Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution sur la troisième révolution chinoise (VIIe Plénum du CEI, 9-18 avril 1949)

9-18 avril 1949 · 1948-1950 : la crise yougoslave, l’évolution du « glacis » soviétique et la révolution chinoise · 4 818 mots

In English: Title: Resolution on the Third Chinese Revolution — traduction assistée par machine.

« Écrasée dans l'étau des contradictions mondiales, de la solution desquelles dépend son sort d'une façon ou d'une autre, la paysannerie chinoise est encore moins capable que la paysannerie russe de jouer un rôle dirigeant.

« Malgré le grand retard de la Chine, ou plus exactement à cause de ce grand retard par comparaison avec la Russie, il n'y aura pas de période « démocratique », pas même une période de six mois, comme celle que la révolution d'Octobre a eue (de novembre 1917 à juillet 1918) ; elle sera obligée dès le début d'effectuer le bouleversement le plus décisif et l'abolition de la propriété bourgeoise à la ville et au village. (...)

« L'unification et l'émancipation de la Chine aujourd'hui est une tâche internationale, tout autant que l'existence de l'URSS. Cette tâche ne peut être résolue qu'au moyen d'une lutte désespérée, sous la direction immédiate de l'avant-garde prolétarienne, de la part des masses piétinées, affamées et persécutées ; une lutte non seulement dirigée contre l'impérialisme mondial, mais aussi contre son agence économique et politique en Chine, contre la bourgeoisie, y compris la bourgeoisie « nationale » et tous ses valets démocratiques. Et ceci n'est pas autre chose que la voie vers la dictature du prolétariat. »

L. Trotsky

1. Les développements de la situation économique, politique et sociale en Extrême-Orient

sont de plus en plus importants et même décisifs pour l’avenir de la révolution

mondiale, ainsi que l’avait déclaré le IIe Congrès mondial (résolution sur la question

coloniale). En particulier l’évolution de la situation en Chine, qui affecte directement

environ le quart du genre humain, est d’une importance exceptionnelle.

L’effondrement de Tchang-Kaï-Chek clôt le chapitre commencé avec la défaite de la

deuxième révolution chinoise (1925-1927), constitue une lourde défaite de

l’impérialisme

mondial

et

inaugure

un

nouveau

chapitre

qui

affectera

considérablement :

a) la lutte de classes en Chine même, frayant le chemin à la troisième révolution

chinoise ;

b) la situation et les développements révolutionnaires dans tout l’Extrême-Orient ;

c) la situation du capitalisme américain et les rapports internationaux ;

d) le stalinisme.

En posant les principaux problèmes soulevés par la nouvelle situation en Chine ainsi

qu’entend le faire la présente résolution, il y a lieu de ne pas oublier que le rythme des

processus en Extrême-Orient est relativement plus lent que celui de l’Europe et que

des situations complexes intermédiaires peuvent se présenter en grand nombre.

La troisième révolution chinoise

2. La tragique expérience de la deuxième révolution chinoise a prouvé que :

a) Le problème agraire qui constitue la force motrice dans la révolution chinoise ne

peut être résolu par la paysannerie à elle seule, même par la paysannerie très

pauvre qui constitue l’écrasante majorité de la population chinoise. La révolution

agraire ne peut triompher que si la paysannerie pauvre trouve pour guide une

classe des villes, intéressée à la victoire des paysans pauvres.

b) La question de l’unification nationale est d’une importance décisive pour assurer le

développement des forces productives et permettre à la Chine de se libérer du joug

de l’impérialisme. Sans une unification nationale complète, sans l’abolition totale

de ce qui reste de traités inégaux, sans l’autonomie douanière, la Chine se trouverait

condamnée à rester dans le chaos, les divisions et les rivalités provinciales,

l’oppression des chefs militaires et la dépendance de l’impérialisme.

