Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Thèses minoritaires présentées par le CCI : l'Heure de la IVe Internationale (extraits) Les « revendications nationales obstacle au regroupement révolutionnaire des masses

janvier 1944 · La conférence européenne clandestine de la IVe Internationale (février 1944) · 5 323 mots

In English: Title: Minority Theses presented by the CCI: The Hour of the Fourth International (extracts) — traduction assistée par machine.

Un historique de l'évolution de l'activité « nationale » de la fraction dite officielle des B-L. (bolcheviques-léninistes) permet de comprendre le caractère opportuniste de sa position actuelle sur les « revendications nationales ». Après avoir été emporté par le flot du nationalisme, après l'avoir théorisé en caractérisant l'impérialisme français comme une nation opprimée, cette fraction, de ligne de repli en ligne de repli, défend aujourd'hui l'idée que les masses formulent des revendications nationales que la IVe Internationale doit reprendre afin de se lier à elles et de les entraîner à la prise du pouvoir. En réalité, nous nous trouvons devant la dernière ligne de repli du nationalisme au sein de la IVe Internationale.

Le fond de l'affaire réside en ceci que cette fraction ne croit plus à l'activité révolutionnaire autonome et spontanée de la classe ouvrière. Toute sa propagande révèle la conception suivante : il faut entraîner les ouvriers à se battre, les pousser, les tirer par tous les moyens ; aujourd'hui ils haïssent Hitler, il faut les entraîner à se dresser contre lui, à s'armer, à avoir une activité combative. Les B-L, en exprimant leur haine dans leur propagande, se lieront à eux et, à travers « l'insurrection nationale », les entraîneront à « transformer » celle-ci en insurrection ouvrière et en révolution socialiste. Partant de là, la fraction des bolcheviques-léninistes idéalise tous les ennemis de l'impérialisme allemand (lord Mountbatten, les USA, de Gaulle, les terroristes staliniens, etc.). Elle considère comme progressiste tout ce qui affaiblit « l'impérialisme oppresseur », elle le présente comme allié, ou tout au moins comme combattant parallèlement aux ouvriers. En même temps, elle appelle ceux-ci à abattre eux-mêmes « l'oppresseur nazi » (qui abattra Hitler ?) tant elle a peur qu'ils restent passifs, et se présente comme le meilleur champion antihitlérien, se vantant d'avoir combattu Hitler avant les staliniens eux-mêmes. Elle croit si peu à l'action du prolétariat que lorsqu'elle l'appelle à la lutte contre le patronat, elle croit nécessaire de l'attirer en lui désignant les patrons « collaborateurs ». De même que lorsqu'elle l'appelle à lutter contre l'État français, c'est parce que celui-ci serait une « courroie de transmission » de l'impérialisme allemand !

De ce manque de confiance dans l'activité spontanée du prolétariat est née la perspective de l'insurrection nationale, coïncidant avec le second front, « le grand jour de la libération nationale », parce que la fraction opportuniste attribue à la propagande nationaliste le réveil des masses et aux staliniens leur assaut révolutionnaire. De là également est née l'idée des « revendications nationales » que les B-L doivent défendre sous peine de laisser les ouvriers sous l'emprise des staliniens. En réalité, le réveil du prolétariat, ses luttes dans les usines, ses grèves n'ont rien à voir avec la propagande nationaliste et les « revendications nationales », de même que la révolution socialiste n'éclatera et ne se développera pas sous l'impulsion des staliniens, mais contre leurs efforts pour la garder dans les limites de « l'insurrection nationale » et la « lutte pour les libertés ».

Et ceci pour la raison simple mais fondamentale et qui est à la base du programme marxiste : l'ennemi des ouvriers est dans leur propre pays. Lorsque les ouvriers ont recommencé la lutte de classes par le sabotage, la grève, etc., c'est contre leur propre impérialisme, représenté par leur propre patron qu'ils ont combattu et pour des revendications de classe et non de nation : augmentation des salaires, améliorations nationales qui se sont transformées en revendications anticapitalistes, ce sont les revendications anticapitalistes que les « héros » de la libération nationale tentent de dévoyer en « revendications nationales » afin de les briser.

