L'évolution des pays européens du « glacis » soviétique depuis 1949 s'est faite dans le sens d'une intégration accélérée de ces pays dans l'orbite économique et politique de l'URSS. Sur le plan économique, cette évolution a épousé la ligne fondamentale d'un début de coordination et de planification effective entre leurs économies, d'une part, et celle de l'URSS d'autre part, qui ont considérablement atténué leur dépendance de l'économie et du marché capitalistes internationaux.
Depuis 1949, on assiste à la mise en exécution d'une série de plans à longue portée (cinq à six ans) qui, au fur et à mesure de leur réalisation, détachent ces pays d'une partie de leurs liens avec le marché capitaliste extérieur et fusionnent progressivement leur économie en un tout de plus en plus organiquement lié à l'économie planifiée de l'URSS. Ces plans viennent après l'étatisation effective de la quasi-totalité de l'industrie lourde et légère, du commerce extérieur ainsi que celle de secteurs importants du commerce intérieur, des transports et d'une série de mesures restrictives de la propriété et du marché privé agricole, et après l'exécution généralement réussie des premiers plans à courte durée (un à trois ans) qui ont permis de restaurer l'économie aux niveaux d'avant-guerre et de réparer les destructions causées par la guerre.
L'économie étatisée est désormais réglée comme en URSS par les impératifs du plan. Ces développements ont déjà provoqué un renversement de la tendance antérieure en ce qui concerne les échanges de ces pays avec le marché capitaliste international. Actuellement, les échanges de ces pays entre eux et avec l'URSS occupent plus de la moitié de leur commerce extérieur et vont en s'amplifiant dans ce sens.
Sur le plan social, l'appareil d'État de ces pays est de plus en plus assimilable à celui de l'URSS par la création, surtout dès la fin de 1949, de « soviets » bureaucratiques et par l'installation plus poussée à tous les échelons d'éléments « sûrs » jouissant de la confiance de la bureaucratie soviétique, qui remplacent progressivement les anciens éléments bourgeois. Ces éléments se recrutent maintenant à un rythme accéléré dans la nouvelle aristocratie ouvrière que le régime favorise par ses méthodes de rémunération du travail, le mouvement stakhanoviste, etc.
L'appareil d'État se « soviétise » aussi bien dans sa forme que dans sa composition sociale, en imitant les formes propres à l'appareil d'État de l'URSS et en recrutant ses fonctionnaires parmi les nouvelles couches privilégiées. Il se « russifie » d'autre part, en plaçant aux postes de direction les plus décisifs, tant dans l'administration civile, politique et économique que dans la police et dans l'armée, des éléments directement maniés par le Kremlin, et parfois d'authentiques fonctionnaires russes empruntant la nationalité appropriée.
Sur le plan politique, enfin, si le sort de ces pays n'est pas encore décidé dans un sens historique, il n'en est pas de même en ce qui concerne leur sort immédiat. Il devient clair que l'évolution de la situation internationale ne se fait pas dans le sens d'un compromis étendu entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique, qui pourrait mettre en cause le statut de ces pays, mais au contraire dans le sens d'une préparation accélérée à la guerre au cours de laquelle se consolide de plus en plus sa zone d'influence actuelle. Seul le cas de la zone soviétique d'Autriche, qui reste pour le moment partie intégrante de l'État autrichien, sur lequel un compromis prochain par le retrait des troupes d'occupation n'est pas encore exclu, pourrait faire une exception. Par contre, la toute récente évolution de l'Allemagne orientale, la structure et la mise en application de son plan quinquennal et les modifications profondes apportées à l'appareil d'État constituent plutôt un indice que Moscou, ayant perdu l'espoir d'un compromis général, notamment sur l'Allemagne, s'achemine vers l'intégration décisive de cette zone dans le reste du « glacis ». Il n'en reste pas moins vrai que la structure économique et politique de cette zone demeure encore fort éloignée de celle du reste du « glacis ».
D'autre part, l'ensemble des bouleversements économiques, sociaux et politiques intervenus dans le « glacis » a pris maintenant une telle ampleur que la réintégration de ces pays dans l'orbite capitaliste ne pourrait plus être envisagée comme pouvant se faire à froid, mais au travers d'une véritable contre-révolution capitaliste (à l'exception possible de l'Allemagne orientale). L'exemple de la guerre civile qui sévit actuellement en Albanie, qui est pourtant le chaînon de loin le plus faible de tout le « glacis », entre les forces à la solde de la réaction indigène et de l'impérialisme et les forces au service de régime, est à ce sujet probant.
Tenant compte de toutes ces modifications apportées depuis 1949 tant à l'économie qu'à l'appareil d'État des pays du « glacis », dans le cadre d'une évolution internationale nouvelle, il faut considérer que l'assimilation structurelle de ces pays à l'URSS est actuellement essentiellement achevée et que ceux-ci ont cessé d'être fondamentalement des pays capitalistes.
La prise en charge de tous ces pays au lendemain de la dernière guerre par la bureaucratie soviétique, l'influence et le contrôle déterminants de celle-ci sur ces pays incluaient la possibilité et même à la longue l'inévitabilité de leur assimilation structurelle à l'URSS, en fonction d'un certain rapport de forces à l'intérieur et à l'extérieur, entre la bureaucratie soviétique, la bourgeoisie indigène, l'impérialisme et les masses.
Pour une longue période — qui va généralement de 1945 à 1948 environ —, la bureaucratie soviétique a maintenu ces pays dans un statut intermédiaire à des degrés variables, du fait qu'elle n'était pas encore prête à considérer sa rupture avec l'impérialisme comme consommée et de la nécessité dans laquelle elle se trouvait, de par sa nature propre, de se débarrasser de la bourgeoisie indigène à froid, sans la véritable action révolutionnaire des masses sur lesquelles il s'agissait pour elle d'asseoir en même temps un contrôle rigoureux.
Ce statut intermédiaire correspondait sociologiquement de plus en plus à un régime de dualité de pouvoir aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique, la structure économique restant fondamentalement capitaliste. C'est à partir de 1949 que cette dualité cède manifestement la place à des régimes qui stabilisent une structure essentiellement caractérisée par des rapports de production et de propriété qualitativement assimilables à ceux de l'URSS, c'est-à-dire caractéristiques d'une économie essentiellement étatisée et planifiée (à l'exception de la zone soviétique d'Autriche où, par le fait de l'occupation, on aperçoit certains éléments d'une dualité de pouvoir). Parallèlement à ce processus, le pouvoir politique, pendant longtemps assumé par différentes combinaisons entre les dirigeants staliniens et les représentants des anciens partis bourgeois et petits-bourgeois, est passé aux mains exclusives des staliniens et s'est transformé aussi bien dans sa forme que dans sa composition sociale. La forme du pouvoir politique reste encore marquée de différences importantes d'un pays à l'autre et dans leur ensemble avec celui de l'URSS, comme c'est d'ailleurs le cas en ce qui concerne la forme du pouvoir politique en régime capitaliste. Mais c'est avant tout en raison de leur même base économique, de la structure essentiellement commune à tous les pays du « glacis », caractérisée par de nouveaux rapports de production et de propriété propre à une économie étatiste et planifiée, essentiellement semblables à ceux de l'URSS, que nous devons considérer ces États comme étant actuellement des États ouvriers déformés. Ces États ont surgi non de l'action révolutionnaire des masses mais de l'action militaro-bureaucratique de la bureaucratie soviétique à la faveur de circonstances exceptionnelles créées par la dernière guerre, et ils sont gérés non pas directement par le prolétariat mais par une bureaucratie. La déformation bureaucratique de ces États est de la même importance que celle qui caractérise l'URSS, le prolétariat y étant, comme en URSS, totalement écarté du pouvoir politique.
Comme en URSS, par conséquent, se pose aussi comme tâche à l'avant-garde révolutionnaire de ces pays une révolution politique pour renverser la bureaucratie et ouvrir la voie au libre développement du socialisme.
L'évolution ultérieure de ces pays et leur avenir proche sont maintenant liés au sort du conflit en préparation entre l'impérialisme d'une part, et l'URSS, ces pays, la Chine, les autres révolutions coloniales et le mouvement ouvrier international, d'autre part.
Tenant compte du caractère de classe de ces pays et des buts de guerre réactionnaires de l'impérialisme, la IVe Internationale n'est ni neutre ni indifférente en ce qui concerne la défense de ces. pays contre l'impérialisme. Comme dans le cas de l'URSS, la IVe Internationale est pour la défense inconditionnelle de ces pays contre l'impérialisme. Elle considère que leur structure d'économie étatisée et planifiée constitue une conquête qui doit être sauvegardée contre l'impérialisme, indépendamment de la politique suivie par les gouvernements d'obédience de ces pays. Ceci ne signifie en aucun cas l'abandon de notre opposition politique à ces gouvernements ni la subordination de notre lutte pour la révolution mondiale à cette défense. Le contraire reste vrai. La IVe Internationale, à l'intérieur de ces pays, fait front commun avec les masses prolétariennes et paysannes pauvres qui luttent contre leur exploitation et contre l'oppression nationale imposée par la mainmise de la bureaucratie soviétique, et elle se prononce pour l'indépendance totale de chacun des pays du « glacis » et pour leur organisation en une fédération librement consentie.
Dans toutes les positions prises antérieurement sur la question de la nature de classe des pays du « glacis » soviétique européen, la IVe Internationale a montré la tendance à l'assimilation structurelle de ces pays à l'URSS et l'état transitoire dans lequel ces pays se trouvaient. La IVe Internationale a indiqué d'autre part, dès le début, que, dans un certain rapport de forces entre la bureaucratie soviétique, l'impérialisme et les masses, la bureaucratie pourrait même achever cette assimilation. Pendant toute une période (1945-1948), il était effectivement impossible de conclure à l'établissement d'un tel rapport de forces favorable à la bureaucratie et, par conséquent, de considérer le sort des pays du « glacis » comme réglé pour tout l'avenir immédiat. Cependant, il est nécessaire de reconnaître que l'internationale s'est vue empêchée d'avoir une appréciation exacte de l'évolution dans le « glacis », du rythme et de l'ampleur de l'assimilation par suite d'une série de considérations restrictives comme celles qui ont été indiquées dans les « Thèses sur l'URSS et le stalinisme » du IIe Congrès mondial affirmant que « la véritable destruction du capitalisme [dans le « glacis »[ n'est possible qu'à travers la mobilisation révolutionnaire des masses et l'élimination des formes particulières d'exploitation que la bureaucratie a introduites dans ces pays ». D'autre part, dans la résolution du VIIe Plénum du CEI (mai 1949) sur « L'évolution des pays du "glacis" », où était envisagée plus positivement la perspective possible d'une assimilation structurelle achevée par l'action propre de la bureaucratie stalinienne, on insistait encore sur « la suppression des frontières, qu'elle s'effectue par l'incorporation de certains ou de tous ces pays dans l'URSS ou qu'elle s'effectue par la constitution d'une fédération balkano-danubienne formellement indépendante de l'URSS mais véritable cadre unifié pour la planification de l'économie ».
Il s'est avéré que l'action révolutionnaire des masses n'est pas une condition indispensable pour que la bureaucratie puisse détruire le capitalisme dans des conditions exceptionnelles analogues et dans un climat international comme celui de la Guerre froide. Ceci ne veut pas dire que la bureaucratie se soit complètement privée de l'action des masses pour détruire la bourgeoisie. Elle a mobilisé celle-ci bureaucratiquement, dans une ampleur variable de pays à pays et selon les circonstances, les organisant par exemple dans des « comités » de toute sorte qui ont joué un certain rôle dans le désarmement de la bourgeoisie et dans son expropriation économique et politique. Cette mobilisation bureaucratique des masses, qui se poursuit encore dans la lutte contre les restes des classes possédantes, et principalement contre la paysannerie aisée et l'Église catholique, est nécessaire parce que la bureaucratie n'est pas une force sociale autonome, une classe, mais s'appuie en partie sur le prolétariat pour lutter contre la bourgeoisie tout en enfermant en même temps les masses dans l'étau de son "contrôle bureaucratique et policier.
Il s'est avéré d'autre part que, dans ces mêmes conditions et sur la base d'une étatisation effective des moyens de production, il est possible d'entamer le processus d'une économie planifiée sans incorporation formelle à l'URSS, sans suppression formelle des frontières et malgré les formes particulières d'exploitation que la bureaucratie maintient encore dans ces pays, et qui constituent toujours un obstacle à la planification et au libre développement de leur économie.
Quant à la signification théorique de l'évolution du « glacis » et au jugement qu'on en peut tirer pour le rôle du stalinisme, la IVe Internationale reste toujours fermement sur ce qui a été dit à ce sujet dans la résolution du VIII Plénum du CEI, cette partie ayant été incorporée dans la présente résolution.
• La signification théorique de l'évolution du « glacis »
(Extrait de la résolution du VIIe Plénum du CEI, avril 1949) L'apparition de régimes nouveaux de transition, comme c'est le cas pour les pays du « glacis » — transition entre le capitalisme et l'URSS —, n'est ni l'effet du hasard ni le résultat d'accidents historiques négligeables. Seuls des doctrinaires incurables peuvent concevoir le capitalisme et le socialisme comme des entités fixes, données une fois pour toutes, dans lesquelles devrait s'insérer un processus historique vivant, contradictoire et riche en cristallisation de formes combinées toujours nouvelles. En réalité, l'apparition de régimes de transition mixtes, d'un caractère combiné, est l'expression la plus nette de notre époque historique définie par :
a) une décomposition de plus en plus avancée du capitalisme ;
b) les conditions de retard prolongé de la révolution mondiale, essentiellement en
fonction de la direction stalinienne contre-révolutionnaire du mouvement ouvrier
mondial ;
c) l'existence de l'URSS non seulement comme puissance qui continue à polariser les
aspirations révolutionnaires d'une partie importante du prolétariat mondial, mais
aussi comme puissance étatique ayant un poids politico-militaire propre, avec sa
propre logique d'expression.
C'est seulement à la lumière de ces trois facteurs qu'on peut comprendre l'apparition et l'évolution d'un nouveau phénomène combiné comme celui du « glacis » soviétique et qu'on peut en même temps en limiter la portée historique réelle. La constatation de l'existence de pareils régimes de transition ne met nullement en question notre appréciation du rôle contre-révolutionnaire du stalinisme ni notre appréciation du stalinisme en tant que farce dissolvante de l'URSS et organisatrice des défaites du prolétariat mondial :
a) L'appréciation du stalinisme ne peut se faire en fonction de résultats localisés de sa
politique, mais doit partir de l'ensemble de son action sur le plan mondial.
Considérant l'état de décomposition que présente le capitalisme mondial, même
aujourd'hui quatre ans après la fin de la guerre, et considérant la situation concrète
de 1943-1945, on ne peut pas douter que c'est le stalinisme qui, sur le plan mondial,
est apparu comme le facteur décisif qui a évité un écroulement brusque et
simultané de l'ordre capitaliste dans l'ensemble de l'Europe et de l'Asie. En ce sens,
les « succès » obtenus par la bureaucratie dans le « glacis » constituent tout au plus
le prix que l'impérialisme lui a payé pour services rendus sur l'arène mondiale, prix
d'ailleurs constamment remis en question d'une étape à la suivante.
b) Du point de vue mondial, les réformes réalisées par la bureaucratie soviétique dans
le sens d'une assimilation du « glacis » à l'URSS pèsent incomparablement moins
dans la balance que les coups portés par la bureaucratie soviétique, aussi et surtout
à travers son action dans le « glacis », à la conscience du prolétariat mondial, qu'elle
démoralise, désoriente et paralyse par l'ensemble de sa politique, qu'elle rend
même en partie perméable à la campagne impérialiste de préparation de la guerre.
Du point de vue de l'URSS même, les défaites et la démoralisation du prolétariat
mondial provoquées par le stalinisme constituent un danger incomparablement
plus grand que la consolidation du « glacis » ne constitue un renforcement.
c) Dans le « glacis » même, où les conditions objectives et subjectives étaient mûres
pour un renversement immédiat du capitalisme en 1943-1944, la politique
stalinienne a conduit au renforcement temporaire des forces anti prolétariennes,
créé mille obstacles nouveaux dans la voie de l'abolition du capitalisme et provoqué
ainsi l'ensemble d'un processus douloureux et saccadé d'assimilation, s'étirant sur
plusieurs années et rendant le prolétariat dans sa plus grande partie apathique et
même hostile là où le mouvement révolutionnaire du prolétariat aurait réalisé la
liquidation du capitalisme dans ces pays en un temps beaucoup plus court et avec
un minimum de frais.
d) Par suite de l'expansion même de la bureaucratie soviétique dans les conditions
concrètes mentionnées, les contradictions objectives dans la situation du « glacis »
ont tendance à s'introduire au sein même de la bureaucratie et de l'économie
soviétique, y multipliant les tensions et les antagonismes déjà multiples et préparant
le terrain pour le développement de tendances centrifuges de nature multiple
(tendance Tito d'une part, tendance Gomulka-Ackermann de l'autre).
Historiquement, les conditions mentionnées plus haut non seulement indiquent les raisons de l'apparition de régimes de transition, mais circonscrivent en même temps les limites de la viabilité de la bureaucratie soviétique :
a) sur le plan social, le renversement de la bureaucratie soviétique reste fatal dans le
cadre d'une décision mondiale de la lutte de classes, inévitable à la longue dans un
sens ou dans l'autre ;
b) sur le plan politico-militaire, ce même renversement reste également inévitable si le
prolétariat mondial ne réussit pas à briser à temps l'impérialisme, entraînant aussi
dans cette éventualité la chute de la bureaucratie.
L'apparition de régimes de transition du genre du « glacis » exprime donc seulement le caractère d'interlude représenté par l'étape historique allant de 1943 à aujourd'hui : interlude entre le point le plus bas du recul mondial de la révolution prolétarienne et la nouvelle montée révolutionnaire mondiale qui n'a été qu'esquissée jusqu'à maintenant ; interlude entre la Seconde Guerre mondiale et le heurt final entre l'impérialisme et l'URSS. C'est seulement dans le cadre de cet interlude limité dans le temps que le « glacis » et tous les phénomènes reliés à celui-ci apparaissent sous leur véritable aspect provisoire et temporaire et que la véritable nature du stalinisme apparaît plus prononcée que jamais dans le sens indiqué par la IVe Internationale.
Résolution adoptée par 41 pour, 2 contre (Suisse, minorité vietnamienne).
Quatrième Internationale, n° 8 et n° 10, août et octobre 1951.