PREAMBULE
Le but des Thèses qui suivent est de dégager les tendances générales dans les années à venir aussi bien de l'économie capitaliste que de l'économie des Etats ouvriers, telles qu'elles peuvent s’esquisser sur la base de l’état et de la dynamique actuels de l'une et de l'autre, et dans l'éventualité toute théorique d'absence de conflit majeur pendant cette période ; d'évaluer également l'influence de ces tendances économiques sur les développements politiques, afin de dégager quelques perspectives politiques générales.
Cette méthode de procéder d’une extrapolation en partant de l'état et de la dynami: que actuels, abstraction faite de perturbations majeures; est la seule méthode possible si on veut définir les tendances et les perspectives générales.
La valeur des pronostics ainsi établis est naturellement relative, c'est-à-dire que ces pronostics ne S'avèrent valables que dans la mesure où les facteurs en interaction qui déterminent les tendances et les perspectives évoluent de manière à produire grosso modo le même résultat global qu'on peut escompter de l'analyse de l'état et dela dynamique actuels de ces facteurs.
Mais, si certains de ces facteurs se modifient considérablement dans les années à venir, ou que d'autres facteurs imprévus interviennent, la base du calcul se trouvera modifiée,
C'est en cela que les pronostics marxistes diffèrent des prophéties des dogmatiques.
D'autre part, plus particulièrement en matière de prévisions économiques, il faut tenir compte du fait que le politique, surtout pendant la phase actuelle avancée de l'impérialisme influe constamment sur l'économie, renforçant ou interrompant brusque-ment le processus dit de stabilisation capitaliste,
La lutte de classes dans les pays capitalistes est incontestablement influencée par la conjoncture économique, mais à son tour elle influence profondément celle-ci.
Dans la plupart des pays capitalistes, les marges de stabilisation économique sont en réalité toujours si étroites, qu'il suffit qu'une lutte d'envergure éclate pour remettre en cause tout l’acquis de la « stabilisation » et pour amorcer une nouvelle « récession » uu crise.
Une analyse marxiste garde toute sa valeur et son importance si elle aide à prévoir ja tendance générale, même si l'aboutissement de la tendance (par exemple crise, guerre, révolution) ne se réalise pas pour une période par suite de l'intervention des facteurs contraires, 5
C'est le cas classique avec nombre d'analyses et de perspectives marxistes depuis Marx lui-même et le « Capital » jusqu’à nos jours.
L'erreur d'une appréciation marxiste doit être recherchée soit dans l'estimation erronée de l'état et de la dynamique actuels des facteurs analysés, soit dans le fait qu'ensuite on n'a pas tenu compte à temps de leur modification essentielle d’où résulterait nécessairement un résultat global différent de celui qui fut initialement escompté. 3
GAUFALTURPE(R FACE T'ENVT SE REN ATV ON ASLSE
I
1. — Les implications de la situation économique du capitalisme et des Etats “ouvriers dans la décade qui vient de s'achever depuis la fin de la dernière guerre (depuis 1946 plus particulièrement) ont été pour beaucoup dans l'évolution de Ja situation politique internationale générale. Elles éclairent mieux aussi bien certains développements politiques qui ont eu lieu durant cette période que les perspectives politiques pour le proche avenir. C'est grâce à cette analyse rétrospective qu'on corn-prend mieux ce qui s'est passé exactement dans l'évolution en profondeur de l'économie mondiale et les tendances que celle-ci esquisse actuellement.
2. — L'évolution économique du capitalisme durant cette période s'est acheminée à travers des crises mineures et des « récessions », vers une reconstruction et un renforcement de l'appareil productif du capitalisme qui, dans son ensemble, a atteint et dépassé actuellement le double de la production industrielle de 1938 (1). Bien que le marché capitaliste mondial ait été amputé des Etats ouvriers en Europe et en Asie, sa capacité de production dépasse même largement cette grandeur.
3. — Dans cette évolution générale ascendante, il faut distinguer trois secteurs en interdépendance : celui des Etats-Unis, celui de l'Europe capitaliste, celui des pays coloniaux, semi-coloniaux ou en voie de constituer de nouvelles puissances capitalistes (Inde, Brésil, Argentine, etc.).
11 faut en outre distinguer entre une première période plutôt chaotique de reconstruction de tous ces pays, à l'exception des Etats-Unis, période qui se prolonge grosso modo jusqu'à la guerre de Corée, et la période qui s'est écoulée depuis lors. C'est dans cette deuxième période que se dessine le mouvement ascendant de l'économie capitaliste dans son ensemble vers l'essor et le boom.
4, — Dans la première période qui va jusqu’à la guerre de Corée, l'économie capitaliste de l'Europe détruite par la guerre est progressivement remise sur pied, essentiellement grâce à l’aide économique et militaire des Etats-Unis, eux-mêmes toujours soutenus par l'élan que la guerre avait impulsé à leur économie.
Pendant cette période, l'économie des pays coloniaux et dépendants profite du besoin en matières premières et en produits agricoles de l'Europe principalement, et continue à bénéficier des avantages qu'elle a accumulés pendant la guerre même.
Dans la deuxième période qui débute avec la guerre de Corée, des processus distincts se dessinent au sein des trois secteurs de l'économie capitaliste :
— les Etats-Unis consolident et renforcent le secteur d'économie de guerre qui constitue depuis lors — comme durant la guerre — le stimulant numéro 1 de l’ensemble de l'économie du pays ;
— l'Europe capitaliste reconstruite, stimulée par un boom des investissements industriels et de la consommation intérieure, prend une avance relative en augmentant sa part dans la production capitaliste mondiale et le commerce international (2) ;
— les pays coloniaux et dépendants, tout en développant leur économie, se trouvent distancés par rapport aux progrès des pays industriels ; leur part dans les échanges internationaux diminue relativement par rapport aux échanges entre pays industriels (3).
Le point tournant de ce processus se situe aux environs de 1953. C'est à partir de cette date que l'Europe capitaliste connaît une période de quasi plein emploi de son appareil productif en machines et en main-d'œuvre, unique dans toute l’histoire du capitalisme depuis la première guerre mondiale, tandis que les Etats-Unis surmontent vite la légère dépression de 1953-milieu 1954, et s'engagent eux aussi dans la voie du boom, Par contre les pays coloniaux et dépendants voient leur balance commerciale ainsi que leurs finances se détériorer, et ils se débattent dans des difficultés inflationnistes toujours incontrôlables.
(1) De l'indice 70 en 1938, la prodesen industrielle atteint l'indice 100 en 1948 et l'indice 146 en 1955. (Selon les chiffres de l'O.N.U.). L'accroissement annuel moyen de la production industrielle s'élève, pour la période 1938-1955 comme pour la période 1948-1955, à 6 % environ. £ Ÿ (2) Comme il devient clair du tableau suivant qui montre l'abaissement du pourcentage des LR dans la production capitaliste mondiale :
1955 (premier semestre) .. .. .. 50,6
En même temps, la part des U.S.A. dans le commerce extérieur du monde capitaliste a diminué en faveur de l'Europe.
(3) La part des échanges entre les régions industrielles et les régions non industrielles qui était de 55 % en 1937, est passé à 53 % en 1950 et à 50,7 , en 1955. (Rapport de G.A.T.T. sur le commerce mondial en 1955.)
Du point de vue du taux d’accroissement de la production industrielle, aussi bien pour l'Europe capitaliste que pour les Etats-Unis le point culminant se situe dans l'année 1955. Depuis lors, la progression continue en général, mais son rythme se ralentit.
5. — L'essor de l’économie de l'Europe capitaliste depuis 1953 est essentiellement un essor de la production industrielle, stimulée par les investissements en biens d'équipement et en produits de consommation durables. Il a été soutenu par l'activité déjà antérieure de stimuiants tels que la construction et les dépenses militaires.
L'essor de l'économie américaine depuis la fin 1954 est également dû, outre aux dépenses militaires et à la construction, aux stimulants des investissements industriels et du soutien de la demande intérieure, principalement grâce à l’extension considérable des crédits à la consommation.
