouvement révolutionnaire du prolétariat, entraînant derrière lui les masses paysannes, peut connaître un essor grandiose et devenir un des principaux foyers révolutionnaires dans le monde.

Ainsi, on ne saurait conclure sur le dynamisme véritable de la montée révolutionnaire en se limitant à l'échelle européenne et en notant simplement l'absence temporaire de la révolution allemande, si importante que puisse être cette absence. Il s'agit actuellement d'une crise mondiale jamais atteinte dans le passé, d'une montée révolutionnaire mondiale qui, tout en mûrissant inégalement dans les différentes parties du monde, ne cesse d'exercer une influence réciproque d'un foyer sur l'autre, et détermine une longue perspective révolutionnaire.

La construction de nos partis et nos tâches politiques

Les masses font déjà preuve de tant d'énergie, de disposition à la lutte, d'esprit de sacrifice qu'il ne saurait être question d'épuisement du potentiel révolutionnaire du prolétariat, de sa volonté et de sa capacité à renverser le régime capitaliste s'il y avait à sa tête une direction réellement internationale, révolutionnaire, bien préparée et fortement centralisée.

Le problème de la construction de la direction révolutionnaire reste toujours le problème clef. La IVe Internationale a pleinement conscience du rôle du parti révolutionnaire, non seulement pour le triomphe de la révolution prolétarienne mais aussi pour l'accélération de la maturation révolutionnaire de la situation objective. Des situations objectivement révolutionnaires ont existé, existent et existeront indépendamment de la présence du parti révolutionnaire : Mais en l'absence de ce dernier, elles ont abouti, aboutissent et aboutiront au recul, à la démoralisation et à la défaite des masses. Mais, tandis que, dans la période d'avant-guerre, les possibilités objectives pour la construction de la direction révolutionnaire étaient restreintes, on ne pourrait actuellement invoquer la situation objective pour justifier la stagnation ou le rythme lent de la formation de la direction révolutionnaire.

L'expérience actuelle de tous les pays prouve que les possibilités objectives pour la création des partis de la IVe Internationale n'ont jamais été aussi grandes et qu'elles iront s'affermissant davantage. Dans une série de pays, parmi lesquels l'Angleterre, les États-Unis, le Canada, les pays sud-américains, l'Australie, l'Afrique du Sud et plusieurs pays coloniaux, l'obstacle du stalinisme et, dans la plupart des cas ; même du réformisme, n'a pas une importance déterminante. D'autre part, le gonflement des rangs des organisations traditionnelles en Europe, et en premier lieu des partis staliniens, a reflété la première étape de radicalisation des masses, et a déjà atteint presque partout son point culminant. La phase de la dépression commence.

Les partis réformistes ont subi une évolution de leur base sociale, perdant, avec l'accentuation de la crise du capitalisme européen, une partie de leur emprise sur la classe ouvrière, et gagnant sur la petite bourgeoisie radicalisée qui abandonne les anciens partis bourgeois du centre. Les partis staliniens ont fait la relève des éléments ouvriers des partis socialistes tout en gagnant les couches les plus radicalisées de la petite bourgeoisie citadine et paysanne.

Mais le programme réformiste, sur lequel se rencontrent actuellement « socialistes » et « communistes » est, plus que jamais, incompatible avec les possibilités du capitalisme européen et l'impuissance de ces partis à donner une issue à la crise deviendra de plus en plus évidente pour les masses. Un développement ultérieur de ces partis, ou même la conservation de leurs positions actuelles, peuvent être considérés comme plutôt problématiques du fait que ces partis, en maintenant leur collaboration avec la bourgeoisie, seront obligés de freiner, parfois même de s'opposer, aux luttes revendicatives des masses et se rendront responsables, aux yeux de celles-ci, de la faillite certaine de toutes les expériences des soi-disant « réformes de structure ».

Les partis staliniens sont, en outre, handicapés par l'évolution de la situation internationale et la tension des rapports impérialisme-URSS, les obligeant à pousser leur politique opportuniste jusqu'à l'extrême et rendant celle-ci plus incertaine et plus contradictoire que jamais. D'autre part, dans les pays contrôlés par l'URSS, particulièrement en Allemagne, en Autriche, en Finlande, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, et même en Roumanie et en Pologne, l'expérience concrète de la politique de la bureaucratie soviétique tend à devenir le meilleur remède contre la contamination des masses pie l'idéologie stalinienne.

Dans ces conditions, l'amorçage de courants oppositionnels au sein des partis staliniens et « socialistes » est inévitable. La guerre civile en Grèce, la crise politique prolongée en Italie, la situation en Angleterre, ont déjà fait naître de tels courants dans les partis communistes. Le PC hollandais a connu dernièrement une série de luttes fractionnelles dont l'aboutissement est actuellement déjà la formation d'une opposition léniniste. La situation en France, en Belgique et, en général, dans l'Europe occidentale, crée des conditions favorables à la désintégration des partis réformistes.

Mais la maturation de ces oppositions, leur évolution, leur rupture plus ou moins rapide avec les bureaucraties dirigeantes, n'est pas seulement fonction de la conjoncture politique générale. L'intervention active de nos sections dans ce processus constituera un élément tout aussi important, dans la mesure où celles-ci sauront combiner la fermeté programmatique avec la plus grande souplesse tactique et, par leur action, se montrer capables d'inspirer confiance aux meilleurs de ces éléments oppositionnels, afin de faciliter leur intégration dans notre mouvement et d'éviter leur cristallisation sur de nouvelles bases centristes.