c) La bourgeoisie chinoise, liée d’une part à l’impérialisme et de l’autre aux restes du

féodalisme en Chine, est incapable de résoudre un seul des problèmes

fondamentaux de la révolution bourgeoise (révolution agraire, unification de la

Chine et indépendance vis-à-vis de l’impérialisme). Au contraire, ses intérêts de

classe et la crainte des mouvements des masses lui confèrent un rôle éminemment

réactionnaire contre les revendications des ouvriers et contre les aspirations des

paysans pauvres.

d) Le prolétariat chinois, malgré sa faiblesse numérique, est la seule classe des villes capable

de prendre la tête du mouvement des masses opprimées des villes et des campagnes

pour la satisfaction des revendications de celles-ci.

e) La théorie du développement de la révolution « par étapes », de nature menchevique, a

été condamnée par l'expérience car elle sert en dernière analyse la bourgeoisie, limitant

et étranglant les mouvements révolutionnaires et favorisant au cours de la révolution la

constitution de bastions réactionnaires destinés à écraser les masses à la première

occasion.

f) La troisième révolution chinoise ne peut triompher que comme révolution permanente,

combinant, sous la direction du prolétariat, les tâches bourgeoises et les tâches

socialistes, la lutte contre les restes du féodalisme à la lutte contre la bourgeoisie

indigène et contre l'impérialisme, et unissant la lutte des masses opprimées de la Chine

à celles des masses de l'Extrême-Orient, de l'URSS et des métropoles impérialistes.

La troisième révolution chinoise ne peut triompher qu'avec l'instauration de la dictature du prolétariat s'appuyant sur les paysans pauvres.

C'est en fonction de ces lignes directrices que doit être élaboré le programme d'action des bolcheviks-léninistes de Chine et que doivent être appréciés tous les événements qui se déroulent en Chine et tous les courants qui, tant en Chine que dans le monde, interviennent dans la lutte des ouvriers et des paysans de Chine, au cours de la troisième révolution chinoise.

L'effondrement de Tchang-Kaï-Chek et la victoire militaire des armées de Mao-Tsé-Toung

3. Tchang-Kaï-Chek disparaît après plus de vingt années de la plus odieuse des dictatures

militaires et policières, à la suite de la guerre contre l'impérialisme japonais, de la

dislocation et de la corruption totale de l'administration, de l'inflation, et sous les coups

des armées de Mao-Tsé-Toung. La clique militaire groupée autour de Tchang-Kaï-Chek

s'est trouvée de plus en plus isolée, même de couches décisives de la bourgeoisie chinoise.

Le Kuomintang se disloque entre une fraction de Tchang-Kaï-Chek qui se refuse à tout

compromis avec Mao-Tsé-Tong et de multiples fractions qui cherchent, dans la

réalisation d'un compromis, le moyen de gagner du temps et de se préparer pour

reprendre l'initiative à une étape ultérieure encore imprécise. L'impérialisme américain

a, à nouveau, à l'occasion des victoires des années de Mao-Tsé-Toung, clairement

exprimé par Tés déclarations d'Hoffmann son refus de soutenir plus longtemps la clique

de Tchang-Kaï-Chek et n'a pas dissimulé non plus son désir d'un compromis, que la

mission Marshall n'avait pas réussi à obtenir au lendemain de la guerre.

4. Le mouvement ouvrier chinois férocement écrasé en 1927 et en 1928 n'a connu un

renouveau qu'après la défaite japonaise en 1945. Cependant, les grèves et

manifestations n'ont à aucun moment atteint un niveau comparable à celui du

mouvement au Japon par exemple. À présent, encore, ce n'est pas sous les coups des

masses des grands centres ouvriers que se poursuit l'effondrement du gouvernement du

Kuomintang. Jusqu'à présent, la panique dans les rangs des bourgeois de Shanghai, de

Nankin, etc., ne provient pas des mouvements des masses ouvrières, mais de la

perspective de tels mouvements, surgissant sur la base de l'effondrement du régime du

Kuomintang.

