Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La situation en Allemagne et les tâches des communistes internationalistes allemands

avril 1948 · Le IIe Congrès mondial (2-21 avril 1948) · 4 405 mots

1. Le processus de concentration du capital qui a poussé l'Allemagne hitlérienne à la

conquête et à la Gleichschaltzing de l'Europe n'a nullement été interrompu par la

défaite et l'élimination de l'impérialisme allemand. L'Allemagne est elle-même

devenue la victime de ce processus. L'Allemagne d'aujourd'hui montre aux autres

pays d'Europe l'image de leur propre avenir, si les peuples s'avéraient incapables de

résoudre les problèmes sociaux et nationaux de cette époque dans une fédération

indépendante d'États socialistes.

2. Les puissances sorties vainqueurs de la Seconde Guerre impérialiste ont atteint leurs

buts de guerre principaux par l'effondrement politique et militaire de l'Allemagne ainsi

que par l'occupation et la division du pays. La concurrence allemande est pour toute

une période éliminée du marché mondial : la bourgeoisie cesse d’être une puissance

politique menaçante et le prolétariat allemand une menace révolutionnaire

immédiate. La préoccupation principale des vainqueurs quant à l’Allemagne consiste

aujourd’hui dans son incorporation dans les différentes sphères d’influence qui

oppose à présent les alliés de la veille. Les divergences d’intérêts des alliés, mal

dissimulées au cours des hostilités, apparaissent maintenant d’autant plus clairement

que ces alliés ont à faire face à de très graves crises intérieures en conséquence de la

guerre. Par suite des contradictions de plus en plus prononcées entre l’impérialisme

américain et la bureaucratie soviétique, ceux-ci sont incapables d’arriver à un

programme de paix commun concernant l’Allemagne. Jusqu’à présent chaque

proposition de paix faites par l’un d’eux empiète sur la sphère d’influence de l’autre,

tandis que chacun prétend que ces propositions sont susceptibles de satisfaire tout le

monde. Mais quelles que soient les différences entre ces programmes de paix, ils se

ressemblent tous par un point : ils veulent perpétuer l’élimination de l’Allemagne en

tant que facteur économique et politique indépendant.

3. la politique de l’impérialisme américain envers l’Allemagne a passé par plusieurs

étapes contradictoires. Alors qu’il s’était efforcé à partir de 1944 de détruire

complétement l’industrie allemande et transformer l’Allemagne en un pays agricole

(bombardement massifs, Plan Morgenthau), l’impérialisme américain a été obligé

plus tard d’élaborer un plan de reconstruction, quoique limité, du potentiel

économique de l’Allemagne occidental. Cette obligation résultait de son effort général

de reconstruction de l’économie de l’Europe occidental sous son propre contrôle. En

même temps, l’impérialisme américain s’efforce d’utiliser la puissance industrielle de

l’Allemagne occidentale pour ramener les pays de l’Europe orientale dans sa sphère

d’influence.

L’Allemagne est également considérée par l’impérialisme américain comme une base

d’opération contre-révolutionnaire pour réprimer d’éventuelle révoltes des masses

européennes contre ses plans de domination mondiale. Enfin dans l’avenir immédiat,

cette politique américaine vise en premier lieu à la réalisation d’une base industrielle

et militaire pour la guerre contre l’union soviétique. La contradiction inhérente à

cette politique impérialiste consiste en ce que Wall Street désire en même temps

utiliser l’industrie allemande pour ses buts politique et le marché allemand pour ses

propres marchandises tout en visant à maintenir la production allemande à un bas

niveau pour l’éliminer comme concurrent sur le marché mondial. 4. L'impérialisme britannique est intéressé à la restauration d'une économique

« normale » en Allemagne, dans la mesure où le marché allemand devient de plus en

plus un facteur décisif pour le succès de sa campagne d'exportation. Mais sa propre

économie saignée à blanc par la guerre et la désintégration virtuelle de son empire ne

lui permettent pas d'abandonner une politique agressive de réparations alors qu'il ne

peut même pas couvrir les frais d'occupation de sa propre zone. Comme dans

l'ensemble de la politique mondiale, la Grande-Bretagne est réduite à la position de

satellite du capitalisme américain en Allemagne également.

