Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution sur le POC d'Italie

avril 1948 · Le IIe Congrès mondial (2-21 avril 1948) · 2 446 mots

In English: Resolution on Italian Trotskyist Movement — texte anglais publié à l’époque.

1. Le Parti ouvrier communiste, l'actuelle section de la IVe Internationale en

Italie, a été constitué par la fusion de la Fédération des Pouilles dirigée par Mangano,

et d'un groupe de camarades trotskystes sous la direction de Di Bartolomeo (Fosco).

Ce fut une fusion sans principes, sur une base purement organisationnelle, réalisée

sans qu'aucune discussion préalable n'ait fixé une plate-forme commune. C'est cette

équivoque originelle qui a pesé lourdement sur le parti depuis sa formation et qui l'a

maintenu dans un état permanent de crise. Cette crise a été caractérisée par une

hostilité ouverte et toujours plus accentuée entre les deux groupes dont la fusion

n'avait eu qu'un caractère formel. Cette hostilité a provoqué une lutte fractionnelle qui

s'est terminée par la mainmise de la Fédération des Pouilles sur la direction du POC.

Depuis ce moment, la politique suivie par le POC, s'est trouvée en opposition

fondamentale avec la politique de l'internationale.

2. Les divergences de principe.

a) La direction actuelle du POC considère que seuls les deux premiers congrès de

l'IC sont valables pour la IVe Internationale (IVe Internazionale, 5 octobre 1947 :

« La dégénérescence de la IIIe Internationale a malheureusement commencé

immédiatement après le IIe Congrès ; en conséquence, seuls les deux premiers

congrès sont valables comme expérience pour la IVe Internationale. »). À cette

prise de position s'ajoute le rejet des thèses léninistes sur les questions

nationales et sur les questions coloniales.

b) La direction actuelle du POC considère les partis traditionnels de la classe

ouvrière comme des partis de gauche de la bourgeoisie (Sinistra Borghese) :

« Les forces de droite et celles soi-disant de gauche ne sont pas antagonistes ;

toutes deux visent, bien qu'avec une méthode différente, à une même fonction

objective, celle de restaurer la société bourgeoise... » (« Schéma de thèse », BI du

SI n°17)

c) La direction actuelle du POC considère l'URSS comme un État impérialiste au

même titre que les États-Unis (IVe Internazionale, 15 juin 1947 : « (...) et la

position de la classe ouvrière ne peut pas être confondue avec la position

impérialiste de Truman ou de Staline (...) ». La lutte « sourde » entre

« l'impérialisme anglo-saxon et l'impérialisme russe ».).

d) La direction actuelle du POC caractérise d'une façon tout à fait fantaisiste la

période actuelle : « L'économie de chaque pays — aussi bien vainqueur que

vaincu — est dans un état d'attente. L'état d'attente n'est pas le prélude à la crise

révolutionnaire. L'attente en ce cas précède le prélude. Le développement de la

conscience de classe s'effectuera parallèlement au passage de l'économie de

guerre à l'économie de paix. » (« Thèses du POC », BI du SI n° 17) C'est

l'accumulation de ces divergences qui, en prenant la forme d'un programme

différent, rend la politique du POC incompatible avec celle de l'internationale.

3. Les divergences politiques.

La direction actuelle du POC a été incapable d'appliquer même ses propres principes généraux dans l'action concrète, de les définir en un programme d'action pour le parti, et dans une analyse concrète de l'évolution de la situation. Bien qu'il soit difficile dans ces conditions de faire une critique d'ensemble de la politique quotidienne du POC avec la même clarté avec laquelle on peut définir les divergences de principes, on peut résumer dans les points suivants les divergences politiques :

a) La direction actuelle du POC repousse dans son ensemble la conception du

Programme de transition pour le remplacer par une combinaison de revendications

immédiates et d'affirmations de principes généraux utilisés comme mots d'ordre

d'agitation (titre de IVe Internazionale, 16 juillet 1947 : « Aux plans de Marshall et

de Molotov, le prolétariat mondial doit opposer le Plan Marx : la révolution

sociale ! »).

b) La direction actuelle du POC caricature les quelques mots d'ordre du Programme

de transition qu'elle reprend de temps en temps, en les lançant d'une manière

abstraite et aventuriste sans que ces mots d'ordre répondent à des exigences

spécifiques d'un moment donné, ou sans qu'ils soient liés d'une façon logique à la

ligne générale de la propagande développée par le parti (manchette de IVe

Internazionale, 1er septembre 1947 : « Pour résoudre la crise de la hausse des prix,

les palliatifs adoptés par le gouvernement et les protestations platoniques de la

Confédération générale du travail d'Italie (CGIL) ne servent à rien la grève générale

est nécessaire. »).

c) La direction actuelle du POC considère que la politique mondiale est aujourd'hui

entièrement et exclusivement dominée par la contradiction entre deux

impérialismes : russe et yankee. Toute lutte ou conflit social est une

conséquence directe de ce conflit central, dans lequel les ouvriers n'ont aucun

intérêt (IVe Internazionale, 16 juillet 1947 : « Pendant que, d'une part,

l'Amérique aide le gouvernement Maximos, les gouvernements staliniens

d'Albanie, de Yougoslavie et de Bulgarie aident les partisans. Ainsi les

travailleurs grecs s'épuisent dans une lutte qui est marquée par la lutte sans

pitié entre les Russes et les Anglo-Saxons. »).

