Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Thèses sur la liquidation de la deuxième guerre impérialiste et la montée révolutionnaire 1. La décomposition du système capitaliste et la deuxième guerre impérialiste

Adopted février 1944 by the clandestine European Conference of the Fourth International · La conférence européenne clandestine de la IVe Internationale (février 1944) · 13 976 mots

In English: Liquidation of World War II and the Revolutionary Upsurge ( Theses ) — texte anglais publié à l’époque.

1. Comme la guerre de 1914-1918, la deuxième guerre impérialiste est aussi avant

tout la manifestation éclatante de la révolte des forces productives engendrées

par le capitalisme contre l'étroitesse des cadres des États nationaux qui

détruisent l'unité organique du marché mondial et contre le fonctionnement

anarchique de l'économie capitaliste. La phase impérialiste du régime capitaliste

a été engendrée par les besoins internes des forces productives tendant à

supprimer les frontières des États nationaux et à créer un espace économique

européen et mondial unique.

Mais, dans la mesure où l'oligarchie financière des grands États conquérants, en

enserrant le marché mondial par les trusts, les cartels, les consortiums, ne faisait

qu'aggraver les contradictions et accentuer l'anarchie et se heurtait avec plus de

violence aux limites de la capacité d'achat des masses, elle conduisait avec une

inflexible nécessité à de monstrueuses explosions guerrières.

2. L'origine immédiate de la deuxième guerre impérialiste gît dans le changement

du rapport des forces impérialistes qui ne correspond plus aux bases du partage

des sphères de placement des capitaux, des marchés et des matières premières,

effectué par le traité de Versailles.

Dans l'intervalle des vingt ans qui se sont écoulés depuis le premier conflit

mondial, et malgré la tentative des grandes puissances impérialistes (États-Unis,

Angleterre, France, Japon) pour créer une base permanente à leur domination

mondiale que représente le traité de Versailles, le potentiel économique des

différents pays capitalistes se modifia considérablement et un nouveau rapport

de forces est apparu qui cherchait son expression définitive dans une lutte

armée.

Tandis que les impérialismes britannique et français, affaiblis, ébranlés, minés

déjà par la première guerre impérialiste, déclinaient lentement, celui des États-

Unis, grâce aux richesses naturelles du pays, à l'étendue de son marché intérieur,

à son équipement technique supérieur et à la thésaurisation colossale réalisée

pendant la guerre de 1914-1918, obtenait une place prépondérante dans

l'ensemble de l'impérialisme mondial. Le centre de gravité de l'économie

mondiale passa d'Europe en Amérique.

D'autre part, les États-Unis rendirent possible le redressement rapide de

l'Allemagne en contribuant fortement à la reconstruction de son industrie sur

une base élargie. Ils ranimèrent ainsi les antagonismes des États européens en

les rendant d'autant plus aigus que la ration pour laquelle se débattaient

maintenant les impérialismes européens devenait, grâce à la pression des États-

Unis sur l'Europe, de plus en plus maigre et décroissante.

En Extrême-Orient, l'impérialisme japonais, profitant du niveau de vie

extrêmement bas de la main-d’œuvre indigène et de la proximité du marché

asiatique vierge, connut un nouvel essor et s'opposa avec une violence accrue

aux autres puissances impérialistes qui lui disputaient le même espace

économique.

La révolution d'Octobre, enfin, séparait du marché mondial le 1/6e de la surface

du globe et un des principaux pays producteurs de matières premières.

Dans le cadre de cette évolution des principales puissances économiques du

monde,

des

processus

analogues,

quoique

d'ordre

secondaire,

s'accomplissaient : en Europe, une série de pays parmi lesquels l'Italie, les pays

balkaniques, la Pologne, s'engageaient de plus en plus dans la voie de

l'industrialisation. Une évolution analogue se dessina d'autre part dans les pays

d'Amérique du Sud, en Australie, en Égypte, en Afrique du Nord, en Turquie, aux

Indes et en Chine.

Le résultat général fut l'aggravation de la situation pour l'ensemble des pays

capitalistes qui tendaient désespérément à mettre en harmonie le

développement de leurs forces productives avec un marché mondial déchiré en

groupes opposés et protégés les uns contre les autres par des murailles

douanières infranchissables.

3. Chaque impérialisme est poussé par la logique interne de son développement à

engager la lutte pour la domination mondiale. Trois grandes puissances

impérialistes cherchaient à réviser la charte économique du monde à leur profit

exclusif : les États-Unis, l'Allemagne et le Japon. Deux autres puissances

impérialistes luttaient pour le statu quo dont elles bénéficiaient : l'Angleterre et

la France. Les autres pays capitalistes se rangeaient autour de ces cinq

principaux maîtres du monde, selon leurs intérêts ou leur dépendance

économique.

L'URSS, dépourvue de liens d'intérêt impérialiste avec le reste du monde

capitaliste, oscillait entre les deux camps adverses, cherchant à éviter une

coalition générale contre elle et à profiter de leur affaiblissement mutuel dans la

guerre pour poursuivre l'œuvre de sa reconstruction économique.

4. La deuxième guerre impérialiste pour un nouveau partage du monde éclata au

moment où, d'une part, l'ensemble du monde capitaliste était de nouveau

menacé d'une crise économique et où l'accroissement des préparatifs militaires

constituait l'unique marché artificiel capable de remplacer le marché réel

manquant, où, d'autre part, la montée révolutionnaire venait d'être écrasée en

France et en Espagne, et où ainsi l'obstacle le plus puissant au déclenchement

de la boucherie impérialiste avait disparu.

La Deuxième Guerre mondiale poursuivait sur la base d'un nouveau rapport de

forces le repartage du monde, y compris du marché isolé de l'URSS, au profit du

capital

financier.

L'existence

de

l'URSS,

malgré

la

dégénérescence

bureaucratique du régime, surajouta au premier plan du conflit occupé par les

antagonismes impérialistes, un arrière-plan d'opposition mutuelle de

l'ensemble de l'impérialisme mondial et de l'État ouvrier.

5. Comme pendant la première guerre impérialiste, la bourgeoisie, aidée par la

propagande trompeuse des partis ouvriers dégénérés de la IIe et de l'ex-IIIe

internationale, chercha, dès le début du conflit actuel, à camoufler son caractère

impérialiste derrière des principes politiques abstraits, tels que l'opposition

inconciliable des « démocraties » et du « fascisme ». En réalité, ces deux formes

politiques correspondent au niveau économique différent des impérialismes

privilégiés : Angleterre, France, États-Unis, et des impérialismes désavantagés :

Allemagne, Italie, Japon, et constituent deux gammes de la réaction politique

générale qui est inhérente à l'ensemble du capitalisme à sa phase impérialiste. 6. La cohésion des deux clans impérialistes qui se sont affrontés dans la guerre

n'est qu'une conjonction instable des intérêts contradictoires : la façade « anglo-

saxonne » cache la contradiction entre l'impérialisme anglais et américain, qui

prendra au travers de la liquidation de la guerre une forme de plus en plus

violente ; le bloc axiste qui vient de se briser dans son chaînon le plus faible

(Italie), n'est qu'une addition de deux impérialismes ayant en réalité des

politiques et des visées divergentes.

À la lumière d'un examen critique de l'évolution de la guerre, les buts poursuivis

par chacun des protagonistes se présentent ainsi :

— L'impérialisme allemand se jeta dans la guerre en espérant obtenir à bref délai

un résultat décisif en Europe avant la concentration des forces de l'impérialisme

britannique et l'intervention active des États-Unis. Ayant prémédité l'attaque

contre l'URSS, il croyait possible un compromis sur cette base, compromis qui

lui laisserait la place prépondérante en Europe et une partie des colonies.

— L'impérialisme italien, dépourvu des bases économiques nécessaires pour mener

une politique décidée, audacieuse et sûre d'elle-même, fut obligé d'abord

d'adopter une attitude de chantage, et de n'intervenir activement dans le conflit

qu'au moment où l'écrasement subit de l'impérialisme français permettait

d'entrevoir comme probable une rapide victoire allemande. Entraîné par la suite

dans les engrenages terribles de la guerre, il n'avait plus qu'un souci constant :

trouver la première occasion favorable pour en sortir avec le moins d'avaries

possible.

— L'impérialisme japonais, menacé par la force redoutable de son ennemi

principal, les États-Unis, adopta une politique de conciliation avec l'URSS pour

préserver ses flancs et concentrer tous ses efforts contre la puissance

grandissante des impérialismes anglais, et américain.

— Grâce à la production pléthorique de son industrie concentrée plus encore et

perfectionnée pendant la guerre, et à l'accumulation colossale de capitaux

inactifs, due au drainage de l'or, des valeurs, et à l'endettement excessif des

autres pays « alliés », l'impérialisme nord-américain risquait de s'asphyxier

sans une expansion opportune sur le globe qui dépasserait de loin toutes les

autres conquêtes impérialistes du passé. C'est pour cela que l'impérialisme

américain représente la partie la plus intransigeante dans la conduite de la

guerre, la partie jusqu'au-boutiste par excellence, et qui prolongerait, si cela lui

était possible, le conflit jusqu'à l'extermination totale de tous ses adversaires,

y compris l'URSS ;

— L'impérialisme britannique, tout en collaborant comme force auxiliaire au jeu

mené par les États-Unis, tâche de poursuivre une politique propre qui puisse le

préserver d'une soumission totale aux plans de son partenaire redoutable, et qui

lui permette, dans une certaine mesure, de continuer, malgré l'infériorité de son

potentiel industriel et financier par rapport aux États-Unis, de jouir du

commerce international. Il tâche, en outre, de ralentir le rythme que prend sa

décadence devant l'expansion alarmante de l'impérialisme américain par

l'acquisition d'une partie des possessions coloniales et autres positions

économiques des impérialismes français, italien, allemand et japonais. Mais la

suprématie maritime et commerciale qu'il a su conserver jusqu'au lendemain de

la guerre 1914-1918 est aujourd'hui définitivement perdue. Les États-Unis, dans

ce domaine aussi, ont acquis aujourd'hui, au travers de la guerre, une

suprématie incontestable qui rétrécit encore davantage la base économique de

l'impérialisme anglais et accélère sa décadence.

— L'impérialisme français, mis hors de combat dans le premier round du conflit, a

ainsi payé le tribut de la disproportion de son potentiel économique et militaire

métropolitain réduit, et des dimensions énormes de son empire colonial. Sa

défaite par l'impérialisme allemand, dans la phase où le terrain de la lutte était

presque uniquement occupé par ces deux champions impérialistes, consacre le

droit du plus fort.

La prolongation et la généralisation du conflit a permis, grâce au jeu des

antagonismes inter impérialistes, aux nécessités actuelles de la guerre et aux

exigences politiques d'une paix éventuelle capitaliste, de remettre sur pied

certaines forces de l'impérialisme français vaincu et de les rejeter dans le cycle

de la lutte. Mais la France capitaliste a définitivement perdu sa place parmi les

grandes puissances impérialistes. Elle ne pourrait survivre que comme une force

impérialiste secondaire, destinée à faciliter l'établissement d'un nouvel équilibre

européen que dicterait l'impérialisme vainqueur.