5. Bien que l'impérialisme français apparaisse officiellement sur la liste des vainqueurs

et soit autorisé à occuper une place modeste chez les quatre Grands, il est sorti de la

Seconde Guerre mondiale comme le plus faible des impérialismes. Dans ces

conditions, il est obligé de recourir à une politique impitoyable de pillage dans sa

zone d'occupation. Le démontage d'importantes usines, le déboisement de vastes

régions de la Forêt noire et la séparation de la Sarre de l'Allemagne sont les

premières étapes des extorsions brutales de réparations à l'Allemagne. Comme étape

suivante, l'impérialisme français revendique l'internationalisation de la Ruhr pour

satisfaire la faim insatiable de charbon de son industrie. Mais là, les intérêts de

l'impérialisme français* se heurtent à ceux des autres puissances d'occupation. Trop

faible pour soutenir par une pression suffisante sa brutale politique d'agression,

l'impérialisme français est forcé, principalement sous la pression de l'impérialisme

américain, de coordonner sa politique d'occupation à celle des autres puissances

occupantes et de leur subordonner ses propres exigences.

6. En résultat de trois années d'occupation, le niveau industriel de l'Allemagne

occidentale a été considérablement abaissé. La production industrielle est tombée à

30 à 40 % du niveau d'avant-guerre. Son commerce extérieur a pris aujourd'hui une

forme typiquement semi-coloniale, ses exportations se composant pour la plupart de

matières premières. En plus de cette forme d'exploitation impérialiste, les puissances

capitalistes occupantes réalisent des surprofits importants en bénéficiant du coût

actuel de la force de travail allemande, qui est bien en dessous du niveau moyen

européen. Les frais de l'occupation et de la reconstruction qui a été entamée sont

extorqués au prolétariat allemand. Les salaires et le niveau de vie des ouvriers

allemands et des autres couches laborieuses ont été abaissés bien en dessous du

minimum nécessaire à la reproduction de leur force de travail. L'affaiblissement

physique et les maladies chroniques ont continuellement réduit leur rendement

moyen. Enfin, la souveraineté fictive que les vainqueurs « occidentaux » ont

magnanimement accordée à la population allemande permet tout au plus à celle-ci

d'élire les exécuteurs des ordres des puissances d'occupation, exécuteurs d'ailleurs

constamment révocables au gré des appareils militaires. Le pays le plus industrialisé de

l'Europe a été ainsi complètement privé de son indépendance politique et de son statut

économique.

7. Mais les puissances d'occupation « occidentales » ont été obligées de changer leur

orientation dans la question allemande en raison des résultats mêmes de leur politique.

L'épuisement de plus en plus prononcé de la base matérielle de la production et la

paupérisation croissante de la population laborieuse ne peuvent pas être poursuivis

indéfiniment. L'industrie allemande, surtout celle de la Ruhr, reste toujours la clé de la

reconstruction de l'industrie européenne. L'économie de tous les pays voisins de

l'Allemagne a été profondément perturbée par suite de la désagrégation de l'économie

allemande. D'autre part, l'impérialisme américain désire aujourd'hui avant tout réduire la

fermentation sociale en Europe occidentale en y amenant une stabilisation relative de

l'économie. Le vide économique au cœur de l'Europe constitue une des causes principales

de l'instabilité continuelle de l'Europe occidentale. Enfin, le poids spécifique du capital

étranger, surtout du capital américain, s'est considérablement accru en Allemagne depuis

le début de l'occupation. La dissolution des cartels a été utilisée par les magnats étrangers

pour acquérir des actions allemandes sur une vaste échelle. La continuation de la

stagnation économique risquerait par conséquent maintenant de tarir des sources de

profits pour les puissances capitalistes d'occupation elles-mêmes. L'impérialisme

américain, pour cette raison, s'efforce de relever l'industrie allemande dans des limites

déterminées. C'est une des raisons principales pour lesquelles l'Allemagne occidentale a

été incluse dans le Plan Marshall. L'exacerbation des contradictions internationales en

Europe s'exprime aujourd'hui en premier lieu dans une lutte pour gagner le potentiel

industriel allemand et le soutien de la population allemande.

8, Dans l'application de cette politique, les puissances occupantes « occidentales » se sont

heurtées aux résultats désastreux de leurs propres actions passées et aux contradictions

internes de leur propre régime :

a) Parallèlement à l'adoption d'une politique de reconstruction en Allemagne

occidentale, les impérialismes occupants ont maintenu leur politique de réparations ;

les démantèlements se poursuivent simultanément à la reconstruction d'usines,

réalisée de façon spasmodique.

b) Bien que les impérialismes occupants s'efforcent de gagner la bourgeoisie

allemande pour unifier leur front contre l'Union soviétique, ils sont en même

temps forcés de tenir compte, ne fut-ce que d'une façon toute relative, des intérêts

de la bourgeoisie française, violemment opposée à une reconstruction du

potentiel industriel allemand. Ils doivent par conséquent manœuvrer

constamment entre ces deux vieux rivaux, tous deux fortement affaiblis.

c) Le démembrement du pays exclut pratiquement le potentiel économique

oriental de la reconstruction de l'Allemagne occidentale, brisant ainsi l'entière

structure de l'économie allemande et rendant extrêmement difficile toute

réforme monétaire sérieuse, sans laquelle une reconstruction capitaliste, même

limitée, est impossible.

d) Tant que la responsabilité des affaires économiques ne sera pas remise, Kit-ce

partiellement, entre les mains de la classe capitaliste allemande, celle-ci ne peut pas

recréer des conditions de production rentables. Pareille rentabilité n'est pourtant

pas possible à la longue sans la restauration des marchés étrangers allemands que

les puissances d'occupation impérialistes ont conquis et qu'ils ne sont nullement

prêts à abandonner.

e) La menace d'une nouvelle guerre freine considérablement de nouveaux

investissements sur une grande échelle, autant de la part du capital allemand que

de la part du capital étranger.

f) Les destructions, les démantèlements et la surexploitation des ressources

matérielles et de la main-d’œuvre ont créé une situation dans laquelle de très forts

subsides permanents sont nécessaires pour permettre une reconstruction

effective, même limitée. Les puissances impérialistes occupantes n'ont été prêtes,

jusqu'à maintenant, qu'à accorder de maigres aumônes qui, tout en évitant un

effondrement total, ne suffisent nullement à assurer une reconstruction véritable.

Il s'ensuit que la reconstruction économique de l'Allemagne occidentale restera

dans des limites très étroites et ne surmontera que très lentement l'état actuel de

désagrégation sociale,

9. La politique d'occupation de la bureaucratie soviétique est déterminée par ses énormes

besoins en outillage industriel pour son propre pays ; par son désir de gagner un

« glacis » protecteur dans l'éventualité d'un nouveau conflit armé ; par sa volonté

d'accorder à ses satellites des compensations et d'autres avantages matériels. Elle

s'exprime donc de la manière suivante :

a) Extorsion la plus grande possible de marchandises de sa zone d'occupation et ce

sous des formes différentes : démantèlement d'usines et de voies ferrées

(particulièrement au début) ; création de « sociétés soviétiques par actions »

quand les démantèlements s'avérèrent trop peu rentables ; réparations prises

sur la production courante (allant jusqu'à 90 % de la production dans certains

secteurs industriels déterminés).

b) Domination de toutes les positions-clés de l’État et de l'économie par des

staliniens allemands. Pour y parvenir, l'URSS a dû détruire définitivement la

classe des Junkers et affaiblir la bourgeoisie par les nationalisations de certains

secteurs (Volk-seigene Betriebe).

c) Proposition de rétablissement de l'unité allemande et propagande en sa faveur,

ceci devant, dans l'esprit du Kremlin, lui permettre d'étendre son contrôle

économique et politique sur l'ensemble de l'Allemagne et, au travers d'un

contrôle éventuel sur l'économie de la Ruhr, permettre son intervention dans

toute l'économie de l'Europe occidentale.

10. Les conditions économiques dans la zone d'occupation russe sont fortement

différentes de celles de l'Allemagne occidentale. L'appauvrissement de cette zone est

beaucoup plus avancé, surtout en résultat de la politique de pillage de la bureaucratie

soviétique. Par contre, ce qui subsiste du potentiel économique est utilisé beaucoup

plus complètement, mais cette exploitation dévore continuellement la substance de

l'économie, aucune livraison sérieuse de machines ou de matières premières ne

venant compenser le flux ininterrompu de réparations qui prend le chemin de la

Russie. Il ne sera probablement guère remédié de façon sérieuse à cet épuisement

des ressources, car la bureaucratie soviétique considère que sa zone d'occupation en

Allemagne uniquement comme un « glacis » et n'a pas les moyens de lui fournir

l'outillage nécessaire à une reconstruction industrielle.

