Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution sur la lutte des classes et la guerre en Extrême-Orient

septembre 1938 · La conférence de fondation de la IVe Internationale (3 septembre 1938) · 8 485 mots

In English: The War in the Far East and the Revolutionary Perspectives — texte anglais publié à l’époque.

Le conflit en Extrême-Orient entre la Chine et le Japon met à nu quelques-uns des principaux symptômes de la crise du capitalisme mondial arrivé à son stade final, c'est-à-dire à son degré impérialiste le plus développé. Il nous ouvre des perspectives de grand essor révolutionnaire en un point décisif du globe. Le Japon, le maillon le plus faible de la chaîne de l'impérialisme mondial, cherche à surmonter son état de décadence au moyen d'une guerre coloniale. Les impérialistes japonais, en envahissant la Chine, ont provoqué une campagne défensive, qui, en dépit de sa faiblesse et de l'insuffisance que lui donne la direction du Kouo-Min-Tang, prend le caractère d'une guerre de libération nationale. En même temps le Japon, en poursuivant sa guerre de pillage, a accentué les antagonismes inter impérialistes qui poussent l'humanité vers une nouvelle guerre mondiale.

L'Évolution du Japon capitaliste

Le Japon, tardivement élevé au rang de puissance impérialiste vers la fin du XIX' siècle, se trouve en face d'un monde déjà partagé pour l'essentiel entre les puissances capitalistes. Les impérialistes japonais furent obligés de s'appuyer sur une base économique extrêmement faible pour la réalisation de leurs plans. Manquant des matières premières indispensables, telles que le charbon et le fer, le cuivre, l'huile et le coton, ils furent obligés d'aller les chercher au-delà de leurs frontières. L'acquisition de ces matières premières était la condition, non seulement de l'expansion japonaise, mais également de sa survivance dans les compétitions capitalistes. La carrière de l'impérialisme japonais débuta avec la guerre sino-japonaise de 1894-1895 où le Japon vainquit la Chine et s'empara de la Corée et de Formose. Dix ans plus tard, le Japon était victorieux de la Russie tzariste et s'emparait de la zone d'influence de cette dernière dans le sud de la Mandchourie. Durant la guerre mondiale de 1914-1918, le Japon envahit la province chinoise du Shan-tung, et présenta à la Chine les fameuses « 21 conditions » qui, pratiquement, devaient placer tout le pays sous le contrôle japonais.

Au lendemain de la guerre, la demande toujours croissante de produits de toutes sortes donna une puissante impulsion à l'industrie japonaise. La croissance des forces productives durant cette période intensifia toutes les contradictions de l'économie nationale. Au traité de Versailles, le Japon, en tant que récent partenaire des puissances alliées, reçut seulement une misérable part du butin de guerre. Après avoir cédé au Japon quelques îles du Pacifique, auparavant sous domination allemande, les Alliés impérialistes, à la conférence de Washington en 1922, le forcèrent à évacuer la province de Shan-tung. Ils contraignirent également le Japon à retirer ses troupes des provinces maritimes de Sibérie où elles avaient fait partie des armées interventionnistes dirigées contre le premier État ouvrier engendré par la révolution d'Octobre en Russie.

Ces faits coïncidèrent avec des droits de douane et des contingentements — mesures d'extrême protectionnismes proposés afin de surmonter la crise économique d'après-guerre en Occident — qui portèrent au Japon un double coup sur le front économique. Non seulement le protectionnisme diminua le commerce japonais, mais il étrangla ses importations en matières premières, ces dernières étant financées par le commerce d'exportation.

Les coups reçus par le commerce japonais eurent pour conséquence le drainage des réserves d'or du pays. Une crise monétaire aiguë, reflétant l'entière insécurité de la structure économique japonaise, s'aggrava encore plus tard, à la suite du désastreux tremblement de terre de 1923. Le capitalisme japonais était condamné à suffoquer à l'intérieur de ses propres frontières naturelles, à moins qu'il ne pût trouver une issue au moyen de conquêtes coloniales.

La croissance des forces productives du Japon et le développement des relations économiques capitalistes n'eurent pas pour résultat, comme dans les pays capitalistes d'Occident, l'apparition d'une superstructure sociale et politique correspondante. La transition de la société féodale à la société capitaliste fut accomplie sans révolution, et la bourgeoisie ne se trouva donc pas aux prises avec la nécessité de raser les vieilles institutions sociales et de les remplacer par de nouvelles. Sortant des rangs de la noblesse féodale et de la caste militaire des samouraïs, la bourgeoisie adapta les vieilles institutions, avec quelques modifications, aux exigences du nouveau système d'exploitation capitaliste. Ainsi d'anciennes institutions féodales, comprenant une monarchie « divine », une caste militaire semi-indépendante, des types semi-féodaux d'exploitation, existent côte à côte avec un parlement « démocratique » et des trusts financiers et industriels tout-puissants.

De la présence de ces survivances féodales, toutes-puissantes qu'elles paraissent être, il serait cependant faux de déduire que la prochaine étape du développement social du Japon doive être une révolution démocratique. C'est le raisonnement superficiel et opportuniste des staliniens. Les rapports bourgeois de propriété et le système d'exploitation capitaliste régnant à la fois sur le prolétariat et la paysannerie appellent le renversement révolutionnaire de la classe régnante et l'instauration de la dictature du prolétariat comme la seule voie de salut à la fois pour les ouvriers et les paysans. Si, au sommet de la vague de la révolution japonaise, le parti révolutionnaire des masses cherchait à découvrir une solution intermédiaire, « démocratique », aux grands problèmes sociaux, le résultat inévitable serait la désorientation et la destruction des forces révolutionnaires, et le retour au pouvoir de la classe gouvernante banqueroutière.

La caste féodale des généraux et des officiers, superficiellement unie par la monarchie, ne forme pas un corps homogène. Tandis que les cadres d'officiers subalternes proviennent des populations rurales, des couches les plus élevées de la paysannerie, les sommets se confondent avec la bourgeoisie industrielle et financière. La caste militaire tout entière s'acharne à maintenir pour elle-même les privilèges traditionnels et la position semi-indépendante qu'elle occupait à l'époque féodale. Dans ce but, elle est organisée en institutions typiquement féodales, telle la société secrète du Dragon noir. Les efforts déployés par la caste militaire pour maintenir intacts ses privilèges et son pouvoir tendent à compliquer le principal problème de la classe japonaise régnante, prise dans son ensemble, qui est de maintenir, à la fois au-dessus du prolétariat et de la paysannerie l'écrasant système d'exploitation actuel, avec toute l'oppression qui l'accompagne.

