Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Du XIe au XIIIe Congrès 1979-1995 › Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991)

Révolution politique et contre-révolution en Pologne

septembre 1985 · XIIe Congrès mondial · Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991) · 27 731 mots

Pologne Démocratie socialiste et conseils ouvriers Syndicats et mouvement ouvrier Stalinisme et bureaucratie

In English: Revolution and counter-revolution in Poland — texte anglais publié à l’époque.

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Résolution adoptée par le Congrès mondial

I. La montée de la révolution politique

De toutes les révolutions politiques au cours desquel-les les travailleurs se sont soulevés contre le pouvoir totalitaire de la bureaucratie des Etats ouvriers bureaucratisés, la révolution polonaise d'août 1980 à décembre 1981 est, sans aucun doute, la plus avancée. Même s'il n'est pas correct d'estimer qu'il existe une progression linéaire de chacune des montées révolutionnaires dans les Etats ouvriers. il n'en reste pas moins qu'elle indique clairement leur cours ascendant, leur tendance à poser dans la pratique la question du renversement du pouvoir de la bureaucratie. Dans aucun des cas antérieurs, sauf peut-être en Hongrie en 1956, les travailleurs ne se sont proposés de prendre en mains le pouvoir économique et politique direct. Jamais il n'y avait eu de discussions aussi larges sur la tactique, ni d'élaboration aussi étendue des moyens permettant d'approcher consciemment de ce but comme cela a été le cas cette fois-ci. Certes, ce stade de maturation n'a été atteint que durant les derniers mois, voire les dernières semaines. La direction nationale de Solidarité n’est pas parvenue à adopter une stratégie pour la prise du pouvoir par les travailleurs, même dans les heures qui ont précédé la proclamation de l'état de guerre. Cependant, les travailleurs et la direction du mouvement de masse ont reconnu ouvertement que la question du pouvoir se posait et ont engagé le débat pour savoir comment la résoudre. C'est là un trait distinctif de la révolution polonaise qui constitue un événement d'importance historique et exprime un saut qualitatif dans le développement des révolutions politiques dans leur ensemble. Le mouvement de masse polonais et sa principale organisation — le syndicat autogéré indépendant Solidarité — ont dépassé de beaucoup les acquis les plus avancés des mouvements de masse dirigés par les comités de grève en Allemagne orientale en 1953, par les conseils ouvriers de Hongrie et de Pologne en 1956, ou de Tchécoslovaquie en 1968-1969. La révolution antibureaucratique polonaise de 1980-1981 s'est développée dans un pays marqué par un ensemble de traits dont certains lui sont spécifiques et dont l'influence sur le cours même de la révolution est indéniable : a. le niveau élevé de développement industriel et la formation correspondante d'une classe ouvrière dont le rôle déterminant et la force sociale s'appuient sur l'existence de nombreuses zones à forte concentration (certaines entreprises emploient plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers). Le déplacement massif des travailleurs de l’agriculture vers l'industrie n'a cependant pas laissé la classe ouvrière dans un état d'éternelle « adolescence » politique, contrairement à ce qu'aurait pu espérer la bureaucratie qui a encouragé ce processus, dans l'espoir que cela permettrait de neutraliser cette force sociale. Au contraire, ce n'est pas la classe ouvrière qui s'est diluée dans un milieu social étranger. C'est la société qui n'a cessé de se prolétariser, creusant ainsi la tombe du pouvoir bureaucratique ; b. la tradition et l'expérience de la classe ouvrière polonaise dans ses soulèvements contre le pouvoir bureaucratique, les explosions de protestation ouvrières de juin 1956 (Poznan), de décembre 1970 (Gdansk et Szczecin) et de juin 1976

(Radom et l'usine Ursus à Varsovie) ont permis aux travailleurs polonais :

— de perdre toute confiance dans la capacité du pouvoir bureaucratique ou d’une quelconque fraction de la bureaucratie à défendre les intérêts et à réaliser les aspirations de la classe ouvrière. Le mythe de l’« homme providentiel » incarné dans le passé par Wladislaw Gomulka (1956-1970), puis par Edward Gierek (1970-1980), n'avait plus cours ; — de se convaincre, à partir de leur propre expérience, des limites d'un mouvement spontané et de la nécessité de l'auto-organisation ;

— de passer à une forme de lutte nouvelle : la grève de masse avec occupation. L'expérience des mouvements autogestionnaires des travailleurs de 1944-1945 et de 1956-1957 avait créé une tradition de lutte pour le contrôle ouvrier sur la production et la gestion ouvrière des entreprises, ce qui a permis à la révolution politique, en 1981, de trouver plus facilement le chemin du pouvoir des travailleurs, dans les entreprises comme dans l'Etat ; c. la faiblesse relative du pouvoir de la bureaucratie qui devait non seulement s'affronter à une classe ouvrière puissante et expérimentée, mais qui n'a pas non plus pu imposer totalement son hégémonie à la société dans son ensemble. La Pologne est un pays où la collectivisation forcée n'est pas parvenue à soumettre la paysannerie au pouvoir bureaucratique. Le principal secteur de l’agriculture reste l'économie paysanne familiale, ce qui confère une marge de manœuvre considérable aux travailleurs agricoles indépendants et facilite la résistance à l'Etat. En outre, la force et l'influence de l'Eglise catholique ont continuellement opposé une résistance avec laquelle la bureaucratie s'est vue contrainte de rechercher un compromis dans le cadre d’un équilibre instable, mais durable.

Durant les années 1971-1980, et particulièrement après la révolte ouvrière de juin 1976, la hiérarchie catholique a cherché à développer sa base au sein de la classe ouvrière et empêché ainsi le déclin de son influence au sein de la société. Sa base sociale traditionnelle — la paysannerie — connaissait un affaiblissement relatif dans une société qui s’urbani-sait et s’industrialisait rapidement. L'épiscopat prit ainsi à de nombreuses reprises la défense des travailleurs réprimés et avança des revendications démocratiques et dans le domaine de la législation du travail (en particulier droit au repos, droit aux syndicats indépendants...). Ces prises de position ont largement facilité le renforcement du catholicisme, en faisant apparaître l'Eglise comme un allié et un soutien des opprimés. L'existence et la force de l'Eglise catholique, apparaissant comme un contre-poids politique et idéologique face au pouvoir bureaucratique a également favorisé le développement d'un pluralisme de conceptions du monde ainsi que d’une pensée plus ou moins critique et indépendante dans la société.

Cependant, si cette faille dans le contrôle monolithique sur la société a favorisé la renaissance d'un mouvement de masse autonome, le rôle fondamentalement conservateur de la hiérarchie catholique a joué dans le sens de freiner le processus révolutionnaire ; d. une association de plus en plus étroite de la bureaucratie avec certaines forces capitalistes. Dans les années 1970, l'économie polonaise est devenue beaucoup plus dépendante des pays impérialistes, tant sur le plan financier que technologique, ce qui a amené des secteurs de la bureaucratie à établir des liens avec le capital monopoliste étranger et à se laisser corrompre par lui.

Par ailleurs, des secteurs de la bureaucratie ont tissé en Pologne des liens avec certains secteurs de la moyenne bourgeoisie ayant accumulé d'importants capitaux commerciaux grâce à la spéculation.

La bureaucratie a également encouragé le développement d'un secteur capitaliste dans l'agriculture avec lequel elle a noué des liens étroits. Elle s’est assurée le droit d'héritage légal de certains de ses privilièges (instauration, en 1972, d'une garantie de ressources et de droits de retraite trans-missibles jusqu’à la troisième génération pour les « personnes accomplissant des tâches de direction dans le parti et dans l'Etat »). Elle s'est plus que jamais subordonnée aux valeurs de la culture bourgeoise et a développé une propagande en faveur du modèle de la société de consommation, modèle qu'elle s’est avérée incapable de réaliser durable-ment, augmentant ainsi le sentiment de frustration au sein de la société ; e. une crise économique dont la gravité est sans précédent dans l’histoire des Etats ouvriers bureaucratisés, dont la manifestation la plus criante fut une baisse du PNB de 25% en 1979-1981. Les fondements de cette crise sont sociaux et politiques, les erreurs techniques de l'équipe Gierek au pouvoir n'y ont joué qu'un rôle secondaire. Il s'agit d'une crise du système de gestion bureaucratique de l'économie. D'une part, le caractère social de la production ne cesse de croître et d'immenses moyens de production sont propriété d'Etat. Mais d'autre part, c’est une minorité privilégiée qui détient le monopole de la disposition des moyens de production et du surproduit social et qui en fait usage pour ses propres intérêts d'individus, de groupes et de caste. Les privilèges des bureaucrates sont des privilèges de fonction et chaque membre de l'appareil a conscience qu'il peut les perdre en perdant sa fonction. Seul l'établissement d'un rapport de forces favorable — donc une alliance avec d’autres membres de l’appareil — peut assurer la stabilité de la fonction. Cela conduit à la création de cliques concurrentes au sein de la bureaucratie, cliques qui, pour préserver les avantages de leurs membres, doivent se renforcer sans cesse au détriment de leurs adversaires. Ces cliques cherchent donc à obtenir un maximum d'’investissements dans les sphères qu'elles contrôlent afin d'accroître le nombre de postes d'appareils qui en dépendent. Ce qui sape et dénature la planification, le plan devenant un enjeu pour les luttes des lobbys bureaucratiques. Ces phénomènes, inhérents à toute société sous domination bureaucratique, ont pris une ampleur particulière en Pologne à cause d’une part de la faiblesse de la direction Gierek qui a dû, d'emblée en 1971, affronter la classe ouvrière et céder devant sa pression (annulation de la hausse des prix et leur blocage après la grève de Lodz en février 1971) ; et, d'autre part, parce que le plan 1971-1975 ne fut adopté définitivement qu'en 1973, ce qui affaiblit largement le contrôle du centre bureaucratique sur l'économie. Les diverses cliques bureaucratiques ont ainsi pu forcer leurs projets d'investissements en profitant de la manne des crédits occidentaux, asseoir leurs positions et empêcher tout retour au statu quo antérieur. Ainsi la planification est devenue de plus en plus formelle et les enten-tes illicites entre branches, entreprises et associations industrielles ont colmaté tant bien que mal les brèches apparues dans le rôle régulateur du plan. L'aggravation de la pénurie due aux immenses gaspillages produits par ce système et aux difficultés croissantes pour obtenir de nouveaux crédits occidentaux a favorisé à son tour le développement des groupes de pression : il devenait de plus en plus difficile, sinon impossible pour une entreprise de compter sur le plan pour son approvisionnement. La frénésie d'investissements qui s’est emparée de la Pologne sous la coupe des groupes de pression bureaucratiques a conduit à une réduction toujours plus grande de la part de la consommation dans le partage du revenu national au profit de l'accumulation. Vu le blocage des prix imposé par la classe ouvrière, cela a conduit à une pénurie grandissante des biens de consommation courante, entraînant une baisse de la productivité et un mécontentement croissant de la classe ouvrière. Les échéan-ces de remboursement des crédits (contractés dans leur majorité en 1972-1974) et l'impossibilité, au moins partiellement liées à la crise économique en Occident de trouver de nouveaux emprunts ont imposé une compression des importations, accroissant la pénurie de matières premières, de matériaux et de pièces de rechange, ce qui conduisit à une réduction de la production industrielle. La spirale réces-sive était ainsi amorcée ; le régime Gierek tenta de s'en sortir par une attaque contre le niveau de vie des travailleurs — il n’en eut pas la force ; f. l'existence de groupes d'opposition, dont la bureaucratie avait été contrainte de tolérer partiellement l'activité au sein de la classe ouvrière après les révoltes de 1976, a joué un rôle important dans la préparation d'août 1980.

La création du Comité d'autodéfense sociale (KOR), en solidarité avec les grévistes de 1976, victimes de la répression bureaucratique, a permis une intervention permanente en défense des droits démocratiques, en particulier des droits de grève et d'organisation. De 1976 à 1980, l'activité du KOR a symbolisé la possibilité d'une action indépendante et unitaire contre les abus répressifs du pouvoir.Le KOR a nourri une large réflexion politique, développant la nécessité d'une mobilisation autonome de la « société » et tout particulièrement de sa composante la plus active et la plus opprimée : les travailleurs. insistant sur le rôle de l’autogestion, sur la nécessité de créer des organisations de défense sociale et des syndicats libres, le KOR bien que numériquement faible a acquis un large écho dans la classe ouvrière. Aidant au développement des syndicats et journaux ouvriers clandestins il a contribué :

— à transformer la multiplicité des luttes ouvrières de la période 1976-1980 en une expérience commune à la nouvelle avant-garde ouvrière ;

— à nourrir une discussion ouverte sur la tactique et la stratégie de lutte contre la bureaucratie, élargissant la lutte pour les revendications immédiates aux perspectives d’organisation, d'autonomie et de démocratie du mouvement social. Outre le KOR, qui sera le regroupement le plus connu, il faut mentionner le rôle de journaux ouvriers clandestins, tels « Robotnik » (l'Ouvrier), « Robotnik Wybrzeza » (l'Ouvrier du littoral) etc. Les groupes oppositionnels ont joué un rôle fondamental dans la préparation d'août 1980. lis ont rompu l'isolement des travailleurs combatifs, favorisé l'échange d'expériences, aidé au développement de plateformes revendicatives et popularisé la revendication des syndicats libres. Ils ont constamment organisé la défense des travailleurs victimes de la répression — souvent avec succès |! — ce qui a largement facilité la renaissance d'un mouvement ouvrier en Pologne. Enfin l'élaboration par Robotnik de la Charte des droits ouvriers, premier programme ouvrier d'action, bien que limité, a joué un très grand rôle dans la politisation et l'unification de l'avant-garde ouvrière large.

Cependant la victoire ouvrière d'août 1980 — qui dépassait le cadre stratégique élaboré par l'opposition — a trouvé celle-ci désarmée et à la traîne du mouvement réel des masses. Les groupes issus par la suite, tant du KOR que d'autres structures de l'opposition, ne sont plus parvenus, après août 1980, à jouer le rôle d'avant-garde qui fut celui de Robotnik et du KOR durant les années précédentes. Bien au contraire, la « stratégie d’autolimitation de la révolution » prônée par des militants issus du KOR et de Robotnik, aussi bien parmi les experts qu'à la direction de « Solidarnosé », a constamment freiné le mouvement et porte une lourde responsabilité dans son échec.

La révolution polonaise s'est caractérisée et distinguée qualitativement du début des révolutions politiques précédentes en Europe de l'Est par les traits suivants : — elle a été un mouvement de masse de dimension colossale. Près de deux millons de travailleurs ont participé directement au mouvement de grèves de juillet-août 1980. Plus de dix millons de travailleurs — c'est-à-dire le tiers de la population totale en Pologne — ont participé activement, en mars 1981, aux préparatifs de la grève générale annulée au dernier moment. En outre, le mouvement de grèves à l’université a rassemblé l'immense majorité de la jeunesse étudiante à l'automne 1981. Bien que de moindre importance et plus dispersées dans le temps et dans l'espace, des mobilisations de masse significatives se sont développées également au sein de la paysannerie ;

— au-delà de fluctuations inévitables, la vague révolutionnaire a été de longue durée. Ce n'est qu'au dix-huitième mois de la révolution que le pouvoir bureaucratique a décidé de recourir à le force, avec le coup de force militaire contre-révolutionnaire.

Au 13 décembre 1981, la révolution n'était pas battue et ne se trouvait pas dans une phase de recul. Depuis plusieurs semaines déjà, le mouvement des masses était entré dans une nouvelle phase ascendante de radicalisation et le pays tout entier dans une crise politique directement révolutionnaire. Les premiers jours suivant le coup de force ont montré que le potentiel révolutionnaire du mouvement de masse était très loin de l'épuisement. La résistance ouvrière à la dictature militaire a pris les dimensions d'une grève quasi générale, malgré le démantèlement des structures d'organisation et de direction de Solidarité après une puissante opération de répression. Dans d'innombrables usines, et dans les mines en particulier, la police et l’armée ont dû recourir à la violence pour briser la grève ;

— la composition du mouvement de masse a été ouvrière avant tout. La classe ouvrière n’a pas seulement constitué la principale force motrice de la révolution polonaise, elle en a aussi été la force dirigeante. C’est un fait indiscutable et reconnu comme tel par tous les autres secteurs participant à la révolution : les étudiants révoltés, les intellectuels démocrates, la petite bourgeoisie urbaine et les secteurs actifs de la paysannerie. Les zones à forte concentration industrielle ont constitué le centre du mouvement de masse et les gran-des usines ont été les forteresses de la révolution. Elles ont donné l'exemple en ce qui concerne les formes de lutte, les revendications, les forces d'organisation et les rythmes de mobilisation des travailleurs, imprimant de ce fait un sceau incontestablement ouvrier à la révolution en cours. Tous les secteurs non ouvriers du mouvement. ont su que leur propre succès dans la lutte dépendait entièrement du soutien des grandes usines ;

— le mouvement de masse a eu un caractère organisé, bien qu'il se soit nourri largement de tendances spontanées. Ce sont les travailleurs salariés qui ont atteint le degré d'organisation le plus élevé : sur treize millions, 9,4 millions étaient membres du syndicat Solidarité. Les plus organisés ont été les travailleurs productifs de la grande industrie. Dans les autres couches sociales, le niveau d'organisation a été nettement moindre. Seule une minorité de la paysannerie et de la jeunesse étudiante s'est syndiquée, même si les étudiants ont fait la preuve de leur capacité d'organisation en des occasions déterminées, comme lors des grèves avec occupation des universités ;

— le mouvement de masse a été indépendant de la bureaucratie, tant de l'appareil d'Etat que de celui du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), et il a défendu cette indépendance avec intransigeance. À preuve, la détermination avec laquelle Solidarité s'est opposé à la tentative de la bureaucratie d'utiliser le pouvoir judiciaire pour intervenir dans la question de ses statuts. Le niveau élevé d'autonomie de la classe ouvrière s'est manifesté déjà dans la grève d'août 1980. Au lieu de sortir en masse de leurs usines pour se rassembler autour des locaux des comités provinciaux du POUP, comme ils l'avaient fait antérieurement, les ouvriers se sont retranchés dans les usines qu'ils occupaient, obligeant ainsi les représentants du pouvoir bureaucratique à venir négocier sur leur propre terrain. Cette autonomie s’est confirmée par la suite lors du passage à l’organisation du syndicat indépendant — la première et la plus importante revendication des travailleurs.

Il'est certain que, durant de nombreux mois, des illusions ont subsisté dans le mouvement de masse et dans Solidarité quant à la possibilité de négocier avec la bureaucratie, de passer un compromis plus ou moins durable fondé sur la reconnaissance d'une série de conquêtes démocratiques de la classe ouvrière et de la société dans son ensemble. Il est certain que des illusions ont subsisté quant à la bonne volonté de certaines fractions ou personnalités de la bureaucratie. Mais les travailleurs ont rejeté toute subordination à tel ou tel secteur de l'appareil bureaucratique, se refusant également à lui accorder une quelconque légitimation.

