Rapport devant la conférence extraordinaire de la IV° Internationale, présenté par la commission Amérique latine.
Nous sommes obligés de limiter notre rapport à des observations générales sur les différentes sections et organisations en Amérique latine pour les raisons suivantes :
1. Les informations dont nous disposons sont d'ordre général et limité ; nous
n'avons pas d'informations détaillées sur la force des organisations des divers
groupes et sections.
2. Le mouvement est en cours de cristallisation politique et d'organisation. Cette
situation reflète celle du mouvement ouvrier en Amérique latine caractérisée
dans l'ensemble, par un processus d'évolution politique et d'organisation. Pour
cette raison, nous jugeons préférable de nous dispenser, du moins pour le
moment, d'une appréciation politique des groupes et des sections, car il serait
prématuré d'émettre une opinion bien arrêtée sur une question aussi
importante.
3. Étant donné la nature de la représentation à cette conférence de notre
mouvement en Amérique latine, nous n'avons pas les moyens de débattre des
problèmes politiques et d'organisation de ces pays.
4. Dans plusieurs pays, que nous allons citer, deux groupes ou davantage se
réclament de la IVe Internationale, avec des divergences politiques qui
n'apparaissent pas encore clairement. La Commission Amérique latine (CAL)
s'est fixé comme perspective l'unification de ces groupes en une seule orga-
nisation. C'est pourquoi, étant donné la situation, toute appréciation catégorique
sur la nature politique des groupes de ces pays pourrait se révéler nuisible aux
intérêts de la IV° Internationale.
Le Brésil
Le mouvement pour la IV° Internationale du Brésil est un des plus anciens du continent ; il a été organisé vers 1930-1931. Depuis sa formation, il a traversé un certain nombre de crises. Politiquement, il a été parmi les plus actifs, mais, faute d'une direction politique ferme et stable, sa vie politique est troublée et se traduit, bien souvent, par une crise organisationnelle. Le « tournant français » (de 1934) a entraîné sa désagrégation complète, et il a mis longtemps à se réorganiser. À présent, d'après les informations dont nous disposons, la section brésilienne soutient la position de ceux qui ont quitté le Socialist Workers Party (SWP). Elle s'est constituée sous le nom de Parti socialiste révolutionnaire (PSR). En nous fondant sur un rapport du camarade Smith, on estime ses effectifs à environ 50 militants. Nous n'avons aucune relation directe avec elle car Lebrun, leur représentant, qui a quitté la IVe Internationale, a refusé obstinément de nous donner son adresse.
L'Argentine
En Argentine, le mouvement pour la IV° Internationale est né vers 1930. Aujourd'hui, nous avons à peu près trois groupes, qui appartiennent tous à la IV° Internationale : le Groupe ouvrier révolutionnaire, la Ligue socialiste révolutionnaire (tous deux à Buenos Aires) et la Ligue marxiste (à Cordoba).
Le Groupe ouvrier révolutionnaire (GOR) a été formé il y a peu de temps, par les camarades Fossa et Quebracho. Il publie un journal qui s'appelle la Nueva Internacional. Le camarade Quebracho a publié plusieurs brochures : Que Quiere la Cuarta Internacional ; la Revolucion Mundial y la Traicion Stalinista ; Centrismo, Oportunismo, y Bolchevismo ; Nuestras Perspectivas Politicas, etc. Ce groupe a traversé récemment une crise, mais nous ignorons pour l'instant la nature de cette crise.
La Ligue socialiste révolutionnaire s'est formée très récemment ; elle est issue de la fusion des groupes Nueva Etapa et Inicial. La base politique de cette fusion nous est inconnue. Ces deux groupes existaient depuis huit ou neuf ans. Vers 1933, ils avaient réuni leurs forces dans une seule organisation ; mais cette unification n'avait pas duré longtemps. Leur journal s'appelle Inicial.
La Ligue marxiste de Cordoba est composée de dix camarades environ. Nous n'avons pas eu de leurs nouvelles depuis longtemps. Ils n'ont pas d'organe officiel.
La commission Amérique latine (CAL) a essayé d'unir tous ces groupes en une seule organisation ; mais jusqu'ici, ses tentatives ont échoué. Au début, les divergences entre eux étaient assez mineures et surtout d'ordre personnel. Mais, maintenant, il semble que les divergences prennent une tournure politique. Dans le numéro 7 de Inicial, est paru un article de fond sur la nature de la révolution en Argentine, qui essayait de démontrer qu'elle sera nécessairement de nature exclusivement socialiste. Récemment, le GOR a envoyé une lettre à la CAL demandant à être reconnu comme section argentine de la IVe Internationale. La commission a décidé de ne pas trancher cette question avant une étude plus poussée de l'évolution politique des divers groupes. Le groupe Inicial a posé l'exclusion du camarade Quebracho comme condition à l'unification avec le GOR. La CAL leur a envoyé un texte exprimant sa désapprobation de cet ultimatum. L'article sur le programme paru dans Inicial modifie quelque peu la situation à notre avis. Nous sommes face à une situation où les divergences prennent un tour politique, et par conséquent il nous sera beaucoup plus facile de décider lequel des groupes exprime les idées de la IVe Internationale.
Le Chili
Dans ce pays, nous avions deux groupes membres de la IV° Internationale : le Parti ouvrier révolutionnaire (POR) et le Groupe internationaliste ouvrier (GIO). Un nouveau mouvement est apparu : le Parti socialiste révolutionnaire (PSR) qui a récemment fait scission avec le Parti socialiste et a pris position pour la IV° Internationale.
Le POR est composé surtout de camarades qui appartenaient à l'ex-Izquierda comunista. Ils publient périodiquement Alianza Obrera. Récemment, ils ont tenu avec succès des réunions à Santiago sur la question de la guerre. Leur position sur la nature de l'URSS ne nous est pas encore connue. Leur organe de presse public ne laisse pas supposer qu'ils ont adopté une position contraire à la position officielle de la IVe Internationale. Nous n'avons pas eu de leurs nouvelles depuis quelques mois.
Le GIO est aussi issu de l'ex-Izquierda comunista. Il n'a pas d'organe public officiel ou régulier, mais il a publié plusieurs bulletins et d'autre matériel. Il semble qu'il ait obtenu de bons résultats dans son travail au sein du Parti socialiste et de la jeunesse. D'après le rapport du camarade Fermin Olea, membre du PSR, le GIO, fait partie d'un comité qui s'attache à unifier toutes les forces se réclamant de la IV° Internationale en une seule organisation.
Avec le PSR, nous n'avons pas encore instauré des relations officielles. La CAL, après avoir entendu le rapport du camarade Fermin Olea, a décidé de lui envoyer une lettre pour établir des contacts officiels et a décidé aussi de l'inviter à envoyer une délégation fraternelle à la conférence.
Au Chili comme en Argentine, la CAL s'est fixée pour objectif l'unification des groupes en une seule organisation. Il faut noter qu'au Chili, dès le départ, les oppositions avaient une base politique. Le GIO manifestait une tendance opportuniste sur certaines questions politiques, tandis que le POR manifestait une tendance complètement opposée : manque de souplesse dans l'approche des problèmes d'ordre pratique. Il est encore difficile de déterminer si ces traits politiques ont un fondement théorique ou s'ils sont fortuits et relèvent d'un processus de construction politique et d'organisation. Le GIO est pour l'unification, mais le POR est contre. Il justifie sa position par un refus de frayer avec des centristes. Récemment, le POR a écrit à la commission pour demander à être reconnu comme section officielle de la IV° Internationale au Chili et à rompre les relations avec le GIO. Nous avons repoussé cette proposition en arguant qu'il serait incorrect d'exclure un groupe de révolutionnaires des rangs de la IV° Internationale à partir d'attitudes politiques floues et mal définies. Nous avons conseillé d'abandonner cette hostilité envers le GIO au profit de rapports fraternels. Nous ne connaissons pas encore la réaction à cette heure.
L'Uruguay
Notre mouvement en Uruguay est extrêmement faible. Il y a aujourd'hui deux groupes, tous deux se réclamant de la IV° Internationale. Récemment encore ces deux groupes étaient unis en une seule organisation. D'après les informations que nous avons reçues, la scission n'avait pas de base politique. Ces groupes s'appellent Ligue bolchévique-léniniste (LBL) et Groupe ouvrier révolutionnaire (GOR). Le GOR publie une revue qui ne paraît pas régulièrement : Contra la Corriente. Son premier numéro comportait un éditorial très confus sur la question russo-finlandaise. De façon générale, cette revue est politiquement médiocre. La LBL n'a pas d'organe officiel, mais a publié plusieurs déclarations sur le problème de la guerre. D'après les informations que nous avons reçues, les camarades qui composent le GOR sont les responsables de la scission. Nous tenons cette information du secrétaire de la LBL. Nous n'avons pas encore la version du GOR. La CAL a écrit au GOR pour lui demander des éclaircissements.
La Bolivie
Le mouvement pour la IV° Internationale en Bolivie est né vers 1934, sous le nom de Parti ouvrier révolutionnaire (POR). Dès le départ, c'était une organisation politiquement confuse, si bien qu'elle a traversé une série de crises. Un de ses dirigeants, Tristan Marof, le type même du radical petit-bourgeois qui utilise la phraséologie socialiste, a trahi et déserté le mouvement, bien qu'il continue à se réclamer de la IV° Internationale. Il tente sans relâche de former un nouveau parti socialiste. Il a collaboré avec la dictature semi-fasciste de Busch, discréditant ainsi notre mouvement en Bolivie. Afin de mieux saisir la signification réelle de la crise qu'a traversée notre section bolivienne, il faut avoir à l'esprit que Tristan Marof est un personnage qui a un passé révolutionnaire et qui est de ce fait populaire dans certains secteurs des forces anti-impérialistes. Les militants révolutionnaires qui sont restés fidèles au socialisme révolutionnaire sont en train d'essayer de réorganiser leurs forces sous le drapeau du POR et de la IV° Internationale. Récemment, ils nous ont demandé officiellement leur affiliation. D'après les documents rédigés sous forme de thèses que nous avons reçus, nous estimons que leur ligne peut être définie comme révolutionnaire quoique faible par bien des aspects. Bien évidemment, il nous faut tenir compte du fait que notre courant non seulement en Bolivie, mais aussi dans la plupart des autres pays latino-américains, est en plein processus de constitution. Notre section bolivienne n'a pas encore d'organe officiel.
Cuba
Le Parti bolchevik-léniniste de Cuba est l'une des plus anciennes sections du continent latino-américain. Il s'est formé vers 1932. Son noyau initial est venu à notre mouvement à la suite d'une scission avec le Parti communiste cubain. Beaucoup de dirigeants de la première période ont déserté notre courant et rejoint les rangs de la petite-bourgeoisie. Au départ, ils avaient une certaine influence et même un rôle de direction dans certains syndicats, mais ces dernières années, en raison de la situation dans le pays et du départ de certains de leurs dirigeants, les liens avec les mouvements prolétariens se sont relâchés, ce qui a entraîné certaines difficultés internes. D'après les dernières informations, notre section cubaine a pris des mesures exceptionnelles pour résoudre ces difficultés. Il a été mis sur pied un Comité exécutif provisoire, composé des anciens membres du Comité exécutif national et des militants les plus actifs de La Havane. Ce comité a pour tâche d'organiser la préparation d'une conférence nationale. La Commission Amérique latine a aidé notre section cubaine en conseillant aux camarades de Santiago de Cuba, qui lui avaient écrit pour demander son intervention, de ne prendre aucune mesure qui puisse mettre en péril l'unité du parti. D'après les dernières nouvelles, ils s'attachent à pénétrer dans le mouvement syndical et à rompre leur isolement. Depuis leur constitution, ils ont publié plusieurs journaux et brochures. En raison de leur situation financière très difficile, ils sont aujourd'hui dans l'impossibilité de publier un organe régulier. Ils ont sorti un long manifeste sur la question de la guerre et plusieurs autres traitant des problèmes du mouvement révolutionnaire.
Le Mexique
Notre section mexicaine est aussi l'une des plus anciennes du continent américain ; elle s'est formée vers 1930. À cause du manque de cadres politiques dirigeants, elle a traversé plusieurs crises. Récemment, elle a connu une crise interne qui a abouti au départ des groupes Galicia et Carvajal qui ont quitté notre section suivis du peintre Diego Rivera, qui a abandonné le mouvement révolutionnaire pour entrer dans la politique bourgeoise. Notre section mexicaine, avec la coopération de la CAL a réorganisé ses forces sous le nom de Parti ouvrier internationaliste (POI) qui compte environ trente camarades à Mexico et a des contacts dans certaines villes de province. Le POI publie une revue théorique, Clave, et, irrégulièrement, Lucha Obrera, organe d'agitation. Ses liens avec le mouvement syndical sont faibles. C'est l'une des sections les plus actives des pays latino-américains.
Porto Rico
Notre section portoricaine s'est formée vers 1933 sous le nom de Parti communiste indépendant (PCI). Son principal dirigeant, Vergne Ortiz, était l'organisateur du Parti communiste local. C'est un groupe numériquement faible, en raison d'extrêmes difficultés financières et de la situation et de l'état du mouvement ouvrier. Elle publie irrégulièrement Chispa et des brochures. Étant donné les difficultés pécuniaires qui entravent le travail de nos camarades à Porto Rico, et parce qu'il s'agit d'une possession coloniale de l'impérialisme américain, nous estimons que notre section des États-Unis devrait accorder plus d'attention qu'elle ne l'a fait jusqu'ici aux besoins et aux problèmes de ces camarades.
Petits groupes et contacts dans d'autres pays
À Cali, en Colombie, nous avons depuis plusieurs années un petit groupe de camarades qui ne comptent aucun élément dirigeant parmi eux. Ce groupe est très faible politiquement. À Panama, nous avions aussi un petit groupe, mais il a disparu en tant, que force organisée et aujourd'hui nous ne sommes en contact qu'avec un seul camarade. Au Pérou, d'après un rapport paru dans une revue argentine, Claridad, il y a un groupe qui soutient la IVe Internationale, mais nous n'avons pu, jusqu'ici, entrer en relation avec lui. Il y a aussi des camarades de la IV° Internationale dans certains pays d'Amérique centrale.
Les divers centres, qui ont été créés directement sous différents noms et formes par la IVe Internationale et par notre section nord-américaine, étaient d'une nature telle qu'ils ne pouvaient faire face aux exigences et aux nécessités. Dans l'ensemble, tous ont été incapables de fonctionner comme des instances de gestion et de coordination, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'ils ont joué un rôle de centres politiques.
Jusqu'à présent nous n'avons pu normaliser ni stabiliser la CAL, surtout parce que les forces nécessaires nous manquaient pour pouvoir participer à ce travail particulier. Depuis le congrès mondial de la IV° Internationale, l'existence et le travail de la commission ont traversé un grand nombre de difficultés qui ont inévitablement affecté le travail de la IV° Internationale dans les pays latino-américains. Avant ce congrès, après une réorganisation des forces de la CAL, nous avions réussi à établir des relations avec toutes les forces de l'Internationale en Amérique latine et pris des mesures pour coordonner ses activités ; mais à la suite de la décision du congrès de faire venir Lebrun aux États-Unis et de le charger du travail dans les pays latino-américains, le travail déjà accompli a été mis sens dessus-dessous et désorganisé. Au cours des six à sept mois pendant lesquels il fut le secrétaire de la CAL, il a fait preuve d'une inefficacité lamentable. Sa carence administrative est allée jusqu'à cesser pratiquement toute relation avec les sections et groupes d'Amérique latine et paralyser la vie de la CAL. Les lettres ne recevaient pas de réponse ; les réunions de la commission étaient convoquées non pas en fonction des problèmes qui surgissaient, mais suivant son bon plaisir. Depuis qu'il a été déchargé de ses fonctions, nous avons pu renouer les relations et normaliser jusqu'à un certain point la vie et le travail de la CAL. À ce sujet il convient de dire que la controverse sur la question de l'URSS a eu des répercussions sur la commission. Sur les cinq membres qui la composaient, deux, Lebrun et Montanez, ont déserté les rangs de la IV° Internationale. Il faut aussi noter que, en ce qui concerne notre travail de coordination des relations et des activités de la IV° Internationale dans les pays d'Amérique latine, la CAL n'a pas reçu le concours nécessaire de la part de nos groupes et sections sur le continent, surtout pour les raisons mentionnées : le fait que notre mouvement est en voie de constitution et que la CAL elle-même est faible, dans l'incapacité jusqu'ici de jouer le rôle d'un véritable centre dirigeant. La situation est parfaitement reflétée dans le Boletin de informacion, organe officiel de la CAL. Le bulletin n'a pu paraître régulièrement, et n'était pas en état de prendre en charge l'exposé des problèmes politiques et d'organisation auxquels est confronté le mouvement révolutionnaire en Amérique latine. En l'espace de plus d'un an, sept numéros seulement sont parus.
En résumé, nous proposons les mesures suivantes :
1. Il faudrait créer une CAL provisoire réorganisée, ayant pour tâche de préparer
les conditions politiques et organisationnelles pour une conférence latino-
américaine, avec pour objectif la rédaction des documents programmatiques de
la IV° Internationale sur la nature des problèmes spécifiques du mouvement
révolutionnaire en Amérique latine, et la création des instances dirigeantes qui
s'imposent.
2. Étant donné que nous manquons des forces indispensables pour mener à bien
les tâches de la CAL provisoire, nous estimons nécessaire de faire un effort pour
faire venir un camarade d'Amérique latine afin de renforcer ce centre et de
promouvoir ainsi une direction continentale.
3. Dans cette tâche, nous estimons que notre section d'Amérique du Nord qui est
la plus forte sur le plan politique et de l'organisation, devrait à l'avenir consacrer
plus d'attention au travail et aux problèmes de la IV° Internationale dans les
pays d'Amérique latine.
4. Il faudrait régulariser la vie du Boletin de informacion. Aujourd'hui plus que
jamais, compte tenu de la crise de la guerre et de l'évolution générale de nos
forces sur le continent, un tel organe est absolument indispensable.
Colay, Gonzales, mai 1940.
P.S. Après avoir rédigé ce rapport, nous avons eu des nouvelles du Chili : le Grupo internacionalista obrero, le Partido socialista revolucionario et l'Izquierda revolucionario socialista, ces deux dernières organisations s'étant récemment séparées du Parti socialiste, ont réuni leurs forces en une seule organisation sous le nom de Partido obrero internacionalista et demandent leur admission à la IV° Internationale. Ils nous informent aussi que le Partido obrero revolucionario mène des négociations pour rejoindre ce parti.