Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

De la réunification au Xe Congrès 1963-1979 › La réunification : le VIIe Congrès mondial et après (1963-1965)

Déclaration du Secrétariat unifié sur le coup d'État réactionnaire au Brésil

5 avril 1964 · Secrétariat unifié · La réunification : le VIIe Congrès mondial et après (1963-1965) · 2 628 mots

Brésil États-Unis Cuba Amérique latine

In English: Documents: Counterrevolutionary Coup d'Etat in Brazil — texte anglais publié à l’époque.

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Le coup d'Etat qui a détruit le ler avril le régime du Président Joao Goulart a été réalisé par la caste militaire réactionnaire du Brésil en collusion avec des figures politiques représentant les propriétaires fonciers féodaux, la grande bourgeoisie et les agents indigènes ou les associés de l'impérialisme américain. C’est une partie d'un effort désespéré pour arrêter par la force un peu plus longtemps la révolution qu'une décadence économique profonde et un intense mécontentement social ont mise à l'ordre du jour au Brésil. Le caractère réactionnaire du cou

Le

ER \ "1 PEN d'Etat ast suffisamment prouvé par le soulagement et la joie avec lesquels il fut salué à New York et à Washington, et par la vaste chasse aux sorcières commencée à la suite du renversement du gouvernement Goulart, sous le mot d'ordre proclams“ par Adhémar de Barros, gouverneur réactionnaire de Sao Paulo : « Nous irons à la chasse des communistes. »

Goulart représentait le secteur le plus « éclairé » de la bourgeoisie nationale et de la petite bourgeoisie. Ce secteur reconnait que l’ordre économique et social désuet du Brésil ne peut être maintenu longtemps contre la marée de l’histoire et que la meilleure solution du point de vue des intéréts de la classe capitaliste brésilienne est de faire des concessions à la masse des ouvriers et paysans qui veulent moderniser leur pays et qui sont devenus de plus en plus conscients que les révolutions russe, chinoise et cubaine sont les modèles de voies réalistes pour

. atteindre ce but.

Mais la bourgeoisie nationale du Brésil est paralysée par ses liens avec les propriétaires terriens à mentalité féodale et les secteurs vénaux directement unis au capitalisme américain. Elle est incapable de prendre l'initiative révolutionnaire nécessaire pour briser l'emprise des propriétaires terriens et repousser les impérialistes étrangers. Aussi le programme de Goulart se réduit largement à de la démagogie.

Et quand il entreprit quelques mesures concrètes, elles n’allèrent pas au-delà de la prise des sept raffineries de pétrole qui sont encore propriétés privées, de l'expio-priation de terres non cultivées sur une bande étroite de chaque côté des chemins de fer, des routes nationales et des voies d’eau, et de la promesse d’un contrôle des loyers dans les villes.

Ce n'étaient que de petites concessions face à la pression montante des masses. En fait, les paysans avaient commencé dans les derniers mois à s'emparer de terres dans le nord-est, les chômeurs s'étaient révoltés à Brasilia, et il existait aussi la pression constante des ouvriers pour des augmentations de salaires afin de suivre ies prix qui s'étaient élevés de plus de 80 % au cours de la dernière année, Les mesures de Goulart étaient ridiculement loin de correspondre aux prescriptions conseillées dans le programme de « l'Alliance pour le progrès » aux oligarchies d'Amérique latins comme des réformes minima à entreprendre elles:mêmes dans l'espoir de ne pas être englouties par des révolutions du type cubain.

Mais dans le contexte de la situation de crise économique, sociale et politique du Brésil, même ce faible tournant à gauche annoncé le 17 février et suivi par nn gigantesque meeting tenu à Rio de Janeiro le 13 mars, a suffi à servir de catalyseur. les masses tendaient à prendre les concessions de Goulart destinées à assurer et maintenir sa direction de ces masses, comme le signal d’une ère nouvelle. L'action des masses, une fois commencée, aurait eu tendance par sa propre logique à passer par dessus la tête de Goulart. Ceci fut clairement indiqué par le début de fraternisation entre la base des marins et des fusiliers, et les syndicalistes à Rio de Janeiro, dans la soi-disant « mutinerie » des 25 et 26 mars.