— L'URSS, enfin, entraînée, comme cela était inévitable, dans le conflit, et au moment

choisi par les impérialistes (malgré la manœuvre de la bureaucratie soviétique du

pacte avec Hitler, pour précipiter le déclenchement de la guerre, tout en

préservant l'URSS), est combattue de concert, quoique par des méthodes

différentes, par l'ensemble du capitalisme mondial. Ainsi, tandis que

l'impérialisme allemand mène le choc direct contre elle, l'impérialisme anglo-

saxon la laisse s'épuiser dans son effort gigantesque, pour mieux exercer sa

pression sur elle, lui arracher plus facilement des concessions d'ordre

économique et politique de plus en plus accusées, et même pour la terrasser

totalement.

7. La tentative impérialiste allemande d'unifier l'Europe sur la base du capitalisme,

de briser l'URSS à son profit, et de se retourner ensuite contre l'impérialisme

américain est en train de sombrer sous le poids de ses propres contradictions.

Les coups les plus efficaces lui ont été portés par le prolétariat européen

(révolution italienne), et par l'Armée rouge ; la tentative impérialiste allemande

est une des formes convulsives de la crise de l'impérialisme mondial, et prouve

l'impossibilité d'unifier l'Europe sur la base du capitalisme. Cette tentative se

répéterait demain sous l'égide d'un autre impérialisme, si la révolution

prolétarienne n'établit pas la victoire ouvrière et ne réussit pas à créer les États-

Unis socialistes soviétiques d'Europe, étape première de l'unification socialiste

de la planète.

Le conflit impérialiste se prolonge encore, non pas grâce à la résistance efficace

qu'est capable d'opposer l'impérialisme allemand à la poussée des autres

impérialismes, mais parce que la guerre est entrée dans sa phase ultime où se

pose le problème de sa liquidation et où les préoccupations d'ordre social

déterminent plus que jamais l'action militaire des impérialismes anglais et

américain et l'oriente selon leurs intérêts impérialistes et selon l'intérêt

supérieur du capitalisme mondial.

Cependant, la profondeur, la multiplicité des contradictions de l'impérialisme,

l'incapacité majeure de la bourgeoisie à les surmonter véritablement, la

décomposition et le pourrissement des milieux capitalistes dirigeants d'une

part, la révolte qui monte irrésistiblement dans toutes les couches de la

population laborieuse d'autre part, sont les prodromes d'une formidable crise

révolutionnaire qui ébranlera le système entier de l'impérialisme mondial. À un

rythme accéléré, la période actuelle, prérévolutionnaire, prépare les explosions

sociales de demain. Avec une nécessité inflexible, la guerre impérialiste évolue

vers sa transformation inévitable en guerre civile. La conscience de ces faits pèse

largement dans l'esprit de la bourgeoisie mondiale, et inspire aussi bien des

tentatives de compromis inter impérialistes que les efforts en vue d'un

règlement à froid de la guerre.

L'accord avec Badoglio, après l'accord avec Darlan, montre bien la voie

essentielle dans laquelle les puissances « alliées » souhaitent s'engager. Accélérer

par le chantage la décomposition de la coalition adverse, faire passer

successivement ses membres dans le camp adverse « allié », préserver ainsi

l'ordre existant tout en resserrant de plus en plus leur étreinte sur l'Allemagne,

la Hongrie, la Roumanie, la Finlande, sont maintenant les objectifs par excellence

de cette offensive diplomatique appuyée par de massives concentrations de

troupes. Toutes les forces réactionnaires dans les pays neutres, depuis l'Église

jusqu'aux bonzes sociaux-démocrates, depuis Franco, Salazar, jusqu'à Ismet-

Inonu sont mobilisés par une offensive systématique en direction des milieux

bourgeois des pays occupés, y compris Vichy ; l'objectif fondamental est d'éviter

toute discontinuité dans la domination bourgeoise, toute rupture dans l'appareil

d'État, toute fissure par où la révolution prolétarienne pourrait s'engouffrer et

faire son chemin.

Mais une telle perspective ne peut se réaliser en définitive que sur la base de

l'accélération du processus de décomposition interne des différents pays ; elle

exige des délais nécessaires à la maturation définitive de la crise intérieure de

chacun d'eux. Pour ces deux raisons, en voulant prévenir la révolution, ils

augmentent la crise révolutionnaire. L'exemple de l'Italie l'a démontré. L'avance

de l'Armée rouge ne peut qu'accroître un tel danger. D'où la nécessité pour les

« alliés » de se tenir prêts à une intervention massive et foudroyante capable à la

fois d'écraser irrésistiblement l'adversaire et de noyer dans les flots de

l'enthousiasme guerrier les premiers mouvements révolutionnaires. Le recours

successif ou simultané à ces deux méthodes est principalement la

caractéristique essentielle de la phase actuelle.

2. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile

1. Près de cinq années de guerre ont complètement ébranlé les bases du système

capitaliste ; partout s'accumulent les contradictions économiques, sociales et

politiques insolubles ; partout la révolte des masses gronde. La crise italienne a

été le premier signe avant-coureur de la formidable explosion sociale qui ac-

compagnera la liquidation de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale.

Tandis que la première crise révolutionnaire qui déferla sur le monde après la

guerre de 1914-1918 n'a pas dépassé les frontières de l'Europe orientale et

centrale, ce sont maintenant les cinq continents qui seront précipités dans les

convulsions sociales. Dans ce sens, la révolution à venir peut être caractérisée

comme une révolution mondiale.

2. Il existe trois épicentres de la révolution dont la séparation n'est nullement

absolue et mécanique, mais dont les conditions historiques sont suffisamment

différentes pour laisser la possibilité d'un décalage de rythme et d'un retard de

l'explosion d'un foyer à l'autre. Ces foyers sont ceux :

a) de l'Europe décadente ;

b) du Japon ;

c) de l'Amérique.

Les

puissantes

convulsions

économiques

et

sociales

marqueront

nécessairement pour les États-Unis la liquidation de la guerre. Si cette dernière

marque en quelque sorte l'apogée de la puissance du capital financier nord-

américain et réalise en grande partie sa domination sur l'économie mondiale,

elle contribue par cela même à emmagasiner dans son édifice l'ensemble des

contradictions du capitalisme international.

« La puissance des États-Unis dans le monde et l'expansion irrésistible qui en

découle les contraint à introduire dans les fondations de leur édifice les

magasins de poudre de l'univers entier : tous les antagonismes de l'Occident et

de l'Orient, la lutte des classes de la vieille Europe, les insurrections des peuples

coloniaux, toutes les guerres et toutes les révolutions. « (...) C'est par cela que se prépare l'immense explosion révolutionnaire de cette

puissance impérialiste mondiale qui domine déjà et ne cesse de grandir. » (Léon

Trotsky)

Le Japon, accablé sous le poids de ses conquêtes, incapable, en raison de la

structure de son industrie et de la base restreinte de son capital financier, de

les digérer rapidement, plongeant dans la misère la plus atroce, exigeant les

sacrifices les plus sanglants d'un peuple de paysans misérables et d'un

prolétariat surexploité, asphyxié dans son armature sociale retardataire féodo-

capitaliste, est destiné à s'effondrer dans un avenir prochain. La défaite

inévitable du Japon signifiera nécessairement l'éclatement d'une crise qui,

débordant le pays, embrassera tout l'Orient.

La Chine, secouée depuis trente ans par les convulsions d'une révolution

bourgeoise que la bourgeoisie ne peut ni ne veut mener à son terme, livrée par

ses capitalistes et ses généraux aux entreprises concurrentes des

impérialismes ; l'Inde, dont les masses succombent sous le fardeau de la guerre

tandis que son industrie se développe et que sa bourgeoisie s'enrichit ;

l'Indochine, les Indes néerlandaises, les Philippines, la Birmanie, dont le Japon,

tout en s'efforçant d'y installer sa propre domination, a rompu les liens

impérialistes et suscité le mouvement nationaliste ; tel sont les éléments

fondamentaux de l'énorme crise qui s'annonce en Extrême-Orient.

Mais c'est en Europe surtout que les contradictions du capitalisme atteignent,

au stade actuel, leur degré le plus aigu. Les signes de décomposition de la

tentative impérialiste allemande sont, en même temps, les prodromes de la crise

révolutionnaire et caractérisent la période actuelle en Europe comme

prérévolutionnaire : le déchirement et la confusion des classes possédantes,

l'exaspération de la petite bourgeoisie et la reprise de confiance de la classe

ouvrière se sont opérés dans les conditions de la faillite impérialiste d'unifier

l'Europe sur la base du capitalisme, de l'éclatement de la révolution italienne et

de la poussée de l'Armée rouge.

3. Deux facteurs essentiels ont bouleversé la situation mondiale et

particulièrement celle de l'Europe : l'offensive de l'Armée rouge et la révolution

italienne. Non seulement ces deux événements ont bouleversé tous les plans

militaires et diplomatiques de l'Axe, mais encore ils ont contraint l'impérialisme

américain à modifier radicalement toute sa stratégie. Washington avait, en

définitive, besoin d'une guerre longue pour pouvoir à la fois écraser l'Allemagne,

harceler le Japon, épuiser l'Angleterre et terrasser l'URSS. Mais les événements

d'Italie d'abord et, plus encore aujourd'hui, l'avance russe imposent à

l'impérialisme américain de tendre tous ses efforts pour gagner de vitesse la

révolution, ils remettent ainsi en question tous les plans militaires, politiques et

sociaux des « alliés ».

La crise et l'expérience italiennes

4. Une fois de plus, la chaîne de l'impérialisme mondial a cédé dans son maillon le

plus faible : la crise où se débattait depuis Versailles l'impérialisme italien a

éclaté au moment même où la guerre a été portée sur le sol de la péninsule.

L'effondrement lamentable du fascisme, balayé en deux heures de la scène

politique, fait justice non seulement de la littérature de ses panégyristes naïfs ou

cyniques, mais encore des constructions fantaisistes des pseudo-marxistes en

quête de recettes nouvelles. Le fascisme a révélé son essence véritable, il n'est

que le plat serviteur de la bourgeoisie industrielle et financière que celle-ci

congédie quand elle n'a plus besoin de ses services, sans lui donner ses huit

jours.

La réapparition aujourd'hui d'un pseudo-gouvernement fasciste, s'appuyant sur

les baïonnettes allemandes, loin de traduire la vitalité du régime, est le signe le

plus irréfutable de ce qu'il est historiquement condamné. Il n'y a plus de place

pour l'État de l'impérialisme italien exacerbé parce qu'il n'y a plus de place dans

le monde pour une politique indépendante des puissances secondaires :

Mussolini se trouve ainsi réduit au rang d'un simple Quisling que le régime

hitlérien entraînera nécessairement dans sa perte.

5. En brisant l'État fasciste, la bourgeoisie a aussi brisé les chaînes qui paralysaient

le prolétariat. Le mécontentement et la haine accumulés depuis vingt années ont

soudain fait irruption. Le 25 juillet n'a ainsi pas seulement été le dernier jour du

fascisme italien, il a été aussi le premier jour de la révolution prolétarienne en

Italie, le premier jour de la révolution européenne qui vient. Précipités sans

guide, sans organisation, sans programme dans la lutte révolutionnaire, les

ouvriers des grands centres de l'Italie, spontanément, ont fait resurgir dans des

commissions internes la forme d'organisation qui a marqué le point maximum

de la vague révolutionnaire d'après-guerre ; ils dressèrent à l'usine les premiers

éléments du pouvoir ouvrier en face du pouvoir bourgeois. Les premiers

éléments d'une dualité de pouvoir s'esquissaient ; désormais, la question

fondamentale qui se posera en Italie sera de savoir quel pouvoir l'emportera sur

l'autre, le pouvoir des ouvriers et des paysans, dont les commissions internes de

Milan et de Turin ont été l'ébauche, ou le pouvoir de la réaction cléricale et

militariste.