Effectivement, la chute même du régime du Kuomintang, quelles que puissent être les

formes de transition par lesquelles elle s'effectuera (avec la complicité et l'accord des

impérialistes d'une part et des staliniens d'autre part), ne peut manquer d'ouvrir une

période de crise révolutionnaire, de mettre à l'ordre du jour les problèmes

fondamentaux de la révolution chinoise et de mettre à l'épreuve toutes les classes et

toutes les organisations de la société chinoise, et par suite d'accélérer considérablement

le développement politique du prolétariat chinois.

Les tâches fondamentales de la révolution chinoise

5. Le bouleversement agraire constitue la force la plus explosive dans la révolution chinoise.

Dans le Nord, il s'agit plus particulièrement de supprimer les restes du féodalisme, et dans le

Sud il s'agit avant tout de libérer les paysans du fléau de l'usure et des dettes. Or, les usuriers

font partie intégrante des capitalistes des villes qui tirent une très grosse partie de leurs

profits précisément de l'endettement des paysans. Le bouleversement agraire suppose donc

l'annulation totale de toutes les dettes paysannes. Mais il suppose également la création d'un

régime qui ne ramène pas en Chine le cycle auquel la paysannerie de ce pays a été

accoutumée depuis des millénaires, à travers plusieurs régimes et plusieurs dynasties.

La campagne produit chaque jour le capitalisme. Le maintien de la propriété capitaliste

indigène et impérialiste en Chine entrainerait inévitablement une nouvelle cristallisation

des éléments bourgeois dans les campagnes et la paysannerie tomberait dans les

conditions d'Où elle essaie de sortir.

La lutte des paysans pour leur affranchissement est donc intimement liée à celle des

travailleurs des villes, du fait qu'ils ont tout d'abord le même ennemi, la bourgeoisie des

villes, et que la suppression des conditions provoquant l'endettement des paysans, pour

être définitivement assurée, doit être accompagnée d'une expropriation des entreprises

capitalistes par les ouvriers.

6. D'autre part, le développement des forces productives, tant dans les villes que dans les

campagnes, ne peut être l'œuvre d'une bourgeoisie dont la fonction principale est celle

d'une bourgeoisie de compradores au service de l'impérialisme mondial. Dans ces

conditions, l'établissement d'un État unifiant la Chine est exclu. Sous le régime d'une

bourgeoisie de compradores, le seul appareil d'État possible s'avère être, comme ce fut le

cas après la victoire de Tchang-Kaï-Chek, un appareil qui est amené à vivre aux dépens des

paysans ; il prend inévitablement la forme d'une bureaucratie et de cliques militaires qui

ne peuvent que maintenir la Chine dans l'état de division et de chaos.

Le seul appareil centralisateur possible dans un pays aussi vaste ne peut être que celui des

masses elles-mêmes, organisées en comités démocratiquement élus.

7. L'impérialisme (et avant tout l'impérialisme américain) considère la Chine à la fois pour

ses ressources en matières premières et pour le marché qu'elle pourrait constituer comme

débouché pour ses propres produits. Quelque intérêt immédiat qu'il puisse avoir à

favoriser un certain relèvement des conditions des masses paysannes chinoises, et ce

notamment pour retarder l'éclatement d'une crise économique (le « quatrième point » du

programme de Truman), l'impérialisme ne peut aller bien loin sur cette voie, car

l'équilibre social des métropoles dépend considérablement du maintien des peuples

coloniaux et semi-coloniaux dans un état arriéré ; et l'impérialisme américain n'engagera

certainement pas de capitaux trop considérables dans un pays ou l'instabilité sociale est

aussi grande qu'en Chine.

L'impérialisme, tout comme la bourgeoisie indigène, est donc un obstacle à la

progression de la Chine hors du régime dont elle a cherché à se libérer déjà au cours de

deux révolutions. 8. Le bouleversement agraire, l'unification nationale et la libération du joug de l'impérialisme

sont trois tâches intimement liées.