d) La direction actuelle du POC suit une politique aventuriste et sans principes sur le

plan syndical. Tout en se déclarant partisane de l'unité syndicale, elle a créé à

Foggia un « soviet » qui fait pratiquement double emploi avec les organisations

syndicales locales de la CGIL (syndicat unique italien).

e) La direction actuelle du POC a une attitude sectaire sur la question du front unique

et de l'unité d'action. Elle estime que l'unité d'action se réalise uniquement dans

les syndicats et elle se refuse notamment à appeler à la constitution d'un front

unique pour la lutte physique contre le fascisme, pour la défense des libertés

ouvrières, etc. (« Thèses du POC », BI du SI n° 17 : « La tactique du front unique et

des fronts populaires [!] telle quelle fut déterminée au IIe Congrès de la IIIe

Internationale doit être considérée comme contre-révolutionnaire. (...)

f) La direction actuelle du POC a une position sectaire sur les mots d'ordre

démocratiques et s'est refusée à lancer le mot d'ordre de la République contre la

monarchie (IVe Internazionale, 15 juin 1947 : « Les travailleurs savent qu'en régime

capitaliste la République vaut la monarchie (...) et que (...) seule la révolution sociale

(...). » Et, à propos de la révocation du préfet milanais Troilo, ce qui avait provoqué

une émeute ouvrière à Milan : « Évidement, les ouvriers milanais, ou mieux de la

province de Milan, croient qu'un préfet peut être meilleur qu'un autre préfet, et qu'il

peut y avoir des préfets qui ne soient pas au service du gouvernement (...). »).

g) La direction actuelle du POC n'a aucune politique sur la question agraire — malgré

son influence dans une région essentiellement agricole —, sur la question des

soldats, sur la question des jeunes, etc.

4. Les divergences de principes organisationnels.

Les divergences de principe entre la direction actuelle du POC et l'internationale ne se limitent nullement au domaine programmatique et politique, mais s'étendent aussi aux principes organisationnels.

a) La direction actuelle du POC oppose au centralisme démocratique le « centralisme

révolutionnaire », frère jumeau du « centralisme organique » des bordiguistes. Il

consiste pratiquement dans la négation du droit des tendances organisées dans le

parti et donne en fait à la direction un pouvoir absolu sur l'ensemble des militants

(BI du POC n° 7 : « Dans tous les partis, il est permis de discuter, de créer des

fractions, d'être indiscipliné ; dans les partis révolutionnaires, ce qui compte, c'est la

volonté de la majorité du parti au moyen du centralisme révolutionnaire exercé par

les chefs (...). Permettre à des militants de faire le jeu des tendances, de créer des

fractions organisées, en somme de créer des "compartiments étanches" dans le parti

en vertu d'une conception démocratique vide et fausse, cela signifie trahir les

intérêts du prolétariat. »). Cependant, dans ses relations avec le SI, la direction

actuelle du POC réclame au contraire pour elle-même la plus grande autonomie (voir

lettres du BP du POC au SI, BI du SI n° 17, justifiant ce qu'écrivait Trotsky dans le

Programme de transition : « Ils [les sectaires vivent dans un état d'irritation

continuelle, se plaignant sens cesse du "régime" et des "méthodes" et se livrant aux

petites intrigues. Dans leur propre milieu, ils exercent d'ordinaire un régime de

despotisme. »).

b) La direction actuelle du POC s'inspire du slogan : « Tous les moyens sont bons ».

Elle applique ce principe aussi bien dans ses relations avec ses militants qu'avec

la direction et la majorité de l'internationale. C'est ainsi que, après avoir voté au

congrès du POC une résolution qui l'engageait à défendre dans son journal la

politique de l'internationale, elle n'a pas appliqué dans les faits cette résolution.

Au comité central suivant, en présence d'un délégué du SI, le camarade Mangano

s'est justifié en déclarant que « tous les moyens sont bons » pour rester

momentanément dans l'internationale.

c) La direction actuelle du POC utilise cette même « tactique » envers les masses

ouvrières. C'est ainsi qu'après avoir engagé un grand nombre de sections sur la

voie de la préparation à la participation du POC aux élections italiennes, et après

avoir dû y renoncer par suite de moyens matériels insuffisants, elle a présenté cette

« abstention forcée » comme une « abstention politique », parlant dans son journal

de « carnaval électoral » à propos de ces mêmes élections (IVe Internazionale,10

mars 1948 : « Nous nous désintéressons de la lutte électorale (...). Le 18 avril, les

électeurs seront appelés à voter pour la guerre, pour le troisième conflit mondial,

et auront seulement le droit d'établir s'ils combattront avec l'impérialisme

américain ou avec l'impérialisme russe. »).