Par contre, l'évolution défavorable de la balance commerciale des pays coloniaux et dépendants, leur processus inflationniste, ainsi que le ralentissement relatif de l’industrialisation (dû au ralentissement de l'accumulation des capitaux indigènes) sont dûs aux changements intervenus dans le commerce mondial.
6.— Ces changements de structure dans les échanges, qui tranchent avec la physionomie du commerce mondial d’avant-guerre, peuvent se résumer et s'expliquer ainsi :
La part dans les exportations des pays industriels en direction des pays coloniaux et dépendants, en biens d'équipement et en biens de consommation durable, augmente au détriment de la part des produits semi-manufacturés ou de consommation. Ceci reflète le processus d’industrialisation accentuée de ces pays depuis la dernière guerre.
D'un autre côté, la part des échanges entre pays coloniaux ou dépendants et pays industriels diminue relativement par rapport à l'accroissement des échanges entre pays industriels. Ceci s'explique principalement par l'augmentation de la production des matières premières naturelles dans les pays industriels, et par l'importance grandissante prise par les matières premières artificielles (4). Egalement par l'industrialisation propre des pays coloniaux et dépendants, qui absorbe une partie des matières premières autrefois exportées.
Il ne faut cependant pas déduire de cette constatation une diminution de l'impor tance toujours vitale pour les pays industriels des pays coloniaux et dépendants, en tant que réserves de matières premières indispensables (d'autant plus que les réserves naturelles des pays industriels drainées par l'essor s'épuisent) et en tant que débouchés pour leurs produits industriels et leurs capitaux. Il faut seulement en déduire une accentuation du décalage entre pays industriels et arriérés, malgré la progression absolue de ces derniers et leur industrialisation continue. La révolution technologique en cours (emploi de l'automation et de l'énergie atomique) risque d'aggraver cette situation.
7. — C'est en partie à cause de ces transformations de structure dans le commerce mondial d'après guerre que la perte politique de certaines colonies — par l'accession au pouvoir de la bourgeoisie indigène — n'a pas jusqu'ici profondément ébranlé les métropoles. D'autres facteurs ont joué dans le même sens.
La part cédée par l'impérialisme dans ces colonies à la bourgeoisie indigène en matières premières, production industrielle et capitaux n'était pas décisive et a pu étre compensée par l'élargissement du marché en Europe même et ailleurs.
L'impérialisme en tout cas continue à conserver d'importantes séquelles économiques dans ces pays. La perte des colonies n'est effective pour l'impérialisme que dans le cas où leur indépendance, se combinant avec la révolution sociale, se réalise sous des révimes de dicrature du proletariat qui les détachent structurellement du circuit capitaliste. Ou, à long terme, dans le cas d'un hypothétique développement important de la bourgeoisie nationale qui accaparerait pour elle, au détriment de l'impérialisme, le marché des matières premières, des produits industriels et des capitaux de ces pays.
8. — Un trait supplémentaire nouveau du commerce mondial, plus particulièrement depuis 1953, est l'augmentation du commerce entre les Etats ouvriers et les pays
(4) Produits chimiques, articles en métal et autres biens d'équipement sont fabriqués actuellement en Europe avec des matières premières européennes.
Le volume total des exportations de matières premières naturelles et de combustibles des régions non industrialisées à destination des pays industriels en 1955 n'a dépassé le volume de 1938 que de 10 % environ, tandis que l’ensemble du commerce mondial progressait dans le même temps de 70 % environ. D'autre part, on évalue que les besoins des régions industrielles en importations de matières premières naturelles provenant des régions non industrialisées auraient été d'environ 40 % plus considérables que les importations réelles en 1955 si les matières premières manufacturées par les pays industriels n'avaient pas existé.
OCULAUT.REÉ/E ME TOANSEL ER CNE AT RAT OENPATENS dépendants (5). Cette tendance est favorisée par le renforcement du potentiel industriel des Etats ouvriers et par leur avance technologique, qui leur permet une exportation de biens d'équipement et de techniciens, c'est-à-dire de fournir l'aide matérielle et technique dont les pays arriérés ont besoin pour amorcer et pousser leur industrialiSation. Cette tendance ne peut que s'accentuer à l'avenir, avec toutes les implications politiques qu'elle comporterait, entrant en collision directe avec les intérêts vitaux de l'impérialisme dans ce domaine. u
9. — L'expansion capitaliste, depuis 1950 en particulier, a pris incontestablement des dimensions insolites qui ont bouleversé les pronostics établis dans la première période de l'après-guerre, aussi bien par les marxistes — y compris par notre mouve-.
ment — que par les experts bourgeois les plus compétents. Le >
D'autre part, le fait que le capitalisme n'ait pas connu une crise économique majeure depuis la guerre et qu'il se soit même engagé depuis 1953 plus particulièrement dans ce qui semble être un boom industriel classique, pose la question d'un examen plus profond des raisons d'une telle évolution et de ses perspectives. Ce qui nous amène avant tout à examiner les fondements de la « prospérité » américaine.
10. — On ne soulignera jamais assez le rôle que jouent, dans l'économie américaine, les dépenses gouvernementales sous forme d'achat de marchandises pour des buts militaires, d’investissements de capitaux dans les entreprises gouvernementales militaires, d'entretien des forces armées (6), ainsi que sous forme d'aide économique et militaire à l'étranger, d'amortissement de la dette publique, de soutien des prix agricoles, de grands travaux publics. C'est toujours là le stimulant numéro 1 de l'économie américaine qui l'empêche de franchir la marge séparant la « prospérité » de la crise.
C'est également ce stimulant qui a favorisé, grâce aux surprofits d’une production à écoulement assuré telle que celle à buts militaires, les investissements de capitaux privés dans l’industrie afin d'élargir et de moderniser l'appareil productif américain dans son ensemble.
-Le début de la véritable révolution technologique que représente l'utilisation productive de l'énergie nuciéaire et de l'automation, ainsi que l'industrialisation accélérée des Etats du Sud, sont parmi les manifestations de l'impulsion donnée ainsi à l'ensemble de: l'industrie.
Ce sont ces investissements ainsi que l'extension du crédit à la consommation (7) qui ont épaulé depuis 1953 l'économie américaine qui se trouvait essouflée malgré. le stimulant de l'économie de guerre, pour dépasser la « récession » et s'engager dans un nouveau boom.
(5) La tendance ascendante des échanges commerciaux de l'U.R.SS., de l'Europe orientale et de la Chine avec le resce du monde s'est amorcée au cours du deuxième semestre de 1953. Les développements les plus importants se réalisent depuis en direction de pays tels que la Birmanie, l'Inde, l'Indonesie, l'Egypte, la Syrie, le Japon, l'Argentine.
(6) En particulier, la militarisation de l'économie américaine doit être appréciée dans toute son étendue, comparativement à son état d'avant guerre, et de manière absolue. Voici quelques données qui éclairent cette question :
Pour les trois années budgétaires 1937-1938, 1938-1939, 1939-1940, les dépenses militaires directes des U.S.A. étaient de 3,6 milliards de dollars seulement, soit inférieures à 15 % du budget et égales à 1,5 % seulement du revenu national (pour l'année 1937-1938 en particulier).
Pour l’année budgétaire 1944-1945 qui marque la fin de la guerre, toutes les dépenses gouvernementales s’élevèrent à 98,7 milliards de dollars environ, dont 84,6 milliards, soit 86 %, pour les dépenses militaires directes.
En 1948-1949 elles tombèrent à 14,5 milliards de dollars, soit 6,5 % du revenu national, pour s'élever de nouveau, depuis la guerre de Corée, et atteindre, en 1953-1954, 47,7 milliards de dollars, soit 15,8 % du revenu national (officiel).
Cependant, la somme globale des crédits gouvernementaux pour des buts militaires directs ou indirects est en réalité encore supérieure et représente, ces dernières années, quelque chose aux environs de 75 % de toutes les dépenses gouvernementales.
