Chers camarades,
Le secrétariat international tient à attirer votre attention sur l'importance des décisions que vous êtes appelés à prendre à cette session de janvier 1952. Ce qui est en cause, ce sont vos rapports avec le mouvement trotskyste international.
À votre session précédente, du 29 et du 30 septembre 1951, vous vous êtes engagés à suivre la ligne tracée par le IIIe Congrès mondial avec « compréhension et discipline ». Bientôt cinq mois se sont écoulés depuis le congrès mondial, et nous vous disons nettement que le BP de votre parti, dans les dernières semaines en particulier, et plus spécialement dans les textes qu'il vous propose d'adopter, montre qu'il entend poursuivre la lutte contre l'orientation qui a été décidée par l'organisme souverain de notre organisation internationale et contre sa direction.
Le rapport politique qui est devant vous, et qui conclut aux tâches et à l'orientation suivie par le BP, notamment en matière de travail dans les syndicats et dans les organisations contrôlées par les staliniens est, en ce qui concerne l'analyse et les perspectives de la situation mondiale, en contradiction avec les documents adoptés par le IIIe Congrès mondial. Le rapport qui vous est soumis ne définit pas une perspective de guerre mondiale dans des délais relativement courts mais, ignorant presque complètement le rapport de forces international, trace une perspective de l'impérialisme américain placé dans une économie « préparatoire à une économie d'armement » seulement, et effrayé de l'inflation et de la bureaucratie soviétique, tous deux à la recherche d'un compromis... L'orientation et les tâches qui sont définies dans le rapport du BP sont conformes à cette perspective, mais non à l'analyse et à la perspective définies par le congrès mondial.
Au moment du IIIe Congrès mondial, la majorité des délégués avaient pris au sérieux la promesse des délégués de la majorité du PCI, qu'ils appliqueraient la ligne définie par ce congrès. Le SI avait été chargé par le congrès de suivre cette application et de prendre toutes mesures dans ce sens : « S'il s'avère que la direction française ne répond pas à cet espoir [appliquer loyalement la ligne de l'internationale], le CEI et le SI seront chargés de prendre toutes mesures organisationnelles pour redresser la situation dans le parti. »
Nous aurions compris que des erreurs, même graves, fussent commises par le BP, car il est évidemment difficile d'appliquer une politique que l'on a violemment combattue, s'il y avait eu de la part du BP une volonté de comprendre et d'appliquer la ligne de l'internationale, nous aurions pu certainement parvenir, sans grandes difficultés, à rectifier ensemble les erreurs commises. Mais ce n'est pas cela que nous avons eu en face de nous, notamment au cours des dernières semaines. Nous avons rencontré une lutte constante menée sans franchise contre la ligne de l'internationale. C'est la majorité du BP qui a fait appel à l'arbitrage du SI pour savoir qui d'elle ou de la minorité avait raison en matière syndicale, relativement à la ligne du congrès mondial. Mais dès que le SI a donné son avis, la majorité du BP s'est écriée que le SI était en opposition au congrès mondial et rejette le texte du SI concernant la réorientation de notre travail syndical en France.
Le point culminant de cette campagne de dénigrement, c'est la reprise de l'accusation de « liquidation » et de « capitulation devant le stalinisme ». Accusation formulée verbalement avant le VIIe Congrès du parti, jamais écrite pour toute l'internationale, jamais formulée devant le congrès mondial, et reprise à nouveau dans ces dernières semaines. Si vraiment le SI veut « liquider » l'organisation française et capitule devant le stalinisme, ce serait le devoir le plus élémentaire de le faire savoir à toute l'internationale. Il aurait fallu utiliser la tribune du CM pour le faire, surtout qu'a ce congrès, ce sont les membres du SI qui ont particulièrement formulé les positions qui ont triomphé à ce congrès. Que signifie ce silence dans l'internationale et cette tentative de mobilisation du parti français sur ces accusations ? Où cela peut-il mener, indépendamment des intentions de ceux qui les lancent ?
Ces accusations contre notre internationale ont été lancées plus particulièrement à propos des positions qui ont été adoptées par le CM, par les Yougoslaves, par le POUM, par Shachtman, et aussi par Nathalia Sedov afin de rompre avec notre mouvement. Une telle attitude a sa logique propre. Si on pense que nous capitulons devant le stalinisme, pour rompre avec le stalinisme, on rompra avec nous. Si on pense que nous capitulons devant le stalinisme, on nous attribuera les pires méthodes staliniennes, et déjà un membre du BP a écrit un article que le BP était en train de publier, pour nous accuser de véritables crimes à l'égard de notre mouvement.
Nous sommes dans une période dans laquelle des forces immenses s'exercent sur chaque homme et chaque organisation. La meilleure résistance que nous puissions offrir aux forces dissolvantes, c'est la cohésion de notre organisation, le parti mondial de la révolution socialiste. Comment peut-on songer que les militants les plus responsables de notre mouvement international à son congrès, qui ont pour certains passé plus de vingt-cinq ans à combattre le stalinisme, aient été incapables de discerner dans les positions exposées devant eux par les membres du SI la « capitulation devant le stalinisme » ? Comment se fait-il qu'ils ont fait confiance aux membres du SI pour assurer à nouveau dans une période éminemment grave les plus hautes responsabilités clans notre mouvement ? Comment se fait-il que c'est seulement en France que se trouvèrent quelques trotskystes plus clairvoyants, qui d'ailleurs n'utilisèrent pas la tribune du CM pour dénoncer ce danger ? En réalité, la France est peut-être le pays où se croisent avec le plus de violence les forces antagonistes, où le poids des couches petites-bourgeoises est énorme, et où la bourgeoisie elle-même est la plus déchirée de façon éclatante. Nous assistons dans notre section française à un reflet de ces déchirements et contradictions de la société française. Et c'est pourquoi la voie sur laquelle s'est engagée la majorité du BP est extrêmement périlleuse. Elle se trouve à la dérive, et son éloignement grandissant de l'internationale risque maintenant de la mener à la rupture avec l'internationale.
Patiemment, méthodiquement, le SI s'est efforcé depuis le IIIe Congrès mondial de collaborer avec votre BP, en particulier pour arriver à une application compréhensive et efficace de la ligne de l'internationale en France. Un premier texte d'application a été ainsi élaboré par la commission mixte des représentants du SI et de votre BP. Ce texte n'était naturellement qu'un premier pas dans la voie de la compréhension de la ligne du troisième congrès mondial telle qu'elle a été définie explicitement et implicitement dans les textes de ce congrès et telle que l'entend la direction internationale. Pour arriver à un premier accord avec votre direction, qui était violemment opposée encore, au lendemain même du IIIe Congrès mondial à la ligne de l'internationale, les représentants du SI ont délibérément limité toutes les implications de cette ligne à un petit nombre d'idées et de propositions sur lesquelles ils se sont efforcés d'obtenir votre compréhension et votre consentement.
Ce premier texte d'application avait pour but de réaliser le passage de vos anciennes positions aux positions de l'internationale et d'assurer ainsi le tournant du parti de la façon la plus apte à faciliter votre compréhension et à épargner les heurts. Mais par ce fait même, ce texte restait incomplet et limité et ne pouvait correspondre comme un texte exclusif à toute la dynamique de l'évolution de la situation et à sa logique. Bientôt, il apparut qu'il fallait clarifier davantage certaines questions posées impérativement par l'évolution de la situation en France, implicites dans la ligne du troisième CM, qui sont maintenant en voie de concrétisation. La discussion syndicale que la situation vous a imposée, par l'évolution de l'Unité, les propositions de la CGT et la perspective de nouvelles luttes, débordait déjà dans sa logique le cadre étroit du premier document d'application et convergeait d'une façon encore plus concrète vers la question fondamentale de notre orientation et de notre tactique en France : que signifie s'orienter vers les organisations et les ouvriers staliniens, comment y travailler. Les réponses que le BP a données à cette question lors de la discussion syndicale, la façon dont il a accueilli, critiqué et ensuite rejeté notre résolution « Pour la réorientation de notre travail syndical en France » ainsi que les réponses dans le projet de résolution politique qu'il vous propose d'adopter, nous prouvent que fondamentalement il est resté sur la même conception de travail formulée par le VIIe Congrès du PCI et non pas sur l'appréciation et les conceptions de l'internationale.
Ce qu'il cherche toujours, c'est renforcer l'organisation indépendante du PCI et l'opposer en tant que telle de l'extérieur contre les organisations et le parti staliniens en tant que pôle politique principal de regroupement dans l'immédiat des forces révolutionnaires du prolétariat français. Il cherche par l'action indépendante et la création de « situations de force » étiquetées trotskystes, dans les usines, les syndicats, etc., à prouver aux ouvriers staliniens qu'il existe dans l'immédiat une autre voie politique et organisationnelle que celle de leurs organisations, et par conséquent qu'il existe dans l'immédiat en France la possibilité d'une « nouvelle direction » révolutionnaire. Nous trouverons un écho, dit-il, parmi les ouvriers staliniens dans la mesure où nous agissons indépendamment, ouvertement comme trotskystes et devenons forts. Ceci est le sens aussi bien du projet Dumont-Lambert que plus particulièrement de plusieurs passages contenus dans le projet de résolution « Sur la situation française et les tâches du parti ».
Or, cette orientation, qui fut plus ou moins celle que le parti a poursuivie jusqu'au congrès de l'internationale et qui correspond effectivement à la logique de tout travail fondamentalement indépendant, visant fondamentalement la construction dès maintenant, dans l'immédiat, du parti indépendant par l'action ouverte et indépendante, n'est pas celle du tournant en cette matière que la ligne du IIIe Congrès trace et implique.
Pour que vous arriviez à comprendre ce que l'internationale exige actuellement en France, et dans la mesure où il s'agit seulement de confusion et non pas délibérément d'une lutte consciente contre les implications de la ligne de l'internationale, vous devez faire l'effort de concevoir ce que pourrait et devrait être le travail de notre organisation en France, si à la place d'un mouvement stalinien tellement fort, majoritaire dans la classe, existait un mouvement réformiste de la même importance et placé dans les mêmes conditions objectives, et le poussait indépendamment de la volonté et des plans de sa direction vers une radicalisation accrue. Auriez-vous dans ce cas exactement cette même conception de construction du parti indépendant dans l'immédiat ou, en conformité avec l'expérience maintenant générale de notre mouvement en cette matière et l'orientation plus précise du CM, de nous intégrer partout dans le réel mouvement des masses, seriez-vous amenés à agir de l'intérieur de ce mouvement avec une tactique et des moyens propres à ce genre de travail ? Vous serait-il tellement difficile dans un cas pareil de comprendre la nécessité de la souplesse, du langage approprié aux ouvriers d'un tel milieu, et même de l'emploi absolument nécessaire à l'occasion de certaines ruses afin de pouvoir s'intégrer dans les meilleures conditions possibles dans ce mouvement, déjouer les plans de sa direction bureaucratique et y rester. Croiriez-vous alors à la « liquidation », à la « capitulation », ou encore à l'inadmissible « ruse » en guise de programme politique ? Dans ce cas, la politique actuelle de l'internationale, dans plusieurs pays l'Angleterre, la Belgique, l'Autriche, etc. — n'est que cela.
En France, ce qu'exige l'internationale est fortement apparenté à une politique entriste par rapport aux organisations et aux mouvements staliniens. Ce travail comporte par conséquent des tactiques et des moyens propres à sa nature particulière et qui ne sont naturellement pas ceux du travail fondamentalement indépendant. L'internationale a indiqué à plusieurs reprises, aussi bien dans les résolutions et textes du IIIe
Congrès mondial aussi bien que dans ces textes concrétisant la ligne à appliquer en France, et plus spécialement dans sa résolution : « Pour une réorientation de notre travail syndical en France », les considérations d'où découle la nécessité d'un tel travail en direction des organisations et des ouvriers staliniens ; ce n'est pas seulement parce que le mouvement influencé par les staliniens en France constitue, et de loin, la plus importante expression du réel mouvement des masses de ce pays, qu'il est nécessaire pour nous de nous orienter avant tout vers ce mouvement, de nous y intégrer et d'y travailler.
C'est parce que ce mouvement est d'autre part placé dans des conditions objectives telles, par l'évolution de la situation internationale vers la guerre contre-révolutionnaire de l'impérialisme coalisé, que — indépendamment des plans et de la volonté de sa direction bureaucratique au service de la politique du Kremlin — il sera forcé, obligé de se radicaliser davantage, d'esquisser pratiquement une orientation révolutionnaire et d'agir dans le cas de la guerre, les armes à la main pour le pouvoir. Toute la tactique que l'internationale préconise envers les mouvements influencés par les staliniens dans les pays où ces mouvements sont de loin les mouvements majoritaires de la classe, est indissolublement liée a l'étape actuelle à la nature de ces mouvements, à la façon dont ces mouvements seront obligés de réagir dans les conditions concrètes actuelles et à la perspective de la révolution.
Quand notre mouvement dans le passé, entre 1929 et 1938, avait posé tout d'abord la question de l'unité d'action avec les organisations et ouvriers socialistes et ensuite le travail à l'intérieur du mouvement socialiste, il est parti précisément des « conditions objectives dans lesquelles ce mouvement était placé » (et dont résultaient des conséquences précises inévitables) et non pas de critères « psychologiques » et « moraux » concernant les désirs, les capacités, les plans de la direction social-démocrate petite-bourgeoise. Une série d'arguments employés actuellement contre l'orientation exigée par l'internationale en France, nous les avons rencontrés, combattus et rejetés sous des formes analogues, lors de cette expérience passée de notre mouvement. Contre les staliniens d'alors et contre des camarades, même dans nos propres rangs, qui ne comprenaient pas la nécessité, la nature, les perspectives et la manière de mener le travail en direction et à l'intérieur du mouvement socialiste, et qui argumentaient en s'appuyant sur l'impossibilité de la social-démocratie de lutter efficacement contre le fascisme, sur la couardise, la lâcheté, l'opportunisme de ses chefs, etc., L. Trotsky a opposé la méthode marxiste d'analyse de la social-démocratie placée dans des conditions concrètes.
Le même problème sous une forme plus aiguë et avec des possibilités révolutionnaires plus importantes, plus amples, se pose devant les organisations trotskystes, partout où nous avons affaire à un mouvement stalinien de masse placé dans les conditions concrètes actuelles.
Peut-on sérieusement nier que le mouvement stalinien en France, par exemple, est placé devant la Guerre froide dans des conditions nouvelles qu'il n'a jamais connues dans tout son passé et que ces conditions l'obligent, le forcent (et l'obligeront encore davantage dans l'avenir, et aussi longtemps que la situation internationale évoluera vers la guerre et ne sera pas renversée dans le sens de la « paix », c'est-à-dire d'un compromis étendu et viable entre le capitalisme et l'URSS, les « démocraties populaires », la Chine) d'agir pratiquement d'une certaine manière, de se radicaliser (à sa façon), d'esquisser une orientation qui sur plus d'un point contraste avec le cours fondamentalement droitier de sa politique en 1934-1947, de s'appuyer davantage (à sa façon) sur la mobilisation, militante, c'est-à-dire active de la classe ouvrière.
N'est-ce pas cela le sens le plus profond de toute une série de manifestations de la politique stalinienne en France auxquelles nous assistons plus spécialement depuis le congrès mondial : propositions d'unité d'action de la CGT aux autres centrales syndicales, propositions de l'UJRF aux organisations de jeunes pour une action commune contre les deux ans, campagne d'un secrétaire du PC français — Fajon — préparant des propositions d'unité d'action avec le Parti socialiste ? D'autre part, l'affaire Garaudy* montre que la situation soulève les plus importants problèmes politiques, jusqu'aux plus hauts sommets staliniens.
En face d'une telle situation nouvelle dans laquelle est placé maintenant pour toute une période le mouvement stalinien, et tenant compte des conséquences immédiates et lointaines de l'évolution de cette situation sur ce mouvement, l'internationale avait le devoir de définir une politique précise dans tous les pays où celui-ci constitue le mouvement majoritaire du prolétariat. Cette politique, définissons-la encore une fois clairement : il s'agit de pratiquer dans un pays comme la France, de plus en plus une sorte de politique entriste sui generis par rapport aux organisations et ouvriers influencés par les staliniens. Cela veut dire qu'au fur et à mesure que nous approchons de la guerre, une partie de plus en plus importante de nos forces doit s'investir dans les différentes organisations politiques et syndicales dirigées ou influencées par les staliniens, y compris dans le PCF, y rester et y travailler selon une tactique adaptée à la nature de chacune de ces organisations et subordonnée au principe d'un travail à longue échéance. La partie indépendante de notre organisation aura comme tâche principale de faciliter et la compréhension de notre ligne révolutionnaire par les ouvriers staliniens, et notre travail à l'intérieur de leur mouvement.
L'ensemble du travail intérieur et extérieur de l'organisation trotskyste aura ainsi pour but d'accélérer la radicalisation des ouvriers staliniens et le développement d'une direction révolutionnaire surgie fondamentalement du sein de leur mouvement à travers les expériences des luttes à venir et les tâches que ces luttes imposeront à la masse des militants staliniens.
Examinons maintenant les différents aspects particuliers de cette orientation sans avoir néanmoins la prétention d'épuiser le sujet dans cette seule lettre.
L'expérience que l'internationale entame dans ce domaine est jusqu'à maintenant unique dans son histoire et sa mise au point exigera un certain temps ainsi que la collaboration compréhensive et loyale des directions des sections impliquées dans ce travail. Nous reviendrons plus loin sur cet aspect capital de la question.
Le premier problème que pose un tel travail en direction et à l'intérieur des organisations et du mouvement stalinien en général, c'est celui de la manière de s'intégrer dans ce mouvement. Cette intégration doit commencer par les organisations périphériques pour arriver jusqu'au PCF même. Des exceptions à cette marche sont naturellement possibles et même inévitables. Des camarades désignés par notre direction en tenant compte de leurs possibilités et de leurs capacités pour un tel travail, s'efforceront de s'intégrer dans toutes les organisations et organismes politiques, syndicaux, culturels, etc., que le PCF dirige, influence, propulse : Combattants de la paix, Comités Henri Martin, UJRF, syndicats CGT, syndicats uniques, sections syndicales uniques, comités d'unité, etc. Pour arriver à un tel résultat, pour y rester et y travailler, il sera nécessaire pendant toute une période au début que nos militants camouflent complètement leur qualité de trotskystes, ou n'appuient plus sur elle, n'entreprenant aucun travail politique sur nos propres idées, et se fassent connaître dans leur nouveau milieu avant tout comme les meilleurs animateurs de tous ces organismes. C'est ensuite, une fois qu'ils seront solidement intégrés dans ces milieux, qu'ils auront acquis l'estime et la confiance de leurs compagnons de travail, et la connaissance concrète nécessaire de leur milieu, qu'ils pourront et sauront comment agir au mieux pour propulser progressivement certaines de nos idées, accentuer la radicalisation des militants staliniens, favoriser, — toujours avec souplesse — les positions et les tendances de gauche, discerner les plus combatifs, les plus intéressants et soit les travailler directement individuellement, soit les signaler à nos organismes indépendants.
Chaque militant trotskyste, s'il acquiert cette compréhension du travail et s'il est constamment aidé par sa direction, est capable de devenir l'animateur d'un secteur de travail et de faire vivre, mieux qu'un militant stalinien un Comité Henri Martin, une section syndicale unique, un comité d'unité, etc. L'argument selon lequel ces organismes souvent n'existent que sur le papier, ne fonctionnent pas, sont squelettiques, bureaucratiques... etc., n'est pas décisif.
En Angleterre, ceux qui ont combattu l'entrée dans le Labour Party ont souvent prétexté que ce parti n'existe qu'en tant que machine électorale, sans structure définie, vivante, etc. En réalité, ils exagéraient en raison de leur incompréhension totale de la manière de travailler dans cette organisation et de l'animer. L'expérience qui a été faite depuis par nos camarades qui ont réalisé l'entrée a démontré déjà, et de la façon la plus éclatante, la possibilité d'un tel travail et les résultats surprenants auxquels on peut arriver avec une compréhension adéquate de sa nature spécifique.
Les organisations et organismes que le PCF dirige, influence, propulse sont infiniment plus réels, plus vivants, mais naturellement le contrôle bureaucratique sur eux est aussi plus sévère. Il est absolument possible que nos militants s'intègrent, travaillent et restent dans ces milieux, s'ils se comportent au début tout juste comme de simples militants du PCF et font valoir leurs capacités d'initiative, d'organisation et de direction.
C'est le sens de l'attitude que nous avons préconisée sur le terrain syndical dans notre résolution « Pour la réorientation de notre travail syndical en France ».
Nous avons voulu, par ce document, attirer l'attention de la direction du parti sur les grandes possibilités offertes par la conjoncture créée dans ce domaine à la suite des propositions de la CGT et le courant unitaire qui se développe dans la classe, pour s'intégrer dans les syndicats cégétistes, y compris dans la direction des organismes syndicaux unitaires (sections syndicales uniques, comités d'unité). Il fallait pour cela que nos camarades soient disposés — et si nécessaire capables de le faire — à ruser avec les dirigeants staliniens, se montrer souples, laisser à l'arrière-plan leur qualité de trotskystes, et mettre en avant, avant tout, leurs capacités d'appliquer une ligne unitaire, d'animer, de diriger, les organismes qui la concrétisent et que la direction stalinienne elle-même voulait voir surgir.
Afin de s'intégrer dans le réel mouvement des masses, de travailler et de rester par exemple dans les syndicats de masse, les « ruses » et les « capitulations » sont non seulement admises mais nécessaires. Nous avons déjà appris cela du temps de la Maladie infantile de Lénine et toute l'expérience de l'internationale en matière de travail de masse, qu'il soit entriste ou travail syndical nous a permis de mieux en développer le sens.
Pour pouvoir réintégrer les syndicats cégétistes quand on en a été exclu ou pour rentrer dans un organismes syndical unitaire quelconque, on n'hésitera pas si nécessaire à sacrifier par exemple la vente de l'Unité ou même de la Vérité, à mettre tout à fait à l'arrière-plan sa qualité de trotskyste si les directions bureaucratiques l'exigent et si nous-mêmes arrivons à la conclusion que c'est là la condition pour faciliter notre intégration. Toutes ces questions, nous avions cru qu'elles étaient depuis longtemps parfaitement claires pour tous les cadres de notre mouvement. Poursuivons.
Si nous avons défini la politique que l'internationale entend suivre en France comme une sorte de politique entriste sui generis, c'est à cause du caractère spécifique du mouvement stalinien dont la direction extrêmement bureaucratique nous empêche de procéder exactement comme dans un mouvement réformiste de la même importance. Sinon nous serions — et depuis longtemps déjà — pour une politique entriste totale. La nature du mouvement stalinien nous impose en réalité une combinaison de travail indépendant et de travail « entriste » avec les particularités ci-après : le travail indépendant doit être compris comme ayant pour but principal d'aider le travail « entriste » et s'adresse lui aussi principalement en direction des ouvriers staliniens ; le travail entriste s'amplifiera au fur et à mesure que nous approcherons de la guerre.
Le secteur indépendant aide le travail entriste en lui fournissant les effectifs, en les dirigeant de l'extérieur, en développant les thèmes de notre politique, de la critique concrète de la politique stalinienne, etc., d'une façon ample, claire, sans autres limitations que celles du langage et de la forme qui doivent être étudiés de façon à trouver un écho grandissant parmi les militants staliniens. Le secteur indépendant maintient toutes les activités essentielles actuelles dans les usines, les syndicats, les jeunes, et continue à recruter, y compris parmi les meilleurs éléments dépistés au sein du mouvement stalinien par nos militants qui font du travail entriste.
Il se peut, en effet, bien que notre tendance constante sera de maintenir et d'augmenter nos forces à l'intérieur du mouvement stalinien (et ceci pour une longue période) que pour certains éléments qui nous auront été signalés au sein de ce mouvement, il soit préférable de parfaire leur formation trotskyste en les affiliant au secteur indépendant.
Le secteur indépendant sera constitué par tous les éléments qui sont strictement nécessaires pour diriger l'ensemble du travail, plus ceux qui, pour une raison quelconque ou malgré tous nos efforts, ne peuvent s'intégrer dans le mouvement stalinien, plus ceux dont nous jugeons préférable et même nécessaire de parfaire la formation trotskyste dans l'organisation indépendante. Nos militants indépendants n'abandonneront aucune activité dans les usines et les syndicats, conformément à nos idées sur l'unité d'action, l'unité, la stratégie des luttes, etc., ni aucune initiative de propulser, de diriger des organismes et des luttes, là où les conditions le leur permettent, mais ils feront toujours attention que cette activité s'exerce en tenant compte de l'ensemble du travail que nous faisons en France, et de l'intérêt que nous accordons avant tout aux militants staliniens, à des expériences faites avant tout avec eux, et comprises avant tout par eux.
Si notre organisation française s'engage dans une politique telle que celle que nous venons simplement d'esquisser, dans certaines de ses grandes lignes, il s'ensuivra dans un certain temps une véritable intégration de dizaines et de dizaines de nos militants dans un réel travail de masse, au sein même du mouvement stalinien. Nous le suivrons ainsi dans toute son évolution dynamique, déterminée par l'évolution de la situation internationale, et nous serons placés dans les meilleures conditions pour en profiter. Une telle politique donnera dans l'immédiat : un terrain de travail à plusieurs de nos militants, créera peu à peu parmi les milieux des militants staliniens une atmosphère de compréhension de nos positions politiques fondamentales et de notre critique des contradictions et des erreurs fondamentales de la politique stalinienne, renforcera même numériquement notre organisation dans son ensemble par l'apport d'éléments ouvriers staliniens. Pour qu'elle réussisse, elle exigera naturellement, comme nous l'avons déjà noté, la compréhension et la collaboration loyale de la direction du parti. Sans cette condition, qui permettra à son tour d'avoir tout le parti soudé, homogène, compréhensif, discipliné autour de sa direction, il est absolument impossible d'entreprendre toute manœuvre tactique d'envergure.
Si la situation que nous avons actuellement dans notre organisation en France se maintenait, non seulement une expérience pareille est condamnée par avance, mais aucun progrès n'est plus possible. Le parti stagnera et périclitera, impuissant, confus, démoralisé.
La question de l'état de la direction est la question capitale pour toutes nos organisations. Dans un très grand nombre de pays, nous l'avons heureusement résolue dans le sens de la formation d'une équipe homogène disciplinée, attachée profondément et sans réserve à l'internationale. C'est en France, camarades, que le retard le plus important, le plus dangereux, le plus inadmissible, existe dans ce domaine encore. Il est temps d'en finir. Nous adressons l'appel le plus pressant et le plus urgent au comité central pour qu'il comprenne et mette un terme à cette situation. Nous ne demandons pas aux camarades d'abandonner les positions qu'ils croient justes, mais de faire un effort réel pour appliquer vraiment avec « compréhension et discipline » la ligne de l'internationale.
Dans la lettre du 28 décembre 1951 qu'il nous a adressée, le bureau politique déclare qu'il ne voit pas « d'autre solution que l'ouverture d'une discussion approfondie au travers de bulletins internationaux sur les problèmes du travail syndical et de construction de partis nécessairement indépendants dans les conditions des pays de l'Europe occidentale où le stalinisme est la forme dominante dans le mouvement ouvrier ».
Il faut être très clair. En aucun cas, le SI n'est disposé de mettre en discussion dans le parti ou l'internationale la ligne du IIIe Congrès mondial. Toute discussion en particulier dans votre parti doit exclusivement porter sur l'explication, la signification et la meilleure façon d'appliquer cette ligne. C'est le SI qui, statutairement et par le mandat plus précis que le congrès mondial lui a donné à ce sujet, est le mieux qualifié et le plus responsable pour appliquer cette ligne et veiller à son explication. Le SI n'est critiquable que devant le CEI. Le prochain CEI examinera les problèmes soulevés par l'application de la ligne du IIIe Congrès mondial dans les pays comme la France et l'Italie, où les staliniens sont la force dominante dans le mouvement ouvrier. Cette discussion indispensable se fera sur un terrain ferme, celui défini par les thèses et résolutions du congrès mondial. Elle permettra d'avancer dans notre travail et stimulera nos sections. Mais ce que la majorité du BP demande, c'est la continuation de la discussion qui eut lieu avant le VIIe Congrès du parti, en ignorant l'analyse et les perspectives définies par l'internationale, et ce qui est encore pis, au niveau le plus bas, celui de la défiguration des positions de l'internationale, des accusations et des attaques. Cette sorte de « discussion » nous n'en voulons pas et elle n'aura pas lieu, car nous ne voulons pas œuvrer à la démoralisation et à la décomposition du parti.
Peut-être la majorité du BP veut-elle nous démontrer qu'elle a derrière elle la majorité du parti ? Nous n'avons pas besoin de discussion pour cela ; nous n'avons jamais contesté les votes du VIIe Congrès du parti, mais la majorité du BP n'a pas non plus contesté les votes du congrès mondial et, dans notre parti international, la majorité de la section française se trouve en minorité et doit, par discipline, appliquer les décisions politiques et organisationnelles prises par la majorité de l'internationale. Tout autre attitude aurait comme conséquence de fausser le fonctionnement de l'internationale et de vous mettre en dehors d'elle.
Le mandat que le congrès mondial a donné au SI, celui-ci le remplira sans défaillance et très énergiquement. Voici plusieurs mois que nous avons montré la souplesse la plus grande pour faciliter la compréhension de la majorité du BP des tâches qu'elle devait faire faire au parti. Depuis le CC précédent, la situation n'a fait que se détériorer. Les documents que la majorité du BP soumet à ce CC constituent un défi aux positions du congrès mondial, et le transport de la discussion dans le parti n'aurait pour sens que de vouloir dresser celui-ci contre la direction de l'internationale.
Nous demandons au CC de nommer un BP qui assure que l'orientation de l'internationale sera appliquée fermement et d'une manière qui permette de ne plus perdre de temps. Nous demandons au CC de refuser toute discussion dans le parti sur des documents opposés à l'analyse, aux perspectives et à l'orientation du IIIe Congrès mondial. Notre attitude immédiate envers vous dépendra des réponses que vous donnerez à ces demandes. Le SI prendra, comme il en a le droit, ses responsabilités dès maintenant et soumettra les mesures qui seront éventuellement prises à l'approbation du prochain CEI.
Vous avez par conséquent à prendre une décision des plus importantes pour la marche de notre organisation française. Nous sommes dans une situation mondiale qui ouvre les plus grandes perspectives pour notre mouvement, mais qui nous soumettra aux plus grandes épreuves. Notre force essentielle dans cette situation, qui nous a permis de vivre plus d'un quart de siècle en dépit de toutes les répressions et qui nous assurera notre victoire, c'est l'internationale. En dehors d'elle, il n'y a aucun avenir.
Nous espérons que les membres du CC, tous les membres, y compris ceux qui ont été fort loin dans les dernières semaines, entendront notre avertissement, et qu'avec l'internationale ils voudront surmonter les difficultés présentes et redresser le cours du parti. Quant à nous, nous remplirons dès maintenant le mandat que le congrès mondial nous a confié. Salutations communistes internationalistes.
Le 14 janvier 1952 Le secrétariat international