Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Du XIe au XIIIe Congrès 1979-1995 › Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991)

Résolution sur l'étape actuelle de construction de l'Internationale

septembre 1985 · XIIe Congrès mondial · Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991) · 27 026 mots

Amérique centrale Construction de l'Internationale

In English: The present stage of building the Fourth International — texte anglais publié à l’époque.

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Depuis le XIe Congrès mondial, la discussion dans la IVe Internationale a été marquée par une remise en cause de plus en plus systématique de ses fondements programmatiques et de sa fonction.

L'enjeu des désaccords est considérable. Parce qu'ils touchent explicitement à des questions de programme qui sont à l'origine même de notre mouvement, alors que la plupart des polémiques et divisions antérieures se présentaient comme des différences d'interprétation et d'application du même programme.

Et parce que cette révision est initiée par la direction du SWP des Etats-Unis, organisation qui constitue l’un des piliers dans la continuité de l’Internationale.

Consciente de l'importance et de la portée des questions soulevées, la majorité du Secrétariat unifié a agi avec un maximum de précautions. Au fur et à mesure qu'ils se posaient, les grands problèmes ont été traités dans les différentes sessions du Secrétariat unifié ou du Comité Exécutif International (CE) :

— résolution sur la révolution centro-américaine et la direction castriste (CEI de mai 1981) ;

— rapports sur la révolution centro-américaine et les tâches de solidarité (notamment au CEI de mai 1982 et, pour la dernière année aux réunions du SU de janvier, mars et octobre

— résolutions sur la Pologne au SU de janvier 1981 et aux CEI de mai 1981 et mai 1982 ;

— résolutions et rapports sur la révolution iranienne (SU d'août 1980 et de janvier 1983) ;

— résolutions sur la militarisation impérialiste et le mouvement contre la guerre (SU d'octobre 1981 et CEI de mai

— rapports sur le tournant vers l'industrie (CEI de mai 1981 et de mai 1982) ;

— enfin, une discussion sur la révolution permanente a été initiée oralement, à partir des articles des camarades Doug Jenness et Ernest Mandel (SU d'octobre 1982).

Les directions des sections ont été informées et alertées sur les développements de ces débats. Les membres des sections en ont eu connaissance par le Bulletin intérieur de discussion internationale et dans certains cas, par la publication d'articles contradictoires dans nos organes de presse !. En même temps, nous nous sommes efforcés d'agir de telle manière que la discussion nécessaire ne freine pas la vie et l’activité de l’Internationale. Nous avons, dans la mesure de nos moyens, coordonné les activités de solidarité avec la révolution centro-américaine, avec les travailleurs polonais, ainsi que notre intervention dans les mobilisations anti-guerre. Nous avons entrepris la publication régulière /nprecor en français d’un /nprecor en polonais, d'une revue Perspectiva Internacional en portugais (en collaboration avec les camarades brésiliens), d'/nternational Viewpoint en anglais. Nous avons repris la publication de la revue Quatrième Internationale en français. Nous avons remis sur pied des réunions d'éducation annuelles à l'échelle européenne, puis des réunions de travail des directions de section en Europe et en Amérique latine au cours de la dernière année. Nous avons commencé à coordonner la relance de la construction d'organisations de jeunesse en Europe. Enfin et surtout, nous avons ouvert le centre de formation internationale, dont la quatrième session débutera dans quelques semaines.

Sans jamais chercher à précipiter la cristallisatrion des divergences qui s'accumulaient, nous avons présenté un premier rapport de synthèse sur les questions programmatiques et organisationnelles de construction de l'Internationale à l’occasion du CEI de mai 1982 2. Sur aucune de ces questions, dont la mise à l’ordre du jour avait parfois été demandée par les camarades de la direction du SWP (notamment sur Cuba, le mouvement anti-guerre ou la construction de l'internationale), nous n'avons reçu de contre-résolutions où de contre-rapports écrits permettant de faire toute la clarté sur le fond du débat. La seule exception est le contre-rapport du camarade John Steele de la section canadienne, sur la Pologne $.

Les camarades de la direction du SWP ont réduit au minimum leur participation à la vie de l'Internationale. Dès la fin 1980, ils se sont retirés du fonctionnement quotidien du Bureau du SU et leur présence aux réunions du CE et du SU est devenue irrégulière. Parallèlement, ils multipliaient les faits accomplis et les coups de force. Sans soumettre à la discussion aucun document alternatif à la résolution du CEI de 1981 sur Cuba, ils modifiaient leur propre position au point de considérer que la résolution adoptée en 1979 par le congrès du SWP ne serait plus votable par eux aujourd'hui. Sans même chercher à introduire la discussion sur la révolution permanente dans les instances régulières de l'Internationale, pour vérifier les positions des uns et des autres, et pour chercher à les faire évoluer, ils prenaient l'initiative d'un débat public par la publication des articles du camarade Doug Jenness.

Au lieu de prendre tous les moyens nécessaires pour conduire à son terme (jusqu'à une discussion et un vote du congrès mondial) le débat interne sur cette question, qu'ils jugent eux-mêmes déterminante, les camarades de la direction du SWP ont pris unilatéralement la responsabilité de rendre publique leur décision de réviser sur ce point le programme de fondation de la IVe Internationale. C'est le cas du discours du camarade J. Barnes en décembre 1982 à Chicago, et de son article dans la revue New International d'août 1983: «La révolution permanente ne contribue pas aujourd'hui à nous armer nous-mêmes ou d’autres révolutionnaires pour conduire la classe ouvrière et ses alliés à la conquête du pouvoir et pour utiliser ce pouvoir afin de développer la révolution socialiste mondiale. En tant que cadre de référence spécifique ou unique, elle constitue un obstacle pour renouer notre continuité avec Marx, Engels, Lénine, et les premiers congrès de l’Internationale communiste. Ce

[ Ce document a été adopté en deux parties :

I. La première sur l'actualité de la théorie de la révolution permanente et la notion de gouvernement ouvrier et paysan.

IL. La seconde sur « L'étape actuelle de construction de la IV° Internationale », définissant les perspectives et les tâches pour les années à venir.

1. Voir la revue Quatrième Internationale n° 10, et Inprecor n° 120.

2. Rapport publié dans le BIDI n° 4.

3. Rapport paru dans le BIDI n° 12. fut un obstacle dans notre mouvement à une lecture objective des maîtres du marxisme et en particulier de Lénine. » (New International, n° 1, p. 13.) Nous reviendrons ultérieurement sur la substance politique de ce qui est soulevé ici. Pour le moment, nous voulons seulement rappeler que les camarades ont présenté pendant des mois leurs positions comme une simple interprétation ou mise à jour de notre programme de fondation. Ils s'indignaient que nous puissions imaginer qu'il s'agissait d'une révision. Aujourd'hui, le camarade Barnes écrit sans détours : « Dans un certain sens, le changement que je propose est l’un des plus importants dans notre mouvement depuis qu'il s'est formé, il y a plus d'un siècle, en tant que courant distinct dans la politique mondiale. Depuis lors, la révolution permanente dans ses diverses significations a été l’un des axes de tout notre mouvement mondial, y compris le SWP. » (Ibid, p. 81.) Voilà une révision qui a au moins le mérite de la franchise.

ll n'y aurait rien de plus légitime que de vouloir confronter la théorie de la révolution permanente à l'expérience concrète de la révolution dans les pays coloniaux et semi-coloniaux depuis quarante ans ; rien de plus légitime que de vouloir la compléter, la nuancer ou la corriger si nécessaire. Les camarades auraient parfaitement le droit de remettre en cause cet acquis programmatique, s'il leur paraît aujourd'hui erroné ou infirmé par l'histoire. Mais, avant d'en arriver à une conclusion de cette portée, ils auraient dû se donner les moyens de mener la discussion la plus sérieuse, dans le SWP comme dans l'Internationale, en respectant ses instances et en organisant la discussion. Ce n’est pas une question formelle : sur un problème de cette importance, l'expérience de sections et groupes sympathisants agissant sur l'ensemble des continents a d’autres lumières à apporter que les «innovations » tirées par la direction du SWP de son expérience limitée et partielle. C'est même une des fonctions et des raisons d'être de l'Internationale.

Nous aurions pu décider de rendre ce débat public selon des modalités et un rythme définis par les instances de l’Internationale. Au lieu de cela, la publication de l’article de J. Barnes en août 1983 au moment même où le propre congrès régulier du SWP est ajourné d'un an, constitue une sorte de coup d'Etat dans le SWP et dans l'Internationale.

Cette manière de procéder sur des enjeux aussi décisifs est à l'origine de la multiplication de conflits organisationnels, aussi bien dans le traitement adminisratif des minorités du SWP s'opposant à cette révision, que dans les attaques qui se sont multipliées de la part des camarades depuis 1981 contre des sections, sans jamais prendre le soin d'une consultation préalable, ni accepter une discussion écrite sur le fond des problèmes soulevés : contre le travail antimilitariste de la section française, contre le PRT mexicain et son travail de solidarité avec la révolution salvadorienne, contre le SWP australien et sa direction *.

La situation est arrivée aujourd'hui à un point où le débat doit être tranché par le Congrès mondial. Par sa nature, il comporte le danger de nous enfermer dans une quérelle des anciens et des modernes, des dogmatiques et des réalistes, des orthodoxes et des novateurs. Si nous nous contentions de défendre les acquis programmatiques et le drapeau de la IVe Internationale au lieu de prendre à bras le corps les problèmes réels de construction posés par les sections, nous confirmerions l'image d'une secte figée, que nos adversaires veulent donner de nous. Nous régresserions par rapport aux efforts déjà entrepris à travers l’école internationale ou les réunions de travail des Bureaux politiques européens. C'est pourquoi, la préparation du Congrès mondial ne doit pas nous détourner de cet effort. La construction de l’Internationale, c'est aussi et d'abord la construction et le développement de ses sections. Mais il est tout aussi indispensable de commencer par clarifier cette discussion programmatique, par en délimiter les termes et les enjeux, pour définir le terrain solide sur lequel nous voulons avancer. Quelle que soit la façon dont elle se présente dans nos rangs, cette discussion n’est pas une bizarrerie ou une diversion, elle est l'écho des préoccupations qui traversent plus largement et sous d'autres formes parfois le mouvement ouvrier et révolutionnaire à l'échelle internationale.

Pour définir à quelle étape nous en sommes dans la construction de la IVe Internationale et quelle peut être sa fonction pour la reconstruction d’une Internationale révolutionnaire de masse, nous devons répondre aux questions aussi élémentaires que vitales, qui sont posées :

1. Le programme de la IVe Internationale doit-il, à la lumière des développements de la lutte des classes, être révisé sur des questions centrales ?

2. Le tournant vers le courant castriste et le tournant vers l'industrie peuvent-ils constituer, comme l'ont affirmé les camarades américains, une ligne de construction pour l'Internationale et ses sections ?

3. Quelle Internationale est-il nécessaire et possible de cons-trüuire aujourd'hui, avec quel degré de centralisation et quel système de direction et de fonctionnement ?

I. Notre programme doit-il être révisé ?

1. Qu'est-ce qui est en jeu ?

La révision des camarades de la direction du SWP se présente comme un souci d'ouverture à la réalité, qui conduirait à abandonner des éléments de notre programme s'étant révélés à l'usage « un obstacle » à une pratique révolutionnaire.

Il serait parfaitement concevable à la lumière d'événements nouveaux, de s'interroger sur la validité de tel ou tel point de notre programme. Mais, dans ce cas précis, la révision des camarades du SWP est directement liée à un enjeu organisationnel. Ils mettent en mouvement une logique implacable. L'isolement de l'Internationale et de ses sections, ce qu'ils appellent son « existence semi-sectaire »;:n'est plus imputé principalement aux conditions objectives, mais à une tare programmatique originelle. En introduisant dans les fondements programmatiques sa conception de la révolution permanente antérieure à 1917, Trotsky lui-même aurait glissé dans le fruit le ver du sectarisme. Cet élément contribuerait à expliquer aussi bien l'isolement durable de l'Internationale que le comportement erroné de certaines de ses sections dans des épreuves décisives, comme la révolution chinoise ou la révolution nicaraguayenne. Dès lors, il faudrait aller plus loin et s'interroger sur la nature et la raison d'être d’une organisation internationale bâtie dès l'origine sur une ligne sectaire et fausse pour l'ensemble de la révolution coloniale.

De plus, une révision peut en cacher une autre. Si Trotsky était, au moment de la fondation de la IVe Internationale, gauchiste et sectaire sur la question de la révolution permanente dans les pays dominés, pourquoi ne l’aurait-il pas été aussi sur d’autres questions clefs, comme celle de la révolution politique en Union Soviétique ? De fait, en proposant de se débarrasser de la théorie de la révolution permanente, les camarades ne proposent pas seulement de se défaire d'une « image de marque » artificielle (New International, n° 1,p. 11), ou d'une conception ultimatiste de la transcroissance des tâches démocratiques en tâches socialistes dans la révolution coloniale. Pour Trotsky, dès 1929, la théorie de la révolution permanente avait bien trois aspects. Elle ne se limitait pas à « proclamer » que, pour les pays arriérés, le chemin de la démocratie passe par la dictature du prolétariat. (Révolution permanente, p. 42.) Son « deuxième aspect » affirme « le caractère permanent de la révolution

4. Ces critiques sur la politique antimilitariste de la LCR ont été exprimées par Cindy Jaquith dans un message au nom du SWP au congrès de décembre 1981 de la LCR, sans discussion préalable avec la direction de la section française qui a proposé sur ce point un échange écrit et communiqué un dossier aux camarades du SWP qui est resté sans réponse. Le SU de janvier 1982 a traité des attaques publiques de la direction du SWP américain contre le PRT mexicain. Enfin, le SU d'octobre 1983 a été informé par le camarade Dunder du rapport présenté par Larry Seigle au Plenum d'août du SWP sur le SWP australien, qui constitue un dénigrement en règle du travail de la section australienne, une fois encore sans contact ni discussion préalable avec sa direction. socialiste elle-même », qui se concrétise à partir du milieu des années trente par la nécessité de la révolution politique pour renverser la dictature totalitaire de la bureaucratie en URSS. Quant au « troisième aspect », en soulignant le caractère international de la révolution, il oppose l'extension de la révolution socialiste aux thèses staliniennes sur la construction du socialisme dans un seul pays. A partir des années trente, cette extension internationale de la révolution socialiste inclut indissociablement la défense des acquis de la révolution d'octobre et la lutte pour le renversement de la bureaucratie stalinienne au pouvoir.

En réduisant leur référence au Trotsky des premiers congrès de l'Internationale communiste, en-decà de la systématisa-tion de la théorie de la révolution permanente, les camara-des glissent du même coup vers une ligne de « redressement » de l'Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré ou déformé, une ligne de démocratisation pacifique et graduelle, vidant de tout contenu effectif la nécessité de la révolution politique.

Nous l'avions déjà noté dans le rapport écrit du camarade Barnes communiqué au CEI de mai 1982 sur le gouvernement ouvrier et paysan : « Voilà, écrivait Barnes, ce que nous pensons qu'est la révolution permanente. C'est la vision stratégique de la révolution socialiste mondiale, qui intègre la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes développés, la révolution anti-impérialiste démocratique et socialiste dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, et le combat pour défendre, étendre et démocratiser les Etats ouvriers 5.» La révolution politique avait ici disparu au profit de la défense et de la démocratisation des Etats ouvriers, sans distinction. Ce passage a disparu dans la version définitive du document sur le gouvernement ouvrier et paysan publié en Bulletin intérieur. Probablement pas pour corriger ce passage surles Etats ouvriers, mais plutôt parce que le camarade Barnes semble avoir entretemps modifdié radicalement sa compréhension de la révolution permanente, telle qu'il la revendiquait encore à l'époque.

En revanche, l’amorce de révision sur la révolution politique semble largement confirmée par le rapport écrit du camarade Steele sur la Pologne $.

Pour les camarades de la majorité du SWP, la IVe Internationale aurait donc souffert d'un excès de définition programmatique. En adoptant des références fausses ou superflues, elle aurait nourri elle-même le sectarisme chronique de certaines organisations se réclamant du trotskysme. La plate-forme de tendance présentée par les camarades Hoffman et Heredia va dans le sens inverse /. Pour eux, les difficultés de l’Internationale proviendraient principalement d'un manque de hardiesse théorique concernant notamment la caractérisation des Etats ouvriers bureaucratisés.

Ces remises en cause sur des points clefs du programme ne peuvent être le fruit d’un simple concours de circonstances. Ils expriment un doute sur le projet de construction de l'Internationale dans la situation présente. Ce doute s'alimente à la source d'une interrogation sur les capacités révolutionnaires du prolétatiat dans les pays capitalistes industrialisés. De là naît une double tentation.

D'une part, celle de remplacer la lutte de classe à l'échelle internationale par une lutte de camps : sous prétexte d'un pseudo-réalisme, la stratégie révolutionnaire se réduirait alors au soutien à la révolution dans les pays coloniaux, à la défense des Etats ouvriers contre l'impérialisme, et à un propagandisme ouvriériste dans les pays impérialistes eux-mêmes. C’est ainsi qu'on a vu les camarades du SWP mettre en sourdine la solidarité avec Solidarnosc, au nom de la priorité à la lutte anti-impérialiste. On les a vus adopter des positions suivistes par rapport aux directions bourgeoises dans la révolution iranienne ou dans la guerre des Maloui-nes. On les a vus reprendre à leur compte la thèse selon laquelle le prolétariat qualifié des métropoles impérialistes constituerait dans son ensemble une aristocratie ouvrière responsable de la politique réformiste de ses directions (à l'exception des secteurs les moins qualifiés et les plus exploités du prolétariat immigré notamment).

Inversement, on voit poindre confusément l'idée selon laquelle la IVe Internationale ne peut compter jouer un rôle significatif dans des pays où le prolétariat industriel est trop peu développé. Son rôle se concentrerait dès lors de plus en plus dans la défense de la révolution politique et de la démocratie socialiste, à laquelle seuls les gros bataillons prolétariens des pays impérialistes et des Etats ouvriers les plus industrialisés pourraient donner vie. Cette autre version du propagandisme peut s'accompagner en Europe de la perspective d'une longue marche dans les organisations majoritaires de la classe ouvrière, qui refléterait en dernière analyse, le bas niveau de conscience de la classe ouvrière elle-même. Ces tentations renvoient en partie à des différences d'appréciation de la situation internationale, traitée dans le projet de résolution adopté par le SU d'octobre 19838.

Dans des conditions normales de préparation du Congrès mondial, il n'y aurait pas lieu de revenir sur des questions programmatiques qui constituent le socle même de l'Internationale. Une discussion sur la construction devrait se limiter à définir des tâches concrètes face aux événements, et à tirer de l’analyse de la situation des orientations politiques et organisationnelles pour les principaux pays.

Mais à partir du moment où les fondements programmatiques et historiques de l'Internationale font l'objet d'un défi explicite, il serait irresponsable de faire comme si de rien n'était et de poursuivre une discussion de routine, en évi-tant de reprendre les grandes questions posées.

2. L'héritage révolutionnaire et la place historique de la IVe Internationale.

La IVe Internationale se situe dans la continuité de l'Internationale communiste et perpétue l'héritage révolutionnaire de ses premiers congrès. Elle y ajoute, dès sa fondation, les leçons programmatiques tirées des grandes expériences de la lutte de classes, qui vont de la révolution russe à la défaite de la révolution espagnole, en passant par la défaite de la seconde révolution chinoise, par la victoire du nazisme en Allemagne, par les procès de Moscou. C'est cet acquis qui est rassemblé dans les documents de référence de la IVe Internationale, que sont /es Onze points de l’'Opposition de gauche de 1933 et le Programme de transition de 1938 : — la défense intransigeante de l'indépendance de classe contre toutes les formes de collaboration de classe ;

— la reconnaissance du caractère international de la révolution prolétarienne, contre la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays ;

— la caractérisation de l'URSS comme Etat ouvrier, malgré sa dégénérescence bureaucratique, et la nécessité de sa défense contre l'impérialisme ;

— la nécessité d'une révolution politique pour renverser le pouvoir dictatorial de la bureaucratie ;

— «le rejet de la formule de dictature démocratique des ouvriers et des paysans en tant que régime séparé de la dictature du prolétariat qui gagne le soutien des masses paya-sannes et opprimées en général ; le rejet de la théorie marxiste de transcroissance pacifique de la dictature démocratique en dictature socialiste © » ;

— l'importance des mots d'ordre transitoires pour la mobilisation des masses vers la conquête du pouvoir, et le rôle particulier des mots d'ordre démocratiques contre l'oppression nationale ou les différentes sortes de dictatures ;

— la nécessité d'une politique de front unique opposée aussi bien à la collaboration de classe sous toutes ses formes, qu'aux politiques de division, comme celle menée par l'IC pendant la « troisième période » ;

— la nécessité d’un parti révolutionnaire d'avant-garde démocratiquement centralisé, d’une Internationale révolutionnaire de masse authentique ;

— le respect de la démocratie interne dans le parti.

