Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution : L'intervention américaine en Chine

31 mars 1941 · Documents du Comité exécutif international siégeant à New York (1940-1943) · 1 649 mots

In English: American Intervention in China — texte anglais publié à l’époque.

1. L'émancipation de la Chine du joug de l'impérialisme revient comme tâche

au prolétariat chinois soutenu par les masses paysannes. De même que la

bourgeoisie nationale est incapable d'arracher le pays à la stagnation et

qu'elle ne peut mener une lutte victorieuse contre une seule puissance

impérialiste, le Japon, encore moins peut-elle lutter de façon conséquente

pour libérer la Chine de la domination étrangère. Sa lutte contre une

puissance impérialiste ne fait que la mener sur l'orbite d'une autre

puissance.

Pendant un certain nombre d'années, la bourgeoisie nationale, représentée

dans la personne de Tchang Kaï-Chek, a recouru à une politique de « non-

résistance » face au banditisme du Japon, et préféré diriger ses forces contre

les ouvriers et les paysans chinois. Après s'être embarqué dans la guerre

contre le Japon, lorsque aucune autre possibilité ne lui restait ouverte,

Tchang Kaï-Chek n'oublia jamais de lutter contre le peuple chinois,

s'opposant aux réformes sociales, même les plus modestes, et écrasant tout

mouvement indépendant des masses. Les récentes attaques de Tchang Kaï-

Chek contre les nouvelles 4e et 8e armées de route montrent que sa

politique réactionnaire ne peut tolérer même les timides réformes

démocratiques introduites par ces forces contrôlées par les staliniens.

Si, en dépit de cette politique sociale réactionnaire, la progression japonaise

a pu être stoppée, et si la guerre a abouti dans une impasse, on peut dire avec

certitude que l'impérialisme japonais aurait été depuis longtemps contraint

d'abandonner la terre brûlante de la Chine si seulement la révolution agraire

avait embrasé le pays. Le fait que Tchang Kaï-Chek soit aujourd'hui forcé de

se tourner de plus en plus vers l'impérialisme américain (et britannique),

préparant ainsi une nouvelle oppression de la Chine, est la conséquence

directe de la crainte que la bourgeoisie nationale éprouve devant son propre

peuple et de son incapacité de mobiliser les forces révolutionnaires de la

nation contre l'envahisseur japonais.

2. Poursuivant son « destin évident », l'impérialisme américain se prépare à

occuper les positions de l'Empire britannique, y compris la Chine, en

Extrême-Orient, et à assurer la défaite de son rival japonais dans le Pacifique.

Washington projette de vaincre le Japon dans la guerre, de chasser les

impérialistes japonais de Chine et d'exercer sa suzeraineté sur le peuple

chinois. Les préparatifs dans cette direction sont constitués par les

mouvements militaires, navals et aériens, dans le Pacifique, et « l'aide »

accrue donnée à Tchang Kaï-Chek sous forme de prêts et de fournitures de

guerre.

Tout en reconnaissant la nécessité pour la Chine d'accepter l'aide matérielle

américaine dans la guerre contre le Japon, les révolutionnaires ne peuvent

ignorer les dangers qui sont cachés derrière celle-ci. Ils doivent combattre

toute idée que l'impérialisme américain agit par bienveillance envers la Chine

et expliquer aux larges masses le véritable mobile de cette aide, à savoir la

préparation d'un nouvel esclavage pour le lendemain.

Si les impérialistes « amis » demandent que leur aide soit payée par des droits

économiques préférentiels, des concessions, des bases militaires, etc., les

révolutionnaires doivent s'opposer à de telles transactions qui, en dernier

ressort, signifieraient le remplacement pour la Chine d'un impérialisme par un

autre, le changement étant payé du sang des masses chinoises.

Si la bourgeoisie chinoise procède à de telles transactions, les

révolutionnaires doivent les dénoncer comme une trahison de la lutte de la

Chine pour son émancipation. Mais ils ne « puniront » pas Tchang Kaï-Chek

en se déclarant « défaitistes » dans la guerre de la Chine contre le Japon. Ils

continueront à se prononcer pour la défense de la Chine malgré et contre la

bourgeoisie chinoise.

3. Les rivalités impérialistes dans le Pacifique mènent directement à un conflit

armé. Lorsque les États-Unis feront la guerre au Japon, et peut-être même avant,

une alliance militaire entre Washington et Londres avec Tchong-K'ing sera à

l'ordre du jour. Toutefois, le fait que la guerre entre les impérialismes japonais

et américain (dans laquelle Tchang Kaï-Chek sera un allié subalterne de ce

dernier) aura un caractère purement impérialiste ne supprime pas les

problèmes posés par la lutte de la Chine pour chasser les envahisseurs japonais.

Les révolutionnaires doivent expliquer aux masses chinoises que l'alliance de

leur bourgeoisie nationale avec l'impérialisme américain est la conséquence

inévitable de la direction réactionnaire donnée par Tchang Kaï-Chek à la guerre

contre le Japon ; ils doivent expliquer que l'écrasement de tout mouvement

indépendant en faveur de réformes sociales et, ensuite, l'alliance avec

Washington sont deux aspects d'une seule et même politique, que cette politique

ne peut ni assurer l'émancipation du pays, ni faire avancer la libération sociale

du peuple chinois. En opposition à l'enthousiasme officiel pour les

« libérateurs » impérialistes américains et leur mission, les révolutionnaires

dénonceront les véritables objectifs de l'impérialisme du dollar et montreront le

grand danger qu'il réserve pour la Chine, le danger d'un nouvel esclavage. A la

politique réactionnaire de Tchang Kaï-Chek, ils opposeront le programme d'une

guerre révolutionnaire basée sur des changements sociaux drastiques (la terre

aux paysans, le contrôle ouvrier de la production, etc.).

