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LES PERSPECTIVES DU MOUVEMENT OUVRIER EN EUROPE ET NOS TACHES
I. — Révolution européenne et révolution mondiale
1. — Pour la deuxième fois en 25 ans, le capitalisme en Europe occidentale a traversé (dans la période 1943-1948) une crise politique, sociale et économique d'après-. uerre sans avoir été renversé. En France, en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux
Bibe son appareil d'Etat avait été infiniment plus ébranlé qu'au lendemain de 1918. En Grande-Bretagne et dans les pays scandinaves, les masses manifestèrent nettement leur volonté de remplacer le capitalisme, fauteur de guerres et de chômage, en assurant aux partis ouvriers des victoires électorales sans précédent. En France et en Italie, la classe ouvrière, en partie armée, avait créé des organismes de dualité du pouvoir en fait et maintenu, même après la dissolution de ceux-ci, une poussée puissante contre e régime capitaliste, qui aboutit aux grandes grèves de 1947-1948 en France, ét au 14 juillet 1948 en Italie.
Tous ces facteurs déterminèrent dans-le capitalisme en Europe occidentale une crise plus grave même que celle du lendemain de la première guerre mondiale, Mais aujourd'hui, dix ans plus tard, le capitalisme paraît partout relevé et consolidé, Son économie, entièrement reconstruite, dépasse de plus de 50 % son niveau d'avant-guerre. Sès Etats, consolidés, sont gouvernés partout — sauf dans les pays scandinaves — par des représentants directs de la bourgeoisie.
En France, le pays-clef de cet après-guerre en Europe occidentale, il a pu infliger une défaite très grave au mouvement ouvrier, en établissant à froid le régime bonapartiste de de Gaulle, Ailleurs, sous la pression de la récession et encouragée par sa victoire en France, la bourgeoisie s'efforce de repréndre des concessions économiques faites à la classe ouvrière dans la période précédente et de renforcer son Etat, L'initiative semble partout être passée à l'ennemi de classe.
2. — Historiquement, cette stabilisation relative du capitalisme en Europe occi-déentale n'est due ni au mangue de combativité des masses, ni à des conditions objectives favorables au capitalisme. À l'exception de l'Allemagne, la situation sur ces deux plans a été plus défavorable pour la bourgeoisie en Europe occidentale au lendemain de la deuxième guerre mondiale qu’au lendemain de la première guerre. La responsabilité fondamentale de cette stabilisation relative incombe aux directions bu-Fe Diedques des PS. et P.C., qui ont de leurs propres mains reconstruit le capitalisme croulant.
En conservant les bases de l'économie et de l'Etat bourgeois ; en prenant prétexte de l'extension du secteur étatisé pour semer la confusion sur la nature de cette économie et de cet Etat (notamment au moyen de la théorie dite de la « démocratie nouvelle ») ; en dissolvant les forces armées prolétariennes ; en chantant la collaboration de classe avec les De Gaulle et De Gasperi ; en expliquant aux travailleurs qu'il allait faire des sacrifices pour la « reconstruction nationale », le P.C. français et le .C. italien, largement majoritaires dans leur classe, ont objectivement joué le même rôle en France et en Italie au lendemain de la deuxième guerre mondiale que celui de la social-démocratie en Allemagne et en Autriche au lendemain de la première guerre mondiale.
Cette politique traîtresse des directions traditionnelles du prolétariat a eu pour conséquence que les occasions favorables à une lutte pour la conquête du pouvoir ont été perdues ; « on a loupé le coche ». De ce fait, inévitablement, lés rapports de forces sl ont évolué au profit de la bourgeoisie. II n'y a pas de situations économiques et sociales Sans issue pour le capitalisme. Si le mouvemen: ouvrier s'avère incapable, après plusieurs années, de une crise nationale à sa manière, la bourgeoisie finit par imposer ses propres solutions. Il en fut ainsi après 1918 ; il en fut de même après 1944,
3. — Cependant, la stabilisation relative du capitalisme en Europe occidentale s'est produite dans des conditions historiques absolument différentes de celles qui ont prévalu à la fin de la montée révolutionnaire succédant à la première guerre mondiale. A cette époque, le capitalisme s'était stabilisé, tant bien que mal, sur l'ensemble du continent européen, jusqu'à la frontière de l'U.R.S.S. Après la deuxième guerre mondiale, la révolution prolétarienne a triomphé dans un nouveau pays européen, la Yougoslavie, et le capitalisme a été détruit — par des moyens bureaucratico-militaires — dans le reste de l’Europe orientale,
De 1923 à 1929, la bourgeoisie européenne avait en outre maintenu sans secousses majeures, à l'exception de la 2° révolution chinoise, sa domination sur les pays coloniaux et semicoloniaux. Après 1945, au contraire, la révolution coloniale n'a cessé de s'étendre de pays en pays et de continent en continent. Par sa victoire en Chine, elle a modifié le rapport de forces global entre les classes. Par son extension à l'Afri. que, elle porte actuellement des coups nouveaux à l'équilibre économique, social et politique atteint en Europe occidentale, En pénétrant dans les colonies portugaises, se pourrait bien provoquer la chute du régime au Portugal, et par ricochet celle de ranco.
De son côté, l'essor économique des Etats ouvriers, avant tout celui de l'URSS, crée l'insécurité et le doute sur les avantages du régime capitaliste même dans de larges couches petites bourgeoises en Europe occidentale, accroît et accroîtra la popularité et la force d'attraction des idées de socialisation des moyens de production et dé planification économique. Si les crimes de la bureaucratie soviétique ont incontestablement dans le passé démoralisé le mouvement ouvrier en Europe occidentale et contribué ainsi à la stabilisation relative du capitalisme, l'essor actuel de l'économie soviétique, sans réduire la méfiance des masses envers la bureaucratie et ses agents, deviendra de plus en plus une force importante en faveur d’une radicalisation nouvelle de la classe ouvrière européenne.
4. — Pour ces raisons, cette stabilisation temporaire du capitalisme en Europe sera plus instable, plus apte à produire des effondremen's brusques et à créer des chances nouvelles de mon'ée du mouvement ouvrier que pendant les 6 ou 7 dernières années, elles-mêmes non dépourvues de brusques flambées de la lutte de classe. La possibilité d'une longue période de réaction, voyant le triomphe de dictatures fascistes ou semi-fascistes dans de nombreux pays, est exclue. Dans un monde où les rapports de forces continuent à évoluer en faveur des forces anticapitalistes, les occasions de porter des coups sensibles au capitalisme en Europe se présenteront à de nombreuses reprises. ,
L'existence de questions internationales non résolues (question de la réunification allemande) ; le déclin des dictatures portugaise et espagnole ; le fait que des déficiences structurelles créent des foyers de crises politiques et sociales potentiels (guerre coloniale pour la France ; question du Mezzogiorno en Italie ; misère en Grèce et en Rue) — tout cela contribue et contribuera à saper cette stabilité relative et créera des possibilités de réactions en chaîne, si le mouvement ouvrier se montre à la hauteur de sa tâche.
5. — Pendant longtemps, le mouvement révolutionnaire international a considéré la révolution européenne, et plus spécialement une victoire de la révolution prolétarienne dans l'un des grand$ pays industrialisés d'Europe occidentale (Allemagne, France, Grande-Bretagne), voire aux Etats-Unis, comme une condition indispensable pour renverser les rapports de forces mondiaux en faveur de la révolution, et pour assurer l'essor nouveau de forces antibureaucratiques en URSS. et la possibilité d'une victoire de la révolution politique dans. ce pays. Cette thèse, correcte pour la période 1917-1949 (et 1928-1949 en ce qui concerne l'U.R.S.S.), a dû être révisée une première fois avec la victoire de la 3 révolution chinoise. Celle-ci et l'extension de la révolution coloniale qu'elle a favorisée, ont incontestablement déplacé le centre de gravité du mouvement révolutionnaire en dehors des pays capitalistes avancés, En modifiant en U.R.S.S. même les rapports de forces entre bureaucratie et prolétariat, elles ont également créé les conditions objectives de la défaite de la bureaucratie soviétique dans les Etats ouvriers. É
L'essor de la révolution coloniale qui continuera à monter, à des rythmes divers, dans ses différents épicentres (Asie du sud-est, pays arabes, Afrique noire, Amérique latine) pendant les mois et les années à venir n'a pas entraîné immédiatement un essor parallèle du mouvement ouvrier européen. Au contraire, il a plutôt coïncidé avec une stagnation et un recul de ce mouvement, Les causes de ce phénomène résident dans la dialectique interne de la lutte de classes en Europe occidentale, La victoire de la révolution chinoise, la victoire de la révolution dans le Nord-Vietnam, l'extension de la révolution coloniale aux pays arabes, à l'Afrique du Nord et à l'Afrique noire, se sont précisément produites après le point de retournement en Europe occidentale, à partir duquel les rapports de forces commencèrent à évoluer en faveur de la bourgeoisie (1948-1949). Les conséquences objectives de cette situation nouvelle, et les effets négatifs des trahisons des directions ouvrières traditionnelles, ont été plus forts que les impulsions subjectives favorables que le mouvement ouvrier aurait pu recevoir des succès de la révolution coloniale. Cela était d'autant plus vrai que, pour dés raisons déjà précisées dans les thèses du 5° Congrès Mondial — ét rappelées lus loin —, le capitalisme européen a pu amortir longtemps, même €en France jusqu'en 1958), les effets directs de la révolution coloniale sur sa situation économique et sur le niveau de vie des masses.
