Le Xe Plénum du CEI a ouvert la discussion dans le PCI en vue de son congrès de mai 1952. Cette discussion doit être, selon les statuts de l'internationale et le sens du centralisme démocratique à l'échelle internationale qui est à la base du fonctionnement de notre parti mondial, essentiellement basée sur l'application pour la France des décisions du congrès mondial. Le sens général de cette application est précisé par le rapport politique adopté au Xe Plénum du CEI.
Par la résolution suivante, le bureau politique veut préciser à son tour, à tous les membres du parti quels sont les problèmes qu'il faut considérer résolus par le IIIe Congrès mondial et le Xe Plénum du CEI et quels problèmes se trouvent aujourd'hui posés au centre de la discussion.
Le Congrès mondial et le Xe Plénum du CEI ont précisé les questions suivantes, qui ne font pas l'objet de la discussion pour le congrès du parti :
1. L'impérialisme se trouve engagé « dans la préparation accélérée, militaire et politique
d'une nouvelle guerre mondiale », seul moyen de résoudre à brève échéance les
contradictions internes du système, d'empêcher l'éclatement d'une crise économique
de grande envergure et surtout seul moyen de s'opposer à l'extension mondiale de la
montée révolutionnaire et du soulèvement des peuples coloniaux et semi-coloniaux
contre l'impérialisme. Étant donné l'ampleur prise par l'économie d'armement, cette
course vers la guerre est devenue irréversible ; seule une crise sociale aux États-Unis
mêmes pourrait empêcher Wall Street de régler ses comptes avec toutes les forces
anti-impérialistes du monde par la voie de la troisième guerre mondiale.
2. Étant donné la situation mondiale sociale dans laquelle cette guerre est préparée et
dans laquelle elle éclatera, étant donné le rapport de forces entre la bourgeoisie et les
forces anti-impérialistes aussi bien à l'échelle mondiale qu'à l'échelle des différents
secteurs de la politique mondiale (Extrême-Orient, Moyen-Orient, Europe occidentale,
Afrique du Nord, sans doute même Amérique latine), cette guerre qui, par sa propre
nature est une guerre de classe (guerre contre-révolutionnaire de l'impérialisme
contre l'URSS, les démocraties populaires, la Chine, et le mouvement ouvrier interna-
tional) prendra dès le début la forme concrète d'une guerre civile internationale,
aboutira dans la plupart des pays dans le cours de son déroulement au choc armé entre
les forces impérialistes et les forces anti-impérialistes. C'est cet aboutissement de la
montée révolutionnaire internationale qui donnera à la troisième guerre mondiale
son caractère de règlement de compte final entre la bourgeoisie et le prolétariat.
3. La bureaucratie soviétique continue à chercher « par une politique de harcèlement et
de pression sur la bourgeoisie » à obliger celle-ci à un compromis. Mais la base
objective pour un tel compromis global a disparu : la rupture mondiale de l'équilibre
relatif entre les classes a pour conséquence que d'une part l'impérialisme est décidé
d'engager la lutte à mort contre l'URSS et ne veut plus de compromis, que d'autre part
la bureaucratie soviétique n'a plus la possibilité d'imposer un tel compromis aux forces
anti-impérialistes mondiales décidées à leur tour de régler leurs comptes avec
l'impérialisme. De ce fait, la bureaucratie soviétique se trouve placée dans une
situation entièrement nouvelle. Ses possibilités de manœuvrer entre les classes sont
réduites à l'extrême et tendent de plus en plus à disparaître, d'autant plus que les
partis communistes de masse subiront de plus en plus la pression de la radicalisation
ouvrière dans leur pays. Devant la menace directe contre les bases matérielles sur
lesquelles se développent ses privilèges — la propriété nationalisée et l'économie
planifiée la bureaucratie soviétique est obligée de défendre l'URSS à sa façon. Elle
sera obligée de le faire politiquement dans des conditions entièrement différentes
de celles de la Seconde Guerre mondiale : sans la possibilité d'obtenir une alliance
avec une quelconque bourgeoisie importante, et sous la pression croissante d'une
montée révolutionnaire extraordinaire s'élargissant sans cesse. Dans ces conditions,
sa politique développera nécessairement une orientation à gauche déjà dessinée
maintenant, seul espoir pour elle de maintenir son contrôle sur des secteurs impor-
tants des forces anti-impérialistes mondiales. La montée révolutionnaire aboutira
nécessairement à la destruction de ce contrôle. La bureaucratie cherchera bien,
comme dans le passé, à réprimer par la force les foyers révolutionnaires qu'elle ne
peut plus contrôler, mais la généralisation de la montée rendra en définitive vains
ses efforts pour se survivre. Le sort de la bureaucratie sera réglé par le règlement de
comptes qui vient : elle succombera soit sous les coups de l'impérialisme, soit sous
celui des masses soviétiques encouragées par les victoires mondiales de la
révolution.