(7) Les dettes privées pour achats à tempérament d'autos et autres marchandises en 1955 s’élevaient à 28 milliards de dollars, pour lesquelles l'intérêt et autres charges étaient de l'ordre de 4 milliards de dollars ! Les prêts bancaires et Reponse totalisaient durant cette même année (1955) 112 autres milliards de dollars.
En 1956, les dettes privées pour achats à tempérament ont accusé une nouvelle avance de 3 milliards de dollars environ. Les autres, de 15 milliards environ.
On prévoit que l'augmentation de la dette des consommateurs ne sera pas, en 1957, inférieure à celle de 1956 (bien que considérablement inférieure au taux extraordinaire accusé par l’année 1955 sur l’année 1954 — plus de 6 milliards de dollars).
De 1945 à 1955 le total des dettes privées est passé de 140 à 360 milliards de dollars, soit une augmentation annuelle de 25 milliards environ.
1G
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. Mais l'autre face de la médaille de cette « prospérité » qui grosso modo dure depuis le commencement de la dernière guerre, est constituée par l'énorme endette-ment public (8) et privé de la nation, et par la dépréciation accentuée de la monnaie (9).
D'autre part, la surproduction de l’économie agricole qui pèse de plus en plus sur l'ensemble de l'économie du pays est devenue aux Etats-Unis chronique (10).
11. — 11 en résulte incontestablement que la concentration énorme de pouvoir et des richesses entre les mams d'une petite poignée de monopoles et de l'Etat qui leur est complètement asservi, a permis à ceux-ci, s'appuyant sur l'expérience de la crise de 1929-1933, de mettre au point un vaste arsenal de mesures « anti-crise » pour amortir l'effet de choc brusque des crises économiques et pour en limiter, dans une certaine mesure, l'extension rapide, cumulative, incontrôlable.
L'Etat capitaliste surveille la conjoncture économique et intervient avec toute la puissance de ses moyens afin d'éviter une telle évolution. Outre l'arme de la grandeur et de l'élasticité de ces propres dépenses budgétaires, l’Etat intervient par la politique fiscale qui encourage les investissements, par l'extension des assurances sociales garantissant un pouvoir de consommation minimum ; entin par la politique de crédit qui régularise en quelque sorte l'expansion et limite les dangers de la spéculation boursière et d'un krack financier.
Toutes ces mesures ont été soigneusement étudiées aux Etats-Unis et élastiquement appliquées par le « brain'trust » des conseillers, experts et grands capitalistes, du gouvernement des Etats-Unis. D'autre part, les banques sont prévenues contre une crise one une partie considérable de leurs ressources étant investie dans les valeurs d'Etat.
Enfin la concentration continue des entreprises aux Etats-Unis dans des monopoles géants (pétrole, acier, automobile), fait que ces derniers disposent de réserves de capital énormes qui leur permettent de faire face, dans une certaine mesure, aux fluctuations de la conjoncture.
12. — La conclusion doit être que les monopoles capitalistes aux Etats-Unis, se servant d'un important degré de « dirigisme » de l'Etat capitaliste, ont la possibilité d'amortir les débuts des crises économiques limitées et de les transformer en « récessions » plus ou moins étendues et profondes — la différence entre la crise et la récession résidant essentiellement dans le fait que la crise ne se propage pas de façon cumulative mais atteint rapidement le point le plus bas du recul de la conjoncture, où elle se maintient plus ou moins longtemps selon l'ampleur des causes qui l'ont précipitée et des forces nouvelles qui entrent en action pour la surmonter.
(8) La dette publique des Etats-Unis s'élevait en 1956 à 280 milliards de dollars contre 1 milliard en 1902, 19 milliards en 1932, et 72 milliards en 1942.
Depuis 1945 elle a augmenté de 30 milliards de dollars. La majorité en est détenue par différentes institutions financières (banques, compagnies d’assuran-PTX ea Fooen te intérêts RAS in ’intérêr de la dette publique s’est élevé à 6,5 milliards de doll 'S, soit 10 % du budget fédéral. ë 4 a
La guerre a été financée pour beaucoup par l'extension extraordinaire de la ge pHpEqUe dans la période 1940-1945, atteignant quelque 194 milliards de iars.,
(9) Le pouvoir d'achat du dollar a diminué de plus de 50 % depuis 1941. Entre janvier 1946 et décembre 1956, ce pouvoir a dininus de 30 % De (selon l'étude récente de Franz Pick, expert international).
De ce point de vue, le produit national brut des Etats-Unis per capita à augmenté, de 1946 à 1956, en termes de pouvoir d'achat 1946, seulement de 16 %, au lieu de 63 % en dollars nominaux. ;
(10) Pour apprécier à sa juste valeur la crise agricole chronique qui sévit aux U.S.A. préfiguration de la crise de surproduction d’une agriculture mécanisée dans le système capitaliste tout entier, certaines données statistiques sont nécessaires :
La population agricole aux U.S.A. est en diminution constante. En 1956 elle totalisait 22 millions d'individus (contre 25 millions en 1950), soit 13 % de la population totale, contre 60 % il y a un siècle. Elle est groupée en quelque 4,8 millions de fermes. De ce nombre, 2 millions seulement produisent 85 % de la production agricoe commerciale. C’est dire que 2,8 millions de fermes produisent les 15 % restants.
Le gouvernement soutient par des subsides les prix de six produits agricoles de base et de quelques autres, qui constituent environ 50 % de la production agrico!e. Il est évident que cette aide importante (8,5 milliards de dollars de sur-plus agricoles stockés par le gouvernement en 1956 ; plus de 10 milliards de dollars cette année !) va surtout aux deux millions de fermiers privilégiés. Elle est cependant incapable d'enrayer la diminution constante des revenus agricoles, conséquence de: la surproduction qui caractérise ce marché, à la suite du développement de la productivité et du rétrécissement des débouchés extérieurs pour l’agriculture américaine.
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C'est la marche qu'a suivie depuis la guerre jusqu’à maintenant l'économie américaine.
Les « récessions » (de 1949 et de 1953) expriment le déséquilibre passager entre la production élargie et la consommation en retard relatif. Elles ont été dépassées, la première par la conjoncture de la guerre de Corée, qui a stimulé surtout les dépenses militaires de l'Etat ; la seconde par le boom des investissements privés et l'extension du crédit à la consommation.
Mais ces moyens sont inopérants devant une crise de grande ampleur qui nécessiterait pour être « amortie » des accroissements tellement considérables des dépenses publiques que l’ensemble du système monétaire se trouverait ruiné.
La même réserve s'applique égaiement à la répétition à long terme de crises même limitées puisqu'il y a une limite à l'endettement public comme à la production et au stucxage d'areenis (et en genéral aux dépenses militaires), c’est-à-dire en définitive à la perte de la valeur de la monnaie, au delà de laquelle la banqueroute financière risque d'être précipitée.
D'ailleurs, dans la mesure où la capacité de production augmente constamment tandis que la capacité de consommation (même abstraction faite du chômage) est constamment minée par la dépréciation de la monnaie, la fréquence des « récessions » ne saurait que s’accentuer ainsi que leur profondeur.
La capacité de production des Etats-Unis, par les seuls progrès de la productivité, augmente actuellement chaque année en moyenne de 3 %. Les projets technologiques en cours en matière d'automation et, bientôt, l'emploi éventuel en grand de l'énergie atomique, auront pour conséquence de maintenir sinon d'accroître ce pourcentage. ? Sans une augmentation adéquate constante de la production (d'au moins 4 %), cela signifierait qu’un nombre minimum de trois millions d'ouvriers (dont environ 700.000 nouveaux arrivant chaque année sur le marché du travail américain) rejoindrait chaque année l'armée industrielle de réserve.
Ainsi l'économie américaine est sous la double pression de processus contradictoires : de l'élargissement de son appareil productif et de sa productivité d'un côté, du rétrécissement relatif (par rapport à l'élargissement de la capacité productive) de ia capacité de consommation consécutif à la dépréciation de la monnaie, à la diminution des revenus agricoles, au chômage technologique.
D'où la perspective inévitable du rythme accéléré et de l’aggravation des « récessions ».
13. — Les mêmes considérations s'appliquent en réalité également à l'économie capitaliste européenne, avec quelques considérations particulières.
