Ce texte, daté de juin 1951, n'a pas été porté à la connaissance des instances internationales et du IIIe Congrès mondial par le délégué américain George Clarke, qui a jugé devoir le conserver par devers lui.
Les principales propositions contenues dans les « Thèses sur les perspectives internationales » sont les suivantes :
1. Depuis la guerre de Corée, l'impérialisme s'est précipité dans des préparatifs
militaires et politiques accélérés en vue d'une nouvelle guerre mondiale.
2. Ces préparatifs rencontrent inévitablement une résistance des masses qui souffrent des
effets de la militarisation (niveaux de vie et de travail abaissés, attaques contre leurs
droits, etc.).
3. La poussée impérialiste vers la guerre totale a lieu dans une situation internationale
qui est défavorable au capitalisme et menace de devenir encore pire.
4. La vigueur croissante des forces anticapitalistes et l'érosion de l'impérialisme peuvent
tout aussi bien hâter que retarder le déclenchement de la guerre. En tout cas, la décision
finale dépend de l'impérialisme américain. Les impérialistes américains peuvent se lancer
dans une guerre générale précisément en vue d'empêcher que le rapport de forces de
classe désavantageux devienne pire.
5. Une troisième guerre mondiale déclenchée dans de telles conditions acquerrait dès le
début le caractère d'une guerre civile internationale, notamment en Europe et en Asie. Ce
serait une guerre menée par le bloc impérialiste contre l'Union soviétique, les
« démocraties populaires », la Chine, les révolutions coloniales et le mouvement ouvrier
révolutionnaire dans les pays capitalistes. Ce serait une guerre de la contre-révolution
capitaliste pour la restauration de la propriété privée, du colonialisme et des autres formes
d'asservissement, contre le mouvement révolutionnaire international sous toutes ses
formes diverses.
6. Une telle guerre différerait des deux guerres mondiales précédentes à d'importants égards.
Premièrement, ce ne serait pas une lutte entre deux blocs impérialistes rivaux pour la
domination mondiale, mais avant tout une guerre de classes. Deuxièmement, elle ne
surviendrait pas au point culminant d'une série de défaites du prolétariat et de la
prostration politique de celui-ci. Elle viendrait plutôt en résultat de sérieux échecs de
l'impérialisme, non au moment où les travailleurs et les peuples coloniaux sont écrasés et
affaiblis, mais lorsque des coups durs sont infligés à l'impérialisme même. En conséquence,
l'effet immédiat d'une autre guerre mondiale ne serait pas d'émousser et de supprimer la
lutte des classes, mais de l'exacerber énormément vers des paroxysmes sociaux.
7. Cette analyse de la situation mondiale rend nécessaire l'orientation suivante et ouvre
les perspectives suivantes au mouvement révolutionnaire :
a) Les préparatifs et même le déclenchement de la guerre mondiale ne constituent pas
des causes de désespoir ou de défaitisme dans les rangs de l'avant-garde. Au contraire,
il faut voir en eux les possibilités révolutionnaires considérables ouvertes à l'échelle
internationale, à condition que l'avant-garde poursuive une ligne correcte et tire
pleinement avantage de ces possibilités.
b) Les marxistes ne peuvent pas prendre une attitude « neutraliste » ou abstentionniste
à l'égard des forces qui s'affronteraient dans la guerre menaçante. Ils doivent
s'opposer de façon intransigeante aux impérialistes et à leurs agents et ils doivent
s'allier sans ambiguïté avec les adversaires de l'impérialisme qui ont une nature
sociale, des tendances et des objectifs différents. Cette position de classe qui
différencie clairement entre les camps qui s'affrontent doit être rendue évidente
dans toute l'activité politique et dans la presse.
c) Dans les mouvements, les pays et les forces dirigées par Moscou et les staliniens
ou par les réformistes, les marxistes doivent clairement faire une distinction entre
les régimes sociaux, les forces, les mouvements de nature anticapitaliste et leurs
directions bureaucratiques et opportunistes.
d) Partout où les masses entrent en action contre les régimes capitalistes, les
marxistes doivent participer avec leur propre programme aux côtés des ouvriers,
des paysans et des peuples coloniaux dans leurs luttes en vue d'approfondir et
d'élargir les mouvements suivant des lignes révolutionnaires. Dans certaines
conditions, ceci peut rendre nécessaire d'entrer dans des mouvements contrôlés
par les staliniens et même de donner un soutien critique aux régimes placés sous
leurs auspices, tel celui de la Chine.
e) Ceci implique nécessairement en même temps de lutter contre la bureaucratie
soviétique et d'exploiter la crise mondiale du stalinisme en vue de créer une nouvelle
direction révolutionnaire. Cela exige des efforts systématiques pour être plus près des
masses qui sont actuellement en Europe et en Asie sous l'influence ou sous la
domination du stalinisme.
f) Dans les pays où le stalinisme est faible et où les réformistes sont aujourd'hui la
force dominante, comme en Angleterre ou en Inde, cela veut dire travailler parmi
les masses et au sein des partis qui suivent à présent les dirigeant réformistes. Dans
les pays où le stalinisme et la social-démocratie sont tous deux faibles, cela veut dire
affronter directement la bureaucratie syndicale et les porte-parole des capitalistes
pour gagner la direction des travailleurs.