4. Cette perspective se place dans le cadre de l'analyse programmatique faite par la
IVe Internationale de la nature de l'époque dans laquelle nous vivons et de l'analyse
du stalinisme dans ses documents programmatiques (Programme de transition, IIe
et IIIe Congrès mondial) et dans l'œuvre de Léon Trotsky. La crise de l'humanité
reste la crise de la direction révolutionnaire. La solution relativement rapide de
cette crise par la fusion de l'avant-garde révolutionnaire avec de grandes parties
du mouvement de masse, est rendue pour la première fois possible par l'ampleur
de la montée révolutionnaire internationale actuelle. La nature de la bureaucratie
soviétique est celle d'une caste bonapartiste attachée à la base matérielle de l'État
ouvrier dégénéré et s'efforçant de mener une politique d'équilibre entre les classes
en Russie même et à l'échelle internationale. C'est pourquoi elle est foncièrement
opposée à l'extension mondiale de la révolution et la subsistance du capitalisme
dans une partie du monde est sa condition d'existence au même titre que la
subsistance de l'État ouvrier. La politique de la bureaucratie soviétique et de son
appareil international exprime cette contradiction.
La course de l'impérialisme vers la guerre et l'amplification de la montée
révolutionnaire détruiront toute possibilité pratique d'une telle politique d'équilibre
et acculent la bureaucratie à la défense de la base matérielle sur laquelle elle vit. Les
partis sociaux-démocrates et staliniens restent des partis dégénérés à direction ne
représentant plus les intérêts historiques du prolétariat de leurs pays respectifs. Mais
l'exacerbation extrême de la lutte de classe oblige ces partis partout où la majorité de
la classe ouvrière les suit à subir la pression de cette situation et à exprimer de façon
déformée la volonté de lutte révolutionnaire des masses. À cela s'ajoute, pour les
partis staliniens, l'attachement de leur direction et de leur base à l'URSS et leur
décision, en cas de guerre, de jeter inconditionnellement leur poids dans la balance
pour la défense de l'URSS, des démocraties populaires, de la Chine et des révolutions
coloniales. Dans ces conditions, la stratégie de construction des partis
révolutionnaires doit s'appuyer à fond, dans les différents secteurs du monde, sur le
potentiel révolutionnaire enfermé dans les organisations qui y représentent la
majorité du prolétariat et des masses opprimées. Elle doit permettre à nos
organisations d'avant-garde d'obtenir dans le peu de temps qui nous sépare du
règlement de comptes final le maximum d'intégration dans ces organisations de
masse, afin de pouvoir, au cours des luttes grandioses dans lesquelles se jouera le sort
de l'humanité, conquérir la direction politique de ces masses.
5. La bourgeoisie française, entraînée dans la course aux armements dans le cadre du
front unique inter impérialiste, saignée à blanc par la guerre coloniale du Viêt-Nam,
devient rapidement le chaînon le plus faible de la chaîne capitaliste en Europe. « Sous
l'effet combiné de l'évolution économique, des difficultés dans le domaine colonial et
du renforcement de la réaction dans le nouveau Parlement issu des élections de juin,
la lutte de classe en France s'achemine vers un point culminant. » La bourgeoisie doit
s'efforcer d'instaurer l'État fort. Le gaullisme reste son instrument essentiel sur cette
voie ; c'est par la combinaison de moyens d'action parlementaire et dictatoriaux qu'il
cherchera à atteindre son but. Cet effort se heurtera à une résistance croissante de la
part des masses et place les luttes les plus larges à l'ordre du jour.
6. La tâche historique de construire la nouvelle direction à la classe ouvrière française
se trouve placée de ce fait dans de nouvelles conditions. Le peu de temps qui nous
sépare des luttes finales ne nous permet pas en tant que pôle d'attraction
indépendant de rassembler suffisamment de forces pour pouvoir jouer un rôle
décisif dans l'explosion révolutionnaire. D'autre part, l'essentiel des forces du parti
révolutionnaire de demain, les militants communistes ouvriers du PCF aujourd'hui
déjà plus attachés à leur parti se resserreront dans la période devant nous autour de
celui-ci devant la préparation accélérée de la guerre, les grandes victoires de la
révolution en Asie, la menace qui pèse sur l'URSS, les démocraties populaires, la
Chine et la révolution coloniale, la menace de l'État fort en France et le fait que le PCF
apparaît comme la seule force efficace capable de contrer cette menace. En même
temps cependant que ces ouvriers se resserreront de plus en plus autour de leurs
organisations traditionnelles, ils auront une attitude de plus en plus critique à
l'intérieur de leurs organisations envers la politique stalinienne et surtout ses
thèmes inspirés par le Kremlin (cohabitation pacifique, pacte de paix entre les « Cinq
Grands », collecte et signatures comme activité principale, absence d'une perspective
clairement révolutionnaire à l'échelle internationale et surtout à l'échelle française,
absence d'une claire perspective gouvernementale, etc.). La direction stalinienne et
même le Kremlin seront obligés de tenir compte de cette évolution. Ceci accentuera
le cours à gauche du PCF (déterminé aujourd'hui surtout par les besoins de la
politique générale de harcèlement de la bourgeoisie décidée par le Kremlin). Cette
accentuation du cours à gauche des PC réagira à son tour sur l'orientation
révolutionnaire des militants communistes en accentuant celle-ci et en accentuant la
radicalisation générale de l'avant-garde ouvrière.