En définitive, il n'y a pas de voie intermédiaire possible : les contradictions de la

bourgeoisie sont trop aiguës, la menace de la révolution est trop urgente pour

qu'on puisse assister à une renaissance de la démocratie bourgeoise. Ou l'État

réactionnaire féroce et sénile, s'appuyant sur l'armée, la police, l'Église, ou l'État

ouvrier, telle est l'alternative devant laquelle se trouvent les masses italiennes.

La répression que subit actuellement l'avant-garde ouvrière en Italie du Nord

peut bien forcer momentanément le mouvement à disparaître sous terre. Non

seulement il renaîtra avec plus de force et d'énergie à la faveur d'un nouveau

bouleversement du rapport des forces impérialistes et révolutionnaires en

Europe, mais encore il liera plus étroitement son sort au mouvement du

prolétariat des pays occupés, au mouvement des ouvriers et des soldats

allemands.

6. La bourgeoisie italienne ne peut espérer sauver quelques bribes de sa

puissance qu'en se mettant totalement au service de l'impérialisme américain :

c'est pourquoi les masses populaires italiennes se trouvent de nouveau

entraînées dans le cycle de la guerre. Mais cette perspective n'est aucunement

celle des masses : au programme de la bourgeoisie, guerre, famine, réaction,

elles continuent à opposer sans cesse de part et d'autre du front leur devise :

pain, paix et liberté.

En Italie, comme dans toute l'Europe, l'aspiration des mass à la paix immédiate

est un des leviers les plus puissants de la propagande révolutionnaire.

7. La disparition du fascisme le 25 juillet avec, cors ne conséquence, la

désorganisation de l'appareil d'État, s'est traduite par la brutale irruption des

masses dans l'arène politique.

À travers l'agitation populaire, les partis antifascistes imposèrent au

gouvernement leur reconnaissance (catholique, républicain, socialiste,

communiste). Toute leur politique consiste aujourd'hui à promettre à la

bourgeoisie italienne, si elle leur remet le pouvoir, et à la demande de

l'impérialisme américain, quelques concessions en échange de leur appui, à la

fois contre l'impérialisme allemand et la révolution menaçante. Mais, pendant

toute la première étape, leur opposition au fascisme et aux fascistes, à la famille

royale, aux mesures les plus réactionnaires, ainsi que la confusion qu'ils surent

entretenir entre l'aspiration des masses à la paix et leur politique d'abandon de

la guerre aux côtés de l'Allemagne, firent que (au moins pour les partis socialiste

et communiste), ils s'assurèrent une influence sérieuse dans les larges couches

ouvrières.

Ils utilisèrent cette influence à détruire de l'intérieur le puissant mouvement de

la classe ouvrière. Par la signature de l'accord sur les commissions internes

(signatures : Buozzi, Roveda, l'un du PS, l'autre stalinien). Ils acceptèrent la

transformation de ces organes embryonnaires du pouvoir ouvrier en

commissions purement économiques. La protestation de certaines usines contre

ces accords, ainsi que les grèves de Sicile et d'Italie du Sud sous l'occupation

américaine sont les premiers signes de la rupture des masses avec ces partis.

8. Entre le 26 juillet et le 8 septembre, l'Italie du Nord a été le théâtre où s'est

déroulée la répétition générale de la révolution européenne qui vient :

spontanément, les masses ouvrières ont créé les premiers points d'appui de leur

propre pouvoir. Ainsi, toute la propagande révolutionnaire doit-elle viser à populariser cette

expérience ; toute l'action révolutionnaire visera, dans le cadre d'une nouvelle

vague, à étendre le pouvoir des commissions internes, à multiplier les liaisons

entre usines, à chercher partout des contacts avec l'armée et les paysans pauvres,

et à organiser des congrès locaux qui substitueront leur pouvoir à celui des

municipalités, des préfets fascistes ou réactionnaires, à briser toute tentative de

les encadrer dans l'État bourgeois (tels que les accords de septembre), à préparer

ainsi la voie à un congrès national des comités d'ouvriers, de paysans et de

soldats. Dans l'illégalité, les révolutionnaires italiens s'efforceront de multiplier

les contacts entre les militants des différents partis ouvriers, des différentes

usines, des différents centres, de jeter les bases clandestines d'un puissant

mouvement de comités de front unique prêts à intervenir ouvertement dans la

nouvelle phase de la montée qui s'annonce inévitablement.

9. Dans sa première étape, la révolution italienne a été caractérisée par l'isolement

des couches les plus avancées du prolétariat du reste de la population, le

prolétariat des grands centres métallurgiques de l'Italie du Nord n'était encore

suivi que de très loin par la masse des petits paysans. Dans l'Italie du Nord elle-

même, l'absence de tout parti, de toute organisation, de toute liaison qui dépasse

le cadre de l'usine a paralysé considérablement la capacité d'offensive ouvrière.

En s'efforçant de canaliser les tentatives d'organisation de la classe ouvrière

dans la voie syndicale, les bureaucrates réformistes et staliniens ont tenté

d'empêcher tout développement ultérieur de la révolution italienne. Le

prolétariat italien devra, dans la nouvelle vague, briser toutes les barrières qu'on

cherchera à dresser sur sa route.

Certes, la nouvelle vague de la révolution italienne prendra spontanément un

caractère infiniment plus radical. L'exemple de Milan et de Turin sera, cette fois,

suivi par des couches infiniment plus larges du prolétariat. Au redoublement de

la réaction qui a suivi l'armistice de septembre répondra une nouvelle

radicalisation des masses.

Mais le prolétariat ne pourra, en définitive, entraîner les larges masses, unifier

le mouvement révolutionnaire dans tout le pays, opposer un barrage

infranchissable à toutes les tentatives de contre-offensive de la réaction qu'en

se faisant le champion inlassable des revendications économiques et politiques

les plus immédiates, les plus urgentes des couches moyennes de la population.

Dans la mesure où le prolétariat avancé réussira à souder la lutte pour ses

propres revendications immédiates à la lutte pour les revendications des

couches prolétariennes arriérées et des couches moyennes des villes et des

campagnes, où il affirmera au travers de ses combats sa propre organisation de

classe, cette lutte peut devenir un chaînon pour le pouvoir des soviets. La

création même des soviets dépend de la lutte pour les buts économiques et les

aspirations politiques élémentaires communes aux plus larges masses

ouvrières et aux autres couches laborieuses alliées.

C'est la tâche du prolétariat avancé de faire siens les besoins économiques et

politiques vitaux des masses et de mener jusqu'au bout, à leur tête, le combat le

plus passionné pour leurs revendications. La cherté de la vie, le chômage,

l'inflation, les restrictions et les difficultés de ravitaillement alimentent la source

des revendications économiques immédiates.

L'oppression politique excessive sous le régime de guerre remet, d'autre part,

au premier plan les formules élémentaires de la démocratie : liberté

d'association, de presse, de réunion, droit de grève, etc.

Mais on ne saurait oublier un seul instant que l'emploi des mots d'ordre

démocratiques a pour but de faire avancer la lutte pour les soviets et pour le

pouvoir, et que, dans la période actuelle, le programme économique et

démocratique « minimum » se trouve nécessairement très rapidement dépassé

par la logique de la lutte des masses elle-même. Lorsque celles-ci passent

véritablement à l'offensive, c'est autour des revendications transitoires

(contrôle ouvrier sur la production, comités d'usines, soviets, milices ouvrières,

armement du prolétariat, etc.) qu'il faut s'efforcer d'axer la lutte afin de les

entraîner dans la préparation systématique de la révolution prolétarienne.

« Les mots d'ordre démocratiques peuvent jouer à un certain moment de la lutte

un rôle énorme. Mais les formules de la démocratie (liberté d'association, de

presse, etc.) ne sont pour nous que des mots d'ordre passagers ou épisodiques

dans le mouvement indépendant du prolétariat et non pas un nœud coulant

démocratique passé autour du cou du prolétariat par les agents de la

bourgeoisie (Espagne).

« Que le mouvement prenne seulement, et si peu que ce soit, un caractère de

masse, et les mots d'ordre démocratiques se mêleront de mots d'ordre de

transition : les comités d'usine surgiront, il faut le penser avant que les vieux

bonzes se soient mis à leurs bureaux à l'édification des syndicats et les soviets

couvriront l'Allemagne avant que ce soit réunie à Weimar une nouvelle

Assemblée constituante. Il en sera de même pour l'Italie et les autres pays

totalitaires ou semi-totalitaires.

« Le fascisme a rejeté ces pays dans la barbarie politique. Mais il n'a pas changé

leur caractère social. Le fascisme est un instrument du capital financier et non

de la propriété féodale. Le programme révolutionnaire doit s'appuyer sur la

dialectique de la lutte des masses, qui vaut aussi pour les pays fascistes, et non

sur la psychologie des banqueroutiers effrayés. » (Programme de transition).

10. Seul un parti révolutionnaire véritable peut réaliser la liaison constante entre

la lutte quotidienne des masses pour leurs aspirations immédiates et les

combats du prolétariat pour ses objectifs historiques. Un tel parti n'existe pas

en Italie. Bien plus, les vingt années de fascisme ont séparé les cadres marxistes

du prolétariat italien — extrêmement réduits — de la masse profonde de la

jeune génération.

Pendant la première phase de la révolution, les vieux cadres ouvriers et les

directions traditionnelles pourront continuer à occuper le devant de la scène

politique, mais, à travers les dures leçons des défaites et des échecs, la nouvelle

génération du prolétariat italien s'engagera dans la voie de la lutte pour le

pouvoir ouvrier et paysan. La tâche des militants bolcheviques en Italie est

avant tout de trouver la voie vers la jeunesse, de s'adresser par-delà son

ignorance et sa confusion idéologique à son ardeur révolutionnaire, à son

enthousiasme, de faire, au travers de la lutte, son éducation marxiste

révolutionnaire. Ainsi surgiront de la nouvelle génération les cadres essentiels

du parti de la IVe Internationale.

L'avance de l'Armée rouge et la question de l'URSS

11. L'offensive ininterrompue de l'URSS depuis l'hiver 1942-1943 a démontré, une

fois de plus, les grandes possibilités de redressement militaire et économique

offertes par le système de l'économie planifiée.

Sur le terrain de l'industrie lourde, l'URSS possède actuellement, selon toute

vraisemblance, même après la dévastation d'une partie de ses régions

industrielles, grâce à l'industrialisation intensifiée de l'intérieur du pays, un

potentiel économique sensiblement supérieur à celui du commencement de la

guerre. Un tel fait suffirait à démontrer sans réfutation possible la supériorité

des méthodes socialistes planifiées en matière d'économie. En quinze ans,

l'URSS a pris place parmi les grandes puissances industrielles. Mais, par là

même, le capitalisme mondial se voit de plus en plus ôter l'espoir de retrouver

des débouchés sur le marché russe.

12. En dépit de la dégénérescence bureaucratique de sa direction politique, en

dépit de la politique nationaliste bornée de cette dernière, de son mépris pour

le prolétariat mondial et de ses innombrables trahisons à l'égard du prolétariat

révolutionnaire, l'URSS reste, aussi bien dans l'esprit des larges masses

ouvrières que clans celui de la contre-révolution bourgeoise, le bastion

essentiel du prolétariat international. La liquidation des formes de propriété et

des modes de gestion économique existant en URSS reste dans l'esprit de la

bourgeoisie la tâche essentielle dans le cadre général de la lutte contre la

révolution.