« Le bouleversement agraire sans unification nationale et sans autonomie douanière

(essentiellement le monopole du commerce extérieur) n'ouvrirait aucune issue ni aucune

perspective à la Chine. » (L. Trotsky)

La réalisation de ces tâches n'est possible que dans le cadre de la dictature du prolétariat

soutenu par les paysans pauvres. Le mouvement paysan qui remporte militairement des

victoires n'a pas d'autre possibilité de triompher politiquement qu'en s'alliant au

prolétariat des villes, en acceptant la direction de celui-ci et en lui apportant sa puissance

pour établir un pouvoir des ouvriers et des paysans pauvres, s'appuyant sur les masses

pour la réalisation de profonds bouleversements agraires, libérant la Chine de la tutelle

des impérialistes et engageant ce pays dans la voie de la construction du socialisme.

Le retard de la Chine et son immense masse paysanne, l'ampleur des problèmes qui se

posent, loin d'écarter la question de la dictature du prolétariat alliée aux paysans pauvres,

font de cette question, plus que partout ailleurs, une nécessité impérieuse, le seul moyen

précisément de contrecarrer toutes les tendances centrifuges et toutes les tendances à

faire revenir la société chinoise vers l'anarchie, le chaos et la division dans lesquels elle

croupit.

Les armées et le parti de Mao-Tsé-Toung

9. Les armées de Mao-Tsé-Toung ont pour origine les formations paysannes qui surgirent

lors du déclin et au lendemain de la défaite de la révolution chinoise de 1925-1927.

Le mouvement de Mao-Tsé-Toung est resté au cours des dernières années ce qu'il était à

son origine, un mouvement paysan dirigé par les staliniens. Jusqu'à ces tout derniers mois,

les armées de Mao-Tsé-Toung ne combattaient que sous la forme de guérillas, évitant les

villes, et se gardaient bien d'opposer un front aux armées nationalistes du Kuomintang.

Même à présent, au moment de la victoire sur les armées nationalistes en pleine

décomposition, les armées de Mao-Tsé-Toung manifestent une prudence extrême à

l'approche des grandes villes. Au lieu de faire appel au soulèvement de masses de la Chine

du Sud et de la vallée du Yang-Tsé-Kiang, le gouvernement de Mao-Tsé-Toung est axé sur

la réalisation du compromis avec un certain nombre de politiciens et de formations

bourgeoises. La victoire de Mao-Tsé-Toung sur Tchang-Kaï-Chek est la victoire militaire

de soulèvements paysans sur un régime en pleine décomposition.

La Chine a déjà connu maints exemples de victoires de mouvements paysans, mais le

fait que ces mouvements se trouvent aujourd'hui Sous une direction stalinienne

confère un caractère tout à fait nouveau pour l'avenir de ces mouvements et pour les

perspectives de la Chine.

10. Le PC chinois, qui anime les armées et l'administration sous le contrôle de ces années,

est, comme la plupart des partis staliniens de l'Extrême-Orient, caractérisé d'une part

par sa liaison avec Moscou et, d'autre part, par la prépondérance écrasante des

éléments paysans dans ce parti. Socialement, le PC chinois est une réalisation typique

du parti bipartite préconisé lors de la deuxième révolution chinoise par Boukharine et

Staline, parti bipartite qui n'a pratiquement à ce jour qu'une base insignifiante dans le

prolétariat des villes tandis qu'il dispose d'une force armée considérable dans les

régions purement paysannes. La direction de ce parti se caractérise, comme toute

direction stalinienne, par une attitude très élastique à l'égard du programme et des

mots d'ordre, qu'elle peut modifier du jour au lendemain afin de pouvoir maintenir son

contrôle sur les mouvements de masses.