La propagande et l'agitation antihitlérienne, nationaliste, a pour unique objet de noyer la conscience de classe du prolétariat, de la conserver en soumission à l'impérialisme français, de le transformer en soldat de celui-ci. Les « revendications nationales » ne sont pas l'expression de la montée révolutionnaire du prolétariat, mais l'importation au sein de celui-ci de l'idéologie bourgeoise afin de le démoraliser et de lui cacher ses véritables ennemis comme ses véritables objectifs de classe, de la même façon que les revendications démocratiques du Front populaire avaient pour but de dévoyer la montée des masses. D'ailleurs, à partir du moment où on reconnaît qu'il ne se pose pas de questions nationales dans les pays impérialistes, on retire aux « revendications nationales » tout caractère progressiste. La condamnation théorique de la « question nationale » coupe l'herbe sous les pieds des défenseurs des revendications nationales, en condamnant en même temps celles-ci.

La IVe Internationale doit condamner la propagande nationaliste antihitlérienne comme réactionnaire, empêchant les ouvriers de prendre conscience de leur mission socialiste. Sa tâche élémentaire est de dénoncer avec acharnement l'union sacrée gaulliste ou la politique « antiboche » stalinienne. Elle doit expliquer aux ouvriers qu'ils doivent se préparer à un nouveau Juin 36 mondial et décisif, que le patronat gaulliste comme collaborationniste, ainsi que de Gaulle et les impérialismes anglais et américain, ne sont en rien ses alliés mais au contraire ses pires ennemis. Elle doit faire une intense agitation pour la fraternisation avec les ouvriers allemands, non pour lutter ensemble contre Hitler mais pour abattre ensemble nos bourgeoisies respectives.

Ce n'est que dans cette lutte à contre-courant que la IVe Internationale formera les cadres de la révolution en même temps qu'elle aidera le prolétariat à prendre conscience des objectifs réels de sa lutte. En abandonnant une politique axée sur l'idéologie bourgeoise que les sociaux-traîtres entretiennent dans la classe ouvrière, en cessant d'apparaître comme la gauche du Front national, elle se préparera à prendre la tête du prolétariat lorsque celui-ci, rompant toute unité nationale avec sa bourgeoisie, luttera contre elle et ses valets pour instaurer le socialisme et résoudre la crise de l'humanité.

Comment se posent les revendications démocratiques

Les staliniens ne réussissent à lier les masses à la bourgeoisie qu'en se faisant passer pour les défenseurs des revendications réelles de la classe ouvrière. Mais, même alors, ils s'en servent pour détourner la colère des masses de celle-ci, de la diriger contre l'impérialisme allemand et ainsi de resserrer les liens traîtres avec leur propre bourgeoisie. Ainsi utilisent-ils la haine des ouvriers contre la dictature fasciste du capital financier pour la diriger contre le fascisme allemand, en faveur de la bourgeoisie « démocratique » en France.

La IVe Internationale combat les bandes fascistes du capital financier, mais en aucun cas ne confond le fascisme de sa propre bourgeoisie avec le fascisme hitlérien de la bourgeoisie allemande. La presse bolchevique-léniniste doit être nettoyée de la lutte contre « le fascisme oppresseur » et prendre comme axe ce que Léon Trotsky écrivit à ce sujet dans l'article Après Munich : « Le programme de la "défense de la démocratie" pour les pays avancés est un programme de réaction. La seule tâche progressiste est ici la préparation de la révolution socialiste internationale. Cela ne signifie pas, encore une fois, une attitude indifférente envers les méthodes politiques actuelles de l'impérialisme ! Dans tous les cas où la force contre-révolutionnaire tente de revenir en arrière vers le particularisme provincial, vers la monarchie, la dictature militaire, le fascisme, le prolétariat révolutionnaire, sans prendre sur lui la moindre responsabilité pour la " défense de la démocratie" (elle n'est pas défendable !), opposera à ces forces contre-révolutionnaires une résistance armée pour, en cas de succès, diriger son offensive contre la "démocratie". Cette politique n'est applicable, cependant, que pour ce qui concerne les conflits intérieurs, c'est-à-dire dans le cas où l'enjeu de la lutte est véritablement la question du régime politique : c'est ainsi, par exemple, que s'est présentée la question en Espagne... Cependant, c'est pure tromperie et charlatanisme que de transporter mécaniquement les lois et règles de la lutte des différentes classes d'une seule et même nation dans la guerre impérialiste, c'est-à-dire la lutte d'une seule et même classe de différentes nations. »