La défense de l'État ouvrier contre les attaques de la bourgeoisie constitue en

revanche, comme dans le passé, une des tâches les plus impérieuses du

prolétariat mondial. Dans le mouvement ouvrier, une lutte impitoyable opposera les agents de tout

poil de l'impérialisme et les partisans de la défense de l'État ouvrier.

13. Forcée par les nécessités de la guerre et aidée par le système de l'économie

planifiée, l'URSS a enregistré des succès formidables dans le domaine de

l'industrie lourde ; par contre, les industries de consommation et l'agriculture

elle-même ont été largement sacrifiées. Les masses ont payé de millions

d'hommes morts de faim, de froid, de peine et de misère l'incapacité de la

bureaucratie à procéder à un développement harmonieux de la production.

La guerre, aiguisant de façon intolérable les contradictions de l'économie russe,

a sonné inévitablement l'heure de la liquidation de la bureaucratie bonapartiste

stalinienne ; celle-ci périra inéluctablement, soit sous les coups de

l'impérialisme mondial, soit sous ceux de la révolution prolétarienne mondiale.

Dans le climat difficile créé par la guerre, des processus contradictoires

s'accomplissent. Dans l'industrie : le déséquilibre entre l'industrie lourde et

l'industrie légère s'est accru ; dans l'agriculture, comme dans la couche

dirigeante, les tendances à l'enrichissement personnel se sont accentuées ; la

spéculation et l'accumulation primitive se sont fortement développées, surtout

dans la paysannerie. La bureaucratie encourage systématiquement les couches

aisées dans les kolkhoses et, indice grave, favorise ouvertement le marché noir,

sous prétexte de « développer l'initiative personnelle ».

Inversement, parmi les couches de la bureaucratie qui sont les plus liées aux

masses, celles que les nécessités de la guerre ont jeté dans les unités

combattantes sont obligées de partager le sort horrible des populations sans

soin, sans pain, sans toit, sont mêlées aux groupes de partisans, aux formations

ouvrières jetées à la hâte de l'usine aux champs de bataille : une hostilité de

plus en plus grande se fera jour contre les privilèges des grands mercantis,

contre l'impérialisme américain.

La bureaucratie, prise entre l'impérialisme et la montée révolutionnaire, sous

la pression de ces contradictions internes, tendra de plus en plus à se disloquer.

L'heure sera alors venue pour le prolétariat soviétique, avec l'appui du

prolétariat international, de reprendre directement en main la direction du

premier État ouvrier.

14. L'impérialisme américain représente la force la plus redoutable de

l'impérialisme mondial. En tant que tel, il est l'adversaire essentiel de l'État

ouvrier. Les phrases sur l'amitié américaine à l'égard de l'URSS ne sont qu'une

grossière duperie destinée à enrôler les masses ouvrières américaines sous le

drapeau de l'impérialisme yankee. La véritable politique américaine est celle

de la réintégration de l'URSS dans le circuit de l'économie capitaliste mondiale.

Au stade actuel, les États-Unis disposent de deux moyens de pression

essentiels : après avoir cédé aux États-Unis une grande partie de ses réserves

d'or, l'Union soviétique a dû, en échange des fournitures de vivres, de

machines et de matériel, contracter une dette extérieure considérable. Par-là,

Wall Street dispose de moyens de pression financiers sur l'État russe et la

bureaucratie. D'autre part, la situation des industries de consommation et de

l'agriculture elle-même crée des besoins urgents en matière d'importation.

Derrière ces deux moyens de chantage, se profile, de la façon la plus cynique,

la menace même d'une intervention armée.

Entre le chantage économique, d'autre part, et l'intervention militaire

s'échelonnent mille moyens d'intervention directe ou indirecte en URSS :

demande de bases militaires en Extrême-Orient, demande de concessions dans

certaines industries, installation et contrôle d'usines étrangères, utilisation

des aspirations démocratiques et nationales des masses, compromis avec

certains milieux militaires ou religieux, utilisation des gouvernement émigrés

de tous les pays frontières. Les antagonismes qui se manifestent au travers de

ces gouvernements, ainsi que dans leur propre vie interne, sont avant tout

l'expression de cet antagonisme fondamental entre l'URSS et les pays

capitalistes.

La question de savoir à quelle méthode l'impérialisme mondial recourra, en

définitive, dans sa lutte pour la liquidation de l'État ouvrier dépendra du

rapport de forces économique et militaire réel et, avant tout, des perspectives

de la révolution et de la contre-révolution. Le plus probable est qu'on assistera

à une offensive politique qui combinera à la fois le chantage économique et

politique aux menaces militaires, les manœuvres intérieures à l'offensive

internationale contre la révolution.

15. Les défaites successives de la révolution mondiale, l'épuisement du prolétariat

russe après des années de guerre, de famine et de guerre civile, les nécessités

d'une organisation étatique de la production dans un pays arriéré et dévasté,

où le niveau de vie des masses et, par là même, leur capacité d'intervention

constante restaient très bas, ont porté la bureaucratie stalinienne au pouvoir.

Au travers de l'évolution contradictoire de l'économie russe, celle-ci a tenu de

plus en plus à devenir un corps social indépendant, s'appropriant une part

toujours plus large de la plus-value, menant une politique d'équilibre entre le

prolétariat russe et la paysannerie d'une part, la classe ouvrière et le

capitalisme mondial d'autre part. Guidée avant tout par le souci de défendre ses

privilèges, elle se sent prise entre la menace de l'impérialisme mondial et celle

de la révolution internationale qui mettrait politiquement et économiquement

fin à sa domination ; sa politique doit donc viser à faire face à la fois à l'un et à

l'autre danger.

Cependant, si la bureaucratie, en tant que couche sociale, ne peut espérer

aucune chance de survie, même dans le cas de la mainmise de l'impérialisme

en URSS, les éléments les plus privilégiés, dans le cadre d'un retour au

capitalisme, peuvent espérer sauver individuellement cette situation

privilégiée. C'est pourquoi c'est finalement contre la révolution que vont porter

les coups les plus vigoureux de la bureaucratie.

16. Dans la mesure même où elle renonce aux méthodes de l'action ouvrière pour

défendre l'URSS, la bureaucratie ne peut avoir recours contre l'impérialisme

qu'aux méthodes de l'impérialisme lui-même : il lui faut s'assurer des frontières

stratégiques, créer des zones d'influence, chercher à s'emparer de points

d'appui économiques, qui lui permettront de reconstruire et de stabiliser son

économie : d'où la mise en scène du Congrès panslave, de l'Union des patriotes

polonais, du Comité de l'Allemagne libre, d'où l'utilisation en direction des

Balkans de l'arme de la propagande religieuse et des partisans « front

populistes » de Tito.

Il ne s'agit pas là seulement de moyens de chantage, mais d'un plan véritable

de la bureaucratie stalinienne, en tout point parallèle à celui qu'elle a mis en

œuvre à l'égard des Pays baltes et de la Roumanie pendant la période de

l'alliance germano- russe. En définitive, il s'agit, tout en utilisant les

soulèvements des masses populaires, de les faire servir aux intérêts de caste de

la bureaucratie, au travers d'une alliance avec une fraction de la bourgeoisie et

de la petite bourgeoisie. Cette manœuvre s'effectue sous le drapeau de la

propriété privée et de la démocratie bourgeoise.

En réalité, par sa nature même, la bureaucratie est incapable d'apporter l'un et

l'autre ; l'économie des pays frontières ne peut se souder à l'économie

soviétique qu'en recourant aux mêmes méthodes, c'est-à-dire au travers de la

nationalisation des industries, de la collectivisation de l'agriculture, de la

planification. La bureaucratie, par contre, ne peut tolérer la moindre

démocratie. Au contraire, plus l'élévation des forces productives accroît le poids

du prolétariat et rend possible une organisation véritable de la démocratie

prolétarienne sur le plan politique, économique, et à tous les échelons, plus la

bureaucratie, pour défendre ses privilèges, doit briser le mouvement propre du

prolétariat. Le sort du soviet de Wilno en 1939 est le symbole de ce que la

bureaucratie stalinienne apporte sur ce plan au prolétariat révolutionnaire des

pays limitrophes.

17. Le flux révolutionnaire aura un caractère contradictoire en ce qui concerne le

stalinisme. S'il sonne en tout cas le glas de la bureaucratie soviétique et des

partis staliniens, il commencera par placer ces partis à la tête des masses ; si,

comme tout le laisse supposer, seul le stalinisme saura jouer le rôle de super-

Noske et de super-Négrin sur échelle européenne, l'évolution rapide des

événements révolutionnaires et de la situation en URSS créera néanmoins

toutes les conditions pour une rupture des masses avec les dirigeants

staliniens.

Le rôle contre-révolutionnaire de premier plan que les partis staliniens seront

forcés de jouer n'est que le reflet national et fragmenté du rôle contre-

révolutionnaire mondial de la bureaucratie soviétique. Celle-ci considère la

révolution mondiale comme une menace aussi mortelle pour ses privilèges que

l'intervention armée de l'impérialisme.

La montée révolutionnaire en Europe aura de profonds échos dans les pays

« démocratiques » qui se trouvent dès maintenant à la veille d'une période

révolutionnaire et dont des millions de soldats seront présents sur le continent

européen, creuset de la révolution mondiale. Pris entre le danger d'une victoire

révolutionnaire en Europe et de sa jonction avec l'URSS, paralysé par les

offensives prolétariennes dans son propre pays, l'impérialisme s'efforcera

d'utiliser la bureaucratie soviétique pour l'écrasement de la révolution

prolétarienne.

Cependant, celle-ci ne manquera pas non plus de réveiller la conscience des

prolétaires russes. Une série de victoires rapides de la classe ouvrière

paralysera Staline ; par contre, il se peut que Staline ait, pour un certain temps,

plus de liberté d'action dans le cas où le mouvement révolutionnaire passerait

par des défaites sanglantes et répétées.

Mais, quelles que soient les conditions « favorables », l'action contre-

révolutionnaire stalinienne ne saura prendre le caractère d'occupation par

l'Armée rouge que sur une échelle infime (pays limitrophes).

D'un côté, la bureaucratie craint trop l'effet du contact des masses soviétiques

avec les masses prolétariennes révoltées des autres pays et se sent incapable

d'empêcher leur fraternisation finale. Elle se rend, en outre, compte, de son

incapacité de mater les mouvements révolutionnaires que l'occupation et

même l'approche de l'Armée rouge déclencherait dans les pays de l'Europe

centrale et occidentale.

D'autre part, l'impérialisme américain, resté foncièrement hostile à l'URSS

même bureaucratisée, ne peut accepter l'activité contre-révolutionnaire de la

bureaucratie qu'à condition qu'elle respecte la propriété capitaliste. Or, si

l'exemple tragique du soviet de Wilno montre les intentions contre-

révolutionnaires de la bureaucratie dans les régions annexées, l'exemple des

Pays baltes, de la Pologne orientale et de la Bessarabie montrent en même

temps qu'une annexion n'est possible que sous condition d'assimilation

structurelle. D'ailleurs, ces annexions seraient des préparatifs ouverts du

conflit ultérieur avec l'impérialisme américain.

