Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Appel du secrétariat de la IVe Internationale aux communistes yougoslaves (novembre 1950)

novembre 1950 · 1948-1950 : la crise yougoslave, l’évolution du « glacis » soviétique et la révolution chinoise · 2 696 mots

In English: Appeal of the Secretariat of the Fourth International to the Yugoslav Communists — traduction assistée par machine.

Camarades,

Devant l'évolution de la politique extérieure de votre gouvernement depuis la guerre de Corée, il n'est plus possible de cacher l'inquiétude qui s'est emparée des révolutionnaires qui, dans le monde, ont entouré jusqu'ici de leur sympathie active, de leur enthousiasme et de leurs espoirs la Yougoslavie prolétarienne dès sa rupture avec le Kremlin.

Cette inquiétude se transforme actuellement dans le sentiment pénible de l'approche d'une véritable catastrophe qui annulerait toute l'influence progressive exercée jusqu'à présent par la révolution yougoslave sur le mouvement ouvrier international, à la suite de déclarations récentes de dirigeants yougoslaves, qui sont interprétées comme engageant la politique extérieure de la Yougoslavie dans le sillage de l'impérialisme américain et de son instrument, l'ONU. À moins d'une réaction prompte et ferme de votre parti, qui redresserait le cours esquissé par votre gouvernement d'une tendance accentuée vers une capitulation aux exigences de l'impérialisme, la Yougoslavie prolétarienne perdrait les sympathies qu'elle a soulevées dans les milieux de l'avant-garde révolutionnaire internationale, et particulièrement dans les masses prolétariennes et coloniales qui suivent les partis communistes.

La force essentielle de votre révolution fut jusqu'alors votre indépendance à l'égard de Moscou et de Washington et la promesse, maintes fois affirmée jusqu'à la guerre de Corée, de tous vos dirigeants de ne s'intégrer à aucun bloc et de poursuivre une politique véritablement marxiste-léniniste.

Dans la mesure ou vos gouvernants semblent découvrir maintenant le rôle « constructif » et « pacifique » de l'impérialisme américain, une aide « désintéressée » de celui-ci, des bienfaits relatifs du Plan Marshall, et seraient prêts à entériner les décisions de l'écrasante majorité capitaliste de l'ONU définissant et sanctionnant l'« agresseur » en la personne des peuples coloniaux, de la Corée et de la Chine luttant pour leur indépendance, la Yougoslavie prolétarienne semble abandonner sa politique indépendante et paraît s'aligner avec le bloc impérialiste dirigé par Washington. Une telle attitude comblerait les vœux du Kremlin qui cherche depuis le premier jour de votre rupture avec lui à isoler la Yougoslavie pour la faire capituler devant l'impérialisme et la discréditer ainsi aux yeux des masses prolétariennes et coloniales influencées par les partis communistes.

Certes, vos difficultés intérieures graves et la crainte d'une attaque militaire de la part des armées du Kremlin expliquent l'ampleur des concessions que votre gouvernement fait actuellement aux impérialistes. Certes, le blocus auquel le Kremlin a soumis la Yougoslavie, pour empêcher que réussisse votre expérience d'un libre développement de la révolution, et la faiblesse de l'aide que vous avez reçue jusqu'à ce jour du prolétariat mondial ont contribué à affaiblir la résistance de votre gouvernement devant les exigences brutales de l'impérialisme. Nous comprenons profondément cette attitude et certains compromis nécessaires, mais nous ne justifions pas pour autant une tendance à la capitulation.

Nous considérons, au contraire, que la voie dans laquelle votre gouvernement engage la politique extérieure de la Yougoslavie, loin d'apporter une solution aux difficultés intérieures graves du pays et à la menace d'attaque militaire par le Kremlin, n'aura comme effet que d'affaiblir la Yougoslavie en la privant de son seul soutien réel : la sympathie et l'aide active du prolétariat et des masses coloniales mondiales.

Du point de vue des intérêts généraux et historiques du prolétariat mondial, le but n'est pas de sauvegarder coûte que coûte, avec n'importe quelles déformations et n'importe quels abandons, le pouvoir conquis dans tel ou tel pays. Marx, Rosa Luxemburg et Lénine nous ont enseigné qu'il y a des défaites qui valent infiniment mieux que certaines victoires ; et qu'il y a des « victoires » et des accommodements qui sont en réalité des défaites écrasantes.