La condition primordiale pour s'atteler avec ardeur et avec foi à la tâche de la construction des partis de la IVe Internationale est d'acquérir tout d'abord la conviction ferme que de grandes possibilités existent actuellement dans ce domaine.

Le plus grand danger pour l'accomplissement de cette tâche capitale est le développement de tendances défaitistes dans nos rangs qui, impressionnées par la lenteur relative de la maturation de la situation révolutionnaire en Europe, ainsi que par la lenteur de nos propres progrès, préconisent plus ou moins ouvertement la réduction de notre programme transitoire et socialiste aux seuls mots d'ordre démocratiques et une politique « entriste » massive ou même totale dans les partis réformistes et centristes en Europe. Cela tient au fait que ces tendances qui, en général, furent celles qui ont justement critiqué les exagérations gauchistes dans l'appréciation du rythme des événements durant la guerre et la première phase de la période qui lui succéderait, partent en réalité d'une perspective générale fausse en ce qui concerne la nature de la période dans laquelle nous entrons.

D'une façon générale, la voie pour la construction de nos partis, en particulier en Europe continentale, passe à l'étape actuelle par la combinaison de notre travail indépendant, garanti par notre autonomie organisationnelle et politique, avec un travail de fraction patient, systématique et de longue haleine dans les organisations réformistes, centristes et staliniennes. Chaque direction nationale doit être en mesure d'établir une organisation et une orientation concrète de son travail, après une minutieuse analyse de la situation générale du pays et de l'état du mouvement ouvrier, de ses organisations, de leur climat intérieur, etc., et de procéder à la meilleure répartition de ses forces dans le domaine du travail indépendant et dans le domaine du travail de fraction.

Contrairement aux conditions qui caractérisaient la situation d'avant-guerre, le travail indépendant de nos sections européennes, leur existence autonome, distincte des organisations traditionnelles, acquiert en général une importance plus grande que le travail de fraction, et peut servir comme puissant pôle d'attraction pour les éléments d'avant-garde ouvrière qui veulent combattre et qui se détachent, indignés ou désappointés, de ces organisations. Mais nous ne connaîtrons pas nos véritables chances d'influencer ces éléments, nous n'apprécierons pas à leur juste mesure nos véritables possibilités de développement, aussi longtemps que nous continuerons à espérer en quelque sorte une découverte spontanée par les masses de notre existence, de la justesse de notre programme et l'affluence spontanée de militants ouvriers dans nos rangs.

De larges couches ouvrières veulent combattre, sont méfiantes et même en rupture avec les directions traîtres « socialistes » et « communistes », cherchent un autre drapeau, mais nous nous manifestons insuffisamment à elles. Pour les conquérir, nous devons être effectivement dans l'action, dans la lutte, un parti révolutionnaire possédant une organisation sérieuse, ayant une politique concrète, une presse régulière et, surtout, prenant une part active à leurs luttes quotidiennes. C'est dans l'action que nous montrerons que nous voulons, que nous pouvons être le pôle de regroupement des forces révolutionnaires, et que nous le deviendrons réellement.

Il s'agit de construire le parti révolutionnaire, patiemment, systématiquement, dans des conditions objectives favorables s'étendant sur une longue période, et non pas de découvrir, grâce à de nouvelles « formules ingénieuses », les secrets de la génération spontanée des « partis de masse ».

Nos tâches en Europe continentale

À l'étape actuelle, les tâches politiques de toutes les sections européennes doivent être définies en fonction des facteurs suivants :

1) Les conditions objectives très favorables au développement des luttes

révolutionnaires.

2) Du fait que les masses suivent encore, dans leur grande majorité, les partis

réformistes et staliniens.

3) Du fait que les armées anglo-américaines constituent, dans une série de pays,

le principal soutien de l'ordre capitaliste (Allemagne, Italie, Grèce).

4) De l'action contradictoire des forces d'occupation soviétiques en Europe

orientale.

5) Des forces jeunes et limitées de nos organisations.

Dans tous les pays non occupés par l'URSS, la pression de l'impérialisme américain s'exprime de plus en plus ouvertement, bien qu'avec des moyens différents. Nos sections doivent lutter avec la dernière énergie pour accélérer l'évanouissement des illusions qui masquent encore le caractère réactionnaire tant de l'occupation anglo-américaine que des interventions économiques multiples de l'impérialisme yankee. Elles doivent rendre les masses de plus en plus conscientes du fait que cette occupation ne peut qu'accentuer la décadence de l'économie de l'Europe, menacer à la longue l'indépendance des nations viables et qu'elle vise à étrangler systématiquement la révolution socialiste.

Tout comme l'occupation allemande, l'occupation actuelle de l'Europe par les armées anglo-américaines, françaises et russes est aussi la cause d'une oppression nationale certaine. Dans la perspective d'un déclin définitif du mouvement révolutionnaire, le prolongement pour plusieurs années de cette occupation pourrait rétrograder certaines nations au niveau des pays coloniaux, et ouvrir une nouvelle ère de luttes et de guerres nationales. Mais comme pendant la guerre, actuellement, il n'est pas non plus question pour nous de procéder de la perspective du déclin et de la défaite décisive du mouvement révolutionnaire, mais de la perspective de la révolution qui reste toujours ouverte.