5. La situation italienne et l'importance du travail en Italie.

Depuis la « libération », l'Italie s'est présentée comme le terrain le plus favorable pour le développement d'une politique et d'un mouvement trotskystes. Elle a été le laboratoire de toute une série d'expériences de la classe ouvrière et de son avant-garde. En Italie, les mots d'ordre de l'échelle mobile des salaires, du blocage des licenciements et du contrôle ouvrier ont été assimilés par des centaines de milliers de travailleurs. La situation particulière du pays, avec ses millions de chômeurs et la crise très profonde de la structure économique capitaliste, se prêtait pour un mouvement trotskyste à une propagande systématique en faveur du Programme de transition.

Du point de vue politique, il existe en Italie une fermentation idéologique très importante. La mainmise du stalinisme sur la classe ouvrière est loin d'être absolue, et le prolétariat des villes et des campagnes ne suit pas aveuglement les tournants « tactiques » du PC. D'autre part, le PSI, parti socialiste majoritaire de Nenni, par sa tradition maximaliste est encore lié à la classe ouvrière et pouvait par là même offrir des possibilités de travail pour une minorité révolutionnaire.

C'est ainsi qu'on a assisté au cours des années passées à la constitution de divers courants d'opposition à l'intérieur des partis traditionnels ou en dehors de ceux-ci. Si ces courants ne se sont pas cristallisés, cela est dû en grande partie au fait que la section de la IVe Internationale, de par ses positions politiques, était complètement absente des luttes ouvrières et en particulier de la fermentation idéologique qui avait lieu dans l'avant-garde ouvrière.

Beaucoup de camarades détachés des partis traîtres se trouvent encore aujourd'hui en dehors de ceux-ci et le problème de leur regroupement autour du programme de la IVe Internationale est à l'ordre du jour.

Pendant une période de plus de deux ans, le comité exécutif international et le SI se sont efforcés, par une discussion démocratique, de convaincre la direction du POC du caractère erroné de sa politique et se sont rigoureusement abstenus de toute intervention organisationnelle, malgré les demandes expresses de la minorité du POC, partisane du programme de l'internationale. À présent, il est d'une importance vitale pour l'internationale d'orienter tous ses efforts pour tenter de regrouper autour de son programme politique et de ses positions idéologiques les éléments qui ont rompu avec les organisations traditionnelles.

6. Travail de regroupement révolutionnaire.

La direction actuelle du POC ne comprend pas l'importance du travail de regroupement révolutionnaire et a préféré se retrancher dans un sectarisme stérile qui, s'il est continué, mènera à la faillite complète du trotskysme en Italie. Aujourd'hui, la politique du POC est un obstacle à toute tentative sérieuse de constituer un parti révolutionnaire en Italie, par le discrédit qu'elle jette sur le trotskysme en général et par l'attitude négative et abstentionniste qu'elle prend devant le problème du regroupement en particulier (circulaire menaçant d'exclusion tout camarade qui tenterait d'orienter son activité en cette direction).

Les bases de ce travail ont été posées cependant par le SI avec l'aide de la minorité bolchevique-léniniste du parti. Des progrès importants ont été réalisés et les premiers pas sur cette voie seront concrétisés par la publication d'une revue trotskyste autour de laquelle devront se rassembler les camarades décidés à défendre les principes fondamentaux et la politique de la IVe Internationale.

Conclusions : le congrès mondial décide de tirer les conclusions organisationnelles de l'état de fait existant actuellement en Italie tel qu'indiqué ci-dessus ; déclare que le parti qui s'appelle Parti ouvrier communiste n'est plus la section italienne de la IVe Internationale et que celle-ci reste à construire ; appelle tous les camarades du POC à se rassembler autour de la revue qui doit être publiée prochainement, en vue de construire une véritable organisation trotskyste en Italie ; indique cependant aux autres membres du POC que, s'ils désirent maintenir des rapports avec la IVe Internationale, ils peuvent demander le titre d'organisation sympathisante de la IVe Internationale qui leur sera accordé par un CEI après une période d'essai de six mois, à condition qu'ils appliquent les décisions politiques et organisationnelles du congrès mondial. Dans ces conditions, ils auront le droit de remettre en question la désaffiliation devant un CEI ultérieur ; charge le SI de continuer sous sa responsabilité directe le travail de regroupement révolutionnaire en Italie, dont la tâche lui avait été confiée par le CEI d'octobre 1947.

Amendement présenté par Chaulieu à la contre-résolution présentée par Dan : « Le congrès charge le CEI d'ouvrir une discussion politique dans la section italienne contre l'apolitisme et le sectarisme de sa direction actuelle. » I pour, 1 abstention.

Contre-résolution de Dan : « Le congrès charge le prochain CEI de rencontrer dès que possible un délégué du POC et d'arriver à une décision finale quant à l'avenir de la section italienne après lui avoir donné la possibilité de défendre sa position. » 7 pour, 21 contre, 2 abstentions.

Vote de la résolution présentée par la commission italienne 26 pour, 4 contre (Armstrong, Munis, Chaulieu, Barois), 3 abstentions (Dan, Edouard — 2 —).

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 272–277 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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