11. Malgré de profondes modifications depuis 1925, la politique du PC chinois et de Moscou

est restée basée sur une conception de la révolution par étapes. Celle-ci devrait selon

les staliniens commencer par une première phase de développement bourgeois,

accomplissant essentiellement la liquidation du féodalisme au profit d'un

développement des éléments capitalistes de la campagne et des villes ; d'où le

développement d'un prolétariat qui ultérieurement poserait la question de la société

socialiste. Mais tandis qu'en 1925 le PC chinois se mettait à la remorque du Kuomintang

et renonçait à toute activité indépendante, aujourd'hui pour effectuer essentiellement

la même politique les staliniens préconisent la formation d'un État « populaire » géré

par un gouvernement de coalition avec des représentants de formations politiques

bourgeoises et dans lequel prédominent les représentants du parti stalinien. Cette

politique correspond à la conjonction de divers éléments : la bureaucratie soviétique

est organiquement hostile à tout développement du mouvement des masses qui

pourrait échapper à son contrôle, elle ne peut fournir à la Chine les produits industriels

et les capitaux dont celle-ci a besoin, elle ne veut pas heurter de front l'impérialisme

américain dans un point aussi névralgique et, au contraire, cherche à tirer profit de la

victoire des armées de Mao-Tsé-Toung pour mieux aboutir à un compromis avec

l'impérialisme américain. Malgré un rapport de forces beaucoup plus favorable qu'au

cours de la deuxième révolution chinoise à la bureaucratie stalinienne, cette politique

est condamnée à une faillite aussi éclatante que celle de la direction de l'IC en 1925-

1927, et la troisième révolution chinoise serait condamnée à la ruine si la classe ouvrière

ne parvient pas à se dégager du carcan stalinien et à se donner une nouvelle direction

révolutionnaire qui, à travers toutes les vicissitudes de la lutte, n'aura confiance que

dans les forces de la classe ouvrière et des paysans pauvres.

12. Jusqu'à présent, le Parti communiste chinois a trouvé sa base et sa force parmi les

paysans pauvres, les paysans moyens et dans certains cas des paysans riches pour

procéder à certaines réformes agraires.

Le développement de la guerre paysanne a contraint Mao-Tsé-Toung à donner, même

sur le terrain de la lutte des paysans, un caractère de plus en plus radical à son

programme : d'une diminution des prix de fermage et du taux de l'usure et à une

division de la terre par des comités de paysans. Toutes ces mesures ne sortent pas du

cadre de timides réformes agraires.

Le triomphe militaire et la formation d'un gouvernement placent le Parti communiste

chinois devant un certain nombre de problèmes dont la solution, comme il a été

indiqué plus haut, est décisive pour le triomphe de la révolution : la lutte pour l'expro-

priation de la bourgeoisie, l'appel aux masses pour constituer par des comités le seul

« appareil » véritablement capable d'unifier la Chine et de la libérer du joug de

l'impérialisme.

Or, la politique suivie par les staliniens d'instauration d'une « démocratie bourgeoise »,

en fait du respect de la propriété capitaliste (indigène et internationale), même avec des

restrictions, ne fera qu'assurer aux éléments bourgeois se développant inévitablement

dans les campagnes un point de cristallisation dans les villes. Ce qui a été vu comme une

menace au cours des années de la NEP en URSS, et comme un grave danger dans les

premières années des « démocraties populaires » de l'Europe orientale, se trouverait

répété avec une force considérablement accrue en Chine.

La réalisation d'un « nouveau capitalisme » et d'une « nouvelle démocratie » pour

« plusieurs dizaines d'années » (Mao-Tsé-Toung), ne peut aboutir en fait qu'aux mêmes

résultats que ceux du régime précédent : le maintien de la Chine dans un état arriéré,

d'anarchie et de chaos, la création d'un appareil militaire qui se fragmentera et vivra

aux dépens de la paysannerie, le retour de l'usure.

13. Dans l'état de décomposition du régime en Chine, il n'est nullement exclu que certaines

fractions de la bourgeoisie chinoise, avec l'assentiment de l'impérialisme américain, se

livrent à des accords avec le parti stalinien chinois qui est visiblement à la recherche d'«

alliés » bourgeois et qui dans son programme leur propose un certain nombre

d'avantages. Il ne saurait être question dans ce cas d'accords profonds sur un programme

destiné à créer un régime vraiment démocratique et à assurer le développement des

forces productives du pays : il s'agirait de la part de la bourgeoisie, au service de

l'impérialisme, de gagner du temps, de regrouper ses forces autour de nouveaux axes et

d'œuvrer à une dissociation du mouvement qui vient de triompher, en attendant une

période plus favorable pour la progression de l'impérialisme en Asie.