La lutte contre le fascisme doit rompre totalement avec la politique de l'antifascisme des sociaux-traîtres. Aucun mot d'ordre de lutte contre le fascisme ne doit laisser la moindre illusion sur la démocratie bourgeoise. La seule lutte réelle contre le fascisme ne peut consister qu'en une lutte révolutionnaire contre toute la bourgeoisie. En particulier aujourd'hui, il est inadmissible d'idéaliser la période du Front populaire pendant laquelle « la vie valait la peine d'être vécue ». La lutte contre le fascisme passe aujourd'hui par la dénonciation de la contre-révolution du « Front populaire ». « La divulgation impitoyable de la théorie et de la pratique du front populaire est la première condition de la lutte révolutionnaire contre le fascisme. » (...). « Cela ne signifie évidemment pas que la IVe Internationale rejette les mots d'ordre démocratiques. Au contraire, ils peuvent jouer à un certain moment un rôle énorme, mais les formules de la démocratie (liberté d'association, de presse, etc.) ne sont pour nous que des mots d'ordre passagers ou épisodiques dans le mouvement indépendant du prolétariat et non un nœud coulant démocratique passé autour du cou du prolétariat par les agents de la bourgeoisie (Espagne). Que le mouvement prenne seulement quelque caractère de masse et les mots d'ordre démocratiques se mêleront de mots d'ordre de transition. Les comités d'usine surgiront, il faut le penser, avant que les vieux bonzes se soient mis, de leurs bureaux, à l'édification de syndicats ; les soviets couvriront l'Allemagne avant que ne soit réunie à Weimar une nouvelle Assemblée constituante. Il en sera de même pour l'Italie et les autres pays totalitaires ou semi-totalitaires ! » (Programme de transition).

À l'étape actuelle de la montée révolutionnaire, il est désormais indubitable que non seulement le mouvement prendra quelque caractère de masse, mais que l'ensemble du prolétariat et des paysans pauvres se trouveront emportés par la révolution mondiale, dès les premiers jours, loin devant l'Assemblée constituante. Ce mot d'ordre, loin de rassembler des couches encore passives pour les entraîner dans la révolution, sera immédiatement celui de la contre-révolution, destiné à briser l'élan des masses révoltées. [...]

La défense de l'URSS et les tâches des B-L

Les B-L restent inébranlablement fidèles à la politique de la « défense inconditionnelle » de l'URSS telle qu'elle a été définie par Léon Trotsky. Ils rejettent toute autre stratégie ou formulation soi-disant « plus révolutionnaire » qui ne recouvre que la révision du programme bolchevique-léniniste. La lutte pour la défense de l'URSS se confond étroitement avec la lutte pour le regroupement révolutionnaire du prolétariat. Les B-L doivent mener une intense activité contre la politique nationaliste stalinienne qui, au nom de la défense de l'URSS, livre le prolétariat à l'impérialisme et renforce celui-ci contre l'État ouvrier. Aucune compromission ne peut être permise avec la lutte antiallemande ; la lutte contre les illusions américanophiles sont à la base d'une juste application de la stratégie de la défense inconditionnelle.

Le sabotage sous forme d'attentats, dans le rapport de forces actuel, est à rejeter totalement. Il ne peut qu'amener la démoralisation dans les rangs ouvriers et accroître la répression contre l'avant-garde. La lutte de classes, sous la forme où elle s'exprime aujourd'hui — baisse du rendement, sabotage clandestin de la production, grèves —, permet le regroupement et le renforcement du prolétariat et se confond ainsi avec la défense de l'URSS. Toute action, même limitée, des ouvriers dans ce sens doit être rattachée à celle-ci en tant que partie de la lutte internationale du prolétariat contre l'impérialisme mondial et non en tant que lutte contre « l'envahisseur nazi ».