Le boom actuel de celle-ci fut alimenté par l'essor des investissements, la demande intérieure et les exportations. Les investissements avaient pour but à la fois d'élargir et de moderniser l'appareil productif, dans une ambiance de concurrence internationale de plus en plus âpre. Ils ont eu pour résultat une augmentation considérable de la capacité de production de l'économie européenne (11).
La demande intérieure a porté surtout sur les constructions d'habitation et les biens de consommation durables. La demande extérieure, sur les biens d'équipement et également les biens de consommation durables.
Dans cet effort productif, l'Europe capitaliste a épuisé ses propres ressources énergétiques et par endroits même de main-d'œuvre. Sa dépendance en charbon et pétrole des Etats-Unis, ainsi qu'en pétrole du Moyen-Orient, s'est accrue en même temps que son déficit en dollars.
D'autre part, pour mieux se placer dans la concurrence internationale, ainsi que pour faire face à l'augmentation du coût de la main d'œuvre, les capitalistes européens s'engagent à leur tour à fond dans les transformations technologiques de l’automation. Cependant, cette phase, qui se traduit par l'élargissement de l'appareil productif européen et l'amélioration constante de sa productivité, coïncide avec la tendance à la saturation du marché intérieur, miné en outre à nouveau par les progrès de l'inflation et par les difficultés accrues des pays coloniaux et dépendants à drainer plus d'importations en provenance des pays industriels.
D'où la tendance actuelle au plafonnement du boom, en attendant la « récession » de l’économie capitaliste européenne également.
14. — Pour une meilleure précision des perspectives économiques à court terme, il faudrait connaître plus concrètement le volume des investissements industriels non encore réalisés, et celui des investissements nouveaux. Car, en admettant que les
(11) L’accroissement de la production électrique est une indication de l’extension de la capacité de production, En Angleterre cette production passe de 2 milliards de kWh (moyenne mensuelle) en 1936 à 6,4 millinrds en 19°5 Tes chiffres correspondants pour l'Allemagre sont 2.6 et 5.8, et la Frence 1,5 et 38.
L'accroissement de la production d'énergie électrique entre 1948 et 1955 est supérieur au chiffre total de la production d'avant guerre.
CONTACT IRTENES MIE ÉÉNÉT. EU OR NEATErI TO NYAELNRE dépenses militaires soient arrivés pour tous les pays capitalistes à un plafond (à l'exception de l'avance réalisée dans le budget 1957-1958 des Etats-Unis), le principal stimulant économique reste à l'heure actuelle celui des investissements industriels. Or, par rapport aux investissements déjà réalisés dans les dernières années ou en cours de réalisation, les investissements nouveaux, destinés surtout à pousser l'automation et à réaliser le programme des centrales atomiques, ne paraissent pas encourager des perspectives particulièrement favorables pour une extension considérable äu marché. Ceux destinés à l'automation, par leur nature sont réduits (12). Par contre ceux destinés à l'énergie atomique pourraient être beaucoup plus considérables et jouer un rôle de stimulant supplémentaire de l’économie dans le cas où ils se surajouteraient aux autres dépenses militaires et privées et ne se feraient pas à leur détriment (13).
D'autre part, ces investissements ne seraient réalisés par les capitalistes que dans le cas où ils maintiendraient un taux de profit élevé — ce qui dépendra de la possibilité ou non de réduire le niveau actuel de la consommation des masses, miné présentement par les progrès de l'inflation. Au cas où les travailleurs lutteraient pour maintenir, sinon pour accroître, leur part actuelle dans le revenu national, il en résulterait effectivement une chute du taux de profit des capitalistes et vraisemblablement une réduction également du volume des investissements.
Ainsi, le niveau probable relativement bas des investissements engagés dans la nouvelle révolution technologique en cours (automation et énergie atomique) contras-tera avec l'élévation plutôt rapide de la capacité de production et de productivité de l'appareil productif européen qui en résultera.
15. — Le régime capitaliste est ainsi placé actuellement devant les conséquences politiques et sociales d'une éventuelle transformation technologique de son appareil productif par les nouvelles forces productives que possède maintenant l'humanité l'automation et l'énergie atomique.
En supposant que dans la décade qui s'ouvre devant nous, le capitalisme, aiguisé par les nécessités de la concurrence, s'engage en grand dans la voie de l’automation et de l'énergie atomique, il ne pourrait qu'aggraver son évolution par des crises plus fréquentes et sérieuses, exprimant la contradiction fondamentale entre une capacité
(12) Le coût de certaines installations automatiques est prohibitif pour des moyennes et des petites entreprises. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce cout diminue constamment et, pour plusieurs branches industrielles, l'automation n’ajoute que relativement peu au coût total de leur installation. On calcule le taux moyen du coûc de l’automation d’une usine à 6 % au coût total,
Il ne faut pas par conséquent s'attendre à ce que l’automation procure un développ®ment considérable des investissements, comparable même de loin par exemp.e à celui de la première révolution industrielle.
(13) Le cas des installations atomiques est incontestablement celui d’une autre possibilité d'investissements nouveaux. Eux aussi sont cependant plutôt d'un ordre restreint. L'exempie de l'Angleterre, qui vient d'annoncer le programme incontes-taklement le plus vase en constructions atomiques de tous les pays (en dehors des U.S.A. et de l'U.R.SS.) est à ce propos significatif. Voici, selon l’Economist du 9-3-1957, els investissements envisagés pour les années 1957-1965 (en millions de livres)
Nouvelles installations Transmis- | Total
Années énergétiques sons | al
Ordinaires| A:omiques Total bution lations Soit ee 630 870 1.500 1.200 2.700
Pour mieux juger l'influence de ces investissements en tant que stimulant du développement général de l'économie, il est nécessaire de se rappeler que le budget militaire annuel de l'Angleterre s'élevait à 1.600 millions de livres, et que les réductions apportées à ce budget annoncées par Mac Millan s'élèvent annuellement à des sommes sensiblement analogues à celles absorbées actuellement par le programme des installations énergétiques.
Dans le même ordre d'idées le programme envisagé par les trois « sages » européens en ce qui concerne le développement des centrales atomiques destinées à assurer vers 1967 la satisfaction des besoins à cette date dans l'Europe des Six en énergie électrique absorberait 550 millions de dollars par an, dont cependant une grande partie doit servir pour des achats aux Etats-Unis et en Angleterre.
QUATRIEME DNATIE RUN IA TTC ON A Lie de production énormément accrue et le développement insuffisant de la capacité de consommation des masses.
. Ce dernier facteur serait le résultat combiné du chômage technologique inévitable, frappant également les employés (14), du pouvoir d'achat de la monnaie miné par l'inflation inhérente à un régime d'économie de guerre et d'endettement public excessif, et de la diminution des revenus agricoles victimes de la surproduction inévitable de l’agriculture,
16. — Tandis que le capitalisme affronte la nouvelle décade d’après guerre avec un appareil productif reconstruit élargi, et est obligé d'essayer de digérer en quelque sorte la révolution technologique en cours, l'U.R.S.S. et, à un assez moindre degré, les autres Etats ouvriers accusent des réalisations importantes et affrontent des probièmes nouveaux.
Surmontant les énormes destructions de la guerre, l'U.R.S.S. s'est développée durant la décade écoulée à un rythme annuel d’accroissement de sa production industrielle qui fut en moyenne le double de la moyenne correspondante de l'accroissement de l'économie capitaliste (15).
En même temps, sa productivité, dont le retard par rapport à celle des Etats-Unis est beaucoup. plus grand que le retard de la production, s'accroît annuellement deux fois plus vite que celle de ce pays (16). Sur la base des progrès scientifiques el techniques, que seule l'économie étatisée et planifiée a rendus possibles, l’U.R.S.S. a pu d'autre part construire une industrie d'avant-garde qui a donné ses preuves, de manière sensationnelle, dans les récentes perfomances de la fusée intercontinentale et du satellite terrestre.