Si donc, pour toutes ces raisons, l'emploi massif de l'Armée rouge en tant que

force contre-révolutionnaire est exclu, par contre, le GPU, les « missions

militaires » et des contingents arriérés de l'Armée rouge peuvent jouer, dans

certains cas, le rôle funeste qui leur a été assigné en Espagne et, dans une

certaine mesure, déjà en Chine.

La limite de cette action sera déterminée par le développement de la révolution

et dépendra, en dernière analyse, de la puissance et de l'influence de la IVe

Internationale. Mais si l'on ne peut déterminer dès maintenant l'ampleur,

l'intensité et les formes de cette intervention contre-révolutionnaire de la

bureaucratie, une chose est certaine : c'est que les services que Staline rendra à

l'impérialisme le précipiteront lui-même dans la tombe.

La montée révolutionnaire en Europe

18. La guerre a fait de l'Europe la principale poudrière qui menace de ruiner

l'ensemble de l'édifice capitaliste. La guerre a bouleversé toute sa structure

économique. Elle a marqué la liquidation des empires nationaux français,

hollandais, belge et italien, et bouleversé ainsi toute l'économie et l'équilibre

social de ces pays. Lors même que ceux-ci, à la fin des hostilités, recouvriraient

une partie de leurs empires, leurs possibilités d'exploitation seront

considérablement limitées par l'importance des investissements anglo-

américains au cours de la guerre.

D'autre part, celle-ci a marqué une nouvelle phase dans l'industrialisation de

l'Europe, elle a modifié le poids spécifique des différents pays et provinces,

suscité de nouveaux antagonismes secondaires. Dans tous les pays, les masses

paysannes se trouvent depuis 1928 aux prises avec les pires difficultés, que le

protectionnisme de guerre n'a fait qu'accroître en les différant. Cette guerre a

accumulé les ruines et les deuils dans une proportion infiniment plus terrible

que la précédente. L'équipement industriel, le matériel ferroviaire ont subi

une usure effrayante, les méthodes de production, l'équipement technique

marquent un retard considérable par rapport aux États-Unis et facilitent à

ceux-ci la conquête immédiatement nécessaire du marché européen.

L'Europe est privée de tout moyen de paiement extérieur (or ou devise). La

population manque des produits de consommation les plus indispensables. Le

divorce entre la ville et la campagne s'accroît de plus en plus, les prix montent

de façon vertigineuse, l'inflation se poursuit sans arrêt ; toute la structure

économique est gangrenée par le marché noir et la spéculation à un degré

mortel.

Partout, la réaction a triomphé, apportant aux masses son cortège de labeur

épuisant, de famine, de déportations, de fusillades, d'emprisonnements,

d'antisémitisme abject ; la culture donne le spectacle d'une déchéance et d'une

décomposition ignobles. Tel est le tableau réel de l'Europe qui rassemble toutes

les contradictions du capitalisme pourrissant. 19. C'est en Europe aussi que la révolte des masses contre l'ordre capitaliste atteint

son paroxysme. La réaction avait frappé les meilleurs militants, disloqué les

organisations ouvrières, brisé la cohésion politique et organisationnelle du

prolétariat. La guerre, en portant à un degré insupportable l'exploitation et

l'oppression, l'assassinat et la réaction, en faisant apparaître d'énormes

lézardes dans la façade de l'édifice autoritaire, a précipité à nouveau les masses

dans la lutte.

Les masses européennes se sont rapidement rendu compte du caractère réel de

la dictature sanglante qu'on leur représentait comme devant amener le

« triomphe du socialisme ». Les puissants moyens techniques mis au service de

la démagogie hitlérienne n'ont pas réussi à dissimuler les formidables bénéfices

des trusts et des banques, la concentration rapide des entreprises capitalistes,

l'anéantissement de la classe moyenne, la féroce exploitation du prolétariat.

Jamais un régime de dictature ne posséda des moyens de répression pareils à

ceux dont dispose l'impérialisme allemand, mais jamais non plus un régime de

dictature ne fut aussi incapable de maîtriser la révolte des masses dans les pays

occupés, car, précisément, le caractère monstrueux de l'hitlérisme n'est que la

conséquence de l'abîme des contradictions dans lesquelles le capitalisme en

agonie se débat.

L'anarchie monte plus vite que ne s'accumulent les décrets visant à maintenir

l'ordre. L'efficacité des lois de répression décroît en même temps qu'augmente

leur caractère sanguinaire. Les bandes fascistes sont formées à un rythme

rapide pour maîtriser l'hostilité des masses, mais cette dernière les désagrège

et les démoralise non moins rapidement.

La corruption des fonctionnaires, la démoralisation des forces répressives, le

désarroi des classes possédantes ne font que croître. Le flux révolutionnaire

monte sans cesse, tandis que la résistance des barrières qu'on lui oppose

diminue continuellement. L'heure de la révolution prolétarienne en Europe

approche très rapidement.

20. C'est tout d'abord par la résistance à l'oppression et à l'exploitation de

l'impérialisme occupant que s'est manifesté en grande partie le réveil de la

combativité des masses. Alors que le chauvinisme cultivé par les

gouvernements, l'émigration et la radio de Londres n'était qu'un voile grossier

et répugnant destiné à dissimuler les appétits des maîtres impérialistes de

l'Europe, les désirs de conquête des grandes banques anglaises et américaines,

par contre, le sentiment national des masses, extrêmement confus, exprimait

sous sa forme réactionnaire avant tout leur hostilité à une surexploitation de

l'impérialisme allemand, leur opposition à l'État réactionnaire installé sous la

protection des baïonnettes allemandes, leur refus de se soumettre à la dictature

fasciste. Cette révolte conservait sous sa forme nationale, réactionnaire, un fond

révolutionnaire, malgré les tentatives des différentes bourgeoisies nationales et

de l'impérialisme mondial de les canaliser à leur profit. Cependant, la

continuation de la guerre et l'exacerbation constante des contradictions sociales

dans les pays occupés ont donné à la résistance des masses un caractère de classe

de plus en plus accentué, englobant dans le camp ennemi l'impérialisme

« ennemi » tout autant que la propre bourgeoisie et l'impérialisme « allié ».

21. L'entrée en guerre de l'URSS a fait faire un nouveau pas à la résistance des

masses, elle a poussé définitivement le prolétariat au premier rang de la lutte et

renforcé l'unité des rangs ouvriers. Avec un instinct sûr, la classe ouvrière de

tous les pays d'Europe a senti que la cause du premier État ouvrier était aussi la

sienne. Elle a fait corps avec lui et s'est levée tout entière pour le défendre. Dès

lors, les conditions étaient données pour un puissant réveil des masses, mais,

d'une part, les défaites de l'Armée rouge dans la première phase de la guerre

ont freiné cet élan, et, d'autre part, la bureaucratie stalinienne s'est efforcée,

surtout en Europe, d'orienter l'activité des meilleurs militants prolétariens

dans la voie d'actions terroristes et de sabotage effectués en dehors du

mouvement des masses.

Alors que la tâche primordiale était de mobiliser celles-ci en liant la lutte pour

la défense de l'URSS à la lutte pour leurs revendications et leurs préoccupations

quotidiennes, d'intégrer les actions militaires utiles à l'URSS dans le cadre d'une

offensive d'ensemble de la classe ouvrière, d'organiser le sabotage des masses,

de fraterniser avec les soldats allemands, de démoraliser l'armée par une

propagande révolutionnaire, les différents partis communistes sacrifiaient,

dans une lutte sans résultats, les meilleurs militants de la classe ouvrière, ceux

qui, précisément, auraient pu devenir ses organisateurs et ses guides.

Pourtant, le flot irrésistible de la montée ouvrière, les grands mouvements

spontanés de grève qui ont jailli du fond des masses se sont succédés à travers

toute l'Europe, et enfin le revirement de la situation militaire en URSS a permis

de surmonter la catastrophe menaçante.

22. La révolution allemande reste l'épine dorsale de la révolution européenne.

L'Allemagne impérialiste va aujourd'hui au-devant d'un effondrement

inévitable.

L'ampleur monstrueuse de l'impôt de sang prélevé sur la population allemande,

l'effort inhumain demandé aux ouvriers et aux paysans depuis 1933, succédant

à des années de misère, de ruine, de chômage et de désespoir, les conditions

lamentables du prolétariat allemand contrastant avec l'accumulation des

dividendes de l'industrie de guerre, la ruine des classes moyennes

définitivement consommée par ceux-là même qui avaient promis de les sauver,

l'usure de l'appareil économique, le fardeau de la dette publique et de l'inflation,

le renforcement constant de la discipline et de la terreur, le contact quotidien

entre les couches moyennes du prolétariat allemand et les masses

prolétariennes de l'Europe occupée, transplantées en Allemagne, tels sont les

facteurs qui dresseront les masses laborieuses contre la domination du capital

et de ses agents hitlériens. En même temps, la perspective de la défaite,

désormais sûre, présage inévitablement la ruine de l'édifice national-socialiste.

23. En effet, bien que la stratégie des alliés soit dominée en définitive par le souci

constant d'empêcher l'épanouissement de la crise révolutionnaire, d'affaiblir

et de terrasser l'URSS, de sauvegarder partout l'ordre capitaliste, elle poursuit

simultanément l'accomplissement de ses plans primitifs, à savoir la soumission

inconditionnelle des impérialismes adverses aux intérêts propres des Anglo-

Saxons.

Ainsi, un compromis entre ces derniers et l'impérialisme allemand en Europe,

l'impérialisme japonais en Asie, qui laisserait intactes leurs forces économiques

et militaires, reste impossible, aussi longtemps que le changement du rapport

des forces sur l'arène mondiale ne devient pas manifestement favorable à la

révolution.

24. Fondamentalement, il ne peut y avoir ainsi pour les alliés qu'une solution à la

question allemande, c'est la capitulation sans conditions, la liquidation du

national-socialisme en tant que tendance favorable à une politique d'expansion

territoriale ou économique. Cela implique, en dernière analyse, la mainmise du

capital anglo-américain sur l'appareil industriel et bancaire de l'Allemagne, la

liquidation d'un certain nombre d'industries concurrentes, et, éventuellement,

le démembrement plus ou moins poussé de l'Allemagne.

Les plans des super-Bainville de Londres et des super-Poincaré de Washington

ne sont pas simplement le fruit d'un chauvinisme en délire. Ils expriment la

logique même de la politique des alliés dans la mesure où ils parviendront à

maîtriser la crise révolutionnaire, en même temps qu'une volonté de mettre en

tutelle militairement, économiquement, politiquement, intellectuellement et

moralement un peuple de quatre-vingt millions d'habitants.

La IVe Internationale mène une lutte impitoyable contre toutes les tentatives

chauvines et revanchardes de justifier une telle politique, contre tous les

sophismes antifascistes qui ne font que rejeter aujourd'hui le peuple allemand

dans les bras de Hitler et qui le précipiteront nécessairement demain sous les

drapeaux d'un nouveau fascisme. Elle mène infatigablement la lutte pour la

fraternisation des prolétaires des pays occupés avec les travailleurs allemands

sous l'uniforme. Elle souligne sans cesse que la révolution allemande constitue

la base nécessaire de la révolution européenne, qu'elle seule permettra une

organisation

économique

et

politique

indispensable,

véritablement

harmonieuse des États-Unis socialistes d'Europe. 25. Désormais, le sort qu'a connu le fascisme en Italie est aussi valable pour

l'hitlérisme. Certes, dans sa montée au pouvoir, le national-socialisme a

largement usé et compromis les milieux dirigeants bourgeois, y compris ceux

de l'armée. Il a voulu ainsi réduire les possibilités politiques de lui donner un

successeur ; mais, par là même, il a ouvert toutes grandes les portes aux

réactions des masses les plus violentes et les plus contradictoires au moment

de sa liquidation.