Dans les pays « alliés » de l'URSS, la défense de celle-ci doit être un puissant levier pour dresser le prolétariat contre la bourgeoisie et pour dénoncer l'union sacrée des staliniens : lutte pour la gratuité des fournitures à l'URSS, contrôle des ouvriers et des marins sur les expéditions. Évidemment, seuls les moyens de classe doivent être préconisés dans cette lutte (grève) sans reculer devant les arguments des patrons et des sociaux-traîtres qui prêchent le calme au nom de l'aide à l'URSS. « Nous voulons bien travailler, mais pour l'État ouvrier et non pour opprimer les Hindous ! Nous voulons contrôler la production et les transports ! »

Dans le rapport de forces actuel, le mot d'ordre « A bas Staline ! » pour l'agitation dans les larges masses doit être repoussé. Dans la propagande et pour la formation des B-L, nous devons montrer et expliquer ce qui reste des conquêtes d'Octobre et qui ne peut être sauvé en définitive que si Staline et sa clique bonapartiste sont balayés par le prolétariat soviétique, soutenu de l'assaut du prolétariat mondial contre l'impérialisme. Mais aujourd'hui, alors que les B-L sont encore en minorité dans la classe ouvrière et donc incapables de remplacer Staline, appeler ouvertement à son renversement ne peut signifier que son écrasement en même temps que celui de l'URSS par l'impérialisme. Nous devons montrer les trahisons de Staline et aider les ouvriers à se regrouper et à prendre conscience de la nécessité de son renversement. Grâce à des revendications transitoires, correspondant à leur propre expérience : retour à la démocratie soviétique dans les usines et dans l'armée, suppression des grades et des décorations, contrôle ouvrier sur la production, etc.

Pour une organisation autonome de la classe ouvrière : les Groupes ouvriers

Les organisations traditionnelles délaissent et sabotent systématiquement la lutte des ouvriers pour leurs revendications de classe. Pourtant « les lois de l'histoire sont plus puissantes que des appareils bureaucratiques » et la courbe de la montée révolutionnaire ne cesse de monter malgré les trous causés essentiellement par le désarroi entretenu par les sociaux-traîtres et le manque d'organisations source de défaites. À travers les combats de classe menés par les ouvriers en permanence sous une forme clandestine (baisse du rendement, retards, absences, etc.) ou ouvertement gréviste, la cohésion et la force du prolétariat ne cesse de croître. Ces combats aboutiront inéluctablement à l'explosion de la révolution socialiste dans la période qui vient. Le caractère international de celle-ci amènera immédiatement une lutte d'une ampleur telle que les plus larges couches du prolétariat y seront entraînées et déborderont de loin le cadre des organisations traditionnelles, tant par les formes de la lutte que par les modes d'organisation qu'elles adopteront.

Avec l'occupation des usines en Juin 36, le prolétariat a montré qu'il savait prendre les initiatives les plus hardies sans et même contre ses organisations de trahison. De même, aujourd'hui, il combat sur son terrain de classe sans y être appelé, loin de là, par elles et demain il élira ses comités d'usine et ses soviets contre les gouvernements provisoires des Kerensky-Thorez. C'est sur cette initiative, qui exprime les profondes lois de l'histoire, que la IVe Internationale doit appuyer sa politique en l'aidant à trouver la forme d'organisation de lutte appropriée au rapport de forces.

Cette forme d'organisation, c'est les Groupes ouvriers clandestins. Aujourd'hui, ils aident à recréer la cohésion de la classe ouvrière en rétablissant la liaison d'atelier à atelier, d'usine à usine. Ils établissent une direction des luttes ouvrières au sein de l'usine, hors de vieilles organisations, de leur routine et de leur politique réactionnaire, et permettent aux ouvriers avancés qui les composent de reprendre confiance en eux-mêmes et de tirer les leçons de leur expérience de classe. Ainsi, en permettant aux ouvriers de mieux se battre, en recréant leur cohésion, en élevant la conscience de l'organisation de l'avant-garde, ils apparaissent comme un jalon indispensable correspondant à l'étape actuelle de la préparation de la classe à la révolution, vers les formes d'organisation autonomes dans la période de dualité de pouvoirs : comités et soviets.