6. — Mais la dynamique de la révolution mondiale n’est pas seulement une question d'horaire ; c'est aussi, et avant tout, une question de forces sociales. Aujourd'hui, sans doute, le prolétariat d'Europe occidentale ne représente jh le secteur majoritaire du prolétariat mondial ; il n’en constitue plus qu'un quart, les autres tronçons numériquement plus ou moins équivalents étant représentés par le prolétariat de l'Amérique du Nord, celui de l'U.RS.S. et des « démocraties populaires », et ceux de la Chine, du Japon, de l'Inde, de l'Indonésie et des pays semi-industrialisés d'Amérique latine.
Cependant, il se distingue des trois autres secteurs du prolétariat mondial par le fait qu'il est le plus mûr en âge, le plus longtemps urbanisé : disposant de la tradition de lutte et de l'expérience syndicale et politique la plus riche, il est sans aucun doute aussi celui qui possède éntore aujourd'hui la conscience politique et la tradition démocratique d'auto-administration la plus élevée. Si son entrée sur l'arène de la révolution mondiale n'est plus une condition sine qua non pour la victoire de la révolution coloniale ou pour la victoire de la révolution politique en U.R.SS,, elle reste et restera encore longtemps le facteur décisif pour porter la révolution mondiale à son niveau de conscience le plus élevé, ainsi que pour entraîner le prolétariat américain sur la voie du socialisme.
Cette corrélation de forces ne pourrait être fondamentalement modifiée que par deux facteurs : soit la destruction de l’industrie européenne par la guerre, avec maintien ou essor simultané de l'industrie dans d’autres parties du globe, hypothèse improbable ; soit la victoire de la révolution politique en U.R.S.S. et la conquête par le prolétariat soviétique d'un niveau de vie supérieur à celui des Etats-Unis, ainsi que d'ure pratique démocratique de gestion servant de pôle d'attraction au reste du monde. Même dans ce cas, il est beaucoup plus probable que cette force d'attraction se fera sentir d'abord en Europe, et seulement à travers l’ urope, sur les Etats-Unis.
Pour toutes ces raisons, les marxistes révolutionnaires européens, tout en mesurant de façon réaliste les difficultés objectives et subjectives qui entravent une nouvelle montée révolutionnaire en Europe occidentale, doivent être profondément convaincus que les batailles décisives se trouvent devant eux et non derrière eux, que le prolétariat européen a encore un rôle-clef à jouer pour la victoire de la révolution mondiale, et que son propre sort dépend essen‘iellement, dans les années à venir, de sa capacité à résoudre Ja crise fondamentale qui a jusqu’à maintenant empêché une grande victoire révolutionnaire en Europe : la crise de la direction révolutionnaire,
IL. — L'EVOLUTION ECONOMIQUE EN EUROPE OCCIDENTALE ET SES PERSPECTIVES
7. — Contrairement à la période 1919-1929, période de stagnation relative et de croissance relativement lente et rapidement interrompue des forces productives en Europe occidentale, ce deuxième après-guerre, après la période de crise révolutionnaire et d'instabilité 1943-1948, a été marqué par un essor exceptionnellement important de l'économie en RAS occidentale et par un degré élevé de l'emploi, C'est là le fait objectif fondamental qui distingue la décade 1948-1958 de la décade 19231933. .
Même dans l'année suprême du boom 1929, le revenu national par tête d'habitant n'était supérieur à celui de 1913 que de 2 % en Allemagne, de 5 % en Grande-Bretagne et de 26 % en France (pour retomber à 10 % en 1938 dans ce dernier pays). La part de l'Europe occidentale sur le marché mondial n'avait cessé de diminuer. En 1929, en valeur, ses exportations étaient rue à celles de 1913 de quelque 20 % : en 1938, elles étaient généralement inférieures à celles d'avant la remière erre mondiale. Le volume du commerce étranger dans la période 1925-1929 était inférieur à celui de 1913, ne le Ep généralement qu'en 1929, pour retomber en 1938 à moins de 70 % de celui d'avant la guerre.
L'évolution au cours des dix dernières années est tout à fait différente. Le revenu national par tête d'habitant à augmenté de 50 % en moyenne pour les pays de l'O.E.C.E. (il a dépassé de 40 % le niveau de 1938). Si cette augmentation est inégalement répartie, il n'y a cependant parmi les pays industrialisés que la Grande-Bretagne, la Suède et le Danemark qui restent fortement en-dessous de cetté moyenne, et ces trois pays disposaient déjà en 1948 d'un niveau de revenu supérieur à l'avant-guerre.
La production industrielle pendant cette même période a presque triplé (partant d'un niveau très bas) en Allemagne occidentale, et augmenté de près de 80 % en France et de 90 % en Italie. Dans ces pays, l'accroissement a été ininterrompu pour toute la période 1948-1958, seule la France connaissant une année d'arrêt en 1952. En fait, ces trois pays ont connu une augmentation de 40 à 50 % de leur production de 1953 à 1957, quand la reconstruction était déjà largement terminée, ce qui constitue un taux de croissance presque égal où égal à celui de l'URSS. pendant cette période.
Grâce à cet essor, l'Europe occidentale a largement amélioré sa part dans le commerce mondial et dans la production industrielle mondiale du lendemain de la deuxième guerre mondiale, et se rapproche ou dépasse déjà légèrement les niveaux de 1938 à ce sujet.
K,
8. — Ce phénomène historique, imprévu autant par notre mouvement que par l'ensemble des observateurs économiques au lendemain de 1945, à trois causes fondamentales :
a) L'aide américaine et la solidarité inter-capitaliste. Contrairement à ce qui s'était passé pendant et au lendemain de la precise guerre mondiale et pendant la deuxième guerre mondiale, la solidarité et l'entraide entre puissances impérialistes ont pris le pas sur la concurrence inter-impérialiste. Celle-ci a continué à jouer, maïs en tant que force secondaire, contradictoire, dans le cadre de la « guerre froide », de la conscience qu'a acquise la bourgeoisie américaine d'être engagée dans une lutte à mort avec les forces anti-capitalistes, et de la conscience qu'elle a du rôle décisif que jouerait l'Europe occidentale pour faire pencher définitivement Ja balance du côté des forces anticapitalistes.
Cette solidarité explique l’aide extrémement importante en dollars (aide Marshall : commandes off-shore ; aide MSA. etc.) accordée par l'impérialisme américain aux capitalistes d'Europe occidentale, aide qui s'élève sans doute à 25 milliards de dollars si l'on tient compte des investissements de capitaux privés américains en Europe. Sans cette aide, qui à continué même lorsque l'industrie exportatrice européenne a commencé à devenir concurrente de l'industrie américaine, le « boom » européen n'aurait pas été possible. Il faut y ajouter l'aide intér-européenne, dans le cadre de J'U.E.P., sans laquelle divers pays comme l'Italie, les Pays-Bas, le Danemark ét surtout la France, auraient connu une crise commerciale extrémement grave à divers moments.
b) L'élargissement de la base de l'industrie européenne, et notamment de sa de matières premières. Depuis la 2° guerre mondiale, l'Europe occidentale a largement dépassé sa propre production de matières premières dans une série importante de secteurs, notamment celui du gaz et du pétrole (Italie, France, Pays-Bas, Allemagne), ceux des fibres textiles synthétiques, du caoutchouc synthétique, des matières plastiques, etc. En même temps, l'essor l'industrie des machines-outils, notamment en Allemagne, en Suède, en Suisse, en France et en Grande-Bretagne, a rendu pratiquement l'Europe indépendante des importations d'outillage industriel américain, sauf dans quelques secteurs. Un important accroissement de la production a résulté de cette modernisation de l'industrie européenne.
c) L'élargissement du marché intérieur, notamment par l'essor de l'industrie des biens de consommation durables. La production d'autos des pays continentaux de es occidentale dépasse actuellement les trois millions par an, soit près de cinq fois plus qu'avant la guerre. La perte des domaines d'investissement coloniaux a été compensée en grande partie par cet essor d'industries de biens de consommation durables, rendu possible par un accroissement continu des revenus réels de larges couches de la population, qui ont modifié la répartition de leurs budgets.