Diverses formes de lutte et d'organisation rapprochant les travailleurs de la conquête du pouvoir ont fait leur apparition au cours de la montée révolutionnaire. La première d'entre elles a été le mouvement pour l’autogestion ouvrière, qui s'est concrétisé par la formation de conseils ouvriers dans les entreprises, avec une-tendance à la centralisation progressive à l'échelle régionale, puis à l'échelle nationale. L'expérience de contrôle de Solidarité sur la distribution et sur le système de rationnement des produits de première nécessité a contribué de manière significative au développement du contrôle des travailleurs sur l'économie, même si elle s'est limitée à une seule région. La mise en cause du pouvoir bureaucratique s'est trouvée renforcée par les formes naissantes d’autogestion territoriale des citoyens, qui coïncidaient avec la revendication mise en avant par le mouvement de masse d'élections libres à la Diète (Parlement) comme dans les conseils provinciaux et municipaux. Durant les jours précédant le 13 décembre, tous ces mouvements tendaient à s'articuler avec les préparatifs de la grève active. C'est par ce biais que les travailleurs avaient l'intention de s'en prendre au pouvoir de la bureaucratie, à son pouvoir économique en premier lieu. Le degré qualitativement nouveau de l'expérience polonaise, en comparaison aux expériences antérieures dans l’ensemble des pays dominés par la bureaucratie, que ce soit en ampleur, en durée, ou en profondeur dans l'indépendance de classe, s'est finalement synthétisé, sur le plan du programme, par la mise en avant de l’autogestion, à la fois comme double pouvoir et comme embryon de la future société socialiste. Dans le passé, la bureaucratie a désarmé, puis démantelé les conseils ouvriers d'usines qui étaient les principales conquêtes de la révolution politique polonaise de 1956, utilisant à cet effet la « loi de l’autogestion ouvrière » imposée en 1958 et substituant le contrôle sur la production exercé par les conseils ouvriers par des organes de « cogestion » fictive appelés Conférence de l’autogestion ouvrière (KSR). Mais en dépit de tout celà, la classe ouvrière polonaise ne s'est pas laissé exproprier de son aspiration à l’autogestion. Sitôt « Solidarno$é » formé, il prit le nom de « Syndicat autogéré indépendant », témoignant de la volonté d'indépendance des masses à l'égard de l'Etat et de la volonté des travailleurs de s’auto-organiser sur la base de principes autogestionnaires. Sitôt le premier stade de la lutte atteint, c'est-à-dire la constitution du syndicat indépendant, la dynami-que du mouvement des masses s'attaqua instinctivement aux deux aspects les plus quotidiens de la dictature bureaucratique : l'anarchie de la production et de la distribution d'une part, et la toute-puissance des directeurs d'usines nommés par l'Etat d'autre part. L'une des premières mesures adoptées spontanément par « Solidarnoéé » sur ce plan fut de dénier toute légitimité à la KSR et de la boycotter de manière générale pour ensuite revendiquer une véritable autogestion ouvrière et commencer à former des conseils ouvriers semblables à ceux de 1956. Dès janvier 1981, on enregistre l'apparition des premiers conseils ouvriers dans les entreprises qui commencent à exercer un contrôle ouvrier sur la production et à lutter pour l'autogestion ouvrière, sous le mot d'ordre initial du passage de tout le pouvoir aux travailleurs dans les entreprises. On enregistre aussi des conflits croissants dans un nombre toujours plus grand d'entreprises en ce qui concerne la nomination des directeurs — « Solidarno$é » revendique que ces derniers cessent d’être nommés par l'appareil d'Etat sur la base de la « nomenclature du Parti » et qu'ils soient nommés exclusivement et de manière indépendante par les conseils ouvriers, sur la base d’un concours public. Dans une série d'entreprises, les directeurs sont expulsés de force. ou obligés à démissionner, et les conseils ouvriers organisent des concours pour le poste de directeur. Les conseils ouvriers, ou les commissions provisoires mises en place par « Solidarno$é » se chargent de contrôler les directions des entreprises, les conditions de travail et de salaire, et même d'élaborer de nouveaux schémas d'organisation du travail, d'organisation des entreprises et de coopération entre elles, de même que les premiers plans alternatifs d'investissement et de production, obéissant à des critères de satisfaction des besoins sociaux: La bureaucratie a tenté de récupérer le mouvement pour l'autogestion en lui imposant une orientation réductrice. Pour une partie de la bureaucratie, son aile réformiste-technocratique, l'autogestion était destinée à rester un système de cogestion supposé permettre l'intéressement des travailleurs à la production et garantir par là le projet de réforme économique et la marginalisation de « Solidarnosé ». Utopique dans la période d'existence légale du syndicat indépendant, ce projet n’a pas été totalement abandonné après le 13 décembre. Une autre conception étriquée de l'autogestion existait au sein même du syndicat.

La constitution du Réseau des grandes entreprises au printemps 1981, témoigna à la fois de la montée de la revendication et de la pratique autogestionnaire, de son début de coordination inter-régionale, et signa la dynamique d'extension d'un double pouvoir.

Le Réseau des grandes entreprises, groupe de pression au sein du syndicat, amena au premier plan de la discussion stratégique de « Solidarnoéé », la nécessité de développer les organes d’autogestion, mais son projet, plus axé sur l'élaboration d'un projet de réforme constituant la base d'un nouveau compromis entre « Solidarnosé » et le pouvoir, ne permettait pas de répondre aux questions posées par l'extension des organes d’autogestion.

Les conseillers économiques liés au Réseau, intéressés par une réforme correspondant à la « théorie du socialisme de marché », n'appuyaient le mouvement pour l’autogestion que dans la mesure où celui-ci leur paraissait constituer une force de pression sur la bureaucratie centrale, afin d'arracher des concessions à cette dernière dans le sens d'une telle réforme. En même temps, ils étaient opposés à la dynami-que de centralisation des conseils ouvriers, qui était en contradiction avec leur projet de « socialisme de marché », ainsi qu’à la radicalisation du mouvement pour l'autogestion allant à l'encontre de leur désir de compromis avec le régime bureaucratique. L'intervention de ces économistes, et les pressions qu'ils exerçaient dans les couloirs de la direction de « Solidarnoéé » et du Réseau, contribuèrent aux retards dans la centralisation et dans la radicalisation de la lutte pour l’autogestion ouvrière et, partant, au retard du mouvement de masse dans sa prise de conscience de la question du pouvoir.

C'est pour répondre à ces difficultés que se crée en juillet le « Groupe de Lublin », insistant sur la coordination des conseils ouvriers au niveau régional au travers d'organes permanents, sur la nécessité de préparer les conditions pour convoquer le premier Congrès national de Délégués des conseils ouvriers et d'établir un système intégré d'autogestion ouvrière de tout le secteur nationalisé de l'économie. Il juge nécessaire de « formuler et de présenter aux organes d'autogestion ouvrière un projet de plan directeur des activités à court terme », et procède à son élaboration. Enfin, à l'étape culminante de l'automne 1981, le programme de « Solidarno$é » se référait à la perspective d’une « République autogérée » comme projet global pour la lutte des travailleurs polonais. Parallèlement, le besoin d'un développement, dans les faits, d'expériences autogestionnaires, s'étend. Face à la pénurie prend corps le projet de prise en charge du ravitaillement au travers des « commandos d'hiver » organisés par « Solidarnoéé ». Par ailleurs, l'idée de la grève active, comme moyen pour étendre et imposer l’autogestion des entreprises, devient pour « Solidarnoéé » et les conseils ouvriers de Lodz et de certaines autres régions une perspective concrète, énergiquement appuyée par le « Groupe de Lublin ». Des progrès s'effectuent parallèlement dans la coordination et la centralisation démocratique du mouvement pour l’autogestion ouvrière avec la mise en place du Comité constitutif de la Fédération nationale de l’autogestion (KZKFS), basé sur les commissions régionales de coordination des conseils ouvriers existant dans plus d'une vingtaine de régions.

Ainsi, à chaque étape de la crise, l'autogestion des travailleurs, tant comme moyen d'action que comme but général, démontra son caractère transitoire et unificateur pour toute la classe, même si des secteurs restaient en retard par rapport aux franges les plus avancées.

Il. Pourquoi la contre-révolution l'a-t-elle emporté ?

La réponse de la bureaucratie face à la montée du mouvement de masse et face à la radicalisation politique des travailleurs a été le coup de force du 13 décembre. La contre-révolution politique lancée ce jour-là devait permettre à la bureaucratie de reprendre en mains le pouvoir qui lui échappait, et de préserver ses privilèges de caste parasitaire. Le recours à l’armée et le mise en place d'une junte militaire — fait sans précédent dans les pays dits « socialistes » — a exprimé à la fois le degré des paralysie de l’appareil administratif central et la profondeur de la crise du POUP. Secoué par de violentes luttes internes de fractions rivales, exsangue après le départ de deux millions de membres, et en particulier d'ouvriers, le parti était en effet dans l'incapacité de jouer son « rôle dirigeant ». Seuls les appareils répressifs — la police et l'armée — étaient encore en mesure de rétablir l’ordre bureaucratique. C'est ce qui explique le recours aux chars et aux baïonnettes. Les arrestations et les internements par milliers, l'interdiction de se déplacer dans le pays, la coupure des réseaux de communication, le couvre-feu, les licenciements massifs et les mesures d'intimidation de toutes sortes ont été autant d'éléments indispensables pour décapiter le syndicat et imposer le silence à un mouvement social fort de dix millions d'adhérents. La perte des droits démocratiques et syndicaux, que la classe ouvrière avait arrachés à la bureaucratie après une lutte acharnée de dix-huit mois, est à la mesure de l'ampleur de la défaite du prolétariat polonais. D'un jour à l’autre, celui-ci s'est vu privé du droit de grève. La prolongation brutale de la durée du travail, la militarisation des entreprises clés de la production, la suspension du syndicat Solidarité — puis de ceux des étudiants et des paysans — ainsi que la suppression de toute liberté d'expression, ont clairement montré la détermination de la clique au pouvoir à aller jusqu'au bout dans sa volonté d'écraser le mouvement de masse. L'abolition du droit des travailleurs à s'organiser librement dans le syndicat de leur choix — conquête qui représentait sans aucun doute l’une des avancées politiques les plus importantes par comparaison aux montées révolutionnaires antérieures en Hongrie, en Tchécoslovaquie ou en Pologne même — a interrompu le développement d'une situation de double pouvoir. Elle a ainsi porté un coup d'arrêt brutal à un processus révolutionnaire au cours duquel la classe ouvrière avait montré sa capacité à prendre ses affaires en mains. Dans ce sens, on ne saurait sous-estimer la gravité du coup qui a été porté à la révolution polonaise le 13 décembre, alors même que le caractère révolutionnaire de la situation développée durant les derniers mois ne faisait aucun doute. C'est bien d’un début de contre-révolution politique qu'il s'agit — une contre-révolution dont le but est d'écraser le mouvement alors qu'il en est encore temps du point de vue de la bureaucratie.

Les accords de Gdansk du 31 août 1980, reconnaissant aux travailleurs le droit de construire leur propre organisation de masse indépendante, ont constitué une magnifique victoire pour les travailleurs polonais. Mais cette victoire était en même temps un compromis, car le pouvoir de la bureaucratie, bien qu'affaibli, n'avait pas été renversé. Et les bureaucrates ont imposé que leur monopole du pouvoir soit formellement reconnu sous la forme d'une clause des accords selon laquelle le futur syndicat reconnaissait le « rôle dirigeant du parti dans l'Etat ». Toutefois, une telle reconnaissance formelle ne pouvait en elle-même garantir à la bureaucratie le maintien de sa domination, alors qu’elle se montrait incapable de satisfaire les besoins sociaux mis en avant par la classe ouvrière et qu’elle ne parvenait même pas à maintenir la production à son niveau antérieur. Très vite, les travailleurs ont exigé le limogeage des bureaucrates incapables, faisant planer devant tous les autres le spectre du « chômage », c'est-à-dire de la perte de leur statut et de leurs privilèges.

Par ailleurs, la conjonction entre l'extension du mouvement revendicatif à toutes les couches de la société, la multiplication des conflits dans les entreprises, tant sur des questions économiques que sociales, et la généralisation des conseils de travailleurs commençant à se coordonner au niveau régional, puis national, tendait à faire converger des luttes éclatées en une confrontation centrale avec l'Etat. Entre le pouvoir ébranlé de la bureaucratie et celui naissant des travailleurs, c'est donc une lutte à mort qui était engagée. L'affrontement était inévitable.

Loin d'ouvrir une période de stabilité et de coexistence pacifique, les accords de Gdansk ont au contraire conduit à la multiplication de conflits partiels et locaux. L'aile modérée du syndicat, appuyée par une majorité d'experts et fortement épaulée par la hiérarchie catholique, a cherché à canaliser le mouvement pour éviter l'affrontement. Durant les premiers mois, elle a eu un impact indéniable au sein de Solidarité. Mais, dans une société fondée sur la nationalisation des principaux moyens de production, toute question économique prend immédiatement une dimension politique. Toute revendication immédiate soulève des problèmes liés à la réorganisation de la production, à la révision du Plan, à la réforme économique, etc. La question posée, c'est : « Qui régit l'économie, et au nom de quels intérêts ? Qui exerce le pouvoir ? La classe ouvrière ou la bureaucratie ? » Devant l'impossibilité évidente de cantonner le syndicat au domaine des revendications matérielles, les courants modérés ont mis en avant la stratégie de l’« autolimitation » de la révolution. Selon leurs partisans, il était possible d'arracher une série de concessions à la bureaucratie polonaise en.avançant pas à pas, mais sans jamais dépasser certaines bornes, et surtout sans remettre en cause le « contexte géopolitique » où se trouvait le pays, afin d'éviter une intervention militaire de l'URSS. Selon eux, le principal danger d'affrontement venait de la bureaucratie soviétique et non de la bureaucratie polonaise, divisée et affaiblie. Qu'on garantisse les intérêts de l'URSS en tolérant en Pologne l'apparence d'un pouvoir bureaucratique vidé de tout contenu, et l'affrontement serait évité. C'était sous-estimer l'adversaire et la détermination farouche de la bureaucratie polonaise à défendre ses propres intérêts. Cela est apparu de manière particulièrement claire lors des négociations sur l'« entente nationale » présentée comme un objectif en soi par les tenants de l’autolimitation. N'ayant plus rien à céder en échange d'un nouveau compromis, la bureaucratie a exigé ni plus ni moins que la subordination totale de Solidarité au sein d’un organisme qu'elle contrôlerait entièrement. Qu'elle ait été décidée à sauvegarder ses privilèges par tous les moyens, cela est apparu avec le coup de force du 13 décembre, qui a plongé dans la surprise et le désarroi ceux-là mêmes qui s'attendaient à ce que l'intervention militaire vienne des Soviétiques. Simultanément à l'espoir d'échapper à l'affrontement, une autre illusion était répandue dans Solidarité. Elle se fondait sur l’histoire même de ces dix-huit mois de lutte, au cours desquels le syndicat avait toujours trouvé la voie pour arracher de nouvelles conquêtes à la bureaucratie, quelles qu'aient pu être les hésitations à tel ou tel moment. Nombre de militants pensaient ainsi que le mouvement pouvait se nourrir à l'infini de ses propres victoires, que le soutien dont il bénéficiait de la part de l'immense majorité de la population et sa force — dix millions de travailleurs prêts à la grève générale pour défendre le syndicat — seraient suffisants pour faire reculer le pouvoir.

Ces illusions ont empêché le mouvement de se préparer à l'affrontement. Certes, les courants révolutionnaires favorables au développement du contrôle sur la production et sur la distribution, porteurs de l’idée de la grève active et convaincus de l'importance de coordonner l’activité des conseils ouvriers, percevaient clairement la nécessité de créer un rapport de forces plus favorable pour permettre de nouvelles avancées. Mais ils n'ont pas eu le temps de se structurer au niveau national et avaient peu de porte-parole au sein de la direction nationale de Solidarité, issue du ler Congrès national de délégués.

Le ler Congrès de « Solidarno$é » a doté le mouvement de l'objectif de la République autogérée — formulé avec les faiblesses et les imperfections inévitables dans un mouvement de masse — c'est-à-dire d’un Etat ouvrier démocratique, fondé sur la socialisation des moyens de production, une économie largement planifiée et le pluralisme politique. Mais ce Congrès n’a pu, faute d'une présence significative et d'une intervention cohérente de militants révolutionnaires en son sein, en établir clairement le contenu détaillé ni la stratégie visant à instaurer une telle République autogérée. Ni la question du pouvoir, ni à fortiori celle des moyens stratégiques et tactiques de la prise de pouvoir par les travailleurs, n’ont été posés et débattus dans ce Congrès. La direction nationale de « Solidarno$é » qui y fut élue était donc caractérisée par une très grande hétérogénéité sur ces questions et ne représentait qu'imparfaitement, à plus forte raison un mois après, les avancées dans la prise de conscience de la question du pouvoir qui ont vu le jour à la base.

C'est ce qui explique que, durant les semaines décisives de l'automne 1981, Solidarité ait manqué de vision cohérente quant au but recherché et aux moyens à mettre en avant. Faute d'une appréciation correcte de l'ennemi auquel elle s’'affrontait, la direction du syndicat n’a pu formuler à temps une stratégie alternative à celle de l’autolimitation. Les votes de la Commission nationale (KK), fréquemment contradictoires, ne pouvaient être appliqués. Placée devant la question du pouvoir, et face à une base de plus en plus radicale, la direction hésitait, louvoyait. La dernière réunion de la Commission nationale, à la veille du putsch, reflète bien les contradictions qui s’exprimaient en son sein. Aux avancées programmatiques exprimant un point de vue révolutionnaire formulées par les dirigeants de Lodz, Cracovie et Varsovie répondent les hésitations de Lech Walesa ou le projet de Jan Rulewski proposant la tenue d'élections libres, sans tenir compte de la nécessité de prendre l'initiative dans l’affrontement avec la bureaucratie. C'est ce qui a permis au pouvoir de paralyser le mouvement de masse sans être lui-même paralysé par la grève générale. Dans une révolution comme dans une contre-révolution, celui qui prend l'initiative s'assure un avantage considérable. || peut utiliser sa propre centralisation contre la résistance éclatée de l'adversaire.

L'échec du 13 décembre n'était pas inéluctable. D'une part, la bureaucratie ne disposait que d’une troupe peu sûre. La grande masse des soldats n'était pas spontanément prête à se laisser utiliser dans une guerre civile, même si elle n'était pas prête non plus à passer sans plus au côté des travailleurs. Mais la fraternisation de la troupe avec les travailleurs doit être préparée longtemps à l'avance par l'activité du mouvement ouvrier en faveur des soldats. Cela passe par une lutte implacable pour les droits démocratiques des soldats, leur droit à s'organiser de manière indépendante de la hiérarchie militaire, par une défense des victimes de la répression au sein de l'institution militaire, par le développement de liens entre les structures syndicales et les casernes. Autant de tâches qui, en dehors de quelques rares exceptions, n’ont pas été prises en charge par les directions de Solidarité, vu les illusions qui existaient sur l’armée polonaise perçue comme un allié naturel contre l'ennemi soviétique. Encore faut-il souligner que, pour passer du côté des masses, les soldats doivent être convaincus que la lutte en cours n'est pas une simple escarmouche, que les travailleurs sont décidés à aller jusqu'au bout et à remplacer le pouvoir en place par le leur. Une grève nationale, avec reprise de la production sous le contrôle des travailleurs, aurait pu créer de telles conditions. Si certaines directions régionales de Solidarité et du mouvement pour l'autogestion avaient commencé à s’atteler à l'élaboration de plans d'urgence durant la dernière période, elles n’ont pu mener à bien leur travail avant le 13 décembre 1981. Ce travail a été à l'évidence freiné par les réticences, et parfois l'opposition farouche, des courants modérés au sein de Solidarité, face à la tactique de la grève active dont ils pensaient à juste titre qu'elle posait la question du pouvoir. Or, Solidarité était la seule structure nationale — et même souvent régionale — capable d'impulser et de diriger la grève active à l'automne 1981. Les conseils ouvriers n‘existaient pas encore dans toutes les usines, ou étaient seulement en train de se mettre en place. Les coordinations régionales des conseils n'existaient pas dans tout le pays, et ne faisaient que commencer à se structurer. La Fédération nationale de l'autogestion (KFS) n'avait pas encore acquis une pleine légitimité aux yeux des masses.

Faute d'avoir compris ce qui se préparait, notamment à l’occasion de l'évacuation par la force de l'Ecole des cadets des pompiers, dix jours avant le 13 décembre à Varsovie, la direction de Solidarité n’a pas appelé à la grève générale à laquelle les travailleurs étaient prêts, au moins dans plusieurs régions, et qui aurait permis au syndicat de reprendre l'initiative.

Lorsqu'il est devenu clair que l'impulsion sur ce point ne viendrait pas de la direction nationale, certaines régions ont décidé de s'engager sans plus attendre dans des préparatifs de grève active (Lodz, Silésie, Varsovie, Stalowa Wola), mais elles n’ont pu les mener à terme, faute de temps. Le débat n’a été posé nationalement avec force au sein de la direction de Solidarité qu'à quelques heures du coup de force.

A l'automne 1981, c’est donc une course de vitesse qui a été engagée entre d’une part le pouvoir bureaucratique et de l’autre le mouvement social dont des secteurs importants commencçaient — au travers notamment de la préparation de la grève active — à poser la question du pouvoir. Cependant si la bureaucratie avait clairement conscience de ce fait, tel n’était pas le cas de la direction nationale de « Solidarno$é », et cela jusqu'au moment ultime du coup d'Etat. De ce fait, le mouvement social ne s'est pas doté de moyens politiques et militaires nécessaires à l'affrontement avec la bureaucratie. L'absence d'une organisation révolutionnaire capable non seulement de propagande sur la question du pouvoir mais encore d'indiquer la voie de la préparation d’un tel affrontement est responsable de cette situation. De plus, l'absence d’un courant socialiste révolutionnaire organisé qui se soit fait le porte-parole de la tactique de la grève active et de la formation de gardes (milices) ouvrières apparues au sein du mouvement de masse, a largement freiné la capacité de ces courants de s'imposer à la direction nationale de « Solidarnosc ».