Périodiquement, cette caste entre en conflit avec l'industrie et le capital financier qui cherchent à combler le fossé creusé dans l'économie par les besoins parasitaires de la caste militaire. Les révoltes de l'armée et l'assassinat des dirigeants politiques représentatifs de la bourgeoisie industrielle et financière constituent les expressions les plus aiguës de ce conflit. Ces révoltes expriment aussi, dans la mesure où elles sont dirigées par les cadres subalternes d'officiers, la rébellion de la paysannerie contre le capital financier. Mais, comme toutes les parties de la classe régnante se rendent compte des périls d'une désunion de classe, les conflits sont finalement résolus sur les bases de mutuelles concessions, en alourdissant le dos des masses japonaises des charges supplémentaires, et en décidant, d'un commun accord, l'envoi d'expéditions de pillage militaire qui asservissent les peuples voisins, cimentant ainsi les fissures qui se produisent dans la structure de la domination de la classe gouvernante prise dans son ensemble.

La crise du développement capitaliste de la Chine

La Chine, géographiquement située près du Japon, avec une population de quelque 435 millions d'habitants répartis sur une large étendue de territoires riches en minerais et autres matières premières importantes, était la scène naturelle de l'expansion du Japon. Les impérialistes japonais virent en Chine la perspective d'une « solution fondamentale » à leurs plus pressantes difficultés économiques. L'examen de cette perspective laissait entrevoir des possibilités de puissance et de grandeur impériales. La Chine fut bientôt considérée non seulement comme solution aux problèmes économiques, mais aussi comme le point de départ d'expéditions qui planteraient la bannière du Soleil levant en Sibérie, au moins aussi loin que le lac Baïkal, dans les Indes et en Malaisie, en Indonésie, aux îles Hawaï et aux Philippines, aux antipodes, pour ne rien dire de l'Amérique latine, ni des parties les plus occidentales des États-Unis.

Le fait que les impérialistes japonais ne cherchèrent pas plus tôt à réduire toute la Chine sous leur contrôle au moyen d'une guerre était dû largement à la crainte que leur inspiraient leurs rivaux tout-puissants de l'Occident dont ils auraient dû attaquer inévitablement les intérêts. La révolution chinoise de 1925-1927 dicta au Japon une politique d'observation et d'attente, d'autant plus que la vague anti-impérialiste en Chine durant cette période était dirigée exclusivement contre l'Angleterre. La crise économique mondiale qui, succédant à la période de reconstruction d'après-guerre, atteignit le monde capitaliste, fournit tout à la fois au Japon une occasion favorable et une incitation à l'action. Profitant des embarras aigus que causaient aux puissances occidentales leurs propres problèmes intérieurs, les impérialistes japonais s'emparèrent de la Mandchourie en 1931 et, au cours de l'année suivante, y établirent leur « protectorat » du Mandchoukouo. En 1933, ils s'emparèrent de la province de Jehol, l'annexèrent au Mandchoukouo, et commencèrent alors à établir une base dans le nord de la Chine. Les horreurs militaires dont le Japon accable maintenant la Chine représentent une étape ultérieure des plans japonais de conquête coloniale.

La Chine, pays arriéré, a été la victime de la rapacité capitaliste depuis plus d'un siècle. Les fusils impérialistes, au début du XIX' siècle, mirent fin à son antique réclusion et à son isolement, et introduisirent l'industrie moderne et les formes capitalistes d'exploitation à l'intérieur du pays. Les impérialistes pénétrèrent en Chine, d'abord en tant que commerçants. Mais, avec le progrès rapide de l'industrie occidentale et avec l'accumulation croissante de la plus-value, résultats d'une exploitation toujours plus intense du travail, ce n'était qu'une question de temps pour que la Chine fût considérée non seulement comme un marché commode, mais aussi comme un champ lucratif d'investissement de capitaux. La Chine, inépuisable source de main-d’œuvre à bon marché, devint un champ d'attraction magnétique pour le capital étranger.

Dans une série de guerres au cours desquelles la dynastie mandchoue décadente se révéla complètement impuissante, les pouvoirs impérialistes soumirent le territoire chinois à leurs exactions, établirent des « concessions » dans les principales villes chinoises, et arrachèrent à la Chine une série de « privilèges » destinés à protéger leur commerce et leurs investissements. En limitant les droits d'importation chinois à 5 % « ad valorem », ils assurèrent la position concurrente de leurs produits sur le marché chinois. En contrôlant la perception et les répartitions des revenus de douane chinois, ils assurèrent le paiement des dettes étrangères rapidement croissantes de la Chine. En établissant le principe de l'exterritorialité, ils parvinrent à exempter leurs affaires de l'impôt chinois et leurs nationaux de la juridiction chinoise. Les traités inégaux dans lesquels ces privilèges furent incorporés étaient le signe de la réduction de la Chine à l'état d'un pays semi-colonial.

La pénétration économique impérialiste secoua l'économie semi-féodale de la Chine, reposant sur l'agriculture et l'artisanat, jusque dans ses fondations mêmes. Les produits à bon marché, fabriqués par les entreprises étrangères en Chine et en Occident pénétrèrent dans le pays au moyen de chemins de fer construits par les impérialistes. Les fonctionnaires mandchous, partie la plus importante de l'ancienne classe dirigeante, se transformèrent en courtiers du capital étranger (compradores).

Les « privilèges » spéciaux que les impérialistes extorquèrent à la Chine agirent contre le développement général d'une économie capitaliste chinoise indépendante et enfermèrent les forces économiques du pays dans une « camisole de force » politique. Quoi qu'il en soit, durant la guerre mondiale, l'industrie chinoise, comme celle du Japon, fut considérablement stimulée.

La préoccupation de la plupart des impérialismes occidentaux, bien que donnant les rênes aux ambitions coloniales du Japon en Chine, soulagèrent néanmoins le pays d'une totale oppression impérialiste. L'industrie indigène progressa rapidement.

Ce fut durant cette période que la soi-disant bourgeoisie « nationale » chercha à établir ses propres bases économiques en compétition avec les impérialistes, et fit son apparition. Le prolétariat chinois provenant de la population paupérisée des villages accrut considérablement sa force et, résultat de son rassemblement en de vastes usines et entreprises, sa conscience de classe et son esprit de lutte. Quand l'impérialisme anglais, ayant surmonté la crise d'après-guerre, commença à s'affirmer de nouveau en Chine, il fut obligé de diriger ses fusils contre les travailleurs chinois en grève. De sanglants massacres causés par les troupes et la police britanniques en 1925-1926, dont les travailleurs et les étudiants, leurs alliés, furent les principales victimes, déclenchèrent une vague anti-impérialiste qui menaça d'engloutir toute la structure de la domination impérialiste en Chine. La bourgeoisie nationale chinoise, irritée par les humiliations et voyant une chance d'asséner des coups à ses principaux rivaux étrangers sur le plan commercial, soutint le mouvement anti-impérialiste en apportant une judicieuse aide financière aux travailleurs en grève dans les entreprises impérialistes. Mais, quand le mouvement de grève s'étendit ou menaça de s'étendre aux installations industrielles indigènes, et lorsque, en outre, il s'approfondit jusqu'à atteindre le caractère d'une révolution sociale, les exploiteurs nationaux dévoilèrent leurs instincts de classe et se solidarisèrent avec les impérialistes contre les ouvriers.