Les Groupes ouvriers clandestins, pas plus que les soviets ou les comités, ne se réunissent ou ne sont liés entre eux par aucun programme. Ils ne sont évidemment pas non plus des succursales des organisations bolcheviques-léninistes. Ils ne font qu'exprimer les revendications ouvrières et organiser la lutte pour les obtenir. Mais c'est précisément en cela qu'ils préparent les comités puis les soviets qui exprimeront des revendications beaucoup plus larges et organiseront une lutte plus intense dont le couronnement sera la lutte pour la prise du pouvoir par l'insurrection.

C'est à travers cette lutte, allant en s'exacerbant, du prolétariat contre la bourgeoisie, que la IVe Internationale conquerra les masses et sera reconnue comme direction, à condition qu'elle les aide par ses mots d'ordre, à chaque étape, à trouver la forme de lutte qui convient et à prendre conscience de l'objectif à atteindre. A la veille de la révolution, le mot d'ordre des Groupes ouvriers est le premier pas vers la conquête des masses par la IVe Internationale.

Les B-L doivent rejeter le mot d'ordre du front ouvrier. Par sa dénomination de front, il prend l'apparence d'une organisation rassemblée sur la base d'un programme. Ce qui est confirmé par le fait qu'il se présente comme un front unique avec les organisations traditionnelles. Ce caractère restreint considérablement la portée du mot d'ordre : le front ouvrier n'est plus, comme le soviet ou le Groupe ouvrier, ouvert à chaque ouvrier, mais à ceux qui acceptent son programme.

Par ailleurs, en étant un front unique, il perd tout son caractère d'organisation élémentaire des ouvriers, il maintient ceux-ci sous la sujétion des appareils traditionnels en ne fixant pas d'une manière précise l'objectif des combats de ce front unique. Ceci repose sur une erreur principielle qui a déjà donné naissance parallèlement à l'idée des « revendications nationales ». De même qu'il paraît impossible à la fraction B-L « officielle » de conquérir les masses sans faire de concessions, sans imiter l'idéologie réactionnaire répandue dans la classe par les sociaux-traîtres, de même il lui paraît impossible que les ouvriers s'organisent sans y être entraînés par leurs « chefs ». Cette fraction révèle son caractère opportuniste en n'ayant pas confiance dans l'activité révolutionnaire spontanée du prolétariat qui est « déterminée par les conditions objectives du capitalisme pourrissant » et croit devoir se faire introduire par les organisations traditionnelles. C'est pourtant parce que la IVe Internationale lancera les mots d'ordre qui correspondent à cette activité spontanée du prolétariat que celui-ci fera l'expérience de la justesse de son programme et le réalisera consciemment, contre les sociaux-traîtres, en prenant le pouvoir sous sa direction. L'expérience l'a démontré en Juin 36, lorsque les B-L lancèrent seuls les mots d'ordre de la grève générale que tout le prolétariat appliqua spontanément, en dehors de ses directions.

Mais toute la fausseté du mot d'ordre apparait lorsqu'on sait que ce « front » doit lutter également contre Hitler « pour des revendications nationales Alors il devient clair que de même qu'il n'aide pas les ouvriers à déborder les organisations traditionnelles, de même il ne les aidera pas à se débarrasser de l'idéologie nationaliste réactionnaire et que ce front ouvrier n'est plus qu'une « gauche » du front national.

Le travail dans les syndicats est passé, dans cette période prérévolutionnaire, sous la dalle fasciste, en second plan. Non pas évidemment que les B-L doivent se désintéresser des ouvriers réunis dans les syndicats, même étatiques d'aujourd'hui, ni surtout qu'ils doivent lancer le mot d'ordre infantile des « syndicats véritablement révolutionnaires ». Mais les syndicats, dans la période d'illégalité présente, ne peuvent être ni des organismes de lutte revendicative active, ni par conséquent des organisations de masse. Le travail que peuvent y faire les B-L a donc un tout autre caractère que celui d'avant-guerre : les syndicats étant dans l'impossibilité de combattre, il y est difficile d'organiser la lutte ou d'y apparaître comme le meilleur combattant. Le syndicat peut, dans certaines conditions, être une couverture légale, mais que d'ailleurs l'expérience montre bien précaire. Il peut aussi permettre d'établir le contact avec certains militants syndicalistes de l'usine et par eux de prendre de l'influence sur des ouvriers de la génération d'avant-guerre.

