Cher camarade Renard,
J'ai reçu votre lettre du 16 février. J'en ai remis des copies aux membres de notre comité central et, en rédigeant la présente réponse, j'ai eu l'avantage de discuter avec eux à ce sujet. Si j'ai attendu aussi longtemps pour répondre, c'est seulement parce que je suis toujours prudent en matière d'intervention dans les affaires d'un autre parti sans connaître tous les faits appropriés et les personnes en cause. Je dis cela pour vous assurer que je n'entendais pas vous manquer de respect en tardant à répondre à votre lettre.
Tout au contraire. Mon objet était de donner à votre communication la réponse sérieuse et réfléchie qu'elle méritait.
Entre temps, le Xe Plénum du CEI s'est tenue et son document fondamental sur « l'application tactique de la ligne du IIIe Congrès mondial » ainsi que sa résolution d'organisation sur la situation française ont été reçus ici. Nous avons également reçu une copie de la « Déclaration de la majorité du BP sur les accords conclus au CEI ». Ces documents — les décisions du Xe Plénum et la déclaration de la majorité de votre bureau politique — me semblent avoir amené la discussion à une nouvelle étape et l'éclairer davantage.
J'ai employé le temps écoulé depuis la réception de votre lettre pour étudier attentivement tous les documents relatifs à la discussion, y compris ceux mentionnés ci-dessus. Naturellement, me trouvant aussi éloigné, je ne puis me sentir qualifié pour juger les nombreuses questions secondaires et les antagonismes personnels qui se produisent inévitablement dans une discussion aussi âpre que celle que votre parti connaît. Cependant, le tableau général du point de vue politique me semble maintenant assez clair pour me permettre de vous offrir à vous et autres camarades français une opinion franche dans les termes suivants.
Je pense que le IIIe Congrès mondial a fait une analyse correcte de la nouvelle situation d'après-guerre dans le monde et des tournants imprévus que cette situation a connus. Partant de cette analyse, le congrès a tiré des conclusions correctes pour l'orientation des partis trotskystes nationaux envers le mouvement vivant des masses tel qu'il s'est développé depuis la guerre. En outre, le Xe Plénum, dans son document fondamental sur l'application tactique de la ligne du IIIe Congrès mondial, a fidèlement interprété, amplifié et concrétisé la ligne du IIIe Congrès mondial en ce qui concerne son application tactique dans des conditions différentes en différents pays.
Je note votre déclaration que la majorité n'est pas « hostile »
« L’idée de l'entrée dans le PC » comme « l'éventualité à laquelle nous devons nous préparer ». Ceci semblerait placer la majorité en accord fondamental avec la ligne du CEI et déblayer la voie pour établir en commun un programme d'actions pratiques menant à une fin sur laquelle il y a accord. Les divergences semblent se réduire à des questions de moment et de rythme. Je voudrais toutefois vous rappeler que, dans une situation fluide, le moment et le rythme peuvent être décisifs quant au succès ou à l'échec d'une action. Dans une telle situation, s'il y a accord de principe quant à l'objectif, ma préférence personnelle est pour la décision et la vitesse.
Je suis en désaccord en partie avec votre formulation sur la question de l'entrée comme étant « avant tout une question de travail fractionnel qui ne peut changer le travail du parti indépendant et avant tout ne peut changer le caractère indépendant du programme trotskyste par rapport au stalinisme ». Deux questions différentes, qui doivent être séparées, sont combinées dans cette formule.
Bien sûr, ni l'entrée ni tout autre politique ou tactique imaginable ne peuvent « en aucune manière changer le caractère indépendant du programme trotskyste par rapport au stalinisme ». Mais « le travail du parti indépendant » en France, dans la conjoncture historique présente, peut et doit être radicalement changé, et ce sans délai inutile, car il ne reste pas beaucoup de temps pour saisir l'occasion offerte à présent. Nous devons entrer dans le mouvement des ouvriers staliniens quand il en est encore temps et avec les moyens et méthodes que la situation accorde, et non avec ceux que nous pouvons préférer ou sur lesquels nous voudrions insister arbitrairement.
