Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

De la réunification au Xe Congrès 1963-1979 › Le VIIIe Congrès mondial et après (1965-1969)

L'Europe capitaliste est en crise, Vive l'Europe socialiste ! (Appel du Comité exécutif de la IVe Internationale aux ouvriers et étudiants européens)

15 janvier 1969 · Comité exécutif international · Le VIIIe Congrès mondial et après (1965-1969) · 4 739 mots

Europe et UE Grande-Bretagne Jeunesse et étudiants

In English: Capitalist Europe in Crisis: For a Socialist Europe! — texte anglais publié à l’époque.

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L'Europe capitaliste est à nouveau en crise. La montée révolutionnaire de Mai en France en a été l'expression la plus claire, mais d’autres signes non trompeurs indiquent que de nouvelles explosions se produiront inévitablement. En Italie, les vagues de grèves se succèdent, entrainant des confrontations croissantes avec les forces de répression de l'Etat bourgeois, dans un contexte de quasi-paralysie de la démocratie parlementaire et d'extension de la combativité des élèves des universités et des lycées. En Espagne, la répression renforcée du régime croulant de Franco n'empêche plus les ouvriers, les étudiants et les nationalités opprimées d'adopter des formes de lutte de plus en plus radicales, mais au contraire les stimule. En France, répressions et concessions combinées ont été incapables de briser la combativité de la jeunesse radicalisée, tandis que la politique économique du régime gaulliste nourrit une nouvelle montée de luttes ouvrières. En Grande-Bretagne, les contradic- 2 QUATRIEME INTERNATIQGQGNALE tions entre le Capital et le Travail deviennent de plus en plus âpres et s'expriment à la fois par une opposition grandissante aux divers projets anti-ouvriers du gouvernement Wilson, par un antagonisme entre les syndicats et la direction du Labour Party, et par une aspiration de plus en plus grande à de nouvelles revendications comme le contrôle ouvrier et à de nouvelles formes de luttes (manifestations combatives de masse) qui menacent la base même de la politique réformiste et parlementaire dans le pays où était né le parlementarisme traditionnel. Même en Allemagne occidentale, le plus stable des grands pays capitalistes européens, la radicalisation des étudiants et la récession économique de 1966-67 ont engendré un malaise social.

UNE CRISE SOCIALE GLOBALE DES RAPPORTS DE CLASSE

Cette crise de l’Europe capitaliste doit être vue dans la perspective historique et dans le cadre du développement mondial. Elle n’est qu’une nouvelle manifestation du déclin du système capitaliste qui commença avec la première guerre mondiale et qui a produit par trois fois, en 1918- 1923, en 1932-1937 et en 1944-1948, des poussées révolutionnaires d’ampleur variable sur ce continent. La propriété capitaliste et l'Etat national sont de plus en plus devenus des freins au développement des forces productives et conduisent périodiquement à des guerres, des révolutions et des contre-révolutions. La crise historique du capitalisme européen a été exacerbée par les victoires de la Révolution d'Octobre en 1917, et de la révolution yougoslave en 1945, par l’élimination du capitalisme d’une façon bureaucratico-militaire en Europe orientale après la deuxième guerre mondiale, les victoires de la révolution chinoise en 1949 et de la révolution cubaine en 1959, la transcroissance de la révolution coloniale en révolution permanente rompant avec le capitalisme ce qui réduit le rôle que les pays agricoles et les pays coloniaux et semi-coloniaux ont joué dans le passé en assurant de vastes marchés pour les produits du capitalisme européen.