Mais une perspective correcte indique que le maximum d'efforts doit être fait non pour le regroupement au sein des syndicats mais pour le regroupement dans la lutte clandestine de chaque jour, sous la direction des Groupes ouvriers. Il est en effet certain que la montée révolutionnaire ne s'arrêtera pas à la phase de reconstruction des syndicats mais ira d'emblée aux organisations autonomes, comités, soviets, qui dépasseront de loin en pouvoir d'attraction les appareils bureaucratiques que les sociaux-traîtres essaieront de reconstruire pour endiguer le mouvement de masse.

[...] L'heure de la IVe Internationale

Le problème de la crise de la direction révolutionnaire peut et doit être posé également sous l'angle de l'expérience historique de la IVe Internationale. Pourquoi, lors des combats révolutionnaires menés par les masses dans tous les pays, depuis que l'Opposition de gauche puis le mouvement pour la IVe Internationale existent, les trotskystes n'ont-ils pas été reconnus comme direction par le prolétariat ? En d'autres termes, pourquoi, malgré la lutte acharnée de Léon Trotsky et des bolcheviques-léninistes contre la direction opportuniste au sein de l'IC, puis contre la IIIe Internationale, ces dernières sont-elles restées les plus fortes et ont conduit la classe ouvrière de désastre en désastre ?

Les théories les plus diverses sont proposées pour expliquer cette contradiction entre l'existence du programme capable de mener la classe à la victoire et le fait qu'il ne fut pas reconnu par elle, bien qu'elle luttait avec le plus grand héroïsme pour l'atteindre. En général, on peut regrouper ces théories sur deux lignes principales d'abandon du marxisme : l'une opportuniste, l'autre infantile de gauche. Il convient d'ailleurs de remarquer qu'elles s'expriment concrètement aujourd'hui et qu'en même temps elles expriment une incapacité totale à analyser correctement, en restant fidèles au marxisme, la crise de la IVe Internationale.

Les premières reposent explicitement sur la conception que, bien que les conditions soient mûres pour le socialisme, la classe ouvrière reste réformiste. Elle ne pourrait atteindre la conscience de sa mission historique que si on l'éduquait, on lui créait et inculquait une conscience de classe. De même et pour la même raison, elle ne fait la révolution que si on la « tire », on l« entraîne » à la faire, les partis traditionnels jusqu'à un certain stade, puis le parti révolutionnaire la relaient et la tirent jusqu'à la prise du pouvoir. La liaison entre les masses et la direction révolutionnaire se fait par des concessions de celle-ci au réformisme des masses. Elle les « accroche » en disant ce qu'elles disent, puis les emmène à la prise du pouvoir. L'application de cette « théorie » qui l'illustre le plus complètement est la perspective de « l'insurrection nationale » et la nécessité pour les B-L de défendre les « revendications nationales ». Grâce à elles, ils se lieront suffisamment aux masses pour les entraîner à « transformer eh insurrection ouvrière l'insurrection nationale » où les auront entraînées les staliniens.

De cette conception antimarxiste découle une explication de la crise révolutionnaire : les masses réformistes ont adopté la IIe Internationale précisément pour son réformisme. En 1917, les bolcheviques, grâce à leur « souplesse », ont accroché les ouvriers russes et les ont entraînés à la prise du pouvoir, mais ils n'ont pas eu la force ni le temps d'éduquer les masses qui se sont redonné une direction réformiste.

Quant au fait que la IVe n'a pas pu être reconnue comme direction, cela tient à divers facteurs, mais surtout, en fin de compte, à son « sectarisme », à son « esprit d'opposition » qui l'empêchèrent d'« accrocher » les masses. On n'ose rien reprocher à Léon Trotsky parce que c'est lui, mais on n'approuve guère les B-L qui n'ont pas su se mettre à la « portée des ouvriers ». D'ailleurs on se rattrape aujourd'hui en dénonçant comme « sectaires » et « schématiques » les trotskystes qui dénoncent « l'insurrection nationale » et les « revendications nationales ».

