Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution : Les perspectives de paix impérialiste et nos tâches en Europe

End of juin 1945 · Textes publiés à la fin de la guerre par le Comité exécutif européen (décembre 1945) · 6 664 mots

In English: Title: Resolution: Perspectives for an Imperialist Peace and Our Tasks in Europe — traduction assistée par machine.

La guerre impérialiste, commencée il y a presque cinq ans, a pris fin en Europe. Le régime hitlérien, sur lequel l'impérialisme allemand avait basé son effort gigantesque pour repartager le marché mondial à son profit, s'est écroulé en raison de la supériorité économique et militaire écrasante de ses adversaires, en raison aussi de la résistance des masses de l'Europe occupée.

Contrairement à nos pronostics optimistes émis à la veille et au commencement du nouveau carnage impérialiste en ce qui concerne sa durée probable, que nous avions escomptée courte, et la réaction des masses, que nous avions escomptée beaucoup plus rapide et plus efficace, cette guerre, malgré l'immensité des destructions qu'elle a causées et malgré les souffrances sans précédent qu'elle a infligées aux masses, a duré beaucoup plus longtemps que la guerre de 1914-1918 et n'a pris fin en Europe que par la destruction militaire totale de l'un des adversaires.

Ce fait est dû principalement aux facteurs suivants

a) la situation du mouvement ouvrier à la veille de cette guerre, entièrement

prostré et démoralisé par la politique antérieure des réformistes et des

staliniens ;

b) l'étendue et la dureté de l'occupation allemande, qui a provoqué en Europe

une vive réaction des masses, dirigée principalement contre cette

occupation ;

c) l'entrée en guerre de l'URSS et sa résistance victorieuse ;

d) la politique des réformistes et surtout de la bureaucratie stalinienne de l'URSS

et des partis communistes qui, mettant à profit l'interdépendance des deux

facteurs précédents, ont justifié pour les masses la lutte des « démocraties

contre le fascisme », les ont appelées à soutenir sans conditions l'effort de

guerre de la bourgeoisie « démocratique », ont saboté par leur action chauvine

la fraternisation en Allemagne et dans les pays occupés, ont démoralisé le

prolétariat allemand et l'ont abandonné à Hitler.

La situation économique en Europe

L'Europe sort de la guerre impérialiste plus ruinée que jamais. Tous les pronostics pessimistes que l'Internationale communiste a émis sur son sort, après la guerre de 1914-1918, dans le cas où le régime capitaliste serait maintenu, se trouvent justifiés et dépassés de loin. Ses forces productives, en régression constante depuis 1914-1918, sont aujourd'hui en décomposition complète.

Ses installations industrielles sont détruites ou paralysées par le manque d'énergie (charbon, électricité), par le manque de matières premières, par la baisse de rendement de la main-d’œuvre, par l'usure de l'outillage. Ses ports sont détruits ainsi que la plus grande partie des moyens de transport terrestres et maritimes.

Malgré un enrichissement apparent de la paysannerie, l'état de l'agriculture européenne n'est pas meilleur. La production agricole est en baisse à cause du manque d'engrais, de machines et de main-d’œuvre. Les paysans, malgré la thésaurisation des billets de banque dépréciés, n'ont pu renouveler ni leur outillage, ni leur cheptel, ni leur habitat.

Les dépenses colossales de la guerre ont été financées grâce à l'abaissement extraordinaire du niveau de vie des masses soumises à-un rationnement de famine, grâce à l'absorption par l'État capitaliste des revenus de la petite bourgeoisie rentière (impôts, emprunts) et grâce à un endettement de celle-ci de cinq à dix fois supérieur à celui de la guerre précédente. Le déséquilibre croissant entre la rareté des marchandises destinées à couvrir les besoins des masses et les dépenses improductives destinées à couvrir les besoins de la guerre a abouti à la dépréciation catastrophique de la monnaie papier dans tous les pays capitalistes et à la hausse vertigineuse du coût de la vie, dix à vingt fois supérieur à celui de 1939 et trois à six fois supérieur à la hausse correspondante enregistrée à la fin de la guerre 1914-1918.

La guerre a signifié pour l'Europe un gigantesque saut en arrière. Elle a énormément diminué son poids spécifique dans l'économie mondiale et a accentué à l'extrême sa dépendance économique par rapport aux autres continents du globe et, en particulier, par rapport à l'Amérique.

Des phénomènes de barbarie, tels que la destruction insensée des forces productives, la misère massive, l'hypertrophie tyrannique de l'appareil bureaucratique, militaire et policier de l'État, la perte de l'indépendance partielle ou totale de nations viables, étaient apparus depuis la guerre de 1914.

Durant cette guerre, ces phénomènes ont pris une ampleur considérable dans le monde entier et ont déjà fait des pas décisifs, particulièrement en Europe.

Sans révolution socialiste, l'Europe est incapable de se relever de ses ruines, de sortir du chaos dans lequel la guerre l'a plongée.

La situation politique en Europe

Le régime politique des différents pays européens est en grande partie déterminé par le fait, soit de l'occupation américaine et anglaise, soit de l'occupation russe. Sans l'aide effective des forces armées impérialistes et sans l'intervention de l'Armée rouge, la bourgeoisie de tous les pays européens aurait été obligée, lors du départ des troupes allemandes, de faire face, dans les conditions les moins favorables qu'elle ait jamais rencontrées, à la guerre civile.