14. Mais les staliniens chinois ne peuvent-ils pas « réussir » en Chine à la manière des staliniens

des pays du « glacis » européen ? C'est-à-dire, ne peuvent-ils pas être amenés, pour

diverses raisons, à modifier leurs objectifs, à s'attaquer à leurs alliés bourgeois

d'aujourd'hui et à poursuivre une assimilation structurelle, par une série de mesures

bureaucratiques dans lesquelles les masses ouvrières et paysannes ne seraient mobilisées,

quand besoin est, que comme un élément d'appoint ? Poser ainsi la question, c'est oublier

toutes les différences entre le Chine et le « glacis ».

Les moyens essentiels des staliniens dans le « glacis » ont été avant tout la présence de

l'Armée rouge, la pression directe de l'URSS, l'action du Guépéou, et l'appareil disposant

d'une très grande puissance, mais en même temps lui-même très contrôlable. Or, le PC

chinois ne dispose pas de l'appui direct ou proche des armées soviétiques, sauf en

Mandchourie (que le Kremlin cherche à contrôler d'une façon exclusive, sans

participation des Chinois). En aucun cas, l'URSS ne peut disposer des moyens nécessaires

à contrôler un territoire aussi immense que celui de la Chine. Elle ne peut également pas

fournir à celle-ci ce dont elle a besoin. Sur le plan économique, les problèmes qui se

posent et les moyens que les staliniens chinois peuvent avoir à leur disposition sont d'une

disproportion considérable par rapport aux problèmes et aux moyens dont disposent les

staliniens de l'Europe orientale. La profonde instabilité des pays du « glacis » de l'Europe

orientale est difficilement contenue par les tournants multiples de l'appareil stalinien qui

contrôle policièrement la vie des villes et des campagnes. Mais, en Chine, l'intensité des

problèmes qui se posent, la limite des moyens de l'appareil, tout indique que la période

qui s'ouvre avec l'élimination de Tchang-Kaï-Chek est une longue période d'instabilité et

de crise sociale.

Sentant leur incapacité de former un gouvernement central contrôlant

bureaucratiquement le pays, les staliniens semblent s'orienter vers la formation en

accord avec des sections de la bourgeoisie, de gouvernements provinciaux,

perpétuant l'état de division de la Chine. Cette politique constitue un des plus gros

obstacles pour le développement historique de la Chine.

La troisième révolution chinoise et l'Extrême-Orient

15. L'effondrement du gouvernement du Kuomintang et le développement de la troisième

révolution chinoise auront des conséquences énormes pour les développements

révolutionnaires dans toutes les colonies et dans tout l'Extrême-Orient.

Dès à présent, ceci a pu être constaté au cours des dernières élections au Japon qui ont

témoigné d'une croissance considérable du Parti communiste.

Tandis que le retard des développements politiques en Chine au lendemain de la Seconde

Guerre mondiale avait laissé dans l'isolement les mouvements révolutionnaires

notamment en Birmanie, au Viêt-Nam et en Indonésie et permis aux impérialistes de

passer à l'offensive pour rétablir une partie de leurs privilèges passés, la poussée des

armées de Mao-Tsé-Toung ne manquera pas de renforcer la résistance des peuples du

Viêt-Nam contre l'impérialisme français et des peuples d'Indonésie contre l'impérialisme

hollandais.

Les mouvements révolutionnaires aux Indes, au Siam, en Birmanie, en Malaisie

seront également stimulés par la poussée des masses ouvrières et paysannes de la

Chine.

L'effondrement du gouvernement du Kuomintang constitue non seulement une

défaite de la bourgeoisie chinoise et de l'impérialisme américain directement

intéressé à la Chine, mais une défaite entraînant un affaiblissement considérable des

positions générales de l'impérialisme dans le monde colonial ; c'est certainement le

coup le plus rude porté à l'impérialisme depuis de nombreuses années.