Ces théories placent les causes de la crise de la IVe Internationale impartialement, mi-partie sur le réformisme des masses, mi-partie sur le sectarisme des B-L. Elles promettent de la résoudre à condition que les principes et le programme révolutionnaire soient une chose à l'usage de la direction qui entraînera les masses et que la politique des B-L en soit une autre, qui découle non de ces principes et de ce programme mais des « faits concrets », c'est-à-dire le nationalisme actuel des masses que leur a inculqué le stalinisme.

Les théories infantiles de gauche sont, elles, moins « impartiales » ; elles rejettent toute la faute sur les B-L. Ceux-ci ont trahi car s'ils avaient eu une politique plus audacieuse, ils auraient entraîné les masses à la victoire. Sur eux retombe toute la responsabilité, non seulement de leur propre crise, mais aussi celle des défaites passées et de la crise de l'humanité. Étant donné que les conditions objectives sont mûres pour le socialisme, il suffit d'appeler les masses à la révolution pour qu'elles suivent le « facteur subjectif ». Le programme révolutionnaire se réduit à la démonstration de la trahison de toutes les organisations qui n'ont pas su appeler « les masses à faire la révolution (en 1933, en juin 1940, etc.) et à proposer aux ouvrier& de la faire immédiatement ».

Ces deux catégories d'explications du fait que la IVe Internationale n'a pas été reconnue comme direction par la classe ouvrière doivent être définitivement repoussées comme anti-marxistes. Toutes deux font du « facteur subjectif » une abstraction vivant hors de la conscience du prolétariat et qu'il faut surajouter à celui-ci par la ruse ou par la force.

En réalité, il n'y a pas d'une part la conscience du prolétariat et d'autre part la conscience du parti révolutionnaire, mais le facteur subjectif est constitué par la conscience de toute la classe, y compris le parti révolutionnaire. Ce sont les conditions de la modification interne de ce réel facteur subjectif qu'il faut analyser pour comprendre comment la majorité de la classe, qui fait confiance à ses directions de trahison, s'apercevra de leur trahison et reconnaîtra la IVe Internationale pour sa direction révolutionnaire.

Le prolétariat n'est pas réformiste, mais il existe au contraire une « aspiration organique, radicale, invincible des masses travailleuses à s'arracher au sanglant chaos capitaliste » (L. Trotsky). Mais la « conscience retarde sur la vie » et, malgré cette aspiration organique, les masses n'en ont qu'une conscience limitée et font confiance aux vieilles organisations. Celles-ci, par toute leur activité, remplissent leur mission qui est d'empêcher que le prolétariat « s'arrache au sanglant chaos capitaliste ».

La classe ne s'aperçoit de la contradiction insurmontable qui existe entre ses aspirations révolutionnaires et le caractère conservateur, contre-révolutionnaire de ses directions, fondamentalement que sur la base de son expérience, qui est celle de la lutte des classes.

Le facteur subjectif, c'est-à-dire la conscience du prolétariat, se modifie sous l'influence de la lutte des classes. Cette thèse fondamentale du marxisme rejette à priori les explications opportunistes et gauchistes de la crise de la IVe Internationale.

Pour que le prolétariat prenne conscience de la nécessité de la nouvelle direction, en même temps que de la prise du pouvoir, il faut que la lutte engagée contre la bourgeoisie soit suffisamment aiguë et longue pour qu'à travers elle il fasse l'expérience de la politique de la trahison des vieilles directions. Cette lutte est engagée par le prolétariat, mû par son aspiration organique à se libérer, mais elle est freinée par toute la force des vieilles directions. Pour que la lutte dure suffisamment et soit assez aiguë, pour que le prolétariat fasse l'expérience de la politique de trahison des directions traditionnelles, il faut donc, si l'on veut, que son aspiration soit plus grande que la force de celle-ci. Or la force de la volonté spontanée du prolétariat à se libérer n'est pas une vertu psychologique mais est « déterminée par les conditions objectives du capitalisme pourrissant ». C'est sous cet angle que peuvent être comprises les bases objectives de la crise de la IVe Internationale.