Le retard historique et l'asservissement de la Chine par les impérialistes privèrent la bourgeoisie chinoise du rôle progressif qu'avaient joué ses précurseurs européens dans les révolutions bourgeoises d'Occident. Elle ne put ni établir des racines de classe indépendantes dans la société chinoise ni s'affirmer comme une classe maîtresse et souveraine.

Les compradores, agents directs des impérialistes, recrutés parmi les nobles terriens, les marchands et l'ancienne bureaucratie mandchoue, furent les premiers représentants du capitalisme chinois. Des rangs de ces compradores sortit la bourgeoisie « nationale ». Un millier de nœuds d'interpénétration, d'interdépendance et d'intérêts communs enchaînèrent-la bourgeoisie nationale aux compradores. Ils s'associèrent dans l'exploitation, non seulement du prolétariat, mais aussi de la paysannerie. Depuis, leurs intérêts furent étroitement engrenés à ceux des exploiteurs de village auxquels ils étaient reliés par le large système bancaire du pays.

C'est dans ce complexe de relations que repose l'explication de l'extrême incapacité de la bourgeoisie chinoise à diriger un combat conséquent contre l'impérialisme, à édifier un État moderne unifié et à résoudre le problème agraire.

Les classes dans la révolution chinoise

La petite bourgeoisie occupe une position intermédiaire entre la grande bourgeoisie et le prolétariat. Une énorme majorité de la classe consiste en petits propriétaires paysans et métayers. Dans les villes, au surplus, on trouve la nombreuse armée des petits boutiquiers, des artisans manuels, des représentants des professions libérales tels que professeurs, docteurs et avocats, des petits fonctionnaires du gouvernement, lesquels sont tous soumis à l'oppression de la grande bourgeoisie et des impérialistes.

La paysannerie, en raison de sa position sociale intermédiaire et dépendante, de sa dispersion sur de vastes espaces, de la diversité de sa structure, de son individualisme et de son instinct de propriété, de son retard culturel est incapable, malgré sa prépondérance numérique, de jouer un rôle politique dirigeant et indépendant dans la société chinoise. Elle ne peut même pas résoudre ses problèmes les plus pressants en se libérant du fardeau que constitue le parasitisme des usuriers et des seigneurs. Encore moins est-elle capable de réorganiser l'économie agraire tout entière à un niveau neuf et plus élevé, en établissant la ferme collective à une grande échelle. La dégénérescence et la disparition de la soi-disant République soviétique chinoise, l'abandon explicite de la révolution agraire par les leaders staliniens de la paysannerie qui ont laissé tomber un mouvement agraire grandiose dans le filet du grand propriétaire foncier Kouo-Min-Tang constituent une récente démonstration historique de la faiblesse politique de la paysannerie. En tant que classe, la paysannerie peut être dirigée, mais ne peut diriger elle-même. Dans tous ses mouvements, elle passe sous la direction soit de la bourgeoisie, soit du prolétariat. La petite bourgeoisie des villes est pareillement faible et dépendante et ne peut jouer aucun rôle politique dirigeant. L'effondrement des grands mouvements estudiantins dirigés au cours des dernières années contre le Kouo-Min-Tang et l'impérialisme fut le résultat direct du fait que ces mouvements ne trouvèrent aucune base solide dans un prolétariat actif.

À cause du caractère réactionnaire, faible et dépendant de la bourgeoisie et de la faiblesse politique de la petite bourgeoisie, les tâches nationales ou démocratiques (indépendance vis-à-vis de l'impérialisme, création d'un État unifié, révolution agraire) devinrent les tâches du prolétariat, une classe qui, seule parmi toutes les classes de la société a d'indépendants et de progressifs objectifs sociaux, et est dénuée de tout lien d'intérêt, aussi bien avec les impérialistes qu'avec les exploiteurs indigènes — une classe qui, cependant, en dépit de son infériorité numérique, possède une force concentrée qui peut l'élever aux sommets de la société. Sur les épaules du prolétariat reposent les tâches jumelles d'achever la solution des problèmes nationaux, et de frayer la voie pour la reconstruction socialiste de la société en s'élevant lui-même à l'état de classe dirigeante en alliance avec toutes les masses exploitées des villes et des villages.

En 1925- I 927, quand la vague de la révolution montait, la politique révolutionnaire réclamait l'orientation du prolétariat chinois dans cette voie. Ce qui manquait au prolétariat en force numérique lui a été apporté par les paysans et citadins pauvres qui représentent un puissant réservoir de forces révolutionnaires. La direction progressive de la paysannerie était assurée par le prolétariat. Ensemble, les classes représentaient une force invincible contre laquelle toutes les armes de l'impérialisme et de la réaction bourgeoise et féodale se seraient révélées impuissantes, pourvu que l'on eût donné à cette force une claire direction révolutionnaire.

Mais la direction Staline - Boukharine de l'Internationale communiste, tournant le dos à toute expérience révolutionnaire antérieure, y compris l'expérience russe, encore fraîche, recourut en Chine à la politique menchévique qu'elle avait été empêchée de mettre à exécution en Russie en 1917. Opposant les tâches nationales de la révolution chinoise à la lutte émancipatrice des travailleurs et des paysans, séparant arbitrairement les deux, en accord avec la théorie sans la vie des « stades », ils déclarèrent que les tâches immédiates en Chine étaient l'unification nationale et l'expulsion des impérialistes. De plus, conformément aux conceptions nationalistes étriquées qui déjà dominaient la politique soviétique, la bureaucratie soviétique considérait la bourgeoisie chinoise comme un allié possible contre la Grande-Bretagne, alors chef du front capitaliste antisoviétique.

C'est pourquoi Staline et Boukharine assignèrent à la bourgeoisie chinoise le rôle dirigeant dans la lutte nationale. Ils subordonnèrent le Parti communiste chinois au Kouo-Min-Tang et le prolétariat et la paysannerie à la bourgeoisie. La formule politique de cette subordination était le « bloc des quatre classes », au sein duquel le prolétariat et la paysannerie étaient supposés unis à la bourgeoisie et à la petite bourgeoisie en vue de la lutte contre l'impérialisme. Les communistes chinois reçurent de Staline et de Boukharine l'ordre de maintenir le mouvement de grève et les activités des paysans à l'intérieur de limites acceptables pour la bourgeoisie, afin de ne pas troubler le « front national unifié ». Cette trahison opportuniste de la révolution fut donnée pour du bolchévisme au prolétariat chinois, plein de jeunesse et inexpérimenté, et au Parti communiste chinois, encore plus jeune et plus inexpérimenté. Au plus haut de la vague révolutionnaire, la bourgeoisie, sous la direction de Tchang Kaï-Chek, conclut la paix avec l'impérialisme au prix de quelques misérables concessions faites à ses sentiments nationaux, et se retourna sauvagement contre les ouvriers et les paysans sans défiance auxquels les communistes avaient enseigné à considérer la bourgeoisie comme leur chef et leur sauveur. La bourgeoisie scella son alliance avec l'impérialisme dans le sang des masses insurgées.

