Partant d’une analyse critique de la résolution du XI° Congrès mondial, la révolution socialiste et la lutte pour la libération des femmes, cette résolution a pour objectif d’être un guide pour l’action de nos organisations dans la tâche centrale qui consiste à organiser, aux côtés des masses latino-américaines, d’autres secteurs féministes et d’autres organisations révolutionnaires, un mouvement pour la libération des femmes qui prenne toute sa place et joue un rôle punis dans les processus révolutionnaires et dans la construction d’une société socialiste.
1) Les peuples latino-américains subissent le joug de la domination impérialiste, avec ce que cela implique de misère et de distorsion dans le développement de nos sociétés. Les rapports avec l’impérialisme sont changeants, et cela détermine l’apparition de nouveaux mouvements, et la prise de conscience et de force dans les masses — notamment parmi les femmes — de leur pouvoir de transformation.
Ces trente dernières années ont apporté des changements profonds et subits qui ont transformé la face de notre sous-continent et la vie de ses habitants, en particulier celle des femmes :
@ la crise structurelle de l’agriculture et le processus inégal d’industrialisation qui ont provoqué une migration massive vers les villes ;
@ l'apparition d’un semi-prolétariat massif dans les grandes concentrations urbaines qui constitue un nouveau secteur de pauvreté ;
@ Le remplacement du modèle d’accumulation capitaliste reposant sur la substitution d’importations par celui qui s’appuie sur l’exportation de produits manufacturés et la modernisation ;
@ la crise de la dette ;
@ l'usure de l'Etat populiste ;
© la mise en oeuvre par l’impérialisme de la stratégie des conflits de basse intensité, ce qui implique une transition contrôlée des dictatures militaires à des gouvernements civils « démocratiques » combinée avec la répression ;
@ par la suite, l'invasion de Grenade et de Panama et l'utilisation croissante de bases militaires nord-américaines directement sur le sol latino-américain, souvent sous prétexte de « lutter contre la drogue ».
Tout cela a conduit à un appauvrissement croissant, au développement de la violence et à l’exacerbation des différences et des antagonismes sociaux.
Parallèlement, les victoires révolutionnaires, à Cuba et au Nicaragua, au-delà des problèmes qui les affectent, incarnent la possibilité de changement pour les masses du sous-continent.
C’est dans ce contexte, celui des années quatre-vingts, que les femmes latino-américaines ont fait leur entrée sur la scène politique du sous-continent.
I. Crise, Etat, église, famille et oppression des femmes
2) Dans le cadre de la crise économique, la gestion du budget familial et du travail domestique en général, qui est socialement assignée aux femmes, est devenu chaque jour plus difficile à réaliser. Dans les villes, l’hyperinflation impose au responsable du foyer d’aller de marché en marché à la recherche des aliments au meilleur prix, de moins manger pour permettre aux enfants d’en avoir un peu plus et de vivre dans l’angoisse de n’avoir purement et simplement rien à donner à manger à la famille. A la campagne le travail domestique est alourdi par les soins à donner aux animaux et le conditionnement des produits destinés à la commercialisation.
L’absence des commodités élémentaires à la ville comme à la campagne maintient le travail domestique dans des conditions très ingrates. A la campagne il faut ainsi parcourir de longues distances pour se procurer de l’eau ou du bois et les divers membres de la famille, en particulier les enfants, souffrent de façon périodique et endémique de maladies pourtant curables. Dans les quartiers pauvres des villes, les femmes doivent aussi très souvent réaliser le travail FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 147 domestique sans eau, sans électricité, dans des conditions insalubres, avec trop peu d’écoles pour les enfants, sans dispensaires. Ces conditions accroissent d’autant les responsabilités.
3) La paupérisation croissante des masses a forcé les femmes à chercher des revenus qui permettent à la famille de survivre.
Entre 1950 et 1980 le pourcentage de femmes économiquement actives a augmenté dans la majorité des pays d’ Amérique latine. Mais en outre, entre 1975 et 1984, dans la majorité des pays pour lesquels nous disposons de données, le pourcentage de femmes dans l’ensemble de la population économiquement active a également augmenté.
4) Dans la paysannerie, la possibilité pour la femme de trouver un emploi rémunéré s’est détériorée, ce qui a conduit les femmes à accepter des emplois salariés, comme journalières ou métayères, tout en assumant les tâches du foyer.
5) Dans certains cas, au Brésil, au Mexique, en Uruguay, par exemple, les femmes qui sont entrées à l’usine représentent une proportion significative. Mais même dans ces cas, elles sont en général confinées dans des emplois spécifique-ment féminins, et subissent une discrimination dans leurs conditions de travail, leurs salaires et leur avancement, et continuent par ailleurs à assumer les tâches du foyer « propres aux femmes » (la double journée).
A la seule exception du Brésil, les femmes qui prennentun emploi letrouvent fondamentalement dans le secteur des services et dans le secteur informel de l’économie. Pour la majorité, cela implique un sur-travail mais pas une prolétarisation au sens propre du terme. Ces changements sont palpables dans de nombreuses grandes villes, où se sont multipliés ces dernières années les vendeurs ambulants, la mendicité et la prostitution. Faute d’emplois stables et vu le revenu rachitique qu’ils procurent, les femmes sont sorties dans la rue gagner leur vie comme elles le peuvent.
L’Etat et les femmes
6) Face à la crise économique et politique, les bourgeoisies latino-américaines et leurs Etats cherchent en permanence à créer de nouvelles bases de consensus pour préserver leur domination sur la société. Dans la mesure où les femmes, ces dernières années, ont accédé en nombre croissant à la vie publique, même si en majorité elles sont toujours recluses au foyer, ils cherchent à se légitimer vis-à-vis d’elles en engageant le dialogue avec les mouvements de femmes organisés et en se présentant comme les champions des droits démocratiques et civiques des femmes. Cela s’est traduit par une offensive idéologique de la part de nombreux gouvernements et forces bourgeoises en direction des femmes, dans les discours électoraux comme dans la nomination de femmes à des fonctions gouvernementales.
7) Dans certains pays comme le Brésil, le Mexique, l’ Argentine et l’Uruguay, les partis bourgeois au pouvoir ont impulsé la création d’institutions ou d’organismes qui ont pour objectif de développer des programmes spécifiquement dirigés vers la femme dans sa condition de sexe opprimé. La plupart de ces programmes se limitent à faire des recherches, à faire de la propagande et à proposer des réformes législatives, sans avoir de pouvoir exécutif en tant que tel.
8) La majorité des pays ont souscrit à la « Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination de la femme » adoptée par les Nations Unies. Il s’en est suivi la reconnaissance expresse au niveau constitutionnel de l’égalité des droits civiques pour les hommes et les femmes.
En outre, de nombreux gouvernements ont introduit des changements, à leur propre initiative, sur le terrain législatif concernant l’égalité formelle et les droits sociaux en matière de divorce par exemple.
L’offensive modernisatrice de nombreux Etats se reflète dans la sphère du travail où ils invoquent « l’égalitarisme » pour permettre une plus forte exploitation des femmes, ce qui contribue à légitimer leurs politiques économiques.
9) C’est au niveau des programmes économiques que la politique des Etats affecte de plus en plus la vie des femmes.
Dans de nombreux pays, les Etats ont mis en oeuvre des programmes qui tendent à institutionnaliser le marché informel du travail : formationetallocation de crédits aux femmes pour qu’elles puissent trouver des revenus complémentaires sans quitter leur foyer. Cela camoufle le chômage, évite au patronat de payer leur prestations à ces travailleuses, et rend plus difficile leur organisation.
D’autres gouvernements ont mis en place des programmes d'emploi temporaire destinés à l’origine aux hommes. Mais ce sont les femmes qui ont occupé ces postes sans aucune sécurité d’emploi et pour des salaires « d’urgence ».
D’autres accompagnent leurs programmes de modernisation par des plans de « lutte contre la pauvreté extrême » en utilisant la main-d’oeuvre féminine volontaire pour réaliser des travaux publics.
10) Dans nombre de pays, l’Etat réalise une politique agressive de contrôle des naissances, en recourant à la distribution sans discrimination de contraceptifs et à la stérilisation forcée. Très souvent, cette politique est directement liée à la négociation avec les organismes internationaux qui les financent et leur ouvrent des crédits. L’absence d'alternatives de gauches pour la défensedu droit des femmes à décider sur leur maternité facilite l'application d'une telle politique dont l'objectif est de faire tomber le taux de croissance de la population et de convaincre le peuple que sa misère tient à ce que « nous sommes trop nombreux ».
11) Divers gouvernements ont créé des services de polices spécialisés dans l’aide aux femmes agressées, ce qui leur permet non seulement de se légitimer par FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 149 rapport aux femmes en tant que champions de leur bien-être, mais encore de renforcer et de donner une légitimité à leur appareil répressif.
L'église
12) Le poids de l’église catholique latino-américaine est énorme sur le plan politique, social et culturel. Pourtant, au cours des vingt dernières années, elle est entrée en crise comme en témoignent l’existence de différents secteurs en son sein, dont le secteur qui fait allégeance au Vatican et celui connu sous le nom de théologie de la libération, avec ses différentes tendances.
La hiérarchie liée au Vatican soutient en général les mesures qui tendent à maintenir le système actuel de domination et donc une position très conservatrice en ce qui concerne les femmes, s’opposant par exemple à la modification des lois sur le divorce, la contraception et l’avortement. De multiples façons, elle développe une politique de renforcement du système familial traditionnel et du rôle soumis des femmes dans ce cadre.
Le courant qu’on nomme théologie de la libération est en général lié aux processus d’auto-organisation des masses pauvres. En règle générale, un très fort pourcentage des membres des communautés religieuse de base et des groupes de réflexion biblique sont des femmes. Cela explique que certains membres du clergé soient plus sensibles à l'oppression spécifique qu’elles subissent et à la nécessité d’assumer un engagement politique sur ce terrain. Mais ce qui limite grandement leur prise de conscience politique à ce sujet, c’est la contradiction entre la vision morale traditionnelle dont ils ne se défont pas et les nécessités concrètes et nouvelles des femmes concernant en particulier la sexualité, la maternité et les contraceptifs. Il n’y a eu que quelques contributions théologiques du point de vue des femmes et de sonrapportavec l'objectif de libération qu’adopte ce courant.
Ona vu ces dernières années s’accroître également l’activité de divers groupes protestants en Amérique latine. Bien que parmi eux se trouvent des tenants de la théologie de la libération, la grande majorité sont caractérisés par une vision sociale et politique extrêmement conservatrice, etparticulièrementréactionnaire vis-à-vis des femmes.
La famille
13) Tous ces changements dans la société ont eu de profonds effets dans la vie de famille de l’ensemble des masses latino-américaines. Elle est soumise à de fortes pressions désintégratrices, alors qu'il n’existe pas de possibilité matérielle pour la majorité de la population d’adopter en pratique le modèle de la famille bourgeoise.
A la campagne, des millions de familles constituent toujours des unités de production, avec, en général, une distribution rigide des tâches en fonction du sexe, les femmes occupant l’échelon le plus bas dans la hiérarchie du pouvoir, dans la prise de décision aussi bien formellement que réellement. Mais dans ce cas, elles participent vraiment à la production, elles font partie de la communauté productive, même si celle-ci est relativement isolée du reste du monde.
Dans le même temps, vingt-six millions d’indigènes concentrés en leur majorité au Pérou, en Equateur, en Bolivie, au Guatemala et au Mexique, conservent à un certain degré leurs coutumes, leurs traditions, leurs façons d’assumer le travail productif sous forme communautaire. D’énormes pressions s’exercent sur ces nationalités pour qu’elles abandonnent leur culture, mais elles résistent à la « latinisation ».
Cependant, la crise structurelle de l’agriculture et une relative capitalisation à la campagne exercent une forte pression vers la désintégration de la famille paysanne en tant qu’unité de production, autosuffisante, sans que cela la transforme pour autant en simple unité de consommation.
Avec la concentration de la population dans les métropoles latino-américaines, et le renforcement des relations de production capitalistes, au sein de la grande et de la petite bourgeoisie comme dans des secteurs du prolétariat, se constitue la famille bourgeoise. Pourtant, la grande majorité de ces migrants ne feront pas partie de la classe ouvrière proprement dite : le capitalisme sous-développé n’a simplement pas d’autre fonction à faire jouer à sa main-d’oeuvre que de s’intégrer à la gigantesque armée de réserve.
Mais même dans les familles dont l’un des membres au moins réussit à trouver un emploi salarié, il est rare que le revenu de cet emploi soit suffisant pour assurer le maintien de leur propre noyau familial, même s’il sont contraints en tant qu’individus d’affronter le marché du travail.
Le nombre d’enfants par femme a sensiblement baissé, mais la majorité des familles en ville restent très nombreuses. Très souvent, pour survivre, elles adoptent des formes qui s’apparentent aux relations traditionnelles à la campagne : le petit commerce familial est très développé et, si ce n’est pas le cas, il reste très souvent l’objectif des salariés ; les traditions indigènes sont transférées à la ville.
Mais, dans d’autres cas, la pression désintégratrice sur la famille est telle qu’elle se disperse tout simplement, d’où le phénomène massif des enfants abandonnés. Par ailleurs, de plus en plus, les femmes se retrouvent chefs de famille.
En outre, la crise engendre des tensions au niveau social, ce qui augmente non seulement les nombre d’agressions et de viols, mais aussi la violence au sein de la famille.
II. La dynamique du mouvement de femmes en Amérique latine aujourd’hui
14) A la fin du XIX° siècle et au début du XX° apparaissent les premières organisations de femmes en tant que telles sur la base d’une première identifica-tion entre les femmes d’une même communauté immédiate, pour s’accorder sur des horaires, des problèmes urgents à régler ou des préoccupations communes. De là vient la tradition de :
@ l’organisation des femmes en soutien aux luttes ouvrières depuis le siècle dernier ; FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 151
@ les luttes des femmes pour leur droit au travail, en particulier dans des activités industrielles « de femmes », qui ont forgé des milliers de cadres expérimentés pour le mouvement ouvrier en général ;
@ les clubs de mères dans les quartiers pour faire face à divers problèmes de la communauté.
Mais en outre, il existe une certaine tradition d’organisation des femmes autour de revendications propres à leur sexe. Les femmes bourgeoises s’organisent depuis le siècle dernier pour le droit à l’éducation, l’accès à certaines professions et, dans certains cas, le droit de vote. Mais avec l’essor général de la lutte des classes, sont apparues des organisations de masse de femmes enracinées dans la classe ouvrière, qui se sont constituées autour de revendications comme le droit de vote, le droit à la terre, au travail et à l’instruction pour les femmes des classes populaires.
15) Dans les années soixante-dix et quatre-vingts sont apparus de nombreux groupes féministes du type de ceux qu’on a connus à la même époque en Europe, aux Etats-Unis et au Canada, et sous leur influence. Mais en Amérique latine, même si un mouvement féministe de masse s'est développé au Brésil pendant une brève période, à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingts, ce processus ne s'est jamais généralisé et n'a jamais engendré la construction d’un mouvement organiquement constitué avec un caractère de masse.
La majorité des groupes étaient caractérisés par le débat idéologique et théorique et centraient leur activité sur l’autoconscience et la propagande, avec un impact réel dans les moyens de communication de masse, introduisant ainsi pour la première fois depuis de nombreuses années la « question femme » dans les milieux intellectuels et de gauche et dans l’ensemble de la société.
Néanmoins, le travail des groupes féministes et d’autoconscience, même s’il a pu stimuler des réactions de masse, n’a pas débouché sur la construction de structures générales à caractère plus permanent dans les différents secteurs de femmes qui se sont mobilisés à cette époque, propre à maintenir la continuité d’un mouvement spécifique. L’action des groupes féministes se concentrait en outre dans les grandes villes, ou même, pour certains pays, dans la seule capitale.
Se consacrer à la discussion et la propagande sur des « thèmes » liés à l'oppression — travail domestique, violence, sexualité, avortement — c’était bien toucher à des questions vitales pour l’ensemble des femmes. Mais oublier la question des perspectives politiques de la construction du mouvement rendait très difficile l’élaboration d’une plate-forme qui unifie l’ensemble des groupes ou qui soit attractive et accessible pour la majorité des femmes.
La grande majorité des femmes étaient et sont organisées de façon permanente sur la question de leur propre survie et de celle de leur famille et sur la question de la démocratie, dans la situation où les plonge le caractère semi-colonial de nos pays et la misère qui en résulte. De plus, les couches moyennes n’ont pas subi de contradictions à un niveau suffisamment massif pour provoquer une riposte plus forte dans ce secteur relativement nombreux.
Cette situation a produit une crise de perspectives politiques des groupes autonomes, et dans de nombreux cas, leur disparition ou leur intégration dans des projets de l’Etat.
16) Mais certains groupes et beaucoup de femmes au plan individuel ont commencé à forger d’autres outils pour exprimer leurs préoccupations féministes :
a) des institutions de soutien et/ou d’éducation financées fondamentalement par des agences internationales. La dynamique centrale de leur activité est très variable. Elles ne se définissent pas toujours comme féministes, mais ont un poids important dans le mouvement féministe par leur activité, que facilite le financement qu’elles perçoivent.
b) des groupes de soutien et/ou de relations avec les femmes non financés (centres de services et de rencontre et de réunion, ciné-clubs, travail de quartier, chez les paysans ou les indigènes, par exemple).
c) des groupes qui éditent certaines publications.
d) des groupes de femmes chrétiennes.
e) des commissions ou des regroupements syndicaux.
J) des groupes de femmes au sein des partis politiques de gauche.
Toutes ces expériences du mouvement féministe ont prospéré davantage dans les années quatre-vingts, où leur travail a été orienté vers une tentative d’appréhender le comportement concret des femmes aujourd’hui.
17) Des millions de femmes latino-américaines ont vu leur vie quotidienne et leur vision du monde transformées. Elles ont dû quitter l’ombre de leur maison etentrer dans la vie publique de façon précipitée, à la recherche d’activités qu’elles n’auraient jusque-là jamais envisagées, pour subvenir à leur famille.
Une génération entière de femmes jeunes a été élevée dans des conditions de crise, souvent par des mères qui ont vécu ces changements. De ce fait, même si elles peuvent s’y référer idéologiquement, elles n’ont pas comme exemple, en poire le modèle de la femme exclusivement confinée aux quatre murs du oyer.
Parallèlement, le développement de l'instruction publique et la pénétration massive des moyens de communication à la campagne et dans les villes, ont re à un élargissement, même distorsionné, de l’horizon de millions de emmes.
18) Ainsi, avec l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail, elles se sont vues par millions, face à l’impossibilité de trouver une solution individuelle, forcées de donner une solution collective à la question de la détérioration du niveau de vie et des droits démocratiques. En conséquence, elles participent davantage dans les mouvements sociaux et politiques en général, qui concernent des millions de femmes, ce qui leur donne souvent pour la première fois une expérience de lutte. FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 153
Actuellement, la majorité des femmes se trouvent organisées en fonction de leur situation sociale, autour de leurs conditions de vie et de travail (conditions de survie de la famille, de travail domestique et de travail salarié) et autour du problème politique le plus brutal, la lutte contre la répression, pour les droits de l’homme et la démocratie.
Au cours des quinze dernières années sont apparus de nouveaux mouvements dont la base et les militants sont presque exclusivement des femmes : lutte de quartiers et lutte contre la répression, pour la liberté des militants emprisonnés ou disparus.
Les mouvements populaires civiques ou urbains luttent pour résoudre les problèmes de logement, de services et contre la cherté de la vie. Les femmes, dans la mesure où elles restent responsables du foyer sous tous ses aspects, et où elles n’ont pas dans leur majorité d’emploi salarié, avec ce que cela implique en temps passé hors de chez elles, sont les plus motivées et les plus à même de participer à ces mouvements sur leur lieu de résidence.
Par ailleurs, les comités des familles des prisonniers et des disparus politiques trouvent leur base et leur force motrice parmi les femmes, essentiellement par leur identification à leur rôle de mères et d’épouses et leur implication dans la lutte pour arracher leurs fils, leurs époux et leurs frères aux tenailles de la répression.
Le développement des luttes syndicales et paysannes a également impliqué les femmes en grand nombre. Dans les secteurs de main-d’oeuvre presque exclusivement féminine, elles sont descendues par milliers dans les rues pour la première fois.
Les paysannes et les indigènes, par ailleurs, s’organisent souvent en tant que femmes pour faire face aux problèmes liés tant au besoin de meilleures conditions pour le travail domestique et le bien-être de leurs familles, qu’à la lutte pour leur propre droit à la terre et à des crédits, pour assurer leurs propres revenus qui viennent s’ajouter à ceux de la famille.
19) Cette participation à la vie publique, sous différentes formes et à différents degrés, crée une dynamique contradictoire dans la conscience des femmes : dans leur majorité, elles s’impliquent dans la vie publique en tant que mères et épouses. Une minorité, mais une minorité politiquement significative, le font en tant que jeunes travailleuses.
Elles quittent leur foyer et leur quartier, se heurtent au pouvoir de l’Etat, du patronat, de la bureaucratie syndicale, des groupes para-militaires et des caciques à la ville comme à la campagne. En résumé, elles font précisément ce que la morale en vigueur enseigne que la femme ne doit pas faire.
La contradiction centrale à laquelle se heurtent des millions de femmes latino-américaines est la nécessité de remplir le rôle traditionnel de la femme dans la famille, à la maison, et dans le travail domestique dans son sens le plus large, et l’impossibilité où elles sont de le faire, vu les conditions générales, sans bousculer cette tradition. Cette contradiction est la base objective pour aller vers la construction d’un mouvement de masse des femmes pour leur libération en Amérique latine et dans les Caraïbes.
Les conditions qui se créent d’une mobilisation à un niveau de masse, ouvrent la possibilité d’une prise de conscience de leur oppression en tant que femmes. Poussées à descendre dans la rue par la nécessité et la solidarité, elles se heurtent aux obstacles qui les empêchent d’arriver à leurs objectifs. Pour y arriver, pour gagner, elles devront modifier leur comportement, leur conception d’elles-mêmes, leurs conditions de lutte. Pour créer de nouvelles conditions de solidarité et ainsi améliorer leurs conditions de lutte, elles doivent remettre en cause leur propre oppression en tant que sexe. Il n’y a pas d’issue positive à cette contradiction sans la rupture avec leurs conditions sociales, politiques et personnelles qui créent et perpétuent le modèle traditionnel de la femme — mère, épouse et maîtresse de maison — à partir de la lutte politique de masse où les femmes sont en première ligne et à la direction.
Cette contradiction est renforcée par d’autres :
@ les masses de femmes ont aujourd'hui accès aux médias et, au-delà des différences, des millions de femmes ont également accès à l'éducation formelle. Ainsi, elles connaissent les possibilités énormes que le monde contemporain offre pour le développement des personnes. En même temps, on présente des modèles, aussi bien traditionnels que « moderne », de ce que les femmes doivent être. Ces nouvelles connaissances et les modèles eux-mêmes entrent en contradiction ouverte avec la réalité de leur vie ;
@ des millions de femmes ont accès pour la première fois à des moyens anticonceptionnels, ce qui les amènent à comprendre qu'il est possible de contrôler leur propre corps et à exercer de façon consciente leur maternité et sexualité dans des buts autres que la procréation, bien que cela implique des risques du fait que cet accès est lié fondamentalement à une politique de contrôle des naissances, néfaste dans sa motivation et antidémocratique dans son application ;
@ la mise en place par l’Etat de programmes contre la violence sexiste, si cela implique une forme d’élargissement et même de légitimation de l’appareil répressif de l’Etat, officialise par ailleurs le caractère social de la violence sexiste, mettant à nu par les témoignages, la brutalité de cette violence et le grand nombre de cas où elle s’exerce ;
@ la propagande bourgeoise sur légalité des femmes — qu’ils’agisse de soutenir une politique de contrôle des naissances, de gagner des voix, où de trouver une légitimité aux yeux de la communauté internationale — introduit à un niveau de masse comme jamais auparavant, voire pour la première fois, l’idée que les femmes et les hommes ont les mêmes droits devant la loi et la société. Parallèlement, au sein des organisations de masse indépendantes qui luttent contre la politique de l’Etat et de la bourgeoisie, et brandissent notamment le drapeau de la lutte pour une démocratie réelle, les femmes subissent une discrimination et une marginalisation dans la majorité des cas, qui est autant le fait des militants de base que des dirigeants. FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 155
20) Mais la reconnaissance de ces contradictions et leur dépassement par la lutte consciente pour la libération de la femme ne sont pas automatiques. Cela dépend de nombreux facteurs de la lutte sociale, du niveau d’organisation des femmes et de la lutte de classe en général : le rapport de forces d'ensemble entre la bourgeoisie et les travailleurs ; la capacité de la bourgeoisie et de son Etat de présenter aux femmes des politiques démobilisatrices et d'autolégitimation ; le développement, la force et les rapports des organisations révolutionnaires et réformistes avec les mouvements de femmes, etc. Tous ces facteurs ont une influence sur le développement d’un secteur du mouvement des femmes capable d'établir, dans la pratique, un lien entre un projet de construction d’un mouvement de masse de nature féministe et les points de départ plus généraux de mobilisation ou de radicalisation des femmes. Toutefois, l'existence de ces contradictions est la base objective des progrès réalisés dans les dernières années vers la construction d'un mouvement politique des femmes pour leur libération dans notre continent.
21) En termes généraux, la dynamique centrale que nous connaissons aujourd’hui en Amérique latine tend à la résolution positive de ces contradictions. Les femmes participent comme jamais auparavant aux luttes sociales et politiques ; elles s’organisent toujours plus en tant que femmes selon leur appartenance sociale ; on voit s’affirmerune frange ou un pôle féministe rénové etrenforcé dans le mouvement de femmes ; les organisations politiques non bourgeoises sont davantage contraintes à remettre en question leurs positions traditionnelles hostiles à la libération de la femme. Si on tient compte des avancées et des reculs dans chaque pays selon la situation, la dynamique générale tend à la formation de mouvements de masse des femmes, avec le surgissement d'un nombre très élevé de groupes de caractère différent, qui intègrent de plus en plus des revendications propres à leur sexe dans leur plate-forme de lutte et d’unité, combinées à des demandes et revendications qui se rapportent aux conditions de survie et à la démocratie.
22) Dans la lutte pour leurs revendications immédiates, les femmes se heurtent massivement à chaque pas aux obstacles qui découlent de leur oppression en tant que sexe : elles sont coincées parce qu’elles ne sont pas « autorisées » à sortir de chez elles, qu’elles ne savent pas où laisser leurs enfants, qu’elles se culpabilisent de les « abandonner » ; qu’elles sont insultées par les hommes dans les réunions du mouvement ; que leurs organisations sont affaiblies par la concurrence entre elles et le manque de confiance en elles-mêmes et de savoir-faire de leurs adhérentes. Tous ces obstacles s'aggravent au sein des organisations mixtes d'hommes et de femmes. En outre, elles sont violées par la police ou l'armée ethumiliées par les autorités. Ces obstacles doivent être dépassés pour pouvoir aller de l’avant. Parfois ils sont insurmontables et font reculer la lutte. Mais en d’autres occasions, ils poussent à avancer des solutions concrètes sous la forme de revendications collectives.
Dans ce dernier cas, les dirigeantes naturelles de nombreux mouvements et organisations de femmes, et souvent les groupes de femmes organisées eux-mêmes, cherchent les éléments qui expliquent l’existence et la dynamique des obstacles pour pouvoir les dépasser. Et c’est le rapprochement avec les secteurs les plus clairement féministes qui leur permet en général de comprendre et de construire les instruments de la lutte et l’organisation nécessaires pour faire face à leurs contradictions en tant que femmes. En outre, de nombreux groupes féministes sont déjà impliqués dans l’activité des organisations populaires. Par ailleurs, au cours des dix dernières années, est apparu un nombre significatif de militantes féministes dans les partis politiques, qui ont réussi à affirmer une présence beaucoup plus organique dans le mouvement des femmes, au-delà de leur lutte pour modifier la mentalité de ces partis sur l’oppression des femmes. Tout ce processus a commencé à engendrer une recomposition sociale et politique du secteur féministe du mouvement des femmes. Incontestablement, beaucoup de femmes combatives voient le féminisme avec crainte. Mais beaucoup d’autres commencent à s’assumer comme féministes, à s'identifier avec les postulats féministes quand elles voient leur capacité à comprendre et à changer leur réalité. Par ailleurs, les secteurs féministes traditionnels ne peuvent plus nier comme par le passé la « légitimité féministe » des femmes qui combinent leur activité dans le mouvement des femmes avec leur militantisme de parti.
Une preuve empirique de cette recomposition se trouve dans la participation grandissante de femmes de secteurs populaires aux « Rencontres féministes latino-américaines et des Caraïbes » de 1981 à 1990. C’est cette dynamique combinée des contradictions dans les luttes des femmes dans les secteurs populaires pour des revendications de classe et l’interaction avec des couches féministes du mouvement des femmes — incluant sans cesse davantage des femmes qui se sont mobilisées d’abord sur des revendications de classe ou en militant dans un parti — qui a permis que dans de nombreux secteurs on ait commencé à avancer des revendications en tant que sexe dans les programmes de lutte et comme base de certaines des mobilisations de femmes ces dernières années.
23) Les formes de coordination entre les divers secteurs du mouvement des femmes varient dans leurs objectifs, leur ampleur, leur durée et leur nature.
A l’occasion, on a vuse créer une coordination permanente, avant tout comme espace de discussion politique, de contact et de soutien mutuel, pas tant autour d’actions et de campagnes, même si ces dernières pouvaient découler de cette coordination même.
D’autres formes de coordination qui combinent parfois des forces clairement féministes et d’autres, qu’il s’agisse de partis ou du mouvement plus large des femmes, sont nées de conjonctures particulières au niveau de la politique nationale.
Ont également vu le jour une série de réseaux de travail, au niveau national comme du sous-continent, autour de campagnes ou d’activités permanentes de leurs adhérents. Dans nombre de pays, les contacts entre les groupes féministes se sont limités à des rencontres locales, régionales ou nationales, certaines FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 157 débouchant sur la mise en place de réseaux d’information entre groupes, sans que soit définie une plate-forme politique commune.
La majorité des femmes qui se coordonnent de façon permanente tendent à le faire à partir de leur situation sociale.
S’il est vrai qu’au début des années quatre-vingts, les différentes activités des femmes à l’occasion du 8 mars, du 25 novembre ou d’autres activités générales, ont été impulsées par des secteurs liés aux groupes féministes, actuellement, la composition sociale de ces activités et y compris l'initiative de leur préparation appartiennent très souvent à des femmes liées aux secteurs populaires et syndicaux du mouvement.
Au niveau du sous-continent, il y a eu différents contacts et lieux de discussion, avant tout lors des « Rencontres féministes latino-américaines et des Caraïbes » et lors des trois conférences du « Front continental des femmes contre l'intervention ». Il y a aussi une multitude de rencontres, séminaires, événements internationaux qui jouent le même rôle. Dans ce type de rencontre, les femmes du Nicaragua et de Cuba ont eu des contacts de plus en plus importants avec le pôle féministe latino-américain.
24) La dynamique générale que connaissent les femmes aujourd’hui se caractérise par le fait que : a) elles s’engagent de plus en plus nombreuses dans la lutte politique et sociale et b) elles se trouvent objectivement en contradiction avec leur oppression. Mais dans le long cheminement qui conduit à la transformation de ces conditions en un mouvement politique des femmes pour leur libération, elles se heurtent à une série de problèmes politiques qu’il faudra analyser et dépasser :
a) la diversité des revendications des femmes en lutte.
Les revendications des femmes ont en général un point de vue local, ce qui rend objectivement difficile l’unité de leurs luttes revendicatives. Mais l’absence d’unité et donc de contacts avec un beaucoup plus grand nombre de femmes crée non seulement des difficultés pour gagner dans la lutte immédiate, mais affaiblit aussi le processus de réflexion su: leur oppression en tant que problème social.
Pourtant, même lorsqu'il existent des revendications immédiates qui unifient les femmes de tout un secteur, cela ne suffit pas à former un mouvement politique général qui se reconnaisse comme mouvement de femmes. Evidemment, l’unité des femmes, organisées en tant que telles, même si c’est par secteurs, a un effet multiplicateur très important dans les autres secteurs. Mais si le mouvement ne s’étend pas politiquement de façon à y incorporer des femmes des différents secteurs, le danger s’accroît que le secteur fort lui-même subisse un recul dans ses acquis.
Finalement, quand les diverses organisations avancent des revendications spécifiques aux femmes, celles-ci sont très diverses et difficiles à unifier dans la lutte. Et c’est dans la lutte que les femmes verront toujours davantage l’utilité de leur organisation également pour leurs revendications spécifiques de femmes.
b) clientélisme et assistanat : deux dangers dans la construction du mouvement.
Les femmes, en particulier dans les quartiers populaires et les communautés paysannes, ont tracé deux voies pour répondre aux problèmes de survie : présenter leurs revendications à des interlocuteurs externes ou essayer d’y apporter une solution par leurs propres moyens.
Adresser à l’Etat les revendications touchant aux problèmes sociaux et politiques a l’énorme avantage de situer la responsabilité là où elle doit l’être, dans l’ensemble de la société et de ses institutions, et donne plus facilement de ce fait à l’action de masse un caractère politique. Du succès des luttes et des mobilisations dépend le progrès aussi bien de la conscience globale que de la force et de la confiance nécessaires en leurs propres moyens.
L'expérience nous a appris, pourtant, que cette voie n’est pas exempte de dangers : d’un côté, cela peut favoriser une dynamique clientélisme et, de l’autre, ayant obtenu gain de cause sur certaines revendications, les femmes peuvent se retrouver absorbées par des tâches administratives dans la distribution ou les services.
L'autre forme d’auto-organisation pour assurer sa survie, la prise en charge ou l’administration par ses propres moyens, a l’avantage d’être un processus d’auto-organisation coopérative qui apporte des solutions immédiates à des problèmes d’urgence et valorise le travail domestique, en créantun embryon desocialisation.
Il comporte pourtant deux dangers réels : la légitimation du rôle dévolu aux femmes comme responsables des affaires domestiques et du confort du foyer, et le danger de l’assistanat apolitique.
c) les difficultés de la participation politique des femmes travailleuses.
Il est clair qu’il n’y a pas de corrélation automatique entre l’entrée massive des femmes sur le marché du travail et leur incorporation à la lutte politique et/ou syndicale en tant que travailleuses :
@ Leur incorporation se produit fondamentalement dans les secteurs de main-d'oeuvre féminine, comme les services, les industries « de femmes » et le secteur informel en général. En règle générale, leur travail est très semblable aux tâches domestiques, ou requiert un grande minutie.
@ Le secteur informel implique en général des conditions de travail isolées, en petits ateliers, où s’instaurent presque toujours des rapports extrêmement paternalistes avec le patron ou le contre-maître.
© MÈme quand les femmes sont incorporées à la grande industrie, la majorité fournit une double journée de travail, à quoi s’ajoutent des entraves supplémentaires à une activité politique ou syndicale.
@ La vision qu’elle a d’elle-même, c’est d’abord en tant que mère et/ou épouse, et pas en tant que travailleuse, quand bien même elle serait le seul revenu de la famille.
@ Les collègues de travail font très souvent pression pour qu’elles ne participent pas à la vie syndicale, en tous cas pas activement ; et les directions syndicales non seulement ne se préoccupent guère des conditions spécifiques des FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 159 travailleuses, mais s'opposent même très souvent ouvertement à leur participation.
@ La majorité des femmes qui militent activement dans les syndicats sont célibataires ou n’ont pas encore d’enfants. De ce fait, elles s’identifient moins aux problèmes de la majorité des travailleuses.
Il faut ajouter à ces difficultés le fait que les organisations révolutionnaires ne consacrent pas suffisamment d’attention au travail syndical avec les femmes.
Pour toutes ces raisons, l’organisation des femmes travailleuses n’a pas progressé au même rythme que leur entrée dans le monde du travail.
d) les tentatives de prise de contrôle par l'Etat.
Quand l’Etat a une politique relativement agressive envers les femmes, il faut évidemment répondre par des propositions politiques alternatives avec comme perspective le renforcement du mouvement de masse. Faute d’une telle alternative, il sera sans cesse plus difficile de maintenir l’indépendance de classe, vu que l’Etat semblera plus utile que le mouvement aux yeux des masses.
e) la prédominance du sexisme au sein des directions du mouvement de masse.
Dans la mesure où la prise de conscience initiale de la majorité des femmes se produit à travers les luttes des mouvements les plus généraux, dirigées en général par des hommes, le machisme de ces derniers représente un obstacle important pour aller de l’avant. C’est particulièrement important alors que fait toujours défaut un mouvement politique spécifique des femmes qui défende au niveau national, unifié, les revendications spécifiques des femmes qu’elles commencent à avancer dans les différents secteurs sociaux. En retour, le sexisme des directions constitue un obstacle à la construction d’un tel mouvement.
25) Quant aux directions non bourgeoises des mouvements de masse, il s’est produit ces dernières années certains changements dans leur conception de la situation des femmes et leur rôle dans la société et dans les luttes.
Dans de nombreux pays, la crise des Partis communistes remet notamment en cause la vieille conception stalinienne du mouvement des femmes conçu comme un auxiliaire du mouvement de masse en général.
Parallèlement, les organisations révolutionnaires discutent de la stratégie révolutionnaire, et abordent dans ce cadre la question du rôle des femmes et de la lutte contre leur oppression spécifique, au moins potentiellement. Pourtant, presque toutes les directions refusent d’inclure ce point dans le débat de stratégie et s’opposent à toute prise en considération sérieuse de la question.
Mais au sein de tous les partis politiques de gauche apparaissent des noyaux et des courants féministes qui défendent différentes alternatives quant à la nécessité pour les femmes de lutter pour des objectifs spécifiques. Ils ont une influence sur l’orientation de leurs partis, fonction non seulement de leurs qualités politiques, mais aussi des traditions plus ou moins démocratiques de discussion, société postrévolutionnaire, elles ont besoin de se constituer dès à présent en un mouvement politique basé sur leurs revendications spécifiques.
La constitution de ce mouvement les transformera en sujet politique, qui lutte pour ses propres intérêts ; l’intérêt historique qu’ont les femmes à éliminer la société de classes patriarcale est la base de leur transformation en sujet révolutionnaire. Cette transformation pourra se produire en pratique selon le développement politique du mouvement lui-même et de son avant-garde.
29) Pour que se construise ce mouvement aujourd’hui, il faut partir des conditions, des formes d’organisation et des revendications que les femmes ressentent comme les leurs, qu’elles soient ou non spécifiques à leur sexe. L'auto-organisation des femmes selon les secteurs sociaux autour de leurs demandes les plus ressenties est une partie essentielle du renforcement des femmes du point de vue social, collectif et donc individuel, crée des conditions plus favorables à leur prise de conscience comme genre, même si cela n'est pas automatique.
Sans aucun doute, la lutte des femmes pour leurs propres objectifs restera étroitement liée aux luttes de l’ensemble de la population laborieuse, même si se constitue un mouvement politique propre. Dans la construction de ce mouvement se combineront certainement des revendications générales de classe avec des revendications spécifiques aux femmes, bases de son unité. De ce fait, sa dynamique lui fera connaître des hauts et des bas dans l’importance accordée aux revendications spécifiquement féministes.
Un plus haut niveau d’organisation du mouvement populaire aide les femmes à avancer dans la formulation et la défense de leurs propres revendications. Cela tient à ce qu’un plus haut niveau de coordination et d’unité implique non seulement de meilleures chances de gagner, mais également un plus haut niveau de politisation, la création de bases unitaires plus larges et la compréhension de la nécessité de s’organiser de façon permanente pour prendre en charge non pas un problème mais toutes sortes de problèmes.
En termes pratiques, cela implique simplement qu’il peut y avoir une meilleure répartition des tâches au sein de l’organisme de lutte et davantage d’attention consacrée à l’analyse de la réalité.
L’association des forces qui ont pour objectif d’élargir la conscience des femmes à celle de leur oppression en tant que telles, devient plus efficace en touchant davantage de femmes.
Mais il n’y a pas de rapport mécanique entre le mouvement populaire général et le développement des femmes. Cela exige une expression politique propre en tant que femmes, et cela ne sera possible que par un effort conscient pour impulser dans chaque mouvement la mise à jour croissante et l’expression politique de l’oppression de sexe, ce qu’on pourrait appeler la féminisation des revendications, l’organisation et la dynamique politique du mouvement des femmes.
30) Dans le processus même de la construction du mouvement se poseront différents problèmes : FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 163 a) face à la diversité de leurs revendications, qui reflète non seulement les différents besoins mais aussi les différents niveaux de conscience, il faut se saisir de chaque opportunité pour unifier les luttes et établir une plate-forme revendicative qui permette d’avancer vers la formation d’un mouvement politique de plus en plus clairement défini comme tel.
b) face aux dangers du clientélisme et de l’assistanat, il faut aussi bien renforcer la démocratie interne dans les organisations de masse en général et les espaces politiques et les organisations de femmes en particulier, qu’assurer un fonctionnement démocratique du mouvement de femmes dans son ensemble. Par ailleurs, il faut souligner le caractère politique des revendications des femmes elles ne peuvent pas être satisfaites par la charité — et la nécessité impérieuse de préserver l’indépendance de leur mouvement vis-à-vis de la bourgeoisie et de son Etat.
c) malgré les difficultés qu’ont les femmes qui travaillent à participer à la vie syndicale et politique, il ne faut pas en tirer la conclusion que leur participation au mouvement de femmes n’est pas centrale. Vu simplement la quantité de femmes qui sont entrées sur le marché du travail, au-delà des obstacles à leur participation, il y a plus de femmes que jamais auparavant qui participent aux activités syndicales. Et quand elles s’associent à un processus collectif de prise de conscience et de lutte contre leur oppression comme femmes, en plus de leur oppression comme travailleuses, leur progression est beaucoup plus rapide que dans les autres secteurs, du fait de leurs conditions de vie et de travail, leur concentration numérique, pour tout dire, leur situation sociale.
d) face aux tentatives de l’Etat pour contrôler le mouvement de femmes, particulièrement son aile féministe, il faut non seulement défendre résolument son autonomie pour des raisons historiques, mais aussi avancer des propositions politiques sur le type de changements d’ores et déjà nécessaires au niveau du gouvernement. Nous devrons pour ce faire avancer les critères suivants dans le mouvement : faire la distinction entre les services que l’Etat à l’obligation de développer, avec un contrôle maximum de la part des usagers, et le fait que nous acceptions ou proposions que l'Etat organise les femmes (comme avec le « Programme femme aujourd’hui » en Argentine). Tant qu’ils’agit deproposerune législation, il n’est pas difficile de maintenir l’indépendance du mouvement de femmes tout en soutenant tel ou tel projet de loi. Mais au niveau de l'exécutif (secrétariat d’Etat ou ministère de la santé, de la justice, du bien-être social ou de la famille), le type de relations que le mouvement peut établir avec différents programmes de l’Etat est plus compliqué. Si nous exigeons un programme de santé pour la maternité, par exemple, et qu’il soit obtenu, nous ne pouvons pas nous contenter de laisser aux mains de l’Etat sa définition, son développement et sa mise en oeuvre, mais le mouvement ne peut pas non plus en prendre la complète responsabilité. Le critère que nous pouvons adopter est de s’en tenir à des propositions et au contrôle vigilant des programmes, mais de ne pas en assumer le fonctionnement.
Lorsque la gauche contrôle des municipalités, l'objectif de ses programmes doit être d’impulser l’auto-organisation du mouvement, comme cela s’est fait à la base avec le programme « un verre de lait » dans de nombreuses municipalités du Pérou. La simple mise en oeuvre du programme, sans l’auto-organisation des femmes, ne garantit pas l’avenir, et ne renforce pas non plus le mouvement des femmes, ni de ce fait les objectifs mêmes à long terme de la gauche.
e) face au sexisme qui prévaut dans le mouvement de masse et dans ses directions, il faudra établir des mécanismes de discussion en son sein, consolider les espaces ouverts aux femmes dans les organisations de masse, et promouvoir le débat, non seulement autour des propositions concrètes d’action et de revendications, mais aussi sur les racines, les formes concrètes et les solutions concernant l’oppression des femmes, c’est-à-dire la discussion théorique.
31) Pour permettre que tout processus aille de l'avant, il faut renforcer le pôle féministe des organisations et le mouvement des femmes :
a) en renforçant la recomposition de ce pôle pour y associer sans cesse plus de femmes dirigeantes des mouvements de masse de façon qu’elles puissent, conjointement à celles des groupes autonomes, des institutions non gouvernementales, des partis politiques et des jeunes qui veulent aujourd’hui s’associer à cette lutte, se forger comme avant-garde réelle du mouvement de femmes dans son ensemble.
b) en établissant de plus larges espaces pour la discussion politique et théorique en tant qu’avant-garde par le biais de rencontres, de coordinations autour de campagnes concrètes, de publications, de séminaires, etc.
c) en orientant ce pôle de sorte que sa priorité soit celle du rapport avec le mouvement de femmes en général afin qu’il puisse :
@ 5e saisir de chaque occasion pour avancer des revendications unitaires spécifiques aux femmes ;
@ 5e saisir de chaque occasion pour unifier le mouvement des femmes ;
@ assurer la continuité de ce dernier ;
® favoriser la réflexion et l’élaboration qui constituent une mémoire collective du mouvement ;
@ développer des orientations alternatives indépendantes face aux propositions de la bourgeoisie et de son Etat.
Dans ce but, il faudra construire progressivement une alternative politique dans le pôle féministe en alliance avec d'autres secteurs ayant une vision similaire. A la construction de cette alternative contribuera également le fait que le féminisme soit accepté par d'autres courants et partis révolutionnaires, qui aujourd'hui ne participent pas à l'élaboration politique sur ce terrain.
Si les manifestations clairement féministes du mouvement des femmes s’affaiblissent, l’organisation de masse des femmes tendra à la longue à s’affaiblir. FEMINISME EN AMERIQUE LATINE 165
Les organisations sectorielles de masse tiendront à se disperser ou à se faire manipuler par d'autres intérêts, ce qui impliquerait un affaiblissement politique, suivi par une érosion organisationnelle.
32) La raison d’être de nos organisations révolutionnaires, c’est de constituer un instrument politique utile pour que nos peuples s’organisent, définissent et propulsent leurs propres projets d’avenir en tant que nation, en accord avec leurs intérêts, à l'opposé de ceux de la bourgeoisie et de l’impérialisme. La révolution et la nouvelle société socialiste que nous voulons créer ne peuvent émaner que de l’ensemble du peuple travailleur, et c’est pourquoi notre courant marxiste-révolutionnaire défend une conception du féminisme qui vise à une transformation profonde, à la subversion de l’ordre établi.
Pour cela, nous devons être les premiers à impulser le mouvement des femmes pour leur libération, le débat au sein du mouvement de masse et avec la gauche révolutionnaire sur la nécessité et les moyens de construire ce mouvement.
33) Quasiment toutes nos sections sont engagées dans la réorganisation et la reformulation de leur perspective politique quant à la construction du mouvement des femmes.
Cet effort se produit dans le contexte général qui impose d’affronter plus efficacement la construction de nos organisations, et il en fait partie. En ce qui concerne le travail femmes, les problèmes sont les suivants :
@ A un degré ou un autre, nous n’avons pas saisi la dynamique centrale de radicalisation de la majorité des femmes et nous avons dû effectuer un tournant vers les secteurs de masse, en travaillant à partir des revendications immédiates.
@ L'absence d’un féminisme de masse et de centralisation du mouvement général des femmes en tant que mouvement politique, tout comme les pressions sexistes de la société dans son ensemble sont de lourds obstacles à l'impulsion d’une position féministe conséquente.
@ Nombre de nos militant(e)s aujourd’hui n’ont pas été formé(e)s à notre conception programmatique féministe et cela rend plus difficile l’élaboration d’une orientation politique concrète pour le mouvement.
@ Tout cela explique que les difficultés objectives que rencontrent toutes les militantes soient peu prises en charge par les directions et qu’elles soient donc contraintes d’y faire face individuellement.
@ Il en résulte de moindres efforts pour associer les femmes aux tâches de direction politique.
A l'évidence, les possibilités de chaque section pour résoudre cette situation diffèrent selon leur insertion sociale et le nombre de cadres, ainsi que le niveau de construction d’une équipe de direction collective.
34) Nous devons avoir pour objectif général d’être capables d’élaborer des orientations politiques concrètes et de les impulser dans la lutte concrète. Pour ce faire, nous devons :
a) former des cadres avec notre vision programmatique féministe.
b) clarifier nos positions théoriques quant aux débats en cours dans chaque pays pour pouvoir intervenir avec un plus grande clarté.
c) trouver de nouvelles formes organisationnelles adéquates à chaque situation qui nous permettent : @ de garantir non une surcharge de travail mais l’efficacité pour les camara-des qui font le travail femmes ; © de garantir que l’ensemble du parti, et donc en premier lieu toutes les camarades, prennent part à l’élaboration de l’orientation politique quant au travail emmes.
d) contrebalancer dans la mesure de nos possibilités les obstacles qu’affronte chaque camarade de par sa condition de femme :
@ faciliter le militantisme des femmes qui ont des enfants ;
@ consacrer une attention particulière à la formation des militantes ;
@ confier aux femmes des responsabilités, de façon consciente et préféren-tielle, en cherchant notamment à établir une correspondance proportionnelle entre le nombre de femmes dans les instances de direction et à la base, en recourant s’il le faut au système des objectifs ou des quotas lors des élections. TENDANCE POUR LA CONSTRUCTION DE LA IVE INTERNATIONALE