Lorsque l'opposition se créa au sein de l'Internationale communiste après la défaite allemande de 1923, le poids du courant petit-bourgeois, qui s'était déjà assez renforcé sur la base de l'isolement de l'URSS et des défaites de la révolution, pour diriger l'Internationale communiste, était déjà si grand qu'il fallait une montée révolutionnaire extrêmement importante pour que la poussée des masses vers la gauche amène un déplacement de l'avant-garde groupée dans l'IC vers l'opposition et refasse la direction. Or, la politique éclectique de la direction amena entre-temps la défaite des ouvriers anglais et de la révolution chinoise, qui la renforça encore davantage. Mais le prolétariat allemand était encore debout, sa force et l'importance de sa situation en Europe pouvaient être, s'il se lançait dans un combat, la base d'expériences nationales et internationales suffisantes pour un déplacement des communistes vers l'Opposition sous sa direction ; le mouvement révolutionnaire international pouvait vaincre à nouveau, le rapport de forces se retourner définitivement en faveur du prolétariat ; le stalinisme, en livrant le prolétariat allemand sans combat, évita cette expérience qui pouvait être la base de sa défaite.

Avec la révolution allemande disparaissait la possibilité objective d'un déplacement interne des forces de la IIP Internationale. Elle ne pouvait plus que dégénérer totalement. Les B-L devaient ouvrir le combat pour la IVe Internationale. Mais avec cette défaite, le poids réactionnaire du stalinisme s'alourdit encore davantage. Pour le surmonter, il fallait désormais une montée révolutionnaire encore plus grande, comme base d'expérience au prolétariat, que les révolutions française et espagnole, qui se révélèrent trop limitées pour en constituer une.

De ce processus historique, il faut tirer la conclusion essentielle suivante. Les conditions objectives étaient mûres en 1917 pour passer internationalement au socialisme. Mais l'économie ne se reflète pas directement dans la lutte des classes. Sur la base de la défaite de la montée internationale de 1918 à 1933, la bourgeoisie se stabilisa quelque peu. Ce fait, joint au facteur encore plus important de la politique erronée de l'Internationale communiste, amena un fractionnement national de la révolution internationale. Les « conditions objectives » du capitalisme pourrissant ne pouvaient amener pour le prolétariat d'un pays isolé une montée révolutionnaire spontanée suffisante pour déborder le stalinisme. Pour faire l'expérience de la trahison de la bureaucratie dégénérée, s'appuyant sur la richesse immense de l'État ouvrier, il fallait que le prolétariat mène un combat international. Le recul de la révolution mondiale fut la base de l'impossibilité objective à ce que la IVe Internationale soit reconnue comme direction. La plus grande victoire du prolétariat mondial est devenue la base du plus grand obstacle qui se trouve sur le chemin de la révolution. Seule la révolution mondiale pourra être une base d'expérience suffisante pour que le prolétariat le surmonte et aille vers la IVe Internationale.

Nous nous trouvons aujourd'hui à la veille de la révolution mondiale, c'est-à-dire que les conditions objectives pour que les masses fassent l'expérience décisive de la trahison du Komintern et adoptent dans la lutte le programme de la IVe Internationale vont être posées comme jamais elles ne l'ont été et comme jamais plus elles ne le seront. C'est pourquoi c'est l'heure de la IVe Internationale. Cette perspective doit absolument faire condamner, irrévocablement et comme révisionniste et abandonnant la perspective de la révolution mondiale qui est à la base du programme des B-L, toutes les théories qui rejettent explicitement ou implicitement tout ou partie de la responsabilité des défaites passées sur le prolétariat.

En même temps, il faut rompre totalement avec la perspective de « l'insurrection nationale » qui est celle de la passivité du prolétariat, de son maintien total sous le joug du stalinisme. Il faut reconnaître que la IVe Internationale ne dirigera jamais la classe ouvrière à la victoire, ou alors revenir au programme des B-L, c'est-à-dire à la perspective de la révolution mondiale ; « Ce n'est pas par hasard que la IVe Internationale se nomme le parti mondial de la révolution socialiste. Notre voie reste invariable. Nous maintenons l'orientation vers la révolution internationale. »

(Léon Trotsky, septembre 1939). Le programme trotskyste de la révolution mondiale sera adopté demain par le prolétariat du monde entier au travers de la révolution mondiale.

Thèses adoptées par le congrès

du Comité communiste internationaliste en janvier 1944,

republiées dans le Bulletin intérieur du PCI

en octobre 1944

Textes publiés à la fin de la guerre

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 238–251 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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