Sur les ruines de la révolution chinoise de 1925-1927 s'éleva le régime contre-révolutionnaire du Kouo-Min-Tang. Les travailleurs revinrent à un esclavage intensifié par la nouvelle dictature militaire de Tchang Kaï-Chek qui inaugura un règne de terreur et balaya toutes les organisations ouvrières. Les guerres entre chefs militaires, preuve de la complète désunion du pays, réapparurent à une échelle sans précédent, lorsque Tchang Kaï-Chek chercha à étendre son pouvoir à travers toute la Chine. La paysannerie, sous le fléau de la seigneurie, l'usure et les réquisitions militaires, tomba dans une ruine encore plus profonde. L'impérialisme, contre lequel avait été spécialement dirigé le « bloc des quatre classes », fut capable de fortifier toutes ses positions de commande. La voie était prête à l'invasion japonaise ultérieure, avec son évidente menace pour l'Union soviétique. Tels furent les fruits réels de la politique de Staline - Boukharine en Chine.

Le gouvernement du Kouo-Min-Tang qui surgit des événements de 1925-1927 représenta le triomphe de la contre-révolution bourgeoise sur le mouvement populaire des masses. Tchang Kaï-Chek, chef des forces militaires du Kouo-Min-Tang, instaura une dictature de fer. En même temps qu'il piétinait les dernières cendres de la révolution, il « expropriait politiquement la bourgeoisie afin de la sauver économiquement ». Les masses petites-bourgeoises dont la poussée constituait la force du Kouo-Min-Tang devant les satrapes régionaux militaires, au sommet de la vague révolutionnaire, tombèrent dans la passivité politique, à l'exception d'une partie de la paysannerie, stimulée par l'exploitation intensifiée, qui prit le chemin de la guerre civile ouverte contre les anciens et les nouveaux oppresseurs. Ainsi le Kouo-Min-Tang devint-il un parti bien revivifié de la bourgeoisie.

Les nouveaux dirigeants justifièrent leur étouffement hypocrite des masses en faisant appel aux doctrines petites-bourgeoises de Sun Yat-sen au programme du Kouo-Min-Tang, spécialement aux prétendus « principes de la démocratie », avec sa prescription d'une mise en tutelle politique des masses pendant une certaine période. La dictature militaire, progressant sous l'unique direction du Kouo-Min-Tang, toutes les autres tendances politiques étant étouffées, fut présentée comme étant une préparation des masses à un gouvernement « démocratique ». Mais la démocratie n'est pas aujourd'hui plus proche de sa réalisation qu'elle ne l'était il y a onze ans. Ce fait constitue la preuve vivante qu'entre la dictature militaire du Kouo-Min-Tang et la réalisation de la dictature du prolétariat il ne peut y avoir aucun stade « démocratique », intermédiaire et transitoire. Ceux-là qui, comme les staliniens, prétendent qu'un tel stade est possible — même inévitable — trompent et désorientent les masses, et ainsi préparent la trahison et la défaite de la révolution chinoise.

Les soviets chinois de 1930 à 1937

Les communistes chinois passèrent de la fatale politique opportuniste qu'ils poursuivirent en 1925-1927, au cours de la vague révolutionnaire montante, à l'aventurisme, son extrême opposé, dans la période de la contre-révolution. Après les soulèvements peu importants, précipités et désastreux qui échouèrent lors du tragique putsch de Canton, et qui les coupèrent eux-mêmes de leur base, c'est-à-dire de la classe ouvrière, les communistes reportèrent leur activité à l'intérieur du pays, dans les campagnes. Abandonnant le prolétariat abattu dans les villes, ils se placèrent à la tête des armées paysannes qui surgirent comme suite des révoltes agraires pendant le flux de la marée révolutionnaire, se donnant pour objectif l'établissement d'une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », précisément ce stade démocratique intermédiaire qui, pour la Chine et tout pays colonial, est historiquement exclu.

Quoique s'avançant sous le cri de guerre des soviets que les communistes avaient rejeté au sommet de la vague de la révolution, mais qui, plus tard, devait être sanctifié par la politique de la « Troisième Période », la guerre paysanne ne réussit pas à éveiller d'échos parmi les ouvriers. Courbés sous la dictature militaire de Tchang Kaï-Chek et sous une crise économique dévastatrice, désorganisés ultérieurement par la tactique communiste des « syndicats rouges », réduits à la passivité par le refus des communistes de développer un programme de revendications démocratiques correspondant aux besoins vitaux dans le nouveau stade contre-révolutionnaire, les ouvriers abandonnèrent la vie politique. Tchang Kaï-Chek, ne rencontrant pas d'opposition de la part du prolétariat, fut finalement capable, à la fin de 1934, d'écraser les soviets paysans isolés, malgré les nombreuses batailles héroïques livrées par les Armées rouges paysannes.

L'invasion japonaise de la Mandchourie, en 1931, trouva le gouvernement du Kouo-Min-Tang menant une guerre d'extermination contre les paysans révoltés et, en même temps, renforçant sa dictature réactionnaire sur les ouvriers. Annonçant une politique de « non-résistance » à l'impérialisme japonais, Tchang Kaï-Chek proclama, comme sa tâche suprême, la suppression définitive du mouvement insurrectionnel paysan, signifiant par-là l'établissement du pouvoir personnel de Tchang sur celui de ses adversaires provinciaux. Le revers de la médaille de la « non-résistance » fut une vigoureuse manifestation du mouvement montant antijaponais. Révélant de nouveau l'unité fondamentale des intérêts entre les impérialistes et la bourgeoisie nationale. La politique de « non-résistance » du Kouo-Min-Tang facilita l'invasion de la Chine par les Japonais. Les impérialistes, de leur côté, furent plus que généreux en aidant le Kouo-Min-Tang à écraser les paysans et à maintenir le mouvement ouvrier dans un état de prostration.

Tout en maintenant les masses opprimées et en reculant pas à pas devant les envahisseurs japonais, le Kouo-Min-Tang se rapprochait des Anglais et des Américains, dans l'espoir que ces derniers, craignant pour leurs propres intérêts en Chine, seraient obligées d'arrêter la marche en avant du Japon. Il y avait aussi l'espoir que la Chine obtiendrait un instant pour souffler, grâce aux relations de plus en plus tendues entre le Japon et l'URSS.

Mais les ravages de la crise économique mondiale qui coïncidaient avec la poussée coloniale japonaise, jointe à leur propre insuffisance militaire, incitèrent l'Angleterre et l'Amérique du Nord à adopter une politique expectative en Extrême-Orient, tout en encourageant le Kouo-Min-Tang à résister au Japon autant qu'il l'oserait. La bureaucratie stalinienne, temporairement mariée à la politique de statu quo était prête à faire de nombreuses concessions au Japon, de façon à assurer la continuité de la construction du « socialisme » à l'intérieur des frontières de l'URSS. L'aggravation des difficultés internes et l'immobilité de ses principaux rivaux poussèrent le Japon à entreprendre des campagnes d'envergure croissante en 1937, en vue de conquérir la Chine du Nord et d'attaquer le bassin du Yangzi. Le Kouo-Min-Tang se trouva en face de l'alternative d'abdiquer devant le Japon ou de résister avec l'aide matérielle qu'il pourrait s'assurer à l'étranger. Différant des premières expéditions japonaises, la plus récente campagne fit trembler le régime du Kouo-Min-Tang dans sa propre forteresse et la bourgeoisie dans le cœur même de son lucre et de son pouvoir, montrant ainsi clairement que les limites de la politique de non-résistance avaient été atteintes.

