1. — Le Secrétariat Unifié de la IV° Internationale condamne le plus vigoureuse-ment la répression barbare qui s’est abattue sur les dirigeants, les militants et les sympathisants du Parti Communiste Indonésien, qui a ‘été menée par les forces réactionnaires de l’armée indonésienne, par la bourgeoisie « bureaucratique » compradore et l'aile religieuse de la petite bourgeoisie. Cette répression a coûté la vie à plus de cent mille communistes, et a vu des dizaines de milliers de communistes et autres gens de gauche condamnés à la prison ou chassés de leurs postes — ce qui ramène souvent à une condamnation à la faim dans les conditions actuelles de chômage massif. La presse du Parti communiste et des organisations de masses, y compris la plus puissante confédération syndicale du pays (SOBSI), a été officiel. lement interdite. De nombreux cadres dirigeants du Parti communiste ont été exécutés et Njono, secrétaire général du SOBSI et membre du bureau politique du parti communiste a été exécuté après une comédie de procès. Cela a été maintenant couronné par l'interdiction officielle du parti communiste dans toute l'Indonésie, le 12 mars 1966.
Le Secrétariat Unifié de la IV° Internationale appelle toutes les organisations ouvrières à lancer une campagne de masse dans tous les pays pour demander ia libération immédiate de tous les prisonniers politiques, la légalisation immédiate de tous les partis ouvriers, dont le Parti Communiste Indonésien (P.K.L.), le parti Acoma, le parti Murbah. Il fait appel à la constitution d’une commission d'enquête ouvrière internationale, pour connaître le sort des dirigeants du P.K.I. : Aïdif, Lukman et Njoto, que beaucoup d'informations rapportent avoir été assassinés par les militaires.
La classe ouvrière internationale doit être mobilisée pour manifester sa solidarité le plus largement possible, pour -arrêter la contre-révolution et sa sale guerre dirigée contre la gauche en Indonésie !
2. — Si le premier devoir aujourd’hui est la défense des victimes de la réaction en Indonésie, ce devoir ne peut en aucune manière signifier qu’il n’y a pas lieu d'analyser les raisons qui ont conduit le plus fort parti communiste des pays capitalistes — un parti qui comptait trois millions de membres et des millions de sympathisants dans différentes organisations de masse — à subir une telle défaite et d’en tirer les leçons. Les raisons principales de cette défaite sont les suivantes :
a) la direction du P.K.I., remit à Sukarno la direction de la révolution indonésienne, mettant en doute la nature bourgeoise de l'appareil d'Etat, sur lequel il reposait, et en contradiction avec la théorie marxiste-léniniste de l'Etat, elle présenta cet appareil comme un «état du peuple», une «démocratie nationale», ayant «deux aspects», «l’un favorable au peuple, l'autre défavorable». Le P.K.I. avait accepté la théorie de la «révolution par étapes », limitant en réalité la «première étape» à la lutte anti-impérialiste et anti-féodale, et abandonnant, même en pratique, la lutte pour une direction communiste prolétarienne durant cette étape, ce qui était reconnu au moins nécessaire théoriquement, par les dirigeants du Parti communiste chinois, et même dans certains écrits de Aïdit lui-même. (1)
En fait, la direction du Parti communiste indonésien est allée si loin qu’elle en est venue à vanter sa collaboration étroite avec la bourgeoisie indonésienne (2), et à exprimer publiquement son soutien à l'idéologie du «Pantja sila» (les cinq principes) de Sukarno, bien que l’un de ces principes soit «la croyance en un dieu unique ». La direction Aïdit insistait que l’« union » de l'idéologie des « classes révolutionnaires » (comprenant la bourgeoisie «nationale » !) était nécessaire à la révolution indonésienne, aussi longtemps que le communisme n'était pas «éliminé» de cette union (3)!