. Grâce à ces progrès, l'URSS. se trouve placée désormais dans une position qui lui permet d'envisager de rejoindre et de dépasser, dans les quelques années qui viennent, le total de la production industrielle de l'Europe capitaliste, ainsi que la production par tête d'habitant, et de se rapprocher à plus long terme de la production des Etats-Unis en ce qui concerne la production totale de certaines branches industrielles (17). ÿ
Par contre, son retard est toujours considérable en ce qui concerne la production agricole et l'industrie légère.
Durant la même période, la production industrielle des autres Etats ouvriers et leur productivité ont également progressé à un taux supérieur au double des pays capitalistes.
Quant à la Chine, la comparaison n'est valable que soit par rapport à son développement antérieur à la Révolution, soit en comparaison de celui de l’industrialisation de l'Inde sous le régime bourgeois (18). Dans les deux cas, la comparaison est, de manière décisive, en faveur de l'économie étatisée et planifiée. On ne saurait cependant sous-estimer le retard toujours considérable de la production chinoise par tête
: (14) Une des conséquences de l’automation serait de renverser la tendance à l'augmentation du nombre des employés de bureau, de banques et d’autres postes du secteur des services, qui a connu une forte extension depuis plusieurs années déjà. (Aux Etats-Unis, de 5 millions en 1940 à 8 millions en 1954, soit de 11 à 16 % ouvriers industriels.) Ces employés seraient remplacés massivement par l'introduction en grand des machines électroniques.
- (15) La production industrielle de l'U.R.S.S. s’est accrue depuis 1930 de vingt fois, à un taux de 12 % en moyenne annuelle (contre 3,5 % aux Etats-Unis et 2,4 % environ en Angleterre). Cette constatation est maintenant admise par un grand nombre d'économistes occidentaux tels que F. Selton (« An estimate of Soviet Industrial Expansion » dans « Soviet Studies » d'octobre 1955), P.D. Wiles (« Are adjusted Rubles rational ? », dans la même publication), A. Gerschendron (« Notes sur le taux de croissance actuel de l'industrie soviétique », dans « Economie appliquée », octobre-décembre 1953), et même par l'Américain D.R. Hodgman (dans l'ouvrage collectif dirigé par À. Bergson « Soviet Economic Growth », 1953). Du même auteur « Soviet Industrial Production 1928-1951 » (1954).
(6) La productivité en U.R.SS., tout en étant encore 2 à 3 fois inférieure à celle des U.S.A., se développe actuellement deux fois plus rapidement que celle des USA, et deux ;à trois fois plus rapidement que celle de l'Hurope occidentale. Le taux d'accroissément annuel de la production par homme-heure est de 6 % en U.R.S.S. contre:8% aux Etats-Unis. (Conclusions de l'étude récente du Dr Seymour Melman, de Columbia University.)
(17) Voir cette note en pages 25 et 26.
(18) Aussi bien le pourcentage des investissements (par rapport au revenu national) que le pourcentage &e la production industrielle (de l'acier en particulier) de l'Inde restent au 1/3 environ par rapport à ceux de la Chine. (Pour une population égale aux 2/3 de la Chine.) Ce décalage risque d'augmenter avec le temps, l'ampleur et la: dynamique du nouveau plan chinois dépassant largement celles du deuxième plan sexennal de l'Inde,
Q U A TR LE M:E LENTTER RNA TIVO NAT IEEE ä'habitant, qui ne pourrait rattraper le niveau des pays avancés que dans le cas d'une extension rapide de la révolution socialiste mondiale.
17. — Ce développement de l'URSS. et des autres Etats ouvriers fut accompli malgré les excès, le gâchis, les erreurs et le frein que représentent la gestion bureaucratique et le régime stalinien en général.
Si, d'une part, ce régime a pu imposer un taux d'accumulation élevé grâce à la compression extrême de la consommation des masses et de leur bien-être en général, ct à un effort de travail excessif, il a d’autre part gaspillé des ressources matérielles et humaines considérables, stérilisé l'énergie et les initiatives créatrices des masses, entravé la planification rationnelle et harmonieuse sur l'ensemble du secteur de l'économie des Etats ouvriers, en liaison autant que possible avec le reste du marché mondial.
Sa seule politique envers la paysannerie a incontestablement créé un des plus importants goulots d’étranglement pour un essor plus harmonieux de l'économie, condition pour obtenir à partir d'un certain moment un essor même plus impétueux des forces productives. C’est dire que le régime stalinien est devenu relativement très rapidement un frein à un essor aussi bien quantitatif que qualitatif de la production — ce dont les masses prennent de plus en plus conscience, et ce qui donne l'impulsion fondamentale à leur lutte croissante contre la bureaucratie.
18. — Les disproportions ainsi créées dans l'économie de l'URSS. et des autres Etats ouvriers par ce développement éclatent plus clairement maintenant quand l'économie, ayant fait le plein de ses possibilités de progresser en quelque sorte sans égard aux ressources en matières premières et en main-d'œuvre, et sans considération pour le prix de revient, atteint enfin la phase de sa rationalisation.
Retenue pendant toute une période, la pression sociale des masses travailleuses agit du reste actuellement dans le même sens.
L'économie soviétique ne pourra continuer à progresser avec le même dynamisme que par le passé qu’en rejetant les aspects fondamentaux de la gestion bureaucratique.
Les questions de l'économie des matières premières, de la main-d'œuvre et des ressources financières, du coût de revient, de la qualité, du réaménagement des rapports entre industrie lourde, industrie légère et agriculture deviennent maintenant économiquement urgentes. Elles sont d’autre par intimement liées au facteur humain, au comportement des masses travailleuses dans un double sens : restées sans solution, ces questions provoquent et aggravent le mécontentement des masses qui résistent dé plus en plus à leur condition sous la gestion bureaucratique ; elles ne peuvent d'autre part être résolues que par la participation démocratique des masses à la gestion de l'économie et de l'Etat. Ainsi, la démocratisation du régime est devenue un impératif non seulement politique, mais également économique. à
Les tentatives de la direction politique de la bureaucratie pour remédier au moins à certains aspects de la gestion bureaucratique de l'économie, réduire ses dispropor-tions, redonner une élasticité au plan, le décongestionner du poids improductif et paralysant d’une supercentralisation, sont des manifestations de l'impasse dans laquelle est arrivée précisément la gestion bureaucratique.
Les exemples et les chiffres donnés, aussi bien lors de la discussion publique des thèses de Khrouchtchev sur la « décentralisation » que lors de leur présentation au Soviet Suprême ont suffisamment illustré les excès économiques et financiers de cette gestion.
Cependant, dans la mesure où la « décentralisation » se fera au seul détriment des hommes des bureaux centraux et à l'avantage des directeurs et des techniciens des usines, sans participation démocratique effective des masses, elle ne débouchera que sur l'élargissement de la base de la bureaucratie et en définitive sur son renforcement.
Mais, d'autre part, la lutte décisive pour la gestion ouvrière ou pour la gestion bureaucratique des entreprises et de l'économie en général ne peut que s'en trouver stimulée.
19. — Par leur structure sociale et économique, l'U.R.S.S. en premier lieu et, dans une certaine mesure déjà, les autres Etats ouvriers également sont infiniment plus aptes que le capitalisme à digérer sans secousse la révolution technologique et industrielle en cours en matière d'automation ét d'énergie atomique. Dans un sens, ils vont même au devant de cette révolution, tandis que le capitalisme reste crispé, hésitant — et pour cause — au seuil de cette ère nouvelle.
L'U.R.S.S. est déjà lancée dans l'automation de son appareil productif, le développement du réseau de centrales atomiques et les recherches pour une production à bon marché de l'énergie atomique.
Après une période de transformations technologiques qui comporte un certain fléchissement du rythme d’accroissement de la production industrielle, elle peut prendre
OYUSANTERMETEUMOE LEONE ER OON PAL EU E CINE A EEE une avance. décisive sur les Etats capitalistes, avec toutes les implications qu'un tel événement aurait sur le rapport des forces.
Cette épreuve décisive sur le plan économique aurait lieu, en supposant que la guerre n'éclate pas, précisément pendant la décade qui s'ouvre, et plus particulièrement vers la fin de cette décade.