Si la Yougoslavie capitulait devant l'impérialisme américain, elle bénéficierait encore d'un répit et sauvegarderait pour une période les bases économiques et sociales de son régime prolétarien. Mais, en réalité, à la longue, un alignement de sa politique extérieure sur la politique de l'impérialisme aurait d'inévitables répercussions intérieures et son régime prolétarien succomberait fatalement.

Entre-temps, son existence ne contribuerait pas au renouveau et au regroupement des forces révolutionnaires du prolétariat et des masses coloniales, mais à leur prostration devant la bureaucratie soviétique et le stalinisme.

Pour ne pas capituler devant l'impérialisme, et devant les difficultés intérieures grandissantes, faudrait-il donc purement et simplement abdiquer du pouvoir et conclure qu'il n'y a plus aucune perspective pour le pouvoir prolétarien et le socialisme en Yougoslavie ?

Pas du tout.

Il n'est ni en notre pouvoir ni dans nos intentions de vous insuffler le défaitisme. Tenir, manœuvrer à l'intérieur et à l'extérieur, exploiter autant que possible les antagonismes internationaux, combattre jusqu'au bout, c'est notre ligne, mais sans jamais perdre de vue les conditions et les limitations historiques de cette lutte nécessaire ainsi que les limites des manœuvres permises, et subordonner la lutte pour le socialisme en Yougoslavie à la lutte du prolétariat international pour le socialisme mondial.

Si, au cours d'une telle lutte, le pouvoir prolétarien succombait en Yougoslavie, ce ne serait pas une défaite pure et simple mais un enrichissement de l'expérience et du capital moral du mouvement ouvrier international, un stimulant important de nouvelles luttes et de victoires plus amples et décisives sur le capitalisme mondial et toutes les forces hostiles à la révolution.

Telle était la ligne de Marx, la ligne de Rosa Luxemburg, la ligne de la IIIe Internationale jusqu'à la mort de Lénine, et c'est aussi notre ligne.

Telle n'est pas cependant la nature de la politique extérieure engagée par votre gouvernement.

La construction du socialisme en Yougoslavie lui paraît être un but en soi, qui peut être atteint indépendamment de telle ou telle concession et du retentissement de ces concessions dans le mouvement ouvrier international.

Afin que la Yougoslavie puisse, en cas d'attaque de la part des armées du Kremlin, bénéficier de l'appui de la majorité capitaliste de l'ONU, votre gouvernement a tendance à ne voir le rôle de l'ONU qu'à travers cet aspect directement lié au sort immédiat de la Yougoslavie.

Mais l'action de l'ONU s'étend mondialement et certains peuples, les peuples coloniaux de l'Asie en révolte, la subissent actuellement dans leur chair, sous forme d'armées mercenaires, de bombes, d'avions et de tanks qui les combattent.

Quand votre gouvernement présente l'ONU comme l'assemblée suprême des peuples qui, démocratiquement, peut décider à la majorité qui est l'« agresseur » et le sanctionner ensuite à la façon dont elle a sanctionné les Coréens, il est en train d'élaborer une théorie néfaste idéalisant l'ONU, instrument de la politique impérialiste.

Car l'écrasante majorité de l'ONU est composée par les représentants des gouvernements capitalistes et impérialistes, dominés par les grandes puissances impérialistes et principalement par les USA, et non par les représentants des peuples.

Aucune décision de cet organisme n'ira jamais à l'encontre des intérêts fondamentaux de l'impérialisme, de l'impérialisme américain en particulier. Au contraire, cet impérialisme se sert de l'ONU pour camoufler sa politique de domination mondiale sous le couvert des Nations unies.

Est-il vraiment besoin d'insister davantage auprès de marxistes sur cette utilisation de l'ONU par l'impérialisme ? Comment alors confier à cet organisme la tâche de « désigner » et de « sanctionner » ensuite l'« agresseur »? Tout d'abord, cette notion de « l'agresseur » n'est pas du domaine de juristes et de diplomates, mais de celui de la lutte des classes et du caractère de classe de chaque phénomène à notre époque. Comme Marx, comme Lénine, nous ne sommes pas contre toute guerre, mais contre certaines guerres. Nous admettons la légitimité absolue des guerres déclenchées par les peuples coloniaux et semi-coloniaux contre l'impérialisme, et des guerres des États ouvriers contre les États capitalistes et impérialistes. Nous admettons comme possible et parfois nécessaire qu'un État ouvrier apporte son aide militaire aux forces révolutionnaires d'un autre pays pour que celles-ci obtiennent la victoire contre leur ennemi de classe.