b) Pour ces raisons, le Parti communiste indonésien, en concentrant son activité sur «un recrutement de masse», sans une éducation idéologique adéquate et sans un entraînement révolutionnaire de la masse de ses membres, s’est incliné pendant des années devant les initiatives de Sukarno et s’est abstenu de tout appel à des luttes de masse pour changer décisivement le rapport des forces sociales dans le pays. Quand Sukarno a suspendu arbitrairement la Constitution et réduit à 30 sièges la représentation du P.K.I. dans son nouveau «parlement désigné» de 260 membres ; lorsqu'il a suspendu les libertés démocratiques et ordonné à tous les partis de se faire enregistrer et d’être autorisée par le gouvernement, le P.K.I. a accepté ces atteintes à ses propres droits et même de participer aux différents Cabinets de Sukarno par la suite. Des réactionnaires tels que le général AH. Nasu-tion étaient représentés dans les gouvernements, de même que le sultan de Djokjar-karta, Hamengku Buwono ou le dirigeant politique bourgeois Ruslan Abdulgani, qui sont aujourd’hui les principales têtes politiques de la contre-révolution et les membres du Cabinet contre-révolutionnaire de Suharto. La direction du P.K.I. les traitait hier de «révolutionnaires frères», d'«alliés» dans le cadre du Nasakom et des différents Cabinets Sukarno. Cette direction a même tenté d'utiliser ces formes arbitraires du gouvernement bonapartiste pour éliminer certains de ses concurrents dans le mouvement ouvrier, tel que le parti Murbah. Mais les mêmes réglementations et dispositions ont été utilisées depuis le 1# octobre 1965, dans le but de supprimer le P.K.I. lui-même. Des observateurs bourgeois compétents ont compris
(1) « La révolution indonésienne est à l'étape actuelle de nature démocratique bourgeoise, et non socialiste ni prolétarienne. Mais la révolution démocratique bourgeoise en Indonésie n'appartient plus au type ancien, et ne fait plus partie de la révolution mondiale démocratique bourgeoise, qui appartient au passé; c’est une révolution d'un type nouveau qui fait partie de la révolution socialiste prolétarienne mondiale, fermement opposée à l'impérialisme. Etant donné que la révolution indonésienne est une révolution démocratique bourgeoise d'un nouveau type, c'est le devoir historique du prolétariat de lutter pour en conquérir la direction. » (D.N. Aïdit : La révolution indonésienne et les tâches immédiates du Parti communiste indonésien, Pékin 1965, pp. 15-16.)
(2) Dans un discours prononcé devant la haute école du Comité Central du Parti communiste chinois à Pékin, le 2 septembre 1963, Aïdit, président du Parti communiste indonésien, déclarait ce qui suit assez crûment : « L'alliance avec la bourgeoisie nationale a aussi été réalisée. La bourgeoisie nationale commence à revenir du côté de la révolution (!), et ce tout spécialement depuis que le parti a formulé une politique correcte et a surmonté le sectarisme dans ses rangs Cela fait maintenant presque dix ans que nous collaborons avec la bourgeoisie indonésienne, et les forces révolutionnaires se sont développées continuellement plutôt qu’elles ne se sont réduites pendant cette période, alors que les forces réactionnaires ont connu échec sur échec. Même les clameurs publiques anti-communistes d'il y a cinq ou six ans sont aujourd’hui officiellement condamnées comme étant anti-unitaires. Le président Sukarno a joué un rôle important dans la lutte contre la phobie du communisme et pour l'unité nationale. » (D.N. Aïdit: id., pp. 82-83.)
Il est difficile de trouver un exemple plus parfait d'opportunisme se trompant soi-même et ayant conduit à une défaite tragique.
(3) « Une autre conception qui reflète aussi l'unité de la nation et l'unité du NASAKOM, est exprimée par le Pantja Sila ou les Cinq principes : 1) la croyance en un seul dieu; 2) l’humanitarisme ou l'internationalisme ; 3) le nationalisme ou le patriotisme ; 4) la démocratie; 5) la justice sociale. Le Parti communiste indonésien appuie et soutient le Pantja Sila, bien que (!) l’un de ses principes soit la croyance en un seul dieu, ceci étant donné que le Pantja Sila, au lieu de tenter de se substituer à la philosophie de ceux qui le soutiennent, combine (!) toutes les tendances idéologiques de la société. Le parti est cependant résolument opposé à ceux qui essayent de transformer l'un (!) des cinq principes en tendance dirigeante. » (D.N. Aïdit. tb, p. 85.)
parfaitement que la logique de la politique du P.K.I. laissait l'initiative aux forces anticommunistes (4).
