Camarades,
Seize membres titulaires et suppléants du CC (Bleibtreu, Dumont, Lambert, Renard, Maurin, Garrive, Cheramy, Lefevre, Baratier, Bloch, Mertens, S. Just, Annie Renard, Raynal, Cartier, Hemcé) ont été suspendus de leurs fonctions dirigeantes dans la section française de la IVe Internationale par décision du SI en date du 20 janvier. La sanction du SI est limitée à cette mesure. Les sanctionnés restent membres du parti et de l'internationale. De ce jour, le SI a pris en charge la direction de la section française jusqu'au prochain plénum du comité exécutif international où sera mise à l'ordre du jour la question de la section française. Le comité exécutif international aura notamment à prendre position sur la décision prise par le SI.
La décision du SI entre dans les attributions que lui donnent les statuts de l'internationale (Section III, articles 11, 12, 13 et section IV, article 18 du Ier Congrès mondial, Quatrième internationale, numéro spécial, pages 90, 91) d'une façon générale et plus spécifiquement dans le mandat que lui avait confié le IIIe Congrès mondial en ce qui concerne le parti français, à savoir : « S'il s'avère que la direction française ne répond pas à cet espoir (note : appliquer loyalement la ligne de l'internationale), le CEI et le SI seront chargés de prendre toutes mesures organisationnelles pour redresser la situation dans le parti. »
Les termes de ce mandat avaient été rappelés aux membres du CC dans la lettre que le SI avait adressée au CC en date du 14 janvier. Au cours des deux journées de discussion au CC qui précédèrent les votes, les membres du SI présents à cette session soulignèrent à plusieurs reprises que le SI avait longuement étudié la situation de la section française et qu'un refus des demandes du SI entraînerait des sanctions.
Dans sa lettre (dont copie sera remise à tous les membres du parti), le secrétariat international formulait les demandes suivantes : « Nous demandons au CC de nommer un BP qui assure que l'orientation de l'internationale sera appliquée fermement et d'une manière qui permette de ne plus perdre de temps. Nous demandons au CC de refuser toute discussion dans le parti sur des documents opposés à l'analyse, aux perspectives et à l'orientation du IIIe Congrès mondial. »
Ces demandes furent concrétisées sous la forme la plus modérée possible dans la résolution suivante présentée au cours même du CC par les représentants du SI :
« 1. Il y aura d'ici le 15 avril 1952 une discussion ouverte dans l'organisation française
sur la base de la lettre du SI. »
« Elle se déroulera dans le sens de la ligne générale de ce texte et aura pour but de faire
comprendre à tout le parti cette orientation et de le préparer à l'appliquer
efficacement. »
« La direction du parti veillera à ce que cette discussion se déroule effectivement dans
ce sens général et fera particulièrement attention aux points suivants :
a) à ce que ce cadre de la discussion soit respecté, avant tout par les membres
dirigeants du parti ;
b) à ce qu'en aucune façon cette discussion ne dévie sur des sujets tranchés par le IIIe
Congrès mondial, l'appréciation de la situation et le stalinisme en particulier. »
« 2. Cette discussion se clôturera par une conférence extraordinaire qui mettra
définitivement au point et adoptera une telle orientation. »
« 3. Dans l'internationale, il y aura une discussion sur le plan de la direction
internationale en vue du prochain CEI. Le SI communiquera aux membres du CEI tous
les documents de la discussion française. Il les communiquera en outre à toute autre
direction qui s'engagera dans une semblable direction. En outre, le SI communiquera
aux membres du CEI tous les documents préparés pour la présente session du CC du
PCI. »
« 4. En vue de mener une telle discussion dans le parti et de commencer à le préparer
dès maintenant à appliquer cette orientation, le SI considère nécessaire qu'un
nouveau BP provisoire soit nommé, composé soit d'une majorité de camarades qui
ont déjà.la compréhension de cette orientation, soit — dernière concession —de
quatre, quatre plus un membre du SI autre que le camarade Pierre Frank. »
Pour quelles raisons le SI a-t-il présenté ces demandes ? Le CC avait voté en octobre
1951 une résolution dans laquelle il s'engageait à appliquer les décisions du IIIe
Congrès mondial avec « compréhension et discipline ». Mais le SI a été obligé très
rapidement de constater que la majorité de la direction non seulement ne montrait
guère de compréhension, mais au contraire manifestait une volonté de plus en plus
délibérée d'ignorer les décisions du congrès mondial et de continuer pratiquement à
vouloir appliquer la ligne du VIIe Congrès du PCI, qui était en opposition avec celle
que le IIIe Congrès mondial a adoptée à une majorité écrasante, la majorité de la
section française y étant à peu près seule opposée. Par exemple, la majorité du BP
sollicita l'arbitrage du SI dans le conflit qu'elle avait avec la minorité sur la question
syndicale, quand le SI répondit de façon défavorable à la majorité, celle-ci déclara que
le SI était en opposition au Congrès mondial en ce qui concerne son application à la
France et refuse d'appliquer la ligne syndicale exposée par le SI.
Dans les semaines qui précédèrent le CC de janvier, la situation se détériora avec
rapidité. Plusieurs textes furent préparés par la majorité du BP sur la situation
politique, sur le travail dans les organisations de masse staliniennes, texte qui, comme
dans la question syndicale, était en opposition avec la ligne du IIIe Congrès mondial.
Mais la majorité du BP, non seulement prétendait dénier au SI le droit — pour ne pas
dire la capacité — de décider l'interprétation des décisions du congrès mondial, quitte
à en répondre devant le CEI, mais elle entendait soulever devant l'ensemble du parti
français des discussions sur des questions qui remettaient en cause les décisions du
congrès mondial, notamment l'analyse et les perspectives de la situation
internationale, ainsi que la question du stalinisme.
- La majorité du BP, sous prétexte de discuter l'application des décisions du IIIe
Congrès mondial à la France, voulait non seulement remettre en cause les décisions
de ce congrès, mais elle entendait même — pour reprendre un propos du camarade
Renard à une des dernières réunions du BP — dresser le parti français contre
l'internationale. Toutes les accusations infâmes qui avaient déjà eu cours avant le VIIe
Congrès du parti — et notamment celle de capituler devant le stalinisme —,
accusations qui n'avaient pas été portées à la tribune du congrès mondial, étaient
reprises avec une violence redoublée, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles accu-
sations ignobles contre le SI en général ou certains de ses membres en particulier. (Le
SI fera connaître au CEI les accusations qui ont d'ailleurs été formulées dans certaines
interventions au CC sans qu'aucun membre de la majorité se soit élevé contre les
infamies qui étaient lancées aux militants les plus responsables de notre mouvement
international.)
Nous savons fort bien que, pour les jeunes membres qui constituent une part
importante de la section française de la IVe Internationale, ce qui se produit est un coup
pénible, un choc profond. Le SI est profondément convaincu d'avoir fait le maximum
pour mettre un terme à une situation grave pour l'organisation française, de la manière
la plus souple, après des mois et des mois d'efforts patients, de conviction politique et,
nous en sommes persuadés, le CEI, c'est-à-dire l'organisme politiquement le plus
qualifié du trotskysme, l'approuvera. Rappelez-vous comment la parution des thèses
du IXe Plénum a été accueillie, comment ont été menées la préparation du VIIe Congrès
du parti et celle du IIIe Congrès mondial dans la section française. Des accusations les
plus extravagantes, les propos les moins responsables, les variations incessantes de
positions, les méthodes les plus superficielles ont remplacé une discussion sérieuse.
Nous devons vous dire, camarades du parti français, que le comportement des délégués
de la majorité française avait soulevé bien des inquiétudes et même de l'indignation
parmi un très grand nombre de délégués du congrès mondial, parmi les militants les
plus anciens et les plus avertis du trotskysme. Ce sont les membres du SI qui avaient
insisté auprès de ceux-ci pour que soit tentée une expérience permettant à la majorité
de la direction du parti français de montrer sa volonté d'appliquer les décisions du
congrès mondial. Six mois bientôt ont montré qu'elle n'en avait pas la force, plus même,
qu'elle était tiraillée par d'autres forces très puissantes qui s'exercent dans la période
actuelle. Car ce qui vient de se passer n'est pas un accident du hasard, une fausse
manœuvre, un effet de l'obstination des uns et des autres. Nous ne savons s'il sera
encore possible de réparer partiellement la situation car ce qui vient de se produire est
avant tout le résultat sur notre mouvement en France, encore si peu enraciné dans la
classe ouvrière dans un pays socialement déchiré, de deux faits importants : d'abord la
dégénérescence de la révolution yougoslave pour laquelle les membres du parti
français ont fait des efforts si grands, qui avait soulevé en eux de grands espoirs et qui
laisse actuellement une désillusion amère et profonde. Ensuite, la préparation de la
guerre qui fait peser des pressions extraordinaires sur chacun. Mais le fait de chercher
une solution ailleurs que dans l'internationale est à lui seul l'expression de l'incapacité
à résister à ces forces.
Membres de la section française de la IVe Internationale, le choc subi aujourd'hui par
beaucoup d'entre vous est encore peu de choses en face de ce qu'un proche avenir vous
fera connaître. Pour résister à ces tempêtes qui s'exerceront sur vous, vous ne
trouverez pas d'autres forces que la IVe Internationale. Aucun des groupes nationaux
d'avant-guerre, si forts qu'ils soient apparus, n'a survécu à la Seconde Guerre
mondiale. Repoussez aujourd'hui tout pas qui voudrait vous mener à la scission avec
la IVe Internationale. Ne laissez pas se répéter la dislocation qui a frappé les rangs des
trotskystes français à la veille de 1939. Quelles que soient vos positions par rapport
aux positions qui ont prévalu au IIIe Congrès mondial, si dure que vous apparaisse
aujourd'hui la décision du SI, n'oubliez jamais votre fidélité à la IVe Internationale.
Celle-ci n'est pas seulement un programme, c'est aussi une organisation. Ne vous
laissez pas aller à des gestes impulsifs. Tous les documents nécessaires vous seront
remis. Prenez le temps de les étudier. Mais n'oubliez jamais que combattre dans les
rangs de la IVe Internationale, c'est le seul moyen de remplir pleinement son devoir
de révolutionnaire, de faire triompher le trotskysme dans les grands combats des
prochaines années. Ce n'est pas seulement le SI qui vous le demande. Par lui, ce sont
les trotskystes de plus de trente-cinq pays du monde qui font appel à votre sens des
responsabilités et à votre dévouement à la cause du trotskysme, à la IVe
Internationale. Autour du drapeau de la IVe Internationale, serrez les rangs.
Le 21 janvier 1952
Le secrétariat international
Post-scriptum : Par suite des décisions du SI, la direction de la section française est prise en
charge par le SI jusqu'au prochain plénum du CEI. Le SI constitue donc votre seule direction statutairement qualifiée. Le SI a plus spécialement chargé Pierre Frank d'assumer pratiquement cette direction, en s'entourant de l'appui des camarades qui placent la discipline à l'internationale au-dessus de toute position de tendance ou de toute considération personnelle. Résolution adoptée par le Xe Plénum du CEI, de février 1952, au sujet de la section française
I. Sur les relations passées entre le SI et la section française, le CEI a adopté la résolution suivante par 11 voix contre 1 (majorité française), 1 abstention (majorité autrichienne) et un vote non-enregistré (Suisse).
Le Xe Plénum du CEI, ayant pris connaissance des conditions dans lesquelles le SI, usant de ses droits statutaires, a été amené à prendre des sanctions contre seize membres du CC du PCI, et de l'attitude que le parti a montrée en cette occasion à l'égard de la direction internationale et de la discipline à l'internationale, constate :
a) Le CEI comprend les raisons qui ont amené le SI à prendre ces mesures. Leur caractère
exceptionnel implique naturellement qu'elles ne soient prises que dans des
circonstances exceptionnelles où la politique et la discipline de l'internationale sont
sérieusement menacées par l'attitude de membres dirigeants d'une section.
b) Le CEI regrette que les membres sanctionnés du CC ainsi que les membres du parti —
indépendamment de l'opinion qu'ils ont le droit d'avoir sur les mesures prises par le
SI — ont passé outre à la discipline internationale et n'ont pas attendu le plénum du
CEI pour décider de leur attitude ultérieure. Ils se sont mis de ce fait dans une situation
grave qui a menacé l'unité de l'organisation au sein de l'internationale.
c) Le CEI se félicite de la solution trouvée au Xe Plénum pour assurer l'unité du parti dans
l'application loyale et efficace de la ligne du IIIe Congrès mondial.
Il fait confiance au parti pour surmonter sa crise qui a paralysé son activité en un moment si important de la situation mondiale et de la situation en France en particulier. Il souhaite et espère revoir bientôt le parti tout entier soudé plus fermement que jamais autour de la ligne et de la discipline de l'internationale.
II. En ce qui concerne la marche ultérieure de la section française, le CEI a adopté la résolution suivante.
Le Xe Plénum du CEI prend acte de la déclaration des représentants de la majorité de la direction française selon laquelle ils sont prêts à appliquer les décisions de ce plénum en ce qui concerne l'application tactique de la ligne du IIIe Congrès mondial pour la France.
Afin de résoudre la crise organisationnelle de la section française, le CEI décide ce qui suit :
1. Le bureau politique sera composé jusqu'au congrès du PCI des camarades :
Bleibtreu, Lambert, Renard, Garrive pour la majorité ; Frank, Privas, Michèle Mestre
pour la minorité, Albert (E. Mandel) représentant du SI désigné par le CEI. Le
représentant du SI aura voix prépondérante en cas d'égalité des voix et restera
responsable du travail en France devant le SI et le CEI pendant les trois mois qui
suivront le congrès du PCI.
2. Le congrès de parti se tiendra vers la fin mai 1952.
3. La discussion préparatoire à ce congrès est basée sur les décisions du Xe Plénum du
CEI en ce qui concerne l'application de la ligne du IIIe Congrès mondial à la France. Le
cadre de la discussion, sera fixé par un document émanant du BP dès le lendemain de
la session du CEI. Le BP versera dans la discussion, outre les documents du CM et du
CEI, un ou plusieurs textes d'application concrète de cette ligne dans les domaines
essentiels d'activité du parti.
4. Dans le cadre de la préparation du congrès, tout membre du parti — y compris tout
membre du BP — aura le droit de s'exprimer sur toutes les questions mises en discussion
pour ce congrès et d'écrire ce qu'il jugera nécessaire pour défendre sa position, sans que
ce soit mise en question la capacité du représentant du SI désigné par le CEI d'exprimer la
ligne du CEI. La discussion se mènera sous une forme organisée et contrôlée par le BP.
5. Le secrétariat du parti sera composé de quatre membres : les camarades Bleibtreu et
Lambert pour la majorité, Frank pour la minorité, Albert, représentant du SI, avec voix
prépondérante. Le camarade Frank sera secrétaire politique ; le camarade Lambert
secrétaire d'organisation, un camarade de la minorité sera responsable du travail dans
les organisations para staliniennes ; les autres fonctions de direction (le journal, le
travail syndical, les jeunes) continueront à être exercées par les camarades qui en sont
actuellement chargés.
6. Les membres du CC qui ont été suspendus siégeront à nouveau comme membres de
pleins droits. Le CC pourra être convoqué avant le congrès si le BP le juge nécessaire.
7. Les deux tendances du CC feront des déclarations relatives à leur acceptation du
présent accord. Elles seront portées à la connaissance de l'internationale en même
temps que cet accord. Adoptée à l'unanimité.