Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Le monde colonial et la seconde guerre impérialiste

mai 1940 · La conférence extraordinaire de la IVe Internationale (mai 1940) · 2 731 mots

In English: Title: The Colonial World and the Second Imperialist War (Resolution) — traduction assistée par machine.

1. La moitié du monde vit dans l'esclavage colonial. Les colonies et les pays

assujettis couvrent plus de la moitié de la surface de la terre. Plus d'un milliard

de personnes, de couleur jaune, brune et noire, sont soumis à la loi de l'infime

minorité de super capitalistes qui règnent sur le monde occidental. La lutte de

cette grande masse de dépossédés pour se libérer représente l'une des deux

grandes forces progressistes de la société moderne. L'autre est le combat du

prolétariat des pays avancés pour son émancipation. C'est dans la réussite de

leur conjonction que réside la clé de toute la stratégie de la révolution socialiste

mondiale. Le nationalisme dans les pays occidentaux est une arme du pouvoir

capitaliste, utilisée pour opposer entre eux les peuples exploités dans des

guerres menées par des moyens économiques et militaires au seul profit des

capitalistes. Mais, dans les pays orientaux arriérés et opprimés, les mouvements

nationalistes forment une composante à part entière de la lutte contre

l'impérialisme mondial. À ce titre, ils doivent être soutenus dans toute la mesure

du possible par la classe ouvrière du monde occidental tout entier. Quand les

travailleurs de l'Orient et de l'Occident réunis procéderont à la conquête du

pouvoir, aboliront le capitalisme et construiront une économie socialiste

mondiale, les grandes entités nationales du monde pourront pour la première

fois vivre côte à côte au milieu d'une culture mondiale florissante arborant

fièrement la multitude de ses pétales raciaux et ethniques. Voilà l'image de la

démocratie et de l'égalité dans le socialisme mondial.

2. Sous le drapeau de la « démocratie » et de l'« égalité » bourgeoises, les grands

empires ont été bâtis sur l'exploitation du prolétariat en métropole et sur

l'asservissement des peuples démunis d'outre-mer. Tout au long des trois siècles

de leur expansion, les nations capitalistes ont sans cesse guerroyé pour acquérir

et étendre leurs domaines coloniaux, pour se défendre contre les invasions de

leurs rivaux ou pour écraser les révoltes des peuples colonisés. En 1914-1918,

les grandes puissances impérialistes ont combattu pour repartager un monde

déjà divisé. Elles n'ont réussi qu'à précipiter le déclin catastrophique du système

capitaliste. Les révolutions issues de la guerre n'ont cependant pas réussi à

instaurer dans les pays occidentaux avancés et les pays orientaux arriérés, le

pouvoir prolétarien qui pouvait et peut seul réorganiser le monde sur une base

socialiste. Les travailleurs n'ont triomphé et pris le pouvoir qu'en Russie. Le

capitalisme a survécu, mais seulement pour infliger au monde les nouvelles

affres de son trépas. Vingt-deux ans après l'armistice de 1918, ravagés par une

crise qu'ils étaient impuissants à surmonter, les impérialistes ont une fois de plus

plongé le monde dans un conflit sanglant : l'Allemagne, l'Italie et le Japon, pour

« s'étendre ou mourir » ; la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, pour

défendre et renforcer leur hégémonie mondiale.

3. La guerre impérialiste actuelle est la continuation de la lutte commencée en 1914

pour le contrôle non seulement de l'Europe, mais aussi de la richesse, du travail

et des marchés des deux hémisphères, de l'Afrique et de l'Asie, de l'Amérique

latine et de l'Océanie. La Grande-Bretagne combat à nouveau pour préserver son

gigantesque empire de 450 millions d'hommes répartis sur un quart du globe ;

dix esclaves noirs ou jaunes pour chaque britannique, 100 kilomètres carrés de

territoire dominé pour chaque quart de kilomètre carré de la métropole. La

France se bat non seulement pour dominer le continent européen, mais aussi

pour contrôler les 75 millions d'esclaves de ses colonies asiatiques et africaines.

Les petits propriétaires d'esclaves, de la Hollande, la Belgique, le Portugal et

l'Espagne, sont confrontés au démembrement ; pleinement conscients que les

pays qu'ils ont jusqu'ici pillés sans entrave extérieure sont aujourd'hui l'enjeu de

la guerre. L'Allemagne se bat ouvertement pour conquérir ces dépouilles à son

profit. L'Italie, telle un chacal, veut sa part des restes. Le Japon mène en Chine

une guerre d'expansion depuis sept ans déjà et est au bord d'un conflit avec les

États-Unis pour le contrôle du Pacifique, pour les richesses de la Chine et de

l'Inde. L'impérialisme américain, qui est sorti de la dernière guerre en créancier

du monde, compte sortir de celle-ci en maître incontesté. Mais l'issue finale ne

dépend pas que des pillards impérialistes seuls. Ils ont repris leur lutte armée

pour la domination du monde. Mais les fronts de guerre qu'ils ont ouverts

craqueront sous les révolutions des travailleurs de tous les pays. Dans les

empires qu'ils cherchent à conquérir ou à défendre, les guerres nationales et

coloniales et les révolutions jamais totalement vaincues des années qui ont suivi

la dernière guerre renaîtront elles aussi et à une échelle incomparablement plus

étendue qu'auparavant.

4. En 1914-1918, la Grande-Bretagne et la France ont défendu avec succès leurs

possessions face au premier défi allemand. Elles se sont partagé les colonies

allemandes et se sont disputé les restes de l'empire turc. Mais la guerre avait

éprouvé le monde impérialiste au point que son maillon le plus faible s'est

rompu. La révolution d'Octobre en Russie a fait vaciller tout le système. Toute

l'Europe centrale est entrée en convulsion. Dans les colonies, les mouvements

nationalistes, longtemps limités et avortés, se sont engouffrés dans le nouveau

flot révolutionnaire. Quand Versailles a dévoilé la perfidie complète que

cachaient les promesses des Alliés d'« autodétermination des nations », la

révolte gagna quasiment toutes les vastes possessions des vainqueurs

impérialistes. Les griefs accumulés et enfouis dans les pays assujettis pendant

des siècles d'oppression éclatèrent en une série d'explosions formidables.

Pendant plus de dix ans, des guerres de libération nationale furent menées,

l'esclave combattait le maître, dans presque tous les pays dominés de la surface

de la terre.

5. La guerre mondiale des Alliés contre l'Allemagne continua après 1918 sous la

forme d'une guerre mondiale menée par les Alliés contre les peuples qu'ils

entendaient garder sous leur joug. En guise de réponse à l'exigence de liberté des

Irlandais,

l'Angleterre

envoya

les

Blacks

and

Tans.

Les

promesses

d'indépendance généreusement accordées pendant la guerre aux peuples arabes

du Proche et du Moyen-Orient prirent la forme du joug d'acier de l'impérialisme,

imposé et maintenu par les bombes, les baïonnettes et les potences. Des

insurrections nationalistes ravagèrent l'Égypte et le reste du monde musulman.

Seuls les Turcs conquérirent leur indépendance. Le reste du Levant fut soumis

de force au contrôle impérialiste. Aux révoltes nationalistes qui avaient

commencé en Inde pendant la guerre, les Britanniques répondirent en 1919 par

le massacre d'Amritsar, et les fusils britanniques ne se sont depuis lors jamais

complètement tus dans cette colonie, la plus riche entre toutes. Des grèves

générales et des soulèvements se produisirent au Kenya, au Congo et dans

d'autres parties de l'Afrique. La révolte druze en Syrie en 1925 faillit abattre le

pouvoir des Français. Au Maroc, en 1925-1926, les Français se joignirent aux

Espagnols pour écraser la révolte du Rif dirigée par Abd el-Krim. De 1926 à 1930,

les Français recoururent au massacre aveugle pour endiguer des soulèvements

répétés en Indochine. En 1926-1927, les ouvriers et les paysans de l'Indonésie

se soulevèrent contre le pouvoir de la « démocratie » hollandaise, exercé à coups

de fouet, de mitraillette et de bombardier. En 1925-1927, la Chine, proie de

toutes les puissances depuis un siècle, était ravagée par la plus grande des

révolutions nationales d'après-guerre.

6. Mais l'impérialisme est parvenu à survivre à la guerre et à avoir raison des

soulèvements coloniaux. En Europe, à l'exception de la Russie les révolutions

ouvrières furent écrasées avec l'aide des traîtres des partis sociaux-démocrates

de la IIe Internationale. Les travailleurs russes réussirent à repousser

l'intervention des puissances armées, mais demeurèrent tragiquement isolés.

Cet isolement, conjugué à l'arriération de la Russie, favorisa le développement

de la bureaucratie symbolisée par Staline. L'Union soviétique entra dans sa

longue et douloureuse période de dégénérescence. Le capitalisme occidental

entra parallèlement dans une période de relative stabilisation. Cette

combinaison d'éléments permit aux impérialistes de sortir victorieux des

guerres nationales et coloniales qui suivirent la guerre en Europe.

7. L'impérialisme maintint son pouvoir dans les colonies et les semi-colonies avant

tout par la terreur. Des milliers de personnes furent massacrées et des milliers

périrent en prison et en déportation entre 1919 et 1929. Mais la force brutale ne

suffisait plus. Avec la participation des larges masses d'ouvriers et de paysans,

les mouvements coloniaux prirent une ampleur jusqu'alors inégalée. Alors les

impérialistes tendirent la main aux exploiteurs nationaux (propriétaires terriens

et capitalistes en herbe) pour les mettre de leur côté et s'en servir comme

boucliers contre les masses complètement démunies. Les privilèges offerts

étaient assez limités, mais suffisaient à amener dans le camp impérialiste les

secteurs dominants des différentes classes dirigeantes de ces pays. L'Irlande se

vit reconnaître le statut d'« État libre ». On accorda à l'Inde une « constitution »,

et Gandhi rendit un fier service aux Britanniques en détournant obstinément la

lutte nationaliste dans la voie du compromis. En Égypte, après avoir écrasé la

révolte nationaliste de 1919 avec un corps expéditionnaire de 60 000 hommes,

les Britanniques finirent par s'entendre avec la bourgeoisie nationale et

donnèrent à l'Égypte un vague semblant d'indépendance. L'Irak et plus tard la

Syrie devinrent des dépendances « indépendantes ». En Chine, en 1925-1927, les

ouvriers et les paysans se soulevèrent dans la plus grande révolte de masse de

ces dix dernières années. Mais l'Internationale communiste dirigée par Staline

attela les ouvriers et les paysans au joug de la bourgeoisie nationale qui, à son

tour, s'entendit avec les impérialistes. En soutenant dans l'unité Tchang Kaï-

Chek contre le mouvement de masse, les impérialistes parvinrent à endiguer la

vague révolutionnaire qui avait menacé pour un temps de les chasser

définitivement de leurs positions retranchées en Asie.

8. Si ce procédé offrait une « solution » temporaire aux dirigeants impérialistes, il

ne résolvait pas les problèmes brûlants des peuples coloniaux, ne les tirait pas

de l'arriération et ne laissait pas la possibilité d'une croissance même relative

des forces productives. Au contraire, il accélérait l'expropriation de la petite

bourgeoisie coloniale, le servage de la paysannerie coloniale et alourdissait le

fardeau du prolétariat colonial. Les concessions faites par les impérialistes aux

exploiteurs nationaux étaient plutôt minces, mais dès le début de la crise

économique de 1929, ils ne purent même pas les maintenir. La crise, au

contraire, exacerba les antagonismes dans le camp impérialiste et porta de

nouveaux coups aux peuples opprimés. Le Japon commença son expédition en

Chine en 1931. L'Italie soumit l'Éthiopie en 1935. Les nouveaux clivages entre

les puissances aboutirent rapidement au déclenchement du nouveau conflit

mondial en 1939. Pour les colonies, la nouvelle guerre impérialiste n'offre que la

perspective d'un renforcement de l'exploitation, peu importe si les anciens

maîtres demeurent ou si de nouveaux maîtres prennent leur place.

9. Le capitalisme a déjà pleinement démontré à l'échelle mondiale qu'il ne

correspond plus comme système d'organisation au développement des forces

productives. Il ne peut davantage assurer aux travailleurs des pays avancés ne

serait-ce que le minimum vital. S'il parvenait à survivre à cette guerre, la forme

totalitaire qu'il a prise dans les pays pauvres (Italie, Allemagne, Balkans) avant

même le conflit se généraliserait bientôt. Alors que la guerre ne fait que

commencer, ce processus est déjà clairement visible en France et en Grande-

Bretagne. Aux colonies, dans le passé, le pouvoir impérialiste a entraîné

l'étouffement du développement économique et a perpétué l'arriération des

rapports économiques et sociaux sous leurs formes les plus oppressives. Si une

« solution » impérialiste au conflit mondial actuel est imposée, un taux

d'exploitation encore plus élevé sera imposé aux colonies et la servitude du

passé sera renforcée et démultipliée. Les Alliés occidentaux font encore une fois

des promesses de « liberté » et de « coopération » pour les lendemains de leur

victoire dans cette guerre. Mais croire à de pareilles promesses, c'est ouvrir la

voie aux cruelles déceptions du Versailles futur. L'Allemagne, pour sa part, ne

s'embarrasse pas d'illusions trompeuses, mais combat ouvertement pour

dominer les peuples qu'elle ne peut conquérir que par le fer et le sang.

10. Les espoirs de libération des peuples coloniaux sont donc liés plus nettement

que jamais à l'émancipation des travailleurs du monde entier. Les colonies ne

seront libérées politiquement, économiquement et culturellement que lorsque

les travailleurs des pays avancés mettront un terme au pouvoir capitaliste et

s'attaqueront de concert avec les peuples arriérés à la réorganisation de

l'économie mondiale à un autre niveau, en l'orientant vers les besoins sociaux

et non pas vers les profits monopolistes. Ce n'est que de cette façon que les pays

coloniaux et semi-coloniaux pourront sortir de leurs divers degrés d'arriération

et prendre leur place comme partie intégrante d'une république socialiste

mondiale en marche. Tardivement entraînés dans l'orbite de l'économie

mondiale, ces pays ont à accomplir un gigantesque bond en avant,

économiquement et politiquement, pour s'aligner sur les autres nations. Leur

arriération se traduit le plus cruellement dans le maintien des relations féodales

et semi-féodales qui enchaînent des multitudes de paysans. Les impérialistes

ont ajouté à ce joug celui du capital monopoliste, en agissant soit directement,

soit par l'entremise de leurs agents locaux (comme les compradores et plus tard

les banquiers de la Chine). Ainsi la moindre tentative de réorganisation

élémentaire de la société sur des bases nationales, démocratiques met-elle les

masses coloniales en conflit avec l'impérialisme mondial.

11. La bourgeoisie nationale des pays arriérés est incapable d'effectuer cette

transformation, même partiellement, car cela signifierait la suppression du

système d'exploitation sur lequel repose leur propre position dans la société. La

révolution russe de 1917 a apporté une preuve positive qu'un pays retardataire

ne peut faire ce grand bond en avant que si la classe ouvrière est capable

d'assumer la direction de la révolution agraire et d'orienter la lutte

démocratique vers une solution socialiste dans un pouvoir prolétarien. Les

luttes nationales avortées des pays coloniaux de 1919 à 1931 étaient dirigées,

comme en Inde et en Chine, par la bourgeoisie nationale. Elles n'ont fait que

confirmer, que les révolutions nationales et démocratiques aux colonies ne

peuvent être menées à bien que par le prolétariat en collaboration avec les

travailleurs des pays avancés. La mutation nationale et démocratique des pays

arriérés ne sera possible que dans un monde socialiste.

12. Cependant, les mots d'ordre démocratiques et transitoires sont toujours aussi

valables, surtout dans les pays dominés relativement plus avancés tels que la

Chine et l'Inde. Le mot d'ordre d'assemblée nationale ou constituante reste le

levier le plus puissant pour mener les masses au combat. Mais dans ce mot

d'ordre, le parti révolutionnaire des travailleurs doit inclure tout le contenu de

la révolution agraire et de la lutte pour la libération nationale. Sinon, c'est une

tromperie facile dans les mains de la bourgeoisie nationale, comme cela a été le

cas en Chine avec l'aide du Komintern en 1927 et encore aujourd'hui. Il ne faut

pas laisser la lutte démocratique aux mains de la bourgeoisie nationale, mais il

faut, dans une situation de montée du mouvement de masse, qu'elle s'exprime

par la création de conseils ouvriers, de paysans et de soldats au niveau local,

provincial et national, en tant qu'organes de la lutte de masse et tôt ou tard en

tant qu'organes du pouvoir des travailleurs. Un tel pouvoir opposé à celui de la

bourgeoisie nationale sera seul capable de mener à terme la révolution

démocratique en libérant les paysans et la terre elle-même des griffes des

exploiteurs nationaux et étrangers.

13. Dans cette lutte, la ligne de conduite du parti des travailleurs doit être de

préserver sa propre indépendance et l'indépendance de la classe ouvrière

comme force politique séparée et distincte. En Chine, en 1927, le Komintern a

subordonné le Parti communiste chinois au Kouo-Min-Tang national bourgeois,

la classe ouvrière chinoise à la bourgeoisie nationale, et, finalement, cette

dernière a réussi à écraser le mouvement de masse en échange de quelques

miettes de la table impérialiste. Quoique les conditions de la lutte varient

considérablement d'une colonie à l'autre, surtout en fonction du degré

d'arriération, l'expérience chinoise de 1925-1927 demeure un exemple

classique, une leçon salutaire pour tous ceux qui luttent pour la libération des

peuples opprimés de l'Orient. Le prolétariat de l'Inde et de la Chine guidera le

monde colonial tout entier et, en retour, il aura la force, la direction et le soutien

des travailleurs occidentaux. Car ce n'est qu'ainsi que le monde sera conquis,

rebâti et libéré pour toujours de la guerre et de l'oppression, de la faim et de

l'ignorance.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 1, p. 352–358 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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