Il n'existe pas de crise du parti français. C'est un phénomène tout différent : des désaccords avec les positions du CEI. Il y a des répercussions dans le parti du fait que des camarades se sont prononcés en faveur de ces positions.
Nous avons rejeté les thèses du IXe Plénum non parce que tout y est erroné, mais parce qu'elles sont confuses sur de nombreux points et contradictoires sur des notions de base. Dans ces conditions (juxtaposition éclectique de deux lignes différentes), notre devoir était de définir de nouvelles bases pour la discussion du congrès mondial.
Pour avancer dans l'examen des désaccords, il est nécessaire de déblayer le terrain du problème de la guerre. Depuis le début, nous avons affirmé clairement que les divergences ne portaient pas sur ce problème. Les divergences qui existent sur ce problème ne sont que le reflet de divergences plus profondes concernant le stalinisme. Notre critique défend l'acquis du trotskysme.
Sur la guerre, je définirai rapidement notre position. Au lendemain de la guerre de Corée, nous avons été unanimes à considérer qu'il y avait un tournant vers la préparation irréversible de la guerre. Cette orientation de l'impérialisme vers la guerre provient de conditions qui le prennent à la gorge implacablement : décomposition de l'impérialisme, mobilisation des masses qui met en question l'existence du capitalisme. De ce point de vue, la notion marxiste élémentaire, c'est que l'impérialisme s'engagera dans des guerres partielles contre la révolution alternant avec des compromis avec la bureaucratie soviétique. Ceci sans pouvoir éluder la nécessité d'affronter l'ensemble des forces révolutionnaires avec des moyens modernes. Cette nécessité d'ensemble, ce schéma théorique ne résout pas à lui seul l'ensemble des problèmes. Le congrès se tient avec devant lui une période qui n'est pas celle de la déclaration immédiate de la guerre. Bien entendu, l'impérialisme doit intervenir contre la révolution, mais la guerre de Corée nous a montré que la nécessité théorique ne suffit pas car dans ce cas c'est la stratégie de Mac Arthur qui aurait dû triompher. Une telle période existe du fait du degré de force de la révolution et du degré de faiblesse technique de l'impérialisme. Il y a une nécessité de préparer une telle guerre pour atteindre l'objectif de destruction du mouvement révolutionnaire. Cette période de deux à quatre ans n'est pas marquée par la prostration du prolétariat. Ce qui domine ce délai, c'est la dynamique du mouvement révolutionnaire, du mouvement des masses. De ce point de vue, nous avons un désaccord avec le CEI qui n'attache pas une importance réelle à cette période de montée révolutionnaire dans le monde. La IVe Internationale peut s'intégrer et jouer un rôle important dans la lutte des masses. De plus, des victoires restent possibles avant la guerre. De telles victoires auront un effet sur la conscience des masses, sur le problème de la direction révolutionnaire et sur le problème du stalinisme.
Sur la nature de la guerre : par essence, elle sera une guerre de classe. Même si elle n'engageait que l'URSS et les USA elle serait une guerre de classe. De ce point de vue, nous devons rejeter toute formule de « transformation de la guerre mondiale en guerre civile » car elle est une guerre civile. Mais, dans le cadre de cette définition, il faut distinguer dans les rangs de la classe ouvrière l'action révolutionnaire des masses de l'action de la bureaucratie en tant que telle. Elle ne peut avoir son achèvement que dans la victoire ou l'écrasement de la classe ouvrière et de ses conquêtes avec une instauration d'une néo-barbarie impérialiste.
La perspective la plus probable, c'est la victoire de la révolution. Mais l'autre terme ne peut être éliminé que par l'intervention active des masses et de la IVe Internationale pour détruire le frein dans les rangs ouvriers. Ceci n'est concevable que si dès maintenant l'internationale maintient sa compréhension du stalinisme et du réformisme en la combinant avec telle ou telle tâche tactique. C'est sur ce problème que nous combattons les tendances révisionnistes qui apparaissent dans certains documents, mais seulement sous une forme contradictoire dans les textes du CEI.
Ces tendances s'expriment par une méthode d'analyse qui exclut l'action des masses révolutionnaires. Par des formules équivoques sur la question des rapports entre les appareils et les masses. Par une formule erronée concernant la défense de l'URSS qui ne peut être ni « la » ni « une » ligne stratégique, mais seulement la lutte pour la révolution mondiale à laquelle elle se subordonne. Par la définition de 1'État ouvrier (« origine ouvrière et nature anticapitaliste »), nous reviendrons sur ces questions. Par un silence complet sur les tâches des bolcheviks-léninistes en URSS. Par le silence complet sur le problème central posé par le trotskysme, précisé par le IIe Congrès mondial et rendu plus important encore par la nature de la guerre : celui de l'activité des masses révolutionnaires en URSS. Ce problème devenant de plus en plus important par la liaison de la IVe Internationale avec le mouvement révolutionnaire des masses. Par le silence sur le problème chinois qui devrait dominer de loin ce congrès. Par le silence sur la guerre de Corée, le rôle des masses et de la bureaucratie dans cette guerre. Tout ceci exprime des tendances de Pablo surtout visibles dans « Où allons-nous ? ». Ces tendances consistent à réviser, sur des questions essentielles du stalinisme, l'acquis fondamental du trotskysme. Il part d'une méthode impressionniste, acceptant religieusement le fait accompli, prenant les apparences pour la réalité. Il part de l'idée que l'opposition fondamentale est entre le stalinisme et le régime capitaliste. C'est faux car le régime capitaliste est contradictoire et c'est faux de parler du monde stalinien surtout si on y fait entrer des phénomènes distincts du stalinisme comme la révolution chinoise et sa victoire. Le document du rapporteur ne peut qu'introduire des erreurs : les forces de la révolution venant s'ajouter comme des forces supplémentaires aux forces techniques et matérielles. La confusion est introduite sur la nature même de la bureaucratie russe qui est confondue avec le bureaucratisme inhérent à tout régime de bas niveau. Il obscurcit le caractère spécifique de la bureaucratie russe, caste forgée en trente ans et ayant exproprié politiquement le prolétariat.
Ces conceptions confuses jointes à celles des siècles de sociétés transitoires où se manifesteraient la bureaucratie ou le bureaucratisme, jointes à celles des deux voies de destruction de la bureaucratie, amènent à la conception de la révolution par étapes. La première étant bureaucratique où la IVe Internationale apporterait un peu de sel de morale prolétarienne.
Une nouvelle confusion est introduite dans le caractère double du stalinisme dont la contrepartie est dans les dix thèses de Germain. C'est une tendance à confondre l'action des masses avec celles de la bureaucratie de l'URSS.
Pour couvrir cet ensemble, nous avons vu naître « la révolution russe sous toutes ses formes ». Elle trouve son application dans l'incapacité à analyser clairement la révolution chinoise. Cette révolution est fondamentalement distincte d'une activité stalinienne, c'est-à-dire défendant les intérêts du Kremlin comme dans le « glacis ». Cette distinction est la condition d'une juste politique en Chine et d'une compréhension du rôle à y jouer et du rôle du Parti communiste chinois. Ce parti autrefois stalinien a cessé de l'être et est devenu un parti centriste, ayant encore des tares du passé mais n'ayant plus la caractéristique fondamentale du stalinisme : la subordination totale au Kremlin.
Ce qui est essentiel, c'est qu'il existe une tendance à perdre de vue la nature bonapartiste de la bureaucratie en équilibre entre les classes, qui fera qu'elle s'efforcera contre tout espoir de maintenir sa domination et qui pour cela non seulement freinera, mais frappera directement la révolution comme à Varsovie, comme au cours de la révolution espagnole et ceci même contre les intérêts de la défense de l'URSS.
Il serait nécessaire à travers les expériences yougoslave et chinoise d'étudier le problème des rapports entre la bureaucratie et les PC.
A ces critiques, il n'a été répondu que par l'affirmation de l'existence d'une crise en France ou par celle que nous interpréterions les textes. Mais pas par une réponse politique. Nous aurions préféré qu'on ne fasse pas diversion en répondant que les vraies divergences sont sur la guerre. S'il y a encore des divergences sur la guerre, elles sont subordonnées à l'appréciation du rôle de la bureaucratie dans la guerre. Nous avons confiance que le congrès définira une orientation correcte, redressant ce qui est périlleux. En opérant une rectification, l'internationale préservera l'essentiel sans quoi une juste perspective est impossible : le problème principiel du stalinisme face aux classes fondamentales.
Je demanderai à présenter une déclaration sur le problème des résolutions, de Marin et de moi-même.