Camarades,
Bien que vous ayez cru nécessaire de limiter la participation à votre Ve Congrès aux seules délégations des partis communistes, dont aucun du reste n'a répondu à votre invitation, notre mouvement a accordé une importance particulière aux discussions et aux décisions de ce congrès.
La ligne que vous avez adoptée est maintenant claire : elle est de vous défendre contre les accusations lancées par le Kominform, sans rompre avec le Parti communiste russe et Staline, les véritables instigateurs de la campagne menée contre vous. Nous saluons votre détermination de ne pas capituler devant Staline, mais nous regrettons l'inconséquence de votre défense contre l'assaut du Kremlin. Vos dirigeants et vos délégués au congrès ont insisté sur le fait qu'il n'existe aucune divergence programmatique entre votre parti et l'idéologie du Kremlin. Il semble que vous partagiez cette idéologie sur deux points fondamentaux : la possibilité de la construction du socialisme dans un seul pays ; le « monolithisme » du parti révolutionnaire, ce qui entraîne l'exclusion des tendances idéologiques qui peuvent soutenir momentanément une politique différente de celle de la direction du parti.
« Socialisme dans un seul pays »
Vos dirigeants et délégués au congrès ont réaffirmé la position que votre parti soutient depuis longtemps, à savoir que la Yougoslavie est déjà un pays qui construit le socialisme et qu'il est possible d’achever la construction de celui-ci, il est vrai en partie grâce à l'aide de l'URSS et des autres « démocraties nouvelles ». Cette aide même est maintenant grandement réduite par les mesures de représailles économiques à votre égard que le Kremlin a imposées à tous ses satellites.
La conception du « socialisme dans un seul pays » n'a jamais été partagée par Marx ou par Lénine. C'est Staline qui l'a introduite à partir de 1924, dans le Parti communiste russe et la IIIe Internationale, comme une couverture théorique de sa politique nationaliste, reflétant les intérêts de la bureaucratie soviétique alors en formation, et qui s'est montrée de plus en plus hostile à la révolution socialiste mondiale. Staline, en formulant cette « théorie » antimarxiste et anti léniniste, se garda de généraliser le cas et insista sur le caractère spécial, « messianique » on peut dire, de l'URSS dont l'étendue et les richesses permettaient une telle réalisation.
Plus de vingt ans se sont écoulés, et l'URSS est toujours très loin de cet objectif Au contraire, la victoire de la bureaucratie soviétique qui a réussi à exproprier politiquement le pouvoir aux masses, et à instaurer le régime le plus bureaucratique et policier que l'histoire ait jamais connu afin de maintenir et d'étendre ses propres privilèges, a fait que l'URSS a complètement dégénéré en tant qu'État ouvrier. Cette dégénérescence, vous avez eu l'occasion de la discerner dans une série de faits qui, si limités soient-ils, n'en restent pas moins très significatifs, comme la vie embourgeoisée des envoyés militaires et civils russes ; l'espionnage systématique de votre parti et de votre gouvernement par le Guépéou, principal instrument de la politique du Kremlin ; l'opposition du Kremlin à la fédération balkanique et à toute unification progressive des économies des différentes « démocraties populaires », unification si nécessaire à leur développement ; le caractère bureaucratique et calomniateur des attaques du Kominform, dirigées par le Kremlin.
Quel serait donc dans des conditions matérielles beaucoup moins favorables le sort de la Yougoslavie si elle s'engageait dans la voie utopique de « construire le socialisme » à l'intérieur de ses propres frontières ? Une telle « théorie » risque ici aussi de servir de couverture à la politique nationaliste d'une caste bureaucratique privilégiée.
À notre époque de division mondiale du travail et du caractère universel des forces productives dont le développement est déjà entré dans les pays capitalistes en conflit avec les frontières nationales, le socialisme ne peut s'épanouir que sur l'arène mondiale. Concevoir que chaque pays séparément construira sa « société socialiste » et s'associera ensuite aux autres par parenté idéologique, c'est tomber dans un utopisme petit-bourgeois inconscient de la réalité de notre époque. La victoire sur le capitalisme, la victoire de la révolution prolétarienne est possible dans un seul pays, mais l'achèvement de la construction socialiste n'est pas possible sans les efforts conjugués au moins d'un grand nombre de pays, y compris des pays les plus avancés. Réaliser le socialisme en Yougoslavie signifierait atteindre un niveau de développement des forces productives plus élevé que celui des pays capitalistes les plus avancés, faire disparaître complètement les différences entre les villes et les campagnes, construire une société sans classes dans laquelle régnerait déjà l'abondance matérielle et où l’État aurait déjà perdu ses fonctions de contrainte et se réduirait à la simple administration des choses, sans police, sans juges, sans prisons et sans bureaucratie. Dans quelle perspective historique un tel but peut-il être atteint en Yougoslavie, pays de prédominance agricole et disposant de réserves très limitées ?
Ce qui, par contre, est possible, c'est de commencer la construction du socialisme en attendant l'élargissement de la révolution prolétarienne à d'autres pays. Le véritable cadre d'un développement socialiste de la Yougoslavie, c'est, pour commencer, la fédération socialiste balkanique et les États-Unis socialistes d'Europe.