Le retard de la révolution socialiste européenne ne contredit pas l'existence de la crise historique du capitalisme. La responsabilité de ce retard repose sur les directions traditionnelles du mouvement ouvrier qui ont étranglé les possibilités d’une révolution socialiste : la social-démocratie en 1918-1923, le stalinisme avec l’aide de la social-démocratie en 1932-1937, en 1944-1948 et récemment en France. Dans les pays capitalistes industriellement avancés il n'y a pas de situation économique sans issue pour la bourgeoisie monopolistique. Même la crise la plus grave, qu’elle soit sociale (comme en 1923 en Allemagne) ou économique (comme la grande dépression des années 1929-1933), peut être suivie par une nouvelle montée de l'économie et même par un nouveau développement sur grande échelle des forces productives — comme ce fut le cas au cours des quinze dernières années — si la classe ouvrière n'utilise pas ces occasions pour renverser le régime capitaliste. Mais chacune de ces périodes de reprise économique est de plus en plus remplie de contradictions et ne peut qu’engendrer de nouveaux conflits de classes plus âpres, étant donné la tendance générale au déclin du régime capitaliste dans son ensemble.

La crise du capitalisme européen, comme celle du régime capitaliste mondial, est une crise sociale globale, c'est-à-dire essentiellement une crise des rapports de classe, une crise des rapports fondamentaux de production entre le Capital et le Travail, et pas seulement ou pas particulièrement une crise économique de surproduction dans le sens le plus étroit du terme. Sans doute, les tendances générales à long et moyen terme de l’économie capitaliste ont une influence profonde sur le comportement de toutes les classes sociales, à commencer par la bourgeoisie et la classe ouvrière. Sans doute aussi, la nouvelle crise qui se manifeste aujourd’hui dans l’Europe capitaliste est liée au ralentissement de la croissance économique depuis quelques années, à l'accroissement du surplus de capacité productive, à l'augmentation du chômage structurel en particulier parmi les jeunes, à la crise du système monétaire international, à la pression que tous ces facteurs exercent sur les capitalistes dans tous les pays, les faisant recourir à une politique déflationniste et à une législation anti-ouvrière afin de contrecarrer les tendances à la diminution de leur part dans les exportations mondiales et à la chute du taux de profit.

Il est à souligner que la crise croissante actuelle du capitalisme européen ne coïncide pas avec une sévère dépression du type 1929-1933 ni même avec une récession généralisée comme il s’en prépare une pour les prochaines années. Loin de montrer une plus grande stabilité du capitalisme, l'absence d’une sévère crise de surproduction et de chômage sur une large échelle ne fait qu'accuser l'incapacité de ce régime à résoudre ses contradictions fondamentales. Car c’est dans de telles conditions relativement favorables de développement économique que les éléments de crise sociale et de révolution sociale sont venus à la surface et que la contradiction fondamentale du capitalisme, celle qui résulte de l'existence de la propriété privée et du travail salarié, se pose avec plus de force que jamais en Occident.

La crise actuelle apparait précisément comme la crise totale d’un système social décadent et pas seulement comme une lutte pour la redi-vision du revenu national entre capitalistes et ouvriers. Il ne s’agit pas seulement d’une révolte croissante de la classe ouvrière contre la façon dont le capitalisme gère l’économie, gaspille la richesse, disperse les ressources, maintient la pauvreté et le chômage, accroît l'inégalité et l'exploitation, alors que les immenses progrès de la science et de la technologie ont créé toutes les prémisses matérielles pour l'élimination de ces maux sociaux. Il s’agit, dans cette crise, d’une révolte croissante des ouvriers contre la nature fondamentale du capitalisme, contre le droit du Capital de commander aux machines et aux hommes dans les usines et dans l’économie, contre la structure de classe de la société. C’est pourquoi cette crise s'étend inévitablement à tous les domaines de l’activité sociale. L'Etat et ses forces de répression, la manipulation des moyens d'information de masse par le grand capital, la nature de classe de la loi et de la justice, la soumission de la science et de l'éducation aux besoins des capitalistes, la commercialisation de l’art — tout est mis en cause. Sur toute l’Europe, la jeunesse ouvrière et estudiantine radicalisée met en question aujourd’hui tous ces aspects de la domination de classe et de la société bourgeoise. Rien n’exprime plus clairement la crise historique du capitalisme européen que le fait que la bourgeoisie se trouve coupée de la majorité de la jeunesse, y compris d’une partie importante de sa propre jeunesse.