Avec les propositions ci-dessus, nous sommes totalement d'accord. En même
temps, il est nécessaire à notre avis de développer et de renforcer les thèses selon
les lignes suivantes.
8. La nécessité de s'opposer au bloc impérialiste et de défendre les conquêtes d'Octobre
contre l'impérialisme ne signifie pas soutenir les mesures diplomatiques ou la stratégie
militaire du Kremlin, ainsi que les thèses elles-mêmes l'indiquent. Le développement
de la lutte de classes et des lignes d'intérêt de classe ne coïnciderait pas
nécessairement, dans le cours de la guerre, en toute circonstance et en tout lieu avec
les alignements gouvernementaux ou militaires. Le cas de la Yougoslavie illustre bien
aujourd'hui une telle circonstance. Des cas similaires peuvent surgir au cours de la
guerre même. Dans la période qui vient, les marxistes se trouvent face à un double
problème : d'une part, défendre les conquêtes d'Octobre contre l'impérialisme, d'autre
part, défendre les luttes révolutionnaires et leurs conquêtes (comme en Yougoslavie
aujourd'hui) contre le Kremlin.
9. Le rôle contre-révolutionnaire direct que Moscou a joué et continue de jouer ne
disparaîtra pas à l'arrière-plan en cas de guerre. Au contraire, il viendra au premier plan
quand et là où les mouvements de masse indépendants menaceraient de passer au-delà
du contrôle des partis que ce dernier domine. Indépendamment de leurs effets pour la
défense de l'Union soviétique, la bureaucratie stalinienne ne soutiendra pas des
mouvements de masse indépendants et, notamment, des mouvements oppositionnels.
Si le Kremlin estime que de tels mouvements indépendants mettent en cause ses
intérêts, il n'hésitera pas à les réprimer. En se développant, ces mouvements
révolutionnaires peuvent, dans certaines circonstances, entraîner avec eux des agents
du Kremlin qui chercheront à en prendre la tête afin de pouvoir les contrôler. Il est
nécessaire de mettre en garde que plus ces mouvements tendront à passer par-dessus
leur tête, et plus ouvertement la bureaucratie stalinienne tendra à se heurter à ces
mouvements et à chercher à les écraser.
10. Tandis que la situation internationale, considérablement aggravée et se détériorant
continuellement, réduit les chances d'un marchandage entre le Kremlin et les
impérialistes, la possibilité d'un tel marchandage subsiste toujours. La bureaucratie
stalinienne conservatrice est loin d'avoir abandonné sa perspective de vivre en paix avec
l'impérialisme, si seulement celui-ci lui permet de le faire. À cette fin, elle est prête,
comme elle l'a toujours été, à sacrifier partout les intérêts des ouvriers. Des mesures
telles que l'offre de Togliatti à la bourgeoisie italienne démontrent que le Kremlin est loin
d'avoir perdu tout espoir de conclure un marché. Bien qu'un tel marché, s'il est conclu,
ne pourrait que s'avérer temporaire et partiel, il modifierait toutefois la situation
internationale et nos propres perspectives dans la période immédiate et, par
conséquent, ne devrait pas être totalement écarté de notre analyse.
11. Au lieu de tenter de fournir une redéfinition générale des partis staliniens, il serait
plus indiqué de recommander de suivre leur évolution concrète dans chaque cas
donné, dans leurs rapports spécifiques avec le Kremlin d'une part, et avec le
mouvement des masses dans leur propre pays, d'autre part. En même temps, il est
obligatoire de réaffirmer notre caractérisation antérieure du stalinisme comme force
contre-révolutionnaire. Le stalinisme reste ce qu'il a été, avant, pendant et depuis la
dernière guerre. C'est une bureaucratie réformiste nationale et une agence de
l'impérialisme dans le mouvement ouvrier mondial. Ce qui est nouveau dans la
situation, ce ne sont pas les quelconques changements dans la nature et le rôle du
stalinisme, mais les conditions nouvelles dans lesquelles ces partis, y compris le
Kremlin, se trouvent à présent et en résultat desquelles ils ont été plongés dans des
crises.