Il n'y a dans ces éléments fondamentaux du programme de la IVe Internationale rien de superflu, aucune particularité artificiellement cultivée, qui l'aurait vouée au sort d'une secte.

5. Cité dans le rapport de Ségur; BIDI n° 4,

6. Publié dans le BIDI n° 12.

7. Plateforme de tendance déposée par Hoffman et autres, BIDI n° 7.

8. Publié dans le BIDI n° 13.

9. Voir « Les onze points de l'Opposition de gauche », Œuvres, tome 1. Il n'y a que les grandes délimitations programmatiques, issues de l’expérience du mouvement ouvrier, et indispensables du point de vue de la révolution mondiale, c'est-à-dire de la défense des intérêts historiques et internationaux du prolétariat.

Dans son article J. Barnes rappelle que, lorsqu'une nouvelle Internationale devint nécessaire à ses yeux, en 1933, Trotsky ne voyait « aucune nécessité parallèle à jeter les bases d'une nouvelle fondation théorique à développer un nouveau programme et une nouvelle stratégie » (New International, n° 1, p. 55). C'est partiellement vrai dans la mesure où l’Internationale communiste et ses premiers congrès constituent les fondations irremplaçables de toute politique révolutionnaire. Mais c'est faux dans la mesure où la IVe Internationale ne pouvait se contenter de défendre le programme de l’IC contre la réaction stalinienne. Elle devait faire face à un phénomène historique nouveau et majeur pour toute notre époque : la dégénérescence bureaucratique du premier Etat ouvrier et ses conséquences catastrophiques pour l’ensemble du mouvement communiste.

De ce point de vue, l’incorporation au programme révolutionnaire de l'analyse de la dégénérescence bureaucratique, de la lutte pour la révolution politique et pour la démocratie socialiste, ne constituent pas de simples « enrichisse-ments ». Ils fondent un nouveau courant dans le mouvement ouvrier international, qui entend rester fidèle aux intérêts des travailleurs du monde entier, y compris ceux qui vivent sous la botte de la bureaucratie.

lln'y a pas, du point de vue du prolétariat mondial dans son ensemble, de « programme révolutionnaire minimum » possible. Le retour aux quatre premiers congrès de l'Internationale communiste constitue un progrès considérable pour des organisations ou courants qui rompent avec les traditions staliniennes ou qui viennent au communisme dans le contexte actuel de crise du stalinisme. Il peut ouvrir la voie à une lutte révolutionnaire sincère pour la conquête du pouvoir et l'abolition du capitalisme dans certains pays. Mais il ne permet pas à lui seul de jeter les bases programmatiques nécessaires pour la reconstruction d’une Internationale communiste authentique et pour commencer à résoudre /a crise de direction révolutionnaire à l'échelle internationale. Une telle Internationale devrait prendre en compte les besoins et les exigences des millions de prolétaires de Pologne, d'Union soviétique ou de Chine. Elle devrait répondre d'un point de vue internationaliste à la course aux armements et aux menaces de guerre. Ces grandes questions concernent aussi bien les prolétaires des pays impérialistes et des pays dominés, que ceux des Etats ouvriers bureaucratisés. C'est pourquoi nous affirmons que peuvent surgir bien des positions et des nuances intermédiaires dans le mouvement ouvrier international entre les courants sociaux-démocrates, staliniens et marxistes révolutionnaires, mais pas de nouveau courant historique fondamental d'un point de vue programmatique. En pratique, pour la construction d'un parti révolutionnaire de masse dans tel ou tel pays, et même à terme pour la reconstruction d'une Internationale de masse, ces courants intermédiaires sont décisifs ; nous y reviendrons ; mais le dialogue et l'éventuelle convergence avec eux n'implique pas que nous commencions à nous auto-mutiler programmatiquement.

L'intérêt que nous représentons pour ces groupes réside précisément dans le fait que nous soyions les continuateurs d'une histoire qui remonte aux grandes épreuves et gran-des leçons de la révolution russe, au fait que nous ayions une existence internationale effective, et au fait que nous puissions en conséquence contribuer à les orienter dans les courants qui traversent le mouvement ouvrier. En revanche, lorsqu'il s’agit de stratégie immédiate pour la conquête du pouvoir, nous avons beaucoup à apprendre et nous nous trouvons souvent en situation d'élèves.

Nous acceptons volontiers et modestement ce rôle, sans pour autant que nous devions oublier pour cela les leçons déjà inculquées par l'histoire.

De même que nous n'avons rien de fondamental à retrancher au programme qui nous définit historiquement, nous n'avons pas à lui rajouter des particularités superflues. L'histoire ne s’est pas arrêtée en 1933 ou 1938. Nous avons à apprendre de toutes les grandes expériences du mouvement ouvrier depuis, des victoires de la révolution chinoise, yougoslave, cubaine, vietnamienne, centro-américaine, ainsi que des défaites et des échecs, ceux de l'Indonésie, du Chili, de l'Iran, du Portugal, de la Tchécoslovaquie. Devant chaque événement majeur nous avons à mettre nos acquis à l'épreuve de la pratique et des tâches.

Toutes ces leçons permettent un enrichissement considérable de l'expérience stratégique et tactique du mouvement ouvrier dans sa lutte pour la conquête du pouvoir politique. Mais aucun événement de la portée de la victoire de la révolution russe ou de la générérescence bureaucratique du premier Etat ouvrier n'est venu à ce jour déterminer un réalignement général des forces dans le mouvement ouvrier international.

3. La révolution permanente : « un obstacle » ?

Une des raisons pour lesquelles la discussion actuelle a tardé à se préciser, c'est que les camarades de la majorité du SWP ont hésité sur la meilleure façon de présenter et d'argumenter leur révision. Ils ont commencé par corriger la théorie de la révolution permanente en généralisant la nécessité d'une étape intermédiaire, celle du gouvernement ouvrier et paysan. Ils ont fini par décider de la réviser frontalement. La discussion y gagne en clarté.

D'après J. Barnes, Trotsky aurait commencé après 1927 à dire qu'il avait eu raison dès avant 1917 sur des questions stratégiques importantes, et en particulier « sur sa théorie de la révolution permanente ». Il aurait ainsi commencé à « brouiller la ligne de la continuité révolutionnaire issue du programme et de la stratégie de l’Internationale communiste » (New International, n° 1, p. 50).

Aborder la question sous cet angle, c'est précisément en brouiller les enjeux. Tout d’abord, Trotsky n'a pas commencé en 1927 à revendiquer la justesse de ses positions avant 1917 : dans Cours nouveau comme dans les Leçons d'Octobre, il revendique sa propre continuité. Mais, il s'est passé quelque chose de nouveau au cours des années 20, non dans la tête de Trotsky, mais dans la réalité : la défaite de la seconde révolution chinoise et la systématisation dans l'Internationale communiste d’une ligne étapiste conduisant à la subordination catastrophique du prolétariat à la bourgeoisie nationale dans la révolution démocratique. Contre une telle ligne, Lénine et Trotsky se seraient placés, à n'en point douter, du même côté de la barricade, contrairement à ce que prétendent les légendes staliniennes.

Les précisions apportées par Trotsky en 1928 dans la Révolution permanente ne sont donc pas, comme le suggère Barnes, un retour à de vieux démons gauchistes de jeunesse, mais des clarifications indispensables, qui répondent à de nouveaux développements pratiques (la deuxième révolution chinoise) et théoriques (la théorie de la révolution par étapes) postérieurs aux quatre premiers congrès de l'Internationale communiste.

Dans ce débat crucial entre révolution permanente et révolution par étape, nous n'avons pas à battre en retraite ou à chercher une impossible troisième voie de conciliation, au moment même où des secteurs croissants du mouvement révolutionnaire, notamment en Amérique centrale, répudient plus ou moins explicitement la théorie stalinienne à la lumière de leurs propres expériences.

C'est déjà sur la base de l'expérience de la révolution cubaine que Che Guevara condamnait catégoriquement la politique stalinienne en Amérique latine : « Ou révolution socialiste, ou caricature de révolution ! » Dans son article, le camarade Barnes cite lui-même le programme du Parti communiste cubain : « Cette situation dans laquelle les objectifs démocratiques et de libération nationale doivent être réalisés par la classe ouvrière à la tête du pouvoir d'Etat, détermine une étroite interaction entre les mesures et les tâches de la première et de la seconde étape de notre révolution, ainsi que le caractère ininterrompu des transformations qui conduisent à la transition de l’une à l’autre dans le cadre d’un seul et même processus révolutionnaire. » Il cite également l'intervention de Jesus Montané au nom de la délégation cubaine à la Conférence internationale de 1982 sur le processus révolutionnaire en Amérique latine : « Sur ce continent, nous assistons à un mélange indissociable de luttes nationales et de classes, à une combinaison unique du combat pour la démocratie et pour le socialisme, au combat pour la révolution anti-impérialiste uni au combat des ouvriers et des paysans contre l'exploitation capitaliste. »

Ces conclusions sont celles d'un demi-siècle d'expériences sur le continent, annoncées par Mella, Mariategui, Farabundo Marti, confirmées par la révolution cubaine, la défaite chilienne, l'intervention impérialiste à Saint-Domingue, les coups d'Etat successifs en Bolivie, en Argentine, au Brésil, la victoire révolutionnaire au Nicarague et la guerre civile au Salvador. Sur ce point, les partis communistes chinois et vietnamiens ont tiré de leur expérience des conclusions analogues.

Aujourd'hui, le secrétaire général du Parti communiste salvadorien, lui, est obligé de tenir compte de cette leçon. Shaf-fik Handal, abondamment cité par le camarade Barnes dans son article, écrit en effet : « On ne peut aller au socialisme que par la voie démocratique et anti-impérialiste, mais réciproquement, la révolution démocratique anti-impérialiste ne peut être menée à bien sans aller au socialisme. Dans la mesure où il existe entre les deux un lien essentiel et indissoluble, il s’agit des deux facettes d'une même révolution et non de deux révolutions. La révolution démocratique anti-impérialiste ne nous apparaîtra pas comme une révolution séparée, mais plutôt comme l’accomplissement des tâches de la première phase de la révolution socialiste. » Nous ne discutons ici ni la pratique de Handal, ni l’ensemble de ses idées. Mais s'il prétend ne plus savoir lui-même d’où lui sont venues ces idées, il admet que les partis communistes d'Amérique latine ont travaillé pendant des années « avec l'idée de deux révolutions », et ont considéré l'expérience cubaine comme « une exception particulière ». C'est ce qui les aurait conduits à se subordonner à la bourgeoisie nationale ou prétendue telle, et à renoncer à prendre la tête de la lutte pour le pouvoir.

Or, c'était là l’un des enjeux centraux de la bataille au sein de l‘Internationale communiste dans les années 20. Toute l'histoire des révolutions depuis, et malheureusement aussi celle des défaites, a tranché dans le même sens. Ce serait faire diversion et « brouiller » ces conclusions que de transformer aujourd'hui l'affrontement entre Trotsky et Staline en 1927, en une controverse entre Lénine et Trotsky avant 1917, c'est-à-dire avant l'épreuve pratique de la révolution russe et de la deuxième révolution chinoise.

C'est pourquoi, contrairement à ce que prétend le camarade Barnes, il n'y a rien à retirer au sixième des Onze points de l'opposition de Gauche : « Rejet de la formule de la dictature démocratique des ouvriers et des paysans en tant que régime séparé, distinct de la dictature du prolétariat qui entraîne derrière elle les masses paysannes et les opprimés en général ; rejet de la théorie anti-marxiste de la transcroissance pacifique de la dictature démocratique en dictature socialiste. » Ce dont il s’agit ici, c'est de l'opposition inconciliable en pratique, entre la théorie de la révolution permanente et la Version stalinienne de la « dictature démocratique », en tant que régime séparé distinct de la dictature du prolétariat.

Des révolutionnaires qui rompent en pratique avec la concep-.

tion étapiste stalinienne, ne pensent pas spontanément cette rupture dans le cadre des concepts de la Révolution permanente. Ils la conçoivent plus souvent comme un retour à la conception de la Dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie chez Lénine. De nombreuses raisons permettent de comprendre que la rupture avec le stalinisme emprunte cette voie. Elle permet de renouer le débat, entre révolutionnaires. En effet, la position de Lénine, ambiguë sur la transcroissance de la révolution bourgeoise en révolution socialiste pouvait déboucher sur une dynamique de la révolution permanente. Les divergences apparues dans le Parti bolchévik en 1917 illustrent ces deux possibilités. Notre rapport aujourd'hui ne consiste pas à nous ériger en juges du débat entre Lénine en Trotsky avant 1917, mais à l’éclairer historiquement à la lumière des enseignements ultérieurs de la révolution russe, de la révolution chinoise, de la révolution cubaine, etc.

Les différences entre Lénine et Trotsky avant 1917 peuvent être discutées à loisir. C'est une question théorique et historique sur laquelle bien des points de vue se sont déjà exprimés et continueront à s'exprimer dans la IVe Internationale. Mais la thèse du sixième point de l'Opposition de Gauche est une ligne de partage des eaux entre révolutionnaires et réformistes dans la révolution coloniale. Elle est cohérente du premier au dernier mot, dans la mesure où il ne peut y avoir de « transcroissance pacifique » de la dictarure démocratique à la mode stalinienne (comme régime séparé et distinct de la dictature du prolétariat) en dictature socialiste ; pas plus qu'il ne peut y avoir d'édification socialiste sans conquête révolutionnaire du pouvoir. En revanche, il peut et il doit y avoir transcroissance des tâches démocratiques et nationales de la révolution en tâches socialistes, dans le cadre de la dictature du prolétariat. Sur ce point essentiel, les révolutions cubaine, vietnamienne et nicaraguayenne, et a contrario le désastre d'’Indonésie ou la normalisation bourgeoise en cours en Iran, confirment l'actualité des thèses sur la révolution permanente : « Pour les pays à développement bourgeois retardataire, et en particulier pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que /a dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée avant tout de ses masses paysannes. » S'il est vrai que quiconque fait la révolution à moitié creuse son propre tombeau, quiconque prétend, à l'époque de l'impérialisme pourrissant, arrêter la révolution à son « étape » démocratique bourgeoise, la livre à ses fossoyeurs. Le cours de la révolution nicaraguayenne depuis le renversement de Somoza vérifie à son tour cette loi de la transcroissance de la révolution démocratique en révolution socialiste, nécessaire à la conservation et à la consolidation des conquêtes démocratiques elles-mêmes.

Des fractions de la bourgeoisie peuvent, dans un premier temps, prendre part à la lutte contre une occupation étrangère ou contre une dictature militaire. Mais elles abandonnent le combat et se retournent contre les ouvriers et les paysans pauvres, dès lors que la lutte s'enracine dans des mesures sociales qui portent de plus en plus atteinte aux intérêts de la propriété foncière et plus largement de la propriété privée. Sandino annonçait à juste titre que seuls les ouvriers et les paysans iraient jusqu'au bout de la lutte contre l'impérialisme.

Toutes les révolutions victorieuses dans les pays dominés ont confirmé que la question de la terre est au centre de l'alliance entre le prolétariat et la paysannerie : « Non seulement la question agraire, mais aussi la question nationale assignent à la paysannerie qui constitue l'énorme majorité de la population des pays arriérés, un rôle primordial dans la révolution démocratique. Sans une alliance entre le prolétariat et la paysannerie, les tâches de la révolution démocratique ne peuvent pas être résolues ; elles ne peuvent même pas être posées sérieusement. Mais l'alliance de ces deux classes ne se réalisera pas autrement que par une lutte implacable contre l'influence de la bourgeoisie libérale nationale. » Cette thèse de la « révolution permanente » met l'alliance du prolétariat et de la paysannerie au centre de la stratégie révolutionnaire dans les pays dominés et dément catégoriquement les calomnies staliniennes sur la prétendue « sous-estimation » trotskyste de la paysannerie.

De la même façon, il est faux que la théorie de la révolution permanente prône de manière gauchiste une socialisation immédiate de l’ensemble des moyens de production, ou qu'elle prédétermine le rythme de passage des tâches démocratiques aux tâches socialistes.

Elle met l'accent sur la nécessité de la conquête du pouvoir politique et de l'instauration de la dictature du prolétariat, qui devient l'instrument de ces transformations ultérieures, qui permet ensuite de manœuvrer, de gagner du temps si nécessaire, ou même d'organiser des retraites temporaires, comme ce fut le cas avec la NEP en URSS. En revanche, la tentative de gérer l'appareil d'Etat bourgeois pour le transformer progressivement de l'intérieur conduit au coupe-gorge contre-révolutionnaire. C'est toute la différence entre la révolution cubaine victorieuse et la révolution chilienne écrasée. « Quelles que soient les premières étapes épisodiques de la révolution dans les différents pays, l'alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie n’est concevable que sous la direction politique de l'avant-garde prolétarienne organisée en Parti communiste. Ce qui signifie à son tour que la révolution démocratique n’est concevable qu'au moyen de la dictature du prolétariat, qui s'appuie sur son alliance avec la paysannerie et résoud en premier lieu les tâches de la révolution démocratique. »

La théorie de la révolution permanente établit donc, à partir de l'expérience, la ligne de marche de la révolution, le lien de continuité nécessaire entre révolution démocratique et révolution socialiste, le rôle dirigeant du prolétariat, et le caractère prolétarien du futur pouvoir révolutionnaire. Contrairement aux accusations souvent portées par les staliniens, elle ne confond pas le point de départ et le point d'arrivée. Elle n'exclut pas l'existence de phases ou d'étapes dans. le cadre d'un processus ininterrompu. Pas plus qu'elle n'exclut la possibilité d'alliances temporaires avec des fractions anti-impérialistes où anti-dictatoriales de la bourgeoisie.

ILest vrai que des groupes se réclamant du trotskysme ont pu donner de la théorie de la révolution permanente une interprétation caricaturale, sectaire et ultimatiste. Soucieux avant tout de ne pas se salir les mains et de garder la théorie immaculée à prudente distance de la pratique, ces « socialistes purs », dans l'attente d'une révolution prolétarienne chimiquement pure, n'ont parfois pas su reconnaître la révolution telle qu'elle se présentait réellement à eux. Ce fut le cas des trotskystes chinois en 1949, où d'une de leurs fractions 2. Ce fut le cas du courant lambertiste devant la révolution cubaine. Ce fut encore le cas des courants lambertiste et moreniste devant la révolution nicaraguayenne en 1979. Ce fut aussi le cas de courants minoritaires dans nos propres rangs devant la révolution vietnamienne.