Le Kouo-Min-Tang se résolut à entreprendre une campagne militaire purement défensive contre le Japon, ce qui est de loin différent de l'effective lutte de principes contre l'impérialisme pris dans sa généralité pour l'indépendance nationale de la Chine. D'autres facteurs intervinrent dans la décision que prit le Kouo-Min-Tang de résister. Soutenu par l'aide financière anglaise et américaine et par une conjoncture économique ascendante, encouragé aussi par ses victoires sur les soviets chinois, le régime avait grandi, plus solide et plus sûr de lui-même. De plus, la politique de non-résistance jointe à la croissance du sentiment antijaponais, à travers tout le pays, était de plus en plus exploitée contre Tchang Kaï-Chek par ses rivaux de province, et avec un succès croissant.

La guerre de conquête japonaise et les impérialismes

La plus récente phase de la poussée coloniale japonaise a coïncidé avec la dégénérescence finale de l'Internationale communiste. D'instrument de la lutte de classe révolutionnaire, les partis communistes ont été transformés en instruments de la diplomatie stalinienne. Cherchant des alliés parmi les pouvoirs démocratiques, capitalistes, contre la menace croissante de guerre, la bureaucratie stalinienne ordonna à ces partis d'abandonner leur programme révolutionnaire et de soutenir la bourgeoisie de leur pays. De même que Staline avait besoin des démocraties bourgeoises d'Occident comme alliées contre l'Allemagne hitlérienne, de même en Extrême-Orient, en accord avec son orientation anglo-franco-américaine, le PPC rechercha une fois de plus une alliance avec le Kouo-Min-Tang bourgeois, cette fois contre le Japon impérialiste. Ce qui restait du Parti communiste chinois après la liquidation brutale des soviets paysans par Tchang Kaï-Chek a publiquement abandonné les derniers vestiges de sa politique révolutionnaire, afin d'entrer dans le « front populaire antijaponais », avec le bourreau de la révolution chinoise. Les staliniens chinois ont formellement liquidé la Chine soviétique, remis aux mains de Tchang Kaï-Chek les restes des Armées rouges paysannes, renoncé ouvertement à la lutte agraire, abandonné explicitement les intérêts de classe des travailleurs. En embrassant publiquement les doctrines petites-bourgeoisies de Sun Yat-sen, ils se sont proclamés les gendarmes de la propriété privée bourgeoise, et, en conformité avec la pratique stalinienne universelle, les ennemis de la révolution.

C'est l'impérieux devoir du prolétariat international, et, par-dessus tout, de l'avant-garde révolutionnaire, de soutenir la lutte de la Chine contre le Japon. Le crime des staliniens consiste, non pas dans l'aide et la participation à la lutte de la Chine, même tant que celle-ci reste sous la direction du Kouo-Min-Tang, mais dans l'abandon de la lutte des classes, dans l'abandon des intérêts des masses exploitées, dans la capitulation politique devant le Kouo-Min-Tang, dans l'abdication du droit de mobilisation indépendante des masses contre les envahisseurs japonais, dans la renonciation à la critique révolutionnaire de la direction de la guerre par le Kouo-Min-Tang, dans le renforcement de la dictature de Tchang Kaï-Chek, dans l'appui et la diffusion de l'illusion que le Kouo-Min-Tang et la bourgeoisie nationale peuvent conduire la guerre d'une manière efficace et vers une conclusion victorieuse.

Par ces actions traîtresses, ils fourvoient, embrouillent et désorientent les masses chinoises et empêchent une mobilisation révolutionnaire. Dans les autres pays, les staliniens, impuissants à entraîner les travailleurs à se solidariser avec la cause de la Chine, font de vains appels aux gouvernements impérialistes, « démocratiques », « pacifiques », afin de sauver la Chine du Japon. Ils fondent ces appels, non pas sur quelque base révolutionnaire (il n'y en a aucune), mais sur le propre besoin des impérialistes de préserver leurs intérêts de pirates en Chine et en Extrême-Orient. Ils pressent les travailleurs d'aider leur propre gouvernement impérialiste dans une action de « sécurité collective » contre le Japon — qui, en réalité, n'est que l'action d'une clique de brigands contre une autre. Ainsi, les staliniens, emboîtant le pas à la faillite politique de la IIe Internationale, se dressent-ils comme les traîtres sociaux-patriotes de la classe ouvrière et des opprimés en général non seulement dans les pays « démocratiques » d'Occident, mais tout aussi bien en Orient.

L'impérialisme anglais, avec ses vastes intérêts commerciaux et l'enjeu d'un investissement en Chine de dix milliards de dollars, s'émeut de plus en plus des progrès du Japon. Cependant, le coup qui menace d'atteindre ses intérêts chinois ne constitue qu'un seul aspect de l'anxiété qui l'étreint au sujet de son empire, lorsqu'il voit arriver la lutte pour une nouvelle répartition du monde, dont l'attaque de la Chine par les Japonais, faisant suite à la conquête de l'Éthiopie par l'Italie et à l'intervention germano-italienne en Espagne, n'est qu'un commencement.

L'Angleterre, tandis qu'elle poursuit une stratégie temporaire destinée à retarder l'inévitable dénouement, s'attache désespérément à la construction d'une machine de guerre propre à défendre ses possessions dispersées. Incapable pour le moment de provoquer le Japon par les armes — particulièrement en raison de ses difficultés méditerranéennes, l'Angleterre cherche à bloquer le Japon, en accumulant tous les obstacles possibles sur le chemin de ce pays — en particulier, en fournissant une aide matérielle de plus en plus large au régime du Kouo-Min-Tang et en menant parallèlement une action diplomatique avec les États-Unis en vue d'épouvanter les impérialistes japonais à l'aide du spectre d'un bloc anglo-américain.

L'Angleterre estime que le Japon finira par s'épuiser au cours d'une longue guerre d'usure avec la Chine. Elle table aussi sur la possibilité d'un conflit entre le Japon et l'URSS qui refoulerait ainsi la menace japonaise suspendue au-dessus des possessions et des intérêts britanniques d'Extrême-Orient. Un espoir semblable anime les impérialistes anglais lorsqu'ils considèrent le bloc italo-germano-nippon comme un tout qui, pour le moment, est le principal provocateur des intérêts mondiaux de l'Angleterre. En attendant, craignant que des révoltes de ses millions d'esclaves coloniaux ne créent un danger à l'arrière au cours de la guerre qui arrive, l'impérialisme anglais, achète la bourgeoisie nationale de ses colonies (constitution indoue, traité anglo-égyptien.), afin de s'assurer leur fidélité. Les dominions du Canada, d'Afrique du Sud, d'Australie et de Nouvelle-Zélande, occupés au développement de leur propre économie, ont acquis des intérêts séparés et contradictoires des intérêts de l'empire britannique pris comme un tout. Ces intérêts représentent une force centrifuge à l'intérieur même de l'empire. En particulier, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, vu leur proximité du foyer d'Extrême-Orient, réclament la liberté de se tenir à l'écart des luttes de l'Empire contre le Japon si une telle solution pouvait apparaître avantageuse.

