1. L'émancipation de la Chine du joug de l'impérialisme revient comme tâche
au prolétariat chinois soutenu par les masses paysannes. De même que la
bourgeoisie nationale est incapable d'arracher le pays à la stagnation et
qu'elle ne peut mener une lutte victorieuse contre une seule puissance
impérialiste, le Japon, encore moins peut-elle lutter de façon conséquente
pour libérer la Chine de la domination étrangère. Sa lutte contre une
puissance impérialiste ne fait que la mener sur l'orbite d'une autre
puissance.
Pendant un certain nombre d'années, la bourgeoisie nationale, représentée
dans la personne de Tchang Kaï-Chek, a recouru à une politique de « non-
résistance » face au banditisme du Japon, et préféré diriger ses forces contre
les ouvriers et les paysans chinois. Après s'être embarqué dans la guerre
contre le Japon, lorsque aucune autre possibilité ne lui restait ouverte,
Tchang Kaï-Chek n'oublia jamais de lutter contre le peuple chinois,
s'opposant aux réformes sociales, même les plus modestes, et écrasant tout
mouvement indépendant des masses. Les récentes attaques de Tchang Kaï-
Chek contre les nouvelles 4e et 8e armées de route montrent que sa
politique réactionnaire ne peut tolérer même les timides réformes
démocratiques introduites par ces forces contrôlées par les staliniens.
Si, en dépit de cette politique sociale réactionnaire, la progression japonaise
a pu être stoppée, et si la guerre a abouti dans une impasse, on peut dire avec
certitude que l'impérialisme japonais aurait été depuis longtemps contraint
d'abandonner la terre brûlante de la Chine si seulement la révolution agraire
avait embrasé le pays. Le fait que Tchang Kaï-Chek soit aujourd'hui forcé de
se tourner de plus en plus vers l'impérialisme américain (et britannique),
préparant ainsi une nouvelle oppression de la Chine, est la conséquence
directe de la crainte que la bourgeoisie nationale éprouve devant son propre
peuple et de son incapacité de mobiliser les forces révolutionnaires de la
nation contre l'envahisseur japonais.
2. Poursuivant son « destin évident », l'impérialisme américain se prépare à
occuper les positions de l'Empire britannique, y compris la Chine, en
Extrême-Orient, et à assurer la défaite de son rival japonais dans le Pacifique.
Washington projette de vaincre le Japon dans la guerre, de chasser les
impérialistes japonais de Chine et d'exercer sa suzeraineté sur le peuple
chinois. Les préparatifs dans cette direction sont constitués par les
mouvements militaires, navals et aériens, dans le Pacifique, et « l'aide »
accrue donnée à Tchang Kaï-Chek sous forme de prêts et de fournitures de
guerre.
Tout en reconnaissant la nécessité pour la Chine d'accepter l'aide matérielle
américaine dans la guerre contre le Japon, les révolutionnaires ne peuvent
ignorer les dangers qui sont cachés derrière celle-ci. Ils doivent combattre
toute idée que l'impérialisme américain agit par bienveillance envers la Chine
et expliquer aux larges masses le véritable mobile de cette aide, à savoir la
préparation d'un nouvel esclavage pour le lendemain.
Si les impérialistes « amis » demandent que leur aide soit payée par des droits
économiques préférentiels, des concessions, des bases militaires, etc., les
révolutionnaires doivent s'opposer à de telles transactions qui, en dernier
ressort, signifieraient le remplacement pour la Chine d'un impérialisme par un
autre, le changement étant payé du sang des masses chinoises.
Si la bourgeoisie chinoise procède à de telles transactions, les
révolutionnaires doivent les dénoncer comme une trahison de la lutte de la
Chine pour son émancipation. Mais ils ne « puniront » pas Tchang Kaï-Chek
en se déclarant « défaitistes » dans la guerre de la Chine contre le Japon. Ils
continueront à se prononcer pour la défense de la Chine malgré et contre la
bourgeoisie chinoise.
3. Les rivalités impérialistes dans le Pacifique mènent directement à un conflit
armé. Lorsque les États-Unis feront la guerre au Japon, et peut-être même avant,
une alliance militaire entre Washington et Londres avec Tchong-K'ing sera à
l'ordre du jour. Toutefois, le fait que la guerre entre les impérialismes japonais
et américain (dans laquelle Tchang Kaï-Chek sera un allié subalterne de ce
dernier) aura un caractère purement impérialiste ne supprime pas les
problèmes posés par la lutte de la Chine pour chasser les envahisseurs japonais.
Les révolutionnaires doivent expliquer aux masses chinoises que l'alliance de
leur bourgeoisie nationale avec l'impérialisme américain est la conséquence
inévitable de la direction réactionnaire donnée par Tchang Kaï-Chek à la guerre
contre le Japon ; ils doivent expliquer que l'écrasement de tout mouvement
indépendant en faveur de réformes sociales et, ensuite, l'alliance avec
Washington sont deux aspects d'une seule et même politique, que cette politique
ne peut ni assurer l'émancipation du pays, ni faire avancer la libération sociale
du peuple chinois. En opposition à l'enthousiasme officiel pour les
« libérateurs » impérialistes américains et leur mission, les révolutionnaires
dénonceront les véritables objectifs de l'impérialisme du dollar et montreront le
grand danger qu'il réserve pour la Chine, le danger d'un nouvel esclavage. A la
politique réactionnaire de Tchang Kaï-Chek, ils opposeront le programme d'une
guerre révolutionnaire basée sur des changements sociaux drastiques (la terre
aux paysans, le contrôle ouvrier de la production, etc.).
Mais ceci n'empêchera pas les révolutionnaires de continuer à être pour la
victoire des armées chinoises sur les envahisseurs japonais. L'alliance
Washington-Tchong-K'ing et le torrent d'aide matérielle américaine au régime
de Tchang Kaï-Chek n'élimineront pas la tâche de chasser les impérialistes
japonais du sol chinois. Mais, parallèlement à cette tâche, il devient de plus en
plus important d'expliquer aux masses chinoises le véritable caractère de
l'intervention américaine et de leur montrer que l'issue éventuelle de la guerre
contre le Japon dépend des moyens avec lesquels la victoire sera acquise. Une
victoire obtenue en vendant les richesses du pays à une autre puissance
impérialiste ne peut préparer que de nouvelles formes d'oppression pour le
peuple chinois.
La collaboration croissante entre Tchang Kaï-Chek et les impérialistes
américains a déjà eu des répercussions sous forme d'attaques dirigées par
Tchang Kaï-Chek contre les armées paysannes contrôlées par les staliniens. Tout
en condamnant la politique de collaboration de classes des dirigeants staliniens
chinois qui a facilité ces attaques, les révolutionnaires proclament leur solidarité
avec les vaillants combattants paysans qui sont sous une direction stalinienne et
leur disposition à s'unir à eux pour résister aux mouvements contre-
révolutionnaires de Tchang Kaï-Chek.
4. L'alliance de Washington avec Tchong-K'ing dans une guerre contre le Japon
donnera aux impérialistes américains l'occasion de recouvrir leur entreprise en
Chine de phrases sur la démocratie et la liberté. Mais les ouvriers américains ne
peuvent confier à leurs exploiteurs — les impérialismes les plus puissants dans
le monde — la tâche de libérer la Chine des serres de l'impérialisme japonais. La
« défense » de la Chine par l'impérialisme américain est en réalité la préparation
d'un nouvel esclavage pour ce pays. Une « union sacrée » du prolétariat américain
avec sa bourgeoisie, réalisée au nom de la défense de la Chine, et l'abandon de la
lutte du prolétariat pour le pouvoir signifieraient que demain la Chine serait
pillée par Wall Street. L'impérialisme américain serait renforcé aux dépens des
masses chinoises et de la classe ouvrière américaine. Les États-Unis soviétiques
d'Amérique sont la plus sûre garantie de l'indépendance de la Chine, de son
émancipation de l'arriération sociale et de son développement vers le socialisme.
Pour le préparer, on ne peut stopper un seul instant la lutte de classes.
5. Si les armées chinoises se montraient incapables, même avec une aide
américaine grandement accrue, de chasser rapidement les envahisseurs
japonais, les impérialistes américains chercheraient à faire débarquer leurs
propres troupes en Chine et à s'emparer de la lutte de la Chine contre le Japon en
créant un commandement unique sous leur propre contrôle. Le devoir des
révolutionnaires chinois sera de s'opposer à la subordination des opérations
militaires chinoises à la stratégie et aux buts de guerre de l'impérialisme
américain. En outre, la Chine n'a pas besoin de bras supplémentaires pour
expulser les envahisseurs japonais. Le débarquement de forces armées
américaines en Chine doit par conséquent être condamné par les
révolutionnaires chinois comme une entreprise purement impérialiste et ils
doivent mobiliser les masses chinoises pour s'y opposer. Dans cette lutte, ils
doivent recevoir le soutien des révolutionnaires aux États-Unis qui doivent
s'opposer avec la plus grande vigueur à l'envoi de forces armées américaines en
Chine et exiger le retrait de celles qui s'y trouvent déjà. Si des forces américaines
sont envoyées en Chine, les révolutionnaires doivent s'efforcer d'unir les soldats
chinois et américains contre les impérialistes réactionnaires et leurs alliés
bourgeois chinois.
6. La tendance à un contrôle américain accru sur la lutte de la Chine sera
nécessairement accompagnée
par
une
intensification de tous
les
antagonismes sociaux et politiques dans les armées chinoises ainsi que dans
tout le pays. Des centres de résistance anti-impérialiste surgiront dans les
armées et parmi les ouvriers et paysans pour tenir tête à Tchang Kaï-Chek et
à sa bande qui ont conduit la guerre contre le Japon afin de se vendre à Wall
Street à un prix plus avantageux. Dans ces conditions, le programme
révolutionnaire de défense de la Chine — des milices ouvrières et paysannes
basées sur de sérieuses réformes sociales à la ville et à la campagne —
deviendra de plus en plus une réalité.
7. Toute défaite militaire majeure que le Japon subira en conséquence de
l'intervention américaine en Extrême-Orient créera des mouvements
révolutionnaires parmi les masses au Mandchoukouo, en Corée, à Formose, et
stimulera un renouveau révolutionnaire en Chine. Confrontés à l'expansion de
ce soulèvement révolutionnaire, les impérialistes américains se préoccuperont
moins de combattre le Japon que d'écraser un mouvement indépendant des
masses qui menacera l'ensemble de leur position. De même que la guerre contre
le Japon a conduit Tchang Kaï-Chek à devenir un instrument de l'impérialisme
américain, de même les masses de Chine, alliées à leurs frères de classe dans
l'Empire japonais, avanceront en direction de la révolution sociale.
Le Comité exécutif de la IVe Internationale 31 mars 1941
Traduit de Fourth International, mai 1941,
revue du SWP des États-Unis.