Les événements d'Italie ne peuvent qu'inciter la bourgeoisie allemande à agir

avec la plus grande circonspection. Néanmoins, les capitalistes allemands savent

qu'ils ne peuvent espérer sauvegarder leur régime social et une part de leurs

profits, qu'ils ne peuvent faire leur dernière tentative en vue d'un compromis qui

leur laisserait quelques miettes des conquêtes hitlériennes qu'en jetant

précisément Hitler par-dessus bord.

26. Les masses ouvrières allemandes qui, en dépit de toutes les hésitations et de

toutes les trahisons de chefs soucieux avant tout des intérêts du grand capital

ou de ceux de la bureaucratie russe, se sont lancées (jusqu'en 1933), sans se

lasser, avec un héroïsme toujours renouvelé, une abnégation sans égale, une

discipline admirable, à l'assaut d'un régime alors en pleine décomposition, ces

masses ne s'arrêteront plus après avoir arraché quelques conquêtes dérisoires.

Elles ont fait l'expérience des révolutions avortées, de la démocratie

bourgeoise, avec son cortège de misère et de chômage, sa législation

d'exception et, finalement, sa capitulation devant Hitler. Le prolétariat

allemand, beaucoup plus nombreux, plus concentré, y jouera dès l'abord un

rôle décisif. À l'armée, les comités de soldats, à l'arrière ceux des ouvriers et les

conseils paysans dresseront face au pouvoir bourgeois la réalité d'un pouvoir

prolétarien. La crise révolutionnaire, plus profonde encore qu'en 1919, en

posant à sa bourgeoisie plus désorientée, plus impuissante et plus usée, des

problèmes beaucoup plus délicats et plus difficiles à résoudre qu'au lendemain

de l'autre guerre, ouvrira en tout cas nécessairement une longue période de

bouleversements. Les conditions les plus favorables seront données pour un

mouvement révolutionnaire triomphant.

Privé de cadres et de direction par une répression féroce, livré nécessairement

dans les premiers temps à toutes les vieilles équipes revenues de l'émigration

avec un programme politique aussi inepte et réactionnaire que dans le passé, le

prolétariat saura cependant, au travers de cette crise, tirer les leçons de sa

propre expérience, éclaircir sa voie, rallier le drapeau de la IVe Internationale et

marcher avec elle vers la prise du pouvoir.

27. L'éclatement de la crise révolutionnaire en Europe se traduira par

l'écroulement de l'impérialisme allemand et de son armature qui enserre le

continent. Les formes de cette crise peuvent pourtant être différentes dans les

divers pays européens et l'intensité et le rythme intérieur de la révolution peut,

pendant une certaine période, ne pas atteindre le même niveau à l'échelle

mondiale ; un décalage de rythme entre la montée révolutionnaire et la victoire

de la révolution en Europe par rapport à l'Amérique d'une part, au Japon et au

monde colonial d'autre part, laisse ouverte la possibilité d'une lutte entre

l'Europe ouvrière et paysanne et l'Amérique impérialiste (perspective Europe

socialiste contre Amérique impérialiste).

3. La révolution prolétarienne et les tâches de la IVe Internationale en Europe

1. Avec une nécessité inexorable, la deuxième guerre impérialiste évolue

chaque jour plus rapidement vers sa transformation en guerre civile. L'éveil

et la lutte des masses passeront par des phases différentes selon le pays et,

selon le moment, revêtiront parfois des formes confuses, même réac-

tionnaires, emprunteront pour un certain temps de vieilles enseignes et

devises. Mais le mouvement gardera dans son ensemble un caractère

profondément révolutionnaire, s'étendant, se raffermissant, se purifiant, et

rejetant par sa propre logique et par son propre dynamisme tout ce qui a fait

son temps. Il ne s'arrêtera pas avant l'accomplissement de sa mission

historique qui est celle de' la révolution socialiste.

Dans ces conditions, la préparation politique et organisationnelle des

sections de la IVe Internationale consiste avant tout à acquérir dès

maintenant une appréciation claire de l'ampleur et de l'enjeu de la lutte qui

s'engage et de tendre de tous leurs efforts vers l'unification et l'organisation

des luttes des masses sous le drapeau de la prise du pouvoir et de la dictature

du prolétariat.

La lutte pour la paix

2. Tant en Allemagne que dans les autres pays européens, les masses laborieuses

en ont complètement assez de la famine, des bombardements, du joug de la

dictature et du climat militariste.

Les prolétaires, dans tous les pays, aspirent aujourd'hui avant tout à une fin

rapide du conflit ; ils désirent ardemment : la paix, le pain, la liberté.

Chaque jour dont se prolonge la guerre apparaît aux masses comme la

démonstration du peu d'importance qu'on attache à leurs souffrances

devenues intolérables. La lutte pour la paix immédiate devient donc un levier

des plus puissants pour mobiliser les masses dans la voie révolutionnaire. En

Allemagne, en particulier, le mot d'ordre de la paix immédiate doit être lié à

celui de la fraternisation internationale des travailleurs, de la lutte contre un

nouveau traité de Versailles, pour les États-Unis socialistes d'Europe. Dans les

pays occupés, également et spécialement dans ceux d'Europe occidentale, ce

mot d'ordre constitue un moyen particulièrement efficace de s'opposer à

toute reconstitution de l'armée bourgeoise, à toute tentative de mobiliser les

masses sous les drapeaux de l'impérialisme et de la contre-révolution.

La IVe Internationale fait résolument fond sur le désir de paix immédiate et

inconditionnelle des masses. Mais elle mène en même temps une propagande

inlassable pour montrer aux masses que seule la révolution prolétarienne, au

travers de la guerre civile internationale, peut apporter la paix, que seuls les

États-Unis socialistes du monde peuvent l'organiser de façon stable. Elle

dénonce impitoyablement tous les trafics de la diplomatie internationale,

réclame la publication de toutes les archives diplomatiques et la publicité des

négociations ; elle combat de la façon la plus énergique toute idée d'une

nouvelle SDN, repaire de toutes les intrigues internationales de la contre-

révolution au service de l'impérialisme vainqueur ; elle combat en particulier

contre toute tentative de constituer une gendarmerie internationale de la

réaction capitaliste.

Elle dénonce vigoureusement tous les charlatans qui promettent à force de

traités, de pactes et d'arbitrage, de supprimer les conflits qui sont la

conséquence même du système. Elle démasque les tartufes qui prêchent la

répartition égale des matières premières, le partage des marchés, la

réglementation des échanges, comme si la concurrence et l'anarchie n'étaient

pas également la conséquence du système économique.

Les tâches dans les pays occupés

3. À travers les conflits impérialistes, la maîtrise de l'économie mondiale est

partagée entre un nombre sans cesse plus restreint de grandes puissances.

Les petits pays capitalistes et les États impérialistes secondaires perdent

progressivement toute puissance réelle. En Europe, l'impérialisme allemand

a réduit à l'impuissance presque tous les autres pays capitalistes.

La bourgeoisie de ces pays s'efforce par tous les moyens (marchandage,

services mercenaires, sabotage, lutte armée) de conserver une partie de son

influence. Il est évident que le prolétariat des pays capitalistes, vaincu ou

réduit à un rôle insignifiant, est défaitiste à l'égard de la lutte « nationale » de

sa bourgeoisie, lutte dont une forme spécifique et passagère ne change rien

au contenu impérialiste et réactionnaire. Le prolétariat repousse résolument

tout accord avec la bourgeoisie, accord qui ne peut aboutir qu'à l'écrasement

de la classe ouvrière. Cette attitude ne l'empêche pas d'utiliser les anta-

gonismes entre la bourgeoisie des pays vaincus et l'impérialisme vainqueur

pour ses propres fins de classe. Il utilisera à fond la situation chaotique des

pays capitalistes vaincus, situation déterminée par la putréfaction complète

de l'appareil étatique national et par l'incapacité de l'impérialisme vainqueur

de le remplacer.

Il faut dénoncer comme un mot d'ordre grossier et trompeur le mot d'ordre de

« l'insurrection nationale » destiné, en réalité, à couvrir la transmission de la

direction de l'appareil militaire et policier à une autre « direction » de même

acabit. La tâche de la IVe Internationale n'est pas de « ruser » avec les mots

d'ordre de la bourgeoisie, mais de mettre en avant sa propre politique, celle de

la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.

4. Si le prolétariat doit repousser toute alliance avec sa propre bourgeoisie, il ne

peut se désintéresser de la lutte des masses contre l'oppression de

l'impérialisme allemand. Le prolétariat soutient cette lutte pour faciliter et

accélérer sa transformation en lutte générale contre le capitalisme. Cette

attitude implique la lutte la plus énergique contre les tentatives des agents de

la bourgeoisie nationale de s'emparer des masses et de s'en servir pour

reconstruire l'État et l'armée capitalistes. Tout doit être mis en œuvre, au

contraire, pour développer les embryons du pouvoir ouvrier (milices,

comités, etc.), tandis que la lutte la plus énergique doit être menée contre

toutes les formes du nationalisme.

5. En cas de soulèvement des masses populaires dans le cadre d'un

débarquement limité ou de sa préparation, le prolétariat s'efforcera de lui

donner une ferme orientation de classe :

il opposera à toute tentative de reconstruction des années bourgeoises la lutte

pour l'armement du prolétariat, pour la milice ouvrière. La lutte contre la

bourgeoisie nationale doit être aussi énergique que la lutte contre

l'impérialisme étranger, cette dernière est indissolublement liée à la

fraternisation avec les travailleurs allemands en uniforme. Le prolétariat

combattra, d'autre part, le soulèvement des bandes armées au service de la

bourgeoisie et même tout détournement du mouvement des masses vers des

buts réactionnaires.

Le mouvement des partisans

6. Devant le caractère, en partie spontané, du mouvement des partisans,

expression de la révolte ouverte et inévitable des larges couches travailleuses

contre l'impérialisme allemand et contre l'ordre et l'État de la bourgeoisie

indigène qui personnifient à leurs yeux les responsables de leur misère et de

leurs souffrances actuelles, les B-L sont obligés de prendre en considération

cette volonté de lutte des masses et de tâcher, malgré les multiples dangers

consécutifs aux formes nationalistes que revêt cette lutte, de l'orienter vers des

buts de classe.

7. Quand il s'agit de groupes de coups de main montés par des organisations

nationalistes ou stalino-patriotiques, l'attitude des B-L est fonction de leurs

objectifs et résultats de leur action : action militaire, nationaliste,

essentiellement réactionnaire au service du capitalisme national et des

impérialismes anglo-saxons. Cette attitude est valable même si cette action

de partisans prétend avoir pour objectif la défense de l'URSS par

l'organisation exclusive du sabotage, la guérilla, la désorganisation des

transports vers l'Est, etc.