c) À plusieurs reprises, les masses indonésiennes se dressèrent dans les années passées, contre l’appauvrissement croissant, résultat du chômage massif, de l’inflation, du coût élevé de la vie, du pillage de la propriété d'Etat par le haut commandement de l’armée, de la corruption galopante dans l’administration d'Etat, etc. A chaque fois elles saisirent les propriétés impérialistes, occupèrent les plantations et les usines, essayèrent de diviser la terre des grands propriétaires. A chaque le régime de Sukarno et ses agents sortirent les masses de ces propriétés avec l'aide de l’armée et en prirent l'administration entre leurs mains corrompues. A chaqu: fois, les dirigeants du P.K.I., s’abstinrent d’apporter leur soutien à ces soulèvements des masses et d’éduquer les masses et leur avant-garde dans l'esprit de la préparation d’un combat pour prendre le pouvoir. Ils se sont même abstenus de toute campagne systématique de dénonciation du danger réactionnaire se profilant non seulement derrière les organisations religieuses, mais aussi et surtout le haut commandement de l’armée. Aïdit s'est référé à chaque fois seulement aux partis supprimés par Sukarno — le Masjumi et le parti social-démocrate — comme étant des agents de l'impérialisme et de la réaction féodale (5). De cette façon, le coup d'Etat militaire des 1 et 2 octobre 1965 surprit totalement les masses.
Il est vrai que quelques mois avant le coup d’Etat contre-révolutionnaire des ler et 2 octobre 1965, Aïdit avait quelque peu orienté sa ligne vers la gauche, et avait commencé à demander à Sukarno l'armement des travailleurs et des paysans (ce que le Bonaparte indonésien s'était prudemment abstenu de faire). Aïdit avait appelé les masses à «saisir» les propriétés impérialistes de même que les biens nationalisés administrés par la «bourgeoisie bureaucratique» ou par l’armée (discours du 25 septembre 1965 à la cérémonie de clôture du 6° Congrès du syndicat des travailleurs des plantations, reproduit dans l'organe central du parti Harian Rakjat, le 27 septembre 1965). Il est vrai que, dans une mise en garde obscure et indirecte à l'intention des masses, il déclarait dans le même discours : «L'Histoire a forcé les peuples et la classe ouvrière du monde entier à faire le choix d’être une enclume ou d’être le marteau. S'ils deviennent l’enclume, ils seront comme l'actuelle classe ouvrière indonésienne, subissant coup après coup de la part des capitalistes bureaucratiques, [dans son long rapport mentionné ci-dessus, à l’école du Comité Central du P.C. chinois, aucun mot n'est dit au sujet de ces coups], des escrocs, des trafiquants et d'autres exploiteurs et oppresseurs. Les travailleurs, se brisant les reins au travail, gagnent un salaire mensuel difficilement suffisant pour vivre une semaine, alors que les capitalistes bureaucratiques, les escrocs et les trafiquants se vautrent dans le luxe grâce à la sueur et au sang de la classe ouvrière. S'il ne veulent pas être une enclume, alors ils deviendront le marteau, non un marteau ordinaire, mais un marteau énorme. Pour cette raison, la classe ouvrière indonésienne devrait adopter l'attitude suivante : de l'audace, de l’audace et encore de l'audace ! Aller de l'avant, aller de l'avant et encore aller de l’avant ! Agir, agir et encore agir ! »
Mais, faites à la veille même du coup d'Etat contre-révolutionnaire de l'armée, qui était déjà en pleine préparation, les mises en gardes, sans être accompagnées d'aucune mesure de préparation pour une large mobilisation des masses, sans préparation pour l’armement des masses, sans préparation pour la grève générale, sans avertissement au sujet du coup d'Etat imminent de l’armée, ne pouvaient que renforcer la résolution des contre-révolutionnaires de frapper immédiatement, sans créer une possibilité de prévenir cette contre-révolution et d'y répliquer, Il n’est pas surprenant que, dans ces conditions, la seule réponse concrète que cette mise en garde ait provoqué était l’action désespérée d’un petit groupe autour du lieutenant-colonel Untung, et non une levée de masses.
Il faut ajouter que tandis que la direction du P.K.I. se solidarisait d’abord avec cette tentative déséspérée d'arrêter les généraux contre-révolutionnaires dans leur
(4) Un observateur bourgeois libéral américain, Donald Healey, résume correctement la situation politique indonésienne à partir de la tactique d'Aïditi: « En attendant, de quelque manière que ce soit, le sort de l'Indonésie sera déterminé largement par l'action ou l'inaction des non-communistes. » (Le Parti communiste d'Indonésie, 1951-1963, p. 304. University of California Press, 1964.)