Une politique de maintien du parti français comme un parti essentiellement indépendant, le travail fractionnel dans les organisations contrôlées par les staliniens étant complémentaire et secondaire, irait tout à l'encontre des nécessités de la situation. La situation en France exige impérativement à présent une politique d'entrée (d'un type particulier) dans le mouvement stalinien. La presse et le parti indépendants doivent servir à stimuler et à guider le mouvement entriste, non se substituer à lui ou le contredire. Il est vrai, comme chaque trotskyste le sait, que l'indépendance du parti de l'avant-garde révolutionnaire est un principe. Sa création est un objet invariable de l'avant-garde révolutionnaire, toujours et partout et dans toutes les conditions. Mais la fonction du parti n'est pas d'exister pour lui-même, elle est de diriger les ouvriers dans la révolution. Pour faire de nouveaux progrès dans la construction d'un parti révolutionnaire, capable de diriger les masses révolutionnaires, il faut faire maintenant en France un détour ample et prolongé à travers le mouvement ouvrier contrôlé par les staliniens, et même éventuellement à travers une section du parti stalinien lui-même.
Le but — c'est-à-dire faire du parti trotskyste un parti de masse — reste constant et invariable, mais la voie vers lui en France n'est nullement rectiligne. Si nos camarades français s'obstinaient et insistaient formellement sur le fonctionnement du parti indépendant comme le travail premier et essentiel dans la situation donnée, le mouvement vivant des masses avec ses potentialités révolutionnaires illimitées passerait certainement à côté de lui et nous laisserait avec une forme sans substance.
La rupture de la coalition sur le plan syndical autour du journal l'Unité fut un développement progressif pour notre parti. Ces syndicalistes réformistes qui se font une spécialité de l'« anti stalinisme » afin de couvrir et de justifier leur politique pro-impérialiste, sont une engeance internationale et nous les connaissons bien. Ce ne sont pas des alliés convenables pour des trotskystes aux États-Unis, en France ou partout ailleurs. La logique de leur stalinophobie les pousse inexorablement vers la droite, et aucune diplomatie tactique de notre part ne peut arrêter ce processus. D'autre part, les ouvriers staliniens de France, par la logique de la marche internationale irréversible des choses, doivent être poussés de plus en plus vers un cours radical. C'est une question de vie ou de mort pour nos camarades que d'établir des liens avec eux et de former une alliance avec eux contre l'impérialisme. La rupture de la coalition de l'Unité, provoquée par l'aile droite, doit être prise comme un tremplin heureux et très favorable vers cette arène nouvelle et plus fructueuse.
En ce qui concerne les bavards anarchistes — aux États-Unis, en France ou partout ailleurs —, des parlotes pour perdre le temps et des coalitions avec eux en vue de mener la lutte de classe contre la bourgeoisie impérialiste feraient une dérision de choses qui doivent être prises sérieusement. Ce ne serait pas une politique révolutionnaire mais un substitut à celle-ci.
Votre lettre, camarade Renard, ainsi que la déclaration de la majorité de votre bureau politique sur le Xe Plénum, explique que l'essence politique de votre position dans le conflit, c'est l'opposition au « pablisme ». Vous le définissez comme une tendance révisionniste, visant à une « pure et simple intégration dans le stalinisme » et ainsi à une capitulation devant lui. Cette question, comme vous le savez peut-être, a une histoire dans le Socialist Workers Party et, par conséquent, nous est familière. Dès 1950, lorsque le nouveau tournant tactique fut indiqué pour la première fois, les johnsonistes tentèrent de terrifier le parti avec l'épouvantail du « pablisme ». Ils cherchèrent à monter une lutte du « cannonisme contre le pablisme » dans le mouvement trotskyste international. Comme nous avons été dès le début tout à fait en faveur du nouveau tournant tactique, nous n'avions vu aucune base pour une telle opposition de tendance, et nous l'avons dit quand la question fut soulevée pour la première fois par les johnsonistes — et il n'y a pas de doute que notre réponse hâta leur départ de nos rangs. Pour notre part, nous sommes des trotskystes orthodoxes depuis 1928 et par conséquent des ennemis intransigeants du stalinisme et de tout conciliationnisme envers lui, pour ne pas parler de capitulation.
Je ne pense pas exagérer en disant que si une tendance pro-stalinienne quelconque apparaissait dans notre mouvement international, nous serions les premiers à le noter et à dire : « C'est une tendance étrangère avec laquelle on ne peut pas faire de compromis. » Nous ne voyons pas une telle tendance dans la direction internationale de la IVe Internationale ni aucun signe ou symptôme d'une telle tendance.