L'Internationale dans son ensemble a heureusement échappé à cette dégénérescence sectaire, qui doit être. combattue avec acharnement: Elle est le produit de l'isolement, de la distorsion du lien entre la théorie et la pratique, d’une interprétation de la révolution coloniale réduite aux schémas de la lutte des classes dans les pays capitalistes développés. Face à l'ampleur que revêt aujourd'hui la crise économique et sociale qui secoue les pays dominés jusque dans leurs fondations, une incompréhension dogmatique de l'importance des revendications nationales et démocratiques, du rôle de la paysannerie, des alliances tactiques possibles contre la dictature ou l'impérialisme, scellerait l'impuissance politique des-sections devant le cours réel de la lutte de classes. La-théorie de la révolution permanente constitue un cadre historique. nécessaire. Elle ne nous dispense pas d'une analyse concrète, cas par cas, des formations sociales et des rapports de classes. Elle ne définit pas davantage automatiquement une stratégie correcte et une politique efficace pour la conquête du pouvoir. Et rester au seul niveau dela réaffirmation des grandes tendances historiques, ce serait s'enfermer dans le cercle vicieux de l’objectivisme (qui perçoit le processus de révolution permanente comme une sorte de mouvement naturel et inéluctable de l'histoire) et du sectarisme (envers les organisations qui ont dirigé des révolutions victorieuses dans leur pays sans être pour autant marxistes révolutionnaires). Si, au lieu de nous intéresser principalement aux caractérisations générales des partis comme les PC chinois, vietnamien, ou yougoslave, nous avions étudié plus attentivement leur politique concrète, nous aurions mieux perçu leurs contradictions et assimilé ce qui, dans leur expérience pouvait avoir une portée plus générale. Si la théorie de la révolution permanente se réduit à des rappels de principes et à des mises en garde au-dessus de la mêlée, elle tend à dissoudre la politique concrète, la stratégie révolutionnaire, et son agent {le parti révolutionnaire) dans un vaste mouvement objectif de l'histoire. ll ne suffit pas davantage de s'ouvrir à cette dimension politique et stratégique des problèmes, sous une forme libérale et tolérante, par exemple à propos des alliances, sans dire en positif ce que nous-même aurions fait au Nicaragua ou au Salvador, et ce que nous devons faire au Pérou ou en Uruguay. Ainsi, les débats qui ont traversé les trois composantes du FSLN avant la prise du pouvoir, ou qui divisent aujourd'hui les organisations révolutionnaires salvadoriennes, ne sont pas résolus automatiquement par.la référence à la théorie de la révolution permanente. Dans chaque cas, cette théorie doit être traduite en politique concrète et cette traduction laisse une large part à l'interprétation, y compris entre révolutionnaires. Mais ce serait rendre au stalinisme un service tardif et inespéré que d’imputer aux thèses mêmes de la révolution permanente et à Trotsky, la responsabilité du sectarisme de certains disciples. Dans sa lutte contre la politique stalinienne, Trotsky a tracé une orientation générale et des garde-fous. Dans ce cadre, nous avons énormément à apprendre en matière de stratégie dans la lutte pour le pouvoir (combinaison entre luttes de masse, guérillas et insurrections), en matière de luttes paysannes et d’alliances tactiques avec des secteurs de la bourgeoisie, en matière de mesures économiques et institutionnelles de transition après la conquête du pouvoir politique, en matière même de processus de formation de nouveaux partis révolutionnaires.

Mais pour assimiler ces leçons, nous n'avons aucun besoin de « brouiller » et d'estomper la ligne de front principale. Ce qui était commun à Lénine et Trosky dès avant 1917, contre les menchéviks, c'était la conviction que la bourgeoisie libérale était incapable de mener sérieusement la lutte contre l’autocratie. Pour Trotsky, cette conviction n'a jamais interdit les alliances avec telle ou telle fraction de cette bourgeoisie, sur le terrain de l'action, à la condition de ne pas mélanger les drapeaux ; de défendre scrupuleusement l’indépendance politique et organisationnelle du prolétariat (contrairement à ce qui s’est fait en Chine en 1925-1926 à l'époque de l'alliance avec le Kuomintang), et de ne pas subordonner la mobilisation du mouvement de masse à ces accords. Au Nicaragua, au fur et à mesure que progressait la lutte révolutionnaire pour le renversement de Somoza, on a vu la bourgeoisie d'opposition initialement partie prenante du Front large d'opposition (FAO), chercher la conciliation avec la dictature et l'impérialisme. Le centre de gravité de la lutte et l'initiative sont alors passés définitivement du côté des travailleurs et des paysans. Le Mouvement populaire unifié (MPU) et le Front sandiniste ont affirmé leur hégémonie dans le Front patriotique national (FPN), constitué au début 1979, et où les Chamorro et Rebelo se sont trouvés en position subordonnée, comme l'histoire l'a ensuite vérifié. Dès le renversement de Somoza, la direction sandiniste affirmait en même temps sa disposition à passer des compromis sur le terrain économique et sa détermination à garder entre ses mains les leviers du pouvoir politique et militaire (formation de l'Armée populaire sandiniste et des milices, conflits avec la bourgeoisie sur la composition du Conseil d'Etat et la tenue des élections).

Le renversement du pouvoir bourgeois et l'instauration de la dictature du prolétariat n’impliquent pas automatiquement la socialisation immédiate des moyens de production et la mise en œuvre d'une économie planifiée. Dans les pays dominés, la dictature du prolétariat commence sur le terrain politique des tâches de la « révolution nationale démocratique ».Les masses engagées dans cette révolution ne sont pas toujours prêtes d'emblée à la lutte consciente pour le socialisme. La saisie des biens impérialistes, le début d’une réforme agraire, l’alphabétisation sont souvent les premières tâches. Mais si la révolution s'engage résolument dans cette voie, les différenciations sociales se creusent dans les rangs de la paysannerie et de nouvelles épreuves de forces avec la bourgeoisie mürissent.

Aucune forme générale ne peut dicter à l'avance les rythmes et les modalités de cette transcroissance des tâches démocratiques nationales en tâches socialistes. Pour peu qu'il existe une direction révolutionnaire, :il-n'existe aucune muraille de Chine entre le début démocratique de la révolution et son parachèvement socialiste.

Conscient de la différence entre l'instauration de la dictature du prolétariat au niveau politique et sa consolidation par la transformation de la production marchande maintenue en une production planifiée, Trotsky distinguait la dictature du prolétariat de la dictature socialiste : « Un gouvernement qui s'appuie directement sur le prolétariat et par son intermédiaire sur la paysannerie révolutionnaire, ne signifie pas encore une dictature socialiste. La véritable dictature du pro-

10. Voir le texte de Wang publié dans le BIDI n° 7. létariat et de la paysannerie, celle qui a anéanti définitivement le régime de l’absolutisme et du servage et arraché la terre aux grands propriétaires a eu lieu après Octobre et pas avant ; elle s'est présentée sous la forme de la dictature du prolétariat soutenue par la guerre paysanne et, quelques mois après, a commencé à se transformer en dictature socialiste. » (Révolution permanente, p. 166).

En parlant de « dictature socialiste », Trotsky n'entend pas ici évoquer de prétendus rapports de production socialistes ou un prétendu mode de production socialiste. Il établit seulement une distinction socialiste. Il établit seulement une distinction terminologique entre la conquête du pouvoir politique (dictature du prolétariat) et sa consolidation par la mise en œuvre des premières mesures radicales d’expropriation de la bourgeoisie, à la ville comme à la campagne. Cette distinction répond au caractère propre de la révolution prolétarienne. A la différence de la révolution bourgeoise, elle commence par la conquête du pouvoir politique, qui devient le levier de la transformation des rapports sociaux et de la situation matérielle et culturelle du prolétariat lui-même. Il n'y a donc pas simultanéité entre la conquête du pouvoir et ses transformations sociales. Il y a au contraire dans la plupart des cas un décalage entre l'instauration politique du pouvoir prolétarien et la consolidation sociale de la dictature du prolétariat.

Là réside la racine objective des difficultés que nous avons souvent rencontrées pour caractériser instantanément le pouvoir révolutionnaire prolétarien à sa naissance. Dans le cas de la révolution d'Octobre évoquée par Trotsky, l'insurrection décide au niveau politique de la situation de dualité de pouvoir, sous la direction d’un parti révolutionnaire internationaliste, pour instaurer une dictature du prolétariat appuyée sur un système de Soviets, sans que tous les éléments de dualité de pouvoir aient été encore balayés dans la société.

Dans les cas postérieurs de la révolution chinoise, vietnamienne, cubaine, nicaraguaÿenne, un tel système soviétique n'existait pas. Si les partis qui ont dirigé la prise du pouvoir ont agi en partis révolutionnaires, ils n’en étaient pas moins qualitativement différents de la direction bolchévique en 1917.

Or c’est précisément parce que l'instauration du pouvoir ouvrier commence par la conquête du pouvoir politique, que les éléments subjectifs que sont les formes d'organisation du mouvement de masse et la nature de la direction, sont initialement décisifs. Ce fut la source de bien des hésitations à reconnaître le caractère prolétarien de la révolution chinoise dès 1949, ou celui de la révolution vietnamienne dès 1975. Le caractère même de la révolution prolétarienne, et la spécifité de chaque révolution ne permettent pas de bâtir un concept où une formule générale de la transition allant au-delà de la distinction indiquée par Trotsky.

Les tentatives symétriques de trouver un concept universel de la transition entre l'Etat bourgeois et l'Etat ouvrier embrassant l’ensemble des révolutions victorieuses à ce jour aboutissent à des contradictions théoriques insurmontables. Ainsi, à l'époque de leur lune de miel, Moreno et Lambert ont inventé que toutes les révolutions ayant abouti à l'instauration d'Etats ouvriers, à l'exception de la révolution russe elle-même, n'étaient que des « révolutions de Février », parce qu'elles n'avaient pas connu de formes soviétiques d'organisation du pouvoir. Cette tentative aboutit purement et simplement à confondre sous une même notion des Etats ouvriers (même bureaucratisés), et l'Etat bourgeois qu'était toujours l'Etat russe, avec son armée et ses institutions, après la révolution de Février 1917 et avant l'insurrection d'Octobre ! De leur côté, les camarades de la majorité du SWP ont été tentés de généraliser l'application de la notion de gouvernement ouvrier et paysan, pour en faire non plus un synonyme de la dictature du prolétariat, mais une étape historique intermédiaire entre l'Etat bourgeois et l'Etat ouvrier, nécessaire dans toute révolution, y compris dans les pays impérialistes et aux Etats-Unis, et, rétroactivement, dans la révolution russe. De sorte que selon eux la dictature du prolétariat ne serait apparue en URSS qu'en juin 1918, en non avec la conquête du pouvoir en octobre 1917. Sur cette question du gouvernement ouvrier et paysan, l'article du camarade Barnes marque cependant un prudent retour en arrière. La notion de gouvernement ouvrier et paysan n'y occupe plus une place centrale. Lorsqu'elle apparaît, c'est clairement en tant que premier pas de la Dictature du Prolétariat : « Un tel gouvernement lorsqu'il apparaît, émanant d'une révolution populaire victorieuse, ouvre la voie à la consolidation de la dictature du prolétariat… Les gouvernements ouvriers et paysans se caractérisent comme une étape dans la lutte de classe où les rapports de propriété capitalistes n'ont pas encore été abolis, mais où les ouvriers et les paysans ont conquis le pouvoir politique par une authentique révolution. La tâche principale des révolutionnaires prolétariens dans un tel gouvernement est d'organiser, de mobiliser, et d'élever la conscience de classe du prolétariat et de ses alliés, pour les conduire par la lutte de classes à l'expropriation de la bourgeoisie et à la consolidation d'un Etat ouvrier. » (New International, n° 1, p. 35.) Le gouvernement ouvrier et paysan est bien défini ici comme le résultat d'une révolution victorieuse, ouvrant la voie à la « consolidation » de l'Etat ouvrier ou de la dictature du prolétariat, autrement dit comme le début de cette même dictature du prolétariat. Ce que confirme plus loin le camarade Barnes lui-même : « Nous voyons le gouvernement ouvrier et paysan comme la première étape de la dictature du prolétariat. » (New International, n° 1, p. 76.)

Il est vrai que la transition de la dictature du prolétariat à la dictature socialiste (pour reprendre les formules de Trotsky), ou de la conquête du pouvoir politique à la transformation des rapports de propriété, peut être relativement plus lente dans un pays faiblement industrialisé et dans certaines conditions internationales. En revanche, dans une pays dépendant industrialisé, et à plus forte raison dans un pays impérialiste, les tâches démocratiques et socialistes sont étroitement combinées et s’enchaînent rapidement les unes aux autres.

Nous sommes bel et bien ramenés ainsi à la question de fond qui est celle de la révolution permanente, et non celle du gouvernement ouvrier et paysan, qui n'en constitue qu'un aspect partiel. Or, sur cette question, ce n'est pas Trotsky qui brouille la continuité de l'héritage révolutionnaire, comme le dit Barnes, mais bel et bien le camarade Barnes qui « brouille » la ligne de partage entre l'héritage révolutionnaire et le fardeau de la réaction stalinienne.

4. La révolution politique, à réviser en baisse ou en hausse ?

Nous avons déjà souligné que la théorie de la révolution permanente, c’est aussi la perspective stratégique d'extension de la révolution, opposée à la thèse stalinienne de la construction du socialisme dans un seul pays. A l'échelle internationale, cette extension de la révolution passe aussi par le renversement de la bureaucratie au pouvoir en Chine ou en URSS, et dans plusieurs autres Etats.

L'appareil des Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés ou déformés est devenu un instrument de violence bureaucratique contre la classe ouvrière, qui reste une classe exploitée et dépossédée du pouvoir politique. La gestion bureaucratique de l'économie planifiée conduit inexorable-ment au gâchis et à l'étouffement des forces productives. Ces Etats demeurent des Etats ouvriers dans la mesure où la production y est organisée sur la base de la propriété collective des moyens de production, où la force de travail n'y est plus une marchandise dans le plein sens du terme, où le monopole du commerce extérieur permet à l'Etat de contrôler les influences du marché mondial sur l’économie. La bourgeoisie a été expropriée, le capitalisme aboli, et il existe les éléments essentiels d'une économie planifiée. C'est dans ce sens et dans ce sens seulement que nous maintenons la nécessité de défendre les acquis des Etats ouvriers, même bureaucratisés, contre toute entreprise de restauration capitaliste. Mais la défense des Etats ouvriers et l'extension de la révolution impliquent une lutte sans merci contre la bureaucratie qui est le premier saboteur des fondements de l'Etat ouvrier.

La révolution politique anti-bureaucratique n'est pas une simple réforme ou démocratisation des appareils bureaucratiques, une sorte de révolution sans révolution. Il s’agit d'une véritable révolution dont le but est de renverser la bureaucratie sans restaurer le capitalisme. Elle suppose un soulèvement des masses opprimées contre la dictature totalitaire de la bureaucratie. Toute l'expérience des mouvements de masse dans les Etats ouvriers bureaucratisés, du soulèvement de Berlin-Est en 1953, aux luttes ouvrières de Pologne, en passant par le soulèvement hongrois de 1956 ou le « printemps de Prague », confirment cette ligne de marche. L'expérience polonaise en cours depuis trois ans constitue à la fois une éclatante confirmation du programme général de la révolution politique et un enrichissement de sa stratégie et de sa tactique.

Dès les négociations de Gdansk de 1980, les travailleurs ont brisé la prétention de la bureaucratie à représenter et incarner la classe ouvrière. En mettant face à face les représentants élus des grévistes et ceux de l'appareil bureaucratique de l'Etat, elles arrachaient le masque de l’usurpation. Très vite, les revendications économiques les plus élémentaires se chargent d’un contenu directement politique, en passant de la remise en cause des privilèges bureaucratiques à la remise en cause des choix de la gestion bureaucratique pour arriver à la conclusion que le socialisme ne se limite pas à l'étatisation des moyens de production, mais exige leur socialisation à travers un système d'autogestion ouvrière et la planification démocratique du développement social. De même, les revendications démocratiques, telles que la liberté d'information, d'organisation, ou l'indépendance des syndicats vis-à-vis de l'Etat, se chargent d'un contenu de classe concret et débouchent sur la contestation du monopole bureaucratique du pouvoir politique. Les élections libres, le droit à l'existence d'une pluralité des partis ne sont pas seulement des libertés politiques, mais les conditions nécessaires d'une planification démocratique efficace et d’une mobilisation effective des masses.

Le renversement de la dictature bureaucratique implique enfin la destruction de l'appareil coercitif de l'Etat, que la bureaucratie a forgé pendant des années à la mesure de ses besoins. Pas plus que la:bureaucratie ne peut être identifiée à la classe ouvrière, l'Etat ouvrier bureaucratisé ne peut être identifié au socialisme. Nous rejetons catégoriquement son chantage, selon lequel le refus de son pouvoir discrétionnaire remettrait en cause l'édification même du socialisme.

Or, dans son très long article sur l'apport de Trotsky à « l'héritage révolutionnaire », le camarade Barnes met exclusivement l'accent sur la défense de l'URSS, alors qu'il passe sous silence la lutte anti-bureaucratique et son programme : « Comme nous l'avons appris de Trotsky la défense inconditionnelle des conquêtes de la révolution russe et postérieu-rement de tout Etat ouvrier s'est révélée vitale pour l'extension de la révolution socialiste mondiale et pour la régénérescence du communisme. » (New International, n° 1,p. 86.) Quandiil cite Défense du marxisme, c'est pour commettre un flagrant contre-sens. Dans le passage cité, Trotsky écrit : « Nous ne devons pas perdre de vue un instant le fait que la question du renversement de la bureaucratie soviétique est subordonnée pour nous à la question de la préservation de la propriété étatique des moyens de production en URSS, et que la préservation de la propriété étatique des moyens de production en URSS est subordonnée pour nous à la révolution prolétarienne internationale. » (Défense du marxisme, p. 124.)

Cette phrase a toute l'apparence d'un cercle vicieux : le renversement de la bureaucratie est subordonné à la préserva-tion de la propriété étatique, elle-même subordonnée à la révolution prolétarienne mondiale, qui exige le renversement de la bureaucratie qui sape les fondements de l'Etat ouvrier. Pourtant, ce qui prime en dernière analyse, ce sont les intérêts du prolétariat mondial pris dans son ensemble. Or la bureaucratie leur est doublement contraire, parce qu'elle s'oppose à l'extension de la révolution, et parce qu'elle étouffe dans les pays où elle est au pouvoir l'énergie révolutionnaire de contingents décisifs du prolétariat.

Les pages de Défense du marxisme, qui précèdent la cita-tion choisie par le camarade Barnes ne laissent aucun doute à ce sujet : « Que défendons-nous en URSS ? Pas ce en quoi elle ressemble aux pays capitalistes, mais ce en quoi elle s'en distingue. En URSS, le renversement de la bureaucratie est indispensable pour préserver la propriété d'Etat. C'est seulement en ce sens que nous sommes partisans de la défense de l'URSS... Défense de l'URSS ne signifie pas le moins du monde un rapprochement avec la bureaucratie du Kremlin, l'acceptation de sa politique, ou la conciliation avec.la politique de ses alliés. Sur ce point comme sur tous les autres, nous demeurons entièrement sur le terrain de la lutte de classe internationale. En réalité, nous défendons l'URSS comme nous défendons les pays colonisés, comme nous réglons toutes les tâches que nous nous fixons, non pas en soutenant certains pays impérialistes contre d’autres, mais par la méthode de la lutte de classes internationale, dans les colonies comme dans les métropoles. » (Défense du marxisme, p. 117-119). « La défense de l'URSS a avec la révolution socialiste internationale le rapport qui lie une tâche tactique à une tâche stratégique. La tactique est subordonnée au but stratégique et ne peut en aucun cas s'opposer à lui. » (ibid., p. 120.) Une telle opposition tendrait en effet à subordonner les intérêts de la révolution mondiale à ceux des dictatures bureaucratiques.

Des révolutions en cours peuvent trouver dans l'existence des Etats ouvriers, même bureaucratisés, un point d'appui, et dans la bureaucratie un allié conjoncturel. Mais le réalisme qui prétendrait sacrifier à cette alliance les droits et les intérêts des travailleurs des Etats bureaucratisés, est une illusion à courte vue. Le soutien conditionnel que peut apporter la bureaucratie à telle ou telle lutte est toujours chèrement marchandé et payé politiquement. On a pu le vérifier lors de la crise soviéto-yougoslave, de la crise sino-soviétique, de la crise des fusées à Cuba, de la guerre du Vietnam, et plus récemment encore dans la guerre du Moyen-Orient.

Ce soutien subordonné aux intérêts diplomatiques propres de la bureaucratie ne remplacera jamais la solidarité internationaliste des masses et leur mobilisation indépendante. A l'opposé des camarades américains, le camarade Hoffman et sa tendance trouvent insuffisante notre caractérisation des Etats ouvriers bureaucratisés !!. Rejetant aussi bien les thèses du « capitalisme d'Etat », que celles selon lesquel-les la bureaucratie serait une nouvelle classe à vocation universelle, Hoffman affirme que la bureaucratie n'est pas seulement une caste, mais bel,et bien une nouvelle classe, « une classe non fondamentale » et.parasitaire. Si on en reste là, les promesses de révolution théorique du camarade Hoffman accouchent d’une réforme conceptuelle, qui ne fait guère avancer le problème. Une classe parasitaire, mais « parasitaire » de qui ? Du prolétariat ? Dans ce cas, la « nouvelle classe » ressemble comme deux gouttes d'eau à la caste qu'Hoffman vient de congédier. En quoi le changement introduit fait-il avancer d'autre part la caractérisa-tion des Etats ouvriers bureaucratisés en tant que tels ? Quelle est leur nature sociale ? Hoffman les baptise désormais « Etats collectivistes bureaucratiques ». Soit. On pourrait de la même façon définir les partis communistes par exemple comme des partis « collectivistes bureaucratiques », mais cela ne nous dirait toujours rien sur leur définition sociale.