Cependant, la présence des Anglo-Américains et des Russes a eu comme résultat de comprimer, de restreindre et même de briser (Grèce) le mouvement insurrectionnel des masses et de laisser le temps à la bourgeoisie nationale de reconstruire en partie son propre appareil de coercition, policier et militaire.

La politique des partis staliniens, dans lesquels se canalisa en très grande partie la radicalisation des masses pendant la guerre, à cause de la résistance victorieuse des masses soviétiques et de l'Armée rouge, agissant dans le sens d'un apaisement de la lutte des classes, de la démoralisation et de la confusion idéologique des masses, a grandement facilité cette évolution réactionnaire. Ainsi, grâce à l'action combinée de ces deux facteurs, de la présence des armées d'occupation et de la politique de trahison des partis staliniens, la bourgeoisie nationale a pu rétablir dans tous les pays des régimes qui tendent, à l'heure actuelle, à se rapprocher du type plus ou moins net du régime bonapartiste, appuyé surtout sur l'appareil militaire, policier et bureaucratique.

C'est grâce à cette manière « forte » de la bourgeoisie employée dès le début, et aussi grâce aux illusions des masses au sujet des intentions des alliés et du Kremlin, que la poussée primitive des masses, qui avait pris, lors du départ des troupes allemandes, des formes de guerre civile, a été arrêtée ou réprimée.

Tant dans la sphère d'influence anglo-américaine que dans la sphère d'influence russe, dans lesquelles l'Europe se trouve politiquement divisée, la tutelle étrangère est décisive. Seule la France continue à faire encore des tentatives aussi désespérées que vaines pour sauvegarder en partie son indépendance économique et politique. La démocratie politique, déjà gravement compromise après la guerre de 1914-1918 en Europe, est aujourd'hui plus fictive que jamais.

La guerre, la ruine économique de l'Europe, l'ingérence étrangère ont en grande partie balayé les conquêtes parlementaires et démocratiques. Cela n'exclut pas que la bourgeoisie, à une étape ultérieure, menacée par la montée des masses, se voit forcée de freiner momentanément son évolution réactionnaire, en recourant à des concessions démocratiques. Dans tous les pays, la bourgeoisie, plus ou moins ouvertement soutenue par ses tuteurs étrangers, américains, anglais ou russes, et sous divers prétextes, gouverne par la force des pouvoirs spéciaux, des décrets, des mesures arbitraires. Des semblants de parlements, plus impuissants, plus décoratifs que jamais, existent çà et là pour masquer le caractère arbitraire des gouvernements bourgeois.

Mais aucune question importante de la vie des peuples n'est plus soumise à leur approbation et, dans aucun moment du régime capitaliste en Europe, la diplomatie secrète n'a connu une telle ampleur et la consultation même formelle des masses n'a été aussi négligée.

En Italie, malgré les aspirations antimonarchiques et démocratiques des masses, le régime politique du pays continue à être dominé par la tutelle réactionnaire des impérialistes anglais et américains.

En Belgique, la bourgeoisie, inféodée à l'impérialisme anglais et yankee, gouverne maintenant grâce à la « mobilisation civile » qui couronne les mesures arbitraires et autoritaires employées depuis la « libération ».

En Grèce, les agents de Londres préparent, grâce à l'emploi simultané de la terreur, de la corruption, du chantage en matière de ravitaillement et de la reprise économique, le « triomphe » du plébiscite destiné à restaurer la dictature royale.

En France, de Gaulle, malgré le verdict catégorique des élections municipales condamnant sa politique réactionnaire, renforce le caractère droitier et arbitraire de son gouvernement, et ne convoque son « Assemblée consultative » que pour lui prononcer ses discours commémoratifs, et lui annoncer ses décisions.

En Allemagne enfin, la rééducation « démocratique » du peuple allemand a été entreprise par les alliés sur la base d'un régime militaire pillant les ressources matérielles du pays et soumettant sa population à l'esclavage.

La bureaucratie soviétique, érigée en caste dominante, la plus absolutiste que l'histoire ait connue, ayant étranglé en URSS même toute organisation et toute expression démocratique des masses, est par nature incapable d'accorder à d'autres peuples les libertés qu'elle a étouffées dans son propre pays.

Le régime capitaliste des pays occupés par l'Armée rouge subit actuellement des transformations. L'évolution du régime de tous les pays occupés par l'Armée rouge et dans lesquels la tutelle russe tend à s'installer d'une façon permanente (États baltes, Pologne, Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Yougoslavie, une partie de l'Autriche et de l'Allemagne) est fonction, d'une part de la tendance de la bureaucratie soviétique à assimiler leur structure, et d'autre part de la pression de l'impérialisme et de la bourgeoisie nationale de ces pays.

En tant que reposant sur un système économique et social opposé au système capitaliste, et en tant que bénéficiaire de ce système, la bureaucratie soviétique essaiera de transformer la structure des pays occupés à l'image de son propre régime.

D'autre part, subissant la pression de l'impérialisme et de la bourgeoisie nationale des pays occupés, elle ne pourra réaliser cette politique qu'à travers des mouvements contradictoires et des reculs. L'effort de la bureaucratie soviétique dans ces pays, dans le domaine politique, consistera à créer une couche dirigeante, recrutée parmi les éléments sociaux les plus divers, capable d'administrer politiquement et économiquement ces pays selon ses directives et ses intérêts.