Les péripéties de la guerre impérialiste qui ont amené l'occupation passagère de certaines nations capitalistes et impérialistes (France, Belgique, Hollande, Tchécoslovaquie, etc.) par les armées allemandes ne les ont nullement rejetées dans la catégorie de nations opprimées, ou justifié ainsi la lutte menée par la bourgeoisie de ces pays contre l'impérialisme allemand comme « guerre nationale ». La guerre demeurait impérialiste des deux côtés, et la tâche du prolétariat était de sauvegarder son indépendance politique et organisationnelle et de mettre en avant son programme anticapitaliste, internationaliste et révolutionnaire.

Le prolétariat révolutionnaire avait le devoir de combattre la direction et l'idéologie bourgeoise des organisations de « résistance » qui exploitaient la juste indignation des masses contre les occupants impérialistes et les couches complices de la bourgeoisie nationale, pour masquer le caractère impérialiste de la guerre et détourner la lutte des classes vers des buts « nationaux ». Le prolétariat révolutionnaire répondait au désir et à la volonté des masses nationales de lutter contre les conséquences de l'occupation et pour la reconquête de l'indépendance nationale en faisant siennes ces préoccupations des masses, en déclarant qu'il inscrivait dans son programme la revendication,-par ses méthodes, de l'indépendance ; en luttant en Allemagne même pour le renversement révolutionnaire du régime nazi et le retrait des armées allemandes des pays occupés et, dans ces derniers, par l'opposition des masses menée dans un esprit de classe et internationaliste contre les occupants et contre la bourgeoisie nationale. Le devoir du prolétariat révolutionnaire était avant tout de s'opposer à la prostration du mouvement ouvrier, entraînée par l'idéologie chauvine et la politique d'union sacrée de ses organisations traditionnelles.

La lutte contre la nouvelle « paix » impérialiste

La paix impérialiste, qui s'élabore actuellement par le directoire des « trois grands

»,

introduit

en

Europe

un

système

d'oppression

nationale particulièrement lourd pour l'Allemagne et l'Italie. La IVe Internationale proclame le droit de chaque peuple à disposer de lui-même, lutte pour ce droit et lance dans chaque pays occupé le mot d'ordre : « Départ immédiat des troupes d'occupation. »

Dans les pays oppresseurs (États-Unis, Grande-Bretagne, France) par rapport à l'Allemagne, la IVe Internationale défend activement le droit à l'indépendance des nations occupées et réclame le retrait des troupes d'occupation.

Dans les pays occupés, elle met l'accent sur la nécessité de mener l'opposition contre l'occupant dans un esprit de classe, internationaliste, de sauvegarder l'autonomie du mouvement ouvrier, de combattre les combinaisons « nationales » avec la bourgeoisie. La IVe Internationale lutte pour la fraternisation des troupes d'occupation avec les masses exploitées de chaque pays, et insiste également sur le fait que la véritable indépendance ne peut s'obtenir sans le renversement de l'impérialisme et la libre fédération des pays européens dans les États-Unis socialistes d'Europe.

D'autre part, au moment où se prépare la Conférence de la « paix », de larges couches des masses européennes et du monde ont saisi clairement, à la lumière des différentes réunions diplomatiques qui l'ont précédée, les contradictions irréconciliables qui se sont faites jour au sein même des « nations alliées » et les dangers d'une troisième guerre mondiale.

Nos sections doivent dénoncer énergiquement le caractère trompeur de l'ONU qui, à l'instar de l'ancienne « Société des Nations », vise à remplacer dans la conscience des masses l'idée d'une fédération internationale des républiques ouvrières révolutionnaires, par une association internationale des États capitalistes et de l'URSS, dominée et dirigée par le directoire des « trois grands ». Elles doivent dénoncer les projets d'annexions et de réparations, elles doivent exiger la fin de la diplomatie secrète et la publication de tous les traités secrets. Nos sections profiteront de tous les conflits entre les grandes puissances pour montrer que le maintien du régime capitaliste produira inévitablement un nouveau conflit mondial qui risque d'amener l'humanité tout entière à une complète destruction. Elles montreront concrètement comment seule la lutte de classe du prolétariat, jointe à la lutte des peuples coloniaux, constitue un facteur décisif pour retarder l'éclatement des nouvelles guerres, et que seul le renversement du capitalisme pourra écarter celles-ci définitivement.

La propagande et l'agitation de nos sections en matière de politique internationale doivent avoir un caractère concret et éducatif. L'expérience de la guerre a développé dans les masses un sens très aigu de l'importance des événements politiques. Le scepticisme envers les tentatives des vainqueurs de régler « définitivement » le sort du monde, et la peur d'un nouveau conflit mondial, constituent actuellement des facteurs les plus favorables pour notre propagande, à condition que celle-ci abandonne son caractère souvent déclamatoire, général et abstrait, suivant les événements réels, les expliquant de façon adéquate aux masses, et concrétise notre position internationaliste et révolutionnaire envers chaque problème distinct.

La question allemande

Si l'absence d'un mouvement ouvrier allemand pèse encore lourdement sur le développement des luttes révolutionnaires en Europe, le problème allemand constitue actuellement, à tous points de vue, l'abcès principal sur le corps de l'Europe décadente. C'est dans le traitement de l'Allemagne que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ont montré à la fois la barbarie de leurs

méthodes

d'oppression,

leur

manque

de

coordination,

leurs contradictions mutuelles irréconciliables et la banqueroute complète de leurs « plans » économiques et politiques.

Il est du devoir de chaque section de la IVe Internationale de dénoncer de la façon la plus énergique la famine organisée, imposée, aux masses allemandes, les déportations et les déplacements forcés, de l'Allemagne à l'étranger et de l'étranger (Tchécoslovaquie, Pologne et ailleurs) en Allemagne, des populations allemandes, et de toutes les mesures de caractère raciste prises contre celles-ci.