Si le pouvoir dans les « Etats collectivistes bureaucratiques » appartient toujours en exclusivité à la bureaucratie, désormais définie comme « classe non fondamentale » parasitaire du prolétariat, alors, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître, le prolétariat politiquement exproprié et opprimé n'en demeure pas moins la classe socialement dominante. Et nous voici revenus au point de départ : des Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés !

Hoffman considère cependant son innovation théorique nécessaire pour redéfinir plus précisément les tâches concernant la défense de l'URSS et le problème nouveau posé par les conflits, y compris les conflits armés, entre Etats ouvriers bureaucratisés.

Sur le premier point, ses conclusions restent pourtant assez classiques : « Parler de contre-révolution bureaucratique, cela signifie-t-il mettre un trait d'égalité entre Etats collectivistes bureaucratiques et Etats impérialistes ? Non !... De ce fait nous ne sommes pas neutres dans les conflits entre Etats impérialistes et Etats collectivistes bureaucratiques. » Le problème qui se pose à partir de là est celui déjà abordé,

11. Voir « Sur la nature des Etats bureaucratiques », paru dans Quatrième Internationale n° 13. des rapports entre la défense des Etats ouvriers bureaucratisés et la lutte pour la révolution antibureaucratique. Hoffman argumente que sa démarche lui permet de comprendre la possibilité d'un expansionisme politique soviétique, qui n'aurait pas, à la différence de l'expansionisme impérialiste le pillage économique pour moteur. Cet expansionisme bureaucratique résulterait de la fragilité même de « la classe non fondamentale » et de son pouvoir. Elle devrait compenser cette fragilité due à l'absence de mobilisation populaire autonome, par une fuite en avant dans le militarisme bureaucratique et la mise en place d’un dispositif d’alliances diplomatiques.

Pourtant, Trotsky n'avait pas besoin de recourir à la notion de « classe non fondamentale » pour estimer la bureaucratie capable d'aventures militaires réactionnaires : « Le Kremlin participe au nouveau partage de la Pologne ; le Kremlin s'empare des pays baites ; le Kremlin s'intéresse de près aux Balkans, à la Perse, à l'Afghanistan. En d'autres termes, le Kremlin continue la politique de l'impérialisme tsariste. (Défense du marxisme, p. 128). Mais ce n'est pas une raison pour : « identifier la politique de la bureaucratie bonapartiste avec la politique du capitalisme monopoliste en se fondant sur le fait que l’un et l’autre utilisent la force militaire à des fins d'expansion. »

Elle peut avoir des conséquences réactionnaires et désastreuses pour le mouvement ouvrier, mais elle répond à d’autres mécanismes et ressorts que ceux de l'expansion impérialiste. D’après Hoffmann, la thèse de la « nouvelle classe non fondamentale » apporterait enfin le fil à plomb pour traiter la question nouvelle des conflits entre Etats ouvriers (Yougoslavie/URSS en 1948, URSS/Chine à partir de 1960), allant jusqu'à l'affrontement militaire (Vietnam/Cambodge et Chine/Vietnam). Elle permettrait en effet de repérer le saut qualitatif marquant le passage de la caste bureaucratique à la nouvelle classe non fondamentale, ou bien, parallèlement, de « l'Etat prolétarien bureaucratisé » à « l'Etat collectiviste bureaucratique ».

Il n'y a encore rien là de bien nouveau. La bureaucratisation a toujours été analysée par Trotsky comme un processus, avec des degrés et des transformations qualitatives. Le degré de cristallisation bureaucratique et d'autonomie de la bureaucratie envers le prolétariat qu'elle parasite n'est pas le même en 1924, au début de Thermidor, et en 1938 après les purges, les procès, et la victoire de la contre-révolution bureaucratique. Du point de vue des tâches, cette différence est assez importante pour justifier le passage d’une ligne de redressement et de démocratisation de l'Etat ouvrier, à une ligne de révolution politique.

De même, la direction yougoslave ou la direction chinoise dans la période qui suit immédiatement la prise du pouvoir, ne sont pas, en dehors de leurs déformations bureaucratiques des copies conformes de la bureaucratie stalinienne consolidée. Leur lien avec les masses n’a pas été rompu immédiatement. C'est l’une des raisons pour lesquelles nous avons soutenu critiquement la Chine et la Yougoslavie dans les conflits avec l'URSS, et plus tard le Viêt-nam dans son conflit avec la Chine normalisée de Hua Kuo Feng et Teng Hsiao Ping.

Les innovations proposées par le camarade Hoffman et sa tendance ne font donc avancer ni la clarté théorique, ni la clarté sur les tâches. En revanche, elles cèdent du terrain à ceux qui, devant l'offensive anti-marxiste dans les pays capitalistes, voudraient pouvoir mettre en sourdine la défense des Etats ouvriers.

Non, l'analyse de la bureaucratie et les tâches de la révolution politique n'ont pas à être révisées ni en hausse, ni en baisse.

5. L'actualité et l'unité de notre programme fondamental

Ce programme n’est ni superflu, ni dépassé dans ses points essentiels. Il n’a besoin d'être révisé ni sur la révolution permanente ni sur la révolution politique.

Le cours campiste progressivement affirmé par les camara-des de la majorité du SWP exprime un manque de confiance dans le rôle de la classe ouvrière des métropoles impérialistes tout autant qu'un réflexe de défense face aux nouveaux signes de guerre froide. Cette perte de confiance se traduit aussi par la tentation d'étendre la notion de gouvernement ouvrier-paysan comme une étape de transition nécessaire aux Etats-Unis mêmes, par la relativisation du combat pour la démocratie soviétique pourtant central dans les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, par la tenta-tion d’inverser les rapports entre le parti et les masses dans la révolution, le parti étant chargé de faire la révolution pour mobiliser et « éduquer » les masses ensuite...

Ce cours est confirmé par l'évolution du débat sur la démocratie socialiste, à l'occasion de la réunion du SU de janvier 1984. Les camarades du SWP semblent désormais réduire la reconnaissance du droit à la pluralité des partis politiques aux Etats ouvriers bureaucratiques dégénérés où la révolution politique est à l’ordre du jour et non comme un droit fondamental dans toute démocratie socialiste. Cette logique peut conduire jusqu'à une remise en causeipratique et politique des droits de tendance et de fraction dans les organisations révolutionnaires, car ces droits n'auraient guère de sens s'ils n'allaient jusqu'au droit à la séparation, c'est-à-dire à la possibilité de fonder un nouveau parti. Pourtant le développement mondial de la lutte des classes souligne l'unité dialectique entre les trois secteurs de la révolution mondiale. C’est le résultat des grandes tendances de notre époque, économique (internationalisation croissante de la production et des capitaux}, sociale (internationalisation de la division du travail), militaire (système de pactes et d’allian-ces renforcées par le poids de l'armement nucléaire), politique (internationalisation des conflits localisés : Malouines, Amérique centrale, Moyen-Orient, Grenade), du fait des « responsabilités globales » revendiquées par les Etats-Unis et l'Union soviétique dans les affaires du monde. Bien avant cette évolution, dès le milieu du siècle passé, le mouvement ouvrier avait jeté les premières bases de sa propre organisation internationale. || affronte aujourd'hui la situation dans un état de dispersion extrême alors que la bourgeoisie, malgré ses contradictions s'efforce de forger les instruments politiques, financiers, diplomatiques, militaires, d'une politique internationale.

La dynamique de la révolution mondiale ne souligne pas seulement le besoin et le manque plus que jamais tragique d'une Internationale révolutionnaire de masse. Elle souligne aussi l'actualité vivante du programme marxiste révolutionnaire, liant ensemble la dynamique socialiste de la révolution dans des pays dominés, les tâches socialistes du prolétariat dans les pays impérialistes, et celles de la révolution politique contre la bureaucratie au pouvoir en URSS, en Chine et en Europe de l'Est. Seul un tel programme peut aider à briser la logique pétrifiée du partage du monde entre camps et conjurer les menaces de guerre mondiale nucléaire.

Tous les éléments de ce programme n'ont certes pas la même portée pratique, au même moment dans les différents secteurs de la révolution mondiale. || ne saurait pour autant être démembré et se limiter aux thèses sur la révolution permanente dans les pays dominés ou à celles sur la révolution politique dans les Etats bureaucratiques. L'interdépendance accrue des trois secteurs et la portée internationale des conflits localisés font que le sort de la révolution en Amérique centrale n’est pas étranger à celui des travailleurs polonais, et que toute révolution qui se consolide se trouve confron-

12. Cannon avait d’ailleurs bien compris la différence de signification entre ces agressions frontalières et des conflits de grande envergure : « À notre avis, Staline ne pourrait entreprendre la conquête, non seulement de petits Etats frontaliers, mais de puissances impérialistes plus importantes, qu'à une condition : que la bureaucratie soviétique représente en réalité une nouvelle classe triomphante en harmonie avec son système social, sûre de sa position dans son propre pays. Si tel est vraiment le cas, nous devons réellement réviser tout ce que nous avons dit à propos de la bureaucratie jusqu'à présent, et admettre en même temps que la révolution pour la régénérescence de l'URSS, ainsi que la révolution prolétarienne à l'Ouest, peuvent être rayées de la carte pour un bon bout de temps. » (Struggle For a Pro-letarian Party, p. 104).

tée à des obligations d'alliances diplomatiques avec leur prix inévitable de contraintes.

Quiconque prend au sérieux la tâche de s'atteler dès maintenant à la construction de la IVe Internationale, dans la perspective de reconstruction d'une Internationale révolutionnaire de masse, ne peut le faire solidement sur la base d'une plateforme programmatique tronquée ou au rabais, mais seulement en défendant un programme qui réponde dans ses grandes lignes aux besoins objectifs du prolétariat dans les trois secteurs de la révolution mondiale.

Il. Se tourner vers la direction castriste, ou prendre la place dans le processus global de recomposition du mouvement ouvrier international

Depuis le XIe Congrès mondial, sans jamais soumettre au vote une résolution claire à ce sujet, les camarades de la direction du SWP des Etats-Unis ont affirmé dans de nombreux articles et documents que leur perpective de construction de l’Internationale tenait en deux idées clefs : le tournant vers l'industrie et le tournant vers le courant castriste.

1. «Se tourner vers le courant castriste » ?

Îlest possible de‘discuter diverses conceptions du tournant vers l'industrie. Mais au moins s'agit-il d’un problème concret, et l’on sait de quoi l'on discute.

Enrevanche, nous avons plusieurs fois demandé en vain en quoi pouvait consister concrètement un « tournant » vers le courant ou la direction castriste. S'agit-il d'intensifier les activités de solidarité avec les révolutions cubaine et centre-américaine, et de nouer le dialogue avec leurs directions dans la mesure du possible ? S'agit-il de nous « tourner » programmatiquement vers ces courants, et dans ce cas, quel-les sont les implications ? Ou bien s'agit-il de nous « tourner » organisationnellement vers ces courants et dans ce cas quelles sont les perspectives concrètes et lesinitiati-ves pratiques à prendre pour les atteindre ?

Faute de réponse précise de la part des camarades américains eux-mêmes, il faut partir de leur démarche. Dans leurs textes successifs, ils ont caractérisé la direction cubaine comme révolutionnaire, puis comme marxiste révolutionnaire, pour finir par la comparer à la direction bolchévique de l'époque de Lénine et de Trotsky.

Dans la résolution du CEI de 1981, la direction cubaine est considérée comme révolutionnaire dans la mesure où elle a chassé l'impérialisme de son pays et renversé le capitalisme. Elle est restée révolutionnaire dans la mesure où elle n'a cessé depuis d'aider à étendre la révolution dans certains pays. C'est un fait capital.

Nous avons d'autant moins de difficultés à le comprendre que l'apparition de cette direction s'inscrit dans un processus historique plus vaste de crise du stalinisme. A la différence des sectaires incurables, nous ne pensons pas qu'il n'y ait rien, dans le mouvement ouvrier international entre les réformistes, les staliniens et nous. Quand les directions du PC yougoslave, chinois, ou vietnamien ont dirigé la conquête du pouvoir dans leur pays respectif, elles ont agi en directions révolutionnaires, malgré leurs déformations bureaucratiques, dans leurs théories et leur fonctionnement, « centristes révolutionnaires » si l’on veut, mais révolutionnaires.

Aujourd'hui même, le développement international de la lutte de classes, les avancées de la révolution, l'instauration de nouveaux Etats ouvriers, nourrissent un mouvement général de recomposition du mouvement ouvrier et de son avant-garde. Dans ce contexte, peuvent apparaître des courants qui oscillent non plus entre le réformisme et la révolution mais entre l'internationalisme révolutionnaire et la bureaucratie soviétique ; ou de façon bien plus complexe encore, entre la révolution, le réformisme, la bureaucratie soviétique et la bureaucratie chinoise.

Ces oscillations ont de puissantes racines matérielles, liées au poids des Etats ouvriers bureaucratisés. Mais cela n'empêche pas que puissent exister, en dehors de la IVe Internationale, des organisations luttant résolument et honnêtement pour la victoire de la révolution prolétarienne dans leur pays. Les sandinistes ne sont pas devenus révolutionnaires seulement au lendemain de leur victoire. Ils l'étaient avant, et il existe certainement aujourd'hui dans plusieurs pays des Sandinistes de demain, que nous les connaissions ou non.

Par rapport aux autres directions ayant renversé le capitalisme dans leur pays, ou par rapport à des organisations révolutionnaires en lutte pour le pouvoir, la direction cubaine présente plusieurs particularités lourdes de conséquences. Elle a pris le pouvoir. Elle l’a gardé depuis vingt-cinq ans. Elle n'était pas, à la différence des directions chinoise ou vietnamienne d'origine stalinienne. C'est l’une des raisons pour lesquelles cette direction à partir d'une expérience originale de mobilisation des masses est allée de plus en plus loin dans la remise en cause explicite des cadres stratégiques staliniens et dans la mise à l'ordre du jour de la révolution permanente en Amérique latine. Non seulement elle n'a pas repris à son compte la théorie de l'édification du socialisme dans un seul pays, mais elle s'est explicitement opposée aux stratégies étapistes officiellement prônées par Moscou, et elle a pratiquement cherché à étendre la révolution. Est-ce suffisant pour parler de direction marxiste révolutionnaire et pour la comparer à celle du Parti bolchevik ? Il ne s'agit pas de critères psychologiques et moraux, de bonne volonté ou de bonnes intentions. Il ne s’agit pas de minimiser le rôle de cette direction et de ses mérites. Il s’agit de définir la portée et les limites de ce rôle à partir de critères politiques.

Aussitôt constatée la faillite de la Ile Internationale, Lénine a mis à l’ordre du jour la formation d'une troisième Internationale et a commencé à en préparer les conditions. Ce n’est pas le cas de la direction cubaine. On peut comprendre que les obstacles sur la voie d’une nouvelle Internationale révolutionnaire de masse sont aujourd'hui bien plus considérables qu'en 1914. Pour la direction cubaine, poser le problème suffirait à ouvrir un conflit immédiat avec la bureaucratie soviétique, alors qu'elle a besoin de son soutien économique et militaire. On peut donc comprendre les raisons qui pèsent sur la direction cubaine, mais le fait que le problème ne soit pas posé correspond à un contenu politique effectif qui va au-delà d'une concession tactique sur une question organisationnelle.

La direction cubaine combine des positions internationalistes d'aide à l'extension de la révolution dans les Caraïbes ou en Amérique centrale, et un anti-impérialisme qui réduit la lutte de classe internationale à une lutte de camps ou de blocs, au point d'appuyer la bureaucratie contre les travailleurs tchécoslovaques ou polonais, sous prétexte de ne pas « affaiblir le camp socialiste ». De même, cette direction se montre disposée à soutenir les révolutionnaires dans les cas où elle entrevoit des perspectives à court ou moyen terme, mais dans les pays où elle n'attend pas de succès rapides, les raisons de la diplomatie d'Etat tendent à reprendre le pas sur la solidarité internationaliste.

Cette politique ne se réduit pas à des erreurs tactiques. Elle concerne directement tout un secteur décisif de la révolution mondiale. Elle ne se réduit pas à des manœuvres tactiques ou à la simple juxtaposition entre une ligne révolutionnaire pour les pays dominés, réactionnaire pour les Etats ouvriers bureaucratisés, et sceptique quant aux capacités du prolétariat dans les pays impérialistes. Il s’agit au contraire d’une ligne globale, qui a sa propre cohérence, et inscrit un engagement révolutionnaire régional dans un système d’alliances dominé par le poids de la bureaucratie soviétique.

Pour cet ensemble de raisons, la fusion avec le courant castriste au niveau international n’est pas à l'ordre du jour, s'il s'agit d'une perspective concrète et non d'une image pour couvrir une adaptation sans conditions à ses positions. La fusion avec le courant castriste ne représente pas davantage une perspective concrète pour la construction des sections, pays par pays, en Amérique latine. Cuba constitue un facteur politique central pour le continent et la direction cubaine y joue un rôle actif. Les organisations qu'elle influence ont en commun le respect pour son histoire et la volonté de s'inspirer de son expérience. Elles ont beaucoup appris de la révolution cubaine, mais elles ont dû surmonter aussi les faiblesses originelles du foquisme et résoudre par elles-mêmés de nouveaux problèmes. Elles sont modelées chacune par leur propre expérience. C'est le cas du Front sandiniste où des révolutionnaires salvadoriens.

Par-delà leur référence commune à l'exemple de la révolution cubaine, ces organisations peuvent être traversées de divergences, parfois hélas violentes, sur la façon de répondre à de nouvelles questions tactiques ou stratégiques. C'est ce qu'ont montré la division du FSLN avant 1978, la crise dans la direction des FPL au Salvador, la rupture au sein du NJM à Grenade. L'expérience révolutionnaire en cours en Amérique centrale, son apport politique, et la personnalité propre des organisations révolutionnaire qui y sont engagées peuvent en retour apporter de nouveaux éléments de réflexion et poser à la direction cubaine de nouvelles questions politiques.

Enfin, cette direction est forte d'une riche expérience, celle de sa propre révolution et de sa collaboration avec d’autres organisations révolutionnaires. Son expérience demeure en revanche limitée en ce qui concerne la mobilisation et l'organisation du mouvement ouvrier dans des pays dominés fortement industrialisés, où la conquête de l'indépendance politique de classe reste la tâche centrale, comme en Argentine, au Brésil ou au Mexique. Devant ce type de tâche, la direction castriste intervient comme un facteur politique significatif, mais non central, comme le montre la formation et la trajectoire du Parti des Travailleurs au Brésil !3.

On ne peut donc considérer qu'il-existe un « courant cas: triste » homogène. Avec les organisations révolutionnaires influencées par la direction cubaine, nous pouvons avoir des convergences pratiques, rechercher des modalités de collaboration dans l'action, établir des rapports et des discussions à partir de programmes et de positions différentes qu'il ne s’agit pas de cacher. A partir de ces différences nous pouvons apprendre les uns des autres et nous enrichir mutuellement, mais certainement pas en nous taisant sur les problèmes que ces organisations elles-mêmes se posent.

2. Un processus de recomposition générale du mouvement ouvrier

L'émergence et l'avenir du courant castriste s'inscrivent en fait dans un processus plus vaste de réorganisation du mouvement ouvrier et de son avant-garde à l'échelle internationale. Depuis le conflit sino-soviétique et l'intervention en Tchécoslovaquie, ce qui fut le mouvement communiste international connaît une crise de dislocation de plus en plus profonde. Depuis 1969, la bureaucratie soviétique a dû renoncer à la tenue de conférences mondiales qui révélaient les contradictions et tensions croissantes entre partis frères. Depuis la conférence de Berlin-Est en 1976, elle s'est même abstenue de convoquer de nouvelles conférences à la seule échelle européenne. C’est la tendance à la dispersion qui l'emporte, même si cette évolution n'est ni homogène ni linéaire. Il existe un large éventail de positions entre des partis traditionnellement pro-soviétiques comme le PC argentin ou le PC portugais, et des partis comme les PC mexicain, italien, ou espagnol. Au moment où certains partis communistes accentuent leurs prises de distance envers l'URSS, on voit apparaître inversement en leur sein des courants, comme dans le cas du PC de Gallego dans l'Etat espagnol, qui réaffirment leur référence au Kremlin. Certaines organisations nationalistes révolutionnaires ou révolutionnaires se sont d'autre part alignées sur la politique internationale de l'URSS, par le biais de l'influence cubaine ou vietnamienne. C'est le cas, par exemple, du MIR chilien à partir de 1976.

Dans les pays où ils conservent des forces significatives, les partis d'origine maoïstes se sont souvent repliés sur une existence purement nationale, adoptant des politiques qui vont du néo-stalinisme droitier (parfois sous-tendu d'une référence à l’Albanie), à la recherche de voies révolutionnaires qui impliqueraient un réexamen critique radical des schémas étapis-tes, de la politique d’alliances, et de l’histoire du mouvement ouvrier international. Plus généralement, en Asie, le traumatisme des conflits entre le Viêt-nam et le Cambodge, puis entre la Chine et le Viêt-nam, oblige les partis communistes, qu'ils soient d'origine pro-soviétique ou pro-chinoise, à repenser leurs références historiques et stratégiques.

Un nouveau débat sur la terrible défaite de 1965 et la politique sino-soviétique s'est fait jour au sein de l'émigration indonésienne liée au PKI. En Thaïlande, l'échec des orientations défendues par le PCT est pour beaucoup dans le recul du mouvement de masse, la désorientation de générations militantes et la crise profonde du mouvement communiste. Mais il nourrit aussi un effort sans précédent de réévalua-tion politique et théorique dans des milieux militants qui ont vécu l'expérience des années 1973-1980. Aux Philippines en revanche, on assiste à une montée conjointe de luttes de masses sociales et démocratiques, et d’un mouvement communiste dynamique. Là encore, l'évaluation du contexte régional et l'expérience des luttes en cours provoquent des réorientations positives et alimentent des débats stratégiques fondamentaux.

En Afrique du Sud le renforcement de la classe ouvrière industrielle a donné naissance à des syndicats indépendants non raciaux de masse dont certaines directions ont pris l’initiative d'une réflexion stratégique pour une alternative classiste au régime d'’apartheid prenant à contrepied, pour le moment, la ligne de l'ANC et du Parti communiste sud-africain.

En Europe occidentale, le déclin des partis communistes de masse est général. « L'eurocommunisme » a constitué une tentative tardive de gérer une contradiction sans issue : soit les partis communistes resserrent leurs liens privilégiés avec l'URSS et ils paient alors leur part de chaque crise majeure de la bureaucratie, le prix de Prague et le prix de Gdansk ; soit ils accentuent leurs distances envers le Kremlin pour s'incruster davantage dans leur propre appareil d'Etat national, et ils Voient alors leur espace se réduire, tant il est vrai qu'il n'y a pas place pour une seconde social-démocratie. Parce qu'ils risquent de perdre des deux côtés, ils louvoient sans trancher, en s'efforçant de garder le contrôle des secteurs clefs du mouvement ouvrier et syndical qui en font des interlocuteurs utiles pour leur propre bourgeoisie comme pour la bureaucratie soviétique. Les pertes massives et les fractures du PC espagnol, ainsi que l'érosion du Parti communiste français, sont le signe de modifications historiques à l’œuvre dans le mouvement ouvrier européen. De cette crise peuvent ressurgir des courants néo-staliniens qui identifient la fidélité envers l'URSS avec un passé militant plus combatif, avec une ligne plus ferme contre les politiques d'austérité et plus intransigeante contre la militarisation impérialiste.

C'est la social-démocratie qui a bénéficié jusqu'à présent du déclin des partis communistes en Europe occidentale. Elle a connu notamment une poussée électorale spectaculaire avec ses succès en France en 1981, en Grèce et en Espagne en 1982, au Portugal en 1983. Elle a accédé à la tête du gouvernement en Italie. Elle est revenue au pouvoir en Suède. En revanche, la social-démocratie a donné des signes d'usure dans les pays d'Europe du Nord où elle a géré directement les premiers effets de la crise : en Grande-Bretagne surtout, mais aussi en Allemagne, en Autriche, ou aux Pays-Bas. Sa poussée électorale en Europe du Sud exprime une première protestation politique de la classe ouvrière et des couches populaires contre les effets sociaux de la crise, en même temps que leur attachement aux institutions parlementaires, en particulier dans les trois pays qui ont connu des dictatures jusqu'au milieu des années 1970.

Même dans les pays où elle est apparue comme une force hégémonique sur le terrain électoral, cela ne s’est pas traduit par un renforcement organique et militant des partis sociaux-démocrates, ni par un accroissement de leur influence organisée dans le mouvement syndical. Les partis socialistes français ou espagnol au pouvoir restent des géants électoraux au pied d'argile : l'écart est énorme entre leurs millions d'électeurs et le nombre dérisoire de leurs affiliés (entre 100 et 200 000).

Cette fragilité a des racines profondes. Dans plusieurs pays,

13: Voir l'annexe sur l'Amérique latine.

après une longue période de participation gouvernementale et de gestion de l'Etat bourgeois, la social-démocratie n'apparaît pas comme un instrument de lutte et de mobilisation pour la masse des travailleurs. Dans l'opposition, elle peut canaliser aussi bien les protestations contre les effets de la crise, que le refus de la militarisation et de l'hégémonie américaine, ou le rejet des dictatures bureaucratiques à l'Est. Mais aussitôt au pouvoir, la social-démocratie rede-vient le gérant loyal du capital et l’allié fidèle de l'impérialisme européen, comme l’illustrent les interventions de Schmidt, Gonzales, Mitterrand ou Soares. Elle mène une politique vourgeoise d’austérité ouverte.

La relance électorale de certains partis socialistes et le maintien de certains partis communistes (d'abord le PC italien mais aussi les PC grec ou portugais) ne doivent pas masquer la tendance générale à l’affaiblissement du contrôle des appareils réformistes sur le gros de la classe ouvrière. Les partis réformistes majoritaires voient s’affaiblir leur base militante et leur enracinement syndical. Le mouvement de désyndicalisation atteint dans des pays comme la France et l'Espagne des proportions considérables. Les phénomènes peuvent refléter la démoralisation de certains secteurs ouvriers mais il n’y a pas de rapport mécanique entre l'évolution des effectifs syndicaux et la combativité ouvrière. Des couches importantes de la classe ouvrière (femmes, jeunes, immigrés) restent en outre souvent en dehors ou en marge des organisations syndicales. Ce sont là les formes contradictoires que revêt la recomposition du mouvement ouvrier, avant qu'interviennent des épreuves décisives et qu'apparaisse un pôle révolutionnaire crédible.

En Amérique latine, l'Internationale socialiste défend activement les intérêts impérialistes européens, en s’efforçant de jouer un rôle médiateur entre l'impérialisme américain et les forces populaires. Ces efforts peuvent difficilement déboucher sur l'implantation de véritables partis sociaux-démocrates dans le continent. Pour qu'émerge et se consolide une bureaucratie social-démocrate locale, il faudrait qu'elle puisse jouir durablement des libertés parlementaires et syndicales qui sont son terrain nourricier. De plus, l'image de marque anti-impérialiste que veut se donner la société démocrate est sans cesse contredite par son activité pratique, qu'il s’agisse de sa tiédeur dans la solidarité avec le Nicaragua ou même dans le cas de Mario Soares, du soutien à l'agression américaine contre Grenade, alors que le NJM est officiellement membre de l'Internationale socialiste. C’est pourquoi la politique de l’Internationale socialiste en Amérique latine prend plutôt la forme d'alliance avec des fractions libérales (Colombie) ou populiste (Brésil, Mexique) des bourgeoisies locales.

Le nationalisme populiste, qui avait pris son essor à la fin des années 30 dans plusieurs pays d'Amérique latine, ou pendant les années cinquante dans les pays arabes sous l'impact du nassérisme et de la révolution algérienne, est lui aussi entré en décadence. Les bourgeoisies dominées se sont trouvées face à un nouveau défi avec l’aggravation de la crise. Rien n'indique qu'elles soient aujourd'hui capables d'un nouveau sursaut anti-impérialiste sur le terrain politique comme économique. Les premiers résultats dela crise en Amérique latine sont une augmentation vertigineuse de leur endettement extérieur et une dépendance accrue envers l'impérialisme, tandis que la misère, la crise, la crise urbaine, mettent à rude épreuve des formations populistes traditionnelles comme l'APRA au Pérou, le mouvement péroniste argentin, le MNR en Bolivie, le travaillisme au Brésil, et dans une moindre mesure le PRI du Mexique.

Ce déclin des grandes organisations populistes est encore freiné par l'absence d'alternatives classistes et révolutionnaires claires, même si elles ont perdu depuis longtemps déjà leur élan initial et connu de profondes mutations. Ainsi en Argentine, l'échec des organisations armées au début des années 70 et le rôle du Parti communiste sous la dictature, a permis que le péronisme se survive, bien que dans un état de décomposition avancée, et que son discrédit profite électoralement dans un premier temps au radicalisme bourgeois. Il n'est cependant pas exclu que l’intensification et la gravité de la crise économique, ainsi que le coût social exorbi-tant des diktats impérialistes, puissent provoquer des sursauts populistes y compris avec la participation de secteurs limités de la bourgeoisie.

Dans les pays arabes, les espoirs populistes nés du nassérisme ont été déçus aussi bien par les résultats sociaux des régimes nationalistes, que par leur impuissance face au sionisme et à l'impérialisme, ou leur attitude devant le mouvement national palestinien. Leurs défaites militaires dans les guerres avec Israël en 1967 et 1973, les ont engagés dans un nouveau cours, marqué par « l'infitah » et le retour de l'Egypte dans le giron impérialiste sous Sadate, ou par les tentatives du régime Chadli pour emprunter la même voie en Algérie, même s'il se heurte à de plus grandes difficultés du fait de la faiblesse de la bourgeoisie nationale.

Faute d'alternative révolutionnaire crédible au niveau international, et vu le rôle de l'URSS et de la Chine dans la région, ce déclin du populisme arabe ne s'est pas traduit jusqu’à présent par l'émergence de forts courants classistes. Il a plutôt favorisé dans certains pays une montée de l’intégrisme islamique, qui peut constituer l'enveloppe initiale d'aspirations nationales et populaires en même temps qu'il sert les intérêts réactionnaires des secteurs les plus traditionnels de la société.

En l'absence d'événements de portée mondiale, susceptibles de bouleverser les rapports de force entre les classes et de déterminer un réalignement général des forces politiques, la recomposition du mouvement ouvrier international, restera donc lente, inégale, et profondément différenciée.

3. Construire la IVe Internationale, préparer les conditions pour une Internationale révolutionnaire de masse

L'étape actuelle de construction de la IVe Internationale s’inscrit dans ce processus d'ensemble, marqué par l'apparition d'un large éventail de forces en rupture, à des degrés divers, avec le réformisme, le stalinisme ou le populisme nationaliste. Ces courants qui peuvent renouer avec une pratique révolutionnaire à partir de leurs expériences propres, ne se posent pas d'emblée la question d'un programme pour la révolution mondiale et de la reconstruction d'une Internationale révolutionnaire.

De son côté, la IVe Internationale porte la marque des conditions particulières de sa formation, après une accumulation de défaites du mouvement ouvrier, et de ses longues années d’existence minoritaire. Elle ne se transformera pas à elle seule en Internationale de masse, en dehors d'événements majeurs impliquant une modification qualitative des rapports de force issus de la Seconde Guerre mondiale. L'heure n'est ni à la proclamation abstraite d'une Internationale de masse, ni à la recherche de raccourcis quelconques dans cette voie. Nous ne sommes qu'au début de transformations profondes et durables dans le mouvement ouvrier. Nous devons les aborder en combinant la construction de la IVe Internationale telle qu'elle est, et la collaboration avec les forces d'avant-garde en évolution dans les différents pays et continents. C'est ainsi que nous préparerons au mieux les conditions pour la formation d'une véritable Internationale révolutionnaire de masse.

Il est en effet possible, dans les conditions présentes, de gagner au marxisme révolutionnaire de nouvelles forces mili: tantes, d'enrichir notre propre expérience, de transformer la pratique de nos propres sections. En même temps, se dessinent des convergences possibles avec des organisations révolutionnaires d'origines diverses. Elles mettent à l'ordre du jour la possibilité d'un travail commun, ou même de fusions au niveau national, sans que ces regroupements aient encore d'équivalent au niveau international.

Au niveau national, un rapprochement avec d’autres forces peut prendre des formes variées allant de l'unité d'action systématique, à l'établissement de comités de liaison stables, ou à des unifications. Dans le cas de fusions avec des organisations révolutionnaires ou avec des courants centristes de masse qui évoluent vers la gauche, l'affiliation à l'Internationale de l'organisation unifiée ne constitue pas un préalable de principe. Il est en revanche essentiel que l'organisation unifiée soit régie par un centralisme démocratique permettant que la discussion se poursuive à la lumière de la pratique commune sur les questions politiques non résolues au moment de la fusion.

Au niveau régional, nous recherchons la collaboration avec d’autres courants révolutionnaires, dans le cadre des campagnes de solidarité, des initiatives de masse, ou éventuellement des campagnes électorales. Sur la base de rapports de confiance vérifiés par la pratique, nous pouvons envisager au niveau régional, la tenue de conférences ouvertes à ces courants, sur la base d’un ordre du jour précis et avec des objectifs clairement déterminés.

L'une des principales conditions de possibilité de cette collaboration, au niveau national comme international, c'est qu'elle fournisse un meilleur levier pour se tourner vers les larges masses inorganisées ou influencées par les organisations réformistes majoritaires, et non un obstacle supplémentaire sur cette Voie.

Notre politique vis-à-vis des organisations qui se réclament du trotskysme participe de la même démarche d'ensemble. Dans un certain nombre de pays, ces organisations représentent une force militante qui ne peut être sous-estimée. Elles bénéficient, elles aussi de la radicalisation de l’avant-garde et captent de nouvelles générations de militants qui se tournent vers le marxisme révolutionnaire. Elles défendent des positions programmatiques qui les amènent à des positions convergentes avec les nôtres sur certains problèmes clefs de la révolution mondiale, notamment sur la défense des Etats ouvriers, le soutien à la révolution politique, et la nécessité d’une Internationale.

Dans les pays où elles existent, nous devons suivre, à travers les tests pratiques de la lutte des classes, les possibilités de rapprochement, sur la base d’une compréhension commune des événements et des tâches, et maintenir la confrontation publique avec ces organisations.

Le XIe Congrès mondial était allé plus loin, en traçant la perspective « d'unification du mouvement trotskyste ». Au même moment, les fractions dirigées par N. Moreno et P. Lambert prenaient ensemble l'initiative d’une opération de scission contre la IV® Internationale, sur la base d'une position hostile à la révolution nicaraguayenne. Elles ont constitué en décembre 1980 un Comité International, qui a explosé à son tour dès octobre 1981, ridiculisant la prétention de ses initiateurs, selon lesquels la constitution du CI n'était rien moins que l'événement le plus important dépuis la fondation de la Ille Internationale. !

Les leçons de cette expérience sont claires. L'existence de références historiques et programmatiques communes, quellé que soit leur importance, ne peut être le critère principal d’un processus d'unification. Au niveau national, un tel processus peut partir d'une convergence pratique, dans l’action quotidienne, approfondie et consolidée par une dis-cüssion programmatique sérieuse. Elle peut au contraire partir d'une convergence programmatique clef, qui devient un levier pour rapprocher l’activité courante des deux organisations. Dans tous les cas, convergences programmatiques et pratiques sont toutes deux nécessaires pour vérifier « une compréhension commune des événements et des tâches », et fonder la viabilité d'une organisation unifiée.

Or les divergences apparues face au développement de la révolution nicaragüayenne ont prouvé que les désaccords entre organisations se réclamant du trotskysme, qui s'étaient exprimées devant la révolution cubaine, n'étaient pas dépassées. D'autre part, dans aucun pays où les organisations se réclamant du Comité international de la LIT, du courant Le Militant, ou d'autres regroupements, et les sections de la IVe Internationale ont des forces significatives, il n'y a pas de convergences solides dans la pratique : ni en France, ni au Pérou, ni au Brésil, ni en Grande-Bretagne.

Une tendance est apparue dans la section française, dont la plateforme a pour principal objectif pratique de « demander au XIIe Congrès mondial de réengager la bataille pour l'unification du mouvement trotskyste votée par le précédent congrès ». Mais quatre années se sont écoulées depuis, fertiles en événements qui ne peuvent être mises entre parenthèses 14.

La déclaration du XIe Congrès mondial sur la scission qualifiait la scission orchestrée par Moreno et Lambert de scission sans principes. En effet, une divergence peut être corrigée en quelques mois, à la lumière de l'expérience et sous l'effet de la discussion, même si elle ala gravité de celle apparue à propos de la révolution nicaraguayenne. Une organisation peut se tromper sans cesser d'être révolutionnaire. A plus forte raison s'il s'agit de petites organisations, dont l'implantation limitée ne permet qu'une information partielle et tardive. Seules les grandes épreuves dans la lutte des classes peuvent révéler ou vérifier des mutations qualitatives. Telle fut la méthode de Lénine face à la dégénérescence de la Ile Internationale et de Trotsky face à celle de la Ille. Nous devons nous y tenir avec d'autant plus de soin que l’implantation de nos sections est trop limitée pour permettre une information rapide et fiable, et une vérification probante de nos jugements. Mais la scission de 1979 a confirmé quel-que chose de plus grave, plus profond et plus durable que les divergences sur le Nicaragua. C'est, chez Moreno et Lambert, la conception même d’une Internationale pour laquelle chaque divergence politique, locale ou circonstancielle, peut devenir une nouvelle frontière programmatique entre révisionnisme et orthodoxie, un nouveau prétexte à ruptures et excommunications. Le résultat d'une telle conception ne peut être qu'une fraction internationale, monolithique et sectaire, incapable de réelle démocratie sur le plan international comme dans ses sections nationales. Elle détruit systématiquement les progrès antérieurs et transforme la construction de l'Internationale en un interminable travail de Sysiphe: Elle nourrit enfin des méthodes organisationnelles qui n'ont souvent rien à envier à celles des staliniens. Les conditions d'unification des forces se réclamant du trotskysme sont loin aujourd'hui d’être réunies au niveau international. Elles ne pourraient l'être que sur la base d'une approche commune de la construction du parti dans les différents pays clefs et d’un projet commun de construction d'une Internationale révolutionnaire de masse.

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IN. Quelle Internationale aujourd'hui ?

La IVe Internationale constitue à l'heure actuelle le seul regroupement international organique d'organisations révolutionnaires. Son combat s'inscrit dans la lutte pour la reconstruction d'une Internationale révolutionnaire de masse, qui ne saurait se réduire à la simple extension de ses propres forces. Cet objectif ne peut être atteint qu'au terme de profondes transformations au sein du mouvement ouvrier international, sous l'effet d'événements majeurs.

Pour préparer ces mutations, nous nous attachons à construire dès aujourd'hui une organisation internationale unie par un même programme, s'orientant en fonction des intérêts et des besoins du prolétariat mondial pris dans son ensemble, et non des intérêts particuliers ou conjoncturels de telle ou telle de ses composantes.

A la différence des trois premières Internationales , la IVe a été fondée dans un contexte de réaction et de retraite du mouvement ouvrier, après les défaites devant le nazisme et la contre-révolution bureaucratique. Son combat, longtemps isolé, et toujours minoritaire pour la défense de l'héritage internationaliste de la troisième Internationale, s'est prolongé bien plus longtemps que ne l'avaient envisagé ses fondateurs.

Les raisons de cette existence minoritaire sont d'abord d'ordre objectif. Elles résultent des conséquences de la guerre mondiale, de la consolidation temporaire de la bureaucratie stalinienne en URSS, du bas niveau d'activité du prolétariat dans les deux pays déterminants que sont les Etats-Unis et l'Union soviétique.

14. Voir plateforme de la tendance Matti, Isabelle, Aurore et autres, BIDI n° 7.

1. Quelles perspectives d‘ensemble ?

L'existence aussi durablement minoritaire d’une organisation révolutionnaire internationale dans le mouvement ouvrier est sans précédent. Elle a eu pour conséquence une lourde distorsion entre théorie et pratique, entre activité analytique et intervention effective, entre discussion et construction. Elle a nourri des déformations politiques et organisationnel-les aussi bien dans l’Internationale que dans les sections. Elle a engendré des oscillations entre d'une part la cristallisation dogmatique et sectaire, la reproduction de particularismes artificiels, le régime interne monolothique, et d'autre part la recherche de raccourcis politiques et organisationnels, l’impressionnisme politique, et le libéralisme en matière d'organisation.

Si la situation objective fixait des limites aux possibilités de développement de l'Internationale, ces déformations ont fait perdre nombre d'opportunités au niveau national, dans les différents continents, de sorte que la force actuelle de l'Internationale et des sections est loin d'atteindre ce qu'elle pourrait et devrait être. Le manque à gagner n'est pas d'ordre strictement quantitatif. Souvent le gain de quelques centaines de militants permet de franchir le seuil à partir duquel une organisation révolutionnaire commence à pouvoir agir politiquement, prendre des initiatives, passer des accords, qui modifient, même modestement, la situation politique. Ce changement a un effet en retour sur le type d'organisation, son fonctionnement, ses préoccupations, ses mœurs et ses réflexes, la qualité de ses directions.

La fin des année soixante et le début des années soixante-dix ont été pour l'Internationale une phase d'accumulation de forces et d’extension géographique. Mais les effets de la crise sur le mouvement ouvrier européen, le piétinement ou la régression de certaines sections importantes, l'absence de l’Internationale dans le développement de la révolution en Amérique centrale et le rôle négatif qu'y ont joué les autres forces se réclamant du trotskysme, tout cela contribue à poser aujourd'hui ouvertement la question des perspectives de construction de l’Internationale.

Chaque grande étape de son existence a été dominée par une perspective de percée globale à court ou moyen terme. Au moment de sa fondation, ce projet reposait sur l'idée que la Seconde Guerre mondiale déboucherait sur la montée de la révolution européenne et en particulier allemande, sur le renversement de la bureaucratie stalinienne dirigé par une puissante section en Union soviétique. Il attendait donc de la guerre un bouleversement du mouvement ouvrier international comparable à celui qui s'était produit à la fin de la Première Guerre mondiale. La fin de la Seconde Guerre mondiale a bien débouché sur des événements majeurs, tels que la révolution yougoslave, la révolution chinoise, ou la formation des Etats ouvriers bureaucratiquement déformés d'Europe de l'Est, mais qui n'ont pas eu sur le mouvement ouvrier les effets escomptés.

A la fin des années quarante, un changement de perspective devenait donc nécessaire. La majorité de l’Internationale s'est efforcée d'y répondre en considérant la situation comme un intermède avant une crise d'éclatement du réformisme et du stalinisme d’abord (à travers la marche vers une troisième guerre mondiale), qui verrait le dégagement de courants centristes de masse au sein des organisations traditionnelles.

Enfin, sous l'effet de la crise ouverte du stalinisme et de la révolution cubaine, le congrès de réunification de 1963 a remis en place un schéma de construction fondé sur la dialectique de la révolution mondiale et l'interaction équilibrée de ses trois secteurs. En 1968, la combinaison de la grève générale française, du printemps tchécoslovaque, et de l'offensive du Têt au Viêt-nam, a nourri l'espoir de succès rapides, de modifications imminentes des rapports de forces à notre avantage dans le mouvement ouvrier, ainsi que la perspective de capter les nouvelles avant-garde en formation échappant au contrôle des appareils réformistes et staliniens.

Entre le IXe et le Xe Congrès mondial (1969-1974), l'Internationale a connu une phase de croissance. Si mai 68 inaugure bien un essor des luttes dans les pays capitalistes européens, ces luttes traduisent un rapport de force social en nouveaux droits et en nouvelles conquêtes, sans prendre la forme d'un affrontement pour la conquête du pouvoir. Les conditions subjectives qui font défaut pour qu'une crise comme celle de 68 mette à l'ordre du jour concrètement la question du pouvoir ne se réduisent pas à l'absence de parti révolutionnaire. Elles tiennent plus largement à l'absence d'une avant-garde ouvrière organisée dans le mouvement syndical, à la perte de certaines traditions de lutte et d’organisation pendant la période précédente. Si 68 révèle la force et les potentialités objectivement révolutionnaires du prolétariat issu du long boom économique de l'après-guerre, le milieu des années 70 marque un profond changement dans la situation.

Il serait puéril ou aveugle de vouloir nier ce changement au nom de la seule « continuité » de la période ouverte en 1968. Mais, pour mieux mesurer sa portée réelle et ses limites, il est nécessaire de mieux apprécier la situation de 1968 à 1975. Une surestimation de ces années et de ce qui était alors à l'ordre du jour tend, par contraste, à donner au changement de 1974-1976 l'ampleur d’un reflux généralisé, alors qu'il s’agit de toute autre chose.

Il est inutile de chercher ce qu'ont dit, après 68, les uns et les autres. Il suffit de reconnaître que de nombreux textes de l'Internationale et des directions de sections y voyaient la preuve d'une situation immédiatement révolutionnaire, envisageaient la possibilité de crises révolutionnaires synchronisées, pouvant déboucher à court terme sur des situations de dualité de pouvoir dans plusieurs pays européens. Certes la grève générale de 68 enlève temporaire-ment l'initiative à la bourgeoisie (qui ne rétablit son autorité qu'avec la collaboration ouverte des bureaucraties réformistes) et pose la question du pouvoir sans qu’existent encore les moyens pour la résoudre.

Du point de vue de la construction du parti, l'affirmation si souvent répétée que « la question du pouvoir est posée » pose une contradiction béante par rapport à l’état de développement et d'organisation de l'avant-garde ouvrière. Les fractures à la gauche des partis traditionnels restent encore marginales dans la classe ouvrière et les courants d'opposition dans les syndicats sont à peine embryonnaires. || y a dès lors deux tentations possibles pour résoudre la contradiction. Soit mettre le facteur subjectif en accord avec les tâches objectives au prix d’une fuite en avant volontariste et gauchiste. Soit compter sur le développement spontané de la situation pour résoudre la crise du facteur subjectif. La situation ouverte en 1968 traduit une modification durable des rapports de forces sociaux entre les classes ainsi que des rapports entre les masses et les appareils. Elle inaugure une nouvelle vague de luttes ouvrières propices à une première accumulation de forces et d'expériences pour les noyaux révolutionnaires. Cette implantation initiale et l’assimilation des grandes leçons du marxisme révolutionnaire nous a permis d'aborder le changement de situation des années 74-76 et d'y faire face. Mais les illusions héritées des années précédentes, le décalage dès lors visible entre les espérances et la réalité, ont coûté à la plupart des sections européennes une crise d'adaptation et de réorientation, et ont nécessité un réarmement programmatique.

En effet, du fait de la responsabilité des directions réformistes et staliniennes, la révolution portugaise reflue dès le fin 1975. La sortie du franquisme, malgré une vague de luttes au premier semestre 1974, ne débouche pas sur une crise révolutionnaire. Les effets de la récession commencent à peser sur la classe ouvrière, le chômage structurel se développe, et les luttes revendicatives sont de plus en plus liées à une perspective politique d'ensemble. De sorte que les organisations révolutionnaires minoritaires se trouvent marginalisées et déséquilibrées, surtout si elles n’appliquent pas une claire démarche de front unique.

Cette démarche est indispensable, quelle que soit la politique concrète de construction adoptée, car elle part du fait que le mouvement ouvrier organisé et ses directions sont incontournables dans les pays impérialistes.

Nombre d'organisations centristes constituées au cours des années soixante n'ont pas survécu à ce tournant. Enfin, l'impact de la victoire de la révolution vietnamienne est vite contrecarré par les méfaits du régime Pol Pot au Cambodge et les effets du conflit entre le Cambodge, le Viêt-nam et la Chine.

Dès lors, le schéma de convergence simultanée des trois secteurs de la révolution mondiale dans lequel s'inscrivait depuis 1963 la perspective de construction de l'Internationale tend à être remis en cause. Les processus révolutionnaires dans les trois secteurs de la révolution mondiale se sont révélés plus inégaux et leur convergence plus difficile qu'on ne l'avait escompté à la fin des années 60. C'est ce que confirment les événements les plus récents. La révolution antibureaucratique en Pologne est le processus le plus poussé de la révolution politique jusqu'à ce jour. Il confirme largement le programme de la révolution politique, mais il pose en même temps des problèmes nouveaux. Il vérifie que, sur la base de la propriété étatique des moyens de production, la mobilisation du prolétariat peut atteindre très vite une dimension de masse et acquérir une portée politique dans la confron-tatation avec la bureaucratie. Mais la montée de la révolution politique ne résoud pas d'elle-même la question de la formation d'une avant-garde, qui aurait seule permis au mouvement polonais d'aller au-delà des résultats atteints. Les limites de la révolution polonaise et le fait que la question du pouvoir n'ait pas été résolue ont eu leurs propres effets sur le mouvement ouvrier des pays impérialistes, amenant de nombreux travailleurs avancés à perdre de vue les effets extrêmement positifs du mouvement des masses polonai-ses, pour n'en retenir que les éléments de confusion idéologique en même temps que la répulsion envers le visage dévoilé du « socialisme réel ».

La révolution coloniale ne s'est pas développée jusqu'à présent dans les pays dominés les plus industrialisés. Il est possible que cela se produise dans les prochaines années du fait de là profondeur de la crise, mais les processus révolutionnaires qui ont eut lieu en Indochine, en Amérique centrale, ou à Grenade, ne peuvent exercer une influence ou une attraction directe sur le prolétariat de pays plus industrialisés, quelle que soit la sympathie qu'ils suscitent. Enfin, exposée aux conséquences de la crise économique et désorientée par la politique de collaboration de ses organisations traditionnelles, la classe ouvrière des pays impérialistes cherche de nouvelles voies et de nouveaux instruments de lutte. Ils ne seront trouvés et forgés qu’au fil d'expériences et de combats d'envergure, et une organisation sérieuse des forces prendra du temps. Cette situation intermédiaire, où la classe ouvrière lutte dans la plupart des cas sur la défensive pour la sauvegarde de ses conquêtes, alimente des doutes sur ses capacités révolutionnaires, notamment pour les militants d'avant-garde des pays dominés frappés beaucoup plus durement encore par la crise, et facilite l'acceptation de la bureaucratie comme un phénomène inévitable et durable dans le mouvement ouvrier.

S'il y a dans les années à venir des explosions dans les trois secteurs de la révolution mondiale et notamment dans les pays dominés, la dialectique entre eux /eur combinaison ne joue pas automatiquement. C'est pourquoi il importe de définir le plus rapidement possible où nous en sommes et de nous approprier critiquement notre héritage. C'est la condition pour tracer nos possibilités effectives et définir des objectifs accessibles pour les années à venir.

Les forces sociales accumulées par le prolétariat au long de la longue période d'expansion de l'après-guerre n'ont pas été fondamentalement entamées. Le rapport de force mondial établi par les victoires des révolutions cubaine et vietnamienne n'a pas été renversé par le début de la contre-offensive impérialiste. La crise économique et les événements politiques du milieu des années 70 ouvrent cependant une nouvelle situation pour la réorganisation des forces sociales et politiques dans les trois secteurs de la révolution mondiale.

Les crises de direction politique de l'impérialisme comme de la bureaucratie, en ressortent soulignées et amplifiées. Mais la crise de direction révolutionnaire du prolétariat à l'échelle internationale se fait elle aussi sentir avec d'autant plus d'acuité.

Même s'il continue à peser d'un poids déterminant par rapport aux autres pays impérialistes (notamment sur le plan politique et militaire), l'impérialisme américain a perdu avec sa défaite au Viêt-nam la capacité d'imposer des solutions politiques d'ensemble aux grands problèmes mondiaux. La crise du système monétaire international comme l’accentua-tion de la concurrence et des contradictions inter-impérialistes en sont l'illustration. Cette crise met également à nu les faiblesses des directions politiques bourgeoises à l'échelle nationale : effondrement des coalitions bourgeoises majoritaires en Espagne et au Portugal (allant jusqu'à la dissolution de l'UCD dans le premier cas), défaites électorales des gouvernements responsables de la gestion de la crise (qu'ils soient de droite ou de gauche), ébranlement ou chute des dictatures militaires en Amérique latine ou aux Philippines. Parallèlement, à la différence des années 30, les contradictions et les limites de la gestion bureaucratique de l'économie planifiée, sont mises à nu par les crises de sous-production dans les pays de l'Est.

Aucune tentative pour définir un nouveau partage international des responsabilités (à trois où à cinq) n’a abouti. Du côté des métropoles impérialistes comme des Etats ouvriers bureaucratisés, ce sont les tendances centrifuges qui l'emportent.

La fonction et l'avenir de la IVe Internationale ne reposent sur aucune solution miracle à court terme, ni la fusion avec le courant castriste, ni l'unification du mouvement trotskyste, ni un retour à l'entrisme généralisé. Ils ne dépendent d'aucun pari sur une percée générale autour d'un pays, sur la fusion avec des pans entiers des partis réformistes, ou sur l'apparition soudaine d’une nouvelle avant-garde née directement dans une situation de dualité de pouvoir. La perspective réelle est celle d’un processus beaucoup plus long et complexe de reconstitution d’une avant-garde à l'échelle internationale. Rien ne permet aujourd'hui de prévoir un grand saut brutal entre la IVe Internationale telle qu'elle est et une Internationale de masse. Le plus probable est au contraire une bataille prolongée, avec la multiplication de cas particuliers, nationaux et régionaux, qui tendront à remettre en cause le cadre unifié d'une Internationale. C'est à cette bataille qu'il faut nous préparer.

Sur la voie d'une Internationale de masse, dès lors que nous ne misons pas sur une métamorphose brusque et imminente, les formes intermédiaires et les médiations seront décisives. Des expériences comme celles de la révolution centre-américaine, et à plus forte raison demain de crises révolutionnaires dans d’autres pays d'Amérique latine, battent en brèche l’idée d’un parti unique. L'acceptation du pluralisme, y compris entre forces révolutionnaires, fera son chemin. Elle poussera les courants et les organisations qui l'acceptent à chercher des formes de coordination, et de collaboration, qui peuvent prendre la forme de conférences, de fronts, sans tendre nécessairement à la recherche de cadres organisationnels unifiés. Nous devons être prêts, non seulement à prendre place dans de telles initiatives, mais à les impulser. Si de telles démarches s'avèrent possibles ou nécessaires au niveau de différents pays, à plus forte raison une démarche analogue s'impose-t-elle au niveau de la construction de l‘Internationale.

C'était dès 1933 la démarche de Trotsky au moment de la tentative du bloc des quatre. || n'envisageait pas à l'époque une Internationale réduite aux marxistes-révolutionnaires, mais une Internationale plus large dont ils seraient une composante décisive. Cette démarche se heurte aujourd'hui à une dispersion incomparable de l'avant-garde, du fait que les références à l'héritage de la Ille Internationale sont incomparablement plus diffuses, du fait que la nécessité même d’une Internationale n’est plus un acquis largement partagé, du fait enfin que les grandes lignes programmatiques condensées dans les « onze points de l'Opposition de Gauche », s'inscrivent de façon inégale et fragmentée dans la réalité actuelle, en fonction de l'expérience spécifique dans chaque secteur de la révolution mondiale. Ainsi des courants qui assimilent dans les pays donnés, par leur propre histoire, une perspective de révolution permanente, n'adoptent pas automatiquement du même coup une position de soutien à la révolution politique dans les Etats bureaucratisés. Moins que jamais, la voie de la [Ve Internationale à l'Internationale révolutionnaire de masse ne peut être conçue comme un ligne droite. Comme la croissance linéaire d'une Internationale qui existerait déjà en modèle réduit. La progression dans cette direction devra prendre appui sur toutes sortes de relais mn et d'initiatives intermédiaires. Mais pour agir sur cette recomposition et l’orienter, nous devons compter sur des forces, peut-être modestes, mais réelles. Quelles que soient les médiations tactiques envisagées, les fusions et les regroupements,. les opérations entristes, l'intervention dans les courants d'opposition syndicale, leur efficacité sera déterminée par la solidité politique et organisationnelle des sections. L'accumulation de forces militantes, la formation d'équipes et de réseaux de cadres, l'implantation dans les secteurs clefs de la classe ouvrière et la modification de leur composition sociale, sont dans tous les cas les conditions de réussite d'initiatives organisationnelles audacieuses.

La IVe Internationale, c'est certes un programme. Mais, autant que ce programme, c'est la réalité, l'activité, et l'enracinement social de ses sections.

Elle aborde une nouvelle étape et de nouvelles possibilités de construction avec des ressources, une expérience, des cadres et une implantation substantiellement plus importants qu'à la fin des années 60. Ce capital politique et militant peut fructifier, à la condition de conduire et de maîtriser un véritable processus de mutation de l'Internationale, notamment par la transformation de la composition sociale des sections, et par une redéfinition de ses mécanismes de fonctionnement et de centralisation.

Un réarmement des sections de l'Internationale sur la conception léniniste de construction du parti est nécessaire. C'est cette faiblesse politique qui est à la racine des « erreurs organisationnelles » commises dans nombre de sections, concernant la construction de la direction, la formation de cadres, la vie interne du parti, l'importance d'une colonne vertébrale ouvrière solide, quelle que soit la tactique de construction adoptée. Le parti ne sera pas le fruit spontané de la radicalisation. Sa propre construction doit être considérée comme un problème politique à part entière décisif. Toute une série de problèmes qui se posent dans la construction des sections à l'étape actuelle — y compris sous forme de bilans autocritiques — continueront à être discutés après le Congrès mondial dans les instances nationales et internationales, notamment dans ces réunions des BP dont la pratique des dernières années a démontré l'utilité. Les appendices à ce rapport donnent un aperçu des problèmes qui ont été abordés en particulier dans les réunions d'août et de septembre 1983 respectivement en Europe et en Amérique latine.

2. Le tournant vers l’industrie et la prolétarisation

La résolution générale du XIe Congrès mondial faisait de l'enracinement des sections dans la classe ouvrière industrielle une priorité organisationnelle pour les sections : « L'objectif immédiat de la IVeinternationale reste donc celui de recruter et de former des cadres prolétariens à travers un engagement de plus en plus profond dans la lutte des classes. Cela est centré autour de la nécessité d'effectuer un tournant décisif vers l’industrie, afin de poursuivre l'orientation prolétarienne. »

Ce tournant vers l’industrie comme maillon décisif d'une politique de prolétarisation n'est pas en lui-même et à lui seul une ligne de construction des sections, mais une mesure organisationnelle nécessaire pour corriger les déformations liées aux conditions spécifiques de développement des sections, notamment dans les pays impérialistes, depuis la fin des années 60. Il s'agit en ce sens d’un pont vers une prochaine étape de construction.

La nécessité de ce tournant part d'un constat sur la composition sociale de la grande majorité des sections, et sur les possibilités ouvertes par le processus de réorganisation du mouvement ouvrier, quels que soient par ailleurs les choix tactiques de construction, (fusions, opérations entristes, activité de fractions dans des partis traditionnels...)

Bien que la composition sociale des sections se soit déplacée au cours des dix dernières années de la jeunesse vers les travailleurs salariés, ouvriers et employés, la proportion de travailleurs industriels dans les secteurs clefs de l'industrie, des transports, et des télécommunications, publics et privés, reste basse. Il existe en général peu de concentra-tions numériques stables de militants dans une même unité de production. La pente naturelle d'évolution sociale des sections tend à reproduire les déséquilibres initiaux, voire à accentuer la disproportion entre les secteurs employés et ouvriers. Enfin, la place des femmes dans les sections est trop faible, tant du point de vue de leur proportion, que de la présence de femmes travailleuses, capables de peser sur le développement d'un mouvement de femmes lié à la classe ouvrière.

Par-delà les inégalités de développement entre sections, ces données sont le signe d’une situation anormale. L'accent mis sur la nécessité d’un tournant vers l'implantation dans le prolétariat industriel répond à plusieurs préoccupations.

Il vise à corriger ces déséquilibres dans l'implantation, qui tendent à se reproduire ou même à s'amplifier, avec la croissance spontanée des sections.

Il vise à mettre en adéquation la définition programmatique prolétarienne des sections et leur base sociale effective. Dans des conditions particulières, une organisation minoritaire peut rester prolétarienne essentiellement du point de vue de ses références programmatiques. Mais à la longue, la faiblesse de racines sociales dans les secteurs clefs du prolétariat ne manquerait pas de produire des déformations aussi bien politiques qu'organisationnelles.

Enfin, l'implantation dans les grands secteurs de la production industrielle améliore les possibilités de construction, quels que soient les choix tactiques conjoncturels qui peuvent être faits. Il n'y aurait rien de plus erroné par exemple que d'opposer une tactique entriste à l'effort de prolétarisation, et vice versa, ou encore d’opposer le tournant à la construction des opposition syndicales. Dans tous les cas, la capacité à peser sur la trajectoire de courants de radicalisation dans le mouvement ouvrier, et à y recruter les meilleurs militants, dépendra de la présence, de l'activité, de l'autorité dans l'action des militants marxistes révolutionnaires.

Dans le cadre d’un effort global de prolétarisation des sections, nous mettons l'accent sur le tournant vers le prolétariat industriel, et notamment sur l'embauche de militants dans les grandes entreprises, pour corriger une carence flagrante. Cela n'implique en aucun cas une révision théorique, dans un sens restrictif, de la définition du prolétariat. La plupart des employés des secteurs du commerce, de la santé du crédit, de l'administration, dans les pays capitalistes développés font partie du prolétariat. Mais le prolétariat industriel concentré dans les grands centres de production joue un rôle stratégique décisif au cœur du prolétariat, qui, comme toutes les classes, est lui-même différencié.

Certaines directions de sections, après un premier effort, sont tentées de relâcher leur effort, ou même d’abandonner le tournant. Nous devons au contraire réaffirmer l'effort de prolétarisation. Dans nombre de sections, il est resté insuffisant par rapport aux nécessités et aux possibilités, malgré les effets de la crise économique.

Pour faire de nouveaux progrès, il sera utile de faire la part des difficultés objectives et des erreurs de conception rencontrées depuis la décision du XIe Congrès mondial. C'est ce qu'amorçait le rapport présenté au nom du Bureau du SU devant le CEI de mai 1982 : « Rétrospectivement, on peut dire que la majorité qui a défendu le tournant industriel au congrès mondial a présenté une série d'arguments fondamentaux en faveur du tournant, et formé un front uni enthousiaste autour de cette décision. Mais il faut reconnaître qu'elle n'a pas réussi à introduire une discussion approfondie sur la manière de l'appliquer dans des circonstances différentes et avec les traditions caractéristiques qui existent dans les différentes parties de notre mouvement. La discussion et les arguments sont restés à un niveau général. Ils ont bien réussi à donner une impulsion réelle à notre mouvement, mais ils manquaient de précision. Cela a contribué à donner aux décisions prises et aux perspectives annoncées un aspect volontariste, quand elles n'ont pas été ensuite concrétisées en plans nationaux dans certaines sections, avec une sous-estimation de l'éducation et des préparatifs nécessaires, et une surestimation de la vitesse à laquelle on pouvait mener à bien le tournant. Ce qui signifie que certaines sections adoptèrent des objectifs non réalistes qu'il fallut corriger par la suite... 5. »

15. Voir le rapport de Frej au CEI dans le BIDI n° 4. A la lumière de l'expérience d'ores et déjà accumulée, il est possible d'inscrire le tournant vers l'industrie dans une perspective d'ensemble plus claire.

Il s’agit d'un axe de construction à long terme et d'un effort prolongé, cohérent avec une perspective stratégique dans laquelle le prolétariat industriel occupe la place centrale, et non d’un pari à court terme sur la conjoncture.

Il s'agit d'un projet politico-organisationnel, et non d'un impératif moralisateur. L'implantation dans l’industrie n’est pas un but en soi, mais /e moyen de renforcer l'intervention dans les luttes et dans les organisations de masse prolétariennes. Nous voulons accumuler des forces, en faisant de nos sections des organisations ouvrières d'avant-garde, politiquement actives, différentes aussi bien de groupes propagandistes qui répètent ce qu'il faudrait faire sans avoir la capacité d'agir eux-mêmes, que de simples fractions de gauche syndicale combatives. L'implantation collective dans les entreprises rompt avec une conception de fait de la construction du parti, réduite à une croissance spontanée et à une bonne propagande pour le front unique.

Le rôle des directions politiques à tous les niveaux est décisif pour la prolétarisation et le tournant ; pour les diriger politiquement, pour l'orienter sur une ligne politique permettant aux militants d'intervenir efficacement, mais aussi pour transformer les équipes de direction elles-mêmes. Compte tenu de leur origine et de leur expérience, les noyaux dirigeants des sections, doivent souvent passer par un processus de transformation parallèle à celui des sections dans leur ensemble. Leur implication maîtrisée dans le tournant doit permettre d'assurer à la fois la transition et la continuité, l'intégration de dirigeants au tournant et l’intégration aux directions de camarades qui ont fait le tournant où qui ont été recrutés à travers le tournant.

Ce processus est très important pour contribuer à modifier les méthodes de direction, le suivi de l'orientation, le va-et-vient permanent entre la définition de la ligne, ses résultats pratiques, les corrections nécessaires. La construction d’un solide réseau de directions intermédiaires, de villes ou de secteurs d'activité, est fondamentale pour que cette vérifica-tion et correction des orientations centrales puisse se faire systématiquement.

Les progrès dans la prolétarisation doivent être vérifiés par des données concrètes. Le critère quantitatif tel que retenu par le rapport présenté au XI° Congrès mondial (c'est-à-dire la majorité absolue de militants dans l'industrie) n’est pas celui qui exprime le mieux la solidité des nouvelles implantations et la qualité de l'intervention. Il peut être atteint par un effort résolu d'embauche, mais aussi par une perte absolue d'effectifs dans les secteurs non industriels. || s’appli-que indifféremment à des sections qui se trouvent à des étapes différentes de construction et tend à masquer la spécifité des problèmes qui se posent à elles. Il peut, dans des cas limites, introduire une course sans fin au pourcentage si les résultats initiaux du tournant ne suffisent pas à assurer un taux de recrutement régulier plus élevé dans l'industrie que dans les autres couches. || peut alors encourager les critères ouvriéristes et la réduction de la construction du parti à sa seule composante industrielle. Les autres secteurs sociaux deviendraient de simples réservoirs du tournant, et non des secteurs d'intervention à part entière pour la construction d’un parti révolutionnaire.

Pour mesurer les progrès du tournant, il vaut donc mieux combiner les résultats quantitatifs avec d’autres critères plus significatifs du point de vue de la qualité et de la stabilité de l'implantation, tels par exemple, que /a création et la consolidation de cellules d'intervention dans les grands centres industriels, le développement des fractions syndicales par branches d'industries, le développement du parti dans les régions industrielles décisives.

Le but doit rester que l'implantation industrielle devienne le centre de gravité des sections. Le poids que prendra l'implantation industrielle dans l'orientation et les initiatives du parti, dans sa vie politique interne et dans les préoccupations de sa direction, n'est pas indépendant du poids relatif des ouvriers par rapport à l’ensemble de ses membres. Il faut donc que le centre de gravité social de nos sections se déplace quantitativement et qualitativement. Si nous rejetons tout raccourci dans la construction du parti, l'effort de prolétarisation des sections constituera l’axe de leur construction, sous peine de s'enliser et de laisser se reproduire la réalité actuelle de leur composition sociale.

La seule réaffirmation permanente de la nécessité du tournant peut se transformer en une bataille moralisante abstraite et routinière, voire en un thème d'activité en tant que tel, qui fait de l’organisation une chose insolite aux yeux des travailleurs que nous voulons recruter. Dans le cadre d'un effort permanent de prolétarisation, le tournant proprement dit doit être rythmé, par vagues, la relance de nouvelles vagues prenant appui sur des succès politiques dans les campagnes et dans les luttes, qui permettent de convaincre de nouvel-les couches militantes de l'efficacité du tournant.

Plus généralement, le tournant vers l’industrie représente la poutre maîtresse de l'effort de prolétarisation pour les sections, mais la prolétarisation ne se réduit pas à l'embauche. Elle implique un ensemble cohérent de mesures, allant d'une politique de recrutement à une politique de formation, en passant par une redéfinition du régime interne, la construction consciente d’un réseau de direction à long terme, une adaptation du système de presse et des structures d'intervention, une attention particulière à l’activité en direction du prolétariat immigré dans les pays où il représente une fraction significative de la classe ouvrière.

Initialement envisagé à partir des pays impérialistes, le tournant vers l'industrie a été progressivement généralisé à l'échelle mondiale, sans qu'on ait pris soin d'étudier les problèmes spécifiques qu'il peut poser dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.

Dans ces pays, les différences sociales sont souvent plus marquées que dans les pays impérialistes entre les masses prolétariennes ou prolétarisées et les couches petites-bourgeoises, ou entre le prolétariat industriel qualifié et le petit peuple exploité des grandes villes. Les situations peuvent être très variables de pays à pays.

Mais, pour les organisations originellement issues du mouvement étudiant ou de l’intelligentsia, le premier problème posé est celui d’un « tournant populaire », dont le tournant vers l'industrie ne constitue qu’un élément.

En effet, les évolutions de la division internationale du travail depuis 25 ans et les effets du développement inégal et combiné ont parfois bouleversé les sociétés de ces pays. Dans les pays semi-industrialisés par exemple, le renforcement et la concentration d'une nouvelle classe ouvrière sont allés de pair avec la croissance rapide aussi bien de secteurs « informels » de millions de travailleurs précaires dans les secteurs périphérique à l’industrie et aux services, sans statut légal et non organisés syndicalement, que de couches plébéiennes condamnées au chômage ou au sous-emploi permanent.

Or, ces secteurs massifs peuvent être décisifs pour la construction d'un parti révolutionnaire appelé à jouer le rôle de « caudillo de la nacién » (Trotsky), autrement dit de dirigeant et de rassembleur de toutes les couches opprimées et exploitées de la nation.

Ces transformations économiques et sociales ont d'autres conséquences. Îl existe ainsi un rapport structurel, et non purement conjoncturel, entre les développements industriels récents, l'explosion urbaine, d’une part, la crise agraire et le délabrement du monde paysan d'autre part. De sorte que, dans de nombreux cas, les possibilités de luttes de masse en milieu urbain sont étroitement liées à la possibilité de mobilisation et de résistance dans les campagnes. Ainsi, les camarades du PRT mexicain lient directement les revendications d'une réforme urbaine radicale à celles d’une réforme agraire radicale.

C'est pourquoi, la construction d'un parti révolutionnaire implanté implique dans ces pays, non seulement un enracinement dans le prolétariat industriel, mais une expérience de travail dans les quartiers pauvres et les bidonvilles, ainsi qu'une expérience à la campagne.

Si la classe ouvrière industrielle y est elle-même très hétérogène et ne constitue pas un pôle social aussi puissant que dans les métropoles impérialistes, elle n’en constitue pas moins la colonne vertébrale indispensable à la construction d'un mouvement ouvrier indépendant capable d'attirer et d'organiser les autres couches opprimées. La faiblesse relative des appareils traditionnels, réformistes ou populistes, fait qu'il est possible de gagner directement des ouvriers à une organisation d'avant-garde. L'obstacle à un tel recrute-ment est souvent plus d'ordre sociologique (capacité de l'organisation à accueillir ces militants et à les aider) que politique.

Iln'en demeure pas moins que, même pour des groupes en formation, numériquement faibles, des initiatives d'embauche choisies et concentrées peuvent être un levier indispensable pour accélérer la transformation des sections, leur recrutement, et la préoccupation de leurs directions.

Enfin, nous avons pu connaître aussi dans ce pays le cas d'organisations ayant une implantation prolétarienne ou syndicale initiale, dont le problème était d'élargir leur domaine d'intervention pour acquérir la stature de véritables partis politiques révolutionnaires, notamment par une intervention dans la paysannerie. Aucune recette ne peut résoudre par avance des choix tactiques à faire cas par cas, en fonction des forces et de la solidité des sections. Mais il importe qu'elles soient attentives à ces problèmes et pré-tes à envisager la mise.:en place de formes spécifiques d'organisation ou de mouvements politiques à caractère de masse, de chômeurs, de paysans, habitants de bidonvilles que le mouvement syndical n’a parfois ni la possibilité ni la volonté d'organiser.

Au XIe Congrès mondial, nous avons adopté une résolution définissant nos positions fondamentales dans le combat pour la libération des femmes. Ce document soulignait également les difficultés spécifiques que rencontrent les camarades femmes dans nos propres organisations et les mesures nécessaires pour commencer à surmonter ces obstacles. Ce texte avait été préparé sur la base de plusieurs années d'expérience des sections, en particulier dans les pays impérialistes, de travail et de recrutement dans le mouvement de libération des femmes.

Le mouvement des femmes tel qu'il se présentait alors (principalement constitué de groupes femmes dans les secteurs universitaires et employés) a connu un déclin et une fragmentation dans la plupart des pays capitalistes développés. En même temps, s’est développée une offensive de la bourgeoisie visant à réaffirmer dans le contexte de la crise que la place des femmes est au foyer, et à nier leur droit à l'emploi.

Notre faible implantation dans les secteurs les plus directement touchés par cette offensive (les femmes ouvrières, les femmes immigrées), a limité notre capacité de participation aux premières luttes de résistance des femmes qui ont eu lieu.

Cette situation rend plus cruciale que jamais l'intégration du combat contre l'oppression des femmes à tous les aspects quotidiens de notre travail, et en particulier à notre intervention dans les luttes ouvrières et dans la construction de courants syndicaux d'opposition. La faiblesse de notre implantation dans ces secteurs féminins est partie intégrante de nos faiblesses générales d'implantation. Les mesures que nous prenons pour résoudre le problème d'ensemble de la prolétarisation doivent s'accompagner d'un effort particulier pour nous implanter dans ces secteurs féminins.

En même temps que nous sommes confrontés à ce changement dans la situation objective, nous éprouvons l'insuffisance des mesures internes soulignées par la résolution du XIe Congrès mondial. L'insuffisante attention portée à l'éducation politique et à l'intégration de camarades femmes dans les directions, bien que liée au déclin du mouvement de libération des femmes a une certaine autonomie.

Même si le mouvement des femmes a beaucoup changé depuis lors, le cadre général de la résolution du XIe Congrès mondial reste d'actualité.

Le mouvement des femmes des années soixante-dix reposait avant tout sur les femmes des milieux intellectuels et sur les couches des employées les mieux payées. L'axe central du mouvement, qui a joué un rôle important dans tous les pays capitalistes développés, était le droit de la femme à contrôler son propre corps. Par leurs mobilisations, les femmes parvinrent à imposer une certaine libéralisation des lois sur l'avortement dans plusieurs pays. Mais le mouvement ne parvint que difficilement à étendre sa base sociale en direction des femmes travailleuses. En général, il ne parvint pas à se lier de manière durable aux luttes qui démarraient parmi les travailleuses pour le droit au salaire égal, pour la reconnaissance des femmes dans le syndicat, etc.

Avec la crise du milieu des années soixante-dix, on a assisté à un épuisement de cette première montée du mouvement des femmes, avant tout parce que dernier n'était pas parvenu à tracer des perspectives pour la masse des femmes dans cette nouvelle conjoncture. Cela s'explique en partie par la faiblesse du courant féministe marxiste en son sein. Depuis lors, le mouvement des femmes est entré dans une nouvelle phase, sans parvenir pour autant à se transformer en un instrument réellement efficace, que ce soit du point de vue des revendications mises en avant ou de sa structuration.

La bourgeoisie s’est appuyée sur la crise pour lancer une offensive visant à rétablir le rôle traditionnel de la femme au foyer et à nier le droit au travail des femmes. Cela s’accompagne d'une politique familiale réactionnaire encourageant les femmes à avoir plus d'enfants et niant le droit à l'avortement. Les femmes sont les premières visées par les emplois flexibles et non-protégés sous prétexte qu'il faut favoriser une meilleure harmonie entre travail et famille. Et ce sont les femmes jeunes et les immigrées qui sont d'abord victimes de cette politique discriminatoire.

Grâce à ses mobilisations et au développement d'une culture féministe (presse, recherche, activités artistiques, etc.), le mouvement de libération des femmes des années soixante-dix a favorisé l'émergence d'une conscience féministe au sein du mouvement ouvrier et parmi les femmes travailleuses. Les femmes jouent un rôle important dans tous les combats sociaux, salariaux, et dans toutes les luttes de masse et ceci sans exception. Dans les organisations du mouvement ouvrier tout comme dans les partis politiques tel le parti des « Verts » en RFA, les femmes exigent leurs droits et prennent leur place dans les directions. Non seulement elles luttent pour leurs revendications spécifiques mais elles sont à la tête des luttes progressistes en général. De nouvelles couches de femmes rejoignent le combat, telles les ménagères, le plus souvent en liaison avec les luttes ouvrières pour l'emploi — les exemples les plus frappants à ce propos étant le mouvement des épouses de mineurs anglais ou celui des femmes immigrées. L'auto-organisation des femmes joue donc un rôle important dans la restructuration de la classe ouvrière et de son avant-garde. Cela est vrai pour chacun des trois secteurs de la révolution mondiale, même si le point de départ et le cadre de l'activité militante des femmes diffère à chaque fois. C'est pourquoi il est plus important que jamais d'intégrer la lutte contre l'oppression des femmes dans chacun des aspects de notre travail, en particulier dans notre intervention au sein des luttes ouvrières et dans la construction d'oppositions syndicales. Nos possibilités d'intervenir dans ce sens se sont néanmoins vues freinées jusqu'ici par le faible degré de notre implantation dans les secteurs les plus touchés par la nouvelle offensive de la bourgeoisie — les ouvrières et les femmes immigrées.

Les mesures à prendre pour ancrer notre organisation au sein du prolétariat doivent inclure des efforts pour nous lier à ces secteurs en particulier. Mais la lutte contre l'oppression des femmes ne se réduit pas à un aspect du tournant vers l'industrie. Il est tout aussi important de participer à des actions de masse autonomes des femmes ou d'en prendre l’initiative, d'assurer une dimension féministe à toutes les campagnes que nous menons et de traduire cette orientation dans notre régime intérieur. Nous devons également contribuer à enrichir l'analyse théorique. Face à l'ancien et au nouveau réformisme à l'œuvre dans le mouvement des femmes, nous devons réagir de manière offensive en apportant des répon-ses à la fois féministes et marxistes-révolutionnaires. Même si elle découle en partie de l’affaiblissement du mouvement de libération des femmes, l'attention insuffisante qui a été apportée à la formation des camarades femmes et à leur intégration dans les directions depuis le dernier Congrès mondial a une certaine autonomie. La direction de l‘Internationale tout comme les directions de sections doivent dès maintenant prendre les mesures définies par le dernier Congrès mondial pour assurer que les capacités des camarades femmes trouvent leur pleine expression dans la direction des organisations et consacrer un effort particulier au recrute-ment de nouvelles camarades femmes.

Le tournant vers l’industrie nécessite, de facon complémentaire une attention accrue à l'intervention dans la jeunesse et à la construction d'organisations de jeunesse.

3. Les organisations de jeunesse La résolution adoptée par le CEI de mai 1982 6 soulignait la place spécifique de la radicalisation de la jeunesse et la nécessité vitale, pour l'avenir des sections, de gagner de nou-

16. Publiées dans /nprecor n° 131 et IVP n° 10. velles générations de révolutionnaires apportant à la construction du parti leur propre expérience. Elle insistait en conséquence sur la perspective de construction de véritables organisations de jeunesse, organisationnellement indépendantes des sections, dès lors que les sections elles-mêmes sont stabilisées et ont établi leur centre de gravité dans le prolétariat.

A l'étape actuelle, ces organisations de jeunesse sont inévitablement des organisations d'avant-garde, et non des organisations de masse. Leur base politique ne consiste pas en un programme politique complet, ou en un résumé du programme de la IVe Internationale. elle consiste en une plate-forme d'action répondant dans la jeunesse aux grands problèmes de l'heure : la lutte contre le racisme et les effets des politiques d'austérité, la lutte contre l'impérialisme et le militarisme, contre la répression et pour la solidarité avec les luttes de libération des peuples opprimés, la solidarité avec les luttes antibureaucratiques à l'Est, la lutte pour la libération des femmes...

ll s'agit d'organisations de jeunesse réellement indépendantes organisationnellement des sections, tournées vers l'action et l'éducation militantes, et non de petits partis jeunes, reproduction de la section en modèle réduit. Il est traditionnel dans le mouvement ouvrier de répéter que l'existence d'organisations de jeunesse doit permettre à de nouvelles générations, sur lesquelles ne pèse pas le poids d'échecs passés, de faire leur propre expérience, de commettre et de corriger des erreurs. Mais il faudrait ajouter aussi pour leur permettre d’avoir raison, dans certaines circonstances contre les sections « adultes » et d'en secouer les routines.

Il s'agit d'organisations tournées d'abord vers l'action et fonctionnant autour de campagnes centrales. Mais elles ne sauraient se réduire à cela. La stabilisation de leur recrutement suppose la diversification, au-delà des campagnes, de réels secteurs d'intervention, et un effort soutenu d'éducation.

La ligne de prolétarisation des sections doit se traduire de façon spécifique au niveau des organisations de jeunesse. Elle ne saurait consister en une copie mécanique des mesures prises au niveau des sections. L'embauche suppose un niveau de conscience et un engagement à long terme dans la construction du parti, qui ne sont pas automatiquement ceux de jeunes nouvellement recrutés sur la base des campagnes. Pour se tourner vers la jeunesse ouvrière, les organisations de jeunesse doivent d'abord définir leurs priorités d'intervention en direction de la jeunesse ouvrière ou en formation professionnelle, faire un effort méthodique d'orientation professionnelle de leurs propres militants, susciter un mouvement d'embauche parmi les jeunes déjà membres du parti en premier lieu.

La création d'organisations de jeunesse est un choix qui implique de lourdes responsabilités pour les sections. Elle ne se limite pas à soulager le parti de ses secteurs jeunes, ou à autonomiser formellement un secteur jeune demeurant sous la tutelle plus ou moins attentive de la section. Il s'agit de créer de véritables organisations de jeunesse, qui entretiennent avec la section des rapports étroits de dialogue et de coopération, d'organisation à organisation, qui la contrai-gnent à se préoccuper elle-même des problèmes fondamentaux de la jeunesse et de l'orientation en la matière.

Le lien fraternel des organisations de jeunesse avec la IVe Internationale et ses sections n'a de sens pratique (et non administratif) que s'il correspond à une expérience effective de collaboration confiante. Faute de quoi une telle définition correspondrait au mieux à une adhésion programmatique formelle, sans rapport avec la conscience et l'activité réelles de l’organisation de jeunesse, et au pire à une manipulation pure et simple.

La situation explosive de la jeunesse, particulièrement exposée aux conséquences de la crise dans les pays dominés, pose un problème spécifique. Jusqu'à présent, aucune des sections dans ce pays n'y à répondu par la création d'organisations de jeunesse. Mais elles ont accumulé une première expérience d'intervention dans les mouvements de la jeunesse, qui devra faire l’objet d’une discussion spécifique, pour pouvoir en tirer des premières conclusions et des perspectives de travail.

4. Quelle centralisation et quel fonctionnement ?

La nécessité d'une Internationale fondée sur le centralisme démocratique découle de l'internationalisation des forces productives et de la lutte de classes, qualitativement supérieure à l'époque de l'impérialisme, des guerres et des révolutions, à ce qu'elle fut au siècle passé.

Les luttes ouvrières, économiques et politiques, se déroulent cependant encore essentiellement dans le cadre des Etats nationaux. Elles ne convergent ni automatiquement ni spontanément vers des positions communes sur le plan international. Dans ces conditions, l'absence d'une préparation, d'une éducation, d'une orientation internationalistes conscientes conduirait inévitablement à de profondes divisions entre les prolétaires de différents-pays, face aux initiatives d'un ennemi de classe lui-même de plus en plus centralisé. La construction de la IVe Internationale à l'étape actuelle remplit la fonction irremplaçable de préparer et d'éduquer les militants et les secteurs d'avant-garde qu'elle peut influencer à la priorité de la solidarité et de l'unité d'action internationales par rapport à toute considération « nationale », dès lors que les intérêts du prolétariat de plusieurs pays sont en jeu dans l’action. Tout manquement à ces principes internationalistes ouvre la voie aux déformations « national-communistes » et à la possibilité de lutte des prolétaires de différents pays les uns contre les autres.

Les modalités de fonctionnement et de centralisation de l'Internationale ne répondent cependant pas à des principes hors du temps. Elles doivent être définies en fonction de l'étape actuelle de construction et des tâches qui y correspondent. En effet, cette Internationale n'est pas une version miniature d’une future Internationale de masse, avec tous ses organes et ses attributs, mais Un instrument nécessaire à sa construction.

Entreprendre dès maintenant la construction de la IVe Internationale telle qu'elle est contredit catégoriquement l’idée selon laquelle une Internationale serait le produit naturel des développements de la lutte des classes et de la convergence spontanée des forces révolutionnaires apparues dans un cadre national ou régional. Une telle démarche aboutirait en effet à l'abandon d’un point de vue international au profit d'un simple jeu de rapports diplomatiques entre organisations nationales. La faillite des organisations centristes les mieux intentionnées, aussi bien dans les années 30 avec le Bureau de Londres, qu'au début des années 1970 en Europe, l'ont largement vérifié. Mais la construction dès à présent d'une Internationale, et non d'une simple coordination de groupes nationaux, n'implique pas mécaniquement l’adoption de modalités de centralisation illusoires et formelles, qui vont en pratique à l'encontre de la dialectique indispensable entre l'élaboration stratégique et l'expérience pratique pays par pays.

La centralisation démocratique de l'Internationale consiste d'abord en l'élaboration d'une ligne générale commune sur les grandes questions, les grands événements de la lutte des classes internationale, par le biais des congrès mondiaux et des instances régulièrement élues. Le mécanisme de discussion interne vise à une synthèse effective de l'expérience de l'Internationale, par la médiation de ses sections. C'est pourquoi elle détermine ses positions à travers des congrès et non de simples conférences où s'échangeraient les positions préétablies de sections sur les grands problèmes internationaux. C'est aussi pourquoi il ne saurait exister de mandat impératif des sections envers leurs délégués dans les congrès mondiaux ou envers leurs membres élus aux organes de direction de l’Internationale.

De notre propre expérience, et de celle de la Ille Internationale, nous avons appris que le centralisme qui régit une Internationale, et à plus forte raison encore une petite Internationale comme la nôtre, ne peut se réduire à une répli-que du centralisme démocratique en vigueur dans des sections nationales qui sont des instruments de lutte pour le renversement de l'Etat bourgeois dans leur propre pays. Au niveau international, le centralisme démocratique inclut le respect de /a souveraineté des sections dans la définition de leur orientation nationale, dans la définition de leur tactique, dans le choix de leurs directions, dans l’organisation de leurs débats intenres, le tout dans le cadre des statuts qui régissent la vie de l’internationale dans son ensemble.

En ce sens, l'Internationale n'est pas une organisation de membres individuels directement affiliés. Elle repose sur la réalité politique et organisationnelle de ses sections « qui constituent les unités organisationnelles de base de l'Internationale. »

Au-delà de ces grandes lignes, commencent les difficultés pratiques et d'interprétation. Ainsi, les camarades de la direction du SWP tirent maintenant explicitement dans un sens qui videra de tout contenu la notion même d'Internationale. Inversement, le camarade Hoffman et sa tendance dénoncent les éléments de laxisme ou de « polycentrisme » dans la vie de l’Internationale, sans apporter de réponses concrètes à ses modalités de fonctionnement.

En effet, dans son rapport au Plenum de février 1982 du SWP, le camarade Barnes donne une interprétation très particulière de la résolution du dernier Congrès mondial : « Notre conception du centralisme démocratique international est résumée dans deux paragraphes de la résolution adoptée au Congrès mondial de 1979. Ce sont des paragraphes importants. Sans eux, nous n'aurions pu accepter la résolution politique du dernier Congrès mondial, qui dépassait les vieilles lignes fractionnelles. Ces deux paragraphes signifiant que nous étions parvenus à un accord sur la dissolution des vieil-les fractions dans l'Internationale.…. Voici ce qu'ils disaient : « Dans la construction de ses organisations, la IVe Internationale respecte les normes du centralisme démocratique nationalement et internationalement, ce qui inclut le droit garanti de constituer des tendances et des fractions, comme ce fut traditionnellement le cas dans le Parti bolchévik à l'époque de Lénine. A cet égard, les statuts de la IVe Internationale contiennent deux catégories de règles générales concernant l'application du centralisme démocratique :

1. des décisions prises par une majorité de délégués lors d'un congrès mondial démocratiquement organisé — l'organe le plus élevé de l'Internationale — /ient toutes les sections. Des décisions prises par le Comité exécutif international qui est élu par les délégués au Congrès mondial, et agit comme organe suprême de l'Internationale jusqu'au congrès suivant, sont sujettes à appel, mais doivent être appliquées jusqu'à ce que l'appel ait été entendu et jugé ; 2. les membres des sections nationales ont le droit délire leurs propres directions. Des congrès démocratiquement organisés et des réunions plénières des Comités centraux constituent les organes suprêmes des sections nationales. Ils ont le droit de déterminer le programme applicable nationalement et d'interpréter et déterminer pour tous les membres de la section l'application dans le pays donné des décisions prises par la IVe Internationale. »

Remarquez le mot « nationalement » dans la dernière phrase. C’est un adverbe, pas un adjectif. ll ne dit pas que les sections ont le droit de déterminer leur ligne politique nationalement sur toutes les questions nationales. Il dit qu'elles ont le droit de déterminer leur ligne politique nationalement sur toutes les questions 17.

L'interprétation du camarade Barnes est unilatérale et abusive. Elle contredit radicalement le point 1 de la résolution qu'il cite lui-même. Et quand bien même son interprétation grammaticale de la différence entre un adverbe et un adjectif serait juste, la dernière phrase citée, n'en resterait pas moins contradictoire puisqu'elle affirmerait en même temps la souveraineté des sections sur toutes les questions (y compris internationales), et le devoir des sections « d'interpréter » pour.leur pays les décisions prises par les instances de l’Internationale. Or, « interpréter » ne signifie certainement pas contredire, et aucun artifice grammatical ne peut y parvenir.

La contradiction est d'autant plus manifeste que les statuts de l’Internationale unanimement approuvés affirment explicitement que les décisions de congrès doivent être appliquées par toutes les sections. Or, jusqu'à présent, le camarade Barnes n’a pas demandé une révision des statuts. En fait, il y a derrière cette querelle une contradiction plus profonde et substantielle, qui ne se trouve pas dans les textes mais dans la réalité. L'Internationale existe comme organisation mondiale, avec ses congrès, ses statuts, ses directions élues. Si le camarade Barnes était conséquent, tout cela ne devrait plus être à ses yeux qu'une cérémonie inutile. A quoi bon des congrès et des directions élues si, de toute façon les sections déterminent leur propre ligne sur toutes les questions indépendamment des positions adoptées par l’Internationale ?

En même temps, l'Internationale s'efforce de respecter la souveraineté des sections dans l'élaboration de leur intervention dans leur pays et dans l’organisation de leur vie interne. Or, plus les sections se développent et sont actives, plus se multiplient les points d'interférence, dans leur intervention, entre les questions nationales et internationa-les. Pour ne prendre qu'un exemple : lors du dernier Congrès mondial, la ligne d'unification du mouvement trotskyste était une ligne internationale, mais en France où au Brésil, elle devenait une question tactique de construction nationale (contradictoire dans le cas de la France avec la majorité de la section).

Ce type de contradiction, liée à notre étape actuelle de construction ne peut être résolu par aucun artifice formel. Nous devons rechercher au contraire le cadre et les normes de fonctionnement permettant de la maîtriser d'un commun accord. Dès lors qu'elles adhèrent aux statuts, participent aux Congrès mondiaux, y élisent des organes de direction les directions reconnaissent à l'Internationale une légitimité et une autorité qui ne se limitent pas à la somme de ses sections, où à une confrontation de positions préétablies au niveau national. Elles peuvent rendre publiques leurs positions, quand elles sont en désaccord avec celles de l'Internationale, mais elles ont le devoir d'appliquer dans l’action les positions majoritaires de l'Internationale en tant que tel-les lorsqu'il s'agit d'événements internationaux impliquant directement les prolétaires de plusieurs pays.

Les limites que nous rencontrons en matière de centralisation politique, se retrouvent à plus forte raison en matière de centralisation organisationnelle. || serait absurde de penser que l’Internationale puisse être plus centralisatrice et dirigiste en matière d'organisation qu'en matière de ligne politique générale ; qu’elle puisse tolérer d’un côté dans ses rangs une grande diversité de positions sur des questions aussi importantes que Cuba, la Pologne ou l'Indochine, et définir en revanche des tactiques de construction universellement contraignantes comme le tournant vers l’industrie ou l'unification du mouvement trotskyste.

La reconnaissance de la souveraineté des sections dans l'élection de leurs propres directions et l’organisation de leur vie interne implique corollairement que les sections s’abstiennent d'attaques publiques contre l'orientation et l’activité d’autres sections.

Enfin, l'application internationale du droit de tendance et de fraction, reconnu par les statuts, posera un problème particulier, dans la mesure où il tend à entrer en contradiction avec le principe de souveraineté des sections dans l’organisation de leurs débats internes. Cette contradiction, de plus en plus aiguë au fur et à mesure de la croissance et de la prolétarisation des sections, peut être partiellement résolue par une codification rigoureuse des périodes d'ouverture des débats internationaux et de leurs modalités (accès aux bulletins intérieurs, circulation des textes et des militants). Elle serait au contraire aggravée par une forme de débat qui est l'héritage non maîtrisé d'une autre période de construction, où l'Internationale se réduisait pour l'essentiel à un réseau de groupes de propagande.

La croissance et la transformation de l’Internationale devraient logiquement conduire à des Congrès mondiaux plus fréquents et plus réguliers, sur des ordres du jour plus limités (centrés sur les grandes questions du moment et non sur un débat périodique de refondation programmatique générale tous les cinq ans...)

Ainsi pourrait s'instaurer une dialectique de centralisation effective, à la mesure de nos moyens actuels, reposant sur l'activité et l'expérience des sections.

17. Rapport de J. Barnes « Defending the Organisation Prin-ciples of a Proletarian Party », adopté par le Comité national du SWP (US) en mars 1982 et paru dans /nternal Information Bulletin n° 1 (1982).

C1 Un infléchissement du fonctionnement international dans ce sens obligerait à d'autres corrections, en particulier concernant les critères de reconnaissance de nouvelles sections. Jusqu'à présent l'adhésion programmatique a constitué de fait le critère exclusif, indépendamment de tout critère politique organisationnel.

Cette valorisation des critères idéologiques et programmatiques généraux a pu conduire parfois à la reconnaissance de groupes ne présentant pas le minimum de garanties de stabilité et d'activité. Une telle pratique peut, dans certains cas, discréditer le projet de l'Internationale en l'identifiant à des cercles purement propagandistes. Dans le pire des cas, elle peut aller jusqu'à créer des obstacles supplémentaires sur la voie de construction de sections implantées, en donnant à des groupes qui n’ont pas fait leurs preuves un pouvoir.de veto sur les rapports de l'Internationale avec d'autres organisations révolutionnaires du pays concerné.

Ce constat n'implique aucun mépris ni sous-estimation des petites organisations. Le problème n'est d’ailleurs pas principalement d'ordre quantitatif. Dans certaines circonstances difficiles (l'illégalité par exemple), de ‘petites organisations ont pu apporter plus de preuves de leur solidité et.de leur fermeté, de la stabilité de leurs directions et de l'effectivité de leur intervention, que des organisations numériquement plus importantes dans des conditions plus aisées. Mais il serait illusoire de penser que la reconnaissance comme section, constitue la première ou la meilleure aide que l'Internationale devrait apporter à un groupe en formation. Dans la limite de nos possibilités actuelles, l’aide politique et matérielle peut être plus concrète et effective, sans impliquer ou supposer automatiquement le statut de section. La reconnaissance de nouvelles sections par le Congrès mondial devrait prendre en compte un ensemble de considérations politiques et-organisationnelles, telles que l'activité réelle, l'existence d'une presse régulière, des critères de fonctionnement et d'implantation minimal. L'acceptation commune de tels critères serait une preuve de maturité de la part de l'Internationale comme des organisations qui se tournent vers elle, plus importantes que la multiplication géographique de groupes dont certains, dans des cas limites, ont une existence en partie formelle.

Cette question particulière, liée à la transformation progressive, inégale et combinée, de l'Internationale et de sections, a été masquée par la situation fractionnelle du début des années 70. Elle s'est alors confondue avec des problèmes circonstanciels, posés par la division de certaines sections, obscurcissant la signification politique que pourrait avoir un réel statut transitoire de groupe sympathisant.

5. Quel système de directions ?

La crédibilité de l'Internationale repose sur sa capacité à maîtriser sa propre croissance et à investir ses références programmatiques générales dans l'expérience concrète de construction de ses sections. Si ses instances se canton-nent dans un rôle de défense et d'illustration de l'héritage programmatique sans être capables d'intervenir sur les problèmes rencontrés par les sections dans leur développement, les tension centrifuges inhérentes au développement inégal entre sections iront s'accentuant. intervenir ne veut pas dire donner une ligne ou des recettes, mais d’abord dialoguer et collaborer. En effet, l'Internationale et ses directions sont d'abord le produit des sections et de leur expérience. Elles reflètent aussi les limites de cette expérience.

C'est pourquoi nous devons concevoir /a direction de l'‘Internationale comme un véritable réseau de structures et de cadres, s'appuyant sur la réalité des sections, et non comme un centre dépositaire de l'identité programmatique de l'Internationale. La formation même des cadres de l’Internationale constitue une tâche consciente et de longue haleine. Il n'existe pas de modèle ou de portrait robot du « cadre politique », les cadres sont le produit de différentes étapes spécifiques de construction. La constitution d'un réseau d'équipes directionnelles doit viser à intégrer les expériences les plus avancées des sections, elles-mêmes en muta-tions constantes, et les expériences et qualités respectives de différentes générations militantes.

Dans ce but, nous devons mettre sur pied un système de direction qui internationalise la pratique des directions de sections, en les associant plus étroitement aux responsabilités de l’ensemble de l’Internationale et.en assurant une rotation contrôlée de certaines tâches centrales.

Du point de vue de ses instances, le système de direction repose sur l'existence d'un Comité exécutif international, à la fois représentatif de la réalité et de la diversité de l'Internationale suffisamment restreint numériquement pour pou-voirse réunir effectivement une ou deux fois par an, autour des événements clefs de la situation mondiale. Le Secrétariat doit être un véritable exécutif politique, composé de camarades directement engagés à des degrés divers, à temps plein ou partiel, dans les activités de construction de l'Internationale. Pour qu'il puisse se réunir aussi fréquem-ment et rapidement que nécessaire, son volume devrait tourner autour de la vingtaine de membres.

L'existence d'un Bureau issu du SU et assurant une permanence de l'exécutif est nécessaire pour éditer la presse, préparer les réunions du CEI et du SU, coordonner les tâches des membres de ces instances, assurer la correspondance avec les sections, centraliser les activités de formation. Depuis le dernier Congrès mondial, la presse:de l'Internationale s'est consolidée et étendue. Sa grande faiblesse demeure l'irrégularité et la distribution d'/nprecor en espagnol.

Sur le plan de la formation, la mise en place d'une école internationale de cadres constitue l'initiative la plus importante. Cette école doit être le pivot d'un système de formation pour les directions de section, visant à long terme, par-delà la diversité des expériences nationales, à l'éducation et l’homogénéisation d'un noyau international de cadres et à la création d'une mémoire collective de notre expérience. Elle doit aussi permettre l'accumulation d’un matériel de formation et de recherche qui doit déboucher sur une activité d'édition annexe à l’école. Un tel projet ne peut aboutir que s’il est relayé dans les sections par une politique planifiée d'utilisation de cette école pour la formation de leurs propres noyaux de direction.

A partir de la consolidation des instances régulières de l'Internationale, il est possible et nécessaire de créer progressivement une tradition de réunions de formation et de travail (ou de réunions thématiques), telles que les stages de direction par régions et continents. C'est ce qui a été entrepris au niveau européen et latino-américain, et que nous pouvons commencer pour les pays arabes. En outre, et sur un autre plan, un effort limité a été entrepris pour coordonner le travail des organisations de jeunesse, ou, dans les limites du possible, les campagnes. L'expérience prouve en effet qu'il est possible d'avancer dans la centralisation ou la coordination de campagnes politiques centrales (Amérique centrale, Pologne, militarisation), et surtout d'impulser des traditions encore très insuffisantes en matière de campagnes de défense contre la répression. Ces campagnes peuvent concerner soit l’ensemble de l'Internationale, soit des régions géographiquement plus limitées. En revanche, notre implantation est encore quantitativement et qualitativement insuffisante pour envisager une centralisation permanente de l'intervention par secteurs ou par branches d'industrie (ce qui n'exclut pas des réunions conjoncturelles).

Fixer en ces termes les priorités pour les années qui viennent, c'est décider délibérément de modifier toute une façon de travailler, où les grandes questions débattues dans les organes de l'Internationale et les problèmes d'orientation et de construction rencontrés par les secteurs demeurent sur des plans différents, et ne se rencontrent guère. Cette situation perpétue et accroît la juxtaposition entre une fonction analytique démesurée de l'Internationale (dépositaire de principes) et une pratique souvent empirique des sections, dont les leçons ne sont souvent ni tirées ni utilisées.

Il s'agit non seulement d'homogénéiser l'expérience des directions de section, mais encore de la collectiviser, de faire qu'elle soit assimilable par l'Internationale en tant que telle afin qu'elle devienne utile, non seulement comme gardienne des acquis, mais encore et toujours plus comme instrument de politique actuelle capable d'aider effectivement les

Source : Quatrième Internationale, n°17/18, septembre 1985 (volume relié 16-014-00166).

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