11. La production continue à s'effectuer en Allemagne sur une base capitaliste. Ni la

dissolution de certains trusts ni les nationalisations en Allemagne occidentale ni en

Allemagne orientale, ni la réforme agraire ne modifient le caractère bourgeois du mode

de production. L'anarchie de la production est plus grande que jamais dans les deux

parties du pays et est encore accentuée par certains phénomènes de décomposition du

marché capitaliste (développement du troc). Comme auparavant, la production se fait

exclusivement pour le profit. C'est précisément parce que les conditions actuelles ne

rendent pas la production profitable que la bourgeoisie allemande maintient la

production dans des limites très étroites.

Le seul facteur décisif nouveau, c'est que la classe capitaliste allemande n'est plus,

comme elle l'était sous Hitler, le maître incontesté de l'économie du pays. Les vrais

maîtres de l'Allemagne sont aujourd'hui les puissances d'occupation, en dernière

analyse l'impérialisme américain d'une part et la bureaucratie soviétique de l'autre.

12.

Là conséquence principale de la défaite totale de la bourgeoisie allemande dans la

Seconde Guerre impérialiste a été l'effondrement complet de son appareil d'État

fasciste. La capitulation sans condition n'a été rien d'autre qu'une reconnaissance de la

part de la bourgeoisie allemande du fait que la production capitaliste ne restait possible

que sous la protection des forces d'occupation. Mais, après une brève période pendant

laquelle l'appareil militaire des puissances occupantes a constitué le seul appareil d'État

en Allemagne, ces puissances elles-mêmes ont lentement reconstruit la machine

étatique allemande dans leurs zones respectives. Tandis que la bureaucratie soviétique

confiait de plus en plus toute l'administration politique et militaire de sa zone au SED,

les puissances capitalistes d'occupation se sont orientées vers la constitution d'un

gouvernement « trizonal », au moyen duquel la bourgeoisie allemande pourrait prendre

soin de ses propres affaires. Cette bourgeoisie qui, au début, accepta sans réserve le

démembrement et le pillage du pays et se soumit entièrement aux impérialismes

occidentaux pour arriver à une association plus profitable avec les puissances

impérialistes. Tous ses espoirs continuent à résider essentiellement dans une nouvelle

guerre, dont seule la préparation directe donnerait à la bourgeoisie allemande

l'occasion de jouer, à nouveau, un rôle relativement indépendant.

13.

La survivance de la bourgeoisie allemande en tant que classe et la graduelle

restauration de sa force économique et politique n'ont été possibles que par le fait que,

au moment de l'effondrement du régime nazi, les forces organisées du prolétariat ont fait

défaut. Seules ces forces auraient pu transformer la défaite militaire en un coup mortel

contre le capitalisme et mettre fin au chaos social en libérant les énormes énergies

créatrices des masses allemandes pour la construction d'une société socialiste. Là où ces

forces avaient commencé à se développer sous une forme rudimentaire, elles ont été

impitoyablement écrasées par les puissances occupantes ou brisées indirectement par

leur incorporation dans l'appareil d'État bourgeois. On a empêché le mouvement ouvrier

renaissant de développer sa propre vie politique et organisationnelle jusqu'au moment

où les puissances d'occupation ont été certaines que sa direction remplirait tout rôle de

valet que la dictature militaire exigerait de sa part. Seules les organisations ouvrières qui

acceptèrent de droit et de fait l'occupation et le morcellement du pays, et qui basèrent

leur activité sur la thèse de la « culpabilité collective » du peuple allemand, reçurent

l'autorisation de fonctionner légalement. Même dans ces conditions, elles continuent

à fonctionner sous le contrôle sévère des puissances d'occupation.

Douze années de dictature fasciste, la guerre totale accompagnée de la destruction et

de la défaite totale, l'absence d'une intervention active au moment de la chute du

fascisme ont marqué l'état d'esprit du prolétariat. La détresse sociale de la classe

ouvrière en Allemagne, qui a atteint des proportions jusqu'alors inconnues, pousse

celle-ci à des protestations de formes variées : bas rendement, absentéisme, grèves et

manifestations de masse. Toutes ces manifestations de la lutte de classe subissent

pourtant l'empreinte d'une misère et d'une barbarie désespérées aussi longtemps que

les conditions actuelles dureront.

Le bas niveau actuel de la lutte de classe peut être expliqué par les facteurs suivants :

a) Dans les conditions économiques actuelles, l'ouvrier ne peut reproduire même

partiellement la force de travail dépensée dans le processus de production. Cela

entraîne chez lui des réactions individuelles : absentéisme, marché noir, vol, etc.

b) L'énorme intimidation exercée par l'appareil d'occupation et l'absence

d'encouragement du mouvement ouvrier des autres pays, particulièrement des

pays occupants sous la forme de manifestations concrètes d'internationalisme

prolétarien.

c) Par-dessus tout, le mouvement ouvrier est freiné et brimé par suite du

démembrement de l'Allemagne et du manque d'unité nationale causé par

l'occupation et de l'impossibilité objective d'unifier à l'échelle nationale la lutte de

classe, étant donné les rapports de forces actuels. Toute la vie politique du pays est

dominée par les puissances occupantes.

14. Les directions des organisations politiques et syndicales traditionnelles de la classe

ouvrière allemande sont intimement liées aux intérêts des oppresseurs des masses

laborieuses. Leur passé politique montre que ces directions ne sont ni désireuses ni

capables de diriger la lutte du prolétariat vers le socialisme. Les noyaux dirigeants des

partis staliniens en Allemagne (SED à l'Est, KPD à l'Ouest) ne sont rien d'autre que des

instruments de la bureaucratie soviétique :

a) Le SED fut entièrement construit par les autorités militaires soviétiques en 1945,

avec l'aide de staliniens allemands revenant de l'émigration. Les anciens

communistes restés dans le pays et ayant conservé une conception internationa-

liste devinrent passifs ou s'adaptèrent aux staliniens revenus de l'émigration. Dans

l'exercice du pouvoir, le SED s'est avéré être un agent complet du haut-

commandement russe dont il exécute les ordres. La colonne vertébrale du parti est

formée d'un grand nombre d'éléments dépendant de l'appareil politique et

économique des administrations. Ces éléments constituent sa principale base

sociale. Le SED rencontre une hostilité de la bourgeoisie et du prolétariat

quoique de nature différente — dans la zone d'occupation soviétique.

b) Le PC allemand a pour base une couche plus limitée de la classe ouvrière qu'avant

1933, les méthodes d'occupation soviétiques étant trop bien connues en

Allemagne occidentale.

Pourtant, étant donné que le KPD est le seul parti qui s'oppose de plus en plus aux

puissances d'occupation occidentales et à la bourgeoisie allemande, il cristallise, dans

une certaine mesure, la combativité des masses. En même temps, il jouit encore du

prestige de sa politique de lutte de classe des anciens temps. Mais son noyau dirigeant

ainsi que celui du SED — obéit exclusivement aux ordres du Kremlin. Pour les dirigeants

du KPD, appuyer ou non les revendications ouvrières est uniquement une question de

tactique politique dont les intérêts de la bureaucratie soviétique sont le seul facteur

déterminant.

15.

Dès le début, les dirigeants de la social-démocratie allemande se sont inclinés devant

les ordres des puissances occupantes. Sous prétexte de racheter le passé, la social-

démocratie a fait tout ce qui était en son pouvoir pour, briser la volonté des ouvriers de

résister aux actions des autorités militaires. Elle a canalisé le mécontentement des masses

avec des phrases et des institutions démocratiques. Elle se base essentiellement sur les

intérêts de l'impérialisme britannique qui l'entraîne — quoiqu'avec hésitation — sous

l'influence de la puissance américaine dominante. En même temps, elle représente

certains intérêts de la bourgeoisie allemande vis-à-vis des puissances d'occupation. Cette

apparence d'indépendance lui permet de devenir le centre de ralliement de différentes

couches mécontentes. La social-démocratie concentre ses principales attaques sur l'Union

soviétique, préparant ainsi les masses idéologiquement à la guerre. La politique

réactionnaire de la bureaucratie soviétique, dont les conséquences sont particulièrement

désastreuses en Allemagne, renforce l'influence de ta direction social-démocratie même

parmi les couches de la classe ouvrière allemande qui sont opposées à sa politique

quotidienne.

16.

Dans la zone occidentale, les syndicats qui collaborent étroitement avec la social-

démocratie sont de véritables organisations de masse de la classe ouvrière. Alors que la

direction syndicale cherche à devenir un facteur d'équilibre sur le marché du travail, à la

base, parmi les masses, s'accumule un mécontentement inarticulé croissant sous la

pression des conditions sociales. Les points de concentration de ce mécontentement et

des conflits sociaux qui en résultent sont de plus en plus les conseils d'usine qui sont

soumis au carcan de la loi bourgeoise. Ces conseils d'usine ont été très largement les

directions des grandes grèves dans la Ruhr et dans d'autres régions de l'Allemagne

occidentale. 17.

Les lois du développement combiné du déclin du capitalisme trouvent aujourd'hui

leur plus pure expression en Allemagne. Alors que l'économie a gardé sa structure

hautement capitaliste et ne peut être reconstruite que sur une base socialiste, les masses

doivent en même temps à nouveau lutter pour leurs droits démocratiques les plus

élémentaires et pour leurs besoins vitaux les plus primitifs.

La lutte pour ces intérêts élémentaires des masses allemandes et pour une réelle

reconstruction socialiste du pays se heurte aujourd'hui à chaque pas à l'obstacle des

barrières d'oppression nationale dressées par l'occupation et le démembrement du

pays. La tâche de l'avant-garde révolutionnaire est donc de combiner les efforts pour

surmonter ces barrières à l'accomplissement du rôle historique du prolétariat. Les

problèmes découlant de ce développement combiné ne peuvent être résolus que par la

prise révolutionnaire du pouvoir par la classe ouvrière et par l'établissement de la

démocratie prolétarienne.

Mais la classe ouvrière allemande, comme celle de tout autre pays, sera incapable de

résoudre cette question seulement à l'échelle nationale. La reconstruction rapide de

l'économie allemande dépend aujourd'hui en premier lieu de l'aide active des ouvriers

d'Europe. D'autre part, seule une planification socialiste de l'économie allemande peut

assurer aux ouvriers européens une pleine utilisation du potentiel économique

allemand, sans laquelle l'économie européenne est condamnée à une stagnation conti-

nuelle. Une Allemagne socialiste est indispensable à une planification socialiste de

l'économie européenne, tout comme la victoire révolutionnaire des ouvriers européens

est indispensable à la solution des problèmes les plus urgents qui se posent aujourd'hui

à la classe ouvrière allemande.

18.

Alors que les besoins quotidiens des masses constituent le point de départ d'une

activité révolutionnaire, celle-ci doit par-dessus tout s'efforcer d'élargir l'horizon des

masses au-delà des limites de l'atelier et de l'usine, vers les problèmes politiques

fondamentaux.

a) Les conditions catastrophiques de vie des masses forcent aujourd'hui l'avant-garde

révolutionnaire à poser les revendications les plus primitives (paiement en nature,

ravitaillement, habillement, etc.).

b) Cette lutte ne peut être menée victorieusement sur une large échelle que si les

différences corporatives et géographiques sont surmontées afin d'élever et de politiser

de façon systématique la conscience de classe. Il est donc nécessaire de lier

constamment les revendications élémentaires aux mots d'ordre démocratiques

généraux : abolition de la censure, libertés démocratiques illimitées, élections libres

et secrètes, Assemblée constituante, etc.

c) Chaque lutte concernant les problèmes quotidiens et les libertés démocratiques

entre en conflit direct avec l'appareil de répression des occupants et se heurte à la

question de l'unité politique et économique du pays. Elle constitue donc un pas en

avant dans la lutte contre l'oppression. L'avant-garde révolutionnaire doit

concrétiser cette lutte par sa propagande pour l'évacuation de l'Allemagne, pour la

restauration de l'unité allemande et pour la cessation immédiate de toutes les

réparations chaque fois que la classe ouvrière lutte pour ses revendications

quotidiennes. La lutte directe pour ces objectifs se montrera être une tâche inévitable

dès que le mouvement de masse atteindra un certain niveau. De cette façon, la classe

ouvrière doit fournir une direction révolutionnaire à toutes les couches opprimées

de la société qu'elle ralliera en adoptant une position ferme contre toutes les formes

d'oppression nationale dans tous les aspects de la vie sociale.

d) Le problème central, non seulement pour la classe ouvrière allemande, mais pour

toute la population, est la question de la reconstruction. Les « plans de

reconstruction » tant des puissances occupantes que des autorités allemandes visent

à placer tout le fardeau de la débâcle sur le dos des couches travailleuses, tout en

perpétuant en même temps le bas niveau misérable de l'économie allemande. Afin de

combattre tous ces plans, l'avant-garde révolutionnaire doit lutter pour un plan

concret de reconstruction dans le cadre d'une économie socialiste planifiée sous

contrôle ouvrier. Elle oppose à l'« aide » de l'impérialisme américain la nécessité de

sa coopération avec la classe ouvrière d'Europe et du monde.

e) Se distinguant de tous les partis actuels en Allemagne qui se basent ouvertement

sur la perspective d'une prochaine guerre et n'envisagent la possibilité d'une

unification de l'Allemagne qu'à travers une nouvelle guerre, l'avant-garde

révolutionnaire doit dénoncer une autre guerre comme la destruction définitive du

pays et mobiliser les ouvriers pour la lutte contre la guerre.

19. Les intérêts impérialistes étant entremêlés, la révolution prolétarienne ne peut être

victorieuse dans un seul pays sans l'aide et le soutien actif de luttes révolutionnaires

dans plusieurs pays. Bien que le point de départ doive se trouver dans chaque pays, la

victoire dépend d'une coordination réussie d'actions à l'échelle internationale. Pour la

classe ouvrière allemande, le problème est donc essentiellement de lier sa lutte pour la

libération sociale et nationale aux luttes des prolétaires des pays occupant l'Allemagne.

La lutte pour la libération nationale ne peut pas et ne doit pas être menée sous des mots

d'ordre nationalistes et chauvins, comme les organisations staliniennes le font

aujourd'hui en Allemagne. Cette lutte doit être menée comme étant une partie de la lutte

de classe internationale. Pour ses propres intérêts immédiats, la classe ouvrière des pays

occupant l'Allemagne ne peut rester indifférente à la question de savoir si et comment le

prolétariat allemand est opprimé. Sa propre situation économique et politique ne peut

manquer d'être influencée par la dépression du standard de vie de la classe ouvrière

allemande ainsi que par l'intensification croissante de son exploitation et de son

oppression. Un prolétariat appauvri économiquement et privé de droits politiques en

Allemagne constitue un facteur constant de dépression du standard de vie des ouvriers

des autres pays.

20. Les capitalistes allemands cherchent à exploiter le désir d'unité nationale. Ils commencent

dès aujourd'hui leur opposition aux puissances occupantes. Ils le font en pensant qu'on peut

encore exclure le prolétariat allemand comme un facteur indépendant. Leur lutte n'est

menée que pour obtenir une part plus grande dans l'exploitation du prolétariat allemand.

Mais dès que la classe ouvrière active menacera ses projets, elle renoncera à toutes les

libertés nationales et constituera un front commun avec les impérialismes étrangers. En

dernière analyse, les ouvriers allemands sont donc menacés par une coalition des forces de

leurs exploiteurs et de leurs oppresseurs. Il est nécessaire de former un nouveau parti

révolutionnaire dont le seul critère est l'intérêt du prolétariat en tant que guide de toute

l'humanité, et animé par la conscience qu'il représente un anneau dans la chaîne du

développement historique de la lutte socialiste qui mène, malgré l'oppression, la terreur et

la trahison, à la réalisation de la victoire de la classe ouvrière. Ce parti trouve ses fondations

dans les cadres de la IVe Internationale, dont les organisations mènent dans chaque pays

une lutte infatigable contre l'oppression et la mise en esclavage.

Adoptée à l'unanimité. Vote consultatif : 1 abstention (Pedro).

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 246–256 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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