La IVe Internationale s'élève contre l'occupation, le gouvernement militaire, le démembrement et le pillage de l'Allemagne. Elle s'oppose énergiquement aux plans destinés à transformer le centre industriel de l'Europe en semi-désert agricole

et

démontre

concrètement

aux

masses

européennes

que l'aboutissement de ces plans signifierait la décadence définitive de tout le continent. Elle proclame la fraternisation des travailleurs de chaque pays avec les ouvriers, prisonniers ou déportés allemands. Elle lutte pour leur intégration dans les syndicats ouvriers, pour les mêmes conditions de travail et de vie et pour les mêmes droits que les ouvriers de ces pays.

En Allemagne même, la IVe Internationale lutte pour la fraternisation des travailleurs allemands avec les troupes d'occupation. Elle demande l'épuration et le châtiment des nazis par les travailleurs allemands eux-mêmes. Elle demande la liberté complète du mouvement ouvrier allemand, le rétablissement de tous les droits démocratiques et ouvriers pour les masses allemandes.

Les États-Unis socialistes d'Europe

Dans les conditions actuelles de désorganisation et de décomposition complète de l'Europe, de l'oppression nationale imposée à une série de nations viables par les vainqueurs de la deuxième guerre impérialiste, le mot d'ordre des États-Unis socialistes d'Europe acquiert une valeur propagandiste énorme.

Nos sections doivent démontrer concrètement que l'unification économique de l'Europe est une question de vie ou de mort pour tous les pays qui la composent, et que l'accomplissement de cette tâche n'incombe qu'aux masses exploitées du continent, guidées par le prolétariat révolutionnaire. Les intérêts de l'impérialisme et les antagonismes réciproques des bourgeoisies européennes s'opposent à l'unification économique de l'Europe, maintiennent et aggravent sa balkanisation, la ruine de ses forces productives, de sa civilisation et de sa culture.

Au programme de « paix » des impérialistes, nos sections opposent le programme contenu dans la formule « les États-Unis socialistes d'Europe ». L'Europe socialiste s'établit sur l'unification économique du continent, supprimant les barrières douanières, planifiant son économie, tout en accordant le meilleur cadre pour le développement et l'épanouissement des civilisations et des cultures nationales. Les frontières nationales dans la nouvelle Europe socialiste seront déterminées démocratiquement selon la langue, la culture nationale et les sympathies des populations librement consultées. L'Europe socialiste accordera la complète indépendance à toutes les colonies établissant des relations économiques amicales avec celles-ci et les introduisant progressivement, sans aucun usage de violence, par l'exemple et la collaboration, dans une fédération socialiste mondiale.

L'URSS, libérée de sa caste dirigeante bureaucratique rejoindra la fédération socialiste européenne, qui l'aidera à résoudre ses difficultés et à atteindre un niveau de prospérité et de culture supérieur. Le mot d'ordre des « États-Unis socialistes d'Europe » est le seul mot d'ordre « réaliste » contre tous les projets de réaction qui ramènent le continent vers la barbarie et le chaos.

Gouvernement socialiste-communiste

Tandis que les conditions objectives sont très favorables à la précipitation des crises révolutionnaires dans la plupart des pays d'Europe, les masses suivent encore dans leur écrasante majorité les partis « socialistes » et « communistes », qui constituent par leur politique le principal obstacle à la mobilisation révolutionnaire des masses.

D'autre part, étant donné la situation politique encore peu sûre de la bourgeoisie et le rapport des forces entre elle et les partis s'appuyant sur les ouvriers, le mot d'ordre de gouvernement ouvrier et paysan concrétisé dans la formule adressée systématiquement à la vieille direction conservatrice — « Gouvernement socialiste-communiste, rompez avec la bourgeoisie, prenez le pouvoir, tout le pouvoir » — apparaît comme une nécessité politique de la plus grande importance et constitue « un instrument extrêmement important pour dévoiler le caractère traître des partis et organisations de la IIe et de l'ex-IIIe Internationale, ainsi que de l'Internationale d'Amsterdam » (le Programme de transition). Pour toute la conjoncture politique actuelle, ce mot d'ordre devient le mot d'ordre central de nos sections sur le continent.

Loin de renforcer les illusions démocratiques des masses, ce mot d'ordre sera au contraire le plus puissant levier pour détruire ces illusions dans la mesure où nous saurons mettre constamment l'accent sur la nécessité pour un tel gouvernement de s'appuyer sur l'action autonome des masses, dans le but d'appliquer un véritable programme ouvrier minimum. C'est pourquoi ce mot d'ordre est un mot d'ordre transitoire qui doit servir à préparer les masses pour l'action révolutionnaire et à leur faire comprendre par la logique même de leur action la nécessité de sortir des cadres de la démocratie bourgeoise.

Comme c'est le cas avec la tactique du front unique (dont le « gouvernement ouvrier » est du reste une conséquence inévitable), ce mot d'ordre est aussi une arme à double tranchant, et nos sections doivent constamment veiller à éviter aussi bien la déviation opportuniste, qui consisterait à le défendre dans un sens purement parlementaire en présentant la constitution possible d'un gouvernement parlementaire socialiste-communiste elle-même comme une solution des problèmes qui inquiètent les masses, que la déviation sectaire qui consisterait à mettre trop l'accent sur le caractère « manœuvrier » de ce mot d'ordre, pour démasquer les directions traditionnelles et sur l'irréalité et l'impuissance d'un tel gouvernement, lui enlevant ainsi toute importance réelle.

« Le mot d'ordre de "gouvernement ouvrier et paysan" est employé par nous uniquement dans le sens qu'il avait en 1917 dans la bouche des bolcheviques, c'est-à-dire comme un mot d'ordre antibourgeois et anticapitaliste, mais en aucun cas dans le sens "démocratique" que lui ont donné plus tard les épigones, faisant de lui, alors qu'il était un pont vers la révolution socialiste, la principale barrière dans cette voie.

« A tous les partis et organisations qui s'appuient sur les ouvriers et les paysans et parlent en leur nom, nous demandons qu'ils rompent politiquement avec la bourgeoisie et entrent dans la lutte pour le pouvoir des ouvriers et des paysans.

« Dans cette voie, nous leur promettons un soutien complet contre la réaction capitaliste. En même temps, nous déployons une agitation inlassable autour des revendications de transition qui devraient, à notre avis, constituer le programme du "gouvernement ouvrier et paysan". » (Programme de transition).

Il importe d'autre part de souligner le danger d'un emploi mécanique de ce mot d'ordre. Il est évident que sa présentation diffère d'un pays à l'autre selon les conditions politiques concrètes.

Mots d'ordre démocratiques

En tant que mot d'ordre central de l'étape actuelle, le mot d'ordre de gouvernement socialiste-communiste est le couronnement d'une série de revendications transitoires économiques et politiques. Les mots d'ordre démocratiques s'intègrent actuellement dans tous les pays du continent dans l'ensemble de ce programme. Comme les revendications transitoires économiques, ils peuvent constituer, sous différentes formes et dans une mesure différente suivant chaque pays, des points de départ dans l'agitation quotidienne pour lancer le mot d'ordre central de « gouvernement ouvrier et paysan ».

Leur importance, à l'étape actuelle, découle précisément du caractère extrêmement précaire du régime « démocratique » de la tendance fondamentale de la bourgeoisie vers des régimes bonapartistes. En outre, c'est précisément autour des mots d'ordre démocratiques les plus accessibles à l'état actuel de la conscience politique des masses que de larges mobilisations sont possibles (lutte contre la royauté en Belgique, en Italie, en Grèce).

1) Élection immédiate au suffrage universel et secret par tous les hommes et

femmes à partir de 18 ans, y compris pour les soldats, d'une Assemblée

constituante. Liberté de propagande complète garantie par la libre et gratuite

disponibilité des stocks de papier, des imprimeries, de la radio, des salles de

réunion, etc. pour tous les partis.

2) Renversement de la monarchie dans tous les pays européens où elle existe

encore.

3) Création, suivant l'expérience de l'Italie du Nord, de comités d'épuration

populaires ayant pour but de dépister les agents fascistes et réactionnaires

dans l'administration, la police, l'armée, les organes économiques et leur

transfert devant des tribunaux populaires démocratiquement élus. À

l'adresse des gouvernements à majorité socialiste-communiste, nous

demandons Désarmement des bandes fascistes et réactionnaires et de la poli-

ce mercenaire. Contre le désarmement des partisans et autres formations

populaires. Pour la reconstruction des milices ouvrières.

4) Restauration complète de toutes les libertés démocratiques et ouvrières,

liberté de la presse à l'égard de l'État et des grands capitalistes, liberté de

réunion, de parole, d'association syndicale, droit de grève, suppression de

toute forme de censure. Interdiction à toutes les organisations réactionnaires

et fascistes ouvertes ou camouflées ainsi qu'à leur presse de reparaître. Lutte

contre toute forme d'enchaînement des travailleurs à un lieu de travail, à une

branche d'industrie déterminée, contre toute forme de contrôle étatique sur

les syndicats, la presse et les organisations ouvrières.

5) Pour la dissolution de l'armée permanente, pour l'armement du peuple.

Cependant, pour que les mots d'ordre démocratiques soient un levier pour l'action révolutionnaire et non un « nœud coulant » autour du cou du prolétariat, il faut, dans leur application, tenir compte des facteurs suivants :

a) les mots d'ordre ne doivent en aucun cas être lancés d'une façon isolée, mais

doivent être liés à l'ensemble du Programme de transition , et s'intégrer

plus spécialement dans l'agitation pour le gouvernement socialiste-

communiste en tant qu'instrument pour la constitution des organes de

double pouvoir.

b) l'agitation autour des mots d'ordre démocratiques doit être accompagnée

d'une campagne de clarification constante contre les illusions parlementaires

des masses et d'une campagne constante de propagande pour les comités, les

soviets et la dictature du prolétariat.

c) La question de savoir sur quel mot d'ordre démocratique on mettra à chaque

fois l'accent dépend des circonstances concrètes dans chaque pays.

Mais l'essentiel est que l'ensemble de notre agitation soit pénétré d'un esprit combatif et révolutionnaire, qu'elle triomphe de cette passivité et timidité centriste qui fait nécessairement échouer notre politique dans la routine semi-centriste. D'autre part, la situation présente est telle que des changements brusques sont possibles et même inévitables, et qu'au moins certains des mots d'ordre démocratiques, sur lesquels on mettait auparavant l'accent, soient ainsi relégués au second rang, ou même perdent complètement leur actualité.

Revendications transitoires

Il faut, d'autre part, attirer particulièrement l'attention de toutes les directions nationales de nos sections européennes sur la nécessité de lier dès maintenant la lutte pour ces mots d'ordre à la lutte pour les mots d'ordre transitoires suivants, qui restent valables pour toute la période actuelle, et dont le but n'est pas la consolidation du système capitaliste ébranlé mais son renversement.

1) Le problème dominant dans tous les pays est actuellement celui de la

disproportion croissante entre les salaires plus ou moins stabilisés et le coût

de la vie qui est en hausse perpétuelle. Nos sections exigeront le déblocage

immédiat des salaires, une échelle mobile à partir de la fixation d'une base

minimum, suivant pas à pas l'index des prix établi par les syndicats, avec

fixation du minimum vital en nature.

2) Contre la cherté de la vie, nos sections lanceront le mot d'ordre de surveillance

des prix et du marché par des comités de ménagères, de paysans pauvres, de

petits commerçants, qui devront également organiser de plus en plus,

complètement la répartition équitable de tous les produits.

3) La hausse des prix des denrées alimentaires a, en définitive, profité

uniquement aux intermédiaires, aux trusts de transport, de vente et d'achat

en gros. L'écart est énorme entre le prix que reçoit le cultivateur et le prix de

vente au consommateur. Pour souder en bloc les producteurs des villes et

des campagnes, nos sections exigeront la suppression radicale de tous les

grands intermédiaires, et la création de coopératives paysannes de vente et

de communautés ouvrières d'achat et de transport. 4) Le marasme général de l'économie se traduit par une nouvelle vague de

chômage. Nos sections exigeront la réalisation pratique du « droit au travail »

et lanceront le mot d'ordre de l'échelle mobile des heures de travail, la

répartition du travail existant entre toutes les mains disponibles, qui

déterminent la longueur de la semaine de travail, ne dépassant en aucun cas les

quarante heures, ainsi que l'ouverture forcée des usines sous contrôle ouvrier.

5) Contre l'incurie et le sabotage de la bourgeoisie, qui se montre incapable de

relever l'économie de ses ruines, nos sections défendront l'idée d'un plan

général de reconstruction du pays, élaboré par les syndicats et appliqué sous

le contrôle ouvrier. Elles dénonceront le caractère démagogique et

mensonger des promesses de planification sans intervention des travailleurs

et sous le contrôle absolu de la bourgeoisie. Elles mettront les « socialistes »

et les « communistes » en demeure de réaliser leur promesse de planification

par la seule méthode efficace, par le contrôle ouvrier sur la gestion des

entreprises, sur le ravitaillement, sur l'embauche et le débauchage et sur

toute la production, contrôle qui sera exercé par les comités d'entreprises,

ainsi que par le contrôle des opérations bancaires exercé par les comités

d'employés qualifiés. Cette conception du contrôle ouvrier s'oppose

radicalement au système d'organisation bureaucratique de l'économie

nationale, sous le régime capitaliste, par des comités mixtes comprenant une

minorité

ouvrière,

proposé

par

les

directions

des

organisations

traditionnelles. Nos sections démontreront par ailleurs la nécessité de lier le

plan de reconstruction sur l'échelle nationale avec l'idée d'une coopération

économique planifiée de tous les pays européens dans le cadre d'une

fédération des États-Unis socialistes d'Europe. Elles insisteront sur le fait

qu'en l'absence de cette perspective, toute entreprise de relèvement sérieux

de l'économie nationale est vouée à un échec certain et dénonceront le

caractère réactionnaire et démagogique de la politique « nationale » et

« chauvine » des partis socialistes et communistes.

6) Elles revendiqueront la confiscation immédiate de tous les bénéfices de guerre

contre les tentatives de fraudes de la bourgeoisie, elles exigeront la suppression

du secret commercial, elles pousseront les travailleurs à forcer les capitalistes

à montrer leur véritable comptabilité. Alors apparaîtront au grand jour devant

les yeux des masses le parasitisme, le gaspillage et le sabotage économique.

7) Le pas décisif sur la voie d'une planification de l'économie sera celui de la

nationalisation, sans indemnité ni rachat sous contrôle ouvrier, des banques,

des mines, des assurances et des industries clefs (à l'exception des petits

dépôts bancaires et des petits actionnaires). Nos sections dénonceront les

« plans » de nationalisation des bourgeois libéraux et même des « socialistes »

et « communistes » qui veulent infliger à une économie déjà paralysée le

fardeau des indemnisations et remettent à l'État capitaliste le soin de

« diriger » et de « contrôler » le crédit « nationalisé ».

8) En ce qui concerne les revendications transitoires de la petite et moyenne

paysannerie, l'accent doit être mis sur la suppression des intermédiaires et

la réadaptation des prix de gros par la lutte contre les trusts d'engrais, sur

le crédit et la fourniture de moyens de production à bon marché, une

répartition équitable de l'outillage agricole entre les petits et moyens

cultivateurs et sur l'exonération d'impôts pour les petits paysans. Jusqu'à ce

que la confiscation de la terre avec tout l'inventaire au profit de ceux qui la

cultivent réellement soit réalisée par la révolution, nos sections luttent

pour :

a) l'amélioration des conditions d'existence des métayers par la réduction de la

part qui revient aux propriétaires ;

b) la réduction des fermages pour les petits fermiers, la remise obligatoire

d'une indemnité pour toutes les améliorations apportées à la terre par le

fermier au cours du contrat de fermage, etc. ;

c) la cession de terres, de bétail et de machines à tous les paysans pauvres à

des conditions permettant d'assurer leur gagne-pain.

9) En ce qui concerne les revendications de la petite bourgeoisie citadine, et

particulièrement des nouvelles classes moyennes (fonctionnaires, techniciens,

employés), les revendications générales de tous les salariés sont valables. Quant

aux couches de petits artisans et commerçants dont la situation varie d'un pays

à l'autre, mais ne cesse partout d'empirer, la lutte contre les frauduleuses

manœuvres monétaires du capital financier, contre l'emprise des grands

magasins et des trusts, s'impose particulièrement.

Tâches dans les pays occupés par l'URSS

Dans la zone européenne occupée par l'Armée rouge, nos sections, tout en luttant au premier rang pour le parachèvement de la réforme agraire, de l'étatisation de la grande industrie, des banques et des moyens de transport, ainsi que pour la réalisation de tous les mots d'ordre démocratiques énumérés du point 2 au point 5 (2-3, 4-5), réclament le droit de chaque peuple à disposer librement de lui-même et la défense des minorités nationales. Elles s'opposent à l'intégration et à la fédération forcée d'autres peuples avec les peuples de l'URSS, ainsi qu'au transfert forcé des populations et à toute mesure d'oppression nationale.

Elles réclament, un libre développement du mouvement ouvrier dans ces pays, garanti par la libre constitution et le libre fonctionnement des partis ouvriers, des syndicats et des soviets. Elles ne tolèrent la présence de l'Armée rouge qu'en tant que force armée prolétarienne amie, ayant pour but de garantir contre l'impérialisme et contre les éléments réactionnaires nationaux l'accomplissement de la réforme agraire et l'étatisation des moyens de production, sans entraver de quelque façon que ce soit le libre développement du mouvement ouvrier.

Dans tous les cas où l'Armée rouge, obéissant aux ordres réactionnaires de la bureaucratie soviétique, s'oppose aux mouvements insurrectionnels des masses et à leurs luttes pour le renversement du capitalisme et l'instauration de la dictature du prolétariat, nos sections seront pour la défaite de l'Armée rouge et la victoire des ouvriers. Elles travailleront pour cette défaite en recourant simultanément aux moyens militaires et à la propagande de fraternisation à l'adresse des soldats de l'Armée rouge, les invitant à se révolter contre tout exécuteur des ordres réactionnaires de la bureaucratie soviétique et à se joindre aux masses luttant pour la révolution prolétarienne.

Tâches organisationnelles

Nos sections européennes ayant longtemps vécu avant la guerre sur la base d'une propagande générale, ensuite isolées des masses pendant cette guerre, inexpérimentées et plongées dans la plus stricte illégalité, trouvent aujourd'hui de grandes difficultés à rompre avec des conceptions et des méthodes d'organisation et d'action périmées. Il faut insister sur la nécessité pour toutes nos sections européennes de s'adapter le plus rapidement possible aux nouvelles conditions qui caractérisent actuellement le mouvement ouvrier en Europe et, dans ce but, les recommandations suivantes restent toujours valables :

1) Toutes nos sections européennes doivent, dans l'étape actuelle, s'accrocher avec

la plus grande ténacité à leurs positions légales acquises et éviter toutes les

maladresses qui permettent ou qui aident la bourgeoisie à nous replonger dans

l'illégalité complète. Les sections n'ayant pas encore conquis une situation légale

doivent engager immédiatement une campagne énergique intelligente,

sérieusement étudiée, pour arracher à la bourgeoisie leur légalisation.

2) Une attention toute particulière doit être donnée à la question de la presse.

Nos sections doivent lutter pour imposer la parution légale de leurs organes

centraux, régionaux et locaux et, dans le cas où ces tentatives échoueraient,

elles ne doivent pas hésiter à passer à la parution d'organes légaux non signés

du parti, capables de divulguer aux masses l'essentiel de notre propagande et

de notre programme.

3) D'autre part, au cas où la bourgeoisie interdirait systématiquement nos

meetings politiques, nos sections doivent passer à d'autres formes de

réunions, telles que conférences, réunions privées, séances artistiques,

culturelles, excursions sportives, etc., pour garder le contact avec nos milieux

de sympathisants et pour accroître notre influence. Nos camarades influents

dans leur usine ou leur quartier doivent en général apparaître devant les

masses comme porte-parole de nos organisations et de notre programme et

abandonner leur anonymat politique.

4) Nos sections doivent donner la plus grande attention au mouvement syndical

qui connaît actuellement dans tous les pays européens un essor prodigieux. Nos

militants doivent apparaître comme les meilleurs organisateurs des syndicats et

de la lutte revendicative des masses et y défendre notre programme.

D'une façon générale, ils doivent être dans tous les pays les meilleurs défenseurs

de l'unité syndicale, de la réorganisation syndicale, sur la base de l'entreprise,

de la démocratie prolétarienne, de la solidarité prolétarienne internationale et

d'un programme d'action concret ayant pour but d'organiser et de mobiliser les

masses pour la lutte contre la cherté de la vie, contre le danger du chômage, pour

la remise en marche de la production, contre la réaction bourgeoise et la

répression policière. Nos sections s'efforceront partout de confier l'ensemble du

travail syndical à une commission comprenant les camarades les plus qualifiés

pour ce travail. La tâche consiste surtout à créer dans les syndicats un

mouvement d'opposition organisé sur la base du programme défini ci-dessus.

5) Nos sections doivent s'efforcer de créer et de consolider dans toutes les

organisations ouvrières politiques, culturelles, sportives, des points d'appui

et des fractions ayant pour but de gagner à notre programme, par un travail

patient, méthodique et de longue haleine, les courants progressistes qui

apparaissent dans ces organisations. Une attention particulière doit être

donnée aux organisations des jeunes.

6) L'action des chefs réformistes et en particulier des staliniens, détruisant

systématiquement les traditions et l'éducation socialiste dans les cadres de la

classe ouvrière, impose comme tâche urgente aux sections de mener un

travail d'éducation marxiste, tant dans leurs propres rangs (écoles de cadres)

que dans la classe ouvrière elle-même (cercles marxistes, éditions des œuvres

marxistes, bibliothèques, etc.).

7) Le passage de l'illégalité au travail légal devra s'accompagner d'une

transformation radicale des méthodes et des formes d'organisation du travail

clandestin dans le but d'augmenter son efficacité et d'éviter des retards

inutiles, Cependant, ce passage de l'illégalité au travail légal ne doit en aucun

cas faire perdre de vue à nos sections qu'elles peuvent être à tout instant

obligées de se replonger dans la clandestinité la plus complète. La structure

de chaque section, qui implique le maintien des formes d'organisation

bolchevique (cellule d'entreprise et de quartier, rayon...), doit être soumise

aux plus strictes règles du centralisme démocratique. Les directions

nationales de nos sections européennes doivent prendre toutes les mesures

nécessaires pour sauvegarder, compléter et affermir la structure bolchevique

de leurs organisations et pour s'opposer résolument à toutes les conceptions

ouvriéristes,

social-démocrates,

dilettantistes,

petites-bourgeoises

d'organisation et d'action.

Nos tâches en Angleterre

L'avènement au pouvoir du Labour Party exige la réorientation de l'agitation et de la propagande de notre section anglaise. Jusqu'aux élections de 1945, le mot d'ordre central était celui du « Labour Party au pouvoir ».

L'étape actuelle consiste à formuler un programme précis et clair de revendications transitoires qui correspondent aux intérêts des masses et qui ébranlent le pouvoir du capitalisme, à exiger la réalisation de ce programme par les travaillistes, à critiquer profitablement pour les masses leur action et pousser au maximum leur mouvement et leur organisation dans les formes de la dualité de pouvoir (comités de contrôle ouvrier).

Notre section britannique doit d'autre part intensifier sa lutte contre l'impérialisme anglais, soutenir activement les mouvements émancipateurs nationaux des peuples coloniaux, et en particulier des Indes, et mener une campagne systématique pour le retrait des troupes britanniques des pays occupés d'Europe.

Nos tâches aux États-Unis

La puissance du mouvement revendicatif qui accompagne le passage de l'économie de guerre à celle de « paix » aux États-Unis, et la sortie définitive du capitalisme américain de son équilibre, qui détermine une longue perspective de crises et de convulsions, créent des conditions plus favorables que jamais pour notre mot d'ordre central : la formation d'un parti ouvrier indépendant basé sur les syndicats, dans le but d'accélérer la prise de conscience politique du prolétariat américain. Notre parti frère américain doit mobiliser le prolétariat de son pays contre la politique impérialiste yankee, contre ses plans antisoviétiques, contre l'intervention militaire en Chine, et contre le maintien de l'occupation par les troupes américaines du Japon, de l'Allemagne et d'autres territoires asiatiques et européens.

Nos tâches aux colonies

La fermentation révolutionnaire qui règne actuellement dans les colonies fournit un terrain favorable à la création des partis révolutionnaires. Le prolétariat de ces pays, en se plaçant sur le terrain démocratique et national, peut devenir le véritable leader révolutionnaire de toutes les couches exploitées et combiner la tâche d'accomplissement de la réforme agraire et de l'indépendance nationale avec ses propres buts socialistes. Les conditions primordiales

pour

sa

réussite

sont

la

sauvegarde

de

l'autonomie organisationnelle et politique de son parti, la souplesse de sa tactique, sa capacité à entraîner sous sa direction les couches paysannes et à combiner adroitement, selon le dynamisme de la lutte et la maturation de la conscience des masses, les mots d'ordre essentiellement démocratiques et nationaux avec les mots d'ordre transitoires et la lutte pour les soviets.

Tout en sauvegardant leur indépendance politique et leur propre physionomie révolutionnaire, nos sections dans les pays coloniaux ne doivent pas hésiter à réaliser des alliances circonstancielles avec les mouvements révolutionnaires nationaux de la petite bourgeoisie citadine et paysanne qui luttent effectivement contre l'impérialisme. Le but de ces alliances est de porter avec ces tendances des coups communs contre un ennemi commun tout en réservant pour nos sections le droit à la critique et à l'exposition de leur programme entier.

Nos sections doivent d'autre part entreprendre au sein des organisations nationales révolutionnaires de ces pays un travail systématique et patient de fraction, dans le but d'y créer une tendance marxiste révolutionnaire, de faciliter l'évolution des éléments nationaux révolutionnaires et de bloquer et combattre la mainmise idéologique totale sur ceux-ci et sur ces organisations des éléments conscients et réactionnaires de la bourgeoisie nationale et des agents de l'impérialisme étranger .

Nos sections dans les pays impérialistes métropolitains et dans tous les pays capitalistes, ont le devoir de défendre activement la lutte émancipatrice des peuples coloniaux contre l'impérialisme même dans les cas où cette lutte est dirigée par des éléments nationalistes et démocrates-bourgeois. Elles revendiqueront les droits des peuples coloniaux à disposer d'eux-mêmes, immédiatement, sans aucune limitation, et s'opposeront énergiquement, en faisant appel à l'action de solidarité internationale de la classe ouvrière, à tout envoi de troupes et d'armes aux colonies pour écraser leur révolution.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 340–377 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

Une erreur sur cette page ?