Nous jugeons la politique de la direction internationale par la ligne qu'elle élabore dans les documents officiels — dans la récente période par les documents du IIIe Congrès mondial et du Xe Plénum. Nous n'y voyons aucun révisionnisme. Tout ce que nous voyons, c'est une clarification de l'évolution d'après-guerre du stalinisme et les grandes lignes d'une nouvelle tactique pour le combattre plus efficacement. Nous considérons que ces documents sont entièrement trotskystes. Ils ne diffèrent des documents antérieurs de notre mouvement ni dans les principes ni dans les méthodes mais seulement dans la confrontation et l'analyse de la nouvelle réalité et l'ajustement tactique à celle-ci.
C'est l'opinion unanime des cadres dirigeants du SWP que les auteurs de ces documents ont rendu un grand service au mouvement, service pour lequel ils méritent d'être appréciés et soutenus fraternellement, et non d'être soupçonnés et dénigrés.
Je suis sûr que le mouvement international n'approuvera pas et ne soutiendra pas une lutte fractionnelle basée sur la suspicion d'intentions futures qui ne peuvent être démontrées ou même déduites des propositions et positions présentes qui sont formulées dans les documents. Personne ne peut apprendre quoi que ce soit de telles luttes et le parti en sortira perdant. Si vous, camarades de la majorité, insistiez pour une lutte contre un « révisionnisme » qui n'est pas évident pour les autres, vous ne pourrez que désorienter un certain nombre de camarades ouvriers dans la base du parti, les isoler des autres cadres du mouvement international et les conduire à une impasse. Malheureusement, cela a été fait assez souvent dans l'histoire passée du parti français par des dirigeants impulsifs qui n'ont pas réfléchi à leur propre cours ou pas tenu compte des opinions de camarades internationaux qui songeaient à les aider par des conseils amicaux J'espère sérieusement que cela ne se produira pas cette fois-ci.
Il vaudrait beaucoup mieux, à mon avis, mettre de côté les suspicions — ou en tout cas n'en pas faire l'axe de la discussion —et de chercher à s'entendre avec le SI sur des pas pratiques en vue d'une pénétration dans le mouvement des ouvriers staliniens, en laissant les différents points de vue relatifs aux perspectives subir l'épreuve de l'expérience. Des tendances politiques qui ne sont pas clairement révélées ne peuvent pas être fructueusement discutées. Si en fait il y a soit une illusion quelconque sur le stalinisme d'une part, soit un fétichisme sur l'indépendance formelle de l'autre, l'épreuve de l'expérience fera mûrir et clarifier de telles erreurs et permettra de les traiter politiquement. Au contraire, s'il n'y a pas de sérieuse divergence latente dans le conflit, l'expérience éliminera toute base de suspicion à tout point de vue. Une entrée dans le mouvement ouvrier stalinien et éventuellement dans le parti stalinien lui-même, dans les conditions données, avec sa structure bureaucratique rigide, est une entreprise extrêmement difficile et dangereuse dans le meilleur des cas. Elle sera encore plus difficile s'il n'y a pas d'unité dans la direction du parti. La situation serait rendue bien pire si le parti français devait être puni d'encore une scission inutile. On ne peut ignorer cette possibilité.
Ne vous trompez pas vous-mêmes, camarade Renard. Il y a un grand danger de scission, même si des deux côtés on a renoncé à toute intention à ce sujet. Une scission est implicite dans la situation telle qu'elle s'est développée dans la récente période. À mon avis, le meilleur moyen d'éviter une telle calamité — peut-être le seul moyen — serait de déplacer la discussion pour le moment vers un programme concret de mesures successives, élaboré en commun par la direction du parti et le SI afin d'effectuer l'entrée impérieusement dictée dans le mouvement ouvrier stalinien et éventuellement dans une section du parti stalinien lui-même.
Sur cette voie — si notre jugement est correct —, le parti français serait bientôt en état d'étendre son influence et de se préparer au grand rôle que l'histoire lui a assigné dans la guerre et la révolution qui viennent. Vous pouvez certainement compter sur la sympathie et le soutien des camarades internationaux dans cette grande tentative. Fraternellement.
Le 29 mai 1952
James P. Cannon