Mais, d'autre part, il devient évident que l'impérialisme surveillera étroitement cette évolution et y trouvera des raisons supplémentaires de prendre une décision concernant la guerre.
20. — L'état actuel de l’économie capitaliste, aussi bien aux Etats-Unis (19) qu’en Europe (20), est caractérisé par le ralentissement du rythme de l'accroissement de la production industrielle, l’accentuation de l'inflation et la réapparition d'un chômage important, Le plafonnement du boom est évident, et les seules questions auxquelles il reste en réalité à répondre, c'est de savoir si cet infléchissement de la conjoncture va s’accentuer vers la récession, et dans quels délais, ou si on assistera à une nouvelle reprise importante.
Le volume toujours considérable des dépenses gouvernementales et des investissements milite pour la perspective à court terme suivante : un taux d’accroissement de Ia production industrielle moindre que celui de 1956, avec une accentuation aussi bien du processus inflationniste que du chômage, c'est-à-dire une évolution vers une nouvelle « récession », mais non vers une crise brusque.
Ce processus risque d’être plus marqué au début pour les Etats-Unis que pour l'Europe et, dans le cadre de celle-ci, d'être plus marqué pour des pays comme l'Angleterre, le Danemark, les autres pays scandinaves, l'Espagne, que pour la France, VAllemagne, l'Italie, la Hollande, l'Autriche, la Belgique ,la Grèce.
(19) Il y a lieu de conclure que la croissance réelle de la production industrielle des Ktcats-Unis en 1956 était inferieure à 3 %. Dans le quatrieme trimestre de 1956, eue n'érait en réalité que de 2,2 %. Si le chômage officiel n'a pas été plus élevé, ceci est dû probablement au fait que les chiffres officiels de chômage ne comprennent pas le chômage partiel qui a considérablement augmenté, et n’enregistrent pas non pius l'accroissement de la durée moyenne du chômage parmi ceux qui sont comptés comme chômeurs. La deuxième explication tienc au fait « que 1es progres réels de productivité semblent avoir été beaucoup plus lents en 1956 que le progrès moyen à long terme (estimé à 3 %) et inférieurs à ce que l’on aurait pu accendre d'un énorme investissement toujours accru en nouvelles usines et en nouvel équipement qui s’est poursuivi depuis un nombre considérable d'années. Ceci indique un volume croissant de sous-emploi avec une utilisation inefficiente de la main-d'œuvre : c'est ce que l'on pourrai appeler le « chômage dissimulé ». A la longue, un taux élevé de progrès de productuvité devra triompher et le chômage « dissimulé » devra en définitive apparaître, y compris dans les statistiques, augmen.ant ainsi sensiblement le chômage apparent ou enregistré ». (Selon ie Conseiller commercial de France à Washington, dans son rapport du 1-2-1957.)
En ce qui concerne l’activité de l’économie américaine pour l’année en cours et pour 1958, les estimations sont basées sur l'accroissement des dépenses publiques et également des investissements de base en nouvelles usines et nouvel équipement (moins de 10 % seulement par Tapbort à ceux de 1956). On prévoit que l'investissement national privé brut pour 1957 dépassera de 3,5 % celui de 1956 en volume réel (contre un progrès de 4,1 % en 1956 par rapport à 1955). Tout ceci ne suffit pas pour faire prévoir un taux d’accroissement de l'économie supérieur à 4 % sinon à 4,5 % qui serait nécessaire pour éliminer le danger du chômage. D'où la perspective la plus probable d'une hausse sensible du chômage pour l’année en cours et l’année suivante,
(20) Le taux d'accroissement de la production industrielle des pays européens était généralement en déclin par rapport à celui des années précédentes, sauf dans le cas de la France. Le volume des investissements également, D'autre part, la poussée inflationniste a repris partout à des degrés différents.
Le cas nouveau et significatif en 1956 fut en réalité celui du ralentissement de l'activité économique allemande, de la diminution du volume des investissements et de l'augmentation sensible du chômage.
Il apparaît que « de mars à octobre 1956, la production industrielle n'a pratiquement plus progressé ». (D'après le D.I.W.)
Le volume des investissements qui en 1955 s’éleva à 25 % du total du revenu national, est également actuellement en déclin.
Les hommes d’affaires allemands semblent emprunter moins et limiter les dépenses pour des nouvel'es usines et.de l'équipement nouveau.
Dans ces conditions, la perspective pour l’année courante et l’année qui vient est que l'Allemagne, qui Re actuellement un appareil productif beaucoup plus développé que sous Hitler, s’achemine vers un taux d’accroissement plus modéré, accompagné nécessairement d'un accroissement du chômage.
La ProoucR or d'armements est cependant un stimulant toujours en réserve pour l'économie allemande.
QOUTASCT AIRE TÈE MIE INTER NAT T0 N'AVL E
La perspective à plus long terme sera influencée par l'augmentation constante de la capaciié de production de l'appareil productit capitauste (y compris de l'agriculture) face à une diminution relative non moins constante de la capacité de cousom-mation des masses.
Le premier acteur sera le résultat des progrès technologiques inévitables. Le second, déjà anaysé, sera le résuitat de ces progrès sur l'emploi, ainsi que de l'infiuence de l'intiation et de la surproduction agricoie, sur le pouvoir d'achai des masses travailleuses.
Sans nouveue augmentation importante des dépenses gouvernementales et du volume des investissements, la perspective à pius long terme est ceite d'une « récession » qui, par son étendue et prorondeur, ne saurait se distinguer d'une véritable crise économique que par un développement initial probable progressif et non brusque.
21. — Les pays coloniaux et dépendants risquent de se voir maintenus dans leurs conditions présentes de stagnation relative de 1eur production inaustriene et agricole, et d'intlation. Ceci par le 1ait que leurs échanges avec les pays inaustrieis n'ont pas de chance de s'améliorer mais, au contraire, pautôt de s'aggraver. Ce qui aurait, entre autre, comme conséquence de freiner l'accumuiation des capitaux indigènes capables de sumuier l'industrialisation de ces pays.
Mais, d'autre part, sans une industrialisation poussée de ces pays, qui changerait la structure de leurs échanges actuels avec les pays industriels, leur retard rejatit par rapport à ces pays risque de s'aggraver.
D'ou la conciusion que le potenuel révolutionnaire dans les pays coloniaux et dépendants restera grand et explosif.
D'où également les chances dittérentes pour l'impérialisme et les Etats ouvriers d'influencer ces pays. L'impériaisme ne pourra le taire qu'en exportant des biens d'équipement et des techniciens et en investissant massivement pour etfectuer une transformation industrielle de ces pays dans des conditions de paiements qui tiennent compte des possibilités et des nécessités actuelles de ces pays, c'est-à-dire à long terme et en nature. De ce point de vue, les Etats ouvriers sont tavorisés, comme l'a démontré ie cas recuit ue 14 vyrie, Saui en ce qui concerne des investissements industriels massifs sur place. Cependant, les possibilités à court terme des Etats-Unis en particulier, en matière d'aide économique et financière ne doivent pas être sous-estimées.
22. — Le toute manière, l'intérêt pour ces pays ne peut que croître, ainsi que la lutte pour les gagner, aussi bien entre l'impérialisme et les Etats ouvriers, que dans le monde impérialiste entre les U.S.A. d'une part et les autres impérialismes d'autre part. Le principal enjeu de la lutte entre l'impérialisme ét les Etats ouvriers sera en premier lieu la région du Moyen-Orient et le continent africain tout entier ; en second lieu, l'Inde et l'Indonésie.
D'autre part, ces mêmes régions seront l'objet de convoitises entre les différentes puissances impérialistes. L'intéret économique du Moyen-Orient réside dans le fait que ses immenses réserves en pétrole correspondent aux besoins industriels croissants en ce produit pour toute la décade qui vient, et même pour la suivante (face à la pénurie de charbon et avant que la production de l'énergie atomique ne fasse le relais).
L'intérêt économique de l'Afrique réside dans ses ressources immenses, encore inexploitées et inexplorées même, en matières premières diverses et en énergie hydro-éiectrique, ainsi que comme marché potentiel pour les produits industriels et les capitaux.
ÉD'autre part, l'intérêt stratégique de ces deux régions réside dans le fait de la proximité des bases qu'elles offrent à l'impérialisme par rapport à l’U.R.S.S., ainsi que de leur position centrale par rapport à l'U.RS.S., aux Etats-Unis, à l’Eurasie et aux continents américains, position dont le contrôle peut décider de l'issue de la uerre.
FA. — L'intérêt économique de ces régions explique également la lutte d'influence à leur égard qui se livre entre les puissances impérialistes. Sans le pétrole du Moyen-Orient, les impérialismes anglais et français en particulier sont à la merci des Etats-Unis (par le fait qu'ils dépendent du pétrole de ceux-ci et de l'aide en dollars pour l'acheter).
L'Afrique constitue, d'autre part, leur dernière réserve coloniale, de l'exploitation de laquelle ils espèrent trouver une compensation à leurs pertes ailleurs.
Mais l'impossibilité aussi bien pour l'impérialisme anglais que pour l'impérialisme français de répondre aux besoins en capitaux des pays arabes et africains, jointe à leurs compromissions devant les masses de ces pays, les place en très mauvaise posture par rapport aux possibilités économiques et politiques de l'impérialisme américain. Ce dernier est en train de les supplanter sans scrupule et avec brutalité dans ces régions.
Le cas de l'Allemagne est, à l'heure actuelle, particulier par le fait que, dans une certaine mesure, elle est l’associée économique des Etats-Unis pour l'exploitation des
QFUTAUT -RYE/E ME INTER N À T I O N ALL E pays coloniaux et dépendants. C'est là un fait important à suivre, avec des implications politiques évidentes, y compris pour la politique mondiale des Etats-Unis et leurs rapports avec l'U.R.S.S.
Les placements de capitaux américains dans des entreprises industrielles alleman-des prennent une importance grandissante, ces entreprises étant souvent chargées de fournir l'équipement industriel indispensable pour le compte des capitalistes américains à divers pays coloniaux et dépendants, y compris en Amérique latine.
24. — La prospérité économique relative du capitalisme durant les dernières années, en assurant particulièrement le plein emploi, a êté naturellement pour beaucoup aussi bien en ce qui concerne le niveau, l'étendue, la profondeur des luttes ouvrières que la politique générale de la bourgeoisie : paternaliste, « libérale » à l'intérieur ; patiente, « pacifique » à l'extérieur.
La bourgeoisie ne se départirait de cette ligne que si elle était mise devant ‘un danger révolutionnaire intérieur ou extérieur pouvant porter atteinte à ses intérêts vitaux.
Cette conjoncture économique a incontestablement beaucoup favorisé la « paix » intérieure et extérieure. Cependant, le rapport de forces, aussi bien sur le plan national qu'international, n'a pas cessé d'être globalement favorable au prolétariat et à la révolution, malgré des reculs limités enregistrés ici et là. Seule l'existence des directions réformistes et staliniennes à la tête des masses a empêché jusqu'ici celles-ci d'exploiter plus à fond les conditions objectives favorables pour arracher davantage au capitalisme et pour étendre les conquêtes révolutionnaires sur une plus grande partie du globe.
C'est également seule l'absence d'une direction révolutionnaire des masses prolétariennes dans les pays coloniaux et dépendants qui a empêché les masses de pays d'exploiter plus à fond les difficultés de l'impérialisme et des bourgeoisies nationales, pour pousser en avant la révolution.
Dans la période du plein emploi, le prolétariat des pays métropolitains aurait été capable d'arracher des concessions substantielles à la bourgeoisie en matière de rele-vement de salaires, de diminution d'heures de travail, et de garanties contre le chômage.
Jamais depuis la première guerre mondiale les conditions objectives ne furent aussi favorables à de telles revendications. Cependant, le manque de direction révolulionnaire des masses a fait que les ouvriers se sont contentés de miettes, et pour le teste ils ont acquis l'illusion d'une euphorie, grâce à la possibilité de travail sur l'échelle familiale et d'heures supplémentaires. La semaine de quarante heures (et de moins aux U.S.A.) et un salaire annuel substantiel garanti furent en réalité sabotés par les directions syndicales, réformistes ou staliniennes.
25. — Le prolétariat abordera cependant la nouvelle décade — dans laquelle il risque de voir le plein emploi céder la place à un chômage technologique accru et son pouvoir d'achat encore plus miné par l'endettement excessif d'Etats entrainés dans là banqueroute de la militarisation et la pratique de soutiens de toute sorte à une économie par elle-même défaillante — avec des forces dans la plupart des as quasi intactes et une conscience renforcée de son poids social de classe. D'où Ja perspective d'importantes luttes sociales accompagnant le passage de la conjoncture du « boom » à la « récession ».
Cette vague de luttes, épaulée par les menaces résultant de la nouvelle aggravation des rapports Est-Ouest, stimulée à une étape ultérieure par l'exemple que l'URSS. et les autres Etats ouvriers donneraient de leur possibilité de digérer la révolution technologique, pourrait porter et consolider au pouvoir des gouvernements socialistes dans plusieurs pays — en Angleterre en particulier. Aux Etats-Unis, l'idée d'un Parti travailliste basé sur les syndicats pourrait également prendre cette-fois-ci un élan décisif.
Ce sont là des perspectives politiques relativement à court terme, ainsi que celte de la chute prochaine de Franco.
La bourgeoisie de son côté essayerait de parer à ses difficultés par les tentatives d'une intégration économique de l’Europe, d'une exploitation de l'Afrique et du développement d'une industrie atomique propre. Les traités sur le « marché commun » et « l'Euratom » correspondent à ces préoccupations.
Une certaine intégration économique des pays capitaliste de l'Europe, y compris de l'Angleterre, est inévitable car elle correspond à des courants économiques et commerciaux inter-européens qui sont déjà une réalité et qui vont en se renforçant. D'autre part, l'exploitation économique des territoires africains ne peut être envisagée par aucun pays européen pris séparément, sans risque de voir échapper ces territoires, y compris sur le plan économique, plus particulièrement au profit des Etats-Unis.
De même, le développement d'une véritable industrie atomique européenne capable de suppléer à la fois aux besoins militaires et civils de l’Europe, sans dépendance
OH ASTERIT-E" MIE LENCTHESRUON EAN POI ON NE LE stricte des Etats-Unis, ne peut être envisagé que par un effort commun des pays européens.
En plus de ces considérations économiques, l'intégration européenne correspond à des nécessités politiques et militaires de la bourgeoisie européenne afin de faire ainsi mieux face au « péril soviétqiue » et de se libérer — au moins en partie — d'une dépendance trop stricte par rapport aux Etats-Unis.
Mais, d'autre part, il ne faut pas minimiser les obstacles qui subsistent et ceux qui ne manqueront pas de surgir dans l'avenir — surtout en cas d'évolution défavorable de la conjoncture économique — dans la voie d’une véritable unification de l'Europe, et qui proviennent de la nature antagoniste des puissances capitalistes nationales, principalement de l'Allemagne d'un côté, de la France et de l’Angleterre de l'autre.
26. — Dans les pays coloniaux et dépendants les difficultés économiques agiront dans le sens du maintien et de l'accentuation de la fermentation actuelle. Les principaux foyers de celle-ci se localiseront dans des pays tels que l'Indonésie, les pays arabes du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord, l'Argentine, la Bolivie, le Brésil. C'est vers ces pays que se déplace plus particulièrement le centre de gravité de la Révolution coloniale,
Dans tous ces pays la bourgeoisie indigène, encore faible, a à faire face à un puissant mouvement de masses exigeant l'abolition effective des séquelles de l'impérialisme, une amélioration substantielle de leur niveau de vie, des libertés réelles. Par contre, le cas de l'Inde est particulier, le Parti du Congrès sous Nehru ayant —avec la complicité du Kremlin et de Pékin et en l'absence d'une véritable direction révolutionnaire de masses — réussi à neutraliser pour une période toute opposition effective. Cependant, aussi longtemps que le rythme du développement de ce pays n'arrivera pas à résoudre la question du chômage et que la réforme agraire restera inappliquée, lé pouvoir politique de la bourgeoisie est assis sur un volcan.
C'est là un des enseignements qu'il faut tirer des élections de 1957 et des difficultés que rencontre actuellement le plan sexennal du pays.
27. — L'analyse qui précède et les perspectives qui s’en dégagent font — comme 1l fut noté déjà — en quelque sorte abstraction de l’interpénétration, de l'interaction qui existe en réalité entre les tendances purement économiques et les développements politiques qu'elles conditionnent pour beaucoup d'un côté, et l'évolution des rapports entre « l'Est et l'Ouest » de l’autre.
Elles présupposent que ces rapports ne s’aggravent pas outre mesure et n'évoluent pas rapidement vers la guerre. Cette supposition cependant sera remise en question chaque fois qu'une avance très importante de la Révolution se réalisera dans les colonies ou les métropoles, ou que la révolution politique gagnera d’autres pays de l'orbite soviétique, ou que le capitalisme s'installera dans une « récession » prolongée et profonde,
La situation dans son ensemble est telle que ces possibilités qui sont en interaction existent toujours, aussi bien à court qu'à long terme.
Aucune des questions litigieuses entre les deux camps étatiques n'est résolue — ni en Europe, ni en Asie. D'autre part, la course aux armements atomiques, de plus en plus perfectionnés, « absolus », se poursuit et se généralise au détriment de l'ancien armement et des anciennes conceptions en stratégie et en tactique. Toutes les discussions et les compromis éventuels sur le « désarmement » ne tournent en réalité que sur des « concessions » concernant ces aspects rendus superflus par l'ère des armes atomiques.
En réalité, aussi bien la crise de Suez que les événements de Hongrie et de Pologne, ainsi que la nouvelle crise au Moyen-Orient et les récents progrès sensationnels de l'industrie soviétique, ont à nouveau détruit l'équilibre instable établi dans les derniers temps entre les deux camps, et inauguré une nouvelle ère de tension, de « guerre froide ».
Dans la tentative de part et d’autre de profiter de cette rupture d'équilibre pour changer le rapport de forces, chacun en sa faveur, toute avance importante de l'un ou l’autre dans cette direction peut provoquer les réactions les plus violentes de l'adversaire.
D'autre part, il faut compter avec l'action spontanée et autonome des masses qui pourrait altérer également profondément le rapport de forces, comme elles l'ont fait en octobre et novembre 1956.
Dans ces conditions, la conclusion générale pourrait se formuler ainsi : les perspectives économiques et politiques se développeraient dans le contexte d'une situation générale qui pourrait brusquement évoluer vers le choc décisif, à l’occasion de toute altération très importante du rapport de forces actuel.
(17) Les prévisions pour l’évolution comparative de l'économie soviétique et de l'économie capitaliste sont naturellement hasardeuses comme toute extrapolation
QUATRI E ME TNT ER N À T L' O\ N AE Æ de ce genre à partir des moyennes de rythme dans le passé. Cependant nous pouvons men‘ionner les résultats auxquels on arrive en procédant ainsi, en se basant sur des travaux entrepris dans ce sens par dès économistes bourgeois.
En matière de revenu national tout d’abord : selon l'étude « Trends in Economic Growth » faite par le Legisiative Reference Service of the Library of Congress (1955) « dans la période 1938-1953 le revenu national des Etats-Unis avait augmenté trois fois environ plus rapidement que celui de l'Europe occidentale et deux fois par rapport à celui de l'UR.S.S. Entre 1948 et 1958, il n'a augmenté que de 30 % plus rapidement par rapport à celui de l'Europe, et seulement des 2/3 par rapport à celui de l'Union soviétique ».
En matière de production d’acier : vers 1960 la production de l'U.R.S.S. plus celle des démocraties populaires européennes, tout en restant encors inférieure à celle des Etats-Unis (de moins de 40 % environ), rejoindrait et dépasserait celle de toute l'Europe capitaliste, y compris par tête d'habitant. Entre 1960 et 1965, l'industrie lourde du même bloc rejoindrait et dépasserait celle de l'Europe tout entière, y compris par tête d’habitant. Vers 1970 au plus tard, les industries lour-des américaine et soviétique seraient à égalité. Vers 1975. l’industrie lourde soviétique dépasserait celle des Etats-Unis, y compris par tête d'habitant,
La question des perspectives de développement de l'U.R.S.S. et des Etats-Unis est maintenant souvent traitée par les économistes bourgeois. Voici @eux versions récentes sur ce thème :
traits de l'étude de A. Nove dans la Lloyds Bank Review (avril 1956) :
« Comment la production industriel'e soviétique se compare-t-elle avec celle des Etats-Unis ? Il n’est pas possible de donner une réponse te En faisant toutes réserves, prenons le chiffre avancé provisoirement par Hodgman, qui semble être très approximativement d'un ordre de grandeur correct : en 1950 les Soviets produisaient 35 % de ce aue produisaient les Etats-Unis. Pour des buts d'illus‘ration uniquement, faisons quelques prudentes hypothèses : d’abord que la production industrielle américaine continue de croître régulièrement au même rythme qu’en 1950-1955, c'est-à-dire de 24 % tous les cinq ans. Prenons pour l'expansion soviétique au cours de la même période l’estimation conservatrice de 75 % et non de 85 % qu'ils prétendent eux-mêmes pouvoir réaliser, même si notre hypothèse semble constituer une injustice. Supposons encore que les taux de croissance soviétique se réduisent de sorte que l'expansion ne soit que de 60 % entre 1955 et 1960, et que de 50 % entre 1960 et 1965. Le résultat se présente ainsi :
Expansion industrielle de l'U.R.S.S. et des Etats-Unis. (Base : Production industrielle des Etats-Unis en 1950 — 100)
URSS. Année U.R.SS, Etats-Unis En pourcent. É | des U.S.A. HAPD CENT reel 35 100 35 % AA0D Re Declare dents de ee) oe 61 124 49 % 1900 RS ESS Re ee 98 154 64 % FEU NOTION LE D ONOD NO 147 191 TT %
«< Ce tableau se base sur des hypothèses qui dans l'ensemble favorisent les Etats-Unis. cepncent il résulte du tableau que l’U.RSS., bien que fortement en retard sur les Etats-Unis pourra avoir rattrapé en 1963 environ la production industrielle actuelle des Etats-Unis.»
Extraits de l’étude du Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, de Berlin, publiée dans son « Wochenbericht » du 18 janvier 1957.
« Trois facteurs étroitement liés et d’une grande importance pour l’appréciation des perspectives de développement doivent être retenus surtout : le taux d'expansion industrielle beaucoup plus élevé de l'URSS. par rapport à celui des Etats-Unis ; l'accroissement à peu près équivalent de sa production en valeur absolue malgré son niveau actuel nettement plus bas ; enfin le fait qu’en l’espace d'une demi-décade, le rapport de la production industrielle de l’U.R.S.S. à celle des Etats-Unis est passé d'environ 1/3 à près de 50 %. Tout ceci traduit une « vigueur de croissance » de l'U.R.S.S. plus forte que celle des Etats-Unis et fournit en même temps une base pour apprécier la question de savoir si l’'U.R.S.S. pourra rattraper les Etats-Unis.
En supposant que les objectifs du 6° plan quinquennal soient atteints et que les taux d'expansion au cours du prochain plan quinquennal diminuent au même rythme que durant les précédents, l’industrie soviétique atteindrait d'ici 7 à 8 ans le niveau de production actuel des Etats-Unis.
M1 supposant même que, durant la période nécessaire à l'URSS. pour se hisser au niveau des Etats-Unis, la progression géométrique de son taux d’expansion soit ramenée au taux moyen des Etats-Unis au cours des cinq dernières années (soit 4,4 %), le niveau actuel de production des Etats-Unis serait atteint en 1965, c'est-à-dire dans dix ans. »