LA CRISE DE « L'UNIFICATION » EUROPEENNE CAPITALISTE

Dans ce contexte la crise de « l’unification européenne », de la tendance à l'intégration économique de l'Europe capitaliste acquiert une haute signification symbolique. La trahison par les directions staliniennes et social-démocrates des possibilités révolutionnaires qui suivirent la deuxième guerre mondiale et l’aide massive de l'impérialisme américain permirent aux capitalistes au cours des années 1950 et des premières années 1960 d’assurer une croissance économique rapide entraînant un déclin temporaire de la combativité politique de la classe ouvrière. Le capitalisme mit alors en œuvre un processus d’unification capitaliste de l'Europe destiné à surmonter au moins quelques-unes des contradictions les plus aiguës entre le rayon d'opération du grand capital et la survivance anachronique de l'Etat national. Après l’expérience de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (C.E.C.A.), ce processus s’amplifia et aboutit à la signature du Traité de Rome qui visait à créer un marché commun en Europe occidentale au bout d’une période de transition de dix ans. D'importantes couches de la jeunesse européenne ont réagi fortement au nationalisme après 1945 et placèrent de grands espoirs dans l'unification européenne en l'absence d’une perspective socialiste immédiate.

Cette période est maintenant achevée et le Marché commun une réalité. Mais l’élan qui a produit ce processus a nettement décliné pour ne pas dire disparu. Les Etats bourgeois ne manifestent aucune intention d'investir un « gouvernement européen » disposant de pouvoirs réels, en premier lieu d’une autorité politique et d'une monnaie commune. Et ce en dépit du fait qu’une concurrence plus efficace avec l'impérialisme américain et une politique anti-crise et anti-cyclique, font de cette autorité commune et de cette monnaie commune un besoin urgent compris par nombre de grands monopoles. L'extension du Marché commun à la Grande-Bretagne et à d’autres puissances capitalistes qui voudraient s'y joindre est exclue pour le moment. Une des communautés créées au cours des années 1950, la C.E.C.A. a fait faillite, étant totalement incapable d'endiguer la crise structurelle qui a touché d'abord l’industrie de la houille puis l’industrie de l'acier. Une autre, l’Euratom, est maintenant moribonde. Dans les cercles bourgeois et petits bourgeois où il y avait dix ans auparavant des espoirs élevés et de grandes espérances dans une « Europe unie » prévaut aujourd’hui un sentiment de désillusion, de frustration et de cynisme.

Ce changement est fondamentalement déterminé par la crise sociale croissante et les ralentissements de la croissance économique. Lorsque la concurrence internationale devient plus sévère, que les tensions sociales grandissent dans chaque grand pays impérialiste, que la marge de concessions et de négociations devient plus étroite, la possibilité des différentes bourgeoisies d'Europe occidentale de renoncer aux avantages que peuvent procurer des manœuvres monétaires séparées et un retour périodique à des mesures protectionnistes décline fortement.

L'aspect politique de la crise qui secoue à présent le capitalisme européen est particulièrement prononcé. C'est en premier lieu une crise de direction et il est remarquable qu’elle se manifeste tout aussi fortement dans le camp de la bourgeoisie que dans le mouvement ouvrier.