Parti « monolithique » ?
Quant à votre conception « monolithique » du parti révolutionnaire, elle ressort elle aussi de l'arsenal stalinien et non pas de celui de Marx et de Lénine. Le parti révolutionnaire est, par son essence, démocratique, permettant la libre confrontation des tendances idéologiques dans son sein.
Le Parti bolchevik de Lénine, jusqu'à la mort de celui-ci, n'avait rien de commun avec son horrible caricature dressée par l'appareil bureaucratique et policier de Staline, qui a scellé sa victoire sur les masses soviétiques dans le sang de Kamenev, de Zinoviev, de Boukharine et de Trotsky, c'est-à-dire des hommes qui ont fait la Révolution russe et qui ont dirigé l'Internationale communiste jusqu'à la mort de Lénine. La conception « monolithique » du parti révolutionnaire est le signe infaillible d'une bureaucratie bonapartiste qui s'érige au-dessus des masses et du parti. Si vous mainteniez cette conception, vous iriez inexorablement à la perte de votre révolution et de votre parti, vous iriez à l'installation définitive en Yougoslavie d'une dictature bureaucratique et policière à l'image du régime de Staline.
Que signifie votre silence ?
Déjà le fait que votre congrès n'ait pas cru nécessaire d'approfondir le sens de votre conflit avec le Kominform et se soit contenté de constater le caractère calomniateur des accusations, tout en couvrant le Parti communiste russe et Staline, c'est-à-dire les véritables dirigeants de la campagne contre vous, est un signe de grave danger.
Pour quelles raisons faites-vous semblant d'ignorer qui se cache derrière un Hodja, un Rákosi, un Dimitrov, un Thorez, une Anna Pauker, quand ils attaquent votre parti, votre gouvernement, quand ils complotent pour renverser votre direction, quand ils décrètent des mesures de blocus économique contre la Yougoslavie ? Que signifie votre silence sur le Kremlin et Staline dont tous ces hommes et femmes sont des marionnettes fidèles ? Et comment serait-il possible que ce Kremlin et Staline qui orchestrent cette campagne puissent vraiment représenter dans le mouvement ouvrier la direction fidèle au marxisme léninisme ?
S'il en était véritablement ainsi, l'histoire ne serait qu'une farce sinistre et votre conflit avec le Kominform une scène de cette farce inintelligible pour quiconque s'efforce de réfléchir.
Votre position est en réalité intenable et n'aura aucun autre résultat que de démoraliser le parti et les masses yougoslaves, et d'armer vos adversaires, les agents directs du Kremlin, qui ont juré la perte de votre direction et de votre parti. Votre conflit avec le Kominform a mis en réalité au grand jour une seule question : la nature du régime stalinien qui, du Kremlin, dirige l'URSS et les partis communistes.
Ce régime n'a rien de commun avec la révolution prolétarienne et le socialisme. Il est l'expression de la bureaucratie soviétique, érigée en caste privilégiée incontrôlable en URSS et qui applique dans le monde une politique de défense de ses stricts intérêts. Les partis communistes lui servent d'instrument pour cette politique grâce à un contrôle direct et absolu de ceux-ci. Le Kremlin a voulu également établir un tel contrôle direct et absolu sur votre parti et sur votre gouvernement. Vous avez tenté de résister et, dès ce moment, un conflit à mort avec ce régime était inévitable.
Votre voie
Votre devoir et également votre intérêt sont d'élever l'explication de votre conflit avec le Kominform au niveau des véritables raisons idéologiques, lesquelles tiennent à la nature du stalinisme. C'est seulement sur cette voie que vous pourrez armer votre parti et les masses yougoslaves, pour résister au formidable assaut déclenché contre vous par le Kremlin qui cherche maintenant à vous écraser.
Les bureaucrates ne misent que sur l'appareil policier pour leur défense. Les révolutionnaires misent avant tout sur la mobilisation idéologique et politique des masses. Laquelle de ces voies choisirez-vous ?
Staline complote en Yougoslavie parce que votre résistance à son contrôle direct et absolu peut devenir un exemple dangereusement contagieux. Il ne peut pas chercher un terrain d'entente. Il doit vous écraser. Dans cette épreuve terrible, votre seule défense est l'appui conscient des masses yougoslaves et mondiales.
Communistes yougoslaves !
Faites appel à celles-ci. Pour cela, rompez avec le stalinisme et dénoncez-le ouvertement. Instaurez un véritable régime de démocratie prolétarienne dans le parti et le pays. Brisez toute tentative bureaucratique dans vos propres rangs. Engagez-vous dans la voie de la véritable révolution prolétarienne faite par les masses et pour les masses.
Faites appel à la véritable révolution prolétarienne dans les autres pays de l'Europe orientale, de toute l'Europe et du monde. L'heure n'est ni aux louvoiements ni aux considérations opportunistes.
Il faut aller de l'avant. Il faut affronter Staline avec le visage découvert du marxisme révolutionnaire.