Dans ces pays s'accomplissent des réformes économiques et sociales (réforme agraire, nationalisation plus ou moins étendue de l'industrie) qui tendent soit à faire coopérer, soit à assimiler leur économie à l'économie russe. -

Mais cette évolution économique progressiste ne se base pas sur l'initiative et l'organisation démocratique des masses, n'atténue pas le degré de leur exploitation, ne les libère pas de leur condition prolétarienne, ne leur facilite pas l'accès à la gestion directe de l'économie qui est l'autre élément essentiel de la notion de socialisme.

La transformation en marche dans les pays occupés par l'Armée rouge est une transformation bureaucratique, qui profite avant tout à la couche dirigeante russe et aux éléments parasitaires et bureaucratiques nationaux qui coopèrent dans chacun de ces pays avec elle.

Les rapports internationaux

Jamais les contradictions inter impérialistes et celles qui opposent les pays capitalistes à l'URSS n'avaient atteint une acuité aussi étendue et aussi flagrante qu'au lendemain de leur victoire « commune » sur l'Allemagne hitlérienne.

Ce fait, rendu manifeste par toute l'évolution politique récente depuis « l'accord » fictif de Yalta, est dû aux causes suivantes :

a) le déséquilibre entre le développement gigantesque du potentiel industriel

et financier de l'impérialisme américain pendant la guerre et le

rétrécissement du marché mondial ;

b) l'affaiblissement économique de l'URSS, qui pousse aujourd'hui la

bureaucratie stalinienne à étendre aussi bien sa base économique que sa

zone stratégique sur une partie plus vaste du globe ;

e) l'appauvrissement et la dislocation de l'impérialisme britannique comprimé

entre les États-Unis et l'URSS, qui le rendent plus rapace encore envers les

impérialismes vaincus ou plus faibles ;

d) l'écroulement des impérialismes français et italien, qui tentent de s'accrocher

désespérément à quelques débris de leur ancienne puissance impériale ;

e) les rivalités de toutes les petites nations capitalistes reflétant leurs propres

antagonismes et ceux des « grandes puissances ».

La puissance industrielle et financière acquise par les États-Unis, avant et surtout pendant cette guerre, domine de très haut la situation mondiale, et constitue la cause principale du déséquilibre actuel. Le capitalisme américain a atteint un tel degré de richesse, de développement et de concentration, qu'il est capable de remplir le rôle de banque et d'usine mondiales.

Cette expansion ne peut par conséquent se faire qu'au détriment de toutes les autres puissances mondiales et, par son caractère impératif, elle est la cause principale de la tension actuelle des rapports internationaux, de leur aggravation future inévitable, des rivalités toujours plus aiguës des puissances secondaires pour un accès au marché mondial toujours plus difficile, d'un antagonisme de plus en plus menaçant entre l'URSS et les États-Unis, qui visent non seulement à empêcher une extension défensive de la bureaucratie soviétique, mais aussi et surtout à en détruire les bases économiques.

Grâce à leur puissance économique, les États-Unis projettent d'enserrer le monde par un ensemble d'organismes économico-politiques, tels que l'UNRRA, la « Food Agriculture Organisation », le Fonds de stabilisation, la Banque de reconstruction, le Conseil économique de San Francisco avec ses annexes, etc., appuyés sur une armée permanente et un système de bases terrestres, navales et aériennes, qui arracheront à chaque nation une partie de sa souveraineté et établiront l'hégémonie mondiale de l'impérialisme yankee.

La guerre a marqué pour l'URSS la faillite brutale du « socialisme dans un seul pays » et, en même temps, le commencement d'une période qui décidera du sort final du régime établi par la révolution d'Octobre. La bureaucratie stalinienne a sacrifié les intérêts de la révolution mondiale et le bien-être du prolétariat russe au rêve d'une construction graduelle et paisible d'une économie étatisée et planifiée autarcique au milieu d'un monde capitaliste.

La guerre a mis une fin cruelle à cette expérience désastreuse. L'URSS a dû subir la guerre impérialiste malgré les reculs, les concessions et les trahisons de la révolution, par lesquels Staline a cru pouvoir neutraliser la bourgeoisie mondiale.

La guerre a détruit en grande partie l'effort accompli durant plusieurs années par les masses soviétiques pour la construction économique de l'URSS et a ramené cette dernière brusquement en arrière.

Pour que l'économie russe se relève à nouveau, pour que ce relèvement se fasse sans le recours à l'aide exclusive de l'impérialisme américain, qui en profiterait pour détruire son indépendance, pour que l'URSS se mette à l'abri de la pression de l'impérialisme mondial, elle a besoin d'étendre sa base économique et sa zone de protection sur une échelle plus grande, tant en Europe qu'en Asie.

Cependant, la stabilisation et l'efficacité d'une telle expansion ne sont possibles en définitive que sur la base d'une assimilation plus ou moins complète de la structure économique et sociale de ces pays avec la structure de l'URSS.

La bureaucratie stalinienne sera en définitive forcée d'entreprendre cette assimilation. Elle le fera par la voie bureaucratique en tâchant de créer dans ces pays une couche dirigeante bureaucratique, et non pas en se basant sur l'action des masses gérant elles-mêmes la production. Mais cette tentative pose déjà le problème tout entier du sort de la bureaucratie stalinienne et de l'URSS.