Mais ceci n'empêchera pas les révolutionnaires de continuer à être pour la

victoire des armées chinoises sur les envahisseurs japonais. L'alliance

Washington-Tchong-K'ing et le torrent d'aide matérielle américaine au régime

de Tchang Kaï-Chek n'élimineront pas la tâche de chasser les impérialistes

japonais du sol chinois. Mais, parallèlement à cette tâche, il devient de plus en

plus important d'expliquer aux masses chinoises le véritable caractère de

l'intervention américaine et de leur montrer que l'issue éventuelle de la guerre

contre le Japon dépend des moyens avec lesquels la victoire sera acquise. Une

victoire obtenue en vendant les richesses du pays à une autre puissance

impérialiste ne peut préparer que de nouvelles formes d'oppression pour le

peuple chinois.

La collaboration croissante entre Tchang Kaï-Chek et les impérialistes

américains a déjà eu des répercussions sous forme d'attaques dirigées par

Tchang Kaï-Chek contre les armées paysannes contrôlées par les staliniens. Tout

en condamnant la politique de collaboration de classes des dirigeants staliniens

chinois qui a facilité ces attaques, les révolutionnaires proclament leur solidarité

avec les vaillants combattants paysans qui sont sous une direction stalinienne et

leur disposition à s'unir à eux pour résister aux mouvements contre-

révolutionnaires de Tchang Kaï-Chek.

4. L'alliance de Washington avec Tchong-K'ing dans une guerre contre le Japon

donnera aux impérialistes américains l'occasion de recouvrir leur entreprise en

Chine de phrases sur la démocratie et la liberté. Mais les ouvriers américains ne

peuvent confier à leurs exploiteurs — les impérialismes les plus puissants dans

le monde — la tâche de libérer la Chine des serres de l'impérialisme japonais. La

« défense » de la Chine par l'impérialisme américain est en réalité la préparation

d'un nouvel esclavage pour ce pays. Une « union sacrée » du prolétariat américain

avec sa bourgeoisie, réalisée au nom de la défense de la Chine, et l'abandon de la

lutte du prolétariat pour le pouvoir signifieraient que demain la Chine serait

pillée par Wall Street. L'impérialisme américain serait renforcé aux dépens des

masses chinoises et de la classe ouvrière américaine. Les États-Unis soviétiques

d'Amérique sont la plus sûre garantie de l'indépendance de la Chine, de son

émancipation de l'arriération sociale et de son développement vers le socialisme.

Pour le préparer, on ne peut stopper un seul instant la lutte de classes.

5. Si les armées chinoises se montraient incapables, même avec une aide

américaine grandement accrue, de chasser rapidement les envahisseurs

japonais, les impérialistes américains chercheraient à faire débarquer leurs

propres troupes en Chine et à s'emparer de la lutte de la Chine contre le Japon en

créant un commandement unique sous leur propre contrôle. Le devoir des

révolutionnaires chinois sera de s'opposer à la subordination des opérations

militaires chinoises à la stratégie et aux buts de guerre de l'impérialisme

américain. En outre, la Chine n'a pas besoin de bras supplémentaires pour

expulser les envahisseurs japonais. Le débarquement de forces armées

américaines en Chine doit par conséquent être condamné par les

révolutionnaires chinois comme une entreprise purement impérialiste et ils

doivent mobiliser les masses chinoises pour s'y opposer. Dans cette lutte, ils

doivent recevoir le soutien des révolutionnaires aux États-Unis qui doivent

s'opposer avec la plus grande vigueur à l'envoi de forces armées américaines en

Chine et exiger le retrait de celles qui s'y trouvent déjà. Si des forces américaines

sont envoyées en Chine, les révolutionnaires doivent s'efforcer d'unir les soldats

chinois et américains contre les impérialistes réactionnaires et leurs alliés

bourgeois chinois.

6. La tendance à un contrôle américain accru sur la lutte de la Chine sera

nécessairement accompagnée

par

une

intensification de tous

les

antagonismes sociaux et politiques dans les armées chinoises ainsi que dans

tout le pays. Des centres de résistance anti-impérialiste surgiront dans les

armées et parmi les ouvriers et paysans pour tenir tête à Tchang Kaï-Chek et

à sa bande qui ont conduit la guerre contre le Japon afin de se vendre à Wall

Street à un prix plus avantageux. Dans ces conditions, le programme

révolutionnaire de défense de la Chine — des milices ouvrières et paysannes

basées sur de sérieuses réformes sociales à la ville et à la campagne —

deviendra de plus en plus une réalité.

7. Toute défaite militaire majeure que le Japon subira en conséquence de

l'intervention américaine en Extrême-Orient créera des mouvements

révolutionnaires parmi les masses au Mandchoukouo, en Corée, à Formose, et

stimulera un renouveau révolutionnaire en Chine. Confrontés à l'expansion de

ce soulèvement révolutionnaire, les impérialistes américains se préoccuperont

moins de combattre le Japon que d'écraser un mouvement indépendant des

masses qui menacera l'ensemble de leur position. De même que la guerre contre

le Japon a conduit Tchang Kaï-Chek à devenir un instrument de l'impérialisme

américain, de même les masses de Chine, alliées à leurs frères de classe dans

l'Empire japonais, avanceront en direction de la révolution sociale.

Le Comité exécutif de la IVe Internationale 31 mars 1941

Traduit de Fourth International, mai 1941,

revue du SWP des États-Unis.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 41–44 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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