9.— La création du Marché commun — élargi ou non à une zone de libre échange — devait être, dans l'esprit de milieux bourgeois dirigeants en Allémagne, en France, en Italie (et quant à la zone de libre échange, également en Grande-Bretagne), la pièce maîtresse qui conclut cet essor économique et lui assure un long avenir. Grâce à la libération des échanges, à la concurrence et à la productivité ainsi Stimulées, la production et le revenu national devraient continuer à augmenter au rythme de 5 à 6 % par an, atteignant d'ici 12 à°15 ans le niveau actuel de la production et de la productivité américaines. (Interview de Jean Monnet, l'inspirateur du Marché commun, à la revue United States News and World Report).
Pourtant, au moment même où le Marché commun commençait à se réaliser, la récession de 1957-1958 a apporté à plusieurs pays européens un avertissement sérieux. Maigré le fait que cette récession a pu être également dépassée sans très grande peine et que nous assistons actuellement à une nouvelle reprise, il ne semble pas qu'on puisse retrouver dans la plupart des pays capitalistes européens le même taux d'expansion - élevé des années 1950-1957. L'aide américaine va tarir, Les besoins nés de la guerre et des fabrications nouvelles commencent à être de plus en plus saturés dans le cadre du pouvoir d'achat que le capitalisme admet pour les larges masses. Une période de concurrence aggravée est ouverte entre les puissances capitalistes des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, du Japon et du Marché commun, ainsi qu'au sein de ce dernier, dans un climat de progrès technologiques incessants.
Dans ces conditions, et compte tenu de la structure monopoleuse des prix dans plusieurs domaines, ainsi que du danger permanent de l'inflation nourri par les dépenses militaires très élevées, on ne saurait négliger les conséquences probables de la nouvelle conjoncture : chômage technologique accru et, après une période de nouvelle saturation relative du marché, danger d'une nouvelle récession devant un marché intérieur et extérieur qui ne se dilate pas proportionnellement,
D'autre part, les impératifs de la concurrence avivée entre les pays capitalistes détermineront une résistance plus grande que par le passé aux revendications ouvrières, sinon des attaques directes contre leur niveau de vie, particulièrement dans les pays et les branches où celui-ci était le plus élevé (y compris aux Etats-Unis).
Ce changement de climat social est favorable à une reprise du mouvemént ouvrier si celui-ci sait s'organiser adéquatement et repousser de façon énergique l'attaque dont la classe ouvrière est actuellement l'objet.
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III. — EVOLUTION DES RAPPORTS DE FORCES ENTRE LES CLASSES EN EUROPE
10, — On peut distinguer trois phases successives dans l'évolution d'après-guerre des rapports sociaux. Bien que les dates-limites ne coïncident naturellement pas exactement dans tous les pays, ces phases apparaissent néanmoins dans la plupart sinon dans tous les pays :
a) Une phase allant de 1944 (1943 en Italie) jusqu'én 1948-1949, phase pendant laquelle les rapports des forces restent fondamentalement favorables à la classe ouvrière. La bourgeoisie est faible, son économie non encore reconstruite et branlante, son Etat sans assises suffisantes, Les partis ouvriers restent prépondérants du point de vue gou emental et parlementaire ; les organismes représentant la classe ouvrière au sein des entreprises (comités d'entreprise ; Betriebsräte ; commissioni interna ; shop stewards, etc.) y font largement la loi et prennent même quelques fois des fonctions qui les font apparaître comme des organes de dualité de pouvoir en puissance. La propriété et l'autorité patronales sont mises en question dans de grandes entreprises et des secteurs entiers de l'économie.
b) La phase allant de 1948-1949 jusqu'en 1957. C'est la phase du boom économique succédant à des défaites partielles de grandes luttes ouvrières (grèves françaises de 1947-48 ; 14 juillet 1948 en Italie). Un reflux se manifesté au sein du mouvement ouvrier, Les actions politiques déclenchées par le P.C. français l'isolent d'une partie de la masse ouvrière. La scission syndicale sape la puissance ouvrière dans divers pays. Les partis bourgeois gagnent la prépondérance et exercent le pouvoir de façon de plus en plus exclusive. La bourgeoisie reprend confiance et puissance. Elle essaye à la fois de corrompre la classe ouvrière et de la dépolitiser, La puissance des organismes représentatifs dans les entreprises diminue.
c) La phase qui a commencé avec la fin du boom, l'ascension de de Gaulle au pouvoir, et qui se prolonge actuellement sous une nouvelle reprise. La bourgeoisie, encouragée par ses victoires politiques, et sous la pression des impératifs de la concurrence avivée entre pays capitalistes, maintient l'oflensive contre la classe ouvrière afin de lui ôter certains avantages acquis pendant la période précédente. La classe ouvrière répond à cette offensive en fonction des forces du mouvement ouvrier et des ressources de riposte spontanée des masses.
11: — En général, le mouvement ouvrier entame cette phase nouvelle d'offensive bourgeoise avec des forces organisationnelles plus ou moins intactes et des possibilités de riposta réelles. La grande exception est celle de la France, le seul pays où le mouvément ouvrier a subi une défaite pendant la phase précédente, Cependant, il est incontestable que les organisations ouvrières ne possèdent plus aujourd’hui, dans la plupart des pays d'Europe occidentale, la même puissance organisationnelle, et surtout le même appui enthousiaste de la part des masses dont elles jouissaient au lendemain immédiat de la guerre.
Ce reflux du mouvement ouvrier, est-il dû aux effets objectifs de la prospérité économique, du boom ? Il faut combattre résolument cette thèse défaitiste. Bien sûr, une période de prospérité économique n'est pas favorable à des luttes ouvrières révolutionnaires ; les possibilités de telles luttes, multiples dans les premières années après 1944, se sont progressivement réduites par la suite dans la plupart des pays capitalistes d'Europe.
Mais si une période de prospérité économique n'est pas favorable à un essor révolutionnaire, cela ne signifie nullement qu'elle implique nécessairement un affaiblissement du mouvement ouvrier. Au contraire, traditionnellement c'est en période de prospérité, lorsque. le plein emploi améliore les rapports de forces économiques au rofit du prolétariat et aux dépens du patronat, que l'organisation syndicale peut aire son Hein en membres, et que des luttes économiques offensives pour l’augmentation des salaires et la réduction de la durée du travail sont possibles. Dans une période d'instabilité politique et sociale, ce climat favorable peut d'ailleurs favoriser des luttes grévistes plus larges, pour des revendications transitoires. Ainsi, les grandes grèves avec occupation d'usine en France, en Belgique, et aux Etats-Unis, ne se sont pas produites en pleine crise 1929-1933, mais pendant l’année de meilleure conjoncture 1936-37, entre 1929 et 1939.
12. — Ce n'est donc pas essentiellement Je boom — un facteur objectif — qui explique l'affaiblissement relatif du mouvement ouvrier dans divers pays européens et, par ricochet, la baisse de combativité et de conscience politique de la classe ouvrière. C'est:au contraire principalement l'affaiblissement et la mauvaise politique des organisations ouvrières — le facteur subjectif — qui expliquent pourquoi, en période de boom, nous avons assisté à une baisse indéniable de combativité et de conscience politique des masses en Europe occidentale, L
La trahison des directions traditionnelles, le manque d'audace des organisations syndicales, la ligne sectaire de la Rae des P.C. à l'intérieur du mouvement ouvrier, succédant, à partir de 1949, à la ligne opportuniste des phases précédentes, l'absence de programme de revendications transitoires, le refus de généraliser les luttes, la pratique des « grèves tournantes », la généralisation des procédures de « conciliation » et d' « arbitrage » appliquées par les réformistes — tous ces phénomènes ont considérablement affaibli les partis et les syndicats, au moment où le patronat était à même de faire des concessions économiques importantes à la classe ouvrière.