Le Canada est dans une position semblable vis-à-vis des États-Unis. L'Angleterre cherche à freiner ces facteurs désintégrant l'empire à l'aide de moyens tels que des avantages commerciaux (convention d'Ottawa) et des conférences impériales périodiques qui sont destinées à renforcer les liens entre les dominions d'une part et la métropole de l'autre. Dans la lutte actuelle d'Extrême-Orient, l'impérialisme anglais s'inquiète du destin de la Chine uniquement pour autant que le destin de la Chine affecte ses propres intérêts.

L'impérialisme américain, quoique possédant actuellement en Chine des intérêts moindres en quantité et en importance que la Grande-Bretagne, est alarmé devant la perspective d'une domination japonaise sur le Pacifique. Des crises répétées dans l'économie américaine, se succédant à de courts intervalles, avertissent que, si le capitalisme américain doit survivre et grandir, il doit bientôt jouer un rôle plus prépondérant, non seulement dans l'aire du Pacifique, mais aussi dans l'arène mondiale tout entière.

Le discours de Roosevelt à Chicago en octobre 1937, dirigé contre les puissances « agressives », donne la clé de la politique future de l'impérialisme américain. Incapable pour le moment de provoquer le Japon, le gouvernement de Washington louvoie à travers des chemins diplomatiques détournés tels que la conférence de Bruxelles. Pareilles entreprises ostensiblement désintéressées sont très utiles pour semer des illusions pacifistes et, par-là, pour préparer les travailleurs américains à se battre pour les intérêts du capitalisme américain dans les guerres qui viendront.

En même temps, tout en octroyant une apparente indépendance aux Philippines, afin d'engager la bourgeoisie du pays à ses côtés, le gouvernement de Washington construit une armée, une flotte et une aviation puissantes, et consolide son empire dans les Amériques au moyen de l'Union panaméricaine, préliminaire à la provocation de tous ses rivaux pour une suprématie mondiale. Tout en considérant la guerre avec le Japon comme inévitable, les impérialistes américains espèrent être capables de s'engager dans une telle guerre le plus tard possible, estimant que l'Angleterre sera entraînée dans la guerre contre le Japon et que ces deux pays sortiront épuisés de la lutte.

Pendant quelque temps, les impérialistes américains ont également tablé sur la perspective qu'une guerre russo-japonaise détruirait leur rivale du Pacifique, mais la crise intérieure qui fait rage en Union soviétique et met en évidence la complète instabilité du régime de Staline fait que cette perspective est à rejeter de plus en plus à l'arrière-plan. Dans leurs efforts pour masquer leur plan belliqueux, les impérialistes américains reçoivent l'aide sans limites des staliniens qui, parallèlement à leurs compères chinois proclament le rôle « pacifique » de l'impérialisme américain, en appellent au gouvernement de Washington pour sauver la Chine du Japon, et offrent leurs services comme sergents recruteurs de guerre.

La France, avec un vaste empire d'esclaves coloniaux, est intéressée au maintien du statu quo en Europe, en Afrique et en Extrême-Orient. Les intérêts français en Chine, bien que plus réduits et moins répandus, sont analogues à ceux de la Grande-Bretagne. Étant concentrés en Indochine, ils n'entrent pas dans l'orbite des ambitions japonaises immédiates. Dès lors, la politique française de conciliation diplomatique envers le Japon marche de pair avec l'aide matérielle subreptice apportée à la Chine, suivant dans tous les cas l'exemple de la Grande-Bretagne. Cette politique trouve sa contrepartie dans la plus cruelle exploitation et la plus cruelle oppression des masses d'Indochine (comme dans toutes les autres colonies de l'impérialisme français) et dans une campagne de violentes persécutions contre les révolutionnaires de ces territoires.

Comme partenaires ou soutiens du gouvernement impérialiste français du Front populaire actuellement défunt, les staliniens et les « socialistes » de la IIe Internationale portent une large part de responsabilité pour tous les crimes bestiaux commis par l'impérialisme français dans les colonies.

Les États fascistes européens, contrairement à la Grande-Bretagne, aux États-Unis et à la France, n'ont qu'un très mince enjeu économique en Chine. Leur intervention diplomatique dans la lutte sino-japonaise est principalement destinée à exploiter les antagonismes impérialistes en Extrême-Orient pour faire progresser leurs visées fondamentales en Europe. En outre, Hitler est en train de manœuvrer afin de recouvrer les anciennes possessions coloniales de l'Allemagne actuellement acquises par le Japon. Mais ne désirant pas s'opposer au Japon qui lui est nécessaire en tant qu'allié contre l'URSS, il réprime la proclamation de ses revendications coloniales. L'Italie fasciste s'efforce de faire entrer le Japon dans son jeu contre la Grande-Bretagne, dans l'intérêt des ambitions italiennes en Méditerranée. L'Allemagne et l'Italie, ensemble, cherchent à faire entrer 'le Japon dans leur jeu contre la Grande-Bretagne et la France, ce qui constitue une de leurs manœuvres en vue de l'alignement des camps au cours de la prochaine guerre mondiale. Le Japon d'un autre côté, flirte avec l'axe Rome-Berlin pour faire chanter la Grande-Bretagne et la France et afin d'assurer un front contre l'URSS en Occident.

Le rôle de l'URSS

L'URSS, en tant qu'État ouvrier, n'a aucun intérêt ou visée impérialiste en Chine. Au contraire, il entre dans les intérêts de l'URSS d'aider à écraser l'impérialisme dans toutes ses forteresses coloniales et semi-coloniales en fournissant aux peuples opprimés l'aide la plus complète possible dans leur lutte contre l'impérialisme. Lorsque, en 1927, l'opportunisme stalinien conduisit la grande révolution chinoise à la ruine, un puissant rempart de l'URSS fut abattu, rempart, non seulement contre le Japon impérialiste, mais contre le front mondial de l'impérialisme tout entier.

Lorsque, par la suite, le Japon conquit la Mandchourie, Staline n'eut pas d'autre alternative qu'abandonner au Japon le Chemin de fer chinois oriental, la seule grande assise stratégique de l'URSS en Extrême-Orient, et qu'entrer dans la voie d'une continuelle retraite devant les impérialistes japonais. En Allemagne, pareillement, la politique stalinienne facilita le triomphe de Hitler et accrut la menace de guerre sur la frontière occidentale de l'URSS. À l'intérieur même de l'URSS, le système d'absolutisme bureaucratique engendra une crise profonde qui, tout en ébranlant les fondations même de l'État ouvrier, a paralysé la politique extérieure soviétique et l'a privée de tout caractère indépendant. Craignant de se heurter au danger fasciste en Europe, et pour le contrecarrer, Staline a livré l'indépendance et la politique révolutionnaire des partis communistes en échange de pactes avec les États bourgeois « démocratiques ».