(5) D.N. Aïdit, ib., p. 85.
conquête du pays (6), elle changeait d’attitude quelques jours plus tard — alors que la contre-révolution avait gagné déjà une bataille décisive — et désavouait l’action de Untung, ce qui ne faisait qu’accroître la confusion générale chez ceux qui la suivait (7). Comme le Kremlin, elle dénonçait les événements du 30 septembre, comme une «provocation», sans dire un seul mot sur les préparatifs de coup d'Etat par les généraux réactionnaires. (8)
Un communiqué de presse du 15 février 1966, de l'agence indonésienne Antara, rapporte une déclaration du dirigeant syndical Njono, membre du Bureau politique du P.K:.I, pendant son procès, dans laquelle il expose que le coup d'Etat contre-révolutionnaire imminent des généraux indonésiens, avait été discuté au Bureau Politique dès juillet 1965, et que des opinions divergeantes s'étaient exprimées pour savoir s’il était préférable de réagir à ce coup d'Etat avant ou immédiatement après qu’il se soit produit. En aucune manière, il ne fut décidé de laisser l'initiative aux «officiers progressistes» prêts à agir à l'intérieur de l’armée contre les généraux. Bien qu'il soit possible que ce rapport ait été déformé par les tortionnaires de Njono avant de l'exécuter, son courage et son attitude exemplaire pendant le procès — où il a ouvertement dénoncé ses tortionnaires et les généraux contre-révolutionnaires — confèrent un certain crédit à cette version des événements, d) La stratégie du P.K.I. n’était pas celle de conquérir le pouvoir par la mobilisation des masses, mais de «transformer» lentement la nature de l'Etat et du gouvernement, en s'infiltrant dans des parties de l’armée et des cadres de l’administration. C’est cette illusion qui explique le soutien total sans critique apporté à Sukarno, de même que l'espoir «de conquête quand Sukarno mourra». Ceci explique la confiance en Sukarno et non dans une large mobilisation des masses pour la défense de la révolution et du P.K.I., non seulement avant le coup d’Etat réactionnaire des 1er et 2 octobre, mais même après ce coup.
3. — Les erreurs politiques graves de la direction du P.K.I. furent renforcées et multipliées par la politique opportuniste du Kremlin et de Pékin, qui, tous les deux, soutenaient Sukarno sans réserve, le présentant comme le prototype du dirigeant «non capitaliste» d’une «démocratie nationale», le leader mondial des nouvelles forces montantes» et autres formules vides et trompeuses.
Pour des raisons diplomatiques — l'opposition temporaire de Sukarno à l'impérialisme anglo-hollandais dans les affaires de l’Irian Occidental et de la Malaisie — le Kremlin apporta son soutien le plus complet au régime de Sukarno, non seulement sur le plan international, mais même à l'intérieur, fournissant son armée avec beaucoup d'armes qui ont servi à tuer les cadres et ies militants du P.K.I. Après le coup d'Etat réactionnaire des 1 et 2 octobre 1965, les dirigeants du Kremlin ont continué leur politique criminelle, en essayant de blâmer des éléments « putschistes » et «aventuristes» dans le P.K.I. pour la défaite, et appelant continuellement à «l'unité » de la «révolution » indonésienne autour du NASAKOM, c'est-à-dire «l'unité » entre les bouchers et leurs victimes. Le 12 octobre, quand Sukarno, après avoir lancé un appel pour la purge sans restriction de ceux qui étaient impliqués dans «l'affaire du 30 septembre », avait permis que soient arrêtés et assassinés les dirigeants du P.K.I. dans Djakarta, Brejnev, Mikoyan et Kossyguine lui envoyèrent un message spécial dans lequel ils écrivaient : «Nous et nos collègues avons appris avec grande joie [ !] que votre santé s’est améliorée. Nous avons entendu avec intérêt votre appel radiodiffusé au peuple indonésien pour maintenir le calme et prévenir les désordres. Cet appei trouvera une profonde compréhension [!] (Pravda, 12 octobre 1965). Jusqu'au 26 décembre 1965, la presse soviétique ne publia aucune condamnation claire du régime anticommuniste en Indonésie; avant cette date,
(6) L'organe central du P.KI. Harijan Rakjat, écrivait dans son édition du 2 octobre 1965 : « Quel qu’ait pu être le prétexte, le coup d'Etat que le « Conseil de généraux » voulait perpétrer est de toute manière une action contre-révolutionnaire qui doit être condamnée. Notre peuple. est convaincu que ce que le mouvement du 30 septembre a fait pour sauver la révolution et le peuple est une action correcte Le mouvement du 30 septembre bénéficiera de l'appui et de la sympathie du peuple. »
(7) L'édition du 5 octobre 1965 de Harijan Rakjat désayouait le mouvement du 30 septembre.
(8) « Le fait que le Parti communiste d'Indonésie, ait publié dès le 5 octobre une déclaration officielle par laquelle il se dissociait des orgaanisateurs de la conspiration qui a échoué, la caractérisant comme une «affaire intérieure à l'armée » reste complètement ignoré. Même si nous supposons que des membres isolés des organisations de gauche se soient laissés aller à la provocation et ont eu à faire quelque chose avec les événements du 30 septembre, ceci ne peut en aucune manière justifier la répression contre le Parti communiste d'Indonésie » (Pravda, 26 octobre 1965).
elle se borna à reproduire de courts articles des agences de presse bourgeoise, sur les événements d'’Indonésie, avec des «regrets» quant aux «mesures anticommu-nistesy. Et à la Conférence Tricontinentale de la Havane, la délégation soviétique eut une aftitude infâme et essaya par tous les moyens d'empêcher une condamnation publique de la terreur contre-révolutionnaire régnant contre les communistes indonésiens, attitude qui lui valut l'éloge public des contre-révolutionnaires de Djakarta. (9)
Quant aux dirigeants de Pékin, pour les mêmes raisons de manœuvre et d’arrange-ments diplomatiques — le soutien apporté à Sukarno lorsqu'il est sorti de l'O.NU. et le raccommodage avec le projet d’opposer «les nouvelles forces montantes» aux «vieilles forces établies» — ïls ont soutenu pareillement, totalement et sans critique le régime indonésien. Juste après le coup d'Etat militaire des 1 et 2 octobre 1965, ils organisèrent à Djakarta la conférence mondiale contre les bases étrangères, et assistèrent sans protester à l'arrestation de leurs camarades indonésiens à l’intérieur même de la salle de conférence ! Il est vrai qu’ils commencèrent à dénoncer les actes contre-révolutionnaires beaucoup plus tôt que les journaux du Kremlin. Mais même alors, ils s’abstinrent prudemment de toute critique ouverte et tranchante à l'égard de Sukarno, essayant de présenter les choses comme si Sukarno s'était opposé systématiquement à la répression du P.K.I., alors qu'en réalité il avait couvert une grande partie de cette répression, dans la seule tentative de maintenir sa propre position bonapartiste.
Aujourd’hui, des «amis de Pékin» déclarent que les dirigeants du Parti communiste chinois avaient critiqué la politique d’Aïdit, mais qu'ils n'avaient pas voulu critiquer publiquement le parti, étant donné qu'ils étaient pour les discussions internes avec tous les partis communistes qui s’abstenaient d'attaquer publiquement le P.C. chinois et ses amis. Ceci n’est pas une excuse valable pour garder le silence sur un problème d’une importance capitale pour le mouvement communiste international, c’est seulement une preuve supplémentaire d'une attitude fondamentalement opportuniste à l'égard de la question indonésienne.
4. — Les événements des dernières semaines : l'élimination du général Nasution du gouvernement, la déclaration de Sukarno que «la révolution est repartie dans son «cours gauche», la collusion publique de Sukarno avec les forces d’extrême-droite des organisations islamiques étudiantes (tolérées plus ou moins passivement par l’armée) — furent la source de nouvelles illusions dans les cercles officiels du Parti communiste où il était dit que la situation d’avant le 1er octobre 1965 pourrait être restaurée d’une certaine manière. Sukarno, une figure typiquement bonapartiste, représentant les forces bourgeoises «nationales » et «bureaucratiques » en Indonésie, se maintenait grâce à l'équilibre entre la «gauche », surtout représentée par le P.K.I. et ses organisations de masse prolétariennes et paysannes, et la «droite», surtout représentée par l’armée et les organisations religieuses musulmanes, porte-parole de la bourgeoisie compradore et des propriétaires terriens semi-féodaux. Le coup d'Etat militaire du 1 et 2 octobre a porté un coup écrasant à la gauche, dont les forces sont maintenant dispersées et sans direction (bien que loin d’être complètement détruites), et par là a fondamentalement bouleversé l’équilibre sur lequel Sukarno asseyait sa position dirigeante. Naturellement, il a essayé dès lors de défendre cette position en cherchant voies et moyens pour réduire quelque peu la force du haut commandement de l’armée et pour diviser les chefs militaires. Ces chefs préférèrent ne pas prendre en main immédiatement le gouvernement du pays, après les 1e et 2 octobre, d’abord parce qu'ils n'étaient pas encore certains de l'importance du soutien qu’ils pouvaient obtenir dans les campagnes, où Sukarno restait très populaire, et ensuite parce qu’ils ne voulaient pas prendre de responsabilité dans la mauvaise gestion de l'économie, dans j’échec complet de la pseudo «roupie lourde» et dans l'inflation galopante, fléau du pays. Aussi laissèrent-ils Sukarno encore six mois au pouvoir, bien qu’il ne maintint que l’ombre de son ancien pouvoir. Quand il essaya désespé-
(9) L'agence de presse indonésienne Antara publiait le 14 février 1966 un communiqué de presse de Djakarta, reproduisant trois résolutions adoptées par le Parlement indonésien lors d'une session du 11 février. L’une d'elles concerne la Conférence ‘Tricontinentale. Après avoir dénoncé l'attitude de la « Commission préparatoire » qui avait refusé l'accès de la Conférence à la délégation du gouvernement officiel indonésien, cette résolution déclare à son cinquième point : « reconnaître pleinement les efforts des délégations du Népal, de Mongolie, d'Union soviétique et d'autres pays à la Conférence de Solidarité des peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, qui ont neutralisé avec succès (!) les efforts des contre-révolutionnaires (!) du soi-disant mouvement du 30 septembre et de leur protecteurs et dirigeants, en vue d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Indonésie et de faire adopter aux autres délégations une attitude hostile à l'encontre du peuple et du gouvrnement d’Indonésie. »
rément de rétablir l'équilibre en éliminant le général Nasution du cabinet, ils permirent des démonstrations de masse des étudiants (paradoxalement, l'association d'extrême-droite des étudiants islamiques pouvait maintenant apparaître dans le front de la lutte contre l'inflation et la corruption, à cause de l'extrême faiblesse des forces de gauche dirigées par le P.K.I.). En jonction avec la pression du haut commandement de l’armée ces démonstrations ont contraint Sukarno à abandonner la direction du gouvernement à «l’homme fort» de l’armée, le général Suharto.
5. — Il est cependant tout à fait improbable que les contre-révolutionnaires actuellement au pouvoir à Djakarta, stabiliseront la situation pour n'importe quelle durée. L'économie du pays est démantelée, et l'impérialisme américain, s'il est capable de soutenir le nouveau régime avec de gros crédits, est incapable de le faire sur une échelle susceptible de créer une poussée économique réelle. Les chefs de l’armée eux-mêmes, n’abandonneront pas leur verbiage nationaliste et anti-impérialiste, qui recouvre des conflits réels d'intérêts avec l'impérialisme britannique, la bourgeoisie compradore dirigeante et les propriétaires terriens semi-féodaux de Malaisie. Pour cette raison, une large part du budget continuera à être gaspillée pour le maintien d'installations militaires extrêmement puissantes et pour des expériences coûteuses comme la tentative de réaliser une bombe nucléaire indonésienne. Les masses, bien que sans direction et profondément secouées, n'ont pas perdu tout potentiel de lutte, surtout dans les campagnes. Pousser les milliers de colons à évacuer les plantations «nationaliséesy» ou les propriétés des impérialistes, administrées par des officiers de l’armée corrompus, forcer des milliers de travailleurs des plantations et du pétrole à revenir à des conditions de travail «normales» comme à l’époque coloniale s'avèrera impossible. Et sans un tel changement vers la «normale », l’économie indonésienne ne sera pas capable de croître dans des cadres néo-coloniaux. L’incapacité des chefs militaires à parvenir à une certaine stabilisa. tion sociale et économique minera politiquement les bases de la dictature contre-révolutionnaire. Ceci pourrait même arriver très vite, si les militaires se montrent incapables de maîtriser le problème de l'inflation.
La défaite dont a souffert le P.K.I. est d’une telle ampleur qu'aucun changement rapide de la situation ne peut être prévu. Il faudra plusieurs années pour retrouver les excellentes possibilités révolutionnaires de 1964-1965 perdues à cause de la politique opportuniste de la direction du P.K.I. Les survivants parmi les dirigeants et les cadres du parti — surtout les mieux éduqués, qui ont été trempés par les expériences terribles au travers desquelles ïls sont passés les six derniers mois — auront cependant pris le chemin de la guérilla, ne serait-ce que pour leur défense personnelle. S'ils réussissent à se regrouper et à retrouver une audience de masse dans certaines régions des campagnes, en faisant appel aux paysans pour prendre immédiatement la terre des propriétaires terriens, des plantations et de l’administration de l’armée, ils pourraient progressivement profiter de l'incapacité de la réaction indonésienne à résoudre les difficultés fondamentales de l’économie du pays et des divisions inévitables que cela provoquera dans les rangs de l’armée. La liaison de cette base paysanne avec les travailleurs deviendra possible lorsque les masses urbaines, sous la pression de la nécessité économique, auront dépassé les effets nocifs de la défaite et seront à nouveau reparties sur la voie de l’action. Un tel retour expliquant une nouvelle influence organisée parmi les ouvriers est encore possible, — à la condition que les leçons principales de la défaite terrible soient analysées et assimilées.
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6. — Les leçons principales à tirer de cette terrible défaite, et sur lesquelles les marxistes révolutionnaires indonésiens doivent constamment insister, tout en participant énergiquement à toutes tentatives d'éléments révolutionnaires du P.KI. de commencer la résistance armée contre la dictature militaire sont les suivants :
a) S'il est nécessaire et correct de soutenir tous les mouvements de masse anti-impérialistes. et même de donner un soutien critique à toute mesure anti-impérialiste prise par des représentants de la bourgeoisie coloniale comme Sukarno, il est absolument essentiel pour la victoire de la révolution coloniale de maintenir une indépendance politique et organisationnelle stricte des organisations prolétartennes vis-à-vis de la bourgeoisie «nationale», d’imprégner les masses d'un esprit de de-fiance à l'égard de cette bourgeoisie et d’un esprit de confiance en soi, pour les pousser vers la constitution d'organes de pouvoir indépendants (Comités, milices ouvrières et paysannes, etc...) en tant que mesures nécessaires pour que triomphe la révolution. Les événements indonésiens ont prouvé une nouvelle fois que la théorie des forces «progressistes» de la «bourgeoisie nationale» capable de mener un combat «conséquent» contre l'impérialisme en tant qu'incarnation de tout le QUATRIEME INTERNATIONALE ?i pays» ne pourra que conduire à la défaite, de même que la théorie de l'Etat de «démocratie nationale » et du «bloc des classes révolutionnaires ».
b) S'il est nécessaire et correct de placer pendant les premières phases de la révolution dans les pays arriérés l'accent principal sur les problèmes de l’indépendance nationale, de l'unification du pays, de la solution de la question agraire (c’est-à-dire sur les tâches historiques de la révolution démocratique bourgeoise qui sont les tâches les plus brûülantes aux yeux de 80 à 90 % de la population), il est indispensable de comprendre que la solution de ces tâches n’est possible que lorsque la classe ouvrière, alliée à la paysannerie pauvre, a conquis la direction de la révolution, instaure la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre et pousse la révolution dans sa phase socialiste. Les événements indonésiens confir-ment une fois de plus que la théorie de la «révolution par étapes» — dont la première étape pourrait être victorieuse dans le cadre d’un «front national» dirigé par la «bourgeoisie nationale» — ne conduit qu’à la défaite. La défaite sous les dirigeants bourgeois «nationaux » ou la victoire par la conquête du pouvoir et l’instauration d’un Etat ouvrier, tel est le dilemme pour toutes les révolution coloniales.
c) S'il est nécessaire de conquérir une base de masse aussi large que possible dans les campagnes, un parti révolutionnaire capable d'appliquer cette politique doit s’appuyer sur des cadres prolétariens endurcis, æyant une forte éducation marxiste et une pratique révolutionnaire, sans illusions sur «le passage pacifique» au socialisme ou sur les «états de démocratie nationale», s'appuyant surtout sur la mobilisation des masses et la lutte des masses et non sur l'intrigue et l'infiltration pour la réalisation de ses buts historiques.
C’est seulement par l’assimilation complète de ces leçons que les communistes et les révolutionnaires indonésiens seront capables de surmonter les conséquences de la défaite actuelle et de venger les victimes de la terreur contre-révolutionnaire en organisant et en dirigeant le combat pour le pouvoir des ouvriers et des paysans pauvres en Indonésie ! 20 Mars 1966.