Si une organisation révolutionnaire avait existé à ce moment-là en Pologne, elle aurait dû :

— appuyer et propager les préparatifs de la grève active avancés dans certaines régions afin qu'une telle grève puisse rapidement prendre un caractère national ;

— développer et faire reprendre en charge par le mouvement social une agitation en faveur de la syndicalisation des soldats (appelés aussi bien que professionnels) et de fonctionnaires de la milice ; les soldats et les fonctionnaires de la milice auraient dû pouvoir compter sur un soutien total et massif dans leur lutte — lutte qu'il fallait y compris susciter dans le cas des soldats — pour les droits syndicaux et pour le droit de grève ; les soldats et les miliciens devaient obtenir l'appui des travailleurs pour des revendications tel-les que le droit délire leurs supérieurs, le droit d’adhérer aux syndicats ouvriers, le droit de refuser l'exécution des ordres qui attentaient à leur dignité ou remettaient en cause les acquis démocratiques des masses ; enfin une organisation révolutionnaire aurait combattu pour que le mouvement social exige la dissolution des corps répressifs spéciaux (ZOMO — unités motorisées de la milice, WSW — la police militaire) et les tribunaux militaires ;

— combattre pour la centralisation et le développement des conseils ouvriers d'autogestion et pour la constitution de leur représentation nationale sous la forme de la seconde Chambre des producteurs — premier pas sur la voie d’un Congrès national des conseils ouvriers et paysans. Une telle seconde Chambre ne devait pas être opposée à la revendication d'élections libres à la Diète, revendication naturelle et spontanée dans un pays qui subit depuis des décennies une dictature bureaucratique, mais c'est la seconde Chambre qui devrait être dotée des pleins pouvoirs économiques — de manière à pouvoir se substituer au mécanisme bureaucratique de planification dont l'inefficacité et la nuisance n'avaient plus à être démontrées ;

— œuvrer au sein du mouvement de masse, et en particulier au sein des conseils ouvriers d'entreprises au développement d'une garde ouvrière, régionalement et nationalement centralisée ; une telle garde ouvrière, outre l'autodéfense du syndicat aurait dû assurer le fonctionnement et la sécurité des principaux moyens de communica-tion et de télécommunication au service de la société toute entière et empêcher toute tentative du pouvoir bureaucratique de les mettre hors d'usage ou à son unique profit ; — développer une large campagne de propagande en vue de faire prendre conscience aux travailleurs du caractère nécessairement international de leur combat et donc du caractère international du rapport de forces à établir face au pouvoir bureaucratique. Avec l'établissement des liens entre « Solidarnoéé » et de nombreuses centrales ouvrières occidentales, et avec l'appel lancé par le congrès de « Solidarno$é » aux travailleurs de l'Est, un premier pas dans ce sens fut franchi par le mouvement, mais il était loin d'être suffisant : « Solidarno$é » aurait dû — et pouvait — mettre sur pieds un système d'information en langues étrangères sur la lutte et le but qu'il poursuivait, s'adresser à tous ceux qui se déclaraient prêts à le soutenir pour diffuser ces informations dans leurs pays, prendre des initiatives en vue de faire circuler, au moins dans les pays limitrophes (RDA, Tchécoslovaquie, URSS), des informations sur son combat ; « Solidarno$é » aurait dû également propager en Pologne et à l'étranger des informations sur les luttes et la répression dans ces pays, appuyer ces luttes (en particulier celles des nationalités opprimées en URSS). Enfin, une organisation révolutionnaire n'aurait pas tari ses efforts pour faire apparaître les convergences objectives entre le combat de « Solidarno$é » et celui des mouvements de masse en Occident (des luttes syndicales et des luttes pour la paix et le désarmement en premier lieu) afin que cette convergence objective puisse transcroître en une communauté subjective : cela aurait constitué un élément important du rapport de forces politique que la révolution polonaise devait imposer à la bureaucratie. De même, une telle organisation révolutionnaire aurait déployé les efforts nécessaires pour que « Solidarnoéé » manifeste le soutien aux luttes anti-impérialistes et anti-dictatoriales des peuples opprimés — et en premier lieu ceux du Nicaragua, du Salvador, du Chili, de l'Afrique du Sud, comprenant qu'une telle prise de position aurait également constitué un précieux élément pour améliorer le rapport de forces politique entre « Solidarnoéé » et la bureaucratie ;

— proposer que « Solidarno$é » élabore, et aider à cette élaboration, en commun avec les structures régionales des conseils ouvriers et la Fédération nationale de l’autogestion (KFS) un plan d'urgence d'assainissement économique et de remise en marche de la production ; l'élaboration d'un tel plan au niveau national aurait constitué un soutien précieux pour les efforts des conseils de travailleurs de s'assurer le contrôle de la production ; sa mise en application — avec l'appui de la grève active — aurait contribué à renforcer le pouvoir naissant des travailleurs et à créer les conditions subjectives d’un renversement du pouvoir bureaucratique.

A l'automne 1981, ces conditions étaient réunies. Plus même, les masses étaient prêtes à s'engager dans cette voie. Ce qui a manqué, c'est de savoir comment faire, ainsi qu'une impulsion centrale dans ce sens de la part d'une direction reconnue par les masses. Ce qui a manqué, c'est l'expérience du mouvement ouvrier révolutionnaire que seule une organisation révolutionnaire aurait pu apporter aux masses. Une telle organisation ne se constitue pas spontanément, surtout dans une situation où le mouvement ouvrier accède pour la première fois depuis des décennies à une structuration indépendante — la montée révolutionnaire en Pologne, d'une durée exceptionnellement longue, le démontre une fois encore si nécessaire. La [Ve Internationale, malgré ies efforts fournis depuis 1956, porte aussi une responsabilité dans l'abscence d'une telle organisation révolutionnaire, même embryonnaire, dès le début de la montée révolutionnaire en Pologne. C'est une telle organisation qu'elle doit s'efforcer d'aider à construire pour que la future montée révolutionnaire en Pologne puisse connaître une victoire. I. Enseignements théoriques généraux sur la révolution politique à partir de l'expérience polonaise.

La montée de la révolution politique en Pologne depuis l'été 1980, puis le coup de force contre-révolutionnaire du 13 décembre 1981, ont jeté une lumière crue sur la nature de la société sous dictature bureaucratique, telle qu'elle existe aujourd'hui en URSS ét dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés, en tant que société post-capitaliste. Toute la dynamique révolutionnaire, la nature des conflits politiques, économiques, sociaux, idéologiques, qui ont déchiré la société polonaise, étaient qualitativement différentes de celles qui caractérisent la montée révolutionnaire des travailleurs dans un pays capitaliste. Ce qui était au centre de la lutte, ce n'était pas le renversement du pouvoir bourgeois et l'abolition du mode de production capitaliste, c'était la question de l'abolition du monopole de gestion de la propriété nationalisée et de l'Etat, qu'une bureaucratie privilégiée s'est appropriée sous la couverture idéologique du « rôle dirigeant du parti ». La question centrale posée par les luttes socia-les et politiques en Pologne en 1980-1081 n'était pas : « capitalisme ou socialisme », mais bien : « pouvoir de la bureaucratie ou pouvoir des travailleurs ». Ni la nature de la crise économique ni la nature des solutions proposées de part et d'autre n'étaient celles d'un quelcon-que capitalisme, fût-ce un hypothétique « capitalisme d'Etat ». Il n‘y a pas eu de crise de surproduction de marchandises. || Y a eu crise de sous-production de valeurs d'usage. Il n'y a pas eu de licenciements massifs causés par le manque de profits ou par la banqueroute d'entreprises. Il y a eu pénurie de matières promières, de pièces de rechange, de biens de consammation, avec excédent relatif de moyens de paiement. La sous-production de valeurs d'usage, la pénurie de matières premières, de pièces de rechange, la planification autoritaire, anti-égalitaire, réalisée pour le seul profit de la bureaucratie, tout cela a été globalement rejeté par la révolution polonaise. La question fondamentale posée par celle-ci fut « Qui dirige ? », posant le problème du contenu du socialisme véritable. Ainsi pour la majorité des travailleurs polonais, le refus des contraintes économiques (hausse des prix, pénurie...) n'a jamais été le simple refus de la répartition inégalitaire et selon des normes « bourgeoises » de la richesse sociale. Ce refus est celui des conséquences d’un mode de décision, d'une structure de pouvoir où les travailleurs doivent subir sans jamais décider, accepter les sacrifi-ces et supporter les inégalités sans jamais contrôler l’utilisation de la richesse sociale. Les problèmes de répartition ne sont que la pointe de l’iceberg : la question centrale est celle du pouvoir de décision économique, du monopole bureaucratique d'organisation, d'orientation et de contrôle de la production. Tout cela résulte d’une politique économique destinée à satisfaire les intérêts d'une caste parasitaire profondément divisée, et dont les luttes intestines pour le contrôle des richesses sociales s'étaient traduites par des décisions anarchiques, des imprévisions catastrophiques, entraînant une véritable désintégration du Plan et ne laissant en place qu'une caricature de planification centrale. Les travailleurs tendaient de plus en plus, non seulement à exiger l'élimination des injustices sociales résultant des normes de répartition bourgeoises, mais à imposer un contrôle social afin d'empêcher la bureaucratie d'utiliser ces normes pour renforcer ses privilèges et diviser la classe ouvrière. Ils avaient compris, en majorité d'instinct, mais pour beaucoup de manière consciente, que les problèmes de répartition étaient directement liés à la question du pouvoir et en particulier aux problèmes d'organisation, d'orientation et de contrôle de la production. Ce conflit fondamental opposant dans les entreprises l'appareil de gestion bureaucratique aux travailleurs explique la polarisation du mouvement ouvrier et de « Solidarno$é » autour de la revendication d'autogestion, par la création des conseils d'autogestion, organes de contrôle et de pouvoir des travailleurs. Ce qui était en jeu c'était l'aspiration à la gestion directe de l'appareil productif dans les entreprises et l'ensemble du pays. De ce fait le mouvement des travailleurs polonais adoptait une réponse globale à la problémati-que de la transition tout en commençant à la mettre en pratique.

Cette prise de conscience ne fut pas linéaire et l’on ne peut prétendre que le mouvement répondit de la même façon en tous lieux et à tout moment durant le processus révolutionnaire. Le projet de la grève active nous le montre notamment, mais la maturation qui s'est opérée est sans cesse allée dans le sens d'une prise en charge par les travailleurs des moyens de production et d'une coordination.

Si les travailleurs polonais ont clairement revendiqué le pouvoir direct au sein d'entreprises sociales (« personne ne revendique la reprivatisation des moyens de production » déclarait l'économiste Edward Lipinski au Congrès de « Solidarno$é »}, un certain nombre d'expériences et d'écrits affirmaient la nécessité d’un retour partiel et maîtrisé aux lois du marché pour certaines branches économiques ou certaines entreprises. Ce type de préoccupations, renforcé par l'omnipotence du pouvoir bureaucratique sur l'économie et ses conséquences négatives sera sans nul doute posé dans les échéances révolutionnaires futures à l'Est.

Malgré toutes les pressions, venant aussi bien du régime que d'une aile technocratique au sein du mouvement pour l'autogestion, les travailleurs ont opposé un comportement de classe élémentaire aux chants de sirène favorables à la concurrence entre entreprises et entre individus comme moyen de résoudre la crise. A l’exaltation des prétendues valeurs de l’économie de marché, ils ont opposé la coopération des producteurs. Au projet de concurrence entre entreprises individuelles, ils ont commencé à opposer la coopération des conseils ouvriers d'entreprises au travers d’un Plan élaboré et adopté démocratiquement.

Le salut, ils l’ont cherché dans la solidarité, dans la prise en mains par les travailleurs eux-mêmes de la gestion et de la coordination entre les entreprises, dans la décision collective des priorités concernant l'emploi des ressources, dans la contestation des investissements économiques excessifs faisant souvent double emploi, dans la réhabilitation des investissements sociaux et dans la lutte contre l'inégalité et l'injustice sur le plan de la répartition.

Toutes ces valeurs clés d’une réorganisation radicale de la planification, de ses buts, de ses méthodes et de son cadre organisationnel, sont de nature clairement prolétarienne et socialiste. Elles confirment qu'en cas de victoire de la révolution politique antibureaucratique, les bases socio-économiques de l'Etat ouvrier se seraient trouvées consolidées, et non pas détruites ni même affaiblies.

1 De même, la montée de la révolution politique en Pologne, comme le début de la contre-révolution du 13 décembre 1981, ont-ils confirmé que la bureaucratie n'est pas une classe comme l'ont été la bourgeoisie, la noblesse féodale ou la classe des propriétaires d'esclaves. Elle n’est pas porteuse d’un mode de production spécifique. Elle n’a pas de racines propres dans le processus de production. Aujourd'hui comme hier, sa domination ne contribue pas à un développement plus grand des forces productives. Elle n’exerce aucune fonction économiquement nécessaire, y compris dans le domaine de l'accumulation. Pour toutes ces raisons, elle est amenée à nier sa propre existence, à cacher ses fonctions derrière celles du prolétariat et de son avant-garde, à continuer à se réclamer du marxisme tout en le pervertissant et en utilisant cette version déformée à ses propres fins. Mais, lorsqu'elle se trouve en situation permanente de conflit ouvert avec dix millions de travailleurs, l'absurdité de ses prétentions éclate au grand jour. Les fonctions de gestion que la bureaucratie a usurpées, la classe ouvrière est capable de les remplir à sa place. Loin d'assurer par ses fonctions la reproduction du système socio-économique existant, fût-ce avec ses contradictions propres, elle en sape les fondements et empêche son épanouissement d’après sa logi-que intrinsèque. Dans aucune des révolutions antibureaucratiques antérieures, la nature essentiellement parasitaire de la bureaucratie n’est apparue aussi clairement aux yeux des masses que lors de la montée de la révolution politique en Pologne. Cela s’est exprimé non seulement au travers des disputes acharnées à propos de la gestion des entreprises opposant la bureaucratie aux travailleurs qui aspiraient à l'autogestion ouvrière. Cela s'est exprimé de manière encore plus claire dans l'adhésion des travailleurs aux préparatifs de la grève active. « Les entreprises vont travailler pendant la grève. La production et les échanges vont se poursuivre. Seul le pouvoir n'aura plus rien à dire », avertissait Stefan Bratkowski dans une lettre au Comité central du POUP en octobre 1981, décrivant l'état d'esprit de plus en plus généralisé des travailleurs: La compréhension du caractère superflu de la bureaucratie comme couche dominante, et de la capacité des travailleurs à se passer d'elle dans la gestion de l'économie et de l'Etat, voilà ce qui caractérise cet état d'esprit. Le fait que la bureaucratie ne soit pas une classe n'implique cependant pas qu'elle soit sans ressources propres, ni qu'elle devienne automatiquement impuissante lorsque le prolétariat commence à se dresser contre elle. Le pouvoir de la bureaucratie réside dans le contrôle qu’elle exerce sur la disposition, tant des moyens de production que du surproduit social, au travers de son monopole exclusif de pouvoir sur l'appareil d'Etat.

De plus, la bureaucratie est consciente de ses intérêts matériels collectifs. Elle se cramponne à ce pouvoir avec obsti-nation, voire avec l'énergie du désespoir, même face aux pires adversités temporaires. Elle peut donner le change, reculer temporairement, faire d'importantes concessions, céder même formellement sur des principes, aussi longtemps qu’elle continue à contrôler les centres de pouvoir et reste en état de préparer une-riposte répressive.

C'est pourquoi une auto-réforme du pouvoir bureaucratique dans un sens démocratique est illusoire. Tout aussi illusoires sont les propositions visant à soumettre le pouvoir bureaucratique à un contrôle social ou à l’obliger à accepter la participation de représentants démocratiquement élus par les travailleurs aux prises de décisions fondamentales pour ce pouvoir. De telles idées, dont le mouvement de masse de Solidarité s'est progressivement éloigné au travers de sa propre expérience au cours des affrontements successifs avec la bureaucratie, étaient sous-jacentes aux stratégies de l’autolimitation et de l'entente nationale conçue comme un compromis historique, chères aux nombreux experts de la direction de Solidarité et, presque jusqu'à la fin, aux tendances majoritaires de la direction même du syndicat. Ces idées, en revanche, étaient étrangères à la bureaucratie, non pas tant pour des raisons idéologiques mais parce qu’elle ne peut conserver son pouvoir et ses privilèges que dans des conditions d'atomisation et de passivité politique du prolétariat. Or, ces conditions cessent d'exister dès que s'instaure une démocratie ouvrière un tant soit peu réelle.

4 Dans une société de transition où le pouvoir totalitaire est exercé par la bureaucratie, la machine répressive de l'Etat et ses divers appareils sont des parasi-tes sur le corps de la société, engendrés par les contradictions internes à cette société. La tâche politique essentielle de la classe ouvrière dans une révolution politique antibureaucratique consiste à détruire les appareils de domination. Les intérêts de la classe ouvrière, de la paysannerie pauvre et de toutes les autres couches de la société opprimées par la bureaucratie coïncident dans cette tâche. Dans une société de transition soumise à la dictature bureaucratique, toutes ces couches sont unies par le fait que la machine bureaucratique et militaire les opprime, les écrase et s'approprie leur surtravail. Briser cette machine, la détruire, tel est inévitablement l'intérêt du « peuple », de sa majorité. La bureaucratie n’a pas de racines profondes dans le système socio-économique comme la classe bourgeoise, mais c'est précisément pour cette raison qu'elle se cramponne aux appareils assurant aussi bien son existence que son monopole sur l'exercice du pouvoir. Durant la révolution politique, la bureaucratie se voit obligée de recourir à la répression contre les travailleurs de manière encore plus brutale que d'habitude, ce qui l'amène à renforcer la machine d'Etat. Ce que Trotsky définit comme tâche de la révolution politique — « le renversement par la violence de la domination politique d'une bureaucratie dégénérée » — découle du fait que « cette crise ne comporte pas de solution pacifique. On n'a jamais vu le diable se rogner les griffes de son plein gré. La bureaucratie soviétique n'abandonnera pas ses positions sans combat ; le pays s'achemine manifestement vers une révolution. En présence d'une pression énergique des masses, et étant donné la différenciation sociale des fonctionnaires, la résistance des dirigeants peut être beaucoup plus faible qu'elle ne paraît devoir l'être. Sans doute ne peut-on se livrer, à ce propos, qu'à des conjectures. Quoi qu'il en soit, la bureaucratie ne pourra être écartée que révolutionnairement et ce sera, comme toujours, au prix de sacrifices d'autant moins nombreux qu'on s'y prendra plus énergique-ment et plus hardiment ».

Par ailleurs, la révolution politique ne met nullement fin par elle-même à l'ensemble des problèmes qui surgissent de la transition du capitalisme au socialisme et de la nécessité de l'Etat ouvrier qui en découle. Elle devra reconstruire des appareils d'Etat d'un type nouveau, beaucoup plus intégrés dans le prolétariat et sous son contrôle, notamment dans les domaines militaire, juridique, administratif, économique, etc. La révolution polonaise a donné d'utiles enseignements dans ce double sens.

Tout d'abord, la première victoire des travailleurs polonais sur la bureaucratie se traduit par la destruction de l'un des appareils du pouvoir bureaucratique. La conquête par les comités de grève d'août 1980 du droit des travailleurs à s'organiser en un syndicat indépendant se transforme ensuite, avec l'apparition de Solidarité, en un combat où l'appareil syndical de l'Etat se voit démantelé et détruit en grande partie (bien qu'incomplètement, vu le maintien du pouvoir bureaucratique). Même si le pouvoir de la bureaucratie n'est pas encore mis en cause en tant que tel, l’auto-organisation des travailleurs a pour contrepartie la destruction de l’un des appareils qui font partie de la machine d'Etat sous le pouvoir bureaucratique.

Au cours du développement du mouvement pour la réforme économique fondée sur l'autogestion ouvrière, d’autres appareils d'Etat — ceux qui assuraient le pouvoir économique de la bureaucratie — ont été soumis à une pression visant à leur destruction. On a assisté à une lutte souvent acharnée pour empêcher la nomination des directeurs d'entreprises sur la base de la nomenklatura du POUP, pour obtenir la dissolution des associations obligatoires d'entreprises et des ministères de branches. Pour remplacer les appareils bureaucratiques qu'ils aspiraient à détruire, les travailleurs ont proposé diverses solutions, tel le concours public pour le poste de directeur organisé par le conseil ouvrier de l’entreprise, la limitation du rôle des administrations d'entreprises à de simples appareils exécutifs subordonnés aux organes d’autogestion ouvrière, ou encore la formation d'associations volontaires d'entreprises appuyées sur les conseils ouvriers.

Mais, en revanche, la faiblesse fondamentale de la révolution polonaise est venue de ce qu'elle n'a pas concentré toutes ses forces en vue de la destruction de l'appareil répressif du pouvoir bureaucratique. Certes, Solidarité a exigé qu'une partie de l'appareil policier — avant tout des édifices — soit restituée à la société et utilisée pour satisfaire les besoins de la majorité. Elle a appuyé la formation du syndicat indépendant des fonctionnaires civils de la milice. Et durant les jours précédant le 13 décembre, ses secteurs révolutionnaires ont appelé à la formation de gardes ouvrières. Mais aucune lutte n’a été organisée, dans et hors de l'armée, pour supprimer l'appareil bureaucratique des forces armées. Et c'est justement la dernière planche de salut sur laquelle la bureaucratie devait s'appuyer pour mener à bien la contre-révolution politique.