Naturellement, les B-L ne sont pas contre l'aide militaire à l'URSS, y compris

par le sabotage. Mais l'aide militaire fournie par ces groupes à l'armée

soviétique reste insignifiante ; par contre, en détruisant l'esprit de classe des

ouvriers, en développant et en excitant le chauvinisme, en détournant les

ouvriers de leur propre lutte sur le terrain de l'usine, en les divisant, en les

jetant pieds et poings liés dans l'union sacrée, en les dressant contre les

soldats allemands, ils désarment la classe ouvrière, soudent le prolétariat

allemand à sa bourgeoisie et à Hitler, préparant l'assassinat de la révolution

allemande et l'étranglement de la révolution mondiale. C'est-à-dire que, pour

leur aide militaire insignifiante, ils entravent le seul soutien réel de l'URSS et

renforcent sa dépendance à l'égard des impérialismes.

Tel a été le caractère exclusif des mouvements de francs-tireurs, notamment

dans les pays occupés de l'Ouest (Belgique, France, etc.) jusqu'en 1942. Les B-

L ne pouvaient que combattre ces mouvements, tout en saluant l'héroïsme

individuel des combattants de ces groupes qui croyaient lutter pour la

défense de l'URSS et de la liberté.

8. Mais une telle attitude s'est révélée absolument insuffisante chaque fois que

le mouvement des partisans a pris un vaste caractère de masse. Tel a été le

cas :

a) dans les pays balkaniques où, par suite des conditions géographiques,

économiques et historiques, de larges couches de paysans pauvres et en

partie d'ouvriers ont gagné la montagne et engagé la lutte contre

l'occupant ;

b) en Occident, à partir de la déportation massive de la main-d’œuvre en

Allemagne : les groupes de partisans se renforçant alors d'importantes

couches ouvrières et petites-bourgeoises, notamment de la jeunesse,

décidées à lutter contre l'esclavage du travail forcé, pour leurs libertés,

contre l'oppression impérialiste, pour la défense de l'URSS.

La participation des masses ne change pas le rôle objectif des organisations militaires à la remorque de l'impérialisme anglo-saxon dans lesquelles se canalisent pour la plupart les mouvements des partisans. Mais elle modifie plusieurs caractères de la lutte :

a) elle détermine l'entrée dans la vie politique de masses armées qui tendent à

agir selon leurs propres intérêts objectifs de classe ;

b) mobilisant une partie importante des forces vives de la jeunesse ouvrière

et petite-bourgeoise, elle pose de manière brûlante le problème suivant :

cette jeunesse ira-t-elle nourrir la révolution ou les forces les plus

réactionnaires de l'impérialisme ?

c) dans les événements révolutionnaires qui viennent, dans le chaos qui se

prépare, ces petites armées, orientées vers les points stratégiques,

joueront un rôle important pour ou contre la classe ouvrière et la

révolution.

9. Ainsi, les B-L ne peuvent pas se contenter aujourd'hui de dénoncer ces

organisations comme travaillant au service de l'impérialisme. Ils ne se

contenteront pas de rappeler aux prolétaires la primauté du travail d'usine et

à faire tous les efforts possibles pour les retenir dans le cycle de la production.

Ils s'efforceront, en même temps, de faire pénétrer leur politique dans les

rangs des partisans en vue de regrouper les forces révolutionnaires

latentes qui s'y trouvent sur une base politique et organisationnelle de

classe.

Dans ce but, ils développent le programme suivant :

1) Comprendre qu'ils doivent jouer le rôle des détachements armés au

service de la révolution prolétarienne, d'avant-garde des milices

ouvrières, et non de succédané de l'armée impérialiste.

2) S'organiser toutes les fois que cela est possible d'une façon autonome sur

une base démocratique, à l'exclusion de tout élément bourgeois ou

réactionnaire.

3) Se constituer, dans les rangs des organisations militaires contrôlées

par l'union sacrée de la bourgeoisie anti-allemande et les staliniens,

en fraction camouflée, ayant sa propre discipline, et orientée

résolument vers la rupture avec ces organisations à chaque moment

où cela devient avantageux ou nécessaire.

4) Repousser toute politique d'assassinat des soldats allemands, toute action

de sabotage, même militaire, qui creuserait le fossé entre travailleurs

indigènes et soldats allemands.

5) Se mettre sous le contrôle et la direction politique du mouvement

prolétarien. Soutenir les luttes ouvrières par les moyens appropriés à

la situation générale et locale. Lier l'action des partisans aux luttes des

usines. Favoriser la formation de cadres militaires ouvriers et

l'armement général des ouvriers et des paysans.

6) Participer à la lutte de classes dans les campagnes en prenant part aux

travaux agricoles, en soutenant les paysans travailleurs contre

l'exploitation étatique et contre les paysans riches, les hobereaux, les

minotiers, etc., toute politique de brigandage contre la paysannerie

travailleuse devant être impitoyablement châtiée.

7) Organiser la propagande de fraternisation avec les troupes d'occupation,

et ouvrir leurs rangs aux déserteurs allemands.

8) Former des militants prolétariens par l'étude du marxisme et par les

discussions politiques, contrairement à la théorie bourgeoise : « pas de

politique à l'armée ».

10. Les sections de la IVe Internationale doivent poursuivre cette politique,

aussi bien en dehors des organisations de partisans qu'au sein de ces

dernières, dans le but de regrouper en définitive toutes les forces

révolutionnaires du mouvement des partisans sur une base idéologique

et organisationnelle autonome de classe, forces qui, en l'absence d'une

politique juste, seront inévitablement captées par des courants

réactionnaires.

La défense de l'URSS et la lutte contre la bureaucratie

En entamant dans le domaine territorial et militaire une course de vitesse avec l'impérialisme mondial, la bureaucratie stalinienne précipite le moment du règlement de compte entre la bourgeoisie internationale et l'État ouvrier, elle freine et brise en même temps l'élan du prolétariat révolutionnaire qui constitue la meilleure défense de l'URSS. C'est pourquoi cette politique doit être impitoyablement combattue par l'avant-garde révolutionnaire. Mais celle-ci ne saurait oublier pour cela que la lutte de l'impérialisme mondial vise non la destruction des inégalités sociales en URSS, mais la destruction du système économique créé par la révolution d'Octobre, la liquidation de la propriété collective et de l'économie planifiée.

Le prolétariat international continuera à défendre inconditionnellement l'Union soviétique contre les attaques de l'impérialisme mondial, parce que cette lutte est partie intégrante de la lutte internationale pour le renversement de l'impérialisme. Il luttera même contre toute tentative de l'impérialisme mondial d'arracher par les armes ou les intrigues politiques à l'URSS des territoires conquis ou annexés. Il opposera l'action de classe la plus énergique, jusques et y compris le sabotage, à toute tentative d'intervention alliée.

12. Une telle politique n'exclut pas, mais au contraire implique, la lutte la

plus acharnée en URSS même aussi bien qu'à l'échelle internationale

contre la politique extérieure et intérieure de Staline. En URSS même,

et dans les pays occupés par l'Armée rouge, la lutte contre les

entreprises de l'impérialisme mondial, pour la défense inconditionnelle

de l'État ouvrier ne signifie pas davantage le renoncement à une

politique d'opposition révolutionnaire que le front unique avec les

partis communistes pour la défense de l'URSS ne saurait signifier la

renonciation à la lutte pour la révolution mondiale.

Le prolétariat russe et le prolétariat international peuvent et doivent

lutter côte à côte avec la bureaucratie pour la défense de l'État ouvrier

attaqué. Mais, tout en frappant dans la lutte militaire en même temps

que la bureaucratie, les ouvriers conscients doivent, en URSS, lutter pour

le rétablissement de la démocratie prolétarienne et le renversement de

la bureaucratie.

À l'armée, ils luttent contre la toute-puissance du corps des officiers,

pour le rétablissement et le contrôle du plan par les délégués élus-des

ouvriers ; au travers de ces revendications, ils luttent pour instaurer le

pouvoir des ouvriers et des paysans pour refaire de l'URSS un bastion

avancé de la révolution mondiale. Ils réclament la suppression des

privilèges de la bureaucratie, la liberté de la presse ouvrière, la

légalisation des partis soviétiques, l'indépendance des syndicats à

l'égard de l'État et leur démocratisation, la répression impitoyable de

l'accaparement, de la spéculation, de la thésaurisation, la mise de

l'économie au service des masses laborieuses.

Cette lutte, ils ne la mènent pas seulement en paroles, mais par une

action de classe systématique pour le renversement du pouvoir de la

bureaucratie, y compris par la révolution politique. Les nécessités de la

défense de l'URSS, contrairement à ce qui serait le cas dans un pays

capitaliste, influent sur la mise en œuvre de la révolution politique et

impliquent aujourd'hui le « front unique » avec la partie thermidorienne

de la bureaucratie contre l'offensive ouverte de l'impérialisme. Elles ne

peuvent cependant en aucun cas justifier un renoncement car, en défi-

nitive, c'est seulement le prolétariat au pouvoir qui pourra défendre

efficacement l'URSS, restaurer son économie et donner aux masses le

prix de tous les sacrifices accomplis.

La lutte pour les revendications transitoires

13. Dans toute l'Europe, l'expérience sanglante de la dictature suscite parmi

les larges masses ouvrières et petites-bourgeoises une profonde aspiration

vers la démocratie. La IVe Internationale ne saurait se contenter

d'expliquer aux masses que seule la dictature du prolétariat sous la forme

soviétique peut permettre d'assurer la démocratie réelle. Précisément

parce qu'elle sait qu'à l'époque de l'impérialisme il n'y a plus de place pour

la démocratie bourgeoise, l'avant-garde révolutionnaire fait de la lutte pour

les revendications démocratiques des masses un instrument puissant

contre l'État de la bourgeoisie.

Elle rétorque, contre les phraseurs pseudo-démocrates de Londres et

d'Alger, leurs déclamations sur la liberté et la souveraineté populaire. Elle

lutte pour le rétablissement intégral de la liberté d'association et en

particulier pour la liberté syndicale, elle impose le respect du droit de grève

et exige l'abolition de toutes les législations sur l'arbitrage obligatoire. Elle

appelle les masses à imposer partout, à la ville, au village, leurs propres ad-

ministrations élues. Elle appelle les masses à désigner à l'usine leurs

délégués élus. Au travers de la lutte, elle suscitera partout la levée des

premiers embryons du pouvoir prolétarien. Liée à la lutte pour les

revendications économiques, à la lutte pour la paix, la lutte pour les

revendications démocratiques devient ainsi l'instrument le plus efficace pour

la mobilisation de larges masses populaires contre la bourgeoisie et ouvre la

voie au pouvoir des ouvriers et des paysans.

Dans certains pays et en certaines circonstances, soit par exemple si les masses

n'ont pas pu encore se souder en un seul bloc capable de poser directement sa

candidature au pouvoir, soit parce qu'elles se trouvent momentanément

réduites à la défensive, des revendications démocratiques extrêmes, telles que

la revendication d'élections immédiates ou la convocation d'une assemblée

constituante, peuvent être de puissants moyens pour concentrer de larges

masses populaires autour du prolétariat. Par contre, lancer de telles

revendications en pleine crise révolutionnaire, lorsqu'il existe réellement des

éléments d'une dualité de pouvoir, constituerait la plus impardonnable des

erreurs ; à aucun moment l'avant-garde révolutionnaire ne saurait oublier que

l'objectif de la lutte qui s'ouvre, c'est la prise du pouvoir par le prolétariat,

l'instauration de la dictature soviétique.

14. Des années de famine et de misère ont placé au premier rang, pour les larges

masses populaires, les revendications d'ordre économique. La IVe

Internationale met au centre de son action la lutte simultanée pour les deux

mots d'ordre essentiels, intimement liés entre eux : l'échelle mobile des

salaires et la stabilisation des prix. Elle ne fait confiance pour cette tâche à

aucune institution gouvernementale ; elle préconise la fixation fréquente du

taux des salaires par les délégués ouvriers et la fixation des prix par les

comités de ménagères.

15. Le problème du ravitaillement et du marché noir acquiert, dans la période

actuelle, une importance particulière. Les mesures comme la suppression des

intermédiaires capitalistes, le contrôle de la répartition par les délégués des

ménagères peuvent permettre de supprimer partiellement les inégalités.

Mais la difficulté fondamentale qui s'oppose à une solution réelle du

problème du ravitaillement est le divorce économique profond qui s'est

marqué entre la ville et la campagne, entre l'industrie et l'agriculture.

La solution est liée non seulement à la reconstruction d'une industrie de paix

stable et harmonieuse mais encore à une réforme profonde de la structure

sociale des campagnes ; le moratoire et la suppression des dettes

hypothécaires, le crédit à bon marché et, par-dessus tout, le passage de la

terre aux mains de ceux qui la travaillent, sous le contrôle des conseils de

paysans travailleurs, telles sont, avec un plan général d'aménagement des

campagnes, les solutions réelles et durables au problème du ravitaillement.

La reconstruction de l'industrie et de l'agriculture, l'organisation du

ravitaillement, tout cela est lié à l'existence d'un plan général de

reconstruction de l'économie.

La IVe Internationale met en avant le mot d'ordre d'un plan de grands travaux

et d'équipement de l'industrie pour la paix. Elle lutte pour la nationalisation,

sans indemnité ni rachat, de toutes les usines de guerre et leur

transformation, ainsi que pour la nationalisation de tous les monopoles ; elle

lutte pour la remise en marche de toutes les usines fermées sous la gestion

de délégués ouvriers ; elle lutte pour le passage des attributions des groupes

économiques, comités d'organisation, des mains des trusts à celles des

délégués d'ouvriers, de techniciens et de petits patrons ; elle lutte pour la

nationalisation des banques et du crédit, pour l'annulation des dettes de

l'État à l'égard des banques et des trusts. Dans la lutte pour les salaires et

contre la hausse des prix, dans la lutte pour l'amélioration du ravitaillement

et la réorganisation de l'économie, comme dans la lutte contre toutes les

manœuvres et contre-offensives patronales (licenciements, lock-out, etc.), le

mot d'ordre central de la période reste celui de contrôle ouvrier.

16. Dans toutes les circonstances, il faut appeler les ouvriers à désigner leurs

délégués, à exercer dans l'atelier leur contrôle sur les conditions de travail,

les temps, les salaires, et exiger dans l'usine l'accès à la comptabilité et au

portefeuille des affaires, le contrôle du prix de revient et des bénéfices, des

institutions sociales, le contrôle de l'embauche et du licenciement. A la cam-

pagne, les délégués des paysans travailleurs doivent imposer leur contrôle

sur les impositions et les cultures, veiller à la répartition des semences, des

engrais et des crédits. À la ville, il faut lutter pour le contrôle des ménagères

sur le ravitaillement ; en un mot, il faut, partout, au travers du mot d'ordre du

contrôle ouvrier, mobiliser les masses dans la lutte contre le système

capitaliste et le profit, les éduquer à la gestion économique de la société, et

créer les premiers organes de direction économique du prolétariat au

pouvoir.

17. L'exacerbation des luttes de classes qui caractérise les secousses

révolutionnaires qui accompagnent la liquidation de la guerre provoque

infailliblement l'exacerbation des méthodes de résistance de la part de la

bourgeoisie. Nous entrons dans la phase de la guerre civile ouverte, où toute

lutte, même partielle, commencée dans l'usine ou ailleurs, se transformera en

lutte armée dans les rues. Il faut commencer à réaliser le mot d'ordre de la

milice ouvrière et de l'armement du prolétariat en utilisant tous les moyens

et toutes les occasions. Il faut utiliser en particulier les éléments

révolutionnaires du mouvement des partisans pour éduquer des

détachements de combattants prolétariens liés au mouvement de la classe

ouvrière, recruter des cadres pour la milice ouvrière et se procurer des armes.

18. Ainsi, la lutte pour les revendications immédiates, comme la lutte pour des «

réformes de structure », comme la lutte pour la paix, exige, pour être menée

jusqu'au bout, que la classe- ouvrière dresse son propre pouvoir. Elle exige

que le prolétariat crée partout dans le combat les organismes qui, unissant et

dirigeant ses forces, opposent à l'armée, à l'usine, au village, le droit du

prolétariat à celui de la bourgeoisie.

À chaque phase de la lutte, la IVe Internationale met en avant l'idée des

comités d'ouvriers, de paysans et de soldats ; dans chaque lutte particulière,

elle pousse les masses à mettre elles-mêmes sur pied leur propre réseau

d'organisations démocratiques, à désigner leurs délégués d'atelier, de section

ou de village, à les réunir en congrès locaux, régionaux ou nationaux, à

arracher à la bourgeoisie une part de plus en plus large de son pouvoir,

jusqu'au moment de son renversement et de sa liquidation définitive.

19. La IVe Internationale s'efforce partout, dès maintenant, autour de chaque

revendication immédiate, et si humble soit-elle, de mobiliser et d'organiser la

classe ouvrière, de surmonter son émiettement organisationnel, sa

dispersion politique en vue des gigantesques combats de classe qui

approchent. Elle met au premier rang de ses préoccupations immédiates de

recréer l'unité du front ouvrier.

La victoire de la réaction a dispersé les forces ouvrières, elle a disloqué partis

et syndicats ; les organisations qui subsistent sont peu nombreuses. Bien des

militants, parmi les meilleurs, les plus ardents, surtout dans la jeunesse, n'ont

jamais appartenu à un parti, à un syndicat. Ce n'est qu'un petit nombre d'entre

eux, les plus conscients, les plus expérimentés, qui peuvent utiliser le terrain

des organisations légales pour trouver le contact avec les masses ouvrières.

Pour organiser dès maintenant la lutte des classes, il faut faire surgir partout

un vaste réseau illégal d'organisations qui englobe les meilleurs militants

ouvriers et paysans, ceux qui, à l'usine et au chantier, ont la confiance de leurs

camarades et ont fait leurs preuves dans les luttes. Il faut que tous, sans

distinction de tendances, membres d'un parti ou sans parti, syndiqués ou

non-syndiqués, se réunissent par petits groupes pour discuter et élaborer les

revendications ouvrières, préparer l'action immédiate, organiser les luttes. Il

faut que ces groupes multiplient les relations d'atelier à atelier, d'usine à

usine, de quartier à quartier, de village à village, de ville à ville.

Il faut surtout, chaque fois que cela est possible dans la lutte, que ces groupes

deviennent les comités élus par l'ensemble des ouvriers de l'usine, du

chantier, des ménagères du quartier, des paysans travailleurs du village.

Ainsi, au travers des luttes d'aujourd'hui, naîtront les premiers embryons du

pouvoir de demain.

Vers la prise du pouvoir

20. L'audace révolutionnaire du prolétariat, sa capacité de faire de ses luttes

autant de points d'appui dans l'offensive pour le pouvoir en même temps que

la décomposition profonde du système capitaliste et l'impuissance de la

bourgeoisie à surmonter ses contradictions, tels sont les gages essentiels de

la victoire révolutionnaire. Le prolétariat italien a pu être battu parce que le

rapport de forces entre le prolétariat italien et l'appareil de répression

allemand était encore trop défavorable. Mais il a eu le mérite impérissable

d'avoir montré l'exemple.

Chaque jour, dans chaque pays, modifie le rapport de forces entre la

bourgeoisie et le prolétariat, sape les fondements du pouvoir bourgeois. De

plus en plus, la situation internationale sera propice à l'offensive

révolutionnaire. Dans la mesure même où le prolétariat saura s'affranchir de

ses allures nationales, où il comprendra que sa lutte est une lutte

internationale, la victoire lui est assurée, quels que puissent être les

tâtonnements, les hésitations et les fautes.

Dans la grande crise qui s'ouvre, le triomphe du prolétariat est certain : s'il

sait peser froidement les forces de l'adversaire et organiser les siennes, s'il a

une conscience de classe aiguë, une organisation de combat solide et une

audace à toute épreuve, capable d'utiliser chaque crise secondaire dans

chaque pays comme le point de départ d'une offensive du prolétariat in-

ternational.

21. Si cependant, malgré la crise profonde du régime, malgré la révolte de couches

de plus en plus larges de la population, qui gagne les rangs de la bourgeoisie

elle-même, le prolétariat s'avérait incapable de prendre en main le sort de

l'humanité, et au travers de sa dictature de la conduire vers le socialisme et le

progrès, alors le monde continuerait à s'enfoncer de plus en plus dans la

barbarie à laquelle l'impérialisme l'a voué depuis trente ans. Le cycle infernal

des guerres, des crises et du chômage s'abattrait de nouveau sur le monde. La

réaction et le fascisme triompheraient de nouveau.

Socialisme ou barbarie, tel est le choix devant lequel se trouve placée

l'humanité. Il dépend entièrement du prolétariat avancé, de sa confiance, de

son audace, de sa combativité, que les années et les mois qui viennent

apportent l'une ou l'autre solution. Tel est l'enjeu de la lutte révolutionnaire.

Il n'y va de rien d'autre que du sort de l'humanité tout entière. Seul le triom-

phe de la révolution mondiale peut ouvrir la voie au progrès. Sa défaite, au

contraire, signifierait, quelle que soit l'issue du conflit, la victoire de la pire

réaction, avec tout ce qu'elle entraîne d'horreurs et de décadence.

22. La victoire du prolétariat ne peut être assurée que si celui-ci oppose aux

formations de la bourgeoisie ses propres formations, aux plans de

l'impérialisme ses propres plans, à l'état-major de la réaction internationale

son propre état-major. Pour vaincre, le prolétariat mondial a besoin d'un parti

mondial inébranlablement fidèle à ses intérêts de classe et à son programme,

un parti qui n'a jamais pactisé, qui ne pactisera jamais avec l'ennemi de classe.

À travers vingt années de luttes et d'épreuves, surmontant toutes les

difficultés accumulées sous ses pas par les directions ouvrières incapables et

traîtresses, le mouvement international des bolcheviques-léninistes a, dans

tous les pays, forgé des cadres, éduqué des militants dans l'esprit véritable du

marxisme international révolutionnaire. Face à la montée de la guerre

impérialiste, il a proclamé en 1938, par la création de la IVe Internationale, sa

volonté de prendre la tête des masses dans leur lutte pour la révolution. Les

défaites que la classe ouvrière a subies depuis lors, et en tout premier lieu le

déclenchement de la guerre impérialiste, ont pu lui porter un rude coup. Les

événements n'en ont pas moins montré dans l'ensemble la justesse de sa

position et la fermeté de ses cadres, leur dévouement inébranlable à la cause

du prolétariat.

Aujourd'hui que s'annonce une nouvelle et formidable vague montante de la

révolution, la IVe Internationale saura rallier à son drapeau les meilleures

couches combattantes du prolétariat et les conduire à la victoire, au

triomphe des États-Unis socialistes de l'Europe et du monde. Son heure va

sonner bientôt : l'avenir lui appartient.

In Quatrième Internationale,

n° 4-5, février-mars 1944.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 170–203 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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