Cherchant à opposer la Chine au Japon, — non dans l'intérêt de libérer la Chine de l'impérialisme, mais uniquement afin de retarder l'attaque de l'impérialisme japonais contre l'URSS — il a livré au Kouo-Min-Tang ce qui restait du Parti communiste chinois et des Armées rouges paysannes. La politique soviétique en Chine est exclusivement dictée par les intérêts conservateurs et réactionnaires de la bureaucratie soviétique, et elle est démunie de toute base principielle révolutionnaire. S'étant aligné au côté du Kouo-Min-Tang et des puissances impérialistes « démocratiques », Staline n'hésite pas à devenir le complice de l'impérialisme contre les prémisses nouvelles de la révolution chinoise.

Il est dans les intérêts de la bureaucratie soviétique que la guerre entre la Chine et le Japon puisse être prolongée, surtout devant la menace, non déguisée, d'une attaque de l'URSS par les impérialistes japonais aussitôt que les visées de ces derniers en Chine seraient atteintes et devant le danger qu'une Chine vaincue puisse devenir, même à titre uniquement passif, une alliée du Japon et des États fascistes européens contre l'URSS. Pour ces raisons, après avoir laissé s'écouler quatre précieux mois, le gouvernement stalinien commença à intensifier son aide matérielle à la Chine, non pas sur la base de principe de l'aide à un pays opprimé contre l'oppresseur impérialiste (de tels motifs révolutionnaires ont, depuis longtemps, cessé d'être l'étoile directrice du gouvernement stalinien), mais uniquement en raison d'une nécessité stratégique militaire.

Afin de hâter l'intensification de cette aide, le gouvernement du Kouo-Min-Tang s'engagea avec Moscou dans un pacte de non-agression après avoir refusé sa signature pendant quatre ans. Ce délai indiquait que le Kouo-Min-Tang était capable d'arriver à une convention pacifique avec le Japon. L'aide matérielle apporté par les soviets à la Chine a été envoyée pour la plus grande partie au Kouo-Min-Tang et non à l'ancienne Armée rouge. De plus, l'aide ne commença qu'au moment où les humeurs capitulardes du parti de la bourgeoisie chinoise avaient déjà commencé à affaiblir la campagne défensive contre le Japon. C'est précisément le manque de toute base de principe révolutionnaire de la politique soviétique qui priva cette aide de sa pleine efficacité dans la lutte chinoise. Quantitativement, cette aide est sérieusement limitée par la crise intérieure aiguë que la bureaucratie a engendré en Union soviétique, par la dépendance stalinienne à l'égard de l'impérialisme anglo-français dans toutes les sphères de la politique extérieure, et par le besoin qu'éprouve Staline d'éviter toute complication militaire prématurée avec le Japon.

La défense de la Chine contre le Japon

Amené contre son sentiment à résister au Japon, le Kouo-Min-Tang s'est exclusivement confiné dans une campagne de défense militaire qui, tout en étant totalement inefficace, a conduit au sacrifice gratuit de forces humaines. Dès le début même de la lutte, en refusant d'abroger les privilèges impérialistes du Japon en Chine, le Kouo-Min-Tang a laissé la porte ouverte aux négociations avec l'ennemi. Contraint à restituer une certaine part de liberté aux masses, il a, en même temps, supprimé et enterré celles des organisations populaires qu'il ne pouvait circonscrire et contrôler.

L'avant-garde révolutionnaire des masses chinoises, l'organisation de la IV° Internationale sont forcés de vivre dans l'illégalité. Tous les opposants politiques au régime du Kouo-Min-Tang, y compris les héroïques combattants de l'indépendance chinoise, sont stigmatisés du nom de traîtres et traités comme tels. Craignant de compenser les déficiences de la défense de la Chine en armant les masses, et en les rassemblant à l'échelle la plus large, pour participer au combat, le Kouo-Min-Tang fait connaître sa bonne volonté de traiter avec le Japon par l'intermédiaire de « puissances amies ».

La spéculation débridée, la corruption et la trahison franchissent les cercles du gouvernement et pénètrent dans l'armée. Les fardeaux de la guerre pesant sur le dos des masses tandis que les fortunes de la bourgeoisie sont laissées intactes. En face de tous les crimes du Kouo-Min-Tang et de la classe dirigeante, les staliniens qui ont renoncé à leur indépendance politique et à leur programme révolutionnaire gardent un honteux silence. Par-là, ils deviennent complices de ces crimes et de la trahison que le Kouo-Min-Tang est en train de préparer. En arrêtant les révolutionnaires chinois, les staliniens, comme en Espagne, et en Union soviétique, se tiennent dans le fourgon de la réaction.

Le cours de la guerre sino-japonaise a démontré qu'un pays arriéré, semi-colonial, doté d'une industrie faible, pauvre en armements lourds ne peut prévaloir longtemps dans une guerre uniquement de défense militaire sur un adversaire de beaucoup plus puissant. Les déficiences techniques de la défense de la Chine ne peuvent être compensées que par le déclenchement d'une campagne politique d'envergure, qui, combinée aux opérations militaires, entraînera dans la lutte les masses des millions d'êtres, rompra les forces des envahisseurs, attisera les cendres de la révolution dans le pays ennemi et incitera la classe ouvrière mondiale à des actes de solidarité internationale.

Mais les masses ne peuvent être entraînées dans la lutte que sur la base d'un programme révolutionnaire correspondant à leurs besoins les plus urgents. Les forces d'invasion ne peuvent être brisées que par des appels révolutionnaires. Seul l'exemple révolutionnaire peut soulever la révolution dans le pays ennemi. Les appels à la solidarité de la classe ouvrière internationale ne peuvent être effectifs que sur une base révolutionnaire. Une action dans ce sens ne peut être menée par le gouvernement bourgeois des exploiteurs qui craint les masses et la révolution plus qu'il ne craint les impérialistes. C'est pourquoi, malgré l'héroïque sacrifice des soldats chinois, la guerre de Chine a montré, dans son premier stade sous la direction du Kouo-Min-Tang, une faillite et une impuissance aussi pitoyables.

Les masses chinoises n'ont pas été encore capables d'intervenir dans les combats militaires par l'intermédiaire de leurs propres organisations indépendantes. Au contraire, elles ont été contraintes par tous les événements à jouer le rôle de spectateur plus ou moins passif et de victime des événements. Écrasés depuis des années sous la dictature militaire du Kouo-Min-Tang et la crise économique, les ouvriers retrouvèrent finalement leur activité sur la base du nouveau tournant de la conjoncture en 1935-1936.

La guerre, entraînant la destruction matérielle totale de presque toute l'industrie concentrée à Shangaï et l'occupation militaire japonaise dans les grands centres en Chine du Nord, a bloqué le processus de renouvellement économique et contrecarré toute reviviscence ininterrompue du mouvement ouvrier. Ajouté à cela, la trahison du Parti communiste couronnant le développement d'années d'opportunisme et d'aventurisme, a approfondi la confusion et la désorientation des masses. Un nouveau tournant des événements permettant à un nouveau parti révolutionnaire de se former sur les bases établies par les bolcheviks-léninistes de la IV° Internationale sera nécessaire avant que les masses chinoises ne soient capables de s'engager dans la voie révolutionnaire.

Pour la révolution japonaise

Malgré la banqueroute du régime du Kouo-Min-Tang et le retard de l'entreprise indépendante des masses chinoises dans la guerre, les impérialistes japonais se rendent compte de l'impossibilité de conquérir la Chine. La Grande-Bretagne, au début du capitalisme mondial, pouvait construire un empire de milliers d'esclaves coloniaux en Asie et en Afrique, en s'appuyant sur une puissante base économique intérieure. Aujourd'hui, les impérialistes britanniques se heurtent à la décadence de cet empire. Le Japon, est à l'époque du déclin du capitalisme, partant d'une base économique faible, historiquement incapables d'achever la destinée impériale à laquelle rêvent les classes dirigeantes.

Sous la façade imposante de l'impérialisme japonais gisent des faiblesses organiques fondamentales qui ont déjà été aggravées par la conquête militaire de la Mandchourie. Les ressources du capitalisme japonais sont insuffisantes pour édifier l'empire. La construction économique du pays est tendue jusqu'au point de craquer par les nouvelles campagnes militaires. Le capitalisme japonais survit au moyen de la plus intense exploitation du prolétariat, tandis que les paysans, formant la majeure partie de la population du Japon, sont menacés d'un appauvrissement et d'une détresse croissants. Les charges à la fois des travailleurs et des paysans sont accrues d'une façon insupportable par la guerre. Plus de trente millions de Chinois en Mandchourie attendent le moment opportun pour se libérer du joug japonais. Vingt et un millions de Coréens et cinq millions de Formosans luttent pour se libérer du Japon. Tous ces facteurs constituent le talon d'Achille de l'impérialisme japonais et le condamnent à la destruction.

Des victoires militaires comme celles que l'armée japonaise est capable de remporter en Chine ont seulement une importance épisodique. Les premiers revers sérieux, qui sont inévitables si la guerre se prolonge, deviendront le point de départ d'explosions politiques et sociales au Japon et dans les territoires de Mandchourie, de Corée et de Formose. Abstraction faite du résultat immédiat de la guerre en Chine, l'impérialisme japonais est condamné. La machine militaire des impérialistes japonais n'a jamais encore été jetée contre le pouvoir de la classe dominante. Affaibli par ce qui se révélera être des victoires à la Pyrrhus en Chine, l'impérialisme japonais marchera à la défaite dans la guerre mondiale qui vient, si la révolution prolétarienne ne met pas une fin plus rapide à sa carrière. En dernière analyse, la cause de la révolution en Extrême-Orient progressera dans la mesure où les masses à la fois en Chine et au Japon et dans les colonies japonaises réussiront à empêcher la classe dirigeante de faire peser sur leurs épaules le poids des présentes campagnes militaires.

Même si les victoires militaires du Japon, lors des présentes campagnes, amènent la chute du régime du Kouo-min-tang, cela ne signifiera pas la fin de la résistance chinoise au Japon, mais uniquement la fin d'une seule phase de la lutte. Dans la nouvelle phase, la politique pro japonaise des successeurs du Kouo-Min-Tang, combinée à l'oppression intolérable des impérialistes japonais, engendrera inévitablement — même si cela se fait avec quelque retard — une guerre civile, étendue et sauvage, qui, étant dirigée à la fois contre les impérialistes japonais et le gouvernement bourgeois chinois, prendra certainement le caractère d'une révolution sociale. Ayant découvert, par expérience, la banqueroute aiguë et l'impuissance du Kouo-Min-Tang, de la bourgeoisie nationale et de leurs alliés staliniens, les masses chinoises inclineront de plus en plus à compter sur leurs propres organisations et leurs propres armes. Ils considéreront les bolcheviks-léninistes comme étant leurs chefs et se rallieront sous le drapeau révolutionnaire de la IV° Internationale.

La reprise du mouvement révolutionnaire en Chine favorisera la renaissance du mouvement de libération en Mandchourie, en Corée et à Formose. Au Japon, la tension sociale sera exacerbée jusqu'à créer une situation révolutionnaire. La parenté réciproque de ces développements fournira les prémisses objectives à la révolution nationale et prolétarienne en Chine et à la révolution prolétarienne au Japon. Se préparer à ces évènements est la tâche des révolutionnaires. En Chine, en particulier, les bolcheviks-léninistes doivent prendre part courageusement à la lutte antijaponaise et diffuser en même temps les slogans correspondants aux besoins de la lutte et faire leurs les intérêts des masses à chaque nouveau stade. Grâce à cela, ils gagneront la confiance des masses et seront capables de les mobiliser dans leurs propres organisations indépendantes pour l'action révolutionnaire.

Les perspectives esquissées ci-dessus mettent les travailleurs de tous les pays, et en particulier l'avant-garde révolutionnaire, dans l'obligation d'aider la lutte de la Chine contre le Japon de toutes les manières possibles. La défaite de l'impérialisme japonais non seulement ouvrira la voie à la révolution en Chine et au Japon, mais encore favorisera de nouvelles vagues de révoltes dans toutes les colonies des puissances impérialistes. De plus, elle supprimera une grave menace pour l'Union soviétique et stimulera le prolétariat soviétique contre le régime contre-révolutionnaire de Staline, Un soutien révolutionnaire à la lutte de la Chine ne signifie cependant pas que les révolutionnaires doivent fournir une couverture au régime failli du Kouo-Min-Tang et à la bourgeoisie chinoise. Il ne signifie pas non plus faire appel aux gouvernements « démocratiques » impérialistes afin qu'ils interviennent contre le Japon et sauvent la Chine ni prêter aide à ces gouvernements, s'ils interviennent contre le Japon, et dans le cours de cette intervention. Cela, c'est la ligne de conduite des traîtres staliniens.

Les impérialistes de l'Occident n'interviendront contre le Japon que pour préserver leurs propres intérêts de pirates en Extrême-Orient. Si l'impérialisme japonais était vaincu en Chine par ses rivaux impérialistes et non par les masses révolutionnaires, cela signifierait l'asservissement de la Chine par le capital anglo-américain. La libération nationale de la Chine et l'émancipation des masses chinoises de toute exploitation ne peuvent être accomplies que par les masses chinoises elles-mêmes, alliées avec le prolétariat et les opprimés du monde entier.

La campagne révolutionnaire internationale pour l'aide à la Chine doit s'effectuer sous le signe des représailles des ouvriers contre le Japon, et trouver sa pleine expression dans la propulsion de la lutte des classes et dans la révolution prolétarienne.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 1, p. 224–241 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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