1 La révolution polonaise est la première révolution antibureaucratique au cours de laquelle le mouvement de masse est parvenu à apporter une solution à la question de l’auto-organisation des travailleurs. Dans toutes les révolutions politiques antérieures, comme celles d'Allemagne de l'Est en 1953, de Hongrie en 1956 et de Tchécoslovaquie en 1968-1969, la classe ouvrière s'est dotée d'organes de combat et de double pouvoir — conseils ouvriers ou comités de grève tendant à se convertir en conseils ouvriers — mais pas de formes d'auto-organisation durables. C'est en:cela que réside la supériorité de l'expérience de la révolution polonaise.

Les comités de grève inter-entreprises d'août 1980 ne se sont pas transformés en conseils ouvriers mais en comités constitutifs du syndicat. L'immense majorité des travailleurs salariés, organisés à la base en sections syndicales d’entreprise, a rejoint ce syndicat. Solidarité ne s'est pas organisé par catégories professionnelles ou par branches d'activité économique, mais selon un principe territorial (les régions). La structure horizontale prédominait totalement sur la structure verticale. Bien qu'elles aient également existé, les sections par branches n'ont eu qu’un rôle très limité. Ce mode d'organisation a assuré l'unité de tous les travailleurs indépendamment de la profession qu'ils exerçaient ou de la branche à laquelle ils appartenaient. La particularité de Solidarité en tant qu'organisation syndicale a consisté en ce qu'elle n'a pas rassemblé des fédérations et des unions. Les sections d'entreprises étaient unies dans une organisation régionale, et les organisations régionales dans l’organisation nationale.

Une autre particularité de Solidarité réside dans le fait que la démocratie syndicale possédait des traits de la démocratie des conseils.

De ce fait, Solidarité était une organisation majoritaire des travailleurs dont les organes dirigeants ont tendu à jouer en même temps le rôle d'organes de contre-pouvoir.

Ce n'est pas par hasard si les travailleurs polonais se sont organisés dans le cadre d'un syndicat assurant la protection de leurs droits, de leur dignité et de leurs intérêts tant matériels que spirituels face à l'Etat — qu'ils désignaient d'ailleurs du nom d'Etat-patron. Cela reflète la situation des travailleurs dans une société de transition durant toute la période historique où subsistent l'Etat, la bureaucratie, les dangers de déformation bureaucratique qu'ils engendrent. En URSS et dans les pays d'Europe orientale, la bureaucratie gère la presque totalité du surproduit social, alimentant ainsi-ses propres privilèges. C'est tout naturellement contre cette forme d'exploitation parasitaire que se révoltent et s'organisent les travailleurs. Leur travail est réduit à n'être qu'une source souvent médiocre de salaire nécessaire pour se procurer les moyens de subsistance. De ce point de vue, le syndicat doit remplir les tâches élémentaires de lutter pour améliorer les conditions de travail et la rémunération de la force de travail. « Le passage des usines à l'Etat n'a changé que la situation juridique de l'ouvrier ; en fait, il vit dans le besoin tout en travaillant un certain nombre d'heures pour un salaire donné. » De ce fait, « le travail salarié ne perd pas, en régime soviétique, son avilissant caractère d'esclavage », écrit Trotsky. D'une manière générale, s'il n’y a plus dans ces pays une exploitation au sens d'exploitation de classe, il y a toujours :

a. utilisation de « formes d‘exploitation » (Trotsky) pour l'extordion du surtravail et pour en déterminer l'ampleur et l'utilisation sans droit de contrôle ou de veto des travailleurs. « La différence des revenus, écrit Trotsky à propos de la société de transition sous dictature bureaucratique, est déterminée non par la seule différence du rendement individuel, mais par l'appropriation marquée du travail d'autrui. » Ces formes d'exploitation ne disparaîftront qu'avec un système généralisé d'autogestion permettant à la classe ouvrière de déterminer elle-même l'ampleur et la destination de ses sacrifices ; b. exploitation parasitaire dans le sens où Marx a utilisé ce terme, c'est-à-dire appropriation par la bureaucratie parasitaire d'une partie du surproduit social comme fondement de ses privilèges.

De plus, c'est la bureaucratie qui décide du niveau de vie des travailleurs en fonction de ses intérêts spécifiques de caste, et elle contrevient souvent de manière brutale aux conditions matérielles de reproduction de la force de travail.

C'est donc aussi pour cette raison, et parce que la force de travail garde en partie un caractère marchand, que les traVailleurs ont besoin d'un syndicat.

En même temps, le statut de la force de travail ne se réduit plus à celui d'une marchandise. Cette différence essentielle se traduit notamment par un rythme de travail différent et par une détermination des salaires différente de celle qu'impose un marché du travail.

La défense des travailleurs dans le cadre des nouveaux rapports de production doit préserver et renforcer le fait que le travailleur est fondé en droit à revendiquer de n'être plus seulement un simple salarié. Cette logique doit se traduire y compris sur le plan syndical :

— par des luttes contre toute tentative de réintroduire le droit de licenciement économique : une fermeture d'entreprise ne doit obéir à aucun automatisme de marché, mais à une décision relevant de l'unité territoriale adéquate (commune, région, nation) et à ses organes d'autogestion. Cette fermeture implique le réemploi simultané de tous les travailleurs au moins au même niveau de qualification dans un autre emploi ;

— par des revendications qui portent sur le droit à disposer de l'ensemble du surproduit social. Un pluralisme d'options doit évidemment pouvoir se développer à ce propos. En conséquence, les revendications « salariales » ne doivent pas être séparées du reste. Cela reflète précisément le fait que les fonctions assumées par la bureaucratie peuvent l'être par les travailleurs.

Ceux-ci doivent pouvoir déterminer après débat public : — la part du surtravail attribuée aux fonds d'investissement productif et improductif et les branches prioritaires ;

— la part attribuée aux fonds de consommation collective et à l'extension des biens et services distribués gratuitement ;

— la part distribuable sous forme de salaire avec des critères déterminés nationalement.

Ici encore, un débat public doit permettre d'unifier ces critères (de les modifier en fonction de l'expérience et du degré de développement atteint) et de combattre à la fois :

— des revenus liés aux résultats du marché, qui aggravent les inégalités sur des bases qui ont peu à voir avec l'effort de travail effectivement dépensé ;

— des revenus selon la prétendue « qualité » du travail, qui sont une forme cachée d'appropriation d'une part du surproduit pour alimenter des privilèges sociaux.

En outre, la portée essentielle de la révolution politique antibureaucratique ne touche pas à la sphère de la répartition, mais à celle de la production. Briser le monopole du pouvoir de la bureaucratie sur l'économie ne veut pas seulement dire lui enlever le droit de disposer du surproduit social, mais aussi celui d'en déterminer l'ampleur et les limites. C'est pourquoi la nécessité d'un syndicat combatif et autogéré implique dans toute cette période historique le droit de ce syndicat à participer à la détermination de l'organisation du travail {rythme de travail, formes de mesure du travail, etc.). Cela ne signifie pas que le syndicat doit être responsable de la gestion de l'économie, tâche qui incombe aux organes d'autogestion ouvrière.

1 Une des leçons essentielles de la révolution polonaise, c'est la mise en cause, par la classe ouvrière, du concept de propriété sociale tel que le présente l’idéologie du pouvoir bureaucratique. Les travailleurs polonais ont rejeté l'identification entre propriété étatique et propriété sociale. Le mot d'ordre : « Qu'ils nous rendent nos usines ! », lancé lors de la première rencontre de délégués du mouvement autogestionnaire le 8 juillet à Gdansk, exprime très concrètement cette réaction, de même que l'apparition du concept d’« entreprise sociale » par opposition au concept d'entreprise étatique, ou la distinction effectuée entre propriété juridique et disposition sociale des moyens de production. De ce point de vue, les marxistes révolutionnaires soutiennent pleinement les aspirations des travailleurs polonais dans leur lutte pour l’autogestion, et sont d'accord avec tous ceux qui disent: « Nous revendiquons une réelle socialisation des moyens de production : c'est cela le socialisme. » La transformation des moyens de production expropriés à la bourgeoisie en propriété étatique est évidemment un moyen juridique et formel d'importance majeure pour la socialisation des moyens de production. Mais de même que, dans l'Etat ouvrier, le pouvoir peut être exercé par les travailleurs ou être entre les mains de la bureaucratie, le pouvoir de disposer des moyens de production peut être entre les mains de la classe ouvrière ou entre celles de l'appareil bureaucratique d'Etat. C’est ce qui détermine le contenu socio-économique réel de la propriété.

La caste bureaucratique profite des moyens de production étatisés comme si elle en était le propriétaire véritable, mais elle n’en assume aucune des responsabilités. Cette double caractéristique de la bureaucratie justifie le sentiment très répandu dans les sociétés de transition sous domination bureaucratique que la propriété étatique n'appartient en fait à personne.

Les marxistes révolutionnaires défendent la propriété étati-que dans les Etats ouvriers contre les tendances internes ou les menaces externes de restauration du régime de propriété privée sur les moyens de production fondamentaux. Mais, en même temps, ils sont pour la transformation de la propriété étatique en propriété sociale. || ne fait aucun doute que la socialisation intégrale des moyens de production n’est possible que lorsque les classes sociales, la production marchande et l'Etat disparaissent complètement. Mais l’expérience de la révolution polonaise, et en particulier celle du mouvement autogestionnaire qui s’est développé sous la direction de Solidarité, contribuent à éclairer la question du moment où commence la socialisation des moyens de production fondamentaux. Dans ses critiques du pouvoir totalitaire de la bureaucratie, Trotsky signale clairement que la socialisation des moyens de production ne commence et ne progresse que lorsque progresse le dépérissement de l'Etat, c'est-à-dire son absorption dans une société autogérée. Il affirme que la propriété sociale ne commence pas là où finit la propriété privée, mais là où finit la propriété étatique. C'est le point de vue qui s’est progressivement répandu dans le mouvement de masse de Solidarité.

Certes, l'hétérogénéité des projets défendus en Pologne derrière la même référence à l'autogestion, de même que l'expérience yougoslave, indiquent les dangers d'une orientation réductrice de l'’autogestion où chaque collectif de travail gérerait ses propres moyens de travail, le marché unifiant l'ensemble. Pour que le processus de socialisation des moyens de production progresse, il faut dès le début combattre à la fois son détournement par l'Etat et par le marché. Nous ne devons pas croire qu’une telle conception soit évidente :

— l'expérience historique du stalinisme porte à rejeter toute centralisation et toute planification impératives ; or, la pratique prouve que des plans indicatifs, voire des fonds sociaux visant à réaffirmer de grands principes de solidarité, ne suffisent aucunement à contrer l'accroissement des inégalités régionales et sociales, dès lors que la logique de la décentralisation et du marché détermine pour l'essentiel les revenus et surtout les investissements ;

— le marché semble à la fois garantir une certaine rationalité économique et des libertés foulées au pied dans le cadre des régimes de planification hyper-centralisée bureaucratiquement. Il ne s’agit pas là seulement d'illusions mais de projets auxquels nous opposons la possibilité d'une autre rationalité : celle de la démocratie ouvrière fondée sur le pouvoir des conseils ouvriers. Tant que cette autre possibilité ne sera pas réalisée quelque part, la force de conviction des conceptions favorables au marché sera très importante ; — les résistances des travailleurs face aux lois du marché sont et resteront très grandes. Mais l’idée qu'ils peuvent mieux contrôler ce qu'ils connaissent bien (leur usine, leur atelier) s'oppose dans une certaine mesure à une autogestion intégrée et coordonnée et conduit d’aucuns à s'en remettre au marché, aux experts et autres directeurs « compétents ». Lorsqu'ensuite la décentralisation est effective, les milliers de grèves ne suffisent pas à reconstituer l'unité de la classe ouvrière.

Cela ne signifie pas que les marxistes révolutionnaires considèrent l'adoption de mécanismes marchands comme une chose à laquelle il faut s'opposer par principe : la seule question de principe pour nous est l'opposition à l'introduction du marché capitaliste. Dans certains domaines, les rapports marchands non-capitalistes sont inévitables dans la transition au socialisme. Par contre, nous insistons sur le fait qu'il ÿ aura toujours des tensions entre les rapports marchands et les valeurs sociales égalitaires de la classe ouvrière, et l'avant-garde politique de la classe ouvrière doit toujours s'assurer que la volonté de la majorité des travailleurs est bien respectée dans la manière de traiter ces tensions. C'est ainsi qu’en août 1980, les vingt et une revendications de Gdansk soutenaient très fermement le principe du rationne-ment — contre le principe de la liberté des prix, la corréla-tion étroite établie par le marxisme révolutionnaire entre le processus de socialisation des moyens de production et le processus de dépérissement de l'Etat commençait à être perçue par de larges secteurs de travailleurs polonais, luttant simultanément pour socialiser le secteur étatique de l'économie et pour socialiser l'Etat lui-même. La lutte pour l'autogestion ouvrière des entreprises a rapidement pris une dimension plus vaste. Le mouvement de masse aspirait à remplacer les institutions de type distinct, assurant l'existence et l'extension d'une véritable démocratie des travailleurs et des citoyens. La construction d'une « République autogérée », telle qu'annoncée dans le programme de Solidarité, aurait tendu à la formation d'appareils propres à un Etat en voie de socialisation, c'est-à-dire se fondant de plus en plus avec les masses, soumis à leur contrôle direct et les associant à l'exercice direct du pouvoir. La caricature bureaucratique de la planification se serait vue remplacée par une élaboration démocratique du Plan, grâce à une ample participation des organes représentatifs des travailleurs et des citoyens, et à la possibilité de présenter et de discuter des projets alternatifs.

: La révolution polonaise confirme une fois de plus que, dans toutes les révolutions ouvrières, qu'il s'agisse de révolutions sociales anticapitalistes ou de révolutions politiques antibureaucratiques, la classe ouvrière aspire à matérialiser son pouvoir dans les institutions propres d’une démocratie des conseils, combinant les avantages de la démocratie directe de masse avec les avantages de la démocratie représentative. Les organes de combat pour le pouvoir (ou organes de double pouvoir) engendrés par les mouvements de masse, lorsque ces derniers sont dirigés par la classe ouvrière, tendent de manière naturelle à adopter la forme des conseils ouvriers dans les entreprises, et des conseils de délégués des travailleurs sur le plan territorial — deux institutions dont les antécédents historiques sont les comités de fabrique et les soviets de la Révolution russe de TON: Comme nous l'avons déjà dit, les organes dirigeantes de Solidarité dans les entreprises, au niveau régional et au niveau national, ont été de fait des organes naissants de contre-pouvoir démocratique des travailleurs. La démocratie syndicale, aux normes de laquelle ces organes étaient soumis, avait les traits d'une démocratie des conseils. Les conseils ouvriers, organes de contrôle ouvrier sur la production et de combat pour l'autogestion ouvrière des entreprises, s'appuyant sur les assemblées générales de travailleurs (ou de délégués dans les grandes entreprises) correspondaient exactement à ce nouveau type d'institution. Les coordina-tions régionales des conseils ouvriers traçaient la Voie pour la construction du pouvoir territorial des travailleurs, et l'apparition du comité de fondation de la Fédération nationale de l’autogestion (qui préparait la convocation du 1er Congrès de délégués des conseils) indiquait la tendance à la centralisation au niveau national. Le mouvement paysan indépendant, organisé dans le Syndicat des agriculteurs individuels de Solidarité, appelait également à la constitution de nouvelles formes de pouvoir dans les zones rurales appuyées sur l'assemblée générale de la commune. Les nouveaux organes de gestion démocratique qui ont surgi dans les universités conquérant leur autonomie se rapprochaient de la forme des conseils. C'est la classe ouvrière qui est porteuse de la tendance à la démocratie des conseils. Mais la révolution polonaise démontre que, lorsqu'elle exerce son hégémonie dans le mouvement de masse, le modèle de démocratie et d'institutions démocratiques qu’elle met en avant est suivi de près — bien qu'avec d'inévitables variations — par les autres secteurs sociaux opprimés qui participent à la révolution. Il en a été ainsi dans de nombreuses autres révolutions — que l'on pense aux conseils de paysans pauvres dans la révolution russe ou à ceux des soldats dans les révolutions russe, allemande et espagnole. Cela ne veut pas dire qu'avec la progression et même avec le triomphe de la révolution antibureaucratique, les institutions de la démocratie parlementaire disparaissent immédiatement et que s'impose complètement la démocratie des conseils.

Les expériences traumatisantes du stalinisme et des dictatures bureaucratiques ont incontestablement réhabilité à l'Est l'image pourtant fort ternie du Parlement. L'idée de l’élection d’un Parlement au suffrage universel, avec listes multiples, liberté de présentation des candidats et choix réel pour les citoyens, était très populaire au cours de la montée révolutionnaire en Pologne. Il ne convient pas aux marxistes révolutionnaires de s'opposer à ce qui apparaît comme une ‘revendication démocratique légitime des larges masses. Mais ils ne peuvent pas non plus abandonner leur critique de la démocratie parlementaire et se doivent d'en indiquer clairement les limites.

L'essentiel est de circonscrire les compétences des institutions de type parlementaire dans l'Etat ouvrier de manière à ne pas saper le pouvoir des travailleurs dont la légitimité démocratique se fonde sur un point décisif : ceux qui créent les richesses matérielles doivent avoir un droit de décision prioritaire quant à leur emploi. Une idée de vieille souche dans l'histoire du mouvement ouvrier international, déjà lancée en Pologne par Oskar Lange en 1956, a été reprise par Solidarité pour apporter une solution à cette question : il s’agit de l’idée d'une seconde Chambre de la Diète, la Chambre autogestionnaire ou socio-économique qui, selon les projets les plus avancés de Solidarité, devait être élue exclusivement par les producteurs directs et concentrer en ses mains tout le pouvoir économique de l'Etat. Une telle institution pourrait être considérée comme une forme de transition vers la démocratie des conseils dans une situation où les institutions de la démocratie parlementaire continuent à exister. En même temps, elle ne remplace pas — et elle n’est pas contradictoire avec — un Congrès national de délégués des conseils ouvriers ou un organe permanent issu de celui-ci. Le projet d'une « République autogérée » combinait la démocratie des conseils d'autogestion et des formes de délégation de pouvoirs tant politiques qu'économiques. Il y a donc eu tentative d'établir un lien dialectique entre démocratie directe et démocratie représentative et d'effectuer une rupture des cloisonnements institutionnels comme l'autonomie de l'appareil économique. Par ailleurs, la proposition de création d'une seconde Chambre à la Diète, Chambre autogestionnaire, allait dans le sens d'un débouché national au développement du double pouvoir et de la coordination des conseils d'autogestion. La seconde Chambre se voulait donc à court terme une sorte de contre-pouvoir permanent face à la Diète bureaucratique dans la perspective de la Républi-que autogérée. Elue par les travailleurs, elle ne se substituait pas au pouvoir d'élaboration et de décision des conseils d'autogestion, mais se voulait, par son rôle de contrôle, le garant de la cohérence politique et économique de ceux-ci. Il s'agissait aussi d'assurer l'expression démocratique de petits propriétaires de moyens de production, expression que le prolétariat organisé peut seul garantir.

Toutefois, les compétences précises de chacune de ces chambres et leurs liens avec les conseils d'autogestion n'ont pas été clairement définis.

Certes, il est nécessaire de circonscrire les compétences des institutions de type parlementaire dans un Etat de transition, de manière à ne pas saper le pouvoir direct des travailleurs. Mais il est probable, d’un autre côlté, que des formes combinant Chambres élues au suffrage universel et conseils d’autogestion verront le jour dans les processus révolutionnaires et se maintiendront dans la période de transition. L'articulation entre ces deux mots d'ordre dépend en réalité du niveau de développement des organes de démocratie directe et du niveau de leur coordination. L'existence d'une Assemblée élue au suffrage universel direct et secret peut apparaître comme un contrepoids à la bureaucratisation toujours possible des organes de coordination des conseils d’autogestion. Son existence refléterait dans la phase de transition, la difficulté pour le prolétariat d'établir d'emblée, en raison du poids de la division du travail et de son caractère hétérogène, un système complet de démocratie des conseils. C'est de ce point de vue que l’on peut considérer qu'inversement, le prolétariat pourra, par la multiplication et la coordination des conseils d'autogestion, accroître sa puissance et limiter les dangers de reconstitu-tion d’un parlementarisme traditionnel que l'existence uni-que de la première Chambre peut impliquer.

Ainsi, c'est dans le rapport entre ces deux types d'institutions que pourrait se concevoir la dialectique de la transition car, comme l’expliquait Léon Trotsky dans La Révolution trahie : « La physionomie définitive de l'Etat ouvrier doit se définir par la modification du rapport entre ses tendances bourgeoises et socialistes. »

Dans une société de transition au sein de laquelle se maintiennent diverses formes de propriété des moyens de production, le système d'autogestion ouvrière représente le pouvoir, non de l’ensemble des producteurs directs, mais des producteurs du secteur nationalisé de l'économie. La classe ouvrière, bien qu'hégémonique, doit assurer l'expression démocratique, dans les organes de pouvoir économique de tous les producteurs directs, y compris les paysans et les autres couches de petits propriétaires des moyens de production.