Les réactionnaires brésiliens avaient nettement conscience de ces implications. Les gestes de Goulart en direction d’une réforme agraire provoquèrent la menace du gouverneur Adhemar de Barros d’employex sa police d'état à stopper toute prise de terre par les autorités fédérales. Dans tout le Brésil les gros propriétaires terriens menacèrent de tirer sur les paysans qui pourraient aller de l'avant et Semparer eux-mêmes de Ja terre. Dans les forces armées les éléments consciemment fascistes commencèrent une agitation fébrile. Environ 700 officiers supérieurs de la marine, y compris quinze amiraux, se réunirent au Club Naval, le drapeau en berne, pour protester contre l'amnistie donnée aux « mutins de Pâques ». Parmi eux se trouvaient Carlos Pena Broto, président de la « Ligue anti-communiste » et l'amiral Silvio Heck, l'un des ministres du cabinet Quadros qui s’opposa à ce que le vice-président Goulart devienne président quand Quadros démissionna en 1961. "

ALLIANCE DES REACTIONNAIRES BRESILIENS ET DE WASHINGTON

À la suite d’un signal venu de Washington, les comploteurs passèrent à l’action. Le 31 mars, le gouverneur Magalhaes Pinto, du Minas Gerais, se rebella contre le gouvernement fédéral. Dans la capitale de cet état, Belo Horizonte, un porte-parole de l'armée déclara: « Le président Joao Goulart ne gouverne désormais plus. S'il envoie ici un généra] pour intervenir, ce général sera arrêté à l'aéroport ». Ceci fut suivi d’arrestations massives de dirigeants syndicaux et de saisies de journaux, et de stations de radio et de télévision. Dix autres gouverneurs parmi les vingt-deux états dx Brésil rejoignirent la contre-révolution. Des chefs de l'armée qui paraissaient loyaux capitulèrent ou furent arrêtés. Le gouverneur socialiste de Pernambouc, Miguel Arraes, fut arrêté ainsi que d’autres fonctionnaires élus dans tout le pays.

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No We INTERNATIONALE

Les dirigeants ouvriers avaient menacé de lancer une grève générale à l'échelle nationale si le complot était effectivement réalisé. Cette menace s'avèra vaine car rien n'avait été préparé pour une telle éventualité. Aussi la plupart des dirigeants cuvriers se trouvèrent derrière les barreaux. Le complot réussit si rapidement et si facilement que même ses auteurs en furent surpris.

Il faut souligner qu’une démarche essentielle, qui fut peut-être décisive pour le complot, fut faite le 17 mars à Washington quand Thomas C. Mann, secrétaire d'Etat adjoint pour les affaires inter-américaines et principal conseiller du président Johnson pour la politique en Amérique latine, fit un discours devant une assemblée de « fonctionnaires américains de haut rang servant en Amérique latine. » Le texte de ce discours n’a pas été rendu public, mais sa substance se trouva rapportée dans le New Tork Times du 20 mars. C'était l'annonce d’un important changement de politique. Dans la nouvelle politique, « ies Etats-Unis ne chercheraient désormais plus à punir les juntes militaires qui renverseraient des régimes démocratiques. »

Mann aurait conclu que « les Etats-Unis devraient cesser de chercher à faire des différences entre dictateurs et régimes démocratiques dans la politique extérieure ». Pour souligner ce point, Mann « dit qu’il avait des difficultés à différencier politiquement les présidents Adolpho Lopez Mateos du Mexique, Victor Paz Estensoro de Bolivie et Alfred Stroessner du Paraguay. »

Cette « nouvelle politique » aurait pour objectifs « le soutien de la croissance économique dans cette région, la protection de 9 milliards de deilars qui y sont investis, la non intervention dans les affaires politiques intérieures des républiques et l'opposition au communisme. »

Ceci ne constitue pas un changement fondamental de la politique qui a toujours . consisté à protéger les investissements des banquiers ct monopolistes américains et à soutenir des régimes réactionnaires. Ceci signifie simplement que le Départe-roent d'Etat ne serait plus longtemps lié par les subtilités diplomatiques de « l'Alliance pour le progrès » qui exigeaient que la chute d'un régime « démocratique » sous les coups de la caste militaire soit regrettée et que l'on observe une décente période d'intérim avant de reconnaître les vainqueurs d'un coup d'Etat, même s'ils avaient reçu l'aide de la Central Intelligence Agency (C.LA.).