La création et la coexistence d'un tel espace russe avec l'impérialisme américain plus expansionniste que jamais, avec l'impérialisme anglais appauvri, tous deux moins disposés que jamais à céder les débouchés européens bloqués auparavant par l'impérialisme allemand, sont impossibles. D'autre part, l'extension en Europe de la base économique de la bureaucratie stalinienne, tout en renforçant ses sources de profit, augmente aussi les possibilités économiques et le poids spécifique des masses travailleuses de l'URSS et des autres pays de l'espace russe, qui aspirent, après tant de souffrances pendant la guerre, à un régime de bien-être et de liberté.

Ainsi la bureaucratie stalinienne se trouvera soumise à deux tendances, celle de la pression impérialiste et capitaliste tendant à lui interdire la création définitive d'un espace tel qu'elle l'envisage actuellement, et celle des masses intervenant plus énergiquement pour leurs droits. Si la pression impérialiste prend le dessus et que la bureaucratie stalinienne recule, tout le système de l'économie étatisée et planifiée sera mis en danger mortel.

Si les réactions des masses en Amérique et en Angleterre, la rivalité des impérialismes de Washington et de Londres, et surtout la peur de la révolution les empêchent de lancer une attaque immédiate et directe contre l'URSS, si la bureaucratie stalinienne, tout en reculant ici et là devant la pression de l'impérialisme américain, arrive à consolider l'essentiel de ses positions actuelles dans les pays sous son influence, la poussée des masses vers le véritable contenu du socialisme se fera bientôt sentir, plus forte que jamais, et le régime de la bureaucratie, malgré ses succès initiaux, sera mis rapidement en échec. L'URSS et la bureaucratie stalinienne sont plus que jamais au carrefour.

L'impérialisme britannique, débiteur des États-Unis et de ses colonies, avec ses exportations en baisse, sa balance commerciale en déficit, son empire en dislocation, l'outillage vieilli de la métropole, s'accroche avec une énergie brutale aux restes de ses colonies et aux positions rendues libres par l'écroulement des impérialismes allemand, français et italien.

L'impérialisme français est en pleine décomposition ; la guerre et l'occupation allemande ont ruiné son économie métropolitaine et irrémédiablement miné son prestige et ses moyens de contrainte dans les colonies. Faute d'une base matérielle adéquate, la politique de « grandeur » de De Gaulle, ayant pour but de conserver l'Empire, de rétablir la situation compromise de la métropole grâce à l'exploitation des colonies et à la participation au pillage de l'Allemagne, et d'éviter la vassalisation complète par rapport aux États-Unis, subit chaque jour des revers cuisants.

Sa politique, qui consiste à jouer sur les antagonismes entre les États-Unis, l'Angleterre et l'URSS pour établir des équilibres passagers lui accordant certains profits, s'avère inopérante et toute l'expérience de l'évolution de la situation internationale depuis le pacte franco-soviétique, les accords de Yalta, la conférence de San Francisco et l'affaire de Syrie, montrent que les arrangements entre les grands ne se font en définitive que sur son dos.

L'impérialisme italien s'est totalement écroulé. L'Italie capitaliste est déjà inféodée à la sphère d'intérêts américains et anglais, et elle est incapable de prétendre à un rôle indépendant quelconque.

L'impérialisme allemand a subi un désastre complet, une catastrophe sans précédent dans l'histoire d'une nation. L'Allemagne ruinée, retombée brusquement de plusieurs décennies en arrière, est livrée aujourd'hui au pillage le plus monstrueux qu'un pays ait jamais subi dans l'ère capitaliste.

L'Europe, qui a perdu en l'Allemagne détruite, son ossature économique, cherche à se relever de ses ruines par le pillage des restes de sa propre substance. Ce qui reste des richesses de l'Allemagne, son charbon, une partie de son outillage, et surtout sa main-d’œuvre, est l'objet de convoitises aussi sordides que monstrueuses. L'Angleterre, la France, la Belgique, la Hollande, la Pologne, la Yougoslavie n'espèrent résoudre la crise charbonnière et de l'énergie en général dont elles souffrent et restaurer leur économie délabrée par la guerre que grâce au charbon de la Ruhr et de la Sarre, extrait par les mineurs allemands, et grâce à l'attribution à chacun de ces pays d'un pourcentage d'esclaves allemands. La bureaucratie soviétique donne l'exemple en réclamant et en appliquant la première le travail forcé du prolétariat allemand déjà martyrisé sous le régime totalitaire d'Hitler.

Ainsi, au lendemain de la fin des hostilités en Europe, l'éclatement de tous les antagonismes latents, camouflés en partie jusqu'ici derrière la façade de la lutte commune « contre le fascisme », ne laisse déjà plus aucune illusion en ce qui concerne le caractère de la période de « paix » qui commence.

Le déroulement de la conférence de San Francisco, l'affaire polonaise, l'occupation de l'Allemagne, de l'Autriche, de Trieste, les événements de l'Afrique du Nord et de la Syrie montrent déjà clairement que ni les impérialistes, ni la politique de la bureaucratie stalinienne ne sont capables d'accorder aux peuples une vie pacifique dans le bien-être et le progrès.

Ce n'est pas la paix qu'ils préparent, les « trois », les « quatre » ou les « cinq grands », mais une trêve armée, lourde des plus grandes menaces, des chantages à la fois économiques, politiques et militaires, suivis de compromis et d'équilibres aussi pourris qu'instables, qui s'acheminent, sans l'intervention de la révolution, vers de nouveaux conflits locaux et généraux.

Les contradictions inter capitalistes sont plus exaspérées que jamais, les contradictions entre le monde capitaliste et l'espace que la bureaucratie soviétique est en train d'organiser sont plus aiguës que jamais. Le monde est dans une impasse et seule la révolution socialiste et la fédération des États-Unis socialistes d'Europe et du monde peuvent l'en sortir.

La situation du mouvement ouvrier

La situation du mouvement ouvrier en Europe est fonction de l'occupation russe, de la destruction de l'Allemagne, de l'occupation anglo-saxonne et du rôle des partis staliniens. La fermentation révolutionnaire qui caractérisait la situation dans une série de pays européens durant l'occupation nazie et surtout lors du départ des troupes allemandes, tels que la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Yougoslavie, connaît aujourd'hui un temps d'arrêt par le fait de l'occupation russe et des réformes amorcées par la bureaucratie stalinienne. Un certain délai est nécessaire aux masses avant qu'elles concrétisent leur nouvelle expérience et avant qu'elles commencent à voir clair dans les desseins bureaucratiques de Staline et de ses agences : les partis communistes.

Un autre facteur important qui conditionne le développement de la crise révolutionnaire en Europe, son ampleur et son rythme, est le fait de la destruction partielle des prémices matérielles et humaines de la révolution allemande. La guerre en Europe, surtout dans ses derniers mois, a entraîné la destruction brusque et presque complète de l'armature industrielle de l'Allemagne, elle a détruit ses villes, ses ports, ses moyens de transport. La matière humaine n'est pas moins atteinte. L'Allemagne a perdu un pourcentage énorme de sa force masculine sur les champs de bataille, un autre pourcentage énorme se trouve en captivité. On ne peut plus compter sur l'action révolutionnaire du prolétariat allemand avant que la vie matérielle ne se réorganise en Allemagne et avant que quelques millions de prisonniers allemands ne retrouvent leur place dans l'économie nationale.

La présence des armées anglo-saxonnes en Allemagne, en Belgique, en Italie et en Grèce constitue un autre facteur qui comprime le libre développement de la crise révolutionnaire.

Il y a enfin le fait de l'importance des partis staliniens, dans lesquels se canalise encore en très grande partie la radicalisation des masses, et dont la politique consiste à exploiter leur influence sur les masses pour appuyer les manœuvres de la politique étrangère de l'URSS.

L'ensemble de ces facteurs fait que la crise révolutionnaire en Europe n'a pas encore atteint l'ampleur et le degré de mûrissement escomptés. Cependant les conditions objectives dans l'ensemble de l'Europe et du monde sont telles qu'il ne s'agit plus aujourd'hui d'une courte période dans laquelle se jouera le sort de la révolution, mais d'une époque révolutionnaire entière, qui secouera, outre l'Europe, les colonies, les États-Unis, le monde entier, et dans laquelle le parti révolutionnaire aura l'occasion de se former, de s'éduquer et de vaincre.

Les meilleures chances pour la révolution en Europe existent actuellement en Italie et bientôt en France. Dans ces deux pays, l'écroulement de leurs positions impériales, la ruine de leur économie, la hausse du coût de la vie, les difficultés de ravitaillement conditionnent une situation objectivement révolutionnaire ou prérévolutionnaire.

En Belgique, depuis la « libération », on assiste à un puissant mouvement des masses qui a hautement développé leur conscience politique.

En Angleterre, la radicalisation des masses est manifeste et rapide et la victoire électorale probable des travaillistes influera favorablement sur l'ensemble de la situation en Europe et dans le monde.

En Grèce, malgré la défaite du mouvement de décembre 1944, et malgré la politique du parti stalinien qui, par ses excès bureaucratiques, avant et pendant les événements de décembre, et par son manque de contenu de classe, a provoqué une vive réaction dans les milieux paysans et même dans la classe ouvrière, le prolétariat se regroupe dans ses organisations syndicales et, poussé par la cherté de la vie, passe à une ample action revendicative.

En Espagne, enfin, il est hors de doute que la chute de Franco, de n'importe quelle façon qu'elle intervienne, marquera le commencement d'une crise révolutionnaire qui aura à son avantage l'expérience révolutionnaire passée et la situation internationale.

Nos tâches

Si le triomphe final de la révolution, malgré les conditions objectives favorables, est inconcevable sans la construction préalable d'un vrai parti révolutionnaire, qui présuppose à son tour l'éloignement des masses de l'orbite stalinienne, et si cette perspective est encore lointaine, par contre, la situation objective actuelle permet partout aux organisations de la IVe Internationale de devenir une force politique importante dans le mouvement ouvrier.

Dans l'étape actuelle, les tâches de toutes nos sections européennes doivent être définies en fonction de l'occupation de l'Europe par les armées américaines et anglaises et par l'Armée rouge, de l'importance de l'influence réformiste et surtout stalinienne dans le mouvement ouvrier, et des forces jeunes et limitées de nos organisations. Dans la plupart des pays européens occupés par les armées anglo-américaines, cette occupation constitue actuellement le principal soutien de « l'ordre capitaliste ».

La bourgeoisie de ces pays, à l'exception, du moins actuellement, de la bourgeoisie française, non seulement est incapable de s'opposer sérieusement à la mainmise de plus en plus décisive de l'impérialisme étranger sur le pays, mais elle est même forcée de l'accepter et de s'y appuyer, consciente du fait qu'elle seule peut garantir présentement sa propre exploitation.

Nos sections doivent lutter avec la dernière énergie pour dissiper les illusions qui masquent encore le caractère réactionnaire de l'occupation anglo-américaine. Elles doivent rendre les masses conscientes du fait que cette occupation ne peut qu'accentuer la décadence de l'économie de l'Europe, menacer à la longue l'indépendance de ses nations et qu'elle vise à étrangler systématiquement la révolution socialiste.

Tâches démocratiques

Dans le but d'accélérer la mobilisation révolutionnaire des masses dans les pays occupés par les armées anglo-américaines, nos sections doivent mettre en avant une série de mots d'ordre transitoires de caractère surtout démocratique.

L'évolution de la situation dans chaque pays européen peut mettre l'accent sur un, en particulier, ou sur plusieurs à la fois de ces mots d'ordre. D'autre part, le caractère de la période actuelle est tel que des changements brusques sont toujours non seulement possibles, mais inévitables, dans un sens d'accélération de l'évolution révolutionnaire de la situation, changements qui peuvent rendre plus ou moins secondaire et même complètement caduque l'importance de ces mots d'ordre. Mais l'agitation elle-même, pour ces mots d'ordre, implique une propagande ininterrompue pour les comités et les soviets, une propagande de clarification contre toutes les illusions parlementaires des masses.

1. Auto disposition de chaque peuple. Départ immédiat des troupes d'occupation.

2. Élections immédiates au suffrage universel et secret pour tous les hommes et

femmes à partir de l'âge de dix-huit ans, y compris les soldats, pour une

Assemblée constituante. Liberté de propagande complète, garantie par la libre

et gratuite disposition des stocks de papier, des imprimeries, de la radio, des

salles de réunion, etc. pour tous les partis.

3. Abolition, dans tous les pays européens où elle existe encore, de la monarchie

et proclamation de la république.

4. Création, selon l'expérience récente de l'Italie du Nord, de comités

d'épuration populaires, ayant pour but de dépister les agents fascistes et

réactionnaires dans l'administration, la police, l'armée, les milieux

économiques,

et

leur

transfert

devant

les

tribunaux

populaires

démocratiquement élus. Désarmement des bandes fascistes et réactionnaires

et de la police mercenaire. Contre le désarmement des partisans et autres

formations populaires. Pour la reconstruction des milices ouvrières.

5. Restauration complète de toutes les libertés démocratiques et ouvrières, liberté

de la presse à l'égard de l'État et des grands capitalistes, liberté de réunion, de

parole, d'association syndicale, droit de grève, suppression de toute forme de

censure. Interdiction à toutes les organisations réactionnaires et fascistes,

ouvertes ou camouflées, de réapparaître, ainsi que leur presse. Lutte contre

toute forme de « mobilisation civile », contre toute forme d'enchaînement des

travailleurs à un lieu de travail, à une branche industrielle déterminée, contre

toute forme de contrôle étatique sur les syndicats, la presse, les organisations

ouvrières.

6. Dénonciation des projets de « paix » des impérialistes. Contre les annexions et

les réparations, contre la balkanisation de l'Europe. Pour la fraternisation des

troupes d'occupation avec les masses populaires de chaque pays, y compris les

prisonniers de guerre allemands. Pour la suppression de la diplomatie secrète,

pour la publication de tous les traités secrets.

7. Contre le gouvernement militaire, l'occupation, le démembrement et le pillage

de l'Allemagne. Contre la déportation et le travail forcé des ouvriers allemands.

Pour la fraternisation des troupes d'occupation avec les masses travailleuses

allemandes. Pour la fraternisation des travailleurs des autres pays avec les

ouvriers déportés allemands. Pour leur intégration dans les syndicats ouvriers

de ces pays. Pour les mêmes conditions de travail et de vie et les mêmes droits

que les ouvriers de ces pays. Pour l'épuration et le châtiment des nazis en

Allemagne par les travailleurs allemands eux-mêmes. Pour la liberté complète

du mouvement ouvrier en Allemagne.

8. Pour la dissolution de l'armée permanente, pour l'armement général du peuple.

9. Pour les États-Unis socialistes d'Europe par la liberté et l'indépendance

complète de chaque nation européenne et leur libre fédération.

Le Comité exécutif attire particulièrement l'attention de toutes les directions nationales de nos sections européennes sur la nécessité de lier, dès maintenant, la lutte pour ces mots d'ordre à la lutte pour les mots d'ordre transitoires suivants qui restent valables pour toute la période actuelle.

Revendications transitoires

1. Le problème dominant dans tous les pays est actuellement celui de la

disproportion croissante entre les salaires plus ou moins stabilisés et le coût de

la vie qui est en hausse perpétuelle. Nos sections exigeront le déblocage immédiat

des salaires, une échelle mobile suivant pas à pas l'index des prix, établi par les

syndicats, avec fixation du minimum vital en nature.

2. Contre la cherté de la vie, nos sections lanceront le mot d'ordre de surveillance

des prix et du marché par des comités de ménagères, de paysans pauvres, de

petits commerçants qui devront également organiser de plus en plus

complètement la répartition équitable de tous les produits. 3. La hausse des prix des denrées alimentaires a en définitive profité uniquement

aux intermédiaires, aux trusts de transports, de vente et d'achat en gros.

L'écart est énorme entre le prix de vente au consommateur et le prix que reçoit

le cultivateur. Pour souder en bloc les producteurs des villes et des

campagnes, nos sections lanceront le mot d'ordre de comités de surveillance

des prix, composés de délégués ouvriers et paysans élus. Ils exigeront la

suppression radicale de tous les grands intermédiaires et la création de

coopératives paysannes de vente et de communautés ouvrières d'achat et de

transport.

4. Le marasme général de l'économie se traduit par une nouvelle vague de

chômage. Nos sections exigeront la réalisation en pratique du « droit au travail »

et lanceront le mot d'ordre de l'échelle mobile des heures de travail, la

répartition du travail existant entre toutes les mains disponibles, l'ouverture

forcée des usines sous contrôle ouvrier.

5. Contre l'incurie et le sabotage de la bourgeoisie, qui se montre incapable de

relever l'économie de ses ruines, nos sections défendront l'idée d'un plan

général de reconstruction du pays, élaboré par les syndicats et appliqué sous

le contrôle ouvrier. Elles dénonceront le caractère démagogique et mensonger

des promesses de planification sans intervention des travailleurs et sous le

contrôle absolu de la bourgeoisie. Elles mettront les socialistes en demeure de

réaliser leur promesse de planification par la seule méthode efficace : par le

contrôle ouvrier sur la gestion des entreprises, sur le ravitaillement, sur

l'embauchage et le débauchage et sur toute la production, contrôle qui sera

exercé par des comités d'entreprises, ainsi que par le contrôle des opérations

bancaires exercé par des comités d'employés qualifiés.

6. Elles revendiqueront la confiscation immédiate de tous les bénéfices de guerre.

Contre les tentatives de fraude de la bourgeoisie, elles exigeront la suppression

du secret commercial ; elles pousseront les travailleurs à forcer les capitalistes

à montrer leur véritable comptabilité. Alors apparaîtront au grand jour, devant

les yeux des masses, le parasitisme, le gaspillage et le sabotage économique.

7. Le pas décisif sur la voie d'une planification de l'économie sera celui de la

nationalisation sans indemnisation ni rachat des banques, des mines et des

industries clés. Nos sections dénonceront les « plans de nationalisation » des

bourgeois libéraux et même des « socialistes » et des « communistes » qui

veulent infliger à une économie déjà paralysée le fardeau des indemnisations.

Cela est particulièrement odieux dans des secteurs de l'économie où les

propriétaires ont déjà reçu des subventions couvrant plusieurs fois la valeur

d'achat de leurs entreprises.

8. Nos sections élaboreront dans le délai le plus bref un programme de

revendications transitoires pour la petite et moyenne paysannerie, selon les

conditions propres de chaque pays. Elles mettront surtout l'accent sur la

suppression des intermédiaires et la réadaptation des prix de gros, sur la lutte

contre les trusts d'engrais, sur le crédit à bon marché et une répartition équitable

de l'outillage agricole neuf entre les petits et moyens cultivateurs. Elles lanceront

le mot d'ordre de « la terre à ceux qui la travaillent » et de l'abolition de toutes

leurs dettes.

9. Nos sections élaboreront également un programme de revendications

transitoires pour la petite bourgeoisie citadine, en s'appuyant particulièrement

sur les nouvelles classes moyennes (fonctionnaires, techniciens, employés),

pour lesquels les revendications générales de tous les salariés sont valables.

Quant à la couche des petits artisans et commerçants dont la situation varie d'un

pays à l'autre, mais ne cesse partout d'empirer, la lutte contre les frauduleuses

manœuvres monétaires du capital financier, contre l'emprise des grands

magasins et des trusts s'impose particulièrement.

10.

Le mot d'ordre central de la période présente, condition indispensable à la

réalisation de tous les autres est celui de gouvernement ouvrier et paysan. Nos

sections poursuivront partout leur campagne pour ce gouvernement, demandant

aux partis ouvriers de rompre effectivement la coalition avec la bourgeoisie, de

prendre le pouvoir, tout le pouvoir, et d'appliquer tout leur programme en

s'appuyant sur l'organisation des masses dans les syndicats, dans les comités

d'usines, de quartiers, de villages, et dans les milices.

Tâches dans les pays occupés par l'URSS

Dans la zone européenne occupée par l'Armée rouge, nos sections, tout en luttant au premier rang pour l'accomplissement complet de la réforme agraire et de l'étatisation de la grande industrie, des banques et des moyens de transport, ainsi que pour la réalisation de tous les mots d'ordre énumérés du point 2 au point 5 (2, 3, 4, 5), réclament le droit de chaque peuple à disposer librement de soi-même. Elles s'opposent à l'intégration et à la fédération forcée d'autres peuples avec les peuples de l'URSS, elles réclament le libre développement du mouvement ouvrier dans ces pays, garanti par la libre constitution et le libre fonctionnement des partis ouvriers, des syndicats et des soviets. Elles ne tolèrent la présence de l'Armée rouge qu'en tant que force armée prolétarienne amie, ayant pour but de garantir, contre l'impérialisme et contre les éléments réactionnaires nationaux, l'accomplissement de la réforme agraire et l'étatisation des moyens de production sans entraver de quelque façon que ce soit le libre développement du mouvement ouvrier.

Tâches organisationnelles

Nos sections, ayant vécu longtemps avant la guerre sur la base d'une politique générale, ensuite pendant cette guerre isolées des masses, inexpérimentées et plongées dans la plus stricte illégalité, trouvent aujourd'hui de grandes difficultés à rompre avec des conceptions et des méthodes d'organisation et d'action périmées.

Le Comité exécutif insiste de nouveau sur la nécessité pour toutes nos sections européennes de s'adapter le plus rapidement possible aux nouvelles conditions qui caractérisent actuellement le mouvement ouvrier en Europe, et dans ce but il fait les recommandations suivantes :

1. Toutes nos sections en Europe doivent, dans l'étape actuelle, s'accrocher avec

la plus grande ténacité à leurs positions légales déjà acquises et éviter toutes

les maladresses qui permettent ou qui aident la bourgeoisie à nous replonger

dans l'illégalité complète. Les sections n'ayant pas encore conquis de position

légale doivent engager immédiatement une campagne énergique, intelligente,

sérieusement étudiée, pour arracher à la bourgeoisie leur légalisation.

2. Une attention particulière doit être donnée à la question de la presse. Nos

sections doivent lutter pour imposer la parution légale de leurs organes

centraux, régionaux et locaux, et dans le cas où ces tentatives échoueraient,

elles ne doivent pas hésiter à passer à la publication d'organes légaux, non

signés du parti, capables de divulguer aux masses l'essentiel de notre

propagande et de notre programme.

3. D'autre part, au cas où la bourgeoisie interdirait systématiquement nos

meetings politiques, nos sections doivent passer à d'autres formes de réunions

telles que conférences, réunions privées, séances artistiques, culturelles,

excursions sportives, etc., pour garder le contact avec nos milieux de

sympathisants et pour accroître notre influence... Nos camarades influents dans

leurs usines ou leurs quartiers doivent en général apparaître devant les masses

comme porte-parole de nos organisations et de notre programme, et

abandonner leur anonymat politique.

4. Nos sections doivent donner la plus grande attention au mouvement syndical, qui

connaît actuellement dans tous les pays européens un essor prodigieux. Nos

militants doivent apparaître comme les meilleurs organisateurs des syndicats et

de la lutte revendicative des masses et y défendre notre programme. D'une façon

générale, ils doivent être dans tous les pays les meilleurs défenseurs de l'unité

syndicale, de la réorganisation syndicale sur la base des délégations d'entreprise

(sections d'entreprise), de la démocratie prolétarienne, de la solidarité

prolétarienne internationale et d'un programme d'action concret ayant pour but

d'organiser et de mobiliser les masses pour la lutte contre la cherté de la vie,

contre le danger du chômage, pour la remise en marche de la production contre

la réaction bourgeoise et la répression policière. Nos sections s'efforceront

partout de confier l'ensemble du travail syndical à une commission composée des

camarades les plus qualifiés pour ce travail. La tâche consiste surtout à créer dans

les syndicats un mouvement d'opposition organisé sur la base du programme

défini ci-dessus.

5. Nos sections doivent s'efforcer de créer et de consolider, dans toutes les

organisations ouvrières, politiques, culturelles, sportives, des points d'appui et

des fractions ayant pour but de gagner à notre programme, par un travail

patient, méthodique et de longue haleine, les courants progressistes qui

apparaissent dans ces organisations.

Une attention particulière doit être donnée aux organisations des jeunes.

6. L'action des chefs réformistes, et en particulier des staliniens, détruisant

systématiquement les traditions et l'éducation socialiste dans les cadres de la

classe ouvrière, donne comme tâche urgente aux sections de mener un travail

d'éducation marxiste tant dans leurs propres rangs (écoles de cadres) que dans la

classe ouvrière elle-même (cercles marxistes, édition des œuvres marxistes,

bibliothèques, etc.).

7. Le passage de l'illégalité au travail légal devra s'accompagner d'une

transformation radicale des méthodes et des formes d'organisation du travail

clandestin, dans le but d'augmenter son efficacité et d'éviter les retards et les

efforts inutiles. Ceci implique le maintien des formes d'organisation

bolcheviques (cellules d'entreprises et de quartiers, rayons, etc.), la distinction

entre militants et stagiaires, le paiement régulier des cotisations, etc. Le Comité

exécutif invite toutes les directions de nos sections européennes à planifier leur

travail, à désigner concrètement les secteurs dans lesquels chaque section

nationale doit concentrer ses efforts principaux et à concentrer le maximum

de forces disponibles pour accomplir le travail dans ces secteurs.

Cependant, ce passage de l'illégalité au travail légal ne doit en aucun cas faire

perdre de vue à nos sections qu'elles peuvent être à tout instants obligés de

replonger dans la clandestinité la plus complète. La structure de chaque

section doit être soumise aux plus strictes règles du centralisme

démocratique. Le CE invite les directions nationales de nos sections

européennes à prendre toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder,

pour compléter et affermir la structure bolchevique de nos organisations et

pour s'opposer résolument à toutes les conceptions ouvriéristes, social-

démocrates, dilettantistes, petites-bourgeoises d'organisation et d'action.

Le Comité exécutif européen de la IVe Internationale

fin juin 1945

In Quatrième Internationale

nos 16-19, mars-juin 1945

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 275–290 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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