Tant dans la société capitaliste que dans la société de transition entre le capitalisme et le socialisme, la classe ouvrière est porteuse de la façon la plus conséquente de la tendance à la démocratie politique. Il en est ainsi parce qu’elle est porteuse d’un nouveau mode de production qui, dans sa phase supérieure, instaurera une démocratie illimitée, c'est-à-dire un Etat de démocratie ouvrière en voie de dépérissement. En s'attaquant au pouvoir bureaucratique, la classe ouvrière n'aspire pas uniquement à remplacer la dictature totalitaire existante par la démocratie des travailleurs, mais à assurer aussi la démocratie de tous les citoyens. La démocratie des travailleurs s'appuie sur la coopération des producteurs, et elle se fonde essentiellement sur les conseils ouvriers formés dans les usines.

L'expérience de la révolution polonaise confirme que la démocratie des citoyens, telle qu'elle surgit dans le cadre d'une révolution dirigée par la classe ouvrière, diffère profondément des formes propres à la démocratie bourgeoise. Sans se confondre totalement avec la démocratie des traVailleurs, elle en emprunte les traits. Cela apparaît clairement dans les germes de l’autogestion territoriale qui, sous l‘impulsion de l’autogestion ouvrière, est apparue durant la dernière période de la montée révolutionnaire en Pologne. L'autogestion territoriale naissante était une démocratie des citoyens, basée non pas sur le marché mais sur la coopération et sur l’aide mutuelle des consommateurs, des voisins ou sur la solidarité des familles.

1 Même durant une révolution, la maturation subjective des travailleurs est l'aboutissement d’un processus complexe, voire contradictoire, dont les échéances peuvent être relativement longues. Dans la révolution polonaise, il leur a fallu presque un an et demi de durs combats au cours desquels ils ont perdu leurs illusions pour qu'ils se décident à prendre leur destin en mains. Mais ce moment a été précédé par une maturation objective qui s'exprime au travers de leur comportement, et en particulier des formes de lutte. C'est là une des grandes lecons de la révolution polonaise. Depuis août 1980, c'est-à-dire depuis le commencement même de la montée révolutionnaire, la forme de lutte principale des travailleurs polonais, assumée comme telle par Solidarité dans ses luttes ultérieures, a été la grève de masse passive avec occupation des entreprises. La signification de cette forme de lutte, lorsqu'elle se généralise et devient la forme de lutte principale, est beaucoup plus importante qu'il n'y paraît à première vue. Voici ce qu'en dit Trotsky : « indépendamment des revendications des grévistes, l'occupation temporaire des entreprises porte un coup à l'idole de la propriété capitaliste. Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître dans l'usine : le capitaliste ou les ouvriers. Si la grève avec occupation soulève cette question épisodique-ment, le comité d'usine donne à cette même question une expression organisée. » || se passe quelque chose de très similaire sous le pouvoir bureaucratique. Ce n’est pas l'idole de la propriété capitaliste qui subit ce coup, mais la disposition des moyens de production par la bureaucratie. La grève avec occupation pose en pratique la question de savoir qui doit disposer des usines et de leurs produits : la classe ouvrière ou la bureaucratie. Par la forme qu'ont pris les mouvements de grève en Pologne, les travailleurs ont fait la preuve de leur capacité à mettre à la disposition de toute la société les fabriques qu'ils occupaient ainsi que les moyens de production qui y étaient concentrés, et de les utiliser dans l'intérêt de tous. Trotsky signale également que, par son apparition, le comité de fabrique issu d'une grève avec occupation crée une situation de dualité de pouvoirs dans l’entreprise. Les commissions d'entreprises, les directions régionales et la Commission nationale de Solidarité ont créé de fait une dualité de pouvoirs à tous ces niveaux, non seulement parce qu’elles étaient issues d'une grève de ce type, mais parce qu'elles ont pris la tête de nouvelles grèves avec occupation.

Le passage de la maturité objective à la maturité subjective pour la conquête du pouvoir a été marqué par l'adhésion toujours plus généralisée de la classe ouvrière aux préparatifs d’une forme supérieure de grève avec occupation. || s'est agi de la grève active à laquelle ont appelé les courants les plus révolutionnaires de Solidarité. Selon la conception développée au sein de Solidarité, la grève active ne se limitait pas à poser en pratique la question du pouvoir économique, mais elle devait la résoudre au travers d'une action révolutionnaire de masse. Au-delà de la déclaration de la grève avec occupation, les travailleurs devaient faire redémarrer la production sous la direction des comités de grève, selon les plans alternatifs élaborés par eux. Ces plans reflétaient les véritables priorités et besoins sociaux. Les comités de grève devaient étendre le contrôle ouvrier à la distribution. Simultanément, ils devaient former des gardes ouvrières d’autodéfense. Grâce à la grève active de portée régionale, puis nationale, coordonnée et centralisée par les organes dirigeants de Solidarité, le pouvoir économique devait être arraché à la bureaucratie. Une fois fermement pris en mains par les travailleurs, il devait être remis par les comités de grève de Solidarité aux organes d’autogestion ouvrière qui se seraient consolidés définitivement au cours de la grève active et se seraient centralisés à l'échelle nationale. Avec la victoire de la grève active, les travailleurs seraient parvenus à accumuler les forces nécessaires pour arracher à la bureaucratie ce qui lui restait de son pouvoir politique. S’enraci-nant dans les tendances naturelles et dans les formes de lutte propres du mouvement ouvrier, la tactique de la grève active constitue l’une des contributions les plus importantes de Solidarité à la stratégie générale de la révolution politique.

1 Le développement ultérieur de la révolution, et surtout son aboutissement à la prise du pouvoir par le prolétariat dans son ensemble, auraient inévitablement accentué les clivages d'intérêts sociaux et les oppositions d'orientation politique, déjà sous-jacents pendant les mois précédant le coup de force du 13 décembre 1981. Les intérêts matériels de la majorité du prolétariat et ceux de la paysannerie indépendante, de la petite bourgeoisie urbaine, de l'intelligentsia matériellement privilégiée (surtout de son aile technocratique) ne sont pas identiques, ni dans l'immédiat ni surtout à l'échelle historique. Le seul débat sur la réforme économique a déjà fait apparaître des divergences clairement enracinées dans des intérêts sociaux différents. Mais toutes ces couches ont intérêt à se libérer de la tutelle insupportable de la bureaucratie. La classe ouvrière ne peut diluer ses propres intérêts historiques ni le pouvoir qu'elle conquiert dans un illusoire intérêt général de la société au sein de laquelle subsiste la division en classes et la division entre travail manuel et intellectuel. Construisant le socialisme, elle doit assurer sa suprématie dans l'exercice démocratique du pouvoir. Mais, en même temps, elle doit gagner à cette tâche révolutionnaire les secteurs les plus amples possibles, et en premier lieu la paysannerie et les autres groupes de producteurs indépendants et maintenir avec eux une alliance sans laquelle la progression vers le socialisme est impossible. L'alliance sociale très large forgée dans le combat commun contre le pouvoir bureaucratique qui se constitue autour de la classe ouvrière durant la révolution politique, est un point de départ solide pour aller dans ce sens. L'hégémonie de la classe ouvrière au sein de la société post-capitaliste autogérée reste assurée dans la mesure où s’affir-ment, au-delà de ces institutions de base du pouvoir d'Etat : — l'hégémonie globale de la propriété collective des moyens de production, ce qui n’exclut pas l'existence, ni même la prépondérance de la propriété privée au sein de l’agriculture et du petit commerce, mais ce qui exclut évidemment toute dynamique d'extension progressive de la propriété privée à d'autres secteurs économiques ; l’hégémonie globale de la planification sur les mécanismes de marché ; — la limitation progressive, sur une base strictement volontaire, de ce qui subsiste de la propriété privée et de la production marchande ; — la protection — fondamentalement par le monopole d'Etat du commerce extérieur — de l'économie nationale par rapport aux pressions du marché capitaliste mondial et la coordination croissante avec l’économie des autres Etats ouvriers libérés de l'oppression bureaucratique ; — l'existence d’autres mécanismes économiques et politiques qui empêchent qu'une symbiose entre le secteur privé marchand et le capital international n’aboutisse à une subordination de la planification aux lois du marché ; — la limitation et le refoulement systématique de tous les phénomènes d'inégalité sociale ; — la prédominance du principe de solidarité sur celui de l'intéressement matériel dans les investissements sociaux, dans le fonctionnement de l'Etat, dans l'éducation officielle et, progressivement, dans la vie économique de tous les jours ; — l'éducation et la pratique d’une véritable solidarité internationale des travailleurs sans subordination d'aucune nation ou nationalité à une autre, et avec lutte systématique contre tous les préjugés xénophobes et racistes, se substituant à l'exaltation d'un nationalisme malsain. La révolution politique antibureaucratique, victorieuse dans un pays satellite de la bureaucratie soviétique en Europe de l'Est, exige : — l'autodéfense contre les pressions et les menaces d'intervention militaire ou contre l'agression, tant des bureaucraties dominantes dans les autres Etats ouvriers, que des puissances impérialistes ; — une aide internationaliste à toutes les composantes de la révolution mondiale, et en premier lieu à son allié immédiat : le mouvement ouvrier des Etats ouvriers où la dictature bureaucratique est maintenue.

IV. La résistance durable des masses et ses principales leçons.

La dure défaite qu'a subie la révolution politique en 1 7 Pologne le 13 décembre 1981, suite à la contre-révolution politique ouverte et à l'établissement de l'état de guerre par la dictature bureaucratique ne s'est pas traduite pour autant par une défaite totale ni par un anéantissement généralisé du mouvement de masse. Le passage de Solidarnosé à la clandestinité a donné naissance à une résistance de masse se poursuivant jusqu'à ce jour et qui constitue un phénomène politique sans précédent dans l'histoire du mouvement ouvrier. Tant la durée de la résistance que son extension et sa ténacité en ont fait un des chapitres les plus glorieux de l'histoire des luttes de la classe ouvrière. Elle confirme notre conviction que la révolution polonaise de 1980-1981 fut l’une des révolutions prolétariennes les plus profondes et les plus dynamiques de ce siècle. Elle confirme notre appréciation antérieure sur le caractère extrémement prolongé de la montée révolutionnaire : lé 13 décembre, loin d'avoir épuisé sa dynamique et d'être entrée dans une phase déclinante, cette révolution était au contraire en plein élan. Cela ressort clairement des manifestations du 1er Mai, de la grève d’un quart d'heure le 13 mai et de la célébration de l’anniversaire des accords de Gdansk le 31 août 1982. Alors, les masses descendaient dans la rue à l'appel de la direction clandestine de Solidarnosé dans plus de 80 villes du pays, transformant les principaux centres industriels et urbains en théâtre d’affrontements acharnés avec les forces de répression.

1 La poursuite des luttes de masses après le 13 décembre et leur transformation en un large mouvement de résistance méritent explication. Pour comprendre ce phénomène, il ne suffit pas de reconnaître que la révolution polonaise se trouvait en plein essor au moment du coup contre-révolutionnaire. Il faut aussi tenir compte des aspects qualitatifs de cette révolution. Certes on y relève de graves limites sur le plan programmatique et politique vu l'absence d'un parti ouvrier révolutionnaire, voire d’un noyau socialiste révolutionnaire organisé, et vu le caractère encore embryonnaire du processus de différenciation politique. Mais lorsqu'on examine le degré de conscience de classe des forces révolutionnaires engagées dans cette révolution, on constate qu'en moyenne, il s'agissait d'un niveau extrémement élevé. Cela s'explique par les traits distinctifs de la lutte de la classe ouvrière dans les Etats ouvriers soumis à la domination de la bureaucratie totalitaire. D'une part, en temps « normal », l’activité indépendante et l’auto-organisation de la classe ouvrière sont impossibles ; le degré d’atomisation est extrême ; l'appareil de répression est capable d'intervenir plus rapidement que dans le cadre du fonctionnement habituel du capitalisme ; il est difficile de préserver des conquêtes partielles. Tout cela empêche, ou du moins fait obstacle à la centralisation de l'expérience, tant du point de vue des revendications immédiates que des activités de la classe ouvrière. En conséquence, une lutte généralisée et durable ne peut s'engager que si de larges secteurs de la classe ouvrière ont malgré tout pu passer par l'expériences de luttes préalables dont ils ont assimilé les leçons, s'ils ont atteint un niveau de conscience moyen relativement élevé et homogène ainsi qu'une capacité à concrétiser les principales aspirations immédiates des masses. C'est précisément ce qui était le cas en Pologne en août 1980. La grève nationale est intervenue à un moment où la classe ouvrière polonaise — ou du moins une grande partie d'entre elle — était déjà capable de mettre en avant des revendications reconnues par tous et de se comporter d'une manière homogène dans la lutte. D'autre part, la faiblesse structurelle de la bureaucratie devient évidente dès qu'elle connaît une crise de domination et qu'elle voit son pouvoir menacé par l'entrée en lutte de la classe ouvrière. Comme le montre l'expérience de la révolution polonaise, il peut en outre s'avérer très difficile de résoudre une telle crise par une « normalisation » de la dictature bureaucratique. En ce sens, ce qui se passe en Pologne est une excellente vérification empirique de notre théorie traditionnelle sur la nature de classe de l'Etat en URSS et dans les pays d'Europe de l'Est. Non seulement il n’y a aucune raison de remettre cette théorie en cause, mais il faut la défendre comme la seule valide. Dix-huit mois de luttes âpres, de confrontations avec le pouvoir bureaucratique, dix-huit mois passés à chercher des solutions pour résister aux attaques de ce pouvoir et pour prendre elles-mêmes les choses en main ont grandement enrichi le niveau de conscience atteint par les masses en août 1980. Si le degré de maturation atteint — pas plus que sa traduction en termes d'organisation — n'ont pu empêcher la défaite du 13 décembre, cela a néanmoins créé une base solide pour résister à la contre-révolution bureaucratique. Il'est indéniable que l'expérience du syndicat autogéré a rapidement donné naissance au désir de généraliser cette expérience — d’où l’idée d’une République autogérée. Aujourd’hui comme alors, l'aspiration à une République autogérée n'est pas uniquement le fait de ceux qui ont pleinement conscience de la question du pouvoir et de ce qu’elle ne peut être résolue que par la voie révolutionnaire. Il faut comprendre la force et la dynamique du sentiment si répandu parmi les travailleurs polonais selon lequel aucune décision politique, aucune mesure prise par l'Etat n’a de légitimité à moins d’avoir fait l'objet de concertation et de négociation avec le syndicat

Solidarnosé. Aux yeux des travailleurs, ce dernier apparaît non seulement comme l'unique dépositaire de la légitimité ouvrière mais comme le seul à pouvoir donner une légitimité quelconque à l'Etat lui-même. Si une telle conviction n'est pas suffisante en soi pour mener la révolution polonaise à la victoire, elles constitue néanmoins le fondement d'une résistance aussi massive et prolongée. Le facteur subjectif fondamental de cette résistance, on le retrouve dans l'affirmation favorite des militants de Solidarnosé : « Nous sommes des sujets, et non des objets. »

1 9 Durant la grève générale organisée par Solidarnosé dans les premières heures et les premiers jours pour répondre à l'instauration de l’état de guerre, le mouvement de masse adopta une tactique de résistance passive et de retraite progressive. Cette tactique contribua de manière décisive au développement des luttes ultérieures. Dans la grande majorité des entreprises occupées par les travailleurs, où la décision initiale avait souvent été d'organiser la défense active et, si nécessaire, de faire sauter les entreprises ou les installations industrielles les plus importantes, cette attitude céda rapidement le pas à une évaluation plus réaliste du rapport de forces, ce qui entraîna l'adoption d'une tactique plus correcte permettant de préserver une partie importante des forces du mouvement de masse qui évitèrent ainsi de s'exposer inutilement aux coups de l'appareil de répression. Solidarnogé n'était pas prêt à résister efficacement à un coup contre-révolutionnaire général, et encore moins à lui imposer une défaite. Le 13 décembre fut une heure de vérité qui mit en évidence le rapport de forces défavorable au mouvement de masse. C’est là où les dirigeants syndicaux ayant pu échapper aux arrestations massives des premières heures se mirent à la tête des grèves avec occupation et assurèrent la retraite de manière organisée et avec le moins de pertes possibles que la résistance se développa le plus rapidement par la suite, de la manière la plus organique et la plus cohérente. Ce fut tout particulièrement le cas en Basse-Silésie. En Haute-Silésie, au contraire, les mineurs de Solidarnosé avaient spontanément organisé la résistance en recourant aux méthodes de défense active ou en occupant les puits jusqu'à la limite extrême de leurs forces. Vint cependant un moment où la soif, la faim et l'épuisement général les contraignit à se rendre. Lorsqu'ils disposaient d'un armement rudimentaire qu'ils avaient eux-mêmes fabriqués, les mineurs menèrent souvent des batailles héroïques contre les ZOMO — c’est ainsi que les mineurs de la mine « Wujek » donnèrent de nouveaux martyrs à la classe ouvrière polonaise. Ces formes de résistance contribuèrent toutefois à amplifier la défaite de Solidarno$é dans la région, affaiblissant considérablement la résistance par la suite. Par leur action exemplaire, les mineurs de « Wujek » démontrèrent une fois de plus que l'armement des travailleurs et la violence de masse sont efficaces dans l'affrontement avec l'appareil de répression. Mais vu les circonstances, leur lutte était condamnée à l'échec. De nombreux travailleurs polonais en ont retiré la conviction que la violence de masse était inutile et devait être rejetée. Pour leur part, les principaux dirigeants de Basse-Silésie sont arrivés à une conclusion inverse et tout à fait correcte : insistant sur le fait que leur propre tactique de résistance passive s'était révélée la seule possible, ils reconnurent que si les travailleurs du pays tout entier avaient été préparés à la résistance active au même titre que ceux de « Wujek », cette forme de lutte aurait non seulement été justifiée, mais elle aurait pu faire échouer le coup contre-révolutionnaire. Néanmoins, seuls quelques éléments d'avant-garde, et non les larges masses, parvinrent à une telle conclusion.

2 Le caractère relatif de la défaite du 13 décembre, le passage des forces les plus actives de Solidarno$é à la clandestinité et le développement d'une résistance de masse face à la contre-révolution bureaucratique ont donné naissance à l’idée d'une « société clandestine » (parfois aussi nommée « société indépendante »). Il peut s'agir d'un concept ambigu s'il renvoie à l’idée du développement spontané d'une société alternative et s'il encourage l'illusion selon laquelle il serait possible d'éviter de poser le problème de l'affrontement avec le pouvoir bureaucratique. Mais la valeur politique de cette idée réside dans l'appréciation correcte qu'il faut organiser la résistance en s'appuyant sur l'activité de larges couches sociales de manière à préserver et à soutenir une force militante au sein des masses. L'expérience a montré que l'existence du syndicat clandestin Solidarnosé au sein des entreprises n'était pas seulement possible, mais qu'il représentait la colonne vertébrale de la « société clandestine ». C'est de sa reconstruction que tout dépend — l'efficacité de la résistance quotidienne, le « front du refus », la formation d'une conscience sociale indépendante, l'issue des luttes partielles sur le plan économique et politique, et enfin la préparation et le succès de la grève générale ou d'autres batailles majeures à venir. Les cotisa-tions versées dans les entreprises où Solidarno$é a pu maintenir son organisation dans la clandestinité constituent une base matérielle extrêmement importante pour la résistance. Elles ont permis aux commissions d'entreprise du syndicat clandestin d'assurer une aide matérielle à ses membres, de créer des caisses de prêts, d'aider les familles des syndicalistes incarcérés ou licenciés, et d'organiser des vacances pour les enfants et les familles des travailleurs. C'est la force de l'organisation Solidarnosé dans les entreprises qui a garanti l'efficacité du boycott des « nouveaux syndicats » d'Etat, permettant de faire pression sur les inspecteurs sociaux du travail et d’obliger les directions d'entreprise à tenir compte des intérêts des travailleurs. Dans certains cas, cela a permis d'utiliser des formes d'activité ouvertes, que ce soit formellement au travers des conseils ouvriers, ou informellement en s'appuyant sur les hommes de confiance dans les ateliers.

On a pu constater que Solidarnosé, en tant que syndicat, était bien implanté dans les entreprises des centres industriels où la direction régionale avait le mieux saisi les possibilités d'organisation sur les lieux de travail ainsi que le rôle central dévolu au syndicat dans les structures et dans les activités de la « société clandestine ». L'existence d'une direction consciente s’est avérée cruciale de ce point de vue. Le degré d'implantation évoqué était d'autant plus grand que le niveau de coordination des structures syndicales de base dirigées par les commissions d'entreprise était plus élevé : d’abord au niveau régional, à partir des grandes entreprises de chaque région ; ensuite au niveau local, entre des entreprises voisines. Dans les régions où les directions de Solidarno$é se sont prononcées pour une extrême décentralisation de l’organisation et de ses activités et où elles ont négligé le travail d'entreprises, les conséquences ont été très néfastes pour Solidarnosé et pour la « société clandestine » dans son ensemble.