Les directions bourgeoises traditionnelles de nombreux pays de l'Europe capitaliste sont rongées et prises par les affres de violentes luttes fractionnelles qui les menacent de désintégration. Mais, en même temps, l'absence d’une direction de rechange est si prononcée que, même lorsque leurs équipes politiques sont usées et ne disposent plus de la confiance de secteurs influents du grand capital, comme c’est par exemple le cas de de Gaulle en France, de Franco en Espagne et en partie des conservateurs en Grande-Bretagne, ils y restent attachés faute de remplaçants. Ceci tend à donner de plus en plus à chacune des crises gouvernementales qui se succèdent le caractère d’une crise de régime, ce qui est évident en ltalie et en Belgique, et qui commence à mettre en question l’existence même du système parlementaire, .y compris en Grande-Bretagne. En dernière analyse, c'est seulement le rapport des forces entre les ouvriers et le capital, et l'estimation que se fait le grand capital de la capacité de la classe ouvrière à répondre par une contre-action massive à toute tentative d'introduction d’un « Etat fort > qui empêche pour le moment le coup grec de se répéter dans plusieurs autres pays d'Europe.

LA PERTE DE CONTROLE DE LA JEUNESSE PAR LES VIEILLES DIRECTIONS DE LA CLASSE OUVRIERE

La crise des directions traditionnelles de la classe ouvrière est exprimée de la façon la plus saisissante par ia perte presque totale d’emprise à la fois des partis sociaux-démocrates et communistes sur la jeunesse ouvrière et estudiantine. Chez les ouvriers adultes la bureaucratie du Labour Party en Grande-Bretagne et celle du P.C.F. et de la C.G.T. en France ont pu jouer un rôle marquant de trahison au cours de l’an dernier, soutenant l’une le capitalisme britannique décadent, l’autre le régime gaulliste et la domination décadente de la bourgeoisie en France. Mais leur perte de contrôle sur la jeunesse se manifeste dans la faiblesse numérique de leurs organisations de jeunes et dans des mobilisations de larges masses hors de ces organisations traditionnelles à certains moments. Outre cette perte de contrôle sur de larges secteurs de la jeunesse, la faillite du réformisme ainsi que du néo-réformisme des partis communistes dans une période de crise croissante du système capitaliste exacerbe les contradictions internes des organisations ouvrières bureaucratisées, comme en témoignent la crise qui se développe entre les syndicats et le Labour Party en Grande-Bretagne, et celle qui se produit entre les directions de la C.G.T. en France et de la G.G.I.L. en Italie et des secteurs grandissants d’une classe ouvrière plus militante qui rejettent le carcan bureaucratique.

Tous ces développements montrent que mûrissent les conditions objectives et subjectives d’une nouvelle montée révolutionnaire à l'échelle européenne. Entre cette nouvelle montée et la lente maturation des conditions préparant une révolution politique contre la dictature bureaucratique en Europe orientale et en Union soviétique d’une part, et la révolution coloniale d’autre part, se produit une interaction croissante, chacun de ces trois secteurs de la révolution mondiale poursuivant sa propre logique interne et ses propres besoins, mais stimulant de plus en plus la conscience de forces d’avant-garde dans les autres secteurs. La contribution de la révolution coloniale à l'émergence de la nouvelle avant-garde jeune dans les pays impérialistes, l'influence profonde de la révolution de mai 1968 en France, en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie, ainsi que dans la résurgence de forces révolutionnaires estudiantines dans un pays semi-colonial comme le Mexique, ne sont que quelques-uns des récents exemples de cette interaction.

LES ETATS-UNIS SOCIALISTES D'EUROPE, SEULE SOLUTION DE RECHANGE

Le message fondamental que les marxistes révolutionnaires doivent aujourd’hui proclamer inlassablement et traduire dans un programme d'action doit faire comprendre aux plus larges masses laborieuses que la seule solution à la crise qui étreint l’Europe capitaliste est une révolution socialiste du continent. Les Etats Unis Socialistes d'Europe ne sont pas seulement une possibilité historique, ils constituent la seule solution de rechange réaliste face à toutes les tentatives de résoudre la crise du capitalisme européen sans renverser le mode de production capitaliste.