Or, les organisations ouvrières sont pour là grande masse des travailleurs avant tout des instruments de lutte. Si ces instruments ne sont plus efficaces ; s'ils ne rapportent plus rien ; si même les droits et les avantages des travailleurs augmentent indépendamment de ces instruments, alors les organisations ouvrières entrent en crise rofonde et risquent d'être progressivement réduites aux seules couches d'avant-garde, es plus conscientes politiquement.
, Ceci apparaît clairement si l’on compare la façon dont ont été réalisées les principales augmentations de salaires et des avantages Sociaux depuis 1948-1949. En Grande-Bretagne et en Belgique, elles sont le produit de revendications syndicales appuyées par des menaces de grève et, quelquefois, par des grèves effectives ; le mouvement syndical y a en lue conservé sa force de 1945 (70 % de syndiqués en Belgique ; 50 % en Grande- retagne). En Allemagne occidentale, ces augmentations de salaires sont le résultat de négociations syndicales, dans lesquelles — à quelques rares excel tions près — les menaces de grève n'étaient plus prises au sérieux par personne, È pen manifesté sa volonté d'accorder des tranches annuelles d'augmentation ; es syndicats ne groupent que 40 % des travailleurs. En France et en Italie, par suite de la scission syndicale, et par suite de la volonté délibérée du patronat d’affaiblir la C.GT. et la C.G.IL. les augmentations de salaires, ont été accordées à contre-sens des revendications syndicales et sans négociations préalables avec la C.G.T. et la CG.IL. (accords Renault et FIAT). Il s'en est suivi un véritable effondrement des effectifs syndicaux, réduits à 15 ou 20 % de la masse des salariés, et répartis dans trois ou quatre confédérations en France, avec un développement analogue mais les forces restantes étant plus importantes en Italie.
13. — Si l'affaiblissement relatif du mouvement ouvrier européen n'est pas le résultat nécessaire et inévitable du boom, il est encore beaucoup moins le résultat de « transformations sociales profondes » comme l'affirment des théoriciens de diverses tendances réformistes : André Philip en France, Giolitti en Italie, Crosland et Strachey en Grande-Bretagne, etc.
. Il n'est pas exact que des « transformations de structure » se soient produites qui aient modifié les caractéristiques fondamentales du système capitaliste à notre “poque, le capitalisme des monopoles. Plus que jamais, ce sont les dirigeants des grands monopoles qui dictent la loi à l'économie et à l'Etat. Partout où le secteur étatique s'est élargi dans l’économie (France, Autriche, Italie, Grande-Bretagne), ce n'est pas l'Etat qui s'est subordonné les monopoleurs ; ce sont les monopoleurs qui se subordonnent de plus en plus directement l'Etat.
Cela ne signifie pas que des différences d'intérêts souvent profondes ne puissent opposer tel ou tel secteur de la grande bourgeoisie à tel ou tel autre (industries lourdes de la Ruhr à industries transformatrices et exportatrices en Allemagne ; capital financier à capital monopoleur d'Etat en Italie ; sidérurgie et autres secteurs & modernes » aux textiles et secteurs intéressés à l’Union française en France, etc). Mais ce sont des oppositions d'intérêts à l'intérieur de la classe bourgeoise, et non as des oppositions entre une nouvelle classe de « managers » et la « vieille
Il n'est pas exact non plus que « la classe ouvrière soit profondément divisée », ou même « en voie de disparaître ». Du point de vue de sa rémunération, la classe ouvrière n’a jamais été complètement homogène. Il est vrai que, pendant le boom, les grandes entreprises se sont efforcées de s'assurer une main-d'œuvre stable en lui procurant des avantages supplémentaires dits « sociaux » volontaires (freiwillige Social-zuweisungen). Ce fut le cas dans l'industrie pétrolière, la sidérurgie, les grandes usines d'automobiles de la plupart des pays européens. De ce fait, les salaires de ces ouvriers étaient généralement supérieurs à ceux des ouvriers qualifiés (et natu: rellement des manœuvres) dans d'autres branches, dans des régions périphériques, etc. Mais ces différences ont toujours existé dans le passé.
Au contraire, une comparaison sérieuse démontrera que l'éventail des salaires, disons entre les manœuvres de l'industrie légère et les qualifiés de branches privilégiées a plutôt diminué qu'augmenté depuis 50 ans. Ceci sans parler du prolétariat agricole, des ouvriers de l'industrie à domicile, du personnel domestique et dela masse du sous-prolétariat, beaucoup plus nombreux, plus misérable et beaucoup plus éloigné du starding d'un ouvrier qualifié il y a un demi-siècle que maintenant.
Il est également faux d'affirmer que le déplacement de la main-d'œuvre vers d'autres branches d'activité que l'industrie (déplacement d'ailleurs encore très faible sinon inexistant dans des pays comme la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne occidentale et l'Italie, où le nombre des ouvriers industriels a augmenté par rapport à l'avant-guerre) aurait détruit l'homogénéité de la classe ouvrière. II y a un demi-siècle, personne ne contestait l'appartenance à la classe ouvrière des dockers où des cheminots, malgré le fait qu'ils n'étaient pas directement impliqués dans la production. Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui avec des ouvriers du « secteur tertiaire », des télécommunications, de la distribution d'électricité, du gaz ou du pétrole, des chauffeurs où même du personnel technique d'aviation ?
I est finalement inexact que du seul fait de l'augmentation du niveau de vie la combativité ouvrière « disparaîtrait ». Au contraire, l'augmentation du niveau de vie peut aboutir à une élévation du niveau culturel et politique, et donc à une activité de classe plus grande, à condition que les organisations ouvrières remplissent leurs devoirs, effectuent le travail d'éducation et de formation de conscience nécessaire, et qu'elles orientent leurs luttes vers des objectifs plus généraux que les revendications immédiates satisfaites grâce au boom : les revendications transitoires.
14, — De cette analyse, une conclusion essentielle doit être dégagée : la classe ouvrière d'Europe occidentale conserve amplement sa capacité de réaction pratiquement intacte (à l'exception de la classe ouvrière française) au moment où se précise l' sive de la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier dispose de ce fait de la possibili d'organiser une ie énergique contre cette offensive, et de passer même à sôn tour à l'attaque. Si le succès de cette défense, et de la contre-ffensive éventuelle, dépend en dernière analyse de la direction ouvrière, de l'unification et de la généralisation des luttes, de la concentration de toutes les énergies pour la conquête de revendications transitoires décisives et pour la lutte pour le pouvoir, la possibilité d'une politique ouvrière efficace est créée du fait de la volonté de riposte plus ou moins spontanée des masses. È
Les marxistes révolutionnaires ont le devoir de faire face à cette étape nouvelle avec la convic‘ion ferme que leur classe « ne se laissera pas faire », qu'elle cherchera par de nombreux moyens et de multiples voies à riposter à l'offensive capitaliste, et que leur rôle politique de coordinateur des luttes, de créateur d’une direction de rechange pour la classe, peut être décisif.
15. — Deux objections doivent être rencontrées dans ce contexte. Il est exact u'en France aucune réaction spontanée ne s’est produite contre l'arrivée au pouvoir e de Gaulls. Cependant, ce fait constitue une exception et non la lee I est dû essentiellement à la guerre d'Algérie, c'est-à-dire à la possibilité pour la bourgeoisie de lancer son offensive sur un terrain où jouaient à fond la désorientation et la démoralisation de certaines couches ouvrières, l'emprise du poison chauvin répandu pendant des années par le P.C.F. et la S.FIO. — le terrain de la guerre coloniale. Même en France, les événements consécutifs ont démontré que des réactions spontanées se produisent lorsque l'offensive touche le domaine auquel la classe ouvrière est le plus sensible : le nivéau de vie, les conditions de travail, et la stabilité de l'emploi.