La « société clandestine » recouvre toute une série d'activités, d'initiatives et de formes d'organisation autonomes se développant de manière occulte dans les secteurs les plus divers de la vie sociale. Son but est d'empêcher le pouvoir bureaucratique et ses appareils — répressifs, politiques et idéologiques — de disperser l'avant-garde sociale en atomi-sant et en divisant la classe ouvrière et les autres couches opprimées afin d'affaiblir la conscience sociale. La « société clandestine » permet de préserver les forces les plus actives du mouvement social et d'en accumuler de nouvelles. La presse clandestine qui s'est développée en Pologne constitue un phénomène sans précédent du point de vue de son ampleur — par le nombre de ses titres comme par son tirage —, d'autant qu'elle est complétée par la publication de livres et par des émissions de radio clandestines, régulières dans certaines régions.

L'ensemble de ces activités a créé un réseau indépendant de circulation de l'information et constitue un moyen essentiel pour la discussion et les échanges d'expériences. Les universités volantes, les cercles d'autoformation représentent un autre aspect de la « société clandestine ». Beaucoup plus limité que les activités d'information, ce type d'initiatives a néanmoins permis de préserver certains espaces pour une éduction, une culture et un enseignement indépendants. Il a encouragé la liberté de pensée, permettant de former sur le plan culturel des secteurs de la jeunesse ainsi que de nombreux cadres ouvriers. En pratique, il a permis de maintenir vivante l'alliance entre la classe ouvrière et les éléments les plus actifs et les dévoués de l'intelligentsia démocratique. Grâce à la politique visant à construire la « société clandestine » en s'appuyant avant tout sur la reconstruction et sur l'activité des structures d'entreprises, il a été possible de faire qu'une partie substantielle de la presse clandestine soit publiée directement dans les entreprises et que les initiatives d'’auto-éducation donnent lieu à la mise en place d'universités ouvrières et de clubs ouvriers de discussion. Mais ce n'est pas le cas partout. L'assise de la « société clandestine » est apparue bien meilleure là où elle s'articulait solidement au syndicat clandestin ; beaucoup plus faible dans ses structures et son enracinement au sein de la classe ouvrière là où les directions de Solidarnosé avaient négligé le travail directement syndical et où les activités indépendantes de formation, d'édition, etc. étaient centrées sur l'intelligentsia.

L'idée même de construire une « société clandestine » — dans la mesure où elle est centrée sur la classe ouvrière — constitue l'un des principaux apports de Solidarno$sé à la stratégie générale de résistance de masse dans une situation contre-révolutionnaire.

2 L'apparition à l'échelle nationale, en avril 1982, de la Commission de coordination provisoire (TKK) du syndicat Solidarnosé a créé les conditions pour la formation d'une direction centrale du mouvement de résistance. La nécessité d'une telle direction était largement ressentie par les militants syndicaux. Néanmoins, Solidarno$é a connu une crise de direction quasiment permanente depuis le 13 décembre, avec des répercussions négatives pour l’ensemble du mouvement de masse. L'existence même d’une direction centrale est rendue difficile par divers facteurs objectifs. Mais une série de difficultés subjectives ont en outre surgi au sein de la TKK, l'empêchant de prendre fermement en mains les rênes de la direction de Solidarnosé. De fait, elle est plus apparue comme une autorité morale que comme un organe de direction ou de coordination véritable ; ce qui, en retour, a contribué à ruiner son autorité morale. Des oscillations politiques, des inconséquences, des erreurs et parfois un empirisme extrême accentuèrent dangereuse-ment cette crise de direction à l'automne 1982. La TKK n'avait pas su s'appuyer sur l'énorme potentiel militant et sur la radicalisation qui s'était fait jour lors des formidables mobilisations de masse le 31 août de cette année. D'où la démobilisation qui suivit et le fait que Solidarnosé fut pris par suprise lorsque la Diète, le 8 octobre, décréta la mise hors-la-loi du syndicat. La crise de direction s'est traduite par une incapacité à mettre en avant une stratégie et un programme de lutte adéquat pour Solidarnosé. L'ancienne stratégie de la « révolution autolimitée » qui avait conduit Solidarnoéé à la défaite le 13 décembre continua à prévaloir dans l'attitude politique de la TKK durant toute la première année de résistance. Le « fatalisme géopolitique » eut des effets paralysants — il repose sur la conviction que toute menace sérieuse du pouvoir bureaucratique entraînerait automatiquement une riposte de la part de la bureaucratie soviétique et de ses alliés du Pacte de Varsovie conduisant à un écrasement militaire. || continua à alimenter l'illusion qu'il fallait parvenir à un compromis avec la bureaucratie polonaise permettant la coexistence entre le mouvement de masse indépendant et le pouvoir bureaucratique et obligeant ce dernier à se libéraliser. Cette attitude fataliste conduisit à l'adoption d’une position extrêmement inconséquente en ce qui concerne la stratégie de la grève générale. Sous la pression des courants les plus radicaux et en même temps les plus directement liés aux travailleurs de la grande industrie — tendance représentée au sein de la TKK avant tout par la direction de Basse-Silésie — la TKK parvint à un compromis fragile qui lui permit, dans le cadre d'un équilibre instable, d'adopter la déclaration-programme de janvier 1983. Cette déclaration représentait un réel pas en avant pour dépasser la crise de stratégie : outre la systématisa-tion de certains acquis de la société clandestine, elle exprimait pour la première fois le renoncement à rechercher une « réconciliation nationale », reconnaissait la nécessité de renverser le régime bureaucratique sous la forme qu'il avait adoptée depuis le 13 décembre et indiquait que la préparation de la grève générale constituait l'un des axes centraux de l'activité de Solidarnosé, dans le but non seulement de résister, mais de « briser la dictature ».

Mais la déclaration-programme de la TKK n'entraîna pas de tournant politique réel. L'incapacité à traduire ces avancées dans un programme d'action et de transition, combinée à la résistance que certains membres de la TKK opposaient à ces nouvelles perspectives, limitèrent les effets politiques potentiels de ce document qui n'eut que peu d'écho parmi les masses. Dans la mesure où il ne débouchait pas sur des tâches concrètes ni sur des formes d'action et d'organisation correspondant aux objectifs mis en avant, son contenu risquait fort de rester lettre morte.

Ces faiblesses politiques de la direction renvoient à un élément important qu'il faut souligner : dans leur très vaste majorité, les dizaines de milliers de militants qui sont apparus comme des cadres de Solidarnosé au moment de sa phase légale sont venus à la politique et à l’activité syndicale pour la première fois durant cette période. Pour l'essentiel, le mouvement clandestin ne peut s'appuyer que sur les acquis accumulés durant ces dix-huit mois, ce qui explique en grande partie les difficultés à surmonter les obstacles.

9 Pourtant, une série d'acquis permettant d'entrevoir une issue à cette crise d'orientation stratégique existaient au sein même de Solidarnosé, en particulier dans les secteurs les plus avancés sur le plan politique. Certains d'entre eux, ayant misé avant tout sur la reconstruction des structures syndicales d'entreprises pour développer la « société clandestine », étaient déjà parvenus à mettre en place à l'échelle régionale.une véritable direction étroitement liée aux bastions industriels grâce à l'existence de coordinations associant des représentants de ces entreprises, et capables de prendre les décisions essentielles en s'appuyant sur des enquêtes réalisées sur les lieux de travail. Tout ceci autour d’un objectif stratégique clairement défini — la grève générale — fondé sur la conviction qu'à long terme, la question décisive serait celle du rapport de force entre le pouvoir bureaucratique incapable jusque-là d'imposer sa « normalisation » et le mouvement.social parvenu à préserver un potentiel énorme. Car cet équilibre instable pouvant se rompre à tout moment de manière plus ou moins brutale pouvait engendrer une dynamique de grève générale si la rupture s'effectuait en faveur du mouvement social. L'expérience confirme le bien-fondé de cette analyse. Au lendemain des manifestations de massse du 31 août 1982, 80% des travailleurs des grandes entreprises de Basse-Silésie étaient prêts à donner le coup d'envoi de la grève générale. La direction régionale, d'accord d'enclencher le processus, se vit obligée de reculer lorsqu'elle prit conscience de la très grande inégalité des préparatifs dans ce domaine à l'échelle nationale et du danger que cela représentait. À peine un mois plus tard, le 12 octobre, en réponse à la mise hors-la-loi de Solidarnosé, les travailleurs des Chantiers navals de Gdansk prenaient l'initiative de lancer une grève reconductible, conçue comme le prélude possible d'une grève avec occupation à l'échelle nationale. Leur initiative rencontra un écho favorable dans de nombreuses entreprises clés du pays où les travailleurs se montraient décidés à suivre l'exemple de Gdansk. Finalement ils y renoncèrent vu la prise de position de la TKK appelant à organiser une action nationale de protestation à une date ultérieure — décision qui devait conduire au fiasco de la grève du 11 novembre. Dans un contexte d'exacerbation des tensions sociales, toute initiative de ce type peut être à l’origine d'une grève générale. De ce point de vue, les dirigeants de Solidarnosé de Basse-Silésie ont mis en avant plusieurs points très importants pour la stratégie de la grève générale : —. premièrement, ils ont montré la nécessité de mener, à partir des organisations syndicales d'entreprises, des luttes partielles pour des revendications immédiates permettant d'élever le niveau d'organisation, la conscience sociale et l'aptitude au combat des travailleurs. Dans sa déclaration-programme de janvier 1983, la TKK reconnaissait que les luttes économiques et les luttes partielles en général constituent un axe essentiel de l'activité de Solidarnosé. De tel-les luttes — le plus souvent des grèves courtes ou des grèves d'avertissement — ont eu lieu dans beaucoup d'entreprises pour protester contre les conditions de travail déplorables et parfois inhumaines, contre les niveaux de salaires imposés par la bureaucratie, en défense des ouvriers licenciés pour leurs activités syndicales illégales, etc. Mais leur grande faiblesse résidait dans leur manque de coordination. Pourtant la « semaine de protestation » organisée dans les principales entreprises de Wroclaw sous la direction du Comité de grève régional a montré qu'une telle coordination était possible et qu’elle confère aux luttes partielles une dimension qualitativement supérieure ;

— deuxièmement, ils ont insisté sur l'importance d'assurer la défense des entreprises contre l'assaut des forces répressives au moment de la grève générale. Durant l'été 1982, tirant les leçons de la défaite du 13 décembre, certains secteurs plus avancés discutaient de l’idée de la « grève générale avec défense active des entreprises ». Pour sa part, la direction de Solidarnosé de Basse-Silésie concrétisa cette idée en proposant la création de Gardes ouvrières dans les principales usines ainsi que leur centralisation sous la responsabilité directe des directions régionales ;

— troisièmement, et pour la première fois dans l'histoire de Solidarnosé, ils ont posé correctement la question de l'intervention militaire soviétique en montrant qu'elle était liée à l'état du rapport de forces, le risque en étant d'autant plus grand que le degré d'organisation, de combativité et de détermination du mouvement social serait plus faible ;

— quatrièmement, ils ont cherché à définir les conditions indispensables à la victoire de la grève générale en ne se limitant pas à la reconquête des libertés syndicales, convaincus que la prise en mains des entreprises par les travailleurs au cours de la grève générale devrait déboucher sur le contrôle ouvrier de la production, voire sur des formes plus avancées de contrôle de l'économie.

Le point faible des projets les plus avancés sur la stratégie que la classe ouvrière polonaise devait adopter en vue d'une nouvelle montée de la révolution politique a trait à l'absence de perspective pour résoudre la question de l'appareil de répression — qu'il s'agisse de la milice ou de l'armée. Jusqu'ici, en dépit d'expériences aussi éloquentes que le coup contre-révolutionnaire du 13 décembre, même les secteurs de Solidarnosé les plus mûrs dans leur réflexion n’ont pas compris la nécessité impérieuse de mener un travail de propagande et d'agitation dans les rangs de l'appareil de répression afin de préparer les conditions qui permettront de paralyser cet appareil, de le diviser et de gagner les traVailleurs en uniforme à la cause de la classe ouvrière au moment de l'affrontement direct avec le pouvoir bureaucratique.

Même parmi les dirigeants les plus lucides, il existe toujours des illusions quant à la possibilité d’un processus spontané de décomposition et de paralysie de l'appareil de répression, sans l'intervention politique préalable en son sein des forces les plus actives et les plus conscientes du mouvement social. En outre, il faut souligner que ceux qui soutiennent la stratégie de la grève générale dans Solidarnosé sont encore en minorité et ne sont pas exempts de vacillations dans leur position.

2 La défaite du 13 décembre contraignit le mouvement de masse à opérer un repli partiel en direction de l'Eglise. Alors que la dictature bureaucratique réprimait toute activité sociale indépendante, l'Eglise devenait la seule institution légale gardant quelque autonomie face au pouvoir d'Etat. || était donc tout naturel que les masses à la recherche d'espaces de liberté et de lieux de réunion se tournent vers elle. Ce repli a eu des implications idéologiques, tel le degré accru de ferveur religieuse constaté parmi les masses et, en conséquence, le renforcement du « pouvoir spirituel » de l'Eglise. Le pélerinage de Jean-Paul Il n'a fait que conforter cet état de choses. Mais il n’en résulte pas automatiquement une adhésion politique des masses à l'Eglise en tant qu'institution. Solidarno$é a démontré une aptitude réelle de la classe ouvrière — y compris dans des circonstances aussi difficiles et malgré son attachement au christianisme — à préserver son indépendance politique par rapport à l'Eglise. La politique conciliatrice du secteur de la hiérarchie catholique s'exprimant par la bouche du cardinal Glemp n’a pas été suivie par les masses. Au contraire, elle a suscité des critiques souvent très dures dans la presse clandestine et, de façon plus générale, dans de larges secteurs du mouvement de masse. L'attitude critique vis-à-vis de l'Eglise a considérablement augmenté par rapport à la période antérieure. Parallèlement, le mouvement de repli des masses vers l'Eglise a introduit, au sein de l'institution, de profondes contradictions que la hiérarchie a bien de la peine à maîtriser. De nombreux curés de paroisse se sont mis à collaborer avec le mouvement de masse et avec Solidarnogé clandestin, exprimant les aspirations des masses dans leurs homélies dominicales. Des controverses politiques assez violentes se sont fait jour entre une partie du bas-clergé et de la hiérarchie. Certains évé-ques, en particulier ceux qui se trouvaient plus liés à la paysannerie ont adopté une attitude de condamnation sévère à l'égard de la dictature bureaucratique et proposé des initiatives concrètes en faveur de l'alliance ouvrière-paysanne. Dans sa hâte à rétablir une pleine discipline au sein de l'Eglise, la hiérarchie catholique a cédé devant les pressions de la bureaucratie exigeant que le bas-clergé cesse ses « activités subversives ». De manière de plus en plus insistante, elle a fait pression sur les paroisses et sur les curés pris individuellement pour qu'ils abandonnent leurs contact avec la clandestinité, de même que toute attitude bienveillante face au mouvement de masse. D'où, semble-t-il, la réaction qu'on à pu constater au sein de Solidarnogé et des masses laborieuses, de détachement croissant à l'égard de l'institution ecclésiastique.

2 Tant le développement du mouvement de masse clandestin que la crise d'ensemble de la bureaucratie ont mis en échec la politique de « normalisation » dont se targuaient Jaruzelski et sa clique au moment du coup nde force de décembre 1982. Et ceci aussi bien du point de vue économique, que social ou politique. La « réforme économique » dont les grandes lignes définies à l'automne 1981 portaient avant tout sur une plus grande autonomie des entreprises liée à une extension des mécanismes de marché, s'est trouvée vidée de son contenu avant même d'avoir pu commencer à être appliquée. La fixation des prix par les instances centrales du pouvoir qui, dès fin février 1982, a touché la plupart des biens et des services ; la mise en place de « programmes opérationnels » — priorités de production décrétées dans certains secteurs et pour certains produits — touchant près de 50 % de la production industrielle ; la militarisation des principales entreprises du pays donnant tout pouvoir de décision aux instances centrales de la bureaucratie et provoquant une gabegie sans précédent vu l'incapacité des équipes de militaires auxquelles les directeurs d'usine étaient censés se soumettre ; la décision de freiner brutalement les importations dans les deux domaines pesant le plus lourdement dans la dette extérieure vis-à-vis de l'Ouest — grain, technologie — et les goulots d'étranglement qui en sont résultés tant dans l'agriculture que dans l’industrie : ce sont là autant d'éléments directement contradictoires avec les intentions proclamées de la bureaucratie de décentraliser la direction de l'économie. La crise dans l’agriculture continue et la bureaucratie n'est pas parvenue à améliorer la situation de la paysannerie vu le manque persistant de moyens de production et de matériel de construction qui faisaient déjà cruellement défaut dans la période antérieure. Les importations de blé et de fourrage — diminuées de manière drastique — sont attribuées dans leur quasi-totalité aux fermes d'Etat et aux coopératives, excluant par là-même l'immense majorité des producteurs agricoles. Les paysans ne possédant pas les machines nécessaires, le projet de substituer les importations par le développement de la culture du maïs s'est avéré un fiasco. Le transport de la production agricole, les moyens de stockage et les autres services dont les paysans ont besoin ne font l'objet d'aucune amélioration bien qu'ils soient dans un état lamentable.

Pour neutraliser la paysannerie dont certains secteurs ont mené des actions de grève dans le domaine de la livraison de la production, la bureaucratie a décidé, en juillet 1983, de satisfaire l’une des revendications essentielles appuyée par Solidarnosé en établissant les garanties constitutionnelles pour la pérennité de la propriété privée.

L'un des échecs majeurs de la dictature bureaucratique a été son incapacité à mettre au pas les travailleurs dans le processus de production, pour des raisons objectives aussi bien que subjectives. La discontinuité toujours plus grande du processus de production vu les difficultés des entreprises à s'approvisionner en matières premières et en pièces de rechange pousse plus que jamais les directeurs d'usine à pratiquer une politique de l'emploi extensive afin de minimiser les pertes financières découlant de cette situation en majo-rant les coûts de production au travers d'une élévation des coûts salariaux : une manière comme une autre de s'assurer le maintien des subventions et des privilèges liés à un certain niveau des coûts de production. Les travailleurs profitent de l'énorme demande de force de travail ainsi créée pour opposer des formes de résistance — consciente ou non — à la politique de la bureaucratie. On constate un net accroissement de la mobilité de l'emploi, les travailleurs n'hésitant pas à quitter des emplois qu'ils jugent trop durs ou mal rémunérés au profit d'autres, plus légers et mieux payés. La tentative du gouvernement d'institutionnaliser des formes limitées de travail forcé (par la limitation du droit du travailleur à changer d'emploi — une sorte d'assignation partielle au lieu de travail) s'est avérée un échec au moins partiel dans la mesure où les ouvriers refusent de s’embaucher dans les entreprises régies par ce type de loi. D'une manière générale, les efforts de la bureaucratie pour diviser les travailleurs en usant de l’arme des différenciations et des privilèges sur le plan des salaires notamment, n’a rencontré que des succès tout à fait limités vu le contexte de crise économique et la capacité de résistance dont la classe ouvrière a fait preuve face à cette politique.

Il n'y a rien d'étonnant dès lors à ce que, deux ans après l'entrée en vigueur de la soi-disante « normalisation », et aux dires mêmes de la presse officielle, les traits dominants de l'économie polonaise fussent l'anarchie, l’incohérence, l'instabilité et la constatation par tous les spécialistes autorisés que « la réforme n'avait pas eu d'effets ».

Sur le plan social, la mise en place des « nouveaux syndicats » dont la bureaucratie entendait faire une courroie de transmission lui permettant de rétablir un contrôle direct sur les travailleurs s'est traduite par un fiasco particulièrement flagrant. Le mot d'ordre de boycott lancé par la direction clandestine a été largement suivi, en particulier dans les gran-des entreprises, bastions de Solidarnosé. Dans les usines de plusieurs milliers — voire plusieurs dizaines de milliers — d'ouvriers, ces « syndicats » se sont montrés incapables de rassembler plus de quelques centaines de membres, les chiffres officiels étant en outre gonflés artificiellement.

La capacité relative du pouvoir à imposer la mise en place de structures « syndicales » officielles dans les secteurs traditionnellement les moins organisés, dans les petites entreprises ou dans l'administration ne saurait masquer le fait qu'en 1983, seul 45% des militants du POUP avait adhéré à ces « syndicats » — la peur des représailles de la part des militants du mouvement clandestin étant notamment un facteur de dissuasion assez efficace dans les grandes entreprises.

Pas plus que les nouveaux syndicats, la création du PRON (mouvement patriotique de renaissance nationale) censé rassembler les « larges masses » n’a pu faire longtemps illusion. L'incapacité de ses représentants officiels à faire état du nombre précis de ses membres et de ses activités a rapidement amené la bureaucratie à mettre une sourdine dans ses déclarations sur ce nouveau « pas en avant sur la voie de l'unité et du socialisme ».