De toutes ces notions fondamentales du marxisme enrichies par tant d'exemples passées, comment est-il possible d'échouer à cette minutieuse définition formaliste de l'« agresseur » qui serait confiée à l'ONU, définition digne d'avocats et de juristes se revendiquant d'une « justice » et d'un « droit » international abstrait et suspendu au-dessus des classes.et de leurs luttes à notre époque ?

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les impérialistes avaient créé la Société des nations que Lénine et la IIIe Internationale de son vivant avaient qualifié d'« antre de brigands impérialistes », et l'URSS s'était résolument refusée à y entrer.

Ce n'est qu'à partir de 1934, à la suite de la victoire du fascisme allemand, du recul général du mouvement ouvrier, de l'isolement de l'URSS et de l'approche de la guerre que la bureaucratie soviétique révisa la politique léniniste sur la SDN et y fit entrer l'URSS pour bénéficier de l'aide impérialiste « démocratique » contre les puissances de l'Axe. Mais au lieu de présenter l'entrée de l'URSS comme une nécessité imposée par une situation internationale défavorable et d'expliquer cette retraite au prolétariat mondial, Staline élabora une théorie qui idéalisait la SDN et déformait son caractère et son rôle de classe.

Dans la SDN dominée par un nombre de puissances impérialistes antagonistes de force à peu près égale, il était du reste plus facile de manœuvrer et d'exploiter leurs antagonismes réciproques qu'il est possible de le faire aujourd'hui aux Nations unies, dominées par l'écrasante supériorité de 'l'impérialisme américain sur toutes les autres puissances capitalistes, et en raison de leur front unique, sans fissures, devant l'URSS et le bloc qu'elle dirige. Les révolutionnaires, amis de la Yougoslavie prolétarienne, peuvent admettre que la position particulière d'isolement de la Yougoslavie l'oblige à faire partie de l'ONU et à exploiter les antagonismes entre les deux blocs pour se maintenir. Les révolutionnaires peuvent justifier certaines concessions à l'ONU de représentants yougoslaves pour ne pas toujours heurter de front la majorité impérialiste de l'ONU et aggraver le blocus stalinien de la Yougoslavie par un blocus parallèle des impérialistes.

Mais ce que les révolutionnaires ne peuvent en aucune façon admettre, c'est que les représentants yougoslaves et le gouvernement yougoslave deviennent les champions de théories, de propositions et de plans idéalisant l'ONU, camouflant son caractère de classe bien défini et inaltérable, et surtout qu'ils paraissent s'engager à respecter et à faire appliquer, avec le soutien de leur pays, toute décision de l'ONU, y compris des décisions comme celles qui livreraient la Corée à nouveau au régime de Syngman Rhee et à l'administration de Mac Arthur, et qui menaceraient de guerre la Chine, accourue au secours des masses coréennes luttant contre l'impérialisme.

Ce que les révolutionnaires ne peuvent en aucune façon admettre, c'est que le PCY se taise sur cette ligne du gouvernement, s'identifie à celle-ci et n'explique pas clairement aux masses yougoslaves et mondiales le caractère de classe de la lutte en Corée, de l'intervention de la Chine, de la politique des impérialistes et de leur ONU, ainsi que les motifs et le sens des concessions faites par le gouvernement yougoslave aux impérialistes.

Peut-être, nous dira-t-on, que tout cela est bien connu et qu'il ne s'agit de la part de votre gouvernement que de procédés tactiques, de manœuvres ayant pour but d'endormir les impérialistes sur votre véritable cours et d'obtenir dans l'immédiat leur aide indispensable !

Pas plus que Lénine, nous ne croyons que la manœuvre puisse se substituer à une ligne principielle.

Les paroles et les actes de votre gouvernement et de vos représentants à l'ONU sont pris au sérieux par les masses prolétariennes et coloniales, les influencent et déterminent pour elles la physionomie véritable de votre politique.

Les masses réagissent sur ce qu'elles voient, écoutent et lisent, et non sur les intentions secrètes qui se cachent derrière telle ou telle soi-disant « manœuvre ».

C'est Staline, après la mort de Lénine, qui a substitué l'idée de la toute-puissance de la manœuvre et de l'opportunisme à la force d'une ligne principielle et d'une explication ample et franche aux masses. Lénine appelait les choses par leur nom et éduquait les masses en leur expliquant franchement sa politique. Il n'avait rien à cacher et il ne cachait rien aux masses. Il n'idéalisait pas ses reculs et ses défaites car il avait confiance dans les masses et n'attendait que d'elles seules le soutien véritable de l'URSS et de la révolution mondiale.