Sur ce plan également, la révolution chinoise montrera son caractère de révolution

permanente, débordant des frontières de la Chine, faisant partie intégrante d'un

mouvement d'ensemble du monde colonial contre l'impérialisme, qui aura ses

répercussions sur la lutte révolutionnaire dans les métropoles. Consciente de ce danger,

la bourgeoisie indienne vient de tenter, à la faveur de la Conférence pan-asiatique contre

l'intervention hollandaise au Japon, de jeter les bases d'un bloc de défense

anticommuniste en Extrême-Orient.

Les événements de Chine et les rapports internationaux

16. En ce qui concerne les rapports USA-URSS, les événements de Chine entraînent une

amélioration des positions de l'URSS aux dépens de celles des USA. Déjà, la tendance améri-

caine à l'abandon de la Chine comme bastion antisoviétique, exprimée dès le retour de la

mission Marshall dont l'objet avait été d'aboutir à un accord entre Tchang-Kaï-Chek et Mao-

Tsé-Toung, s'accentue. Les USA et la Grande-Bretagne se replient sur le Japon et les Indes.

Une partie des cercles dirigeants de la politique américaine doute même de la possibilité de

pouvoir garder le Japon en cas de guerre (déclarations démenties de Kenneth Royan).

Mais ce déplacement du rapport de forces en Extrême-Orient, si important soit-il, est loin

d'être décisif par rapport aux développements qui se poursuivent en Europe. Malgré le

déclin de l'Europe, c'est encore là que se joue pour le moment la partie principale. Pour

cette raison, tandis que la Guerre froide se poursuit et peut même s'intensifier en Europe,

il n'est nullement exclu d'assister en Chine à des accords entre l'URSS (qui peut y trouver

un terrain d'opérations politiques) et les USA (qui peuvent y trouver un terrain

d'opérations commerciales profitables). Mais ce terrain d'entente éventuelle serait tout à

fait limité et temporaire.

En Chine, comme dans les autres pays, la bureaucratie du Kremlin ne songe à utiliser

les luttes des masses que pour obtenir le meilleur compromis en sa faveur.

Les événements de Chine et le stalinisme

17. La victoire des armées de Mao-Tsé-Toung ne peut manquer d'avoir comme conséquence

immédiate un relèvement du prestige des staliniens auprès des masses travailleuses de

Chine et de la plupart des pays d'Extrême-Orient. Depuis la trahison de la révolution

chinoise de 1925-1927, de nouvelles générations ignorant ce passé ont grandi et elles

commenceront par faire confiance aux staliniens, malgré leur programme démocratique-

bourgeois modéré, pour la réalisation de leurs aspirations. Les masses commenceront par

identifier la chute de Tchang-Kaï-Chek, première étape sur la voie révolutionnaire, avec la

victoire de la révolution elle-même.

Mais les problèmes posés par les conditions nationales et internationales de la Chine

soumettront les staliniens chinois à des difficultés insurmontables dans le cadre de la

politique stalinienne, à savoir dans le cadre d'une transformation nationale bourgeoise

bureaucratiquement dirigée et contrôlée par en haut.

Les développements des dernières années, et plus particulièrement l'exemple de la

Yougoslavie, ont montré que l'expansion du stalinisme entraîne l'inclusion dans le

mouvement stalinien de contradictions nouvelles qui amènent à des conflits sourds au

sein même de la bureaucratie, à des oppositions potentielles et larvées à la bureaucratie

du Kremlin, tendant vers des ruptures là même où les partis staliniens parviennent au

gouvernement, car bien que disposant apparemment d'un pouvoir absolu sur l’État et

l'économie d'un pays, ils deviennent soumis avec leur arrivée au gouvernement à des

forces de classe qui s'opposent fortement aux intérêts de la bureaucratie du Kremlin. De ce point de vue, le développement du mouvement stalinien en Chine doit être suivi

tout particulièrement. D'une part, la direction de Mao-Tsé-Toung s'appuie sur un

mouvement de masses (paysannes) très puissant, qu'il est difficile d'encadrer

bureaucratiquement ; d'autre part, le contrôle de Moscou sur le PC chinois ne peut être

assuré aisément ; enfin les forces de classe qui pèseront sur le PC chinois là où il exercera

le pouvoir seront incomparablement plus puissantes que les forces de classe qui pèsent

sur les PC des pays du « glacis ».

La IVe Internationale et la révolution chinoise

18. La tâche des trotskystes chinois qui ont sauvegardé leur organisation également contre

la répression stalinienne sera de formuler dans les nouvelles conditions de la Chine le

programme de la lutte intransigeante contre l'impérialisme et la bourgeoisie indigène

qui, de ce fait, est un programme de lutte irréductible contre l'opportunisme et le

bureaucratisme staliniens. Comme pendant la guerre contre le Japon et pendant la lutte

des années paysannes contre Tchang-Kaï-Chek, les trotskystes chinois combattront côte

à côte avec les paysans et les ouvriers chinois pour parachever la défaite du Kuomintang

ou de ses débris, ainsi que celle de leurs protecteurs impérialistes. Il se placeront au

premier rang de toute action de classe, appuieront toute mesure économique ou

politique prise contre la réaction (bourgeoisie et féodaux) et s'efforceront de pousser

tout mouvement dans le sens d'une affirmation du pouvoir des masses.

Ils insisteront particulièrement pour que les transformations dans les campagnes se

fassent au profit des paysans pauvres et d'eux seuls. ils appuieront toute revendication

des ouvriers qui tend à protéger leur niveau d'existence et leurs libertés et dirigeront

toute lutte des masses contre toute atteinte à ces droits. Ils appelleront les ouvriers,

les paysans pauvres et les soldats à constituer des comités (soviets) élus, pour assurer

la marche victorieuse de la troisième révolution chinoise. En même temps, ils

unifieront les luttes de masses en avançant le mot d'ordre d'une Assemblée

constituante représentant de la façon la plus large les masses chinoises.

Ils dénonceront tout gouvernement de coalition avec une aile quelconque de la

bourgeoisie ainsi que toute dictature stalinienne et préconiseront que tout le pouvoir

passe aux mains des comités d'ouvriers, de paysans pauvres et des soldats

démocratiquement élus, comme seule garantie du développement et de la victoire de

la révolution chinoise.

Ils dénonceront tous les traités inégaux entre la Chine et d'autres pays, que ce soit

avec les puissances capitalistes (Hong-Kong, Macao...) ou avec le gouvernement

soviétique (Mongolie extérieure, Dairen).

Ils dénonceront comme une limitation historiquement absurde et politiquement

réactionnaire la marche « par étapes » commençant par une étape « démocratique-

bourgeoise », et lui opposeront la conception de la révolution permanente avec l'objectif

de la dictature du prolétariat appuyé par les paysans pauvres, dictature réalisant les

tâches démocratiques bourgeoises et abordant en même temps les revendications

socialistes des prolétaires aux dépens de la bourgeoisie indigène et de l'impérialisme. 19. À l'échelle internationale, la IVe Internationale s'efforcera d'assurer la coordination des

mouvements révolutionnaires des peuples d'Extrême-Orient. Elle s'opposera à toute

action de l'impérialisme contre les masses ouvrières et paysannes de la Chine et des

pays d'Extrême-Orient. La lutte contre les expéditions au Viêt-Nam, en Malaisie et en

Indonésie constitue une des tâches les plus importantes des trotskystes à l'heure

actuelle.

En même temps, ils mettront les travailleurs en garde contre la politique

opportuniste des staliniens, rappelleront les lourdes responsabilités de la direction

stalinienne dans l'écrasement de la deuxième révolution chinoise et montreront que

la lutte sur le programme des staliniens et sous leur direction aboutirait à la défaite

de la troisième révolution chinoise.

Résolution adoptée par 14 pour, 2 contre (RCP anglais).

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 356–366 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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