La création du Marché commun et l'existence de nouvelles institutions européennes sont-elles un obstacle majeur au déclenchement de la riposte ouvrière ? On ne peut pas l'affirmer à l'étape actuelle et pour les deux à trois années à venir. Certes, dans le cadre du Marché commun, la solidarité patronale raffermie par branche d'industries, la cartellisation de l’industrie et, demain, l’interpénétration internationale des capitaux rendront le patronat beaucoup moins sensible à des actions directes ouvrières conduites sur une échelle régionale ou nationale, et mettront de plus en plus à l'ordre du jour la nécessité de grèves internationales coordonnées. Mais pendant toute la période transitoire qui englobe notamment l'étape de la lutte de classes devant nous, ia classe ouvrière de tous les pays d'Europe conserve la possibilité objective de porter des coups très durs à la bourgeoisie dans chaque pays. Les liens plus étroits entre les pays européens joueront dans ce sens plutôt en faveur d’une extension internationale des luttes, à partir d'un exemple ou d'un succès spectaculaire d'un ou de quelques pays.
IV. — EVOLUTION ET PERSPECTIVES POLITIQUES
16. — Au moment dé la crise révolutionnaire d'après-guerre, alors que la puissance du mouvement ouvrier était à son zénith et que la bourgeoisie craignaît sérieusement un assaut général contre son pouvoir, le décor de la « démocratie bourgeoise » était extrêmement branlant ; son appui essentiel, c'étaient les organisations ouvrières réformistes et staliniennes elles-mêmes, dans la mesure où elles ne violèrent pas cette « légalité » sacrée notamment par l'arbitraire à l'égard des organisations révolutionnaires et des représentants des mouvements de libération des peuples coloniaux. Les formations traditionnelles de la droite et du centre bourgeoïs étaient en net déclin. La démocratie-chrétienne apparut comme l'unique et dernier soutien direct de la bourgeoisie, tout en étant incapable de gouverner seule. Des organisations de droite ét d’extrême-droite, partisans d' « Etats forts » de divers genres, se renforcèrent dans de nombreux pays (néo-fascisme allemand et italien ; R:P.F. en France ; influence nazie au sein du F.D.P. allemand, etc.). CR
La stabilisation temporaire du capitalisme et, plus encore, le boom capitaliste en Europe, modifièrent cette situation. L'affaiblissement progressif des organisations ouvrières s'exprime également sur le plan électoral — bien que souvent de façon déformée et lente. Les P.C. furent les premiers éliminés des gouvernements. On en vint même, petit à petit, à des gouvernements sans participation social-démocrate, bien que celle-ci put réapparaître au pouvoir à la suite de glissements électoraux mineurs (comme en Belgique en 1954 et en Italie pendant quelques mois après les dérnières élections). L'extrême-droite était en déclin, sinon en déconfiture complète. Le centre bourgeois triomphait.
17. — Les raisons de cette « renaissance » surprenante du parlementarisme bourgcois traditionnel ne sont pas difficiles à décéler. Des régimes de dictature ne sont pas un idéal pour la bourgeoisie. Outre qu'ils coûtent cher et qu'ils débouchent souvent sur des crises d’effondrement révolutionnaire, ils impliquent un abandon de liberté par la bourgeoisie elle-même (du moins pour une grande partie des capitalistes et tout leur personnel politique). Lorsqu'il s'agit de sauver « l'essentiel », c'est-à-dire la propriété capitaliste et l'Etat qui la protège, la bourgeoisie est prête à faire le sacrifice de ses propres libertés poids Mais lorsqu'aucun danger immédiat ne la menace, ca sacrifice lui paraît dangereux et inutile.
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Du point de vue de la bourgeoisie, le boom a renforcé deux tendances qui créent une certaine base sociale au parlementarisme et au gouvernement traditionnels ; des classes moyennes ont vu leur niveau de vie relativement amélioré et ont vigoureuse-ment réagi contre « l'austérité », « le planisme », « l'étatisme », avec lequel elles identifiaient plus ou moins les partis ouvriers (ce « De » tatillon, qui n'a rien commun avec la planification socialiste, opère d'ailleurs surtout au profit des pce monopoles) ; c'est la clé des victoires électorales conservatrices en Grande-retagne et de la C.D.U. en Allemagne pendant le boom. Par ailleurs, celui-ci permit à la bourgeoisie de faire des concessions économiques, souvent considérables, aux masses laborieuses. En l'absence d'une direction politique énergique, ‘aggressive, utilisant ces conditions économiques favorables pour porter des coups de plus en plus forts au patronat, la classe ouvrière avait tendance à être dépolitisée par le climat ce « prospérité » et par l'impuissance que ses organisations manifestèrent à son égard.
Dans ces conditions, la politique « idéale » du point de vue bourgeois fut une politique du type « mendessiste » (avec ses diverses variantes nationales : le butlerisme en Grande-Bretagne ; la tendance Gronchi-Mattei en Italie ; la gauche social-chrétienne en Belgique, etc.). Cette politique maintient les cadres de la démocratie bourgeoise et évite soigneusement tout ce qui pourrait provoquer des réactions politiques de la part des travailleurs. Elle protège le « syndicalisme constructif », le favorise par des négociations et des accords comportant d'importants avantages pour la classe ouvrière, et s'efforce en même temps de dépolitiser celle-ci et de l'intégrer dans un capitalisme « Social »} « assagi », « populaire ».
Son objectif N° 1 est de briser l'emprise des tendances de gauche (P.CF. et PC, italien ; bevanisme en Grande-Bretagne ; gauche syndicale en Allemagne et en Belgi-que, etc.) sur la majorité ou sur d'importants secteurs minoritaires de la classe ouvrière. C'est une tentative d'américaniser la vie sociale européenne, le « haut niveau de vie » minant prétendüment la conscience politique et certainement la « tradition marxiste » du mouvement ouvrier européen,
18. — Cependant, malgré un boom exceptionnel en ampleur et durée, cette politique n'a pas pu être appliquée avec cohésion et des chances durables de succès de la part de la bourgeoisie.
a) Elle s'est heurtée avant tout au poids exorbitant des dépenses militaires dans certains pays (Grande-Bretagne et France), qui ont retardé ou étalé une amélioration du niveau de vie que ses avocats auraient voulu plus massive et plus spectaculaire.
b) Elle s'est heurtée à de nombreuses contradictions au sein des classes possédantes qui ont provoqué des décisions réveillant comme des coups de fouet les réactions politiques des masses (réarmement allemand, crise indochinoise en 1954, prolongation du service militaire, crise de Suez, politique économique causant un chômage périodique massif en Belgique, stagnation de la situation en Italie méridionale, etc. etc.). Ces réactions ont souvent causé des glissements politiques qui ramenaient au pouvoir soit LE sociaux-démocrates, soit là droite conservatrice imperméable au « capitalisme SOCIAl », c) Le personnel politique bourgeois ‘est profondément divisé sur cètte question d'orientation fondamentale, division souvent liée à des intérêts matériels antagonistes (Gronchi contre droite démo-chrétienne en Italie ; gauche contre droite dans la C.D.U. ; Butler contre Macmillan en Grande-Bretagne ; indépendants contre mendesSistes en France, etc.).
d) La tradition politique de la classe ouvrière européenne est toujours profonde. Même si, dans ces conditions subjectives défavorables, elle semble être mise en veilleuse, elle peut brusquement réapparaître comme conséquence de la première décision « impopulaire » d'un régime conservateur (c'est ce qui vient de se produire notamment en France).
19. — Même pendant la lune de miel du capitalisme « social », nous avons assisté à une tendance permanente au renforcement de l'appareil d'Etat, qui différencie profondément cette « démocratie bourgeoise new look » de la démocratie bourgeoise traditionnelle avant 1914. Cette tendance correspond à une nécessité à la fois économique et politico-militaire profonde. Economiquement, tous les pays capitalistes se Caractérisent par une intervention croissante de l'Etat dans l'économie au profit fondamental des monopoles, par une extension du secteur public de l'économie, par l'accroissement de l'importance du budget public dans le revenu national, par l'augmentation considérable du nombre des fonctionnaires et de leur rôle dans de nombreuses Sphères de la vie sociale. Sur le plan politico-militaire, le boom capitaliste en Euro, occidentale coïncide avec une période de « guerre froide » — accentuée de 1949 à 1934, relächée relativement de 1954 à 1957, de nouveau accentuée à partir de 1957 — de préparation à la guerre mondiale et de préparation à la guerre civile implicitement contenue dans cette guerre mondiale,
Toutes les bourgeoïisies d'Europe occidentale en sont profondément conscientes ; et le traité ainsi que le quartier général de l'O.T.A.N. se font «leur devoir» de le rappeler périodiquement aux divers gouvernements. Des législations d'état d'urgence et de mobilisation civile sont préparées ou instaurées. Des polices spéciales (celere, CRS, Bereitschaftspolizei) sont créées et renforcées. L'administration reçoit des pleins pou-vois à employer en cas de « troubles civils ». Des législations sur la « consultation obligatoire » et même « ÉRREre obligatoire » des conflits sociaux sont préparées ou instaurées. Les grèves qui s'y dérobent sont déclarées « sauvages », et les vistes ménacés de poursuite ou poursuivis. Des attaques frontales contre le droit de grève sont préparées. La puissance de l’armée dans l'Etat — et dans l'économie, dont le secteur des armements devient un secteur important permanent — est sans cesse accrue.