Seuls des opportunistes croient manœuvrer les impérialistes, alors qu'en réalité ils manœuvrent les masses qui leur font confiance et prennent au sérieux leurs actes et leurs paroles. L'éducation révolutionnaire des masses n'est pas l'apanage d'une explication secrète entre initiés, mais le fruit d'une ligne principielle conséquente du parti.

En outre, quand votre gouvernement et vos représentants à l'ONU paraissent s'engager à entériner les décisions de l'ONU sur la Corée, ou celles qu'elle pourrait prendre demain contre la Chine, et à faire appliquer ces décisions en intégrant des troupes yougoslaves aux troupes de l'ONU envoyées dans les colonies pour restaurer l'ordre féodo-capitaliste et impérialiste, ces manœuvres verbales ou ces promesses creuses risqueraient de les conduire à des actes qui flétriraient à jamais la révolution yougoslave.

Le danger est trop sérieux pour que nous puissions nous taire ou temporiser. Nous qui avons du premier jour de votre rupture avec le Kremlin salué le cours nouveau et plein d'espoir de la révolution yougoslave ; qui avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour faire connaître la vérité sur la Yougoslavie et proposer un mouvement de sympathie et d'aide active du prolétariat mondial envers votre révolution, nous sommes aussi les premiers à ressentir profondément la politique extérieure qu'esquisse actuellement votre gouvernement comme l'équivalent d'une défaite grave pour tout le mouvement ouvrier.

Si Staline parvenait à persuader les masses prolétariennes et coloniales influencées par les partis communistes que la Yougoslavie s'aligne vraiment sur les capitalistes, il aurait atteint son but principal. Après cela, il lui serait infiniment plus facile de ressusciter un fort courant kominformiste dans votre pays et même d'attaquer militairement une Yougoslavie qui serait alors discréditée et isolée du prolétariat et des masses coloniales. Et, dans ce cas, escompter que l'aide des impérialistes vous permettrait de survivre comme État ouvrier, ce serait vraiment sombrer dans les pires illusions.

Par la politique extérieure actuelle de votre gouvernement, non seulement l'attaque militaire de Staline serait facilitée, mais en outre toute la crise réelle et profonde du stalinisme dans les autres pays que l'exemple de votre position indépendante attisait jusqu'à présent grandement — se trouverait nécessairement freinée. Car les éléments hésitants ou ébranlés dans leur attachement au stalinisme, entre autres par son comportement envers votre révolution, risquent de perdre à nouveau toute foi dans la possibilité d'une voie indépendante de Moscou et de Washington et de se soumettre passivement à l'influence du Kremlin, ou d'abandonner, démoralisés, la lutte.

Privés de la sympathie et de l'appui des masses, quel espoir auriez-vous alors de survivre entre l'enclume de l'impérialisme et le marteau du Kremlin ?

Il n'est pas trop tard pour que votre parti, discutant et décidant démocratiquement, arrête et redresse le cours funeste esquissé actuellement en politique extérieure.

Du reste, comment est-il possible que des changements aussi profonds dans la politique extérieure de la Yougoslavie deviennent publics à l'occasion de discours à des congrès ou d'interviews à des journalistes ?

C'est au parti tout entier à discuter et à décider sur ces questions si la démocratie prolétarienne, et avant tout la démocratie la plus élémentaire au sein du parti, n'est pas un leurre. L'heure est grave et il ne reste pas beaucoup de temps pour réagir avant qu'il ne soit trop tard.

Le monde va vers des explosions gigantesques et des événements décisifs. Il vous faut choisir : ou être clairement et fermement avec les masses prolétariennes et coloniales contre l'impérialisme et contre la bureaucratie soviétique, ou glisser dans le sillage de l'impérialisme contre les masses prolétariennes et coloniales.

Vos rapports avec les révolutionnaires qui, dans le monde, se sont affirmés les amis de la Yougoslavie prolétarienne seront déterminés par ce choix.

Épargnez la prostration de la révolution yougoslave devant !

Épargnez une telle défaite à tout le mouvement ouvrier international !

Faites confiance aux forces révolutionnaires, indépendantes du Kremlin, qui s'éveillent et s'organisent dans le monde et que votre exemple a tant aidées jusqu'à présent !

Appelez-les à votre aide en leur expliquant franchement vos difficultés et les concessions auxquelles vous êtes acculés !

Que votre parti discute et décide démocratiquement le cours à suivre !

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 320–326 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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