7. L'orientation du PCI doit être toute entière déterminées par la volonté de fusionner
coûte que coûte avec les forces révolutionnaires explosives qui s'accumulent à
l'intérieur des organisations staliniennes, dans le but de participer d'une façon
organiquement liée à ces forces aux soulèvements révolutionnaires de demain qui
permettront de briser l'emprise du Kremlin sur le mouvement ouvrier. C'est là le sens
profond de la formule : s'orienter vers les ouvriers communistes. La forme concrète
de cette orientation ne peut être qu'une combinaison du travail indépendant et du
travail entriste dans l'ensemble des organisations staliniennes ou sous le contrôle des
staliniens (CGT, UJRF, UFF, comités Henri Martin, Comités de défense de la paix,
syndicats uniques, sections syndicales uniques, PCF, etc.). Il ne s'agit nullement de
liquider le trotskysme en tant que courant indépendant dans le mouvement ouvrier
politique ; au contraire, une juste compréhension de la situation peut lui permettre
de jouer un rôle important dans les mois à venir. Mais il s'agit de comprendre que
l'organisation indépendante doit avant tout aider le travail entriste en parlant un
langage adressé essentiellement aux ouvriers communistes, et que le travail entriste
s'amplifiera au fur et à mesure que nous approcherons de la guerre.
Ce cadre général de la discussion étant fixé, celle-ci s'appliquera plus particulièrement aux problèmes suivants :
1. Les étapes concrètes que traversera la décomposition de l'empire colonial français, la
crise économique du capitalisme français et la crise de son régime politique au cours
des mois à venir, les réactions ouvrières qui sont à prévoir sur ces événements et le
sens que prendront les conflits sociaux dans ces conditions.
2. La situation dans le PC, l'ensemble de sa politique, les formes concrètes que prend
l'évolution à gauche de cette politique stalinienne, nécessairement contradictoire,
disparate et sinueuse. L'état concret des rapports entre PCF et masses dans le cadre
des perspectives définies plus haut. Les réactions sur cette évolution de la classe
ouvrière et des ouvriers communistes à l'intérieur des organisations staliniennes.
Les possibilités concrètes qui s'ouvriront pour le parti d'intégrer ses militants dans
telle ou telle situation particulière, dans les différentes organisations staliniennes, et
de préparer ainsi la réalisation de sa politique à longue échéance.
3. Les formes que prendra ce travail entriste, nécessairement préparé par une période
d'intégration individuelle sans délimitation ouverte, période pendant laquelle nos
camarades se montreront les meilleurs militants de l'organisation où ils entrent. Ces
formes seront particulières pour chaque secteur de travail (syndicats, jeunes,
femmes, PCF).
4. La politique et le mode d'activité de l'organisation indépendante, défendant le
programme trotskyste et se délimitant ainsi ouvertement de la ligne stalinienne, mais
de façon à favoriser la différenciation à l'intérieur des organisations staliniennes à
aider ainsi le travail entriste.
31 mars 1952
Adoptée à l'unanimité.
Déclaration de vote des membres majoritaires du BP sur la résolution-cadre
Les membres soussignés du bureau politique : Bleibtreu, Garrive, Lambert, Renard, déclarent voter pour la résolution du BP sur le cadre de la discussion préparatoire au congrès, dans le sens d'un document conforme à l'orientation définie par le Xe Plénum du CEI.
Ils regrettent que cette résolution n'ait pas réaffirmé explicitement l'affirmation centrale du programme transitoire « Le passage définitif de l'internationale communiste du côté de l'ordre bourgeois, son rôle cyniquement contre-révolutionnaire dans le monde entier (...) a créé d'extraordinaires difficultés supplémentaires au prolétariat mondial », affirmation contestée au cours des récentes discussions. Cette réaffirmation explicite n'aurait dû faire l'objet d'aucune objection puisque la résolution exprime implicitement la même idée lorsqu'elle affirme : « La nature de la bureaucratie soviétique et celle d'une caste bonapartiste attachée à la base matérielle de l'État ouvrier dégénéré et s'efforçant de mener une politique d'équilibre entre les classes et en Russie même. C'est pourquoi elle est foncièrement opposée à l'extension mondiale de la révolution et la subsistance du capitalisme dans une partie du monde est sa condition d'existence au même titre que la subsistance de l'État ouvrier. La politique de la bureaucratie soviétique et de son appareil international exprime cette contradiction. »