20. — Lorsqu'une crise politique et militaire grave détruit l'équilibre « normal » de la vie politique (guerre d'Algérie en France) ; lorsque la fin du boom et la concurrence accrue dans le cadre du Marché commun obligent la bourgeoisie à reprendre des concessions préalablement accordées à la classe ouvrière, les décors démocratiques bourgeois risquent de s'effondrer rapidement. La tendance vers « l'Etat fort », purement « technique » dans la période antérieure, et à peine visible pour les masses, se fraye rapidement un passage vers la surface. La bourgeoisie expérimente diverses solutions de rechange et cherche soit un « arbitre-sauveur Su prême » du type bonapartiste (de Gaulle), soit une mise hors la loi partielle ou totale du mouvement ouvrier, soit une franche dictature militaire. Lorsque cette tendance coïncide avec un brusque appauvrissement de couches de la petite et de la moyenne bourgeoisie — notamment de la paysannerie, des commerçants et des industries non compétitives soumises au choc du Marché commun — une base objective pour le danger fasciste pourra réapparaître pour la première fois depuis la fin de la guerre.
21. — Si une nouvelle récession plus grave intervient avec ses suites (chômage, réprise relativement limitée et surtout différenciée selon les secteurs) : lorsqu'une “dépression structurelle se maintiendra dans l'agriculture et le commerce de détail, la tentative de s'orienter à brève échéance vers une solution du type « gauiliste » pourrait se manifester dans divers pays d'Europe occidentale, Mais une telle tentative n'apparaît äs dans un vide ; elle apparaît dans un milieu social capable et enclin à réagir, ui aussi, sur les effets de la récession ét du Marché commun, L'hypothèse la plus probable, c'est que cette réaction ouvrière précédera partout la tentative d'installation d'un Etat fort par la bourgeoisie. Sous le fouet des mêmes conditions qui poussent les capitalistes à modifier l'idylle démocratique, les ouvriers sont, eux aussi, poussés à réagir et à manifester de nouveau leur hostilité au capitalisme, à la récession, au chômage, à la réaction politique, aussi bien en votant plus à gauche qu'en déclenchant des actions de classe directes contre les licenciements et les tentatives d'abaisser les salaires réels.
Sous le signe de la récession et du chômage, la plupart des élections cette année et l'année prochaine montreront vraisemblablement un renforcement relatif des partis se réclamant de la classe ouvrière (des conditions nationales particulières pouvant amplifier ou réduire l'importance de la fluctuation). Des actions comme celles des ouvriers de « Galileo » à Florence, dés mineurs du Poste en Belgique, des ouvriers de Fives-Lille et d’autres entreprises du Nord de la France, auront tendance à s'étendre,
22. — XI dépendra de la capacité du mouvement ouvrier de généraliser ces luttes et de leur donner un objectif politique précis — la constitution de gouvernements ouvriers ou ouvriers et paysans sous la forme politique appropriée à chaque pays — pour que l'offensive bourgeoise soit refoulée ou non, avant de passer à son stade politique décisif, L'énergie spontanée de la réaction ouvrière peut, par elle-même, si elle est suffisamment large, prolonger cette période intermédiaire et augmenter de ce fait les chances d'une riposte décisive.
Ce n'est qu'après un échec éventuel de toutes ces réactions, et la démoralisation ui en découlerait, que la réalisation de « l'Etat fort » serait mise à l’ordre du jour.
dette hypothèse est improbable dans un avenir immédiat. Nos sections et nos militants ont le devoir de combattre les tendances à la démoralisation dans la masse et surtout dans l'avant-garde, en expliquant ce mécanisme réel de l'évolution. En France aussi, la crise algérienne a d'abord provoqué une chance « à gauche » (mouvement des rappélés ; élections de janvier 1956) ; ce n'est que lorsque les partis ouvriers ont criminellement gaspillé. cette chance, qu'elle a débouché sur le 13 mai 1958 et le régime gaulliste. En même temps, nos sections doivent avertir les masses qu'un changement de politique des grandes organisations ouvrières est urgent et d'une importance vitale pour que les nouvelles luttes se terminent par des victoires, pour que l'intérêt politique en éveil et la combativité croissante des masses ne soient pas une fois de plus gaspillés, Sinon, risque de se répéter l'affaire française.
V. — LA SITUATION DU MOUVEMENT OUVRIER
23. — Au lendemain immédiat de la deuxième guerre mondiale, les Partis Communisies ont partout connu une montée sans pareille. Les partis sociaux-démocrates, inexistant ou subissant la force d'attraction des P.C. ainsi que les contradictions de 1 embourgeoisement de longtemps, traversèrent une crise profonde, sauf dans quelques pays comme la Grande-Bretagne, la Suède, etc.; où ils groupent l’écrasante majorité de la classe ouvrière.
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Pourtant, à partir de 1947, la situation a rapidement évolué vers un clivage de la structure du mouvement ouvrier en deux zones : l'une, celle de la France, de l'Italie et de la Grèce, voit un mouvement ouvrier à prédominance stalinienne solide et durable, avec une social-démocratie en lente décomposition et en importance relativement diverse ; l’autre, comprenant tous les autres pays d'Europe occidentale, voit une social-démocratie largement majoritaire dans la classe, et les P.C. retombant au niveau de petites sectes isolées, souvent pue faibles qu'avant la guerre et même quelquefois qu'au cours des années 1920, Finlande et l'Islande constituent deux exceptions à cette règle, explicables sans difficulté par des particularités du développement depuis 1945,
24. — Les causes de ce clivage doivent être recherchées essentiellement dans le regroupement des principaux cadres ouvriers des divers pays en question au Cours de toute la période historique 1933-1958. Partout où les P.C. ont réussi — notamment grâce aux grèves de 1936 et aux combats de la Résistance — à gagner ces cadres décisifs qui ont l'oreille de la masse ouvrière dans les entreprises au moment des périodes de lutte, ils ont pu conserver leur situation majoritaire dans le mouvement ouvrier, malgré des phases de recul et d'isolement souvent dramatiques (1958, 1949-1953 et, la plus terrible de toutes, 1939-1941), Partout où leur progrès dans les phases dites de « front populaire » et d'essor d’après-guerre ne leur ont pas permis de gagner ces cadres ou la majorité d'entre eux, ils sont, dans la phase du reflux, retombés aussi bas sinon plus bas qu'avant la montée,
25. — L'échec de la « percée » du P.C. dans la plupart des pays d'Europe occiden-se ne s'explique pas par le boom ; il lui est antérieur. Ses causes fondamentales nt :
a) L'influence particulièrement néfaste d'une expérience directe avec les aspects réactionnaires de la bureaucratie soviétique, surtout après l'éclatement de la « guerre froide » (c'est vrai notamment pour l'Allemagne et l'Autriche, à partir de 1947). De même, le « rapport Khrouchtchev » et la répression brutale de la révolution hongroise ont causé une crise sans précédent dans les P.C. d'Europe occidentale, encore aggravée par la nouvelle « affaire yougoslave ».
b) Le fait qu'au moment décisif où les masses commencèrent à passer de la social-démocratie aux P.C., ces derniers ont — en gros — copié la politique social-démocrate, ce qui enlevait toute base objective à la possibilité de percée (1944-1947). À cela s'ajoutait le fait qu'au moment où les masses refluèrent vers la social-démocratie, elles ont été une deuxième fois violemment choquées par le sectarisme dans lé mouvement ouvrier, qui succéda comme « ligne générale » des P.C. à l'opportunisme de la période précédente.