Le réalisme ne consiste pas dans de nouveaux exercices de transformation graduelle, dans l'addition de quelques nationalisations de nouvelles branches d'industrie au «secteur public» de l’économie, dans l'extension du domaine de la « programmation économique » capitaliste, dans une réponse plus vigoureuse du capitalisme européen au « défi » américain aujourd'hui et au défi japonais demain. Si l’on ne brise pas le cadre d’une économie capitaliste orientée par le profit et l'Etat bourgeois, toutes ces réformes ne feront qu'approfondir et qu’exacerber les contradictions, et le Capital s’efforcera de faire porter de plus en plus le fardeau de ces réformes sur la classe ouvrière elle-même.

Le réalisme exige une rupture radicale avec le vieux système décadent de la propriété privée des moyens de production, des investissements guidés par les mobiles des monopoles, des priorités dictées par la mise en valeur du capital au lieu de la satisfaction des besoins humains. Le réalisme exige une rupture radicale avec la machine de l'Etat bourgeois, en raison de son caractère à la fois oppressif et étroitement national en Europe. Le programme des Etats-Unis Socialistes d'Europe incarne la seule solution de rechange vraiment réaliste à la crise capitaliste.

LE VRAI VISAGE D'UNE EUROPE SOCIALISTE

Il est toujours nécessaire de montrer aujourd’hui à une avant-garde déjà large et même aux plus larges masses ce que serait une Europe socialiste ; car, dans les conditions de profonde agitation sociale et de crise sociale globale, le programme « maximum » acquiert une valeur agitative qu'il n'avait jamais eue dans le passé. Il est particulièrement important de le faire parce que, si la tendance à une révolution politique dans la République Socialiste de Tchécoslovaquie a stimulé en Europe occidentale l'intérêt et la sympathie pour la révolution socialiste, l’intervention brutale et oppressive de la bureaucratie soviétique a à nouveau accru le scepticisme et le doute envers le socialisme dans de nombreux cercles d'ouvriers avancés et de jeunes.

Le socialisme dans les pays industriels avancés de l’Europe occidentale aura une figure tout à fait différente de celle de la domination d'une bureaucratie parasitaire et privilégiée comme en Union soviétique. Il aura le visage d’une planification sociale à l’échelle du continent, permettant ainsi une croissance rapide des forces productives par élimination des doubles emplois et gaspillages considérables. La planification sociale signifiera surtout une utilisation totale des ressources existantes, la fin du chômage des hommes et du sous-emploi de l'équipement, la dissémination rapide du progrès technologique et des connaissances scientifiques dans toute l’économie. Elle signifiera aussi et surtout que les pricrités dans l’utilisation des ressources et dans l'orientation des investissements qui sont aujourd’hui déterminées en Occident par les mobiles de profit d’un petit groupe de monopoleurs et de financiers ainsi que par les forces aveugles du marché, qui en U.R.S.S. et dans les pays d'Europe orientale dépendent de choix arbitraires, de préférences et d'intérêts étroits de la bureaucratie dominante, seront démocratiquement déterminés par la masse des travailleurs organisés dans des conseils démocratiquement élus d’autogestion dans les usines et aux niveaux locaux, régionaux, nationaux et international. Elle signifiera qu’un congrès démocratiquement élu de conseils ouvriers sera l'organe suprême d'orientation de l’économie, et que la solution de rechange au gaspillage capitaliste ne sera pas recherchée dans une planification bureaucratique ni celle d’une hypercentralisation bureaucratique dans un retour au marché.

Une révolution socialiste en Europe occidentale signifiera que la priorité la plus élevée sera donnée aux trois processus essentiels de l'émancipation du travail : une rapide réduction de la semaine de travail, une transformation radicale de la structure des entreprises, une modification radicale de la structure de la consommation et du mode de distribution. Seule une rapide réduction de la semaine de travail, associée à un rapide accroissement du niveau de qualification et de connaissance permettra à toute la masse des travailleurs de participer réellement, et pas seulement formellement, à l’administration de l’économie et de l'Etat ce qui détruira la principale source objective de la bureaucratie. Seule une transformation radicale de la structure de l’entreprise et de la nature même du travail peut réintroduire la liberté et l’activité créatrice dans la production qui a été jusqu’à présent le principal domaine de la vie humaine. Seule une modification radicale de la structure de la consommation et du mode de distribution — une rapide croissance des biens et services distribués sans échange ni monnaie, sur la base de la satisfaction totale des besoins rationnels — peut faire que la révolution sociale pénètre dans la conscience des plus larges masses et donne vraiment naissance à l’homme socialiste, ce que des efforts subjectifs, éducation-nels et volontaristes — quelles que soient leur valeur et leur nécessité — ne peuvent effectuer par eux-mêmes.