La possibilité et la probabilité que des mouvements de masse puissent passer dans
quelques pays par-dessus la tête des partis staliniens ouvre deux variantes de
développement. Si ces partis suivent les masses et commencent à suivre une voie
révolutionnaire, cela conduira inévitablement à leur rupture avec le Kremlin et à
leur évolution indépendante. De tels partis ne peuvent alors plus être considérés
comme étant staliniens, mais tendront plutôt à avoir un caractère centriste, comme
cela a été le cas du PC yougoslave. Mais les partis qui, dans des conditions de soulè-
vement de masse, restent totalement liés au Kremlin, développeront totalement
leur caractère contre-révolutionnaire. La caractérisation des partis staliniens
comme « pas exactement réformistes » est à la fois vague et trompeuse et doit être
éliminée.
12. L'analyse concernant la conduite que pourraient avoir les partis staliniens en temps
de guerre dans les pays capitalistes tend à être unilatérale dans les thèses. Il est dit
que, dans certaines circonstances, ces partis peuvent être obligés d'esquisser, une
orientation révolutionnaire. Cela n'est pas exclu. Mais le contraire n'est également
pas exclu. Dans certaines circonstances, les staliniens pourraient étrangler et
étrangleraient effectivement des révolutions au cours d'une guerre. Cette variante
devrait être soulignée tout autant. En outre, il faudrait souligner qu'avec le
déclenchement de la guerre tous les partis staliniens n'échapperaient pas à la crise
qui les atteint, mais que cette crise s'intensifierait plutôt de beaucoup.
13. En accord avec ce qui a été dit, il faut aussi souligner qu'une orientation tactique
n'implique aucune conciliation avec le stalinisme. Au contraire, ces tactiques ont
pour objet de nous permettre de fusionner avec le mouvement vivant des masses et
de combattre d'autant plus effectivement le stalinisme.
14. Bien que les immenses soulèvements révolutionnaires que provoquerait, dans les
secteurs impérialistes, le déclenchement d'une guerre mondiale soient correctement
soulignés, il faudrait indiquer qu'une telle guerre aggraverait aussi les conflits latents et
soulèverait des mouvements de masse indépendants contre la dictature du Kremlin dans
les régions qu'il domine. Ceci surviendrait probablement dans les pays d'Europe
orientale où les partis communistes ont déjà dû subir la purge de leurs directions natio-
nales et parmi les nationalités soviétiques qui ont directement fait l'expérience des maux
de l'oppression stalinienne. La tâche des marxistes sera de se lier à ces mouvements
populaires antistaliniens, de leur donner une expression anti-impérialiste et anticapita-
liste claire et conséquente, et de les guider dans une direction révolutionnaire socialiste.
15. La perspective d'« États ouvriers déformés » comme ligne de développement historique
pour une future période indéfinie ne doit pas être reconnue implicitement ou
explicitement dans les thèses. Que ce soit en Europe orientale ou en Asie, les pays arriérés
ne constituent qu'un des principaux canaux du développement révolutionnaire.
L'extension de la révolution prolétarienne à un ou plusieurs pays avancés changerait
radicalement tout le tableau du monde. Cet aspect devrait être mis en avant dans les
thèses. Le retard de la révolution socialiste dans un pays européen retardé et la limitation
qui en résulta étaient une circonstance historique qui a largement déterminé le cours de
l'histoire mondiale depuis 1924. Mais nous sommes, aujourd'hui, au seuil d'une situation
entièrement nouvelle. La montée sans parallèle des révolutions coloniales peut sembler
renforcer cette tendance antérieure. Toutefois, en dernière instance, elle la renversera.
Car ces révolutions coloniales qui englobent maintenant aussi le Proche-Orient ébranlent
et disloquent toute la structure impérialiste mondiale et fournissent ainsi une énorme
impulsion à la révolution socialiste dans tous les pays avancés, y compris aux États-Unis.
Le déclenchement d'une guerre mondiale ne modifiera pas cette tendance : au contraire,
elle renforcera considérablement les développements révolutionnaires à la fois dans les
pays arriérés et dans les pays avancés. La montée des révolutions coloniales doit être
directement reliée en ce sens aux perspectives des pays avancés. En même temps, il y a lieu
de noter que cette interconnexion entre le développement des pays arriérés et avancés
aggravera à l'extrême la crise qui s'étend non seulement à l'impérialisme mais également
au stalinisme.
16. La caractéristique politique centrale de la situation mondiale aujourd'hui est la crise
de la direction prolétarienne. Il est impérieux de réaffirmer cette proposition de nos
thèses du congrès de fondation. Tout tourne autour de la solution de cette tâche
historique. Les conditions objectives pour son accomplissement sont maintenant
mûres, mais la tâche ne sera pas résolue automatiquement ou mécaniquement, ni
indépendamment de notre intervention et de notre politique. Les démarches tactiques
proposées acquièrent toute leur signification et toute leur importance en relation avec
la solution de ce problème.
Le 6 juin 1951
Le comité politique du SWP (traduit de l'américain par Pierre Frank)