De ces deux facteurs, c'est le second qui est fondamental et durable. La politique quotidienne des petits P.C. d'Europe occidentale, combinant un réformisme à la petite semaine à une vague eschatologie communiste — « la victoire finale du camp socialiste », remise à un avenir incertain et se réalisant pratiquement en dehors de l'action de la classe ouvrière du pays en question — ne présente aucune perspective et aucune fonction intéressante à la masse ouvrière d'Occident. Dans le meïlleur des cas, c'est un petit parti à l'activité réformiste (lié à l'U-R.S.S.) qui demande ses suffrages, à côté du grand parti réformiste. Les masses les lui refusent dans des: proportions croissantes. Actuellement, dans la plupart des pays d'Europe occidentale, en dehors de la France et de l'Italie, l'influence électorale des P.C. est-réduite à 2 ou 3 % des suffrages (souvent le pourcentage le plus bas atteint depuis 35-40 ans) et leurs cadres actifs militant dans la classe ouvrière sont réduits à quelques milliers, et dans plusieurs pays même à quelques centaines de personnes.
26. — Du fait que la cause fondamentale de l'échec de la percée des petits P.C. d'Occidënt réside dans leur fausse politique et non dans le poids que fait peser sur eux le lien qu'ils conservent avec le Kremlin — quelque important que ce facteur ait été à des moments précis du Pie — découle une conséquence extrémement importante : Même lorsque l'attitude des masses envers l'U.R.S.S. se modifie, lorsqu'elles deviennent plus favorables à l'U.R.S.S., ou qu’elles sont même attirées par de nombreux aspects de la réalité soviétique, elles n'affluent pas vers le P.C. Ce phénomène a déjà été visible dans la période de « détente 1955-1956 ». I1 le sera encore davanta demain, lorsque les progrès industriels et l'amélioration du niveau de vie en URSS. et dans certaines « démocraties populaires » — en cas de stagnation relative du niveau de vie en Occident — exerceront de nouveau un tel pouvoir d'attraction, Celui-ci accroîtra l'intérêt des masses pour les solutions de planification et de socialisation de l'économie dans leur propre pays. Il favorisera les tendances de gauche, « autochtones », au sein du mouvement de masses. Si celles-ci se développent, le déclin du P.C. pourrait même s'accentuer malgré le changement d’attitude envers l'URSS.
Par contre, en France et en Italie, pour les mêmes raisons de tradition organisationnelle, on peut déjà affirmer avec certitude que la prochaine vague de montée ouvrière sera de nouveau dirigée initialement par le P.C. fût-ce par un P.C. plus critique envers sa direction et davantage différencié.
27. — Electoralement, la social-démocratie européenne est toujours très forte, et dans certains pays même plus forte que jamais. Dans certains cas, elle vient d'obtenir, ou elle obtiendra à brève échéance, le pourcentage électoral le plus élevé de toute son histoire. En Autriche, elle a même réussi à trois reprises à faire élire au suffrage universel et à la majorité absolue le Président de la République. La « barrière des 40 % » est sur le point d'être brisée dans de nombreux pays.
Et pourtant, derrière ce paravent de puissance apparente se cache une profonde décrépitude. Dans de nombreux Dee l'Autriche, l'Allemagne, la Suède, les partis sociaux-démocrates d'aujourd'hui ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient il y æ 30 ans — au moment où leur dégénérescence par rapport au début du siècle était pourtant déjà avancée. La tradition marxiste a partout été emportée avec la masse des cadres, assassinés par le fascisme, brisés par les trahisons successives, étouffés par l'embourgeoisement envahissant, Dans de nombreux pays, ces partis sont réduits à des appareils sans contact avec les masses — sauf en période électorale. Même là où les liens avec la classe ouvrière sont plus profonds, comme en Norvège, en Belgique et en Grande-Bretagne, le nombre des ouvriers qui participe à la vie politique intérieure de ces partis est largement inférieur à celui des meilleures périodes du passé. Le niveau politique est terriblement bas, ce qui est surtout .sensible dans des pays comme l'Autriche, l'Allemagne, les Pays-Bas et la Norvège, où la tradition marxisto était profonde. Les masses suivent encore ces partis ; elles ne semblent guère s'y manifester. e , ‘
La dégénérescence politique de ces partis a rapidement progressé sur le plan politique et théorique — pour autant que subsiste un intérêt théorique. Jadis, le réformisme se définissait par la croyance à la construction du socialisme par voie de réformes, Aujourd'hui, le réformisme se définit par le refus des .réformes qui ouvrent la voie vers le socialisme, par une approbation accordée à üne société « mixte », par l'acceptation du Welfare state et d'un « large secteur d'économie du marché » dans une société « idéale ». Les programmes autrichien, suisse, allemand et néerlandais, les propositions de « réforme » de la droite du Labour au lendemain des dernières élections, sont des synthèses de cette idéologie petite bourgeoise, qui est plus proche de la mentalité des fonctionnaires de l'Etat bourgeois que de celle de bureaucrates syndicaux.
28. — Cependant, la stabilisation ou le renforcement électoral des PS. qui les fait apparaître plus que jamais comme les seules expressions politiques de la volonté anticapitaliste des larges masses, est en contradiction totale avec cette dégénérescence progressive des appareils et des organisations réformistes. Cette contradiction a tendance à se manifester brusquement et violemment sur une grande échelle, chaque fois que la volonté de lutte et de renouveau des masses se heurte au conservatisme
Let bourgeois. de ces chefs. Le produit objectif de cette manifestation est alors.
apparition d’une vaste tendance de gauche qui exprime tant bien que mal les xéoccupations des masses, sans remettre en question la nature réformiste du PS. res La jeunesse et les cadres syndicaux les plus militants sont le milieu de recrutement par excellence de cette gauche, Il est significatif pour la crise de la social-démocratie que dans plusieurs pays (France, Belgique, Italie, Norvège, Alle-imagne), la jeunesse et les syndicalistes les plus militants se situent à la gauche du PS. et en opposition pour ainsi dire sans interruption depuis huit à dix ans, sinon depuis 1944. La contradiction entre les aspirations anticapitalistes des masses et le conserva time des appareils réformistes peut être plus ou moins contenue aussi longtemps ue la situation économique est favorable et qe le niveau de vie des masses augmente, üt-ce trop lentement au gré de celles-ci. rsque l'offensive bourgeoise contre le niveau de vie de la classe ouvrière se déclenche, la pression des masses ne peut plus se concilier avec un cours fondamentalement droitier et collaborationniste du P.S., celui-ci est obligé d'opérer un virage à gauche. Même le PS. le plus droitier en Europe, celui des Pays-Bas, a été obligé de se conformer à cette loi, Ce virage à gauche a des effets favorables, à la fois du point de vue objectif, comme encourage-ment à la combativité des masses, et du point de vue subjectif, en facilitant le travail des marxistes révolutionnaires au sein de la gauche. Il constitue cependant en définitive une tromperie historique si une nouvelle direction ne se dégage pas, aux yeux des masses, qui peut disputer la direction du mouvement à la droite pourrie.
29. — A côté des P.C. et des P.S. sont apparues, ces derniers temps, de nombreuses formations intermédiaires indépendantes : U.G.S. et P.S.A. en France ; groupes « New Reasoner » et « ULR. » en Grande-Bretagne :; Parti socialiste pacifiste et Brugyroep aux Pays-Bas ; Parti socialiste populaire au Danemark : groupe socialiste indépendant de Carinthie en Autriche, etc. Ces groupes sont le résultat de deux phénomènes. : d'une Fe la crise profonde que traversent depuis des années aussi bien les P.S. que les .C. de ces pays ; d'autre part, l'absence d’une aile gauche suffisamment politisée, militante et puissante au sein du mouvement de masse pour attirer ces éléments critiques d'origine diverse:
En général, ces groupes se caractérisent — à des degrés divers — par le sectarisme envers le mouvement de masse, par l'absence de programme sérieux et de tradition, et de liens internationaux. C'est ce qui en fait essentiellement des formations transitoires, plus ou moins centristes, condamnées à des éclatements successifs, et à l'insignifiance électorale et syndicale.
Cependant, des situations nationales particulières peuvent leur créer des chances particulières de succès relatif. Ainsi en France, l'intégration de la S.FIO. de Gu Mollet dans le régime gaulliste favorise Nas d'un parti social-démocrate traditionnel, place que pourrait occuper l'U.G.S. - P.S.A. Au Danemark et aux Pays-Bas,
76 À QUATRIEME INTERNATIONALE le caractère extrêmement droitier du P.S.; ensemble avec un déclin rapide du PC. crée les possibilités d’un regroupement limité d'éléments contristes pouvant même uépasser l'importance électorale du P.C.
