Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Rapport de présentation de la résolution sur la situation internationale et les tâches de la IVe Internationale et des thèses du IXe Plénum (M. Pablo)

Presented at the Third World Congress, 16-25 août/early septembre 1951 · Le IIIe Congrès mondial (16-25 août 1951) · 7 578 mots

In English: World Trotskyism Rearms — texte anglais publié à l’époque.

Quand nous avons examiné au SI avant le IXe Plénum du CEI la nature du texte sur lequel il fallait ouvrir dans l'internationale la discussion préparatoire au IIIe Congrès mondial, il nous est apparu qu'au lieu d'une résolution politique traditionnelle traitant de la situation internationale et des tâches, il serait cette fois beaucoup plus indiqué de commencer par un document plus général, plus fondamental, précisant les grandes lignes de l'évolution objective et de l'orientation de notre mouvement.

Il nous est apparu en effet qu'en face d'une période nouvelle qui a succédé à la liquidation de la dernière guerre, et plus particulièrement en face de son évolution récente, de la préparation active d'un nouveau conflit mondial, il serait nécessaire d'armer notre mouvement par une compréhension de l'ensemble de cette période, de son sens, de son dynamisme, de ses perspectives, et de réaffirmer et de préciser à nouveau plus exactement la position générale de notre mouvement envers l'URSS, les partis communistes, les mouvements révolutionnaires de masses que ces partis dirigent.

Tout ceci afin de nous rendre aptes à suivre les développements de la situation sans être désorientés par leur aspect contradictoire, sans faiblir sous la pression soit de l'impérialisme, soit du stalinisme, sans se décourager par l'ampleur limitée de nos succès jusqu'ici, et afin de nous lier davantage au réel mouvement des masses, là où il s'exprime le mieux, comme il s'exprime, certains que c'est là le meilleur moyen de consolider nos gains, la maturité et l'enracinement de notre mouvement dans la classe, et de préparer le succès définitif de nos idées dans les batailles décisives de, demain.

La période qui a succédé à la dernière guerre s'est avérée unique dans toute l'histoire du capitalisme, provoquant des changements fondamentaux dans la structure de ce régime, pleine de développements nouveaux, marquée par des tournants plus brusques que jamais ; en un mot l'expression la plus violente, la plus fougueuse de toutes les contradictions et de toutes les caractéristiques de l'époque impérialiste, celle du capitalisme pourrissant, celle de guerres et de révolutions, analysée par Lénine et Trotsky.

Dans cette période de décomposition du capitalisme, l'existence de l'URSS et du stalinisme et le fait que le développement historique de la révolution prolétarienne s'avère épouser la ligne générale d'un élargissement qui va des pays arriérés, coloniaux et semi-coloniaux, les maillons les plus faibles de la chaîne impérialiste, vers les pays avancés et la citadelle dernière de l'impérialisme, les États-Unis, font que le processus de la révolution devient plus compliqué, plus contradictoire, plus inattendu.

Une série de questions, posées dans la théorie marxiste en termes nécessairement généraux, s'éclaircit d'une lumière nouvelle, se clarifie et se précise davantage, grâce à l'expérience concrète du réel processus de la révolution prolétarienne à notre époque.

Que notre mouvement puisse mieux que toute autre tendance dans le camp prolétarien comprendre cette situation, ces problèmes, et intégrer cette compréhension dans sa théorie d'ensemble, assouplir sa pensée, ses schémas, saisir de plus près, plus profondément, la réalité, tout cela constitue à notre avis un progrès important, immense, qui, loin de nous effrayer, doit au contraire nous persuader que c'est là la voie unique pour un vrai mouvement marxiste révolutionnaire qui veut survivre et vaincre.

L'époque et cette période exigent une avant-garde à sa hauteur, je dirai à tout point plus capable que la meilleure avant-garde du passé, le Parti bolchevik au temps de la direction de Lénine et de Trotsky.

À l'encontre de renégats de tout acabit, des bavardages des centristes et autres « critiques » du bolchevisme, nous croyons fermement, plus fermement que jamais, que cette période, loin de diminuer le sens du Parti bolchevik comme Lénine l'a conçu pour préparer, diriger et consolider la révolution, au contraire le renforce au plus haut degré. Car la lutte des classes ne s'apaise pas, mais au contraire elle atteindra son point culminant dans la guerre qui se prépare et la période étendue d'une lutte à mort entre les forces de la révolution et de la contre-révolution, qui s'engagera afin d'assurer la victoire mondiale du socialisme.

Il nous faut dans ces temps qui viennent un parti mondial plus trempé, plus clair et plus large dans ses vues, plus ferme, plus homogène que jamais. Et si nos capacités personnelles, individuelles, restent naturellement très inférieures encore à ce but, il n'en est pas moins nécessaire de tendre collectivement vers ce but et de s'y rapprocher au maximum.

La première condition d'un tel succès est la compréhension aussi claire, aussi juste, aussi profonde, aussi exempte de tout trait conjoncturel, secondaire, que possible, du caractère de la période, de ses perspectives et de ce que doit être notre orientation fondamentale.

C'est dans cet esprit que nous avons tenté de travailler dans l'internationale, plus particulièrement depuis le IIe Congrès Mondial, et c'est dans cet esprit que nous avons élaboré et compris les thèses du IXe Plénum.

- Quant à la résolution politique que nous avons présentée dernièrement aux sections, elle se place dans le cadre des thèses du De Plénum. Son but plus particulier est de saisir de plus près l'évolution de la situation internationale dans l'immédiat et de définir les tâches qui en découlent pour notre mouvement dans les différentes régions et pays du monde.

Après les discussions qui ont eu lieu dans certaines sections surtout autour des thèses du IXe Plénum, il m'apparaît nécessaire d'insister dans ce rapport sur les points et aspects suivants contenus soit dans ce texte, soit dans la résolution politique : la structure et l'orientation générale des thèses ; la question de la guerre ; la question du stalinisme ; la question de notre tactique ; nos tâches dans quelques régions et pays qui doivent retenir dans l'immédiat plus particulièrement notre attention.

1. Pour dégager notre propre orientation et notre tactique afin de pouvoir influencer

l'orientation des masses vers la révolution et le socialisme, nous devons procéder à une juste

appréciation des tendances fondamentales de l'évolution du capitalisme et du stalinisme.

Pour cette raison, dans les thèses, il y a une unité entre trois parties distinctes qui se

suivent : évolution du capitalisme vers une nouvelle guerre de caractère et de

conséquences précises ; réévaluation générale du stalinisme dans tous ses aspects

(URSS, « démocraties populaires », partis communistes, et de ses rapports avec le

mouvement révolutionnaire des masses) ; orientation et tactique de notre propre

mouvement.

Dans la première partie, les idées suivantes ont été soulignées :

a) Avec la guerre de Corée, le capitalisme est passé à une préparation plus précise et

accélérée, militaire et politique, d'une nouvelle guerre mondiale : économie

d'armements. Plans et idées subordonnées aux impératifs militaires. Nouvelles bases

et alliances.

b) Cette guerre est dirigée par l'impérialisme contre l'URSS, les « démocraties

populaires », la Chine, les révolutions coloniales, le mouvement ouvrier

révolutionnaire international.

c) Elle se prépare dans un rapport de forces qui est défavorable à l'impérialisme et qui

restera, selon toute possibilité, défavorable dans les quelques années à venir,

l'impérialisme s'avérant incapable de réaliser les conditions optimales pour

déclencher et mener victorieusement la guerre.

d) Dans un tel cas, une guerre déclenchée par l'impérialisme se transformera

rapidement, au moins en Asie et en Europe, en guerre civile avec des implications

révolutionnaires dans le reste du monde, y compris aux USA.

2. Par rapport aux discussions que nous avions eues au VIIIe Plénum du CEI sur la

question de l'évolution de la situation internationale et les perspectives de guerre, le

IXe Plénum a apporté des changements et des précisions importants, rendus

compréhensibles et nécessaires par les développements objectifs.

Il me semble que notre nouvelle attitude envers ces questions est le résultat d'une

appréciation avant tout différente du réel rapport de forces sur l'arène mondiale et

de l'importance des changements révolutionnaires auxquels nous assistons depuis la

liquidation de la dernière guerre, et particulièrement des changements survenus et

qui continuent de se produire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux dont

l'émancipation détruit à jamais l'équilibre de l'impérialisme.

Jusqu'au IXe Plénum, nous avons grosso modo envisagé la possibilité d'une nouvelle

guerre selon le schéma des guerres de 1914-1918 et plus encore de 1939-1944,

guerres déclenchées, guerres qui deviennent possibles dès que l'impérialisme arrive

à briser dans une série de luttes décisives la résistance des masses, à les démoraliser,

à instaurer des régimes forts.

Les thèses du IXe Plénum, partant d'une compréhension plus juste des

bouleversements révolutionnaires survenus depuis la dernière guerre et du

dynamisme révolutionnaire de la période actuelle, affirment avant tout que la

possibilité d'une telle évolution du rapport de forces en faveur de l'impérialisme est

fort peu probable pour les années à venir et que, par conséquent, l'éventualité d'une

guerre dans cette période sera en quelque sorte la seule riposte de l'impérialisme

pour changer ce rapport de forces défavorable et l'empêcher de se détériorer

davantage à son détriment.

Quand nous parlons d'autre part du rapport des forces, nous ne l'envisageons pas sur

le plan des forces matérielles, techniques et militaires entre les deux coalitions d'États

— des États impérialistes et des États groupés autour de l'URSS — mais du rapport

global des forces sociales, tel qu'il se développe actuellement dans le monde, opposant

les forces de l'impérialisme aux forces de la révolution. C'est de ce rapport qu'il s'agit,

chose qui, disons-le en passant, fait aussi justice aux objections et critiques absurdes

qui ont marqué la discussion autour des thèses dans l'organisation française.

Une deuxième conclusion importante découle de cette nouvelle compréhension de la

situation dans laquelle il faut placer la perspective de la guerre. Si le rapport de forces

reste et restera, selon toute probabilité, pour tout le proche avenir, défavorable à

l’impérialisme, l'éventualité de la guerre ne peut être exclue, mais du contraire se précisera

principalement à cause du fait que la base fondamentale, et de loin la plus importante de

l'impérialisme, se douve en quelque sorte en dehors des régions du monde atteintes ou

menacées par la révolution, non en Asie ou en Europe, mais aux États-Unis.

Si le rapport entre les classes aux États-Unis était aussi instable qu'il est aux pays

capitalistes de l'Europe, et si la puissance du capitalisme aux États-Unis était comparable à

celle dont dispose le capitalisme dans ces autres pays, c'est-à-dire si elle était aussi réduite,

aussi ébranlée, il serait juste de raisonner selon le schéma du passé et de conclure qu'un

renforcement de la lutte révolutionnaire équivaudrait à paralyser le cours de

l'impérialisme à la guerre et à le désarmer par la révolution avant qu'il puisse la déclencher.

Mais les thèses insistent sur le fait du développement inégal du processus révolutionnaire,

et qui fait que des nouvelles victoires possibles en Asie et en Europe, loin de diminuer la

menace de la guerre, la précipiteront, l'impérialisme américain étant dès maintenant

décidé à arrêter ce processus et disposant d'un rapport de forces à l'intérieur des États-

Unis de loin plus stable qu'en Europe, ce qui est le reflet de sa propre puissance, elle aussi

de très loin supérieure à celle des différents pays capitalistes d'Europe.

La troisième conclusion importante qui découle de cette compréhension, c'est qu'une

guerre déclenchée dans de telles conditions par l'impérialisme contre l'URSS, les

« démocraties populaires », la Chine, etc., devant un tel rapport de forces, prendra

nécessairement dès le début le caractère d'une guerre civile au moins en Asie et en

Europe.

Ce caractère est la conséquence de la nature de la guerre, guerre de l'impérialisme contre

les États ouvriers et la révolution dans toutes ses expressions, et du rapport des forces

sociales défavorable à l'impérialisme (malgré l'importance de ses forces matérielles,

techniques, militaires, qui va croissante).

La nature seulement de la guerre ne suffirait pas à nous imposer la perspective d'une

guerre civile. Car si l'impérialisme déclenchait sa guerre réactionnaire, contre-

révolutionnaire, dans un rapport de forces, imaginons, favorable, après avoir pu écraser la

résistance des masses, cette perspective n'existerait plus dès le début, ou elle serait très

affaiblie.

Qui dit guerre civile dit une certaine forme que prendra la lutte de classes, et non pas

n'importe quelle forme, et cette forme n'est possible que dans un rapport de forces

donné.

3. Les considérations contenues dans la deuxième partie des thèses sut l'URSS, les

« démocraties populaires » et la Chine, sur les partis communistes, sur les rapports

réciproques entre la bureaucratie soviétique, les PC, les mouvements révolutionnaires

des masses, trouvent leur justification dans le cadre de cette analyse de la situation

mondiale et ses perspectives. La guerre que l'impérialisme coalisé cette fois sous la

direction des USA prépare, c'est la guerre contre-révolutionnaire qui vise non le

châtiment de la bureaucratie soviétique et les crimes de Staline, mais la destruction des

États ouvriers, la reconquête de la Chine, l'écrasement de toutes les révolutions

coloniales et du mouvement révolutionnaire mondial.

Il faut partir de cela et comprendre à fond le caractère de la lutte qui s'engage, toute son

ampleur et toutes ses conséquences. Il s'agit en effet cette fois de la lutte finale qui clôt

une époque. Il faut envisager cette lutte comme s'étendant sur une période entière, avec

des phases et des étapes successives, et viser, compter sur son bilan global, que nous

voulons, qui devra être et qui sera la victoire mondiale du socialisme sur les ruines du

capitalisme et du stalinisme. Pour ces raisons, nous attirons l'attention de notre

mouvement sur la nécessité absolue de maintenir au milieu d'une terrible pression des

classes jamais égalée dans le passé, qui s'exerce et s'exercera sur nous au milieu d'une

lutte apocalyptique, au milieu de difficultés et de dangers extraordinaires, une vision

claire du sens de la lutte une attitude de classe inébranlable, une compréhension aiguë

de nos responsabilités, une foi aussi totale, qui est le résultat d'une compréhension, dans

la conclusion révolutionnaire de cette période de lutte.

Il nous fallait, devant l'alignement auquel nous assistons de forces sociales adverses qui

prennent dès maintenant leurs positions de bataille, réaffirmer, préciser notre attitude

programmatique envers l'URSS, les « démocraties populaires », la Chine, la bureaucratie

soviétique, les partis communistes, les mouvements révolutionnaires des masses qu'ils

influencent.

Il fallait dire clairement, sans ambages, sans équivoque, où nous nous plaçons, de quel

côté de la ligne de classe, de quel côté de la barricade nous plaçons nos quartiers et notre

drapeau, et comment à l'intérieur de ce camp nous entendons mener la lutte.

Et que disons-nous dans cette partie des thèses ? Sur l'URSS, nous réaffirmons son

caractère d'État ouvrier dégénéré ; nous réfutons par des arguments essentiels sa

caractérisation de « capitalisme d'État » et nous précisons notre attitude

programmatique sur la question de sa défense. Nous prenons position pour la défense

des « démocraties populaires » et de la Chine contre la guerre de l'impérialisme, comme

nous le faisons pour l'URSS. Sur la bureaucratie soviétique, nous réaffirmons son

caractère de caste bureaucratique qui a usurpé le pouvoir du prolétariat, son rôle double,

son action mondialement contre-révolutionnaire. Sur les partis communistes, nous

précisons en quoi consiste leur différenciation des partis réformistes liés à la bourgeoisie,

leur nature contradictoire, leurs rapports avec les mouvements révolutionnaires des

masses. Sur ces derniers, enfin, nous précisons notre attitude de soutien inconditionnel,

indépendamment de leur direction éventuelle stalinienne ou stalinisante â une étape

donnée. Sur le caractère de l'URSS et de la bureaucratie soviétique, nous n'ajoutons rien

qui n'ait pas déjà été dit dans le passé, nous n'altérons aucune de nos définitions

fondamentales, programmatiques du passé. Mais nous insistons sur la défense de l'URSS

ainsi que des « démocraties populaires » et de la Chine contre la guerre de l'impérialisme,

défense comprise, comme par le passé, non comme un mot d'ordre en soi, mais comme

une ligne stratégique de notre internationale, dont les applications pratiques restent

subordonnées comme par le passé aux intérêts généraux de la révolution socialiste

mondiale. L'importance de la défense de l'URSS contre l'impérialisme, loin d'avoir diminué de

quelque façon que ce soit, reste à notre avis plus actuelle que jamais, devient chaque jour

plus actuelle que jamais au fur et à mesure que l'impérialisme coalisé s'approche du

moment du règlement de comptes final.

Fidèles à la tradition de notre mouvement sur cette question, à ce que fut la pensée

directrice de L. Trotsky, nous déclarons ouvertement, sans ambages et sans hésitations,

que nous ne confierons jamais et en aucune façon le renversement de la bureaucratie

bonapartiste soviétique à l'impérialisme ; que nous défendrons et que le prolétariat

révolutionnaire a le devoir de défendre les immenses conquêtes que constituent

toujours l'économie planifiée et étatisée de l'URSS et des « démocraties populaires »

européennes, les conquêtes réalisées en Chine, et nous soulignerons l'immense intérêt

que représente actuellement pour la victoire finale sur l'impérialisme l'existence en

dehors de son contrôle de huit cents millions d'habitants sur notre planète.

Seuls les sectaires incurables, en réalité des amateurs et des spectateurs de la lutte des

classes, en dehors de ceux qui, dans le camp ouvrier, subissent déjà la pression de

l'impérialisme et acceptent même parfois volontairement de le servir (toujours au nom de

la « démocratie » et soi-disant contre le « totalitarisme ») peuvent considérer comme

négligeable, ou comme gênante, cette question de la défense de l'URSS et imaginer des

conditions idéales pour la lutte des classes, une route rectiligne et lisse, sans obstacles,

sans contradictions, dans laquelle ils aimeraient voir marcher l'histoire pour qu'ils

daignent la suivre.

Nous rejetons ces raisonnements, nous nous séparons résolument de tels

compagnons, nous déclarons que notre mouvement n'a rien à faire avec de telles

conceptions, car nous voulons avoir les deux pieds fermement appuyés sur la réalité,

car nous partons des conditions concrètes de la lutte des classes à notre époque et non

de conditions idéales, car nous savons que seuls ceux qui sont capables de défendre et

de sauvegarder les conquêtes peuvent remporter de nouvelles victoires. Notre

attachement à la défense de l'URSS nous permet d'être dans le même camp que les

forces révolutionnaires mondiales opposées aux forces de l'impérialisme, nous

permet de trouver la voie vers des immenses masses révolutionnaires en Asie et en

Europe en particulier, nous permet d'être avec elles aujourd'hui dans leur lutte contre

les préparatifs de guerre de l'impérialisme, demain dans leurs assauts véritables

contre son pouvoir direct.

Quant au sens antibureaucratique de cette défense, il est clairement expliqué aussi

bien dans les thèses que dans la résolution politique, et l'amendement que nous

proposons d'inclure dans celles-ci a pour objet d'enlever toute équivoque sur cette

question, toute base de critique à ceux qui craignent que nous abandonnions, ne fait-

ce que légèrement, au moins en partie l'attitude qu'a eue dans le passé le trotskysme

envers la bureaucratie soviétique. La victoire sur celle-ci, notre mouvement l'avait

toujours comprise comme le résultat de l'amplification de la lutte révolutionnaire dans

le monde, comme le résultat de victoires importantes sur l'impérialisme, comme le

résultat de l'élargissement de la révolution socialiste mondiale. Assurer la victoire sur l'impérialisme signifie inévitablement assurer la victoire sur la

bureaucratie soviétique, car celle-ci n'a aucun avenir historique, et elle ne se

maintient que sur la base d'un équilibre qui a existé jusqu'à ces derniers temps entre

les forces de l'impérialisme et celles de la révolution, équilibre qui est maintenant

définitivement rompu.

C'est notre mouvement qui, le premier, a mis en avant l'idée, reprise aujourd'hui par les

politiciens et les journalistes les plus éclairés de la bourgeoisie elle-même, que ce qu'on

appelle l'expansion du stalinisme après cette guerre est en même temps le

commencement de la fin, que l'équilibre est rompu y compris pour la bureaucratie

bonapartiste soviétique, que le « glacis » européen, la Yougoslavie, la Chine, les

révolutions coloniales sont autant d'éléments désagrégateurs, à des délais variables, du

pouvoir de la bureaucratie soviétique, que la marche irrésistible vers la nouvelle guerre

et les nouvelles explosions révolutionnaires gigantesques remplissent déjà d'embarras

et d'agonie cette bureaucratie conservatrice par excellence, incapable, elle aussi, comme

l'impérialisme le contrôler encore pour longtemps, de maîtriser les forces immenses que

dégage la décomposition du capitalisme, et sa propre extension.

C'est cette compréhension profonde de la période et de la nature réelle du stalinisme,

c'est-à-dire de la politique de la bureaucratie, que nous avons tenté de faire assimiler par

toute l'internationale, qui nourrit notre optimisme révolutionnaire, qui nous a libéré de

tout complexe stalinophobe, qui nous lance, nous pousse audacieusement au soutien

inconditionnel de tout mouvement révolutionnaire luttant contre l'impérialisme,

indépendamment de sa direction stalinienne ou stalinisante à une étape donnée.

Ç'est cette compréhension aussi qui nous a aidés, qui a aidé notre mouvement, le premier

parmi toutes les autres tendances du mouvement ouvrier international, et même tous les

courants de la pensée politique bourgeoise, à comprendre la signification du cas

yougoslave et de la Chine, sur laquelle dissertent actuellement les journalistes bourgeois

découvrant la codirection imposée par Mao à Staline, le caractère désagrégateur de cette

codirection pour l'avenir du stalinisme, la dynamique de la révolution chinoise,

désagrégatrice du stalinisme.

Notre mouvement a été amené entre le IIe et le IIIe Congrès mondial à mieux saisir les

rapports qui existent actuellement entre la bureaucratie soviétique, les partis

communistes, le mouvement révolutionnaire des masses. Ces rapports ne sont pas

statiques, ils évoluent avec la situation et les forces sociales qui entrent en lutte.

Entre la bureaucratie soviétique et les partis communistes, le rapport n'est pas celui d'une

identité de nature et d'intérêts. En partant de l'analyse de leur base sociale et des

conditions exceptionnelles créées durant et après la dernière guerre, qui ont donné lieu

dans plusieurs pays à des mouvements révolutionnaires extrêmement puissants liés aux

partis communistes, notre mouvement a pu expliquer le cas yougoslave, le cas chinois, et

élever cette expérience au niveau d'une généralisation théorique en ce qui concerne les

rapports entre la bureaucratie soviétique, les PC, le mouvement révolutionnaire des

masses.

Nous avons précisé que les PC ne sont pas exactement des partis réformistes et qu'ils

gardent dans certaines conditions exceptionnelles la possibilité d'esquisser une orientation

révolutionnaire, c'est-à-dire de se voir obligés d'entreprendre une lutte pour le pouvoir.

Cette formule théorise une expérience concrète vécue surtout dans les circonstances

créées durant et après la dernière guerre, et tient compte à la fois de l'ampleur de ses

applications possibles et des limitations qui s'imposent. Comment faut-il la

comprendre ? Les partis communistes peuvent-ils se transformer en partis

révolutionnaires ?

L'expérience avec les PC ne permet pas d'extrapolations téméraires et dangereuses. Ces

partis, dans des conditions exceptionnelles (décomposition avancée du régime des

classes possédantes, très puissant mouvement révolutionnaire des masses) peuvent

esquisser une orientation révolutionnaire, mais la question de leur transformation

effective en partis révolutionnaires, et en partis bolcheviks en particulier, n'a reçu

aucune réponse affirmative de l'expérience acquise jusqu'à maintenant, même dans les

cas les plus favorables qui se sont jusqu'à maintenant présentés (cas yougoslave, cas

chinois). Bien au contraire, ces cas, le cas yougoslave en particulier, démontrent que ces

partis peuvent profiter des conditions exceptionnelles (et en absence de tout autre

organisation révolutionnaire), se voir obligés d'entamer une lutte pour le pouvoir et

même l'atteindre en dépit de leur opportunisme, mais s'avèrent ensuite — quand les

conditions changent et deviennent difficiles — incapables de poursuivre une politique

révolutionnaire conséquente qui puisse consolider et étendre ce pouvoir. Ils restent des

partis centristes susceptibles à des nouvelles régressions. Cependant, le fait que ces

partis, placés dans des conditions exceptionnelles, puissent esquisser une orientation

révolutionnaire, garde toute son importance et doit guider notre attitude envers eux.

Bien saisir cette question des partis communistes et de leurs rapports avec le

mouvement révolutionnaire des masses est une question qui a réellement une

importance pour nous, non seulement pour la compréhension des cas yougoslave et

chinois par exemple. Cela nous permettra de mieux suivre l'évolution de ces partis (les

PC) dans l'avenir, de n'être plus surpris par des développements analogues, d'adopter

dès maintenant une attitude juste envers ces partis, les militants et les masses qu'ils

influencent.

Je reviendrai sur ce dernier aspect dans la partie de mon rapport concernant notre

tactique, que j'aborde maintenant.

4. Toutes nos analyses doivent nous permettre une meilleure et plus profonde intégration dans le réel mouvement des masses. Ce qui est actuellement le trait marquant de notre mouvement, qui le différencie fondamentalement de ce qu'il était avant ou même durant la guerre, c'est la compréhension profonde par la grande majorité de notre internationale de cette nécessité et l'expression pratique, concrète de cette compréhension.

Pour la première fois dans l'histoire de notre mouvement, plus particulièrement dès le lendemain du IIe Congrès mondial, la maturité de nos cadres s'est manifestée par la recherche tenace, systématique de la voie qu'a empruntée dans chaque pays le réel mouvement des masses, et des formes et des organisations qui l'exprimaient le mieux, et par nos pas concrets, pratiques dans cette voie. Ceci n'était pas, n'est pas même maintenant et ne sera pas encore pour un certain temps une tâche facile, aussi bien en ce qui concerne sa compréhension que sa réalisation.

Comprendre tout d'abord le mouvement réel des masses signifie être capables d'analyser politiquement correctement la situation dans chaque pays, ses particularités, son dynamisme, et définir la tactique la plus adéquate pour toucher les masses. C'est cette sorte de compréhension que notre mouvement est en train d'acquérir et qui, dans la mesure où elle est déjà acquise, lui a permis un sérieux enracinement dans le réel mouvement des masses. Ce que nous avons compris pour la première fois dans l'histoire de notre mouvement et du mouvement ouvrier en général, au moins pour la première fois d'une façon si approfondie et sur une aussi large échelle, c'est que nous devons être capables de trouver notre place dans le mouvement des masses tel qu'il existe, là où il s'exprime, et l'aider à s'élever par sa propre expérience à des niveaux supérieurs.

C'est par cette attitude qu'il est possible de forger de réelles directions révolutionnaires nationales, de surmonter le sectarisme, le dogmatisme, le formalisme, le byzantinisme stérile, l'activisme, l'impressionnisme, l'impatience et toutes les tares héritées de l'isolement et d'une composition petite-bourgeoise, inévitable à une première étape, d'une série de cadres et de nos militants. C'est par cette attitude qu'il est possible de créer des directions et des organisations prolétariennes, de former un nombre toujours croissant de dirigeants ouvriers révolutionnaires qui prennent en main effectivement la direction du mouvement dans leurs pays.

Naturellement, cette tâche ne peut pas être résolue par des formules et des textes. C'est une tâche qui découle d'un certain degré de maturité acquise dans l'expérience pratique, souvent à travers des luttes intérieures intenses qui ont marqué l'histoire de presque toutes nos organisations nationales. Car il s'agit d'un processus organique et non pas d'application mécanique d'un catéchisme : comment former la direction et le parti prolétariens, comment les intégrer dans le mouvement réel de la classe.

Mais regardons le chemin immense que notre mouvement a parcouru dans les dernières années dans sa maturation. H n'y a pas maintenant une seule organisation trotskyste, soit dans son ensemble, soit en partie qui ne comprenne sérieusement, profondément, concrètement, la nécessité de subordonner toute considération organisationnelle, d'indépendance formelle ou autre, à une intégration réelle dans le mouvement des masses, là où il s'exprime le mieux dans chaque pays, ou dans un courant important de ce mouvement qu'il est possible d'influencer. II n'y a pas une seule organisation trotskyste qui n'ait trouvé ou ne cherche à trouver un réel milieu de travail. Mais je dirai même plus. Ce qui nous distingue encore du passé, ce qui fait la qualité de notre mouvement actuel et qui constitue le gage le plus sûr de nos victoires futures, c'est notre capacité croissante de comprendre, d'apprécier le mouvement des masses tel qu'il existe, souvent confus, souvent sous des directions traîtresses, opportunistes, centristes, bureaucratiques, même bourgeoises et petites-bourgeoises, et de chercher à trouver notre place dans ce mouvement afin de l'élever, en partant de son niveau présent, à des niveaux supérieurs.

C'est le cas par exemple en Amérique latine où le mouvement des masses anti-impérialiste et anticapitaliste prend souvent des formes confuses, sous une direction petite-bourgeoise comme au Pérou avec l'APRA, comme en Bolivie avec le MNR, ou même bourgeoise comme au Brésil avec Vargas, comme en Argentine avec Perón.

Rejeter purement et simplement ces mouvements, les taxer de réactionnaires, fascistes, inintéressants, serait la preuve d'une immaturité du type « trotskyste » ancien, d'un jugement dogmatique, abstrait, intellectualiste du mouvement des masses. Même dans cette région, la plus arriérée jusqu'à présent au point de vue compréhension de notre mouvement, nous sommes en train de dépasser ce stade, et je suis certain que notre congrès constatera et appréciera ce progrès dans la suite de ses travaux.

Ailleurs, comme en Afrique du Sud, en Égypte, dans les colonies nord-africaines, au Moyen-Orient, nous comprenons que la formation demain d'un parti prolétarien révolutionnaire passe à présent par un appui inconditionnel du mouvement national anti-impérialiste des masses et par une intégration dans ce mouvement.

Dans plusieurs pays d'Europe, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, le mouvement politique principal des masses s'exprime dans les partis réformistes de ces pays. Nous n'hésitons plus à préparer notre entrée dans ces partis afin de propulser une aile gauche, selon le rythme et les formes que la situation et les particularités de ces partis prennent. L'expérience de nos camarades anglais reste, dans ce domaine, l'exemple le plus encourageant du degré de compréhension que nous pouvons atteindre dans ce travail difficile, et des résultats heureux qu'il peut donner une fois cette compréhension acquise.

Reste enfin cette large catégorie de pays dans lesquels le mouvement des masses passe encore par les organisations à direction stalinienne ou stalinisante. Que faire en face de cette situation ? En ce qui concerne la catégorie des pays dans lesquels existe actuellement un puissant mouvement révolutionnaire de masses dirigé par les PC et une situation révolutionnaire, comme dans plusieurs pays d'Extrême-Orient, Chine, Viêt-Nam, Corée, Birmanie, Philippines, il me semble qu'un accord plus ou moins général se fait actuellement dans l'internationale pour la tactique que nous avons préconisée dans ces pays : un travail en direction de ces partis, des organisations et des masses qu'ils influencent, y compris un travail à l'intérieur de ces partis. Une telle tactique organisationnelle n'est pas possible sans une attitude de soutien de la lutte anti-impérialiste et anticapitaliste, dans laquelle ces partis se sont vus obligés d'entrer et sans une participation active aux premiers rangs de cette lutte.

Quant à notre travail dans les pays comme la France et l'Italie où la majorité de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre suit le PC, nous avons préconisé un travail essentiellement en direction des militants et des masses que ces partis influencent. Et ceci m'oblige, vu les discussions et les divergences qui ont éclaté plus spécialement sur cette question dans l'organisation française, à traiter le sujet plus général de notre attitude présente envers les ouvriers et les masses influencées encore par le stalinisme. Ces ouvriers, ces masses sont partout, même dans les pays où les PC représentent une minorité, et même une minorité minime, d'un intérêt spécial pour nous, qu'il serait criminel de négliger, et ceci pour les deux considérations suivantes : à cause de la qualité, des dispositions révolutionnaires de ces masses qui sont en règle générale composées par les éléments les meilleurs, les plus actifs, les plus révolutionnaires dans ces pays ; d'autre part, à cause de nos perspectives sur l'évolution de la situation vers la guerre, qui accentuera le gauchissement de ces masses et les poussera inévitablement à des luttes révolutionnaires, y compris à des luttes pour le pouvoir, et de toute façon à une attitude défaitiste révolutionnaire en cas de guerre. C'est avant tout avec ces masses que nous avons à lutter maintenant contre la préparation de la guerre de l'impérialisme, et c'est avec ces masses que nous aurons à lutter en cas de guerre, plus directement contre le pouvoir de l'impérialisme et du capitalisme.

Il se dégage de cette estimation et de cette perspective une double nécessité pour nous de trouver les moyens d'être aussi près que possible de ces masses, de suivre leurs mouvements, de profiter de leur dynamisme et de leur action, nécessairement de plus en plus révolutionnaire, pour les gagner à nos idées et les dresser au cours de la lutte contre la bureaucratie soviétique. C'est en partant des préoccupations et des buts actuels de ces masses, préoccupations et buts qui vont de plus en plus se préciser dans un sens révolutionnaire et dans une volonté de lutte pour le pouvoir, que nous les toucherons, que nous aurons la possibilité de leur parler, que nous aurons une chance grandissante d'être écoutés, que nous introduirons notre ligne de différenciation fondamentale avec la ligne du Kremlin et leur direction bureaucratique, en ce qui concerne les moyens et la tactique pour satisfaire leurs préoccupations et atteindre ces buts.

Ces masses sont les plus sensibles aux effets économiques et politiques de la préparation à la guerre des impérialistes, elles veulent lutter contre ces conséquences, contre la guerre, elles veulent défendre l'URSS, les « démocraties populaires », la Chine, les révolutions coloniales, toutes les conquêtes présentes du mouvement ouvrier révolutionnaire, et elles seront défaitistes révolutionnaires dans les pays capitalistes en cas de guerre.

Il est nécessaire, quand nous nous adressons à elles, de partir de ces préoccupations et de ces buts, qui nous sont communs, et de trouver les moyens d'établir et d'étendre un front commun de fait autour de ces objectifs. La façon dont nous écrivons dans notre pressé, dont nous nous adressons aux militants et aux masses influencées par le stalinisme, dont nous leur présentons et expliquons nos divergences fondamentales avec le Kremlin et leur direction, doit être étudiée et adaptée à la nécessité de leur faire comprendre que nous avons les mêmes préoccupations et les mêmes buts révolutionnaires qu'elles, à la nécessité de créer un climat et une base pour un dialogue possible avec ces masses. D'autre part, notre action doit leur montrer pratiquement que nous sommes avec elles, que nous voulons effectivement lutter avec elles.

Dans ce domaine, il faut l'avouer, il nous reste encore un certain chemin à parcourir, il nous reste encore un effort sérieux à faire pour mieux affiner notre tactique envers ces masses, pour donner plus d'attention à tous les mouvements et organisations auxquelles elles participent, que ce soit des mouvements pour la « paix » ou des organisations de jeunesse (mobilisant une grande partie des plus dynamiques de la jeunesse travailleuse) pour surmonter les restes d'une attitude doctrinale sectaire dans ce domaine, pour combattre toute tendance d'isolement par rapport à ces masses, pour aller vers elles, non pas en hésitant, en prenant mille précautions, mais fermement, avec confiance. Car ces masses sont mises actuellement en mouvement vers la révolution, vers le pouvoir, vers la lutte décisive contre l'impérialisme et le capitalisme ; elles ne peuvent plus rester à mi-chemin, elles sont isolées de tout allié à leur droite ; elles auront, bon gré mal gré, à reconnaître qu'il faut lutter, et lutter conséquemment, résolument pour le pouvoir. Notre tâche générale envers elles et notre intérêt, c'est de les pousser davantage dans cette lutte et d'exposer les hésitations, l'opportunisme, les inconséquences, les trahisons mêmes de leurs directions, au cours de cette lutte.

Ce qu'il faut comprendre, j'insiste encore une fois, c'est que nos rapports et notre tactique envers ces masses sont modifiées et doivent se modifier dans un sens qui tient compte — afin d'en tirer tout l'avantage possible — des conditions nouvelles dans lesquelles ces masses sont placées la situation évoluant vers la guerre de l'impérialisme contre l'URSS, etc. — et des ripostes révolutionnaires inévitables qu'une telle évolution provoquera parmi ces masses. Voilà pourquoi nous insistons aussi bien dans les thèses que dans la résolution politique sur cette question.

Je sais que pratiquement cette tâche se réduit beaucoup, nos petites organisations en Europe par exemple n'ayant encore que des contacts très limités avec les masses. Mais ceci ne constitue en aucune façon un argument pour minimiser l'énorme importance d'une telle orientation, si on tient compte de la perspective, c'est-à-dire de ce que nous aurons à faire avec ces masses, pas tellement dans l'immédiat mais plus encore demain.

Et je viens maintenant à certaines situations particulières de notre mouvement et à la conclusion de mon rapport. D'une façon générale, nous disons dans les thèses et dans la résolution politique que notre mouvement aura à lutter dès maintenant contre la guerre de l'impérialisme et à s'efforcer, partout où cela est possible, d'organiser et de diriger lui-même cette lutte, d'agir dès maintenant comme la direction révolutionnaire du prolétariat dans ces pays.

Nulle part nous ne disons qu'il faut attendre la guerre pour voir se préciser nos chances ; nulle part nous ne disons que d'ici-là il n'y a rien d'autre à faire qu'à attendre. Nous disons au contraire que cette période, où le rapport de forces reste défavorable à l'impérialisme, est une période de lutte et de bouleversements révolutionnaires, de montée révolutionnaire internationale, que nous devons exploiter au maximum dès maintenant. L'éclatement de la guerre, nous avons insisté à ce sujet, n'arrêtera pas ce processus révolutionnaire et ne sera pas dans de telles conditions une défaite ; il portera au contraire la lutte, à plusieurs points de vue, à son paroxysme.

Nous avons ainsi voulu armer notre mouvement d'une perspective révolutionnaire plus longue, qui corresponde au caractère réel de la période, et combatte l'esprit défaitiste qui s'alignerait sur une attitude « maintenant ou jamais », qui désarticule le processus organique de la lutte en deux phases distinctes, celle qui précède la guerre, l'autre celle de la guerre, misant tout sur la première, assombrissant nos perspectives pour la seconde. Une telle attitude ne peut que fausser même les objectifs de notre travail actuel, car il n'y a de travail fructueux que dans une perspective d'ensemble de cette période, et dans une orientation qui découle de cette perspective. Ceci dit, il est nécessaire d'insister plus particulièrement sur nos tâches dès maintenant dans une série de pays-clés pour notre mouvement.

En Europe, nous continuerons à donner une attention particulière à notre travail en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie. En ce qui concerne l'Angleterre, notre organisation est maintenant en tout point solide, ferme, claire sur sa façon de travailler. Nous l'aiderons de notre mieux, surtout sur le plan de l'éducation et d'une élévation constante du niveau théorique et politique de l'aile marxiste révolutionnaire que nous voulons forger dans le mouvement ouvrier anglais, si enclin à l'empirisme et à l'activisme, et nous reprendrons à ce sujet l'idée d'un organe théorique à diffusion plus large en Angleterre. Quant à notre politique immédiate envers le Labour Party, nous accorderons une attention particulière à l'évolution de la tendance Bevan dans le sens décrit par la résolution politique.

En France, où notre organisation a fourni dans les dernières années un très grand effort, à plusieurs points de vue remarquable, une tâche difficile nous attend : redresser la ligne de notre organisation, l'intégrer dans la perspective de l'internationale, la rendre capable de résister à l'énorme pression qui s'exerce dans ce pays par la lutte de classe nationale et internationale, et affronter avec succès les difficiles épreuves de l'avenir. Notre congrès aura à discuter plus en détail cette situation et à y apporter sa solution.

En Allemagne, notre mouvement, parti presque à zéro après la guerre, s'est étendu à un nombre important de militants qui occupent des positions solides dans l'avant-garde révolutionnaire de ce pays. C'est le résultat d'un travail qui a exploité intelligemment les particularités de la situation en Allemagne, la crise du PC et la formation d'un courant centriste de gauche à la suite des premiers développements favorables de l'affaire yougoslave et de leurs contrecoups dans les milieux de l'avant-garde allemande. Nous n'avons pas hésité à nous intégrer immédiatement dans ce courant et à y jouer un rôle capital dans son évolution. Il se peut que cette expérience touche maintenant à sa fin et que nous aurons encore une fois à choisir notre chemin ; soit, si nos moyens le permettent et si notre base reste suffisamment large, continuer une existence indépendante et polariser autour de nous un grand nombre d'éléments révolutionnaires qui existent en Allemagne et qui se refusent toujours de suivre la social-démocratie ou les staliniens, soit nous intégrer dans le PC. Nous n'avons pas encore pris une position définitive sur la question, mais cette dernière reste ouverte et nous occupera dans ce congrès même. De toute façon, l'internationale accordera, comme par le passé, dans le cadre de son travail européen, une attention particulière en Allemagne, où nos chances restent grandes et où se jouera encore une fois une phase importante de l'évolution de la situation internationale et du sort de la révolution.

En Italie, notre jeune organisation a accompli des progrès extérieurs et intérieurs remarquables que les camarades du SI présents au récent congrès de l'organisation ont constaté avec le plus grand plaisir. Nous l'aiderons de notre mieux à consolider ses gains, à stabiliser son organe, à enrichir son matériel de propagande, à envisager peut-être la parution d'une revue théorique.

C'est sur l'Espagne, où notre travail a été presque complètement disloqué, que nous porterons un intérêt particulier, et nous nous efforcerons, malgré les grandes difficultés dans ce domaine, d'aider la réorganisation et la réorientation d'une aile marxiste révolutionnaire conséquente dans le mouvement ouvrier espagnol.

En Extrême-Orient, la situation à Ceylan et aux Indes retiendra plus particulièrement notre attention.

A Ceylan se développe une situation qui ouvre la perspective, au cas où certaines conditions se réalisent, d'une importante victoire pour notre mouvement. Notre organisation est en pourparlers avec le PC de ce pays pour conclure un front unique en vue des prochaines élections qui pourraient amener la défaite du parti bourgeois gouvernemental et ouvrir la possibilité pratique de la formation d'un gouvernement de partis ouvriers. Nous nous efforcerons d'exploiter cette situation pour l'écho qu'elle peut avoir aux Indes et dans tout l'Extrême-Orient. Notre organisation cinghalaise, qui aura à affermir sa structure, à élever le niveau théorique et politique de ses militants, à s'intégrer davantage dans la vie idéologique de l'internationale, se montrera, nous l'espérons, consciente de l'importance internationale, à notre point de vue en particulier, d'une pareille expérience à Ceylan, et n'épargnera aucun effort pour réussir.

Aux Indes, notre mouvement, qui a effectué une entrée dans le PS de ce pays, n'a pas pu exploiter au mieux les possibilités de ce tournant tactique, pour des raisons qui tiennent avant tout à l'impréparation de l'entrée et à la faiblesse de la direction. Malgré cela, de grandes possibilités existent toujours, qu'il s'agit de capitaliser par une réorganisation et une réorientation de nos forces avec l'aide active de l'internationale.

L'Inde est un pays où, malgré notre retard, il est possible de disputer la direction internationale au stalinisme, et ceci est d'une importance immense pour notre mouvement et doit être compris à fond par tous les camarades des Indes, par tous les camarades de Ceylan et par toute la direction internationale. Avec l'appui de notre mouvement à Ceylan et aux Indes, il serait d'autre part possible d'envisager de propulser la réorganisation de notre mouvement chinois, toujours vivant, comme vous le constaterez par le rapport de notre camarade Peng, ici présent, ainsi que notre mouvement au Viêt-Nam, dont la flamme n'est toujours pas éteinte.

La question d'un sous-secrétariat en Extrême-Orient et d'une revue, ces tâches que nous n'avons pas pu accomplir faute de moyens matériels et faute de cadres, ne peuvent pas être abandonnées. Nous reprendrons leur réalisation immédiatement après le congrès.

Pour l'Amérique latine, ce congrès marquera une étape. Il permettra par la discussion que nous aurons au cours de ses travaux de trancher une série de questions jusqu'à maintenant en suspens dans notre mouvement de cette région, de cristalliser la maturation déjà atteinte là-bas par l'évolution propre d'une série de nos cadres, et de propulser puissamment notre travail pour l'avenir.

Nous accomplirons la tâche que la situation assigne à ce congrès si nous réalisons l'homogénéité, la cohésion la plus solide de notre mouvement international autour des mêmes perspectives fondamentales et autour de la même conception fondamentale de notre travail parmi les masses. Quand nous examinons les progrès déjà accomplis, nous ne doutons pas que ce but sera atteint par ce congrès, car il est déjà préparé en ce sens, car ce congrès tranchera dans ce sens dans une situation mûrie d'avance profondément par notre mouvement, par l'expérience, diverse dans sa forme mais unifiée dans la compréhension de son contenu, de nos différentes organisations, de nos cadres et militants. Certains, déçus par nos progrès encore limités et impressionnés par les forces immenses actuellement en lutte, forces qui apparaissent enrégimentées dans des camps sous des directions impérialistes et staliniennes qui nous sont mortellement hostiles, se demandent si nous avons une chance véritable de percer, et où nous allons.

La réponse que nous avons voulu donner, la réponse que ce congrès donnera doit être à mon avis simple, claire et ferme : nous allons vers la guerre et la révolution sur l'échelle internationale, qui scelleront le sort du capitalisme et du stalinisme. Ce que nous avons dit avant 1939 pour la guerre qui venait, la guerre de 1939-1944, se réalisera maintenant. À travers les phases et les étapes de cette lutte terrible déjà engagée, il nous faut évoluer avec patience, fermeté, courage, clarté, avec le mouvement révolutionnaire des masses qui, dans la mesure où il s'amplifiera et remportera la victoire sur l'échelle internationale, se décantera de toutes ses impuretés, rejettera les vieilles directions, leurs idées, leurs écoles, et s'élèvera à la conscience claire de sa mission, de ses intérêts, à la conscience révolutionnaire marxiste, à la conscience du trotskysme.

Bulletin intérieur du SI, n° 2, septembre 1951.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 4, p. 141–156 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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