D'une facon plus générale, le discours signifiait que l'impérialisme américain écartait la variante qui aurait cherché à sauver le capitalisme par des concessions considérables du type de celles qui furent établies par Lazaro Cardenas au Mexique et Juan Peron en Argentine. En plus de ses préjugés relativement à des concessions, Wall Street est mortellement effrayé que tout pas dans cette direction ne fasse aü'ouvrir la porte à une révolution de type cubain. Le cours « éclairé » de Goulart était inacceptable, A leur façon, les dirigeants de l'hémisphère occidental rendent hommage à la révolution permanente de Trotsky.

Au sein des événements du Brésil, le discours prononcé par Mann le 17 maïs constituait une approbation du complot machiné par les généraux, les amiraux et les gouverneurs réactionnaires. Tout, cela fut surabondamment prouvé quand lé président Johnson adressa le 2 avril, le jour même où Goulart se rendait en exil, un télégramme offrant ses « vœux les plus chaleureux » à Ranieri Mazzilli, le valet désigné pour la présidence par les comploteurs, et quand le secrétaire d'Etat Dean Rusk affirma le 3 avril que les Etats-Unis « œuvreraient très étroitement » avec le régime qui avait renversé le gouvernement constitutionnellement établi de Goulart. \

Les raisons de l'intérêt manifesté par Johnson dans le succès des comploteurs du Brésil vont de soi. Dans sa campagne pour la présidence en novembre prochain, il compte utiliser le coup d'Etat contre-révolutionnaire au Brésil comme un grand u'iomphe d'une nouvelle politique « anti-communiste » en Amérique latine qu'il aurait personnellement inaugurée avec Thomas C. Mann et qui, en contraste avec Ja Chine et Cuba, « aurait sauvé le Brésil du communisme ». En outre, il espère mobiliser le Brésil pour prendre de nouvelles mesures dirigées contre la révolution cubaine. Dans sa conférence de presse du 3 avril, Rusk donna à entendre que le Brésil pourrait maintenant se joindre au Département d'Etat en vue d'exercer davantage de pression sur le gouvernement de Castro.

Par dessus le marché, l'impérialisme américain espère de toute évidence que le tournant opéré au Brésil, le pays le plus grand et le plus peuplé de l'Amérique latine, non seulement empêchera cette puissance de glisser dans la révolution mais : établira un nouveau modèle pour tout l'hémisphère, encourageant peut-être même la caste militaire du Chili à s'engager dans de semblables opérations dans son pays avant les élections du 4 septembre qui présagent une victoire pour la gauche.

RECULER POUR MIEUX SAUTER

Toutefois, lé coup d'Etat du Brésil ne s’avèrera pas durable, Il ne peut que retarder la révolution et en accroître le caractère explosif. Le nouveau régime suivra évidemment le modèle classique de ses nombreux prédécesseurs. Il ‘cherchera à stabiliser la situation par des mesures répressives. Déjà des centaines de militants syndicaux ont été arrêtés eb l'épuration s'étend à des milieux estimés à peine libéraux. Ces mesures n'ont pas seulement pour but de décapiter l'opposition où l'opposition potentielle, mais de préparer le terrain pour des mesures d’ « austérité » destinées à trouver une solution temporaire à la faillite proche du Brésil aux dépens des conditions de vie des masses.

Mais de telles mesures ne pourront résoudre les problèmes économiques de l'ampleur de ceux qui sont posés au Brésil. IS découlent essentiellement des rapports entre le Brésil et les cent'es impérialistes et impliquent le « fossé qui s'élargit » notoirement entre les niveaux des secteurs impérialistes et ceux des secteurs coloniaux du monde capitaliste international. L'économie outrageusement déséquilibrée du Brésil, sa structure agraire vétuste, ses investissements incorrects, l'inflation galopante et le chômage cancéreux y trouvent leur virulence particulière. De tels maux profondément enracinés ne peuvent être corrigés par la voie capitaliste dans le monde d'aujourd'hui ; cette voie est bloquée par les besoins de l'impérialisme et les craintes des capitalistes indigènes à prendre des mesures vigoureuses contre les vestiges féodaux. La seule issue se trouve dans une rapide expansion de la productivité au moyen d’une économie planifiée qui serait reliée aux économies planifiées des Etats ouvriers. Cette vérité élémentaire s’est infiltrée dans la conscience des masses à travers tout le monde colonial.

L'illusion lamentable que le Brésil peut étre stabilisé en instaurant des mesures d' qaustérité » se heurte à une autre difficulté. Le standard de vie au Brésil se trouve déjà au plus bas. Dans certaines régions du pays, notamment au nord-est, le niveau est aussi bas que celui de l'Inde et, depuis plusieurs années, des tensions explosives s'accumuient notamment dans la paysannerie, Un effort pour réduire encore plus la consommation de choses aussi élémentaires que Ja nourriture, le logement et l'habitation, en face de richesses fastueuses et de privilèges spéciaux aveuglants, peut rapidement s'avérer tout à fait insupportable. Augmenter davantage la terreur, c’est-à-dire tenter de donner une solution de type nazi, se montrerait tout à fait difficile au Brésil, bien que certains éléments soient visiblement prêts à s'engager sur cette voie. Même s'ils réussissaient, l'issue finale serait identique à celle à laquelle ont abouti Batista à Cuba et Tchang Kai GChek en Chine, mais dans des délais beaucoup plus courts en raison des conditions mondiales présentes. Le Brésil n'a comme perspective qu’une grande instabilité.

Les principaux dirigeants de la classe ouvrière brésilienne se sont avérés malheureusement ne pas être à la hauteur des nécessités de la situation, Alors que le complot contre-révolutionnaire se développait presque ouvertement ils paraissaient incapables de saisir ce qui se passait réellement. Ils furent trahis par cette politique fatale de confiance dans les secteurs soi-disant « progressifs » de ia bourgeoisie nationale et de soutien de ceux-ci, au lieu de compter sur leurs propres capacités et la puissance des masses et d'établfr hardiment une ligne d'action politique indépendante, En faisant confiance à Goulart, ils ont rendu les choses plus faciles pour Carlos Lacerda, le sinistre gouverneur réactionnaire du Guanabara, ex-membre du Parti communiste, l'âme damnée du complot qui a renversé le gouvernement fédéral. Tout comme dans d’autres pays, les ouvriers brésiliens ont à payer un prix amer pour les décennies de politique stalinienne de « coexistence pacifique » avec les classes capitalistes du Brésil et des Etats-Unis.

Le Parti communiste à présent a des effectifs et une influence bien réduits et il est divisé en deux secteurs, l’un pro-Khrouchtchev, l’autre pro-Pékin. Cette dernière aile du Parti communiste ainsi que d'autres courants de pensée socialiste offrent quelque espoir d'aider à fournir le noyau pour la construction de la direction marxisté-léniniste et du parti de masse socialiste révolutionnaire nécessaires, mais à la condition qu'ils évitent de répéter les vieilles fautes staliniennes sous des étiquettes nouvelles, dans certains cas pas si nouvelles que cela. Le plus grand espoir serait que ces militants continuent à étudier avec soin l'exemple de la révolution cubaine, avant tout le fait que la direction du 26 juillet ait reconnu, après la prise du pouvoir, l'importance de construire un parti révolutionnaire socialiste, Dans un pays aux rapports de classe aussi développés aussi durs et aussi complexes que ceux du Brésil, c’est une question absolument cruciale comme les événements récents viennent de le prouver une fois de plus.

Bien que le dernier mot n'ait pas encore été dit par les ouvriers et les

TIONALE chômeurs habitant les misérables « favelas » grouillantes des principales villes du Brésil, la carence de leur direction présente face aux occasions exceptionnelles et au danger aigu de la contre-révolution peut provoquer maintenant un déplacement temporaire de l'axe politique vers les campagnes. Le besoin principal du Brésil est une réforme agraire radicale. Les paysans se sont organisés pour cela, principalement sous la direction de Francisco Juliao, et leurs espoirs furent sans aucun doute stimulés par les mesures prmjetées en février et mars par Goulart. Ils peuvent être amenés à prendre les choses dans leurs propres mains. Ceci pourrait marquer le commencement d'une lutte de classe de caractère féroce — étant donné la résistance aveugle des propriétaires terriens à n'importe quelle concession — lutte qui éventuellement aboutirait dans les villes.

Aussi, bien que la minorité contre-révolutionnaire semble s'être assurée une emprise solide sur le pouvoir gouvernemental au Brésil, son acte de désespoir pourrait bien n'être que le prélude au grand bouleversement social qu'aucune force au monde ne pourra longtemps réprimer.

5 avril 1964.

Source : Quatrième Internationale, n°22, juillet 1964 · scan (Radar, 16-014-00102).

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