Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Du XIe au XIIIe Congrès 1979-1995 › Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991)

Projet de manifeste de la IVe Internationale

1991 · XIIIe Congrès mondial (projet ; adoption définitive renvoyée au plénum du CEI de janvier 1992) · Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991) · 11 397 mots

Libération des femmes

In English: Only Socialism Can Ensure the Survival of Humanity — Draft Manifesto of the Fourth International — texte anglais publié à l’époque.

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Nous publions le projet de manifeste programmatique que le XF congrès mondial de la IV* Internationale a commencé à discuter. Cette discussion se poursuivra jusqu'au prochain plénum du comité exécutifinternational, qui aura lieu en janvier 1992, et adoptera la version définitive. Nous invitons tous les révolutionnaires en dehors de nos rangs à nous faire parvenir leurs contributions au débat en cours.

1. La crise mondiale

Le monde est à la croisée des chemins. Les connaissances et les moyens techniques permettraient de vaincre la faim et la maladie, de satisfaire les besoins sociaux et culturels fondamentaux à l’échelle de la planète. Pourtant, les inégalités se creusent et des catastrophes nous menacent. En même temps, les mobilisations massives des travailleurs et des peuples souvent se libèrent du contrôle des appareils conservateurs. Elles tendront progressivement à mettre à l’ordre du jour des objectifs sociaux débouchant sur une civilisation supérieure au capitalisme et à la dictature bureaucratique.

Malgré les mesures de réduction des arsenaux nucléaires, la course aux armements se poursuit. Les armes accumulées finissent par être utilisées avec toutes les conséquences barbares qui en découlent. Depuis 1945, il y a eu plus de cent guerres dites locales coûtant deux millions de morts. L’agression brutale de l'impérialisme contre l'Irak a révélé toutes les conséquences meutrières de cette course aux armements. L'existence d'énormes stocks militaires, le développement des armes biologiques et chimiques, la prolifération de centrales nucléaires susceptibles de se transformer en autant d’explosions nucléaires, signifient un risque de destruction physique du genre humain. La multiplication d’accidents « techniques » témoigne des dangers inhérents à la logique du profit capitaliste comme à l’incurie bureaucratique. Les menaces de réchauffement progressif de l’atmosphère, de destruction de la couche d’ozone, de dévastation des forêts tropicales, d’empoisonnement des océans et des réserves d’eau douce, de pollution de l’air, se conjuguent pour saper les bases de survie physique de l'humanité.

Des peuples entiers risquent de basculer vers la famine, non parce que la productivité agricole serait trop faible, mais parce qu’elle est trop élevée pour garantir des profits suffisants à l’« agro-business » et aux gros cultivateurs des pays les plus riches. Dans ces derniers, l’Etat accorde des primes pour une réduction systématique des emblavures « afin de soutenir les prix », au risque de supprimer les réserves céréalières de toute l’humanité lorsque quelques mauvaises récoltes se succèdent.

La longue dépression que traverse l’économie internationale, depuis le début des années soixante-dix, produit sur les conditions d’existence des peuples dans presque tous les pays du tiers monde des effets d’ores et déjà désastreux. Les phénomènes de paupérisation absolue dépassent souvent ceux des années trente et sont de moins en moins amortis par le maintien d’une agriculture de subsistance. Le pouvoir d’achat des salariés est souvent réduit de l’ordre de 50 %. Dans les pays les plus pauvres, la consommation populaire en calories de 50 % de la population décline vers le niveau des camps de concentration nazis en 1940.

Dans les métropoles impérialistes, les effets de la crise ont été jusqu’à présent freinés par les conquêtes arrachées au cours des décennies de luttes ouvrières (notamment en matière de protection sociale) et par la force sociale que représente la classe ouvrière. Il y a eu néanmoins une montée en flèche du chômage : quarante millions de chômeurs dans les pays les plus riches, contre dix millions au début des années soixante-dix. Des millions de nouveaux pauvres représentent, selon les pays, entre 10 % et 25 % de la population. Précarisation, marginalisation, insécurité croissantes dans la société se traduisent sur le terrain politique par des tendances à l’Etat fort, à la restriction des libertés démocratiques (droits syndicaux), comme par une montée du racisme, de la xénophobie, et une résurgence d’une extrême droite néo-fasciste. Le recours systématique à MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 85 la torture et au terrorisme d’Etat sont le fait de plus de soixante pays dans le monde, parmi lesquels des pays impérialistes.

Les convulsions vers lesquelles évolue le capitalisme international se combinent avec la crise spécifique que connaissent l'URSS, la république populaire de Chine et l’Europe orientale. L’étalage au grand jour des dégâts de la gestion bureaucratique et l’impasse reconnue d’une « planification » autoritaire et irrationnelle de l’économie nourrissent l’idée qu’il n’y a aucun « modèle social de rechange » viable au capitalisme. Non seulement des courants idéologiques et politiques, mais aussi des forces sociales — la nouvelle bourgeoisie moyenne, une fraction de la nomenklatura et une fraction de l’intelligentsia — engagent le combat pour la privatisation et la restauration du capitalisme. Cependant, le réveil de l’activité de masse, avant tout celui de la classe ouvrière, montre que rien n’est joué. De la crise même surgissent des forces contestataires qui mènent la lutte sur deux fronts : contre ce qui subsiste du pouvoir de la bureaucratie et contre la privatisation de l’économie.

Le partage du monde issu de la Seconde Guerre mondiale est révolu. Il n’est plus possible de présenter la ligne de fracture au cœur de l’Europe comme une frontière naturelle entre deux mondes à jamais étrangers. Simultanément, la chape de plomb stalinienne, qui pesa lourdement sur le mouvement ouvrier et le mouvement de masse à l’échelle mondiale, se lève. Ce double dégel libère progressivement de grandes énergies jusqu’à présent captives, de par la subordination des intérêts des masses exploitées et opprimées à ceux d’Etats, de « camps », de blocs, de manœuvres diplomatiques et d’intérêts particuliers. Dans l’immédiat, le désarroi provoqué au sein des masses, par un effondrement des régimes staliniens en Europe de l’Est qui n’a pas débouché sur la victoire de la révolution politique antibureaucratique, nourrit l’offensive idéologique et politique capitaliste à l'échelle internationale. Mais celle-ci sera, en dernière analyse, contrebalancée par les effets de la crise économique et de l’aggravation des tensions entre l’impérialisme et le tiers monde aussi bien que par des relances de mouvements de masses dans différents pays. Par ailleurs, l’internationalisation de la production et de la division du travail, les échanges culturels et la rébellion des nationalités opprimées font craquer le cadre des Etats existants. Le système politique mondial est ébranlé, la direction impérialiste américaine et la direction bureaucratique soviétique ont, malgré les raccommodages, de plus en plus de mal à dominer l’ensemble du monde à leur guise.

Les exploités et opprimés ne se laisseront pas entraîner passivement vers des cataclysmes qui mettent en question leur avenir et même leur survie. En fait, des millions d’hommes et de femmes ont participé, ces dernières années, aux mobilisations contre la guerre et les armes nucléaires, pour la défense de l’environnement, pour le droit à l’avortement, pour l’autodétermination des nationalités opprimées, contre le racisme, contre l’austérité et le chômage, contre l'impérialisme, la faim et le fléau de la dette qui accable le tiers monde, contre les privilèges et les dictatures bureaucratiques.

Nous luttons pour une issue à la crise qui sauvegarde les chances d’émancipation sociale de l’humanité et satisfasse pleinement l’idéal libérateur des droits de l'homme, non seulement en tant que droits civiques et politiques, mais aussi en tant que droits sociaux, à l'emploi, à un niveau de vie décent, à la santé, à l'éducation, au logement. Ni la jungle capitaliste ni la dictature bureaucratique ne peuvent répondre à ce défi. Une issue socialiste et internationaliste à la crise de civilisation quis’annonce passe par leur renversement révolutionnaire. Cette possibilité est fondée sur le potentiel de combat et d’innovation du prolétariat et des opprimés. Ce qui estillusoire. c'est l’idée selon laquelle de patients sacrifices et de sages réformes suffiraient à conjurer les périls. Jamais par le passé les prêches réformistes n’ont suffi à empêcher les crises, à éviter les guerres ou à contenir les explosions sociales. A l'avenir, ils ne les empêcheront pas plus. La résignation a toujours coûté infiniment plus cher que la lutte.

2. Pas d’issue capitaliste en douceur à la crise

Ceux qui, grisés par le boom de l'après-guerre, misaient sur un capitalisme pacifique et social, garantissant le plein-emploi et la hausse constante des revenus réels, ont déjà vu leurs illusions s'effondrer. Ceux qui misent aujourd’hui sur une sortie en douceur de la dépression, moyennant patience et sacrifices accrus de la part des exploités, ne comprennent pas le lien intime entre les dangers qui nous menacent et la logique intrinsèque de l’économie de marché généralisée, qui est l'essence même du capitalisme : concurrence exacerbée sans égard aux effets sur l’ensemble de la société : poursuite sans frein du profit et de l'enrichissement à court terme sans considération pour les coûts humains de cette course folle et pour les blessures peut-être irréparables qu’elle inflige à la nature ; extension des comportements compétitifs et agressifs dans les relations entre individus, groupes sociaux, Etats ; égoïsme et corruption généralisés, guerre de tous contre tous, et « malheur aux vaincus ! ».

La dépression longue qui a commencé au début des années soixante-dix est le résultat de cette logique impitoyable. Elle n’exclut pas des phases de reprise de l’activité économique. Mais ces reprises impliquent un transfert sans cesse accru du coût de la crise sur le tiers monde et sur les plus démunis dans les métropoles. Elles ne parviennent même pas à faire reculer le chômage dans les pays riches eux-mêmes. L’étirement de la dépression dans la durée signifie déjà un effroi sans fin pour les misérables et les laissés-pour-compte. Une nouvelle expansion durable supposerait un envol des profits impérialistes, une défaite majeure de la classe ouvrière, la réintégration globale de l’Europe orientale, de l'URSS et de la Chine dans le marché mondial, et un progrès qualitatif en efficacité du rôle économique de l’Etat bourgeois. Rien de tel ne s’est encore produit et n’est prévisible à court ou à moyen terme.

C'est le développement d’une technologie soumise aux impératifs de la concurrence et du profit, ou à l’incurie bureaucratique, et non la perversité prétendument incontrôlable de la technologie ou de la science en soi, qui risque de nous entraîner vers des désastres majeurs. C’est la subordination de la science MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 87 aux impératifs étroits de rentabilité à court terme qui provoque l’emballement technique apparemment irrésistible et l’essor de technologies intrinsèquement dangereuses. Avec le capitalisme, triomphe dans tous les domaines la combinaison d’unerationalité partielle, fragmentaire, mutilée, et d’uneirrationalité globale de plus en plus explosive. L’humanité n’a pas besoin de moins de science, de moins de technique, mais au contraire de plus de science réconciliée avec la conscience des intérêts sociaux et historiques à long terme, d’une technique soumise à l'intelligence et au contrôle collectifs des producteurs associés. Elle a besoin d’un contrôle collectif de l’économie et du devenir social par des décisions conscientes, fondées sur les connaissances des hommes et des femmes, et non de la soumission résignée à une fatalité soi-disant naturelle, à des lois économiques prétendument éternelles où à un retour à des superstitions et des mythes obscurantistes.

La lutte pour la réalisation des droits de l’homme et de la femme sur tous les continents est au cœur de ce combat. Elle ne dissocie pas la conquête des droits politiques et civils et celle des droits économiques et sociaux. Dans une société où le principe souverain est le respect de la propriété capitaliste et de la priorité du profit, il est impossible de garantir à toutes et à tous la jouissance pleine et entière des droits démocratiques fondamentaux. Le mouvement ouvrier doit retourner contre la bourgeoisie la campagne pour les droits de l’homme et de la femme, se faire le défenseur le plus résolu des libertés démocratiques. Mais ilne pourra gagner confiance et autorité que s’il applique dans ses propres rangs les mêmes principes et ne s’accommode d’aucune violation de ces droits dans les pays où il est au gouvernement.

Des intérêts puissants s’opposent au désarmement universel généralisé, empêchent d’arrêter la pollution de l’air, des mers et des continents, de supprimer la faim, la misère et l’anxiété désespérante de la vie quotidienne, de vaincre les antidotes meurtriers contre cette anxiété tels que l’alcoolisme et la drogue. Non que les connaissances et les ressources pour venir à bout de ces fléaux fassent défaut. Mais les intérêts qui s’y opposent, détiennent le pouvoir d’Etat. La bourgeoisie cherche à prendre les devants, en réglementant le droit de grève, en limitant les libertés syndicales pour des catégories entières de travailleurs, en renforçant les prérogatives de son exécutif politique, ses appareils de répression et ses services secrets, au nom de la « sécurité intérieure et extérieure ». Pour sauvegarder l’avenir du genre humain, il faut donc renverser le pouvoir des maîtres de ce monde et leur arracher la puissance économique sur laquelle il repose.

Il est illusoire d’imaginer un capitalisme sans crises de surproduction — véritables affronts à l’humanité, compte tenu des milliards d’êtres dont les besoins les plus élémentaires ne sont pas satisfaits. Il est illusoire d’imaginer un capitalisme sans chômage, sans pauvreté, sans discriminations à l’égard des femmes, des jeunes, des vieux, des immigrés, des minorités nationales, sans racisme ni xénophobie. Depuis le début de l’ère industrielle, les crises périodiques de surproduction (vingt-deux depuis 1825 !)sont inhérentes au mode de production capitaliste, qui ne parviendra pas plus demain qu’hier à les éviter. Face à ces leçons, l’aveuglement n’est pas permis : refuser de voir ces dangers est tout aussi irresponsable, ou aussi lâche, que cela l’était avant Auschwitz et Hiroshima.

3. La catastrophe déjà en marche dans le tiers monde

Les périls qui pèsent sur l'humanité se manifestent d’ores et déjà au grand jour dans les pays dépendants. La barbarie y est déjà à l’œuvre. Ilest inadmissible de juger le capitalisme au vu des seules conditions d'existence qui ne prévalent que pour une petite minorité de la population du globe — les classes moyennes et les couches salariées les mieux loties des pays les plus riches — en faisant abstraction des conditions de vie de la grande majorité des habitants des pays capitalistes.

A quelques exceptions près, les pays semi-coloniaux et dépendants ont connu un déclin désastreux du niveau de vie moyen au cours de la dernière décennie. Un salarié couramment employé y gagne souvent par an ce qu’un salarié moyen gagne par mois sinon par semaine dans les métropoles impérialistes.

Dans les pays du tiers monde, quinze millions d'enfants meurent chaque année de faim, de sous-nutrition, de manque de soins. Tous les six ans, cette hécatombe silencieuse fait autant de victimes que la Seconde Guerre mondiale, y compris l’holocauste et Hiroshima. L’équivalent de plusieurs guerres mondia-les contre les enfants depuis 194$ : voilà le bilan de la survie du capitalisme. Les ressources pour nourrir, soigner, loger et éduquer ces enfants existent pourtant bel et bien à l'échelle mondiale. A condition de ne pas les dilapider dans les dépenses d'armement. A condition de les redistribuer au bénéfice des plus défavorisés. A condition de ne plus confier leur répartition à l’esprit de gain des trusts chimiques, pharmaceutiques, agroalimentaires, à la soif d’enrichissement des fabricants d’armes. Une exportation délibérée de la pollution s'opère des métropoles impérialistes vers les pays du tiers monde, qui deviennent une poubelle à bon marché pour les déchets industriels dangereux non recyclables. Il en résulte une désertification croissante, une destruction accélérée des forêts tropicales, un déplacement vers ces pays des industries particulièrement dévastatrices, qui créent rapidement des désastres écologiques pires encore que ceux dont sont déjà affligés les pays riches.

La chasse aux devises destinées à financer le service de la dette, le développement systématique de cultures d’exportation au détriment de la production de la nourriture de base, accentuent la tendance à la sous-alimentation et à la famine. A présent, les pays pauvres sont exportateurs de capitaux à destination des pays riches, sans compter les effets de la corruption, des détournements de fonds et de crédits publics par les classes possédantes des pays du tiers monde pour leur seul enrichissement privé. Manifestation d’une rechute dans la dépendance et le sous-développement, le carcan de la dette accable donc, avant

MANIFESTE DE LA IV® INTERNATIONALE 89 tout, les pauvres parmi les pauvres. La lutte contre le paiement de la dette commence au quotidien par l'opposition aux politiques d’austérité salariale, qui exercent une pression terrible sur le pouvoir d'achat, aux coupes sombres dans les budgets publics d'éducation et de santé, au démantèlement du secteur public, et aux dégâts écologiques liés à la pénétration sauvage du capital et à la priorité absolue à l'exportation au détriment des cultures alimentaires.

Les travailleurs, les paysans, les déshérités des villes et des bidonvilles résistent à cette détérioration insupportable de leurs conditions de vie. En Amérique latine, en Asie et en Afrique se succèdent des vagues de grèves, des occupations de terres, des révoltes paysannes. des explosions urbaines de populations paupérisées et marginalisées, mais aussi des succès électoraux. des grèves générales, des efforts d'organisation politique et syndicale indépendante de l'Etat et de la bourgeoisie, ainsi que des foyers de résistance armée.

4. La crise des sociétés bureaucratiques non capitalistes

Cette crise mürissait depuis des années en URSS. en Chine, en Europe orientale. La politique de Mikhaïl Gorbatchev ne l’a pas provoquée, mais seulement révélée au grand jour. En URSS et en Europe orientale, cette crises’est surtout manifestée par un ralentissement de la croissance économique, par un retard technologique de plus en plus prononcé par rapport aux pays impérialistes, par une stagnation et une régression sociales, par l'apparition à grande échelle d’une nouvelle pauvreté, par une crise morale et écologique profonde, par la perte de crédibilité brutale des institutions politiques, par la renaissance d’une opinion politique autonome, par les premières manifestations politiques indépendantes de secteurs de masse.

Des tendances réformatrices sont dès lors apparues au sein de la bureaucratie régnante. Elles se sont efforcées de sauver le pouvoir et les privilèges de la bureaucratie par le biais de réformes parfois radicales, tant dans le domaine économique que politique, social ou culturel. Cette crise de régime n’est pas une crise capitaliste de surproduction, ni une crise du socialisme. Indissociable de la démocratie la plus large pour le plus grand nombre, de la libre confrontation des opinions, de l’indépendance des organisations de masse envers les partis et l'Etat, de l'exercice du pouvoir par les masses elles-mêmes, de l’autogestion, le socialisme authentique n’existe pas dans ces pays. Ce n’est pas le moindre crime de Staline que d’avoir associé le mot de socialisme à des monstruosités bureaucratiques telles que la dictature policière, le goulag, les inégalités croissantes, la corruption généralisée, la mise sous tutelle de la jeunesse, de la science et de la création littéraire et artistique.

Ces pays ne représentent pas davantage une quelconque variété de capitalisme. Leur crise spécifique est celle de sociétés de transition sur lesquelles s’est abattue la chape écrasante d’une couche bureaucratique privilégiée et parasitaire, qui a usurpé le pouvoir des travailleurs. Elles sont marquées par une contradiction de plus en plus explosive entre leur potentiel de progrès social et le chaos économique, les inégalités, l’oppression et la corruption résultant de la dictature bureaucratique.

Pour sauver son pouvoir politique, source et fondement de ses privilèges, la bureaucratie peut entreprendre des réformes. Mais, malgré des succès initiaux, les tentatives réformatrices de Tito, Khrouchtchev, Mao, Deng, ont toutes abouti à une impasse. Les efforts de Gorbatchev sont voués au même sort. Mais d’ores et déjà, elles ont favorisé à la fois une différenciation sociale profonde, y compris au sein de la bureaucratie, avec l’apparition de forces politiques et sociales favorables au capitalisme, d’une part, et un réveil d’activité de masses à la base promises, sans précédent en URSS depuis la contre-révolution stalinienne, d’autre part.

Confrontés à un dramatique ralentissement de la croissance économique, à des indices alarmants de régression sociale, et craignant une aggravation irréversible de leur retard technologique, les chefs des bureaucraties sont en position de faiblesse, tant par rapport à l’impérialisme que par rapport aux masses de leurs propres pays, d’où les contradictions de leur politique.

Ainsi, les initiatives de désarmement sont positives, même si elles répondent au souci d’alléger le poids des dépenses militaires sur l’économie soviétique et non à une quelconque politique internationaliste. Nous appuyons la déstalinisation. Nous appuyons le rejet de la politique de « souveraineté limitée » au nom de laquelle ont eu lieu les interventions militaires en Allemagne orientale, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. Nous saluons la reconnaissance de fait de libertés politiques élémentaires, fussent-elles limitées et partielles, dont les travailleurs peuvent et doivent s’emparer pour élargir la brèche démocratique et construire leurs propres syndicats et organisations, indépendants de la bureaucratie. Mais, en même temps, nous dénonçons les négociations et sommets entre « grands », dans le dos des peuples en lutte, et souvent dans le souci partagé d’éteindre des foyers révolutionnaires, comme en Amérique centrale, en Afrique australe et en Palestine. Nous combattons les réformes dites libérales de l’économie qui provoquent un creusement des inégalités sociales, la renaissance d’un chômage de masse et les plaies sociales qui en découlent. Nous combattons tout retour à l’autoritarisme et à la répression même limitée, comme par exemple, celle à l’égard des nationalités en rébellion.

En écrasant les libertés démocratiques élémentaires et la liberté individuelle, les régimes bureaucratiques ont conduit à une revalorisation aux yeux des masses de l’ensemble des institutions bourgeoises, identifiées avec la démocratie. Mais les tentatives de libéralisation économique et les ouvertures au capital international se font sous le signe d’une politique d’austérité et d’inégalité, auxquelles des secteurs significatifs du prolétariat et de la jeunesse s’opposeront de plus en plus. Face à ces résistances, les tenants de la libéralisation économique à outrance, loin de l’associer à une poursuite de l’ouverture démocratique, seront tentés de recourir à une nouvelle restriction des droits, voire à la répression autoritaire, si le rapport de forces le permet. La généralisation et la consolidation MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 91 des droits démocratiques exigent un pouvoir populaire institutionnalisé, y compris le pouvoir des travailleurs de décider des priorités en matière d'allocation des ressources : l’autogestion combinée avec la planification démocratique et le pouvoir des conseils.

5. Le « socialisme de marché » est impossible

Devant l'ampleur de la crise en URSS et en Europe orientale. d'importants secteurs de la population travailleuse, tant à l'Est qu'à l'Ouest, se résignent à l'idée que le recours massif aux mécanismes du marché constitue un moindre mal par rapport à la gabegie bureaucratique. De là à prôner un « socialisme de marché » iln°y a qu'un pas, franchi par les idéologues réformistes à l'Ouest, par nombre d’« experts économiques » et d’idéologues de la bureaucratie à l'Est. L'idée de « socialisme de marché » est pourtant un contresens. Dans une société authentiquement socialiste, les producteurs librement associés détermineront eux-mêmes ce qu’ils produisent, comment ils produisent, et comment ils le répartissent. La gestion démocratique de l’économie. la détermination consciente et collective des priorités et des moyens de les satisfaire sont incompatibles avec le règne du marché et de la concurrence.

Avant l’avènement de la société communiste d'abondance, c’est-à-dire de saturation de tous les besoins rationnels, tout système économique est toujours sous la contrainte d’une pénurie relative des ressources productives. Cela signifie que certains besoins sont satisfaits aux dépens d’autres. Ceux qui contrôlent le surproduit social — classes ou couches dominantes — ont le pouvoir de décider en dernière instance des prorités dans l'emploi des ressources relativement rares.

Dans la société capitaliste, ces décisions sont déterminées par les entreprises etles grandes fortunes, c’est-à-dire par les impératifs du profit et de l'accumulation du capital privé. Les « lois du marché » sont réfractées par ces contraintes et ces impératifs. On construit des résidences secondaires luxueuses alors qu’il y a des millions de « sans-logis » même dans les pays dits riches. On investit massivement pour produire des gadgets de moins en moins utiles, voire nuisibles, alors que des besoins élémentaires de plusieurs milliards d’être humains restent non satisfaits.

Dans l’économie dominée par la bureaucratie soviétique et des formations analogues, ces priorités dans l'emploi des ressources étaient imposées de manière arbitraire et despotique, ce qui a conduit à des disproportions et des gaspillages énormes et croissants. Dans une économie socialisée, gérée par les producteurs/consommateurs/citoyen(ne)s, ces priorités seront démocratiquement déterminées par les masses laborieuses. Les besoins à satisfaire avant les autres ainsi précisées seront à la base du plan. La planification socialiste est indispensable pour assurer que ces priorités soient respectées. Les mécanismes marchands, subordonnés au plan, permettront aux consommateurs le maximum de contrôle pour assurer un libre choix de consommation de haute qualité. Mais leur subordination au plan doit éviter que les tendances de développement économiques ne découlent de« lois »s’imposant spontanément, mais soient consciemment déterminées, notamment en matière d’emploi, de durée et d'intensité du travail, d'égalité croissante, de priorités pour la santé, l’éducation, la sauvegarde de l’environnement, la culture. C’est ce rapport entre autogestion démocratiquement planifiée et satisfaction des besoins de consommation qui rend une économie authentiquement socialiste supérieure à l’économie capitaliste, y compris sous une forme « d'économie sociale de marché ».

Les producteurs(trices) ne libéreront un énorme potentiel créateur, inventif, de gestionnaires responsables et économes, que lorsqu'ils se rendront compte en pratique qu’ils ont le pouvoir de s’assurer des biens et des services de haute qualité, distribués sans entraves. Dès lors, l’« esprit d’entreprise » dans le sens rationnel du terme, qui en régime capitaliste et sous le règne du marché n’est le propre que d’une petite minorité de propriétaires privés (généralement moins de 10 % de la population active dans les pays les plus industrialisés), s’étendra à la grande majorité des producteurs(trices). S'appuyant sur l’énorme potentiel de l'informatique, animé en outre par la possibilité d’une réduction radicale de la journée et de la semaine detravail, intégranttoutes les préoccupations écologiques, l’économie socialiste autogérée et démocratiquement planifiée s’avérera qualitativement plus efficace, plus rationnelle et plus humaine que l’économie capitaliste la plus avancée et la plus corrigée par l'« Etat du bien-être ».

L'expérience yougoslave a confirmé d’une façon dramatique que l’autogestion ouvrière — même limitée au seul niveau de l’entreprise — et l’économie de marché s’excluent à long terme. Les travailleurs y pouvaient bénéficier d’importantes prérogatives au niveau de l’usine, y compris celle de pouvoir licencier leur directeur. Mais, si le sort de l’usine dépend de sa performance sanctionnée par le marché, qui dépend à son tour d’une foule de facteurs indépendants de la décision des travailleurs (entre autres, l’état technologique initial, le degré de monopolisation des produits vendus, l’accès différencié au crédit, l’accès non moins différencié aux devises permettant d'importer outillage, matières premières, pièces de rechange), les travailleurs peuvent se trouver pénalisés par le marché quelques que soient leurs efforts. Leur entreprise peut être acculée à la banqueroute. Que reste-t-il alors de l’autogestion, si ce n’est le droit des travailleurs de se licencier eux-mêmes ?

Dans la transition entre le capitalisme et le socialisme, un recours aux mécanismes marchands reste, entre autres, nécessaire dans les secteurs qu’une insuffisante socialisation objective du travail prépare mal à la propriété collective : artisanat, certains secteurs de la distribution et des services (comme les réparations), etc. Ces secteurs peuvent contribuer à éliminer la pénurie en brisant des monopoles qui n’incitent pas à prendre suffisamment en compte les besoins des consommateurs dans l’agriculture, le commerce de détail et certains services, à condition toutefois que des monopoles privés ne se substituent pas au monopole d'Etat. Mais ce recours n’est concevable que dans le cadre d’une lutte consciente pour le dépérissement graduel des relations marchandes, et de l’adoption de la démocratie politique comme principe régulateur dominant. L'utilisation de la monnaie, le fonctionnement partiel du marché doivent MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 93 s’insérer dans une économie démocratiquement dirigée, c’est-à-dire dans un ensemble de décisions politiques veillant à ce que les mécanismes marchands partiels n’accentuent pas les inégalités sociales, n’opèrent pas de transferts au détriment des couches les plus démunies de la population, n’entament pas le système de protection sociale assurant à tous les citoyens la satisfaction de leurs besoins de base. Ils supposent un renforcement des mécanismes de démocratie socialiste, du contrôle public sur tous les rouages de la vie économique et sociale. Sans un pouvoir politique réellement exercé par les travailleurs, le renforcement même partiel de critères marchands, loin de favoriser la transparence et la démocratisation, renforcerait la bureaucratisation et la corruption de l’appareil d’Etat, l’expropriation politique du prolétariat par des couches privilégiées.

6. Un socialisme authentique, démocratique et pluraliste, seule solution à la crise mondiale

La solution radicale à la crise mondiale passe par la remise en cause de l’économie marchande généralisée, de la propriété privée des moyens de production, de la souveraineté des Etats nationaux, de la mainmise bureaucratique sur les systèmes de protection sociale. Elle s’inscrit dans la perspective d’une fédération socialiste mondiale et démocratique.

Le potentiel que recèle l'intelligence humaine ne peut s'épanouir que sous un régime réellement socialiste et démocratique, où la science et la technologie seraient au service des hommes et des femmes, soumises à un contrôle public et critique. La culture et l’enseignement supérieur seront pour la première fois grands ouverts à tous et toutes. Il en résultera non seulement un essor de la consommation, mais aussi de la création culturelle, la libération d’un gigantesque gisement d'énergies encore largement inexploré. Le développement scientifique pourra contribuer à libérer l’homme et la femme du fardeau du travail parcellaire, répétitif, mécanique, monotone, physiquement et psychiquement dévastateur. Mais il exigera une application créatrice, inconcevable sans un comportement collectif responsable de producteurs librement associés et sans une autogestion généralisée.

La résistance des exploités aux méfaits du capital ne cesse de se manifester. Mais elle est freinée par l’idée selon laquelle il n’y aurait plus de « modèle de société » viable au-delà du capitalisme. Cette idée s’alimente à deux sources. La première exprime les préjugés propagés de tous temps par les classes possédantes : «il y a toujours eu des riches et des pauvres », « sans l'aiguillon du gain privé, l'homme est toujours enclin à l'oisiveté » ; et depuis plusieurs siècles par la bourgeoisie : « le marché est bon parce qu'il est naturel ».. Comme si le marché n’était pas une institution humaine, de généralisation récente, forgée par le pillage et les fureurs de l’accumulation primitive ! Des minorités significatives remettent en cause déjà aujourd’hui « l’éthique du travail » et l'accumulation de biens matériels comme but suprême de la vie sociale. Pour des millions de travailleurs, pour nombre de jeunes et d’intellectuels. travailler moins pour vivre autrement passe avant travailler plus pour consommer davantage. Pour des millions d'hommes et de femmes qui prennent conscience des périls écologiques, la qualité de la vie, la protection de l’environnement, le respect d’une nature dont nous sommes partie prenante, sont plus importants que l'accumulation illimitée de biens.

Plus difficile à surmonter, la deuxième source du scepticisme ne tient pas à l'idéologie bourgeoise, mais aux expériences douloureuses vécues par la classe ouvrière internationale. Après l’échec historique du stalinisme et celui de la social-démocratie dans ses prétentions de transformation graduelle et pacifique du capitalisme, la classe ouvrière internationale ne se réappropriera pas le projet socialiste révolutionnaire par une simple bataille d'idées, si nécessaire soit elle. Elle n°y parviendra qu'à travers de nouvelles expériences fondatrices, de nouvelles pratiques et de nouvelles victoires, capables d’effacer le poids des défaites et des désillusions passées. Une société d'hommes et de femmes libres etégaux, émancipés des contraintes du salariat, de l'oppression, de l'exploitation est plus que jamais nécessaire et possible. A condition de redistribuer les ressources de production, humaines et matérielles, selon des critères de solidarité incompatibles avec la dictature du marché, à condition que cette redistribution aille de pair avec une nouvelle révolution technologique respectueuse des sources de richesse (la nature et les hommes).

Une motivation différente du comportement économique peut être fondée sur l’intérêt de toutes et de tous à une réduction continue du travail mécanique répétitif, vécu par la plupart des producteurs comme untravail forcé. L’avènement d’une nouvelle citoyenneté, établissant pour la première fois le contrôle de la société sur un appareil étatique et administratif appelé à dépérir, exige une réduction radicale de la journée de travail, en fait la demi-journée de travail. Mesure pilote de toute révolution socialiste, cette exigence n’est pas une chimère démagogique. Des sources conservatrices estiment à 50 % au moins la part du potentiel productif mondial inutilisé, ou utilisé à des fins destructrices (production d'armes) etnocives, ou encore gaspillé. Avec l’emploi rationnel de ces ressources à des fins productives et utiles, il serait possible de marcher vers l'abolition de la misère et du sous-développement, dans le tiers monde tout en améliorant qualitativement le niveau de vie des travailleurs des pays aujourd’hui avancés. Par l’emploi de toutes les ressources humaines disponibles, cet objectif est parfaitement compatible avec une réduction radicale du temps de travail à l’échelle mondiale, donnant ainsi le temps nécessaire à une démocratie pleinement active et participative pour tous.

Dans un premier temps, la planification, même bureaucratique a permis de transformer l'URSS, en l’espace de deux générations, d’un pays sous-développé en deuxième puissance du monde. Ce qui a fait faillite en URSS et en Europe orientale, ce n’est pas la planification socialiste, c’est la combinaison bâtarde d’une« planification » bureaucratiquement centralisée, de la survie d'importants mécanismes marchands et de la recherche de privilèges privés de consommation MANIFESTE DE LA IV* INTERNATIONALE 95 par les gérants bureaucratiques de l’économie d’Etat. Voilà la racine de la gabegie et de l’injustice sociale croissantes.

La démocratie socialiste, pluraliste et vivante, la libre confrontation des choix entre différentes priorités, l’indépendance des organisations politiques et sociales envers l’appareil d’Etat, ne sont pas un luxe réservé aux pays les plus riches, que les pays les plus pauvres devraient renvoyer à des temps meilleurs. Elles constituent, pour toute révolution socialiste, une exigence fonctionnelle, afin de maîtriser les contradictions de l’économie, de réduire les disproportions, de dominer les injustices, de puiser dans la conscience collective le moyen de vaincre les difficultés. Droits civiques et sociaux de l’homme et de la femme, Etat de droit, démocratie politique sans restriction, démocratie des producteurs associés, planification démocratiquement centralisée, recours nécessaires mais limités aux mécanismes marchands, etautogestion se complètentnécessairement dans la construction d’une société socialiste. Un seul maillon manquant suffit à la perversion de l’ensemble.

7. Lutter pour le socialisme par la mobilisation unitaire du prolétariat et de ses alliés

Les hommes et femmes salariés, contraints de vendre leur force de travail, représentent la seule force sociale capable de paralyser et de renverser la société capitaliste et de construire une société fondée sur la coopération et la solidarité de la grande majorité de la population. C’est pourquoi seule la classe ouvrière, au sens large du terme, peut être la colonne vertébrale de tous les exploités et opprimés dans la lutte pour le socialisme.

Dans les dernières décennies se sont développés des mouvements sociaux, tels que les mouvements féministe, écologiste, pacifiste, antiraciste, de libération homosexuelle, en marge et parfois en contradiction avec le mouvement ouvrier. Ces mouvements répondent à des contradictions nouvelles ou aggravées par la conséquence de la crise, tant des sociétés capitalistes que bureaucratiques ; ils expriment une prise de conscience plus profonde et plus vaste des multiples facettes de l'oppression. Ils ont réussi à incorporer à la lutte de très larges secteurs populaires, en particulier dans la jeunesse.

Le mouvement féministe répond à la plus vieille oppression que connaisse l’humanité et défend les intérêts de plus de la moitié des êtres humains. Il constitue une dimension essentielle de toute lutte pour l’émancipation humaine. Dans différentes régions du monde, par ailleurs, des homosexuels, hommes et femmes, se sont organisés de façon autonome en défense de leurs droits, contre la violence de l’Etat et de la rue, contre la répression idéologique et en réponse à l’hégémonie traditionnelle des pratiques hétérosexistes. Au-delà de sa signification démocratique, la dynamique de la lutte de la libération des gays et des lesbiennes peut dépasser le cadre de l’égalité sexuelle. Elle peut représenter un défi à la famille patriarcale et à la division sexuelle du travail qui sont les piliers de l'oppression de la femme et un élément de contrôle social tant dans les pays capitalistes industrialisés que dans les pays dépendants ou dans les sociétés bureaucratisées.

La société socialiste que nous voulons devra satisfaire les revendications et objectifs avancés par les mouvements sociaux : égalité effective entre hommes et femmes, liberté sexuelle, respect de l’environnement et établissement de rapports plus harmonieux avec le milieu naturel. La classe ouvrière doit assumer pleinement cette lutte. S’il n’en a pas été, la responsabilité en incombe non seulement aux organisations ouvrières traditionnelles. mais aussi aux faiblesses et aux erreurs de l’avant-garde révolutionnaire. En participant activement à ces mouvements, nous luttons pour leur convergence avec la lutte des travailleurs, et pour que le mouvement ouvrier, dans le respect de leur autonomie, prenne conscience de leur légitimité et de leur portée subversive.

Plus nombreux et plus qualifié que jamais dans le passé, le prolétariat est fort à présent de plus d’un milliard d'êtres humains : la tendance dominante est celle d’une expansion et non d’une contraction du travail salarié de par le monde, y compris dans les pays les plus développés. Cette croissance n’est pas homogène dans tous les pays, dans toutes les régions, dans tous les secteurs et les branches industrielles. L’essor dans tel pays ou secteur est toujours accompagné d’un déclin relatif dans tel autre. Mais la résultante de ces mouvements va dans le sens du développement et non du déclin.

L’hétérogénéité du prolétariat existe depuis les origines du travail salarié. Elle s'accompagne de divisions qui résultent de la segmentation du marché du travail. Le développement inégal et combiné des forces productives, les desseins de la bourgeoisie et de ses Etats se sont toujours conjugués pour la maintenir et la renforcer. Elle s'exprime à des niveaux différents entre vieux et jeunes, hommes et femmes, actifs et chômeurs, « nationaux » et immigrés, qualifiés et non qualifiés, manuels et intellectuels, d’un bout à l’autre de la planète.

Toujours est-il que l’internationalisation des forces productives, l'avènement des trusts multinationaux, la troisième révolution technologique œuvrent, en dernière instance, dans le sens d’établir une communauté de combat entre les ouvriers de la Rubr et de Los Angeles, de Sao Paulo et de Bombay. La crise joue en revanche dans le sens d’un creusement des différences et des inégalités. L'explosion du chômage des jeunes dans de nombreux pays produit une couche sous-prolétarienne qui n’a jamais travaillé, se marginalise, et s’écarte des traditions de solidarité ouvrières. L’esquisse de ce qu’on appelle une société duale, ou plus morcelée encore, avec une fraction non protégée du prolétariat réduite à des conditions d’existence précaires semblables à celles du XIX°® siècle dans les métropoles et à celles du tiers monde actuel, correspond à un projet délibéré du capital visant à affaiblir durablement le mouvement ouvrier. Y opposer l’exigence d’une résorption du chômage par la réduction radicale du temps de travail sans réduction de salaires ni accélération des cadences est une tâche centrale.

Le prolétariat, c’est-à-dire l’ensemble de ceux et celles qui se trouvent sous la contrainte de vendre leur force de travail, inclut la masse des salariés agricoles

MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 97 qui sont plusieurs centaines de millions dans le monde. Leur poids social a pu décliner relativement à la population active globale, tout en continuant à augmenter en chiffres absolus dans des pays comme l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, l'Egypte, le Pakistan ou le Mexique. Par ailleurs, c’est une frontière floue celle qui sépare et unit à la fois le prolétariat des villes et le semi-prolétariat des champs (paysans indépendants disposant de trop peu de terre pour pouvoir subsister toute l’année et obligés de s’adonner au travail salarié temporaire), y compris les paysans pauvres. Le potentiel de mobilisation de ces classes et couches sociales s’est déjà exprimé dans des mouvements impétueux d’occupations de terres, voire de leur mise en valeur productive. Il sera partie intégrante de la révolution socialiste dans les pays concernés.

De même, la masse importante des semi-prolétaires marginalisés des villes du tiers monde représente une des forces les plus explosives de rupture de l’ordre social. Elle peut servir de clientèle ou de masse de manœuvre de forces populistes réactionnaires. Mais, pour peu que le prolétariat, en tant que classe, et les organisations ouvrières s’érigent en défenseurs systématiques de ces déshérités, prennent en charge leurs intérêts, stimulent et aident leur organisation autonome, le combat pour la « réforme urbaine » peut devenir, avec le combat pour la réforme agraire, une des forces motrices de la révolution permanente dans les pays sous-industrialisés.

Dans plusieurs pays capitalistes clé, notamment aux Etats-Unis, en Inde, au Mexique, en Argentine, en Egypte, en Iran, le prolétariat n’a pas encore conquis son indépendance politique de classe. Il demeure dans sa grande majorité enrégimenté politiquement par des forces populistes, voire bourgeoises traditionnelles. Dans ces pays, la lutte pour la conquête de cette indépendance politique reste la tâche primordiale.

Dans les centres impérialistes, comme dans les pays du tiers monde et dans les Etats bureaucratiques, le prolétariat, allié à la paysannerie pauvre, est bien la force capable de jeter les bases d’une société nouvelle. Pourtant, alors que la bourgeoisie est mieux organisée internationalement qu’au siècle dernier, il n’existe plus d’internationale ouvrière de masse. Cette crise de direction politique pourra être surmontée grâce à l’apparition de nouvelles générations militantes, à l’assimilation des expériences d’hier, à l’accumulation de nouvelles victoires susceptibles de redonner confiance, au rétablissement d’un dialogue trop longtemps interrompu entre les classes ouvrières des pays capitalistes et des sociétés bureaucratiques, à une réorganisation en profondeur du mouvement de masse et de son avant-garde politique.

8. La lutte contre l’oppression des femmes

Les femmes constituent 53 % de la population mondiale et effectuent, en comptant aussi bien le travail domestique que le travail rémunéré, la majorité des heures de travail réalisées au niveau mondial. En revanche, quand il est rémunéré, le travail féminin est très largement sous-évalué par rapport à celui des hommes. Les femmes, en outre, ont un pouvoir de décision économique sans aucun rapport avec leur travail. Elles sont maintenues dans une position subordonnée et n’ont même pas le contrôle de leur propre situation. C’est sur les femmes que retombe la responsabilité du soin des enfants qui forment les générations futures. Elles le font sans les moyens etles infrastructures nécessaires et. la plupart du temps, sans la participation des hommes. Cette situation les accule à une position très vulnérable, économiquement et socialement, sujette à des dégradations, à des menaces contre leur santé, aux violences et aux agressions sexuelles.

Bien que leur condition varie de pays à pays, ilreste juste d'affirmer que dans le monde entier les femmes sont victimes de l'exploitation économique et de la subordination politique. Elles sont les premières frappées par toutes sortes de désastres : la sécheresse, la misère, la guerre, les mesures d’austérité économique. Elles constituent le secteur le plus vulnérable des masses travailleuses. Avec les enfants. elles représentent 85 % de l’ensemble des réfugiés de la planète.

La lutte contre l'oppression des femmes est donc une dimension fondamentale de la lutte sociale. [ne s’agit pas seulement d’une question de revendications démocratiques ou de droits civils, quelle que soit l'importance de ces dimensions. L’abolition de l’oppression des femmes est nécessaire à toute lutte victorieuse pour une société meilleure. Elle implique le droit absolu des femmes au contrôle de leur corps, à l'avortement libre, à l'égalité complète au travail comme dans la formation professionnelle et la rémunération, la liberté sexuelle, la possibilité de vivre sans agressions ni violences sexuelles, et l'abolition de la responsabilité exclusive des femmes pour le travail domestique.

Nous soutenons et impulsons sans restriction la lutte et l’auto-organisation des femmes pour mettre fin à leur subordination. Nous reconnaissons sans réserve le droit des femmes à prendre en main leur propre destin. Cette bataille est partie prenante de la lutte pour le socialisme. Pas de libération des femmes sans socialisme, c’est-à-dire sans l’abolition de la propriété privée à la fois capitaliste et patriarcale. Pas de socialisme véritable sans libération des femmes. car tant qu’une moitié de l'humanité opprime l’autre moitié, aucune des deux ne saurait être libre. Les révolutionnaires, femmes et hommes, devront lutter pour la féminisation de tous les organismes sociaux, y compris le mouvement ouvrier lui-même et ses organisations politiques.

9. La lutte contre l’oppression nationale

La question nationale est l’une des plus explosives de la situation mondiale. Au-delà même des colonies maintenues (Puerto Rico. Antilles, Kanaky...), les pays du tiers monde ont connu une « décolonisation » qui n’a pas abouti à une véritable souveraineté nationale. Sous des formes allant de la domination politico-militaire directe à la dépendance financière, technologique. culturelle. ils restent soumis à l'hégémonie impérialiste. Sous le fardeau de la dette, leur dépendance tend à s’aggraver à la suite des mesures de privatisation MANIFESTE DE LA IV INTERNATIONALE 99 dénationalisation. Sous prétexte de lutte contre le trafic de la drogue, l’impérialisme redéploie sa présence militaire directe en Amérique latine, et pourra le faire demain dans d’autres régions du monde. La maîtrise par les multinationales et les Etats impérialistes des moyens de communication audiovisuels. de la production et de la diffusion par satellite des programmes, est un moyen supplémentaire de manipulation culturelle. Par ailleurs,le découpage colonial ou néo-colonial des Etats du tiers monde et la génèse spécifique de leurs élites dirigeantes, aussi bien celles nationalistes que celles mises en place par l'impérialisme, ont débouché sur existence de nations morcelées et de minorités nationales ou ethniques opprimées.

Dans les métropoles impérialistes elles-mêmes, où le processus de formation des Etats-nations s’est étendu sur plus d’un siècle, subsistent des nationalités opprimées (Noirs américains, Québécois, Irlandais, peuples opprimés de l'Etat espagnol, etc.). Dans le cas de l’Irlande ou de l'Etat espagnol, cette oppression nourrit de puissants mouvements de masse de libération nationale. Les tentatives des gouvernements britannique ou espagnol de résoudre ces problèmes par une combinaison de mesures de répression brutale et de réformes politiques limitées se sont heurtées au rejet des peuples concernés. L'idée selon laquelle ces questions trouveront une solution dans le cadre du réaménagement de la Communauté européenne, est une illusion. Il est vraisemblable au contraire que les déséquilibres économiques, sociaux, territoriaux, inhérents au projet de l'acte unique. suscitent une résurgence des revendications nationales non ou mal résolues.

La crise actuelle des régimes bureaucratiques non capitalistes se traduit aussi par une explosion de revendications et de mouvements nationaux de masse. Ceux-ci expriment l’incompatibilité entre respect des droits démocratiques nationaux et dictature bureaucratique et policière, dont le chauvinisme est un élément constitutif. Les formes maintenues d’oppression nationale sont très variées : domination des nations périphériques (parfois annexées ou arbitrairement divisées) par la bureaucratie de la nation majoritaire ; contraintes exercées sur les Etats voisins de même nature, par la bureaucratie d’un « Grand Frère » ; oppression de minorités nationales ou ethniques par les nations majoritaires au sein d'Etats ou de républiques fédérées eux-mêmes dominés.. Les aspirations antibureaucratiques des masses ont trouvé dans les revendications nationales une expression politique globale, qui conjuguent les aspirations linguistiques, culturelles, économiques, écologiques, et l'exigence de la souveraineté nationale.

Les solutions politiques concrètes ne peuvent être définies de façon générale, mais seulement cas par cas, sur la base des principes démocratiques révolutionnaires. Les marxistes révolutionnaires sont avant tout des internationalistes. Ils défendent toujours les intérêts communs des travailleurs et travailleuses de toutes les nationalités, sans les subordonner à des intérêts particuliers. Ils combattent le racisme, la xénophobie, le chauvinisme, la haine, le mépris et la discrimination ethniques, la répression et toute violence à l'égard d’un quelconque groupe national ou ethnique, quelle qu’en soit la racine objective ou la motivation subjective. Mais le point de départ de toute politique internationaliste véritable doit être la distinction radicale entre le nationalisme des opprimés et celui des oppresseurs, une opposition irréconciliable à ce dernier etune solidarité inconditionnelle avec les luttes des opprimés, dans le cadre d’un combat sans répit contre le poison mortel du chauvinisme. Cette attitude se traduit par la défense inconditionnelle du droit à l’autodétermination des nations opprimées, c’est-à-dire leur droit à être indépendantes ou à s'organiser souverainement dans un cadre fédéral ou confédéral avec d’autres nations, de manière librement consentie et librement réversible. A cette fin, ilest indispensable que les travailleurs de la nation dominante manifestent leur solidarité inconditionnelle avec la lutte de la nation opprimée, non seulement pour renforcer cette lutte, mais aussi pour affaiblir l'Etat de leur propre oppresseur de classe.

Nous luttons pour un monde sans frontières, pour l’abolition des privilèges de toutes sortes et pour l’intégration de toutes les nations dans une démocratie socialiste mondiale, où s’épanouiraient conjointement une culture universelle commune et toutes les cultures nationales et ethniques. Cet objectif ambitieux exige non seulement l’abolition de tous les privilèges nationaux et linguistiques, de toutes les formes de tutelle exercées sur la moindre nation ou ethnie, mais aussi une réparation des torts séculaires de l’oppression nationale ou raciale par une « discrimination positive » en faveur des minorités opprimées. Alors seulement pourra s'établir une stricte égalité entre toutes les nations, langues et ethnies. La lutte contre l’oppression nationale s’inscrit ainsi dans la perspective d’un socialisme démocratique. Il faut que la classe ouvrière se porte à la tête du combat contre l’oppression nationale, qu’elle ne se considère pas extérieure à cette cause, mais s’affirme comme l’avant-garde de la nation opprimée, tout en maintenant sa solidarité internationaliste avec les luttes de tous les travailleurs et travailleuses, y compris ceux de la nation qui opprime

10. L’internationalisme révolutionnaire face à la crise

L’internationalisation des forces productives a connu ces dernières décennies une nouvelle accélération. Les multinationales, dont quelques centaines dominent à elles seules le marché mondial, échappent de plus en plus au contrôle de quelque gouvernement que ce soit, y compris celui des principales puissances impérialistes. Elles transfèrent de pays en pays leurs investissements, les centres de production, de stockage et de distribution, en fonction du seul critère de leur profit maximum. L’internationalisation des forces productives, du capital, des services, de la division du travail, conduit à une internationalisation croissante de la lutte de classe. En créant il y a plus d’un siècle les premières internationales ouvrières, le mouvement ouvrier avait su prendre l'initiative. Le conservatisme et le chauvinisme des appareils bureaucratiques ont conduit à un repli, à la collaboration avec le patronat « national », en tournant le dos à une stratégie internationale de riposte aux trusts. En fait, alors que la bourgeoisie est beaucoup MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 101 mieux organisée internationalement qu’au siècle dernier, il n’existe plus depuis longtemps d’internationale ouvrière de masse.

Dans les pays impérialistes, cette régression de l’internationalisme peut revêtir la forme chauvine classique : les Allemands, ou les Japonais, ou les Brésiliens, ou les Américains, exploiteurs et exploités confondus, seraient responsables du chômage qui « nous » frappe ! Elle peut prendre la forme d’un alignement sur l’Europe des trusts et du patronat, celle d’un « eurochauvinisme » des nantis, qui n’est qu’une variante de nationalisme réactionnaire. La seule réponse efficace à la stratégie mondiale des multinationales, c’est pourtant la solidarité internationale des travailleurs de tous les pays, contre les patrons nationaux aussi bien qu’étrangers. Elle passe par la coordination de l’action syndicale par-delà les frontières, visant à opposer à l’alignement vers le bas des salaires et conditions de travail des différents pays un alignement progressif vers le haut. Loin de nuire à l’industrialisation et à la création d’emplois dans le tiers monde, une telle approche substituerait au « modèle de développement » fondé sur l’exportation des bas salaires, un modèle centré sur l’élimination de la misère, l'élargissement du marché intérieur et le transfert massif vers les pays sous-développés de technologies de pointe.

En ce qui concerne le problème dramatique de la dette, nous nous prononçons pour l’annulation totale et immédiate, y compris de celle des pays d'Europe orientale. Nous agissons pour que le mouvement ouvrier et la classe ouvrière des pays créditeurs en fassent leur objectif et se mobilisent dans ce sens. C’est un combat contre la division de la classe ouvrière, ses conséquences racistes et xénophobes au cœur même des métropoles impérialistes (en particulier contre les travailleurs immigrés), et la dynamique fascisante dont elle peut être porteuse.

Les révolutions ne s’exportent pas. Elles ne sont pas non plus l’effet de complots d’un quelconque « centre subversif international ». L’impérialisme a imposé et impose des régimes d’exploitation et de dictature, de misère et d’humiliation ; c’est contre ces régimes que les masses se soulèvent sans que personne ne les manipulent. Enrevanche, c’est la contre-révolution qui s’exporte sous couvert de pactes ou alliances impérialistes ou bureaucratiques. Il n’y a pas eu de combat contre la domination du capital (des révolutions russe, finlandaise ethongroise aux révolutions espagnole et yougoslave), contre le joug colonialiste (de la révolution indochinoise aux guerres de libération africaines) ou contre les tyrannies néo-coloniales (Cuba, Nicaragua, Salvador, etc.) qui ne se soient heurtés à l’intervention militaire des puissances impérialistes ou à leur menace pressante.

Face à cette agressivité impérialiste, une solidarité internationale massive a fait la preuve de son efficacité à des échéances importantes. Elle a sauvé la Russie soviétique, en 1920. Elle a contribué à la défaite de l’impérialisme américain au Viêt-nam et freiné les menaces d’intervention à Cuba ou au Nicaragua, même si elle n’a pas réussi à forcer le blocus infligé à ces pays. En Indochine et au Nicaragua, le prix imposé par l’intervention contre-révolutionnaire pendant de longues années a été extrêmement élevé. Elle a laissé des peuples exsangues, des économies détruites et incapables d’assurer une amélioration rapide du niveau de vie. La solidarité militante avec les luttes anti-impérialistes, l’aide économique et militaire pour leur permettre la victoire la plus rapide et la moins coûteuse possible, estune réponse nécessaire à l'internationalisation de la contre-révolution

La crise sociale revêt plus que jamais une dimension mondiale. Aucune solution sérieuse ne peut être apportée nationalement aux questions cruc iales du désarmement, de l'énergie, de la destruction de l’écosphère et de la biosphère. de la faim et des maladies dans le tiers monde. On peut et on doit commencer à s'attaquer à ces fléaux dans chaque pays. Mais on ne pourra réellement gagner qu’à l’échelle de la planète.

Gorbatchev a abandonné le mythe réactionnaire du parachèvement du socialisme dans un seul pays ou un seul camp en soulignant la mondialisation des grands problèmes. Plus réaliste que celui de Staline. Khrouchtchev, Mao, ou Deng, ce diagnostic ne va toutefois pas jusqu'aux conclusions de Marx et Enge pour qui la révolution socialiste mondiale, transformant les principaux pa industriels, peut seule résoudre la crise de l’humanité. Au contraire, l'accent mis par Gorbatchev sur la mondialisation débouche sur un autre mythe réactionnaire, selon lequel on pourrait résoudre tous les problèmes majeurs grâce à une coopération pacifique croissante avec l'impérialisme. Dans la mesure où elle exerce une pression sur les mouvements de masse dans le sens de compromis avec l'impérialisme, cette politique contribue, en fait, à perpétuer deux systèmes d’oppression : sans révolution, la démocratisation des Etats ouvriers bureaucratiques, de même que la socialisation du capitalisme sont des utopies.

La crise de direction politique du mouvement ouvrier à l'échelle internationale ne sera surmontée que grâce à l’apparition de nouvelles générations militantes, à l’assimilation des expériences du passé, à l’accumulation de nouvelles victoires partielles, susceptibles de redonner confiance, au rétablissement d’un dialogue trop longtemps interrompu entre la classe ouvrière des pays capitalistes et celle des sociétés bureaucratiques, à une réorganisation en profondeur du mouvement de masse et de son avant-garde politique.

11. Pas de socialisme sans révolution, pas de révolution sans parti révolutionnaire

Pour instaurer un socialisme authentique et démocratique, il n’est d’autre voie que celle de la rupture avec le capitalisme et les dictatures bureaucratiques, de leur renversement par la mobilisation de masse, en un mot celle de la révolution. Le bilan du siècle qui s’achève n’est pas seulement celui de la faillite du stalinisme. Il est tout autant celui de la faillite de la social-démocratie, de son intégration croissante aux rouages de l’appareil d’Etat bourgeois, de sa gestion loyale et brutale des intérêts impérialistes, de son union sacrée avec ses partenaires bourgeois. Il est enfin celui du nationalisme bourgeois dans les pays coloniaux, incapable d’achever l'indépendance nationale et l'émancipation MANIFESTE DE LA IV* INTERNATIONALE sociale. Le XX° siècle n’a pas été un siècle de progrès pacifique et graduel, mais un siècle de révolutions, de guerres et de contre-révolutions. bien plus tumultueux, hélas. que ce qu’avaient imaginé les révolutionnaires les plus lucides.

Les masses ne sont pas révolutionnaires en permanence. Elles ne se lancent dans des entreprises révolutionnaires que par nécessité, lorsqu'elles ne supportent plus l’insupportable, lorsqu'elles se métamorphosent et brisent le cercle de la soumission, à l’occasion d’une crise révolutionnaire. Ces crises sont périodiquement inévitables. La tâche d’une avant-garde consciente de cette réalité est d'aider à l’accumulation quotidienne d’expériences, d’aider au rassemblement et à l’éducation des éléments les plus combatifs, de tracer des objectifs tels qu'une crise révolutionnaire puisse déboucher sur une victoire et non sur une contre-révolution, dont les exploités et les opprimés auraient à payer le prix pendant de longues années.

Les exploiteurs et les gouvernants identifient la révolution avec la violence et la terreur. [ls brouillent les cartes et les responsabilités, mélangent les coûts de la révolution et ceux de la contre-révolution. Comme si leur ordre n'était pas celui d’une violence quotidienne, par la misère, la faim. le travail forcé. bien plus dévastatrice au bout du compte que toute révolution. Comme si les contre-révolutions et les dictatures totalitaires (fascisme, nazisme !) ou semi-fascistes sur lesquelles elles ont souvent débouchés. n'avaient pas déchaîné des violences et causé des pertes incomparables. Les millions de morts du goulag sont à mettre au compte, non de la révolution d'Octobre, mais de la contre-révolution stalinienne. Sans parler des bombardements américains au Viêt-nam. l'agression impérialiste contre la révolution nicaraguayenne a fait en huit ans autant de victimes que la dictature somoziste avant la révolution. Qui dira le prix de la résignation et des révolutions perdues ?

On entend dire que l’ère des révolutions est close, qu’elles appartiennent à un siècle héroïque désormais révolu, qu’elles sont devenues impossibles face à la force de puissances impérialistes surarmées. Pourtant la lutte de libération vietnamienne est venue à bout d’une intervention américaine usant de moyens sans précédent. Pourtant la révolution cubaine a triomphé à la barbe du colosse impérialiste. Pourtant la révolution nicaraguayenne a renversé Somoza dans l’arrière-cour même du gendarme du monde. Les prêcheurs du « moindre mal » disent encore qu’il vaut mieux se contenter du capitalisme et de ses méfaits, que de risquer les dictatures bureaucratiques totalitaires et irréversibles. Hier encore, ils prétendaient que, dans les pays dits « communistes », l'Etat tentaculaire avait dévoré et anéanti à jamais la société. Pourtant, cette société se réveille et se rebiffe. Elle bouscule les bureaucrates et fait éclater leur carcan.

Un nouveau chapitre de l’histoire commence :

< Dans les pays d'Europe orientale, vont s’écrire des pages inédites, non en partant de rien, mais des expériences déjà accumulées en 1953, lors des grèves de Berlin-Est, en 1956, lors des soulèvements de Pologne et de Hongrie, en 1971- 76-80, en Pologne, aujourd’hui même dans l’ensemble de ces pays, en URSS et en Chine. A travers ces luttes s’élaborent les éléments stratégiques de la révolution politique antibureaucratique : indépendance des organisations de masse envers l’Etat, revendications démocratiques contre les privilèges et le monopole politique du parti, séparation du parti et de l’Etat, exercice du pouvoir par des organismes démocratiquement élus, démantèlement des corps répressifs, auto-organisation et autodéfense, autogestion généralisée.

<+ Dans les Etats impérialistes contemporains, la stratégie révolutionnaire combinera l’héritage de la première moitié du siècle (revendications démocratiques, contrôle ouvrier sur la production, dualité de pouvoir, grèves générales, division des appareils répressifs, autodéfense, insurrections) et celui des années soixante et soixante-dix, du Mai français à la révolution portugaise : auto-organisation sociale généralisée, aspiration à l’autogestion, mouvement autonome pour l’émancipation des femmes.

< Dans les pays dépendants, les expériences cruciales, de victoires ou de défaites, ont confirmé quelle est l’alternative réelle : ou révolution socialiste ou caricature de révolution. Ces expériences n’amènent pas à une sous-estimation des tâches nationales et démocratiques, ni à une confusion entre le début d’un processus révolutionnaire et son aboutissement. Elles ne suggèrent pas qu’il faut ignorer le problème des alliances, mais montrent qu’il faut éviter toute subordination à la bourgeoisie dite nationale. Dans une période récente, à la lumière de la révolution nicaraguayenne, des organisations politico-militaires d’Amérique latine ont indiqué la voie d’une synthèse dépassant aussi bien la conception du « foyer » révolutionnaire que celui de la « guerre populaire prolongée », en définissant de nouveaux rapports entre organisation politique, organisation de masse et lutte armée, entre guérilla, guerre prolongée et insurrection de masse, pour les pays où la lutte armée reste une dimension indispensable du combat révolutionnaire en raison de la nature des régimes en place.

La construction d’une nouvelle direction révolutionnaire est à l’ordre du jour. Il s’agit de surmonter le passif légué par le stalinisme, le réformisme et le nationalisme bourgeois et petit-bourgeois. Il s’agit d’une reconstruction politique et culturelle, par l’entrée en lutte de nouvelles forces, par la réorganisation du mouvement social et syndical, par le regroupement de nouvelles avant-gardes. Dans nombre de pays dépendants, la réorganisation du mouvement ouvrier va déjà bien au-delà de noyaux d’avant-garde et touche massivement le mouvement syndical et politique. Dans les métropoles impérialistes mêmes, la classe ouvrière renoue de temps en temps avec des expériences d’auto-organisation.

Le danger de bureaucratisation n’est pas inhérent à l’organisation en parti politique. Il plonge ses racines, dans l’existence de l’Etat, en tant qu’appareil professionnel du pouvoir, dans les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière, dans les effets sur le mouvement ouvrier de la division du travail. Les syndicats et les associations ne sont pas moins exposées à ce danger que les partis ; les démagogues médiatiques, même « sans parti », ne sont pas les moindres bureaucrates. Le seul moyen, non d’éliminer totalement les risques de bureaucratisation, mais de les contrecarrer et de les réduire progressivement, c’est la démocratie au sein des organisations, qui doivent s’efforcer de corriger MANIFESTE DE LA IV*INTERNATIONALE 105 etcombattre les inégalités sociales et culturelles dans leurs rangs, notamment par l’éducation et la pratique collective qui élèvent le niveau de conscience et de participation de l’ensemble de leurs membres.

12. Pour de nouveaux partis révolutionnaires, pour une internationale révolutionnaire de masse

L’aveu officiel des crimes de Staline par les autorités soviétiques souligne le sens du combat mené par l’Opposition de gauche et la IV® Internationale dès sa fondation (en 1938) contre la dégénérescence bureaucratique du PCUS et de l’Internationale communiste. Grâce à la fermeté et au courage de ceux qui, en URSS, ont entrepris la lutte contre le stalinisme, grâce à la détermination de Léon Trotsky et de ceux qui, avec lui, ont contribué à fonder la IV® Internationale, nous pouvons aujourd’hui regarder en face, sans honte ni culpabilité, les prolétaires d'Union soviétique, de Chine, ou d'Europe orientale. Face à la contre-révolution stalinienne, seul notre courant a sauvé l’honneur et la continuité du communisme.

La construction simultanée dans les différents pays d'organisations révolutionnaires, le mieux enracinées possible dans leur réalité nationale, et d’une internationale révolutionnaire est une question programmatique. Pour les révolutionnaires aussi, l’existence détermine la conscience. La solidarité internationale, le soutien aux luttes, les échanges, si nécessaires et précieux soient-ils, ne suffisent pas. C’est en construisant ensemble une internationale et en élaborant ensemble son programme que nous pourrons voir le monde en même temps avec les yeux du travailleur soviétique ou de l’étudiant chinois en lutte contre la bureaucratie, avec ceux du travailleur, du paysan ou de la femme surexploités du tiers monde, avec ceux du mineur britannique, de l’ouvrier japonais de l’automobile ou de l’enseignant nord-américain. C’est ainsi seulement que nous pourrons toujours être à la fois aux côtés du mouvement antibureaucratique en Europe orientale et aux côtés des opprimés écrasés par l’impérialisme, ainsi qu'aux côtés des travailleurs des métropoles impérialistes luttant contre le patronat et son Etat ; que nous pourrons garder pour seuls guides et boussoles les intérêts généraux, sociaux et historiques du prolétariat, et non les intérêts particuliers et diplomatiques des Etats, des « camps » ou des « blocs ». S'il existe aujourd’hui dans le monde des organisations luttant sincèrement et parfois héroïquement pour l’abolition de l’exploitation dans leur pays, donc des organisations révolutionnaires nationales, il n’existe malheureusement pas en dehors de la IV* Internationale de courant significatif mettant actuellement à l’ordre du jour la construction d’une internationale révolutionnaire.

Les réticences d’autres courantsrévolutionnaires à construire une organisation internationale ont des causes profondes. La faillite de la I° Internationale, la capitulation chauvine de ses principaux partis et dirigeants dès la déclaration de la Première Guerre mondiale, ont nourri l’idée que l’internationalisme ne va pas au-delà des bonnes intentions et se brise pratiquement lorsque des partis de

Situations critiques. Après la mort de Lénine. l'expérience de l’Internationale communiste, dictant à ses sections nationales des changements d'orientation, voire de dirigeants, par des décisions venues du « centre », ont suscité une tenace et légitime défiance envers le danger d’un centralisme bureaucratique international. L'expérience tout aussi désastreuse de non-séparation entre le parti et l'Etat et de subordination des « partis frères » aux intérêts étatiques et diplomatiques de la « patrie du socialisme », qu’elle soit soviétique ou chinoise, ont encore renforcé un souci d'indépendance nationale chez nombre d'organisations révolutionnaires. Enfin, le poids matériel des Etats bureaucrati a pesé lourdement sur le mouvement ouvrier international, y compris sur des organisations révolutionnaires soucieuses. pour se ménager leur aide matérielle, d'éviter un affrontement politique. quitte à mettre entre parenthèse l'impératif internationaliste à l'égard des travailleurs et des peuples victimes de la bureaucratie, avec un risque évident de dérapage vers le « national-communisme ».

Pourtant, dans un monde de plus en plus interdépendant, l’internationalisme n'est pas un impératif moral, mais une nécessité stratégique. La construction d’une internationale est une tâche qui ne saurait être remise au lendemain. La IV® Internationale est un instrument aujourd’hui irremplaçable pour avancer sur cette voie. Nous savons que la construction de partis révolutionnaires de masse dans une série de pays et de l’internationale ne marchent pas nécessairement du même pas. Chaque fois que, dans un pays. apparaît la possibilité de construire un parti des travailleurs. indépendant de l'Etat, de la bourgeoisie ou de la bureaucratie, et garantissant un véritable droit de tendance, chaque fois qu'existe une organisation révolutionnaire dont nous partageons les objectifs et les voies dans la lutte pour la conquête du pouvoir, nous n'avons aucune raison de nous tenir à l’écart et de cultiver un particularisme de secte. Nous proposons au contraire le rassemblement des révolutionnaires dans la même organisation démocratique. pour mieux nous tourner ensemble vers les autres courants, réformistes ou populistes de gauche, et leur proposer l'unité d’action à tous les niveaux contre la bourgeoisie et contre la bureaucratie. Mais aussi longtemps que nous ne pouvons convaincre nos camarades ou partenaires révolutionnaires de la nécessité et de l'actualité du combat pour la construction d’une internationale révolutionnaire de masse, fondée sur un programme de défense des intérêts des exploité(e)s et opprimé(e)s de tous les pays. nous revendiquons le droit de poursuivre ce combat au grand jour.

Un accord sur le projet d’internationale et une action commune dans ce sens n’est pas un préalable à la construction de partis nationaux communs avec d’autres courants, dès lors que l’accord sur les tâches et sur la pratique le permet. Mais aucune muraille de Chine ne sépare la politique nationale et la politique internationale : dans un monde où la lutte de classe est plus que jamais internationale, la première n’est pas la seule question d’actualité alors que la seconde serait une question de l’avenir. Fidèles aux principes fondamentaux du Manifeste communiste, aucun intérêt particulier ne nous sépare des intérêts de l’ensemble du prolétariat. Nous n’établissons aucun principe artificiel sur lequel nous voudrions modeler le mouvement ouvrier. Nous ne nous distinguons des

MANIFESTE DE LA IV INTERNATIONALE 107 autres partis de la classe ouvrière que sur deux points : dans les différentes luttes nationales des travailleurs nous faisons valoir les intérêts qui sont indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat : et dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois. nous cherchons toujours à défendre les intérêts historiques du mouvement dans son ensemble.

Nous appelons au combat unitaire contre toutes les formes d'exploitation et d’oppression de par le monde : pour la démocratie socialiste et pluraliste, pour une économie fondée sur la satisfaction des besoins par la prise en main des grands moyens de production et de communication par les producteurs librement associés, pour le désarmement intégral et universel, pour l'émancipation des femmes et l'égalité des sexes. pour la sauvegarde de la planète et la survie du

Source : Quatrième Internationale, 40/41, 1991 · scan (Radar, 16-014-00184).

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