En d’autres termes, le programme des Etats-Unis Socialistes d’Europe, est le programme du socialisme qui élargira le domaine de la liberté de l’homme bien au-delà de ce que la démocratie bourgeoise a donné à son apogée, non seulement aux ouvriers en tant que classe mais aussi à tout individu qui travaille. C'est dans une période où les tendances à l’autoritarisme et à la technocratie deviennent de plus en plus prononcées au sein de la société bourgeoise, qu'il est d'autant plus nécessaire de souligner ces aspects fondamentaux de la révolution socialiste dans les pays industriellement avancés. La notion de dictature du prolétariat doit être à nouveau interprétée dans le sens de Marx et de Lénine (voir « L'Etat et la révolution ») comme une dictature seulement contre les éléments subsistant de la classe dirigeante renversée et dont la rigueur dépendra exclusivement du degré et de la forme de leur résistance, mais en même temps comme la plus grande extension possible de toutes les libertés démocratiques fondamentales à la masse des travailleurs.

Plein pouvoir aux organes représentatifs élus des travailleurs, au sein desquels les partis et tendances ouvrières combattront pour la direction par des moyens politiques et non par la violence et la répression. Droit à l’organisation de tout parti que les masses laborieuses voudront créer eur la base de la constitution socialiste. Liberté de tendance dans tous les partis ouvriers. Indépendance des syndicats par rapport à l'Etat et aux partis. Liberté entière de la recherche scientifique, de la création culturelle et artistique sans restriction de la part de l'Etat. Pleine égalité entre hommes et femmes. Telle est l’image du socialisme que les marxistes révolutionnaires se doivent de présenter infatigablement.

EXPLOITER TOUTE SITUATION FAVORABLE

La propagande pour les Etats-Unis Socialistes d'Europe n'implique pas qu'il est impossible à la classe ouvrière de commencer à renverser la domination capitaliste d’abord dans un seul pays. Au contraire, nous appelons les militants d'avant-garde à se préparer et à éduquer les masses dans l’idée qu’elles doivent exploiter toute occasion favorable comme celle qui fut créée par Mai 68 en France pour réaliser une révolution socialiste victorieuse dans leur pays. Mais nous sommes convaincus que l’interpénétration grandissante du capital et du travail en Europe occidentale transformera rapidement une telle victoire en une épreuve de force entre le Capital et le Travail dans plusieurs pays européens, et que l'extension de la révolution, soit pour défendre un pays révolutionnaire contre des interventions contre-révolutionnaires étrangères, soit pour suivre l'exemple révolutionnaire des ouvriers des autres pays, sera plus rapide que dans le passé.

Est-il possible d'amener une telle démocratie socialiste à un plein épanouissement en Europe occidentale indépendamment de tous les ennemis qui la menaceraient internationalement ? Il serait irresponsable de promettre aux ouvriers et aux étudiants d'Europe qu'ils seraient laissés à construire tranquillement leur société socialiste sans interférence de la part soit de l'impérialisme américain soit de la bureaucratie soviétique, les deux principales puissances militaires dans le monde. Il serait encore plus irresponsable de préconiser une politique de « non intervention » dans le reste du monde en vue d'achever la « paix » aux dépens des exploités et des opprimés du monde entier.

En tout cas, l’alternative à une Europe socