Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Lettre du camarade Albert (E. Mandel) à la tendance Bleibtreu-Lambert

22 avril 1952 · Dossier sur la crise et la scission du PCI (1951-1952) · 1 645 mots

In English: Letter from Comrade Albert (E. Mandel) to the Bleibtreu-Lambert Tendency — traduction assistée par machine.

Camarades,

Les dirigeants de votre tendance m'ayant refusé le droit de m'exprimer devant vous, je vous communique par écrit mon opinion sur quelques-unes des questions importantes que vous êtes amenés à débattre.

Il y a tout d'abord la question de votre déclaration au sujet de l'accord organisationnel conclu au dernier plénum du CEI, déclaration qui reste en suspens. Il faut que vous preniez rapidement une décision à ce sujet. Le SI se verra sinon dans l'obligation d'envoyer la résolution organisationnelle sur la question française aux sections soit seulement accompagnée de la déclaration de la minorité, soit accompagnée de votre première déclaration. Celle-ci ne manquerait pas de provoquer une réaction véhémente de la part des membres du CEI. Elle représente en effet sous une lumière absolument incorrecte et la décision prise par le CEI, et l'esprit dans laquelle elle a été prise. Je ne pense pas que ce soit dans l'intérêt de la section française de voir se déclencher contre elle une polémique de la part de la plupart des membres du CEI, polémique qu'une déclaration dans le genre de votre premier projet provoquerait inévitablement. Personne ne vous demande de taire que vous avez conclu l'accord au CEI en maintenant toutes vos idées politiques. Dites-le brièvement et simplement, mais sans polémique inutile et déplacée à cette occasion. Sinon vous obtiendrez, non pas de la part du SI mais de la part, j'en suis sûr, des autres membres du CEI, la réponse qu'une telle polémique mériterait. Il y a ensuite la question de votre attitude envers le projet de résolution politique présenté par le camarade Frank, projet éclairci par les résolutions des camarades Michèle Mestre (sur le travail syndical) et Privas (sur le travail entriste). De l'avis même d'un de vos représentants au BP, le camarade Garrive, ces documents représentent l'élaboration et l'application cohérente de la ligne du Xe Plénum — dite de l'« entrisme sui generis ». Nous savons naturellement que vous êtes en désaccord avec cette ligne, et a fortiori en désaccord avec son application. Cependant, la fonction essentielle du VIIIe Congrès du parti n'est pas d'entendre l'expression des accords ou désaccords avec cette ligne, mais d'appliquer cette ligne. C'est ainsi que s'applique le centralisme démocratique à l'échelle internationale. Au lendemain de votre congrès national, la fonction des assemblées régionales ou des assemblées de cellule, ce n'est pas de discuter le bien-fondé des décisions de votre congrès mais d'en discuter l'application. Au lendemain d'un congrès international, les congrès nationaux ne discutent pas en premier lieu le bien-fondé de sa ligne mais bien son application. De toute façon, vos représentants au Xe Plénum se sont engagés solennellement, par la résolution d'accord qu'ils ont accepté, d'appliquer la ligne du Xe Plénum. Vous le savez très bien, comme vous savez qu'il n'y a pas d'autre moyen pour vous d'être disciplinés à l'internationale après le congrès du parti que d'appliquer cette ligne.

Il s'agit par conséquent pour vous de décider maintenant quelle place occupera le VIIIe Congrès du PCI sur la voie de l'application de la ligne du Xe Plénum, qui comporte pour la section française un tournant important.

Ou bien vous combattrez d'ici le congrès l'« application cohérente de la ligne du Xe Plénum », et ainsi, que vous le vouliez ou non, l'ensemble de sa ligne_ Dans ce cas, le temps qui nous reste avant le congrès du parti sera en grande partie consacré à une polémique qui ne fera pas avancer le parti dans sa compréhension de cette ligne de « l'entrisme sui generis », qui ne rendra pas le parti plus capable d'appliquer cette ligne, qui augmentera sa confusion, qui diminuera sa cohésion, qui rendra l'application de cette ligne de votre propre avis plus dangereuse. Vous ne retarderez pas ainsi d'un seul jour l'application de cette ligne, dont la grande majorité de la direction de l'internationale est convaincue qu'elle représente la seule voie de salut du parti. Vous réussirez seulement à créer toutes les conditions pour que cette application se tisse avec le maximum de dégâts pour le parti. Est-ce vraiment là votre but ? Je persiste encore à ne pas vouloir le croire.

Ou bien vous apporterez votre avis différent de celui de la minorité sur un certain nombre de questions d'analyse de la situation, d'appréciations politiques, sociales ou économiques, ainsi que sur un certain nombre de propositions d'application concrète de la ligne du Xe Plénum faites par les textes de la minorité sur tel ou tel domaine d'activité du parti, sans remettre en question l'ensemble de l'application de l'orientation du X e Plénum, qui, de l'avis de la grande majorité de la direction internationale est également l'application de la ligne du congrès mondial pour la France.

Dans le premier cas, il n'y aura pas de véritable discussion, mais seulement une polémique vaine qui ne convaincra personne. Cette polémique sera d'autant plus vaine qu'elle serait menée, je l'espère, d'autre part avec la conviction que la ligne d'orientation que vous opposerez à la ligne contenue dans les documents de la minorité, ne sera de toute façon pas appliquée après le VIIIe Congrès du parti, qui, pour rester discipliné à l'internationale, devra appliquer de façon cohérente l'orientation du Xe Plénum. Ce sera un exercice académique indigne d'un parti révolutionnaire, créant en outre un préjudice énorme au parti en l'obligeant à effectuer un tournant sans cohésion ni préparation efficace. Ce sera en même temps l'impossibilité pour vous de continuer votre rôle de dirigeants du parti après le congrès, quel que soit le résultat de ce congrès. Il serait en effet absurde que vous prétendiez appliquer une orientation que vous auriez violemment combattue la veille et pour laquelle vous aurez créé un climat d'incompréhension ou même d'hostilité dans le parti.

Dans le second cas, il y aura une véritable discussion constructive sur chaque question que vous soulèveriez, avec possibilité de modifications effectives des documents présentés, effectives non seulement quant à la lettre mais surtout quant à l'orientation qui en découlerait après le VIIIe Congrès. Il y aura possibilité de faire un effort commun dans le parti pour le préparer mieux à effectuer son tournant difficile. Il y aura la certitude que vous continuerez à jouer votre rôle de dirigeants et que la crise organisationnelle qui sévit dans le parti depuis plus d'un an soit graduellement résorbée.

La première voie qui est contraire aux intérêts du parti est la voie que vous emprunterez fatalement si vous adoptez un « contre-texte » en face des documents présentés par les camarades de la minorité, qui représentent « l'application cohérente de la ligne du Xe Plénum » de l'aveu même d'un de vos dirigeants.

La seconde voie, qui représente l'intérêt du parti, est la voie que vous emprunterez si vous élaborez des amendements, au besoin de nombreux amendements, aux documents de la minorité. Encore une fois, personne ne vous demande d'abandonner vos idées. On vous demande seulement d'agir comme des dirigeants responsables reconnaissant en pratique le centralisme démocratique à l'échelle internationale avant les congrès internationaux, les discussions dans les sections sont centrées autour de la ligne à déterminer ; après les congrès internationaux, les directions de toutes les sections doivent faire un effort pour appliquer de façon cohérente la ligne adoptée, qu'ils soient d'accord ou non avec cette ligne.

Quelles que soient les décisions du VIIIe Congrès du parti, la ligne à appliquer après le congrès sera celle de l'« entrisme sui generis » partage du parti en trois secteurs, un secteur réalisant immédiatement l'entrisme, un deuxième modifiant son activité pour pouvoir opérer le tournant entriste dans un avenir proche, un troisième continuant le travail indépendant. Ce regroupement du parti exige la révision de tous ses secteurs d'activité, révision entamée par les documents de la minorité. En même temps, il garantit la continuation du travail indépendant, avec la Vérité et ses autres organes, avec son activité syndicale et jeune propre, avec son recrutement et la satisfaction/ de tous ses besoins inhérents. Discuter d'ici le congrès sur autre chose que sur cela, c'est en fait tenir un congrès pour rien, démoraliser et désintégrer le parti. Ne prenez pas de décisions qui vous feront endosser de telles responsabilités.

En discutant de l'accord intervenu au Xe Plénum avec vos dirigeants, je ne leur avais laissé le moindre doute sur ce que cet accord signifiait avant tout l'application de la ligne du Xe Plénum, et la préparation du parti à travers une discussion ample et constructive, à la meilleure application de cette ligne. Vos dirigeants donnaient alors l'impression d'avoir compris cela à fond, et de n'avoir aucune illusion sur la possibilité d'élaborer une « ligne intermédiaire » de compromis entre la vôtre, en minorité dans l'internationale, et la nôtre, celle de l'écrasante majorité de l'internationale. Ils répétaient que la seule chose qu'ils visaient avec l'accord, c'était des garanties organisationnelles d'une telle discussion, ainsi que des garanties quant au régime régnant dans le parti du point de vue du centralisme démocratique. Quelques injustifiées qu'étaient les craintes et suspicions qui se cachaient derrière une telle demande de « garanties », je n'ai jamais hésité de vous les donner sincèrement. Ce qui s'est passé dans le parti depuis la conclusion de l'accord devrait nous confirmer dans la loyauté et sincérité entière avec laquelle il a été appliqué de ma part. Ce n'est pas moi qui a fui la discussion politique. Ce n'est pas moi qui ai proposé ou encouragé la moindre mesure organisationnelle tendant à limiter ce qui est en fait l'exercice de toute la direction quotidienne du parti par votre tendance. Chassez à ce sujet toute crainte irraisonnable. Notre désir à nous tous, c'est de pouvoir collaborer avec vous à la direction du parti. Mais cette collaboration doit se baser sur la ligne du Xe Plénum. Ce n'est pas là une « capitulation » qu'on vous demande mais l'accomplissement d'un devoir que chaque communiste devrait se faire un honneur d'appliquer.

Avec mes salutations fraternelles,

Albert

22 avril 1952

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 4, p. 329–332 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

Une erreur sur cette page ?