Tout en suivant ces expériences avec attention nous devons comprendre le carac-ère historiquement sans issue de ces expériences et aider leurs militants à éviter üne expérience qui finira par démoraliser et briser les meilleurs d’entre eux. Nous ne pouvons le faire qu'en leur ouvrant, avec toute la souple et les précautions necess ] des organisations de masse.
VI. — NOS TACHES POLITIQUES ET ORGANISATIONNELLES
30, — Toute l'évolution de l'Europe occidentale depuis 1943-1944 confirme que la contradiction fondamentale de notre époque reste celle entre la nécessité objective de là reconstruction socialiste du continent européen et le désir de cetle reconstruction manifesté par les masses d'une part, et l'impuissance des grandes organisations de masse à direction traditionnelle à réaliser cette transformation, d'autre part, La täche centrale du mouvement ouvrier européen est celle de la formation d'une nouvelle direction reconnue comme telle par les masses et capable de diriger les luttes ouvrières vers la conquête de l'objectif principal : le renversement du pouvoir de la bourgeoisie; la socialisation de la grande industrie, des banques, des grands moyens de transport et du commerce de gros ; la planification économique ; la création d'Etats de type nouveau, d'Etats bon marché appuyés sur les organismes d'auto-gestion des masses ce un régime de large démocratie ouvrière ; la création des Etats-Unis socialistes
Europe.
Après de multiples expériences, notre mouvement a compris successivement les deux conditions nécessaires pour atteindre ce but :
a) Politiquement, on ne peut y arriver en prêchant le programme &e la révolution socialiste aux masses sans le liér à leurs préoccupations immédiates. Ce qui s'imposait, c'était l'élaboraïion d'un programme de revendications transitoires qui, parlant de ces préoccupations immédiates, fixe pour leur réalisation des objectifs qui amènent les masses à mettre en question objectivement, par l'ampleur de leurs luttes, les cadres de l'Etat et de la propriété capitalistes.
b) Organisationnellement, on ne peut v arriver en opposant de petits noyaux révolutionnaires — quel que puisse être leur prestige momentané en des endroits isolés, en temps de grèves sauvages, etc. — à la loyauté traditionnelle que les masses pertent à leurs grandes organisations avant de s'avancer sur la voie de la Révolution.
31. — L'évolution des dernières années a complètement confirmé la justesse de cette conception d'ensemble que notre mouvement a acquise sur la voie de la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire. Partout, à travers la succession des fiux et des reflux, les masses sont restées fidèles, dans leur grande majorité et surtout dans leurs couches les plus combatives, à leurs organisations traditionnelles (les élections municipales en France viennent encore une fois de confirmer cette règle). Partout où des secteurs larges ont quitté ces organisations, ce n'étail pas pour s'engager, à gauche, dans la voie de nouveaux partis révolutionnair mais à droite, dans la démoralisation et la passivité (exemple du référendum et des élections parlementaires françaises de novembre 1958). Ceci s'applique naturellement aux larges masses ; des secteurs d'avant-garde peuvent se détacher à gauche des organisations traditionnelles — comme il a été précisé plus haut — mais l'expérience prouve chaque fois à nouveau la stérilité de cet effort pour tourner la difficulté.
En outre, les expériences des dernières années ont montré la nécessité urgénte de la création d'une telle direction de réchange en tant que facteur objectif de l'évolution. En effet, les erreurs et les trahisons politiques des organisations de masse pèsent lourdement sur le comportement des travailleurs. Elles engendrent le dégoût et la passivité ; les masses ne sont pas prêtes à suivre de nouveaux partis, mais dans la mesure où elles n'ont plus confiance dans la direction des partis existants, la résultante peut être une démoralisation dangereuse, comme celle qui s'est déclarée en France à partir de 1957.
Ce danger ne peut être surmonté à court terme que par l'apparition d'une direction de rechange au sein des organisations de masse, qui rende confiance, ne fütce qu'en partie, aux travailleurs, qui leur permette de nouveau de s'appuyer sur leurs organisations et qui devienne de ce fait un facteur important pour stimuler la reprise de combativité.
32. — L'échec politique du réformisme et du stalinisme en Europe occidentale depuis dix ans est au fond causé par leur incapacité à lutter pour un programme de transition. Pour les uns, les travailleurs, en période de boom, sont satisfaits et « n’ont plus rien à revendiquer » ; pour les autres, en période dé boom, « plus que jamais l'attachement à l'Union soviétique reste le critère fondamental de la conscience révolutionnaire ». Ni les uns ni les autres n'ont voulu décéler et cristalliser le désir instinctif et profond de transformation de la structure de la société, et exprimé — notamment dans de nombreuses organisations syndicales — par les revendications de « propriété publique » (public ownership), de nationalisation où de socialisation de grands secteurs industriels, voire de contrôle ouvrier sur la production. C'est que ni
, à perspective de la construction d’une nouvelle direction ouvrière au sein les uns ni les autres ne désirent favoriser l'essor de l'activité autonome des masses.
La tâche de notre mouvement consiste dans l'élaboration d'un programme de transition précis pour chaque pays, qui vise notamment à résoudre les problèmes structurels fondamentaux que le capitalisme s'avère incapable de résoudre (problème de l'unification nationale de l'Allemagne ; problème du Mezzo-Giorno en Italie ; probième de l'expansion continue en Grande-Bretagne ; problème du chômage structurel en Belgique ; problème colonial, et problème de la crise structurelle de nombreux secteurs — industrie vétuste, distribution, agriculture, enseignement, logement, santé, etc. en France, etc.). Ces revendications transitoires formulées de façon aussi concrète que possible (sans verbiage abstrait repoussant les masses, sans imposer le texte littéral de notre programme), introduites dans le mouvement des masses par des canaux divers (syndicats, partis de masse, organisations de masse, etc.) deviendront, par la force des choses, le programme de grands secteurs sinon de la majorité des ouvriers conscients, La mobilisation des masses pour les attendre, par la combinaison de luttes parlementaires et extra-parlementaires, mettra à l'ordre du jour la transiormation socialiste de la société. Pour ce faire, pour combattre un emploi purement réformiste de ce programme, et pour politiser au maximum le mouvement, ces revendications doivent culminer dans une formule gouvernementale, une formule concrétisant dans chaque pays le mot d'ordre de « Gouvernement ouvrier » ou de « Gouvernement ouvrier et paysan ».
3, — L'entrée en vigueur du traité instaurant un Marché commun européen ; la création de multiples institutions européennes et, avant tout, l'extension des ententes, des accords et de l'interpénétration capitalistes dans les six pays de la « petite Europe », placent notre mouvement devant la tâche d'élaborer, sur ce plan également, une série de revendications transitoires vers l'objectif des Etats-Unis socialistes d'Europe. Dans ce but, nous devons souligner d’une part le caractère patronal et réactionnaire des institutions européennes créées (au sein desquelles même la droite social-démocrate n'occupe qu'une position dérisoire) ; nous devons souligner d'autre part le caractère contradictoire d'une « unification » économique « provoque de. graves tensions en son propre sein, et qui accroît fortement la division économique en Europe et dans le monde
Nous devons prôner la convocation d'une conférence ouvrière ne ouverte à tous les syndicats, à tous les partis se revendiquant de la classe ouvrière. Cette conférence devrait élaborer un plan de développement économique pour l’ensemble des pays capitalistes européens( et non seulement pour l'Europe des Six), assurant un taux de croissance rapide, une élévation importante du niveau de vie et une aide généreuse et sur une grande échelle aux pays coloniaux et semi-coloniaux, notamment grâce à une réduction massive des dépenses militaires. Elle devrait préconiser la nationalisation des industries de base sans indemnités ni rachat, leur gestion sous contrôle ouvrier, et l'élection démocratique des instances responsables pour l'élaboration du plan de développement européen. Elle devrait envisager, pour une date Htnieure la coordination de ce plan avec la planification des Etats ouvriers en urupe.
Les partis ouvriers et les syndicats devraient constituer un cartel de combat dans ce sens, défendre cette position nationalement et internationalement (au sein des organismes européens), préparer l'organisation de grèves internationales (notamment dans les industries charbonnière et sidérurgique, pour la réduction du temps de travail et un plan de coordination intérnationale de ces industries) et s'engager à utiliser toute position nationale acquise (notamment victoire électorale, constitution de gouvernement socialiste, etc.) pour avancer ent dans cette voie.