Le principal instrument qui ait permis au pouvoir de marquer des points, c'est l'usage de la répression directe et brutale, c'est l'utilisation de la police secrète pour traquer les militant du mouvement clandestin, avec l'arrestation, l’emprisonnement et la condamnation de nombreux dirigeants de Solidarnosé. Mais la lutte de fraction qui oppose entre eux les représentants des divers appareils — armée, milice, police secrète, administration, appareil du parti — et de diverses cliques au sein de la bureaucratie, ainsi que les points de vue fort divers qui s'expriment entre les « durs » et les soi-disant « libéraux » quant à l'usage à faire de la répression rendent compte de l'instabilité de la situation et de la fragilité du rapport de forces.

V. La portée internationale des événements de Pologne

2 L'instauration de l’état de guerre a porté un coup grave non seulement au prolétariat polonais, mais encore à l'ensemble du prolétariat international. Le combat de millions de travailleurs de Solidarité avait été une des poin-tes les plus avancées des luttes du prolétariat à l'échelle mondiale. Il représente une expérience sans précédent dans l'histoire de la lutte contre la dictature bureaucratique et dans la volonté ouvrière de socialisation effective des moyens de production et de la richesse sociale. Dans ce combat entre un gouvernement bureaucratique et les masses, les marxistes révolutionnaires ont été et sont totalement du côté des masses. L'Etat ouvrier ne subissaïit aucun assaut de l'impérialisme pour restaurer le capitalisme. Aucune force sociale consistante en Pologne même ne voulait ou ne pouvait réintroduire l'appropriation privée des moyens de production. Ce qui était attaqué, c'était la bureaucratie et sa dictature, qui ont usurpé le pouvoir au sein de l’Etat ouvrier. Le prolétariat tendait à mettre en question radicalement le pouvoir d'une minorité privilégiée, défendu par tout un appareil de répression. L'élimination de la caste bureaucratique ne pouvait que renforcer et non pas affaiblir la propriété collective, renforcer et non pas affaiblir la classe ouvrière à l'échelle internationale. La liquidation du pouvoir bureaucratique aurait démontré, pratiquement, aux yeux des masses du monde entier, que l'économie et la société pouvaient être dirigées par l'ensemble des travailleurs. Un pas de géant vers le socialisme aurait été accompli. Il aurait profondément influencé le comportement des travailleurs, tant en URSS et en Europe orientale que dans les pays impérialistes, donnant un coup de fouet à la révolution politique antibureaucratique autant qu'à la révolution prolétarienne. Voilà ce qui explique, en substance la Sainte-Alliance qui s'est faite de Wall Street au Kremlin, contre la révolution polonaise. Le Kremlin n’a pu que se féliciter de voir ses « conseils » appliqués avec diligence, sans être contraint de participer directement et massivement à la répression. le prix d'une telle participation aurait été trop lourd, tant du point de vue politique que matériel. Le général Jaruzelski et les siens, en essayant de casser les reins de Solidarité, n'ont pas défendu que leurs seuls intérêts en tant que bureaucrates polonais ; ils ont défendu ceux de l'ensemble des régimes bureaucratiques. Le réflexe d’autodéfense de la bureaucratie de caste a été complète : voilà ce qu'ils appellent « internationalisme prolétarien ». Ceux qui, pour quelque raison que ce soit, se sont alignés sur les positions du général Jaruzelski, ont en fait défendu les intérêts des bureaucraties contre ceux du prolétariat. Les motivations à ce propos des dirigeants cubains ou nicaraguayens sont évidemment fort différentes de celles des dirigeants du Parti communiste français (PCF), pour ne pas dire des dirigeants du Parti communiste allemand (DKP) ou du PC des Etats-Unis. Mais la signification objective de la position adoptée est la même. Le véritable internationalisme prolétarien réclamait un appui actif et une solidarité active avec les travailleurs polonais, contre la bureaucratie polonaise et soviétique.

2 L'intérêt fondamental de la bourgeoisie internationale, c'était que cesse la montée alarmante de la révolution politique antibureaucratique en Pologne. Cet intérêt était d'autant plus prononcé que l’enjeu était non seulement le risque d'une extension des expériences d'auto-organisation ouvrière vers les pays capitalistes mais encore le remboursement de 27 milliards de dollars de dette, et le service courant de la dette découlant de celle-ci. C'est pourquoi les porte-parole les plus représentatifs de l'impérialisme avaient pris position, avant le coup de force du général Jaruzelski, en faveur du « rétablissement de l’ordre » et de « la remise au travail des ouvriers » en Pologne, comme condition à une reconduction des dettes. Au lendemain du coup de force, des journaux parlant au nom du grand capital, tell le Wall Steet Journal, le Washington Post, le Figaro, ainsi que des porte-parole officiels des gouvernements ouest-allemand et britannique, ont réitéré des prises de position analogue : « La plupart des banquiers pensent qu'un gouvernement autoritaire est bon parce qu'il impose la discipline. »

Le cynisme de la bourgeoisie impérialiste éclate dans la manière dont ce choix fondamental — qui correspond aux positions antisyndicales et anti-ouvrières adoptées par la bourgeoisie impérialiste dans le monde entier — est lié à une campagne de propagande démagogique qui fait semblant de condamner le coup de force et de défendre Solidarité. || s'agit d'une opération de pure mystification, qui cherche à tirer profit, dans un sens pro-capitaliste et anticommuniste, de la répulsion naturelle que la répression contre les syndicalistes en Pologne provoque au sein de vastes couches de la classe ouvrière internationale. Cette opération mystificatrice vise des objectifs idéologiques et politiques précis :

— Washington, prétextant la nécessité de résister à l'« intervention soviétique » et au « totalitarisme », a profité de la conjoncture internationale pour accroître son aide aux dictatures sanguinaires d'Amérique centrale, pour réclamer la levée de toutes les restrictions à l’aide militaire à la dictature turque, bastion de l'Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) ;

— une campagne a été lancée par différents gouvernements impérialistes pour justifier leur effort de remilitarisation, avec les coupes budgétaires au plan social qui l'’accompagnent. Les généraux polonais, le POUP et le Kremlin ont offert l'occasion rêvée à la réaction pour tenter de battre en brèche les mobilisations antimilitaristes ;

— enfin, faisant flèche de tout bois, la bourgeoisie impérialiste a essayé, avec l'appui inestimable des bureaucraties syndicales et des forces réformistes et staliniennes, d'enfermer les travailleurs des pays capitalistes dans le dilemne : soit l’austérité dans la « démocratie », soit le risque d'une « société totalitaire », imposant pareillement l'austérité. La bourgeoisie a utilisé ce dernier argument pour renforcer sa propagande antisocialiste et anticommuniste générale.

Le concert anti-ouvrier des forces impérialistes était harmonieux. Mais, dans un contexte marqué par la crise économique et les développements de la révolution coloniale, la crise polonaise a suscité une nouvelle aggravation des contradictions interimpérialistes. La bourgeoisie allemande, en tête des puissances impérialistes européennes, résiste à une escalade de mesures de rétorsion qui mettraient en péril ses débouchés en URSS et en Europe orientale. L'impérialisme américain, moins engagé dans le commerce Est-Ouest (sauf en ce qui concerne l’agrobusiness) peut se permettre le luxe de brandir la menace du blocus économique. Chacun des partenaires de l'alliance impérialiste a ainsi combiné la défense générale du système avec la poursuite de ses intérêts particuliers.

” Les réactions des partis sociaux-démocrates et des partis communistes face à la défaite infligée au prolétariat polonais ne peuvent être saisies qu’au travers du prisme de la crise conjointe de l'impérialisme et du stalinisme. Au-delà des positions très différentes face à l'imposition de l'état de guerre, les appareils réformistes ont toujours manifesté soit une extrême réticence, soit une opposition plus ou moins ouverte vis-à-vis du combat des travailleurs. Peu importe le camouflage idéologique qui voilait cette opposition, anticléricalisme primaire chez les uns, « campisme » simpliste chez les autres. Le fondement matériel, social, de l'opposition réside dans la menace que la dynamique de la lutte et de l’auto-organisation des travailleurs polonais faisait peser, du moins à terme, sur le contrôle bureaucratique que tous ces appareils exercent sur leurs propres organisations, surtout à un moment où ils pratiquent une politique de compromission, voire de capitulation systématique, devant les exigences d'austérité de la bourgeoisie. Ce qui a effrayé ces appareils bureaucratiques dans la montée du prolétariat polonais, c'était avant tout son combat pour un mouvement syndical autogéré, c'est-à-dire pour la démocra-tion syndicale. Cette réserve et cette opposition à l'égard de Solidarité reflétaient donc une sorte de solidarité internationale entre bureaucrates.

De plus, les appareils réformistes ont utilisé la défaite des travailleurs polonais pour mettre en garde contre un affrontement central avec l'ennemi de classe, qui déboucherait selon eux, inéluctablement, sur un coup de force à la Jaruzelski en Occident également, c'est-à-dire sur l'instauration d'un «Etat fort ». Ils en ont donc tiré profit pour justifier leur politique de collaboration et de capitulation devant la bourgeoisie.

Les partis sociaux-démocrates de RFA, de Grande-Bretagne et d'Autriche se sont fondamentalement alignés derrière les intérêts de leurs propres bourgeoisies impérialistes. S'ils ont refusé toute politique du type « guerre froide », ils ont simultanément refusé toute mobilisation des travailleurs dans un esprit de classe, pour défendre les droits et libertés des travailleurs polonais que le général Jaruzelski a piétinés. Le motif était le même : maintenir les profits du commerce Est-Ouest. La gauche officielle social-démocrate elle-même (comme la tendance de Tony Benn en Grande-Bretagne et la gauche du SPD ouest-allemand) a été le plus souvent silencieuse, acceptant pour l'essentiel le cadre politique imposé par les appareils dirigeants.

En France, la pression des travailleurs, la capacité d'initiative de l'extrême-gauche, les rapports concurrentiels entre le PS et le PC, l'impulsion donnée parles directions du PS et de la CFDT.en fonction d'objectifs qui leur sont propres, ont fait que la physionomie du mouvement de protestation a plus massivement pris les traits d’une mobilisation de classe en soutien aux masses laborieuses polonaises. L'essor de la révolution politique en Pologne, comme le déclenchement de la contre-révolution bureaucratique, ont débouché sur une nouvelle étape de la crise des partis communistes, déjà nourrie dans la plupart des pays par les développements internes de la lutte de classes. Les tendances centrifuges au sein de l'ensemble des PC des pays capitalistes se sont exacerbées. La contradiction entre la référence à l'URSS et l'insertion dans la réalité nationale s'est tendue à l'extrême. Le jeu de ces différents facteurs — dans les conditions particulières de chaque pays, de la trajectoire historique de ces PC et de leurs rapports avec les partis sociaux-démocrates — s'est traduit par tout un éventail de positions des-différents PC.

À une extrémité de la palette, on trouve les positions du PC français, du PC portugais, du PC de la RFA (DKP) et de celui du Danemark. Fondamentalement, ces partis soutiennent l'établissement de l’état de guerre qui aurait « permis à la Pologne socialiste d'échapper au péril mortel de la contre-révolution ». Paradoxalement, mais en réalité exprimant la convergence entre leurs propres intérêts et ceux du Kremlin, certains de ces PC présentent le coup de force comme un moindre mal par rapport à une. intervention soviétique. Selon eux, toute mobilisation en faveur de Solidarité ne peut que « jeter de l'huile sur le feu » et empêcher que le Conseil militaire de salut national (WRON) ne tienne ses promesses de « libéralisation »... par étapes.

A l'autre extrémité, on trouve la position du PC italien et du PC espagnol, qui condamnent le coup de force du général Jaruzelski, réclament la libération des prisonniers et le rétablissement des libertés syndicales. Ils ont poussé très loin le conflit avec Moscou, le PCI allant jusqu'à affirmer que « la phase de développement du socialisme qui s'est initiée avec la Révolution d'Octobre a épuisé sa dynamique propre ». Mais la position que le PCI a développé sur la Pologne impliquait un appel à une collaboration plus étroite avec l'Eglise et les forces petites-bourgeoises, non une orientation vers un pouvoir démocratique des ouvriers. Elle était doncle reflet dela stratégie de collaboration de classe que ce parti développe en Italie même. Elle a abouti à la recherche d’un rapprochement plus systématique avec la social-démocratie française, ouest-allemande et scandinave.

Voilà pourquoi une partie significative de militants ouvriers combatifs n'ont pas approuvé l'orientation de leur direction sur la Pologne. Il ne s'agissait pas de militants nostalgiques du stalinisme, mais d'une réaction primitive contre ce qui apparaissait comme une nouvelle concession à l'ennemi de classe.

Les positions des PC britannique, belge, néerlandais, suédois, sont intermémdiaires entre les deux pôles, avec cependant une condamnation explicite, du moins sur le papier, du coup de force du 13 décembre.

La forme et la nature de la montée de masse en Pologne, comme les contradictions entre les PC et au sein des PC, stimulent dans le mouvement syndical, dans une série de pays européens, des différenciations analogues. Contrairement à ce qui s'était passé lors de l'écrasement de la révolte des travailleurs est-allemands en 1953, de la Révolution hongroise de 1956 et du Printemps de Prague en 1968-1969, l'opposition, au sein du mouvement ouvrier international, à la répression bureaucratique ne s'est pas limitée, cette fois-ci, à celui des seuls pays impérialistes. Pour la première fois, dans une série de pays semi-coloniaux, avant tout en Amérique latine (Mexique, Brésil, Pérou, Colombie, etc.), des secteurs significatifs du mouvement ouvrier ont manifesté leur solidarité avec les victimes de cette répression, quelquefois même par des manifestations dans la rue. La tentative des avocats de la bureaucratie d’identifier tous ceux qui s'opposent à la dictature bureaucratique, fussent-ils la majorité de la classe ouvrière d'un pays, comme des forces « objectivement pro-impérialistes », commence à être battue en brèche au sein du mouvement anti-impérialiste. Toute nouvelle montée de la révolution mondiale ne pourra qu'accentuer cette vague de fond allant dans le sens d'un retour au véritable internationalisme prolétarien. Aux militants des PC et des mouvements nationalistes révolutionnaires critiques à l'égard d’un appui à Solidarité, la IVe Internationale doit expliquer qu’un renforcement du dispositif anti-impérialiste et anticapitaliste en Occident réclame l'application d'une politique de front unique incluant des travailleurs socialistes et catholiques et leurs organisations de masse. La réalisation d’un tel front unique est gravement handicapée par le refus d'une campagne de solidarité avec-Solidarité pour des motifs d'opposition purement idéologiques à l’anticommunisme des réformistes. Evidemment, la campagne systématique pour le front unique, tant en solidarité avec Solidarité qu'en solidarité avec la révolution centro-américaine, etc., se combine toujours avec la défense de tout le programme marxiste révolutionnaire, y compris la lutte contre les idées faussement socialistes et contre-révolutionnaires.

2 Les répercussions des événements de Pologne sur l'ensemble des Etats ouvriers bureaucratisés sont encore difficiles à évaluer. Certes, la montée du prolétariat polonais n'a pas eu de « répondant » de masse immédiat dans un quelconque de ces pays. Cela n’est pas étonnant, vu le caractère inégal du développement de la crise économique et sociale entre ces différents pays, vu le retard, par rapport à la Pologne, de la renaissance d'une expérience de lutte propre et continue de secteurs d'avant-garde de la classe ouvrière, et vu la censure stricte imposée par les diverses bureaucraties sur toute information touchant à la lutte des travailleurs polonais. Néanmoins, dans les pays où les travailleurs savaient ce qui se passait en Pologne, l'avant-garde a manifesté son enthousiasme. En République populaire de Chine, /e Quotidien du Peuple couvrit la lutte des travailleurs polonais de manière détaillée jusqu'à fin août 1980, car l'organe du parti pensait que l'URSS interviendrait et qu'il en découlerait une « lutte de libération nationale » contre cette « superpuis-sance ». Lorsque la presse officielle changea d’attitude après la constitution de Solidarnogé, les samizdat continuèrent à couvrir le développement de la situation en Pologne. La lutte des travailleurs polonais eut un impact spécial en Chine parce que le mouvement démocratique du Printemps de Pékin se développait au même moment et que ses militants — avant tout de jeunes travailleurs instruits — étaient stimulés par les acquis des travailleurs polonais. Les 21 revendications et la Charte des Droits des Travailleurs furent reproduites par la presse clandestine, et plus de 10 publications de samizdat de diverses régions du pays discutèrent des événements polonais, en tirant des conclusions importantes : « La mise en place d'un système multipartis est maintenant à l’ordre du jour dans tous les pays communistes » ; « les grèves sont un moyen de poser le problème du statut de la classe ouvrière et de renverser la domination bureaucratique au sein du système socialiste actuel » ; « le glas a sonné pour la domination de la bureaucratie privilégiée » ; « la domination de la bureaucratie ne doit pas être remplacée par celle de la bourgeoisie ; la seule voie correcte est de construiré un système de démocratie prolétarienne pour cette période particulière de transition de l’histoire ». L'impact ne se limita pas à une dimension théorique. Aussi bien la presse officielle que les samizdat firent état d'une série de tentatives d'organiser des syndicats indépendants dans différentes régions de Chine. Plusieurs exemples témoignent de la panique qui s'empara de la bureaucratie chinoise face à « l'exemple polonais » : le fait qu’une vague d'arrestations fut lancée en avril 1981 contre la plupart des éditeurs et des organisateurs de samizdat, et le fait que l’article garantissant le droit de grève fut rayé de la Constitution chinoise en avril 1982. Ce n’est pas un hasard si la bureaucratie chinoise changea d’attitude et si elle apporta son soutien à la dictature militaire de Jaruzelski en lui envoyant une aide matérielle. Cela montre qu'en dépit de leurs divergences et de leurs contradictions, les diverses bureaucraties ont le même intérêt à réprimer la classe ouvrière.

Par ailleurs, dans plusieurs des pays de l'Est, comme en Roumanie et en URSS, müûrit une crise d'approvisionnement qui alimente un large mécontentement des masses pas tellement différent de celui qui s’est développé en Pologne tout au long de la période 1976-1980. Dans d'autres pays, comme en Hongrie et en RDA, se manifestent des tendances politiques oppositionnelles parmi les jeunes et les intellectuels qui chercheront petit à petit leur jonction avec les travailleurs. Les bureaucrates connaissent parfaitement ces faits qui les effraient. Partout dans ces pays, ils sont paniqués à l’idée que le « modèle polonais », c’est-à-dire une explosion de colère des travailleurs débouchant sur des grèves de masse et l’auto-organisation ouvrière, puisse s'y répéter.

La réaction de la bureaucratie face à ce risque est empreinte d’un manque d'orientation claire qui en dit long sur son désarroi et sa crise. Si elle tend tout naturellement à accentuer la répression contre les « dissidents politiques », elle hésite cependant à employer les grands moyens contre des actions ouvrières, se disant, non sans raison, que le sang versé sur les ports de la Baltique en 1970 est à l'origine de tout ce qui s’est produit en Pologne. Répression sélective d'une part, tentative de « revalorisation » de l'organisation syndicale à laquelle une petite marge d'action « revendicative » serait laissée d'autre part, telle semble être la leçon tactique tirée des événements de Pologne par la bureaucratie de plusieurs Etats ouvriers bureaucratisés.

Quant à la partie la mieux informée et la plus instrüite de la classe ouvrière de ces Etats, elle n’a pas manqué de suivre avec sympathie l’action de ses frères et de ses sœurs de Pologne, même si, le plus souvent, elle n’a pas encore su traduire cette sympathie par des actes. Mais le « modèle polonais » exercera sans aucun doute une profonde influence sur les développements de la révolution politique antibureaucratique dans de nombreux Etats ouvriers bureaucratisés.

VI. Les tâches des marxistes révolutionnaires ', Si la montée de la révolution polonaise a démontré une fois de plus la capacité d'initiative, d'action et d'auto-organisation du prolétariat sur une échelle colossale, à partir du moment où il se mobilise collectivement et unitairement, elle a aussi confirmé cette autre lecon de l’histoire du mouvement ouvrier : les limites infranchissables de l'action spontanée des masses. Ni quandil s'est agi de définir de manière précise les objectifs à atteindre par Solidarité — projet de réforme économique, c’est-à-dire d'organisation de l'économie, différent des projets des diverses fractions de la bureaucratie ou de la petite bourgeoisie — ni surtout quand il s'est agi d'élaborer une stratégie et une tactique précises de défense de Solidarité contre les manœuvres dila-toires de la dictature bureaucratique débouchant finalement sur le coup de force du 13 décembre 1981 (c'est-à-dire une stratégie de prise du pouvoir}, les réactions spontanées de la base, plus ou moins articulées par des cadres locaux et régionaux, n'ont suffi pour dégager une ligne claire, pour ne pas dire une ligne juste. Ainsi, des erreurs graves ont été commises qui, après coup, paraissent comme ayant été décisives, telle l'absence d’une politique suivie en direction des soldats, pour les droits démocratiques dans l’armée et le droit à l’auto-organisation en son sein.

