Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Des scissions à la réunification 1952-1963 › Le Ve Congrès mondial et après (1957-1960)

Sur l'arrivée de de Gaulle au pouvoir

1er juin 1958 · Secrétariat international · Le Ve Congrès mondial et après (1957-1960) · 2 708 mots

France Algérie et Maghreb Révolution coloniale et libération nationale

In English: Documents: Declaration of the International Secretariat II: On de Gaulle's Coming to Power — texte anglais publié à l’époque.

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Il

SUR L’ARRIVEE DE DE GAULLE AU POUVOIR

Le règne de la IV° République française a pris fin. Il a sombré dans un décor extraordinaire de confusion, de décomposition, de lâcheté, fait de la capitulation sans précédent des forces démocratiques parlementaires du centre et de la gauche, y compris d'une bonne partie des socialistes, de l'impuissance criante du Parti Communiste à mobiliser les masses, passant de. l'appui scandaleux et criminel au gouvernement Pflimlin, qui a ouvert à froid la voie à de Gaulle, à des agissements « gauchistes » spasmodiques de dernière heure. Tandis que refentissaient des cris de triomphe, pour une victoire après tout inespérée, de la racaille réactionnaire — jeunesse dorée parisienne, hordes fascistes, paras, gendarmes, militaires, colons — manifestant des Champs-Elysées au Forum d'Alger, les immenses masses populaires étaient désorientées, trahies, prises de vitesse par les événements et la démission de À leurs «élites ».

Le scénario, monté dans les coulisses depuis l'éclatement du « coup d'Alger » pour porter de Gaulle au pouvoir, s'est déroulé en réalité sans entrave. Pflimlin a utilisé les pleins pouvoirs et l'état d'urgence, que socialistes et communistes [ui ont accordés, pour ligoter la classe ouvrière et préparer à froid, dans la « légalité » et avec le moins de frais possibles, la passation des pouvoirs à de Gaulle. Dans cette tâche il a été activement secondé non seulement par les appareils politiques de la bourgeoisie, y compris le Président fantoche de la République, non seulement par la bureaucratie administrative de l'Etat bourgeois, mais également par les dirigeants traîtres du Parti Socialiste à la Guy Mollet et l'attitude plus subtile mais non moins traîtresse du Parti Communiste.

Passant outre à la majorité constitutionnelle que le vote du Parti Communiste lui assura largement, Pflimlin a imposé sa chute au moment voulu, afin de provoquer la « crise » dans laquelle l'appel à de Gaulle, « l'homme providentiel », devenait quasi inévitable.

Le Président de la République, secondé, à très rares exceptions près, par l'état-major des dirigeants politiques de la droite, du centre et de la gauche, s'est chargé de parachever le reste.

Ainsi, tout l’appui scandaleux donné dès le début de la crise par le Parti Communiste au «gouvernement de la République», à «son armée», à «sa police», à «son administration », n'a joué au fond que pour ouvrir à froid, par les voies parlementaires, le chemin du pouvoir bonapartiste, dictatorial, de de Gaulle !

Le solution de Gaulle exprime clairement l'impossibilité dans laquelle se trouve la très grande majorité de la bourgeoisie française de gouverner par les moyens parlementaires classiques. La démocratie, la République ne sont pas des institutions de principe pour la bourgeoisie mais de simples moyens, valables seulement dans certaines circonstances. Que ces circonstances changent, que la nécessité d’un pouvoir exécutif fort exercé sans entraves se fasse sentir, et on voit immédiatement la machine de l'Etat bourgeois s'élever au-dessus du parlement impuissant, pour se confier entre les mains « fortes » d'un Bonaparte quelconque à base militaire ou carrément fasciste,

C'est par un tel processus que la République de Weimar s'est laissée étrangler par Hitler, que la République autrichienne a sombré dans le régime sanglant de Dollfus, que l'Espagne républicaine fut écrasée par Franco, que la France du Front Populaire a débouché sur le régime de réaction et de guerre de Daladier.

Le naufrage actuel de la IV! République française est la conséquence de la crise du régime de la démocratie bourgeoise, à laquelle le prolétariai n'a pas su donner une issue révolutionnaire. Il exprime l'impasse militaire, économique, politique, internationale, dans laçuelle le régime capitaliste s'est engagé en Fronce, à la suite des désastres que ce dernier a connus pendant la guerre et lors des guerres coloniales qu'il n'a cessé de mener depuis lors.

Lo cause la plus directe de la chute de la République en France se trouve dans la force de la Révolution algérienne qui mène l'Algérie à son indépendance et qui sonne le glas de tout ce qui reste de l'empire colonial français.

De Gaulle est l'ultime espoir de la bourgeoisie française pour que la liquidation de l'empire se fasse dans des conditions préservant au moins quelques-uns des intérêts économiques vitaux de cette bourgeoisie, tout en maintenant et en consolidant son régime dans la métropole.

I! n'est même pas exclu que le bilan définitif de l'expérience de Gaulle ne soit pas tellement une politique coloniale plus «dure» que celle par exemple du «socialiste » Lacoste, mais une dictature ferme en France, capable d'imposer les concessions inévitables à la révolution coloniale, et de les compenser en quelque sorte par une exploitation accrue des masses métropolitaines.

QUI À « TRAHI » LA REPUBLIQUE ?

La bourgeoisie, en enterrant de ses propres mains la République moribonde, n'a pas exactement « trahi » : elle n’a pas trahi ses intérêts de classe.

Pressée par ses éléments les plus dynamiques qui ont brutalement bousculé les accessoires d'un décor démocratique désormais périmé, elle a fait entrer en scène le pouvoir bonapartiste & fort » —— appuyé sur la véritable force qu'exige à l'heure actuelle la sauvegarde de ses intérêts : l’armée.

L'armée, secondée par la masse des colons d'Algérie, n’a fait en réalité que précipiter la seule solution à laquelle conduisait inexorabiement la politique coloniale de l'ensemble de la bourgeoisie, y compris de ces couches petites bourgeoises qui se'trouvent représentées dans le Parti Socialiste.

Tant pour mener la guerre contre la révolution coloniale montante que pour faire face dans la métropole aux conséquences économiques, politiques et sociales d'une telle entreprise vouée à l'échec, il fallait un gouvernement « fort ».

Ainsi le vrai prix de la guerre qui se prolongeait en Algérie était en quelque sorte, fatalement la dictature en France même.

Les prolétaires de ce pays et du monde entier auront à méditer sur cette leçon amère : la guerre d'oppression contre la Révolution coloniale ne peut dans les conditions actuelles. se solder que par le renforcement de la réaction dans lés métropoles.

Laisser la bourgeoisie conduire une lutte historiquement condamnée contre les peuples coloniaux, c'est, loin de maintenir le niveau de vie et les libertés des masses métropolitaines, aboutir inexorablement à la surexploitation des masses et à la perte des libertés.

Depuis la deuxième guerre mondiale, les peuples coloniaux n'ont cessé de lutter pour leur indépendance et de remporter des victoires, en dépit de leur isolement pratique et de l'absence presque totale d'appui agissant du prolétariat métropolitain.

Ceiïte coupure grave entre la révolution coloniale et le mouvement prolétarien dans les métropoles ne saurait se prolonger sans coûter cher aux prolétaires des pays capitalistes.

L'exemple de la France est maintenant là pour en témoigner. Face à la perte, inévitable, en dépit de tout, des colonies, la bourgeoisie impérialiste essaiera de compenser ces pertes au détriment de ses propres masses métropolitaines.

L'inaction grave que les masses métropolitaines ont jusqu'ici montrée à l'égard du combat de leurs frères des colonies est due avant tout à l'éducation et à la politique chauvine, opportuniste, de collaboration de classe de leurs directions socialiste et communiste traditionnelles.

La social-démocratie européenne et mondiale, à de très rares exceptions près, se montre pratiquement comme ayant partie liée jusqu'à la mort avec la bourgeoisie impérialiste. Elle n'a pas su lever le petit doigt pour assister la révolution coloniale, et elle s'est solidarisée pratiquement avec les bourreaux et les traîtres à la Lacoste et Guy Mollet qui, des mois durant, ont mené la guerre contre la Révolution algérienne, ouvert la voie à de Gaulle, et qui font cependant toujours partie de l'Internationale socialiste !

Les tendances centristes de gauche qui existent dans divers Partis socialistes ont pour tâche de tirer toutes les conclusions qui s'imposent de l'expérience française, en retrouvant la voie du marxisme révolutionnaire.

Sans révision réfléchie profonde de la politique chauvine et opportuniste ; sans soutien inconditionnel et efficace de la Révolution coloniale ; sans abandon sincère des pratiques de collaboration de classe; sans recours à l'organisation et à l'action extra-parlementaire révolutionnaire des masses ; sans volonté et perspectives claires, d'établir en front unique avec foutes les autres formations ouvrières un véritable gouvernement ouvrier et paysan, les Partis socialistes au sein desquels ces tendances agissent seront irrémédiablement condamnés, comme en France, à servir de fossoyeurs non seulement du socialisme mais ‘aussi de la démocratie bourgeoise.

Quant aux Partis Communistes, champions tardifs des voies « nouvelles » -— « pacifiques » et « parlementaires » -— au « socialisme », ils auront maintenant amplement l’occasion de méditer sur la validité de ces voies et sur l'exemple que leur offre l'expérience dû Parti Communiste français. Les «voies nouvelles» en France, terre de prédilection des jeux « démocratiques parlementaires », ont servi à amener à froid au gouvernement, non le socialisme mais la pire réaction !

Ceci avec l'appui et la caution pratiques du Parti Communiste français qui a voté les pleins pouvoir, l'état d'urgence et la réforme constitutionnelle dictatoriale, demandée et préparée par le gouvernement Pflimlin. Et si le P.C.F., après avoir été humilié de la manière la plus méprisable par la bourgeoisie qui refusa ses voix, a fait semblant à la dernière minute de « gauchir » sa politique, de dénoncer la «trahison » (?) de Pflimlin, d'appeler les masses à la « vigilance » et à « l'action » — l'une et l'autre aussi vague ceci ne doit pas cacher la réalité de sa politique : à aucun moment ce parti n'a cru à la possibilité de barrer la route à la dictature par l'action révolutionnaire des masses, et à aucun moment ce porti ne fut réellement capable de mobiliser la classe dans ce sens. La pratique le démontre clairement. Le « gauchissement » tardif de la politique du P.C.F. n'avait d'autre signification que de camoufler devant ses propres membres et devant la classe sa politique de retraite et d'impuissance.

Pour combattre réellement la dictature appuyée sur l'armée, il aurait fallu de toute évidence une mobilisation de la classe portée au plus haut degré, à savoir une grève générale insurrectionnelle, avec la levée en masse des ouvriers armés, l’occupation des usines, des gares, des aérodromes, de la rue et des places. ;

En réalité, il s'agissait, dans un tel cas, du début de la Révolution. Telle était en effet l'alternative historique posée devant la classe ouvrière française et devant ses directions : faire face à la contre-révolution commencée et la combattre par la Révolution.

La direction du P.C.F., amas de petits bourgeois bornés, corrompus jusqu'à la moelle dans l’opportunisme le plus vulgaire — cette soi-disant « tête de la Révolution » n'était naiurellement pas préparée, idéologiquement ou matériellement, à une telle éventualité. L'attitude du Kremlin envers de Gaulle donne d'autre part à penser que des ordres furent transmis pour que le P.C.F. aille doucement avec «le général», le Kremlin misant sur l'éventuel « anti-américanisme » (!) de ce dernier.

De toute manière, la direction du P.C.F., enfoncée jusqu'au cou dans la marée des « voies nouvelles », ne pouvait dans le meilleur des cas, quand elle vit surgir au bout de son nez le spectre de la contre-révolution en marche, que bluffer au moyen d'actions aussi spasmodiques qu‘impuissantes. D'autre part, sa longue pratique de politique chauvine, opportuniste et de collaboration de classe l'avait réellement isolée des masses, elles-mêmes affectées par cette politique.

On ne pratique pas impunément des années durant une ligne cultivant les ferments chauvins et les illusions réformistes, discréditant systématiquement les forces et les moyens révolutionnaires de la classe ouvrière, et penser pouvoir ensuite, à un moment donné, faire appel à l'action révolutionnaire de la classe et y rencontrer un écho.

L'expérience du Parti Communiste français démontre à quel point ces partis, jadis révolutionnaires, ont en réalité dégénéré en formations parlementaires vulgaires, pour lesquelles les masses votent encore mais se mobilisent rarement.

LES CONSEQUENCES DE LA VICTOIRE DE DE GAULLE ET LES TACHES DU PROLETARIAT

De Gaulle n'est pas exactement et ne pourra pas être un nouveau Hitler. Ni par sa base nationale ni par le contexte international qui entoure son expérience, son régime ne peut souffrir une telle comparaison. Cependant il serait également erroné de sous-estimer les conséquences de sa victoire.

Celle-ci constitue de toute évidence la première défaite importante de l'après-guerre en Europe, dont les conséquences défavorables vont se faire sentir dans l'évolution de la situation en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Europe en général.

D'autre part, la Révolution algérienne, isolée jusqu'à maintenant de l'appui actif du mouvement ouvrier français, risque d'en souffrir davantage.

Ceci ne manquerait. pas de peser dans une différenciation politique au sein du FLN, en favorisant une aile nationaliste droitière au détriment d'une tendance de gauche plus sensible aux aspects sociaux de la Révolution, et plus irréductible dans son opposition à l'impérialisme.

L'essence de la dictature gaulliste, son appui principal, reste à l'heure actuelle l’armée. En dehors de l'Algérie, où les colons fournissent une véritable base de masse fasciste, ses assises « populaires » sont dans la métropole même encore minces.

D'autre part, le contexte international est toujours marqué par l'avance de la révolution coloniale, le renforcement des Etats ouvriers, les difficultés —— y compris maintenant les difficultés économiques - - de l'impérialisme, c'est-à-dire par un rapport de forces toujours défavorable à ce dernier.

Les forces sociales disparates qui veulent s'abriter derrière le symbole de la dictature, le caractère complexe ei contradictoire des problèmes à résoudre, feront vite apparaître les véritables difficultés auxquelles la dictature aura à faire face. Dans le cas où elle se verrait obligée de se montrer «libérale» envers la révolution coloniale et de procéder à des concessions envers celle-ci, elle risquerait d'affronter dès le début l'opposition agissante des colons et autres Ultras irréductibles de la « Grande France ». Dans le cas où au contraire elle s'alignerait sur les positions des colons, elle risquerait de s'enfoncer davantage dans la guerre et l'impasse. :

Sa sévérité économique et politique éventuelle envers les masses travailleuses en France risque d'autre part de dégeler définitivement l'apathie relative de celles-ci en faveur d'un regroupement militant.

Les difficultés financières provenant de la poursuite de la guerre d'Algérie et de {a détérioration de la balance commerciale se surajoutant à celles de la politique extérieure de la dictature envers ses alliés et les institutions européennes, peuvent également miner la stabilisation du régime.

Mois ce qui avant tout décidera de la stabilisation ou non de la dictature, de sa forme, de sa puissance, c'est la capacité du prolétariat à se réorganiser en vue d une résistance tenace culminant dans une offensive révolutionnaire pour le gouvernement ouvrier et paysan en France,

L'alternative devant laquelle se trouve la France n'est pas République ou dictature, mais révolution ou contre-révolution. La bourgeoisie, dans sa très grande majo ité, a enterré de ses propres mains la République qui ne lui convenait plus en tant que système politique de gouvernement. Face à cette solution de classe, à la dictature bonapartiste militaire, le prolétariat ne saurait opposer que le pouvoir des ouvriers et des _paysans. Les solutions intermédiaires auxquelles s'accrochent les idéologues petits bourgeois et les opportunistes incurables ont fait leur temps en France, et pour toute une période. || n'est plus possible de revenir en arrière sans s'installer ainsi de fait dans la dictature de la bourgeoisie.

La dictature est venue par manque d'une mobilisaiion des masses portée au plus haut degré. Seule une telle mobliisation à l'avenir fera crouler la dictature en ouvrant la perspective dela République socialiste démocratique en France.

Avec patience et ténacité, il faut se préparer pour une nouvelle Résistance éclairée par cette perspective. Il faut reconstruire le front unique dans des comités de résistance. Il faut étendre la collaboration dans l'action aux travailleurs algériens en France, frères de combat, avant-garde de la lutte contre l'impérialisme français.

ll faut chasser du Parti Socialiste et du Parti Communiste les directions traîtresses ou faillies, des Mollet et des Thorez! Il faut renforcer la tendance marxiste révolutionnaire afin de doter les masses d’une direction capable d'assurer demain la victoire.

Il fout lutter pas à pas contre l'extinction des libertés, pour la fin de la guerre et l'indépendance de l'Algérie, contre tout abaissement du niveau de vie.

11 faut éclairer les combats partiels, quotidiens, par la perspective du soulèvement armé qui mettra bas la dictature et instaurera le GOUVERNEMENT OUVRIER ET PAYSAN en

France ! 4

Milan, 1°° juin 1958.

Source : Quatrième Internationale, 16e année n°3, juillet 1958 · scan (Radar, 16-014-00083).

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