Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Trois thèses sur la situation en Europe et les tâches politiques

19 octobre 1941 · Textes des sections française et allemande au début de la guerre · 2 263 mots

In English: Three Theses on the European Situation and the Political Tasks — texte anglais publié à l’époque.

1. Il est aussi évident, en cette troisième année de la nouvelle guerre mondiale, qu'il

l'était à son début, qu'il s'agit d'une guerre de longue durée, une guerre qui n'a

aucune chance d'être résolue au moyen de la force armée et de parvenir ainsi à sa

fin « naturelle ». Dans un rythme toujours croissant, elle a transformé l'aspect

économique, politique et social du monde ; elle a détruit des dynasties et des

nations, asservi et à demi exterminé des peuples. La Pologne, la Norvège, le

Danemark, la Hollande, la Belgique, la France, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie,

la Grèce et une grande partie de la Russie, ont, l'un après l'autre, été conquis et

occupés par les armées allemandes. L'Autriche, précédemment annexée, l'Italie, la

Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie sont sous la domination allemande et sous son

contrôle, tandis que le reste de l'Europe (Suède, Suisse, Finlande et Turquie) est

fortement soumis à l'influence allemande. Dans tous ces pays, la disposition

arbitraire des vies humaines fait des progrès gigantesques et les transforme en

prisons allemandes. Les prisons, les nouveaux ghettos, le travail obligatoire, les

camps de concentration et même les camps de prisonniers de guerre ne sont pas

que des institutions politico-militaires passagères, mais représentent précisément

autant de formes de la nouvelle exploitation économique qui accompagne

l'extension vers un État esclavagiste moderne et sont conçues comme le destin

permanent d'une partie considérable de l'humanité. Comme toujours, les

premières victimes en sont les gens « politiquement indésirables », juifs,

étrangers, réfugiés, dont le nombre « officiel » en France était considéré comme

dépassant les 120 000 environ, le 20 août 1941. Ce système économique

s'accompagne d'une destruction aveugle des vies et des valeurs humaines et

d'une migration des peuples aux proportions colossales. La radio allemande a

fait savoir, au début d'août 1941, qu'un pays comme la Belgique avait déjà

fourni 200 000 travailleurs à l'Allemagne.

Tout ceci est l'aboutissement d'un processus qui a commencé depuis longtemps

et augmente seulement d'intensité avec la guerre actuelle. Loin d'être une

organisation « planifiée », ce processus suit les lois de la violence et cherche à se

frayer un chemin par la force, là où il ne peut se débarrasser de la compétition

internationale. Aujourd'hui comme hier, l'accumulation des capitaux et des

richesses inouïes d'un côté, entraîne l'accumulation de la misère, de la

souffrance, de la ruine, de la dévastation et de la barbarie de l'autre côté. La crise

économique mondiale de 1929 coûta déjà autant que la Première Guerre

mondiale, mais la rationalisation technique qui suivit aboutit à la crise plus vaste

de la guerre actuelle, dix ans plus tard. Devant la perspective de rester en arrière

et de voir les canons, tanks et avions des puissances dominantes braqués contre

lui, le capitalisme allemand organise sa propre machine de guerre et triomphe

dans la compétition mondiale avec ses canons, ses avions et ses tanks. Ainsi, le développement du machinisme, au sein d'un système de production

capitaliste, n'aboutit qu'à une impasse. Les moyens de destruction qui sont

sensés résoudre la crise et apporter une solution entraînent la production de

nouveaux moyens de destruction et provoquent un déséquilibre économique

sans précédent qui affecte le monde entier. L'Angleterre et l'Amérique

répondent à l'expansion allemande par un réarmement destiné à surpasser

tous ceux connus jusqu'ici et fait de nouveau passer à l'arrière-plan la

production des biens de consommation.

Les dominions anglais, l'Amérique latine et les ressources de l'Inde sont drainés

de plus en plus vers la guerre et renforcent ainsi, en même temps que les

transformations profondes qui ont lieu en Asie et en Afrique, la tendance à la

réduction universelle du standard de vie des masses, à la dévastation, à

l'élaboration de plus grands déséquilibres et de plus grandes crises. Non

seulement les forces productives de l'humanité ont cessé de croître, non

seulement les découvertes et les améliorations technique à n'ont apporté aucune

nouvelle augmentation du bien-être matériel, mais l'économie est en régression.

Par opposition avec l'usage de machines complexes et par opposition avec le

développement et la concentration à l'extrême d'une industrie destinée

seulement à des fins militaires, existe le travail forcé qui est l'usage massif du

travail manuel, moins coûteux que le travail mécanique, la création et l'extension

des petites et moyennes entreprises, en raison de la raréfaction des biens de

consommation, de la restauration de l'artisanat, de la dislocation et de la ruine

du système monétaire. Un développement inégal se répercute dans le monde

entier, cependant que la production agricole décroît sans cesse. De tous côtés, la

dévastation, la gangrène, l'anarchie prennent des dimensions effrayantes et

scellent la ruine de la culture.

2. Par suite des énormes souffrances et de la terrible oppression que la guerre

apporte aux peuples, la haine, le ressentiment et le désespoir s'accumulent et

éclatent d'abord dans les pays conquis par l'Allemagne. La situation politique,

dans ces pays exploités systématiquement, est caractérisée avant tout par

l'anéantissement des partis ouvriers et bourgeois non-fascistes. Petit à petit, les

syndicats, les groupements politiques et culturels de toutes sortes, les

organismes religieux, sont balayés selon la méthode allemande, transformés ou

placés sous une forme quelconque sous le contrôle fasciste direct. À quelques

exceptions près (là où le processus n'est pas complètement terminé), il n'y a plus

de mouvement politique indépendant, traditionnel, bourgeois ou prolétarien, ni

de mouvement syndical, et, dans ces pays (en particulier en Pologne et en

Tchécoslovaquie), même la bourgeoisie « nationale » est de plus en plus détruite

au moyen des lois raciales, des rachats forcés, etc.

Ce qui subsiste des anciens mouvements organisés ce ne sont plus que des cercles

illégaux qui conservent de faibles liens entre eux et ne peuvent en aucune façon

agir en tant que forces unitaires. Dans ces conditions, la protestation contre les

souffrances croissantes doit trouver un autre moyen d'expression. Confrontée à

des conditions insupportables, elle s'en prend au seul ennemi visible et présent

qui est le conquérant allemand. Acculée à le dernière extrémité per cet ennemi,

elle englobe tout dans une même haine qui débouche dans l'aspiration à la

libération nationale. Dans quelques pays (Yougoslavie, Tchécoslovaquie, en partie

Pologne, etc.), cette poussée a dépassé ce stade et est devenue un véritable

mouvement populaire qui déborde également les anciens mouvements. Toutes les

classes, toutes les couches y participent, des travailleurs, ouvriers agricoles,

fermiers, petite bourgeoisie urbaine (commerçants et artisans qui

constituent avec les fermiers, en dépit de leur grand nombre, des vestiges de

modes

de

production

précapitalistes)

aux fonctionnaires, prêtres,

intellectuels et aux généraux. Dans d'autres pays où l'on n'en est pas encore

à la résistance de masse, le mouvement chemine à couvert et trouve des

expressions

diverses

:

actes

individuels

de

sabotage,

incendies,

déraillements, attentats, etc. Mais partout, participent aux mouvements de

protestation, aux côtés des travailleurs et des paysans, des étudiants, des

journalistes, des professeurs, des officiers, des prêtres, des commerçants. Et

ils se rangent sans distinction parmi les victimes de la répression allemande.

Plus la guerre durera, plus le fascisme allemand apparaîtra comme l'ennemi

principal des peuples asservis et exploités. Tout se réduira à un désir de se

débarrasser de cet ennemi, et en fait, il faut reconnaître que sans cela il ne

peut être question de changement dans les conditions d'existence.

3. Si, dans l'Europe asservie par l'Allemagne, il n'y a plus de mouvement ouvrier

organisé et actif, et que les organisations bourgeoises sont également

laminées,

il

n'existe

pas

davantage

de

véritables

organisations

révolutionnaires disposant de structures solides et qui, même illégales,

auraient la volonté et la capacité de peser sur les événements, ne serait-ce

que par une agitation et une propagande appropriée. Ce qui subsiste des

tendances révolutionnaires, ce sont des individus et des groupes faibles qui

ont une orientation plus ou moins juste quant à l'évaluation générale de la

situation et aux principes abstraits, mais qui vivent en marge de l'évolution

et ne savent pas formuler leurs tâches concrètement. Les dispositions et les

initiatives des masses, que tout révolutionnaire et tout parti révolutionnaire

devraient saisir pleinement, trouvent ces organisations totalement

impréparées et demeurant en marge de ce que l'on peut qualifier comme « la

lutte pour la libération nationale ». Il n'y a pas d'exagération à dire que le

socialisme révolutionnaire risque une fois de plus de manquer une occasion

et de se compromettre s'il continue d'assister à cette lutte sans y prendre

part. La responsabilité incombe au socialisme international de prendre en

charge les revendications de tous les opprimés, sous quelque forme qu'elles

se manifestent, d'élever la voix haut et clair, de mobiliser ses forces, d'éclairer

le monde sur la signification des événements, d'aider les sections nationales

en paroles et en actes, et de les conduire dans la bonne voie. Il n'y a pas de

question plus urgente en Europe que la libération nationale des pays asservis

par l'Allemagne, et sa solution, avec l'aide et au nom du socialisme international,

est particulièrement importante pour trois raisons.

D'abord, ce sont là des revendications démocratiques qui doivent toujours être

soutenues partout et sans la réalisation desquelles le socialisme ne peut pas

vaincre. Ensuite, le socialisme ne peut trouver les alliés nécessaires à la ville et

dans les campagnes pour la réalisation de la révolution, ne peut mobiliser les

masses pour la lutte finale et ne peut se concilier leur sympathie s'il ne s'est pas

proclamé le défenseur déterminé de leurs revendications durant toute cette

période et s'il n'a pas ainsi la direction de la lutte. Enfin, seul le socialisme

révolutionnaire est en mesure de réaliser le programme démocratique et de

donner un but et un sens au mouvement, sans lesquels il s'écroulera tôt ou tard,

enterrant le socialisme sous lui.

En même temps que ces raisons générales, valables dans n'importe quelles

conditions, il y en a de spécifiques qui résultent de la situation actuelle. En

Europe, pour pouvoir rétablir la liaison entre le socialisme isolé à cause de

l'évolution à rebours et les mouvements des travailleurs et des masses, il est

nécessaire de constituer des partis révolutionnaires et de restaurer le

mouvement ouvrier. Mais pour transformer les cadres existants en partis

révolutionnaires, ceux-ci doivent disposer d'une masse sympathisante qui leur

permette, dans l'illégalité, de mettre leurs forces à l'épreuve, de les

perfectionner, d'instruire de nouvelles forces, de grouper les éléments les plus

progressistes autour d'eux, de surmonter le nivellement, d'introduire une

différenciation absolument indispensable, et d'apparaître en tant qu'avant-

garde de la liberté. Le gouffre qui, jusqu'au moment de la révolution, existe

entre le programme de la révolution socialiste et la maturité des conditions

objectives d'une part, et la conscience des masses et la non-préparation du

prolétariat et de son avant-garde d'autre part, est particulièrement profond

aujourd'hui. Ce gouffre dont l'élément principal est actuellement l'inexpérience

de la jeune génération, ne peut être comblé que par un système de

revendications de transition. La situation mondiale et les conditions

particulières de l'Europe font d'un tel système une question de vie ou de mort

dans le proche avenir.

La transition du fascisme au socialisme reste une utopie, sans étape

intermédiaire — plus ou moins prolongée — équivalente dans son contenu à une

révolution démocratique. L'avantage de la situation européenne est le suivant :

les peuples sont forcés de prendre le chemin de la libération nationale et la lutte

pour y parvenir offre, par suite de la situation générale, un programme complet

de transition qui embrasse toutes les revendications démocratiques depuis la

liberté de réunion, de presse, d'association, de religion et le droit de grève

jusqu'au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est une erreur totale de

croire qu'on peut participer à la vie politique en ignorant les revendications

démocratiques. Il serait très dangereux de prétendre que la libération nationale

ne favoriserait pas les intérêts socialistes. Le danger de rester les mains « liées

» ne menace pas celui qui prend part à la reconquête de la démocratie et en est

le plus audacieux porte-drapeau, mais celui qui observe sans rien faire, qui n'y

participe pas, se laisse dépasser par le mouvement et permet ainsi aux

impérialistes « démocrates » et aux réformistes de lui imprimer un cachet

bourgeois au lieu d'un caractère socialiste. Le spectateur passif de la révolution

socialiste est semblable à ces maximalistes italiens qui, recevant la nouvelle

d'un soulèvement à Turin, décidèrent, cinq jours après l'échec du mouvement,

de refuser leur aide parce qu'il ne s'agissait pas d'un « véritable » soulèvement

« communiste ». Le résultat fut la victoire du fascisme, le discrédit jeté sur le

socialisme, la crise de la direction prolétarienne, la Seconde Guerre mondiale.

Avec l'extension de la seconde guerre, le problème « européen » devient aigu,

même pour le socialisme américain, et rend indispensables des relations nettes

et actives avec lui. Il suffit à tout révolutionnaire de faire l'examen des forces

jetées dans la bataille, au cours de cette guerre, pour aboutir à la conclusion qui

fut notre point de départ : c'est une guerre de longue durée qui détruira de fond

en comble la civilisation humaine si la révolte des peuples n'y met fin. Rien ne

peut affranchir le socialisme mondial du devoir d'impulser cette révolte, de la

préparer, d'apprendre à connaître toutes les formes de lutte qui conviennent

aux forces en mouvement, qui permettent la constitution d'un parti

révolutionnaire et qui ont pour but de donner les meilleurs résultats dans une

situation déterminée. En revanche, une attitude abstraite à l'égard de la

révolution, une défection dans les questions tactiques de premier ou de second

ordre, ne peut mener à rien d'autre qu'à une nouvelle défaite.

Internationale Kommunisten Deutschlands

19 octobre 1941

Traduit de Mitteilungs-Blaetter der IKD,

juillet 1946

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 91–95 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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