Plus généralement, lors de toute révolution, la capacité de saisir l'initiative de manière centralisée est un avantage essentiel, avantage qui réclame précisément une direction jouant un rôle d'avant-garde. Cette avant-garde organisée a fait cruellement défaut en Pologne.

Certes, l'utilisation jusqu’à l’'écœurement par la propagande bureaucratique officielle du vocabulaire tiré des traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier et son authentifica-tion parallèle par la propagande bourgeoise occidentale, a conduit à un rejet instinctif de concepts comme « parti révolutionnaire d'avant-garde » par de très nombreux militants syndicalistes. Cela réclamait et réclame encore, de la part des marxistes révolutionnaires, beaucoup de pédagogie en vue de convaincre ces militants de la nécessité de construire un tel parti. Mais cette nécessité peut être dégagée de manière fort concrète et fort nette, à la lumière d'une analyse des événements eux-mêmes qui ont secoué la Pologne à partir de l'été 1980, voire de la révolte ouvrière de juin 1976. Il s’agit évidemment d'un parti qui formule de manière claire son propre rôle et ses propres objectifs par rapport à ceux de l’organisation de masse des travailleurs. Le parti révolutionnaire d'avant-garde que les marxistes révolutionnaires cherchent à construire en Pologne ne se substitue pas au prolétariat dans l‘exercice du pouvoir. Celui-ci doit être exercé par les institutions que se donneront les travailleurs au niveau de l'Etat après le renversement de la dictature bureaucratique : conseils des travailleurs démocratiquement élus et fédérés au niveau local, régional et national.

Au sein de ces conseils, comme au sein des organes d'auto-organisation des masses tel le syndicat Solidarité, les militants du parti défendront leurs positions avec des moyens politiques et non pas avec des moyens administratifs. Ils chercheront à gagner et à conserver la confiance des travailleurs exclusivement sur la base de leur dévouement à la classe et à son mouvement, de leur esprit de solidarité de classe et de sacrifice pour la cause commune, de la justesse de leur programme et de leur ligne politique. Ils récuseront tout avantage matériel, tout privilège économique quel qu'il soit. Mais ils seront une force d'avant-garde dans la mesure où ils incarneront la mémoire collective de la classe ouvrière polonaise et internationale, et l'ensemble des lecons qui se dégagent de cent cinquante années d'expériences de lutte du prolétariat polonais et international. L'existence d'un tel parti correspond d’ailleurs aux intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble. Avant le 13 décembre, elle aurait facilité la solution de beaucoup de tâches concrètes qui se posaient au mouvement de masse.

3 A la crainte, formulée par d’aucuns, qu'un noyau au début relativement réduit de militants marxistes révolutionnaires serait moins efficace qu'une action menée par des militants sans délimitation organisationnelle aucune par rapport aux cadres de Solidarité, il faut répondre que l‘histoire polonaise a déjà démontré l'efficacité de petits noyaux dans un contexte favorable. L'intervention de quelques centaines de militants, essentiellement du KOR à partir de 1976, a eu un rôle capital pour tisser des liens entre des militants d'usine, liens qui ont grandement contribué et au succès des grèves de l’été 1980, et à l'émergence de Solidarité comme organisation de masse. D'ailleurs, il ne s’agit nullement d'opposer de manière mécanique la formation d'un parti marxiste révolutionnaire d'avant-garde à l'émergence d'une direction naturelle de la classe au sein des entreprises et des organes d'auto-organisation. Les militants qui se regroupent d'abord sur une base essentiellement programmatique et politique ne sont qu'un premier noyau de parti. Ils ne s’auto-proclament pas « direction de la classe ouvrière » par une opération volontariste et sans aucune portée pratique ; ils s'efforcent de gagner la confiance de la classe par leur intervention et, ce faisant, attirent les meilleurs travailleurs émergeant au cours du processus d'auto-organisation lui-même. Ils ne deviennent direction effective (c'est-à-dire qu'ils ne gagnent cette qualité aux yeux des masses) que dans la mesure où réussit leur fusion avec les dirigeants naturels de la classe sur les lieux de travail. A la crainte, également formulée, que l'apparition d'un parti diviserait la classe ouvrière et introduirait des clivages politiques plus approfondis au sein des organismes d'auto-organisation, nous répondons que de tels clivages sont inévitables au sein de 10 millions de travailleurs, vu la complexité énorme des problèmes économiques, sociaux, politiques, culturels, idéologiques, auxquels ils doivent faire face, et les difficultés pour y apporter des réponses justes. En fait, cette différenciation s'est produite au sein de Solidarité pendant les seize mois de son existence ouverte. Elle se poursuit d’ailleurs à présent dans la résistance. L'apparition d'un parti d'avant-garde — respectant les normes de la démocratie ouvrière au sein des organisations de masse — aurait comme résultat de rendre plus efficace le combat pour que se dégage de la multiplicité des positions en présence, celle qui correspond le mieux aux intérêts d'ensemble de la classe. La construction du parti révolutionnaire d'avant-garde ne s'oppose pas à la lutte pour l'unité d'action et l'organisation unitaire la plus large et la plus démocratique des travailleurs. Au contraire : cet objectif est un des objectifs centraux que le parti poursuit en toutes circonstances, inscrit comme tel dans son programme. A la crainte, également formulée, que la construction d'un parti révolutionnaire d'avant-garde permettrait à une minorité de manipuler la masse, nous répondons que l'absence d'un tel parti permet bien plus de manipulations. Dans la mesure où des différenciations au sein des organisations d'auto-organisation sont inévitables quant aux réponses à formuler à chaque étape successive de la lutte, le choix n'est pas entre l'unanimité impossible et des majorités « manipulées » par des « minorités agissantes ». Le choix est entre, d'une part, des majorités manipulées par des minorités n'apparaissant pas ouvertement, agissant dans les coulis-ses, sous forme de cliques sans plates-formes claires, ou sous la pression de leaders charismatiques, d'experts appor-tant une caution « scientifique », ou de simples démagogues, et d'autre part des majorités qui se constituent par des votes clairs sur des plates-formes cohérentes, représentant des orientations différentes entre lesquelles la masse des délégués et des travailleurs peut choisir en connaissance de cause, sur la base d'informations honnêtes circulant largement et démocratiquement. Dans ce sens, la seconde solution est de loin la plus démocratique et la moins manipulatrice, celle qui sauvegarde le mieux le pouvoir de décision effectif entre les mains des masses ouvrières prises dans leur ensemble. A condition que l'existence d’un parti révolutionnaire d'avant-garde ne soit accompagnée d'aucun privilège, et que le droit à la constitution de partis, d'associations, de courants, de tendances de toutes sortes soit garanti à tous les travailleurs, au sein des institutions et des organismes d'’auto-organisation. C'est pourquoi les marxistes révolutionnaires se battent résolu-ment pour le principe du pluripartisme dans la construction du socialisme, principe inscrit dans leur programme. 3 1 a. Les marxistes-révolutionnaires considèrent que la reconstruction ou le développement des organisations syndicales clandestines de Solidarnosé dans les entreprises (avant tout dans les grandes usines) est la tâche principale du mouvement de masse et l’axe central du développement d'une « société clandestine ». Ils sont convaincus, sur la base de l'analyse de la situation, qu'il existe les conditions objectives favorables pour construire de telles organisations et pour faire d'elles le centre de résistance à la dictature bureaucratique, à ses tentatives de normalisa-tion, le centre d'une lutte de masse des travailleurs. L'organisation syndicale dans les entreprises, de caractère clandestin, est décisive pour impulser des luttes partielles défensives et offensives, et pour préparer les luttes de portée stratégique.

b. Les marxistes-révolutionnaires font de la propagande — ou interviennent là où ils le peuvent — en faveur du développement de luttes pour les revendications partielles et transitoires :

— contre les conditions inhumaines de travail, pour de meilleures conditions salariales, pour l'échelle mobile des salaires, contre l'introduction d'éléments de travail forcé dans les rapports de travail, contre le despotisme d'usine, pour des élections démocratiques des inspecteurs du travail et des conseils ouvriers, contre le licenciement des travailleurs réprimés pour leur activité politique ;

— pour l’amnistie générale et inconditionnelle de tous les syndicalistes poursuivis et des prisonniers d'opinion, pour le droit à l'activité syndicale indépendante et au pluralisme syndical ;

—. pour le rétablissement de l'activité légale de Solidarnosé, etc.

Les luttes partielles, tant économiques que politiques, constituent un facteur essentiel du développement de l’auto-organisation, de la prise de conscience politique et de la capacité de combat des travailleurs.

c. Au sein du mouvement de masse, et en particulier au sein des organismes syndicaux clandestins de Solidarnosé, les marxistes-révolutionnaires défendent la perspective stratégique de la grève générale révolutionnaire, avec occupation et défense active des entreprises. Les préparatifs politiques, organisationnels et techniques à une telle grève doivent être menés à bien dans toutes les entreprises et dans toutes les régions où le niveau d'activité des masses ou des avant-gardes sociales et politiques le permettent, indépendamment du niveau général de résistance des masses à la dictature. Ils mettent en avant un programme d'action pour la grève générale dont les éléments centraux doivent être :

— la reconquête de la liberté syndicale, avec une dynami-que de développement de la lutte pour la démocratie politique ;

— le contrôle social de l'économie, en commençant par le contrôle ouvrier sur la production avec une dynamique tendant à transformer cette lutte en une lutte pour l'autogestion ouvrière.

Pour les marxistes-révolutionnaires, la grève générale nationale et illimitée pose inévitablement la question du pouvoir, mais elle ne peut la résoudre en elle-même. Seule la destruction de l'appareil de répression et des autres appareils au service de la dictature bureaucratique permettra de résoudre la question du pouvoir en faveur de la classe ouvrière. La grève générale ne pourra être victorieuse que si elle mène à la naissance d'une situation de dualité de pouvoirs basés sur des formes plus ou moins développées de contrôle social sur l'économie. Seule la dualité de pouvoirs permettra au mouvement de masse de préserver les conquêtes déjà remportées à la suite d’une grève générale victorieuse et d'accumuler en même temps les forces qui lui seront nécessaires pour renverser le pouvoir bureaucratique.

d. Les marxistes-révolutionnaires considèrent que l’une des tâches principales dont dépendra l'issue de la grève générale ou de toute confrontation directe avec le pouvoir bureaucratique est l'intervention consciente et organisée de Solidarnosé en direction de l'appareil de répression afin de faciliter une prise de conscience collective — en particulier parmi les soldats — quant à la nécessité de s'opposer à toute participation de la troupe à des actions de répression contre les travailleurs et de développer les revendications démocratiques élémentaires liées à la formation de syndicats indépendants ou de comités démocratiques de miliciens et de soldats; alliés à Solidarnosé.

La destruction de l'appareil répressif au service de la dictature buteaucratique doit être préparée dès maintenant et intégrée à la stratégie de la révolution politique par le biais de tâches immédiates, partielles et transitoires.

e. Les marxistes-révolutionnaires s'opposent résolument au « fatalisme géopolitique », convaincus qu'une unité inébranlable, un haut degré d'organisation des masses, tant sur le plan social que politique, une volonté déterminée à défendre les conquêtes révolutionnaires sont le meilleur moyen de neutraliser le danger d'intervention militaire de l'URSS et du Pacte de Varsovie, ainsi que le meilleur moyen de se préparer à résister. Le passage à temps à la formation d’un gouvernement ouvrier révolutionnaire et l'armement général des masses augmenterait considérablement le prix que la bureaucratie soviétique aurait à payer pour une intervention, militaire directe, et pourrait même aller jusqu’à bloquer une telle intervention.

3 La lutte victorieuse contre la bureaucratie exige — au moins autant que la révolution anticapitaliste — une conscience claire de ses ennemis et de ses alliés et ce, tant au niveau national qu'international. La bureaucratie polonaise quant à elle, a témoigné de cette lucidité. Malgré ses contradictions et le niveau moyen de ses fonctionnaires, elle a toujours situé les compromis qu'elle était obligée de passer, dans une perspective stratégique nette. L'expérience accumulée du mouvement ouvrier international est un élément indispensable de la formation de cette conscience. Cette expérience, pour être utile, doit être globale, c'est-à-dire qu’elle doit refléter simultanément les luttes pour le renversement du capitalisme et pour le renversement des dictatures bureaucratiques. La IVe Internationale est la seule organisation qui matérialise ce double combat. En ce qui concerne la Pologne, dans la mesure de ses moyens, elle a : a) dans les Etats ouvriers bureaucratisés, tenté de diffuser la vérité sur la Pologne et d’impulser le débat sur les expériences de la révolution politique ; b) dans les pays capitalistes développés, impulsé la solidarité de la classe ouvrière ; c) dans les pays sous-développés, tout en se maintenant au premier rang de la défense des révolutions cubaine et centro-américaine face aux menaces de l'impérialisme US, elle n’a pas hésité à s'opposer aux positions des dirigeants de ces mêmes révolutions pour la solidarité avec les travailleurs polonais. En Pologne même, le succès de la diffusion d'/nprekor polonais a montré les grandes potentialités de développement du marxisme révolutionnaire, au fur et à mesure que montait la révolution. Nous sommes conscients qu'eu égard aux nécessités de la victoire, ce qu'a fait la IVe Internationale était réduit. Mais tous ceux qui pensent que les tâches que nous avons essayé de remplir sont incontournables doivent rejoindre nos rangs. Notre organisation internationale avait quelque chose à apporter à la révolution polonaise, mais elle avait aussi beaucoup à apprendre. Son rôle est aussi de faire en sorte que, dans les nouvelles montées de la révolution politique, cette lutte extraordinaire des ouvriers polonais soit à son tour source d'enseignements. De ce point de vue, le regroupement des militants marxistes-révolutionnaires polonais a une importance qui va au-delà de la Pologne. La lutte pour le renversement de la bureaucratie sera de longue haleine ; réussir pour ces camarades à maintenir une activité, quels que soient les cycles de la mobilisation des masses, serait un pas gigantesque pour le prochain acte. Pour les marxistes-révolutionnaires, révolution et contre-révolution en Pologne confirment, outre la validité du programme de la IVe Internationale concernant la nature des Etats ouvriers bureaucratisés et l’inévitabilité d'une révolution politique antibureaucratique : — la centralité de la classe ouvrière dans les trois secteurs de la révolution mondiale, et la place progressivement prépondérante des formes de lutte et d'organisation prolétariennes classiques dans celle-là ; — l'unité de la révolution mondiale et l'importance que la révolution politique antibureaucratique occupe en son sein ; — la nécessité, tant pour des raisons historiques que pour des raisons stratégiques et des raisons immédiates, d'impulser un retour du mouvement ouvrier organisé, et de la pratique quotidienne de la lutte de classes, vers un véritable internationalisme prolétarien qui défende inconditionnelle-ment les droits et les libertés de la classe ouvrière partout dans le monde, quelle que soit la force sociale qui les atta-que ou les supprime et sans subordonner les intérêts d’un quelconque prolétariat à de prétendus intérêts « supérieurs » ou « prioritaires » d'un quelconque « bastion » ou « camp ». C'est seulement sur la base d'une telle pratique de solidarité internationale de classe que le prolétariat international réussira à remplir toutes ses tâches historiques, y compris, en cas d'agression impérialiste, celle de la défense de l'URSS et de tous les Etats ouvriers.

D'où la nécessité de la construction d'une internationale révolutionnaire et de partis marxistes-révolutionnaires, indispensables non seulement pour impulser pareilles campagnes de solidarité internationale et pareil retour au véritable internationalisme prolétarien, mais aussi et surtout pour la victoire de la révolution politique antibureaucratique elle-même. La IVe Internationale s'efforce d'intervenir dans le débat international autour des événements de Pologne en propageant avant tout ces idées clés qui offrent une issue politique et organisationnelle aux militants des PC, des PS, des organisations nationalistes révolutionnaires, des syndicats, des organisations centristes, inquiétés, ébranlés ou désorientés par la révolution et la contre-révolution polonaises. Mais elle ne conçoit une telle intervention propagandiste qu'en liaison étroite avec une intervention d'action pour organiser une vaste campagne de solidarité de classe avec les travailleurs et les syndicalistes polonais en butte à la répression bureaucratique. Ce n'est d'ailleurs que dans ce cadre-là que la propagande marxiste-révolutionnaire elle-même atteindra sa pleine efficacité.

3 La solidarité active des travailleurs des autres pays avec Solidarnosé est décisive pour convaincre le prolétariat polonais qu'il n'est pas seul dans son combat. La IVe Internationale engage toutes ses forces pour impulser au sein du mouvement ouvrier international la campagne de solidarité avec les masses prolétariennes de Pologne. Tous ceux qui, aujourd'hui dans les rangs de la classe ouvrière se refusent à impulser cette mobilisation divisent les masses ouvrières, dans leur propre pays et internationalement. Se mobiliser contre la mise hors la | oi de Solidarnosé, c'est simultanément soutenir les travailleurs polonais et défendre les droits politiques et syndicaux de tous les travailleurs de Turquie, du Brésil, du Salvador, de l'Etat espagnol ou de Roumanie. Réclamer l'abolition de la législation répressive, l'amnistie générale et inconditionnelle pour tous les emprisonnés, la restitution des libertés démocratiques, du droit de réunion et d'organisation, c'est défendre ces libertés contre les attaques de l'impérialisme et des bureaucraties totalitaires. Organiser la solidarité active avec les travailleurs polonais aujourd'hui, c'est faciliter et préparer un même soutien actif du mouvement ouvrier international avec le combat engagé par le peuple salvadorien contre la dictature bourgeoise et l'impérialisme américain. Ce sont là les leçons les plus élémentaires de l’internationalisme prolétarien. Tous les liens tissés durant les années passées entre le syndicat indépendant et autogéré des travailleurs polonais et le mouvement ouvrier des pays captialistes doivent être mis à profit pour briser l'isolement dans lequel le général Jaruzelski veut plonger les masses polonaises. Apporter une aide matérielle, alimentaire et médicale, reste une tâche de l'heure. Cela doit permettre de renouer les liens, de faire circuler l'information et de faire connaître aux travailleurs polonais qui les soutient effectivement dans le monde : leurs frères de classe et non les banquiers impérialistes qui ont accueilli le coup de force avec soulagement. Cette aide peut faciliter la reconstruction des liens entre des militants de Solidarno$é et des secteurs de la population. En faisant tout pour envoyer des commissions syndicales enquêter su: la répression qui s'est abattue sur les militants de Solidarnoéé, le mouvement ouvrier dévoilera l'hypocrisie .à la fois des bureaucrates, qui parlent du « respect des libertés » et des porte-parole de l'impérialisme qui ferment les yeux sur le sort des militants syndicaux, en Pologne comme en Turquie. Dans le mouvement ouvrier lui-même, les marxistes-révolutionnaires développent une explication systématique des buts et des actions de Solidarnosé. Aussi bien le fonctionnement démocratique du syndicat, la discussion large et publique des principales options que les débats sur l'autogestion ou les expériences de contrôle ouvrier et social, doivent devenir le: patrimoine du mouvement ouvrier international. C'est ainsi que sera le plus efficacement minée « la solidarité bureaucratique » qui s’est révélée si souvent, depuis 1980, soit sous la forme d'une indifférence calculée de la part des directions syndicales, d'une hostilité ouverte, ou d'une dénaturation des objectifs des travailleurs dans le sens des projets de collaboration de classe défendus parles appareils réformistes (cogestion, « compromis historique »). En élargissant au maximum cette solidarité ouvrière, dans l'unité et l'indépendance de classe, il pourra être fait en partie échec aux tentatives de l'impérialisme de mettre à profit les événements polonais pour renforcer ses positions idéologiques et politiques.

La IVe Internatiofnale place sa campagne de solidarité avec Solidarnosé en liaison étroite avec ses efforts pour stimuler les mobilisations contre la remilitarisation, contre la politique agressive de l'OTAN, contre les initiatives criminelles de l'impérialisme américain — véritable fauteur de guerre — en Amérique centrale et dans la Caraïbe.

Sur ce terrain, l'unité d'intérêt de la classe ouvrière à l'échelle mondiale apparaît au grand jour. Toute réticence dans le soutien aux travailleurs polonais ne peut que freiner et diviser la mobilisation contre le réarmement nucléaire en Europe et contre l'agression impérialiste en Amérique centrale. Au même titre, toute abstention ou opposition — comme on le voit dans les rangs sociaux-démocrates — face à la mobilisation contre l'OTAN ou face au soutien à la lutte révolutionnaire de speuples du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala, ne peut qu'amoindrir l'unité et l'ampleur de l'appui au combat des masses polonaises.

— Solidarité avec Solidarité | À bas la dictature militaire de la bureaucratie |

- Libération immédiate de tous les prisonniers politiques, syndicalistes, étudiants et intellectuels !

— Rétablissement de toutes les libertés politiques, syndicales et civiques !

Source : Quatrième Internationale, n°17/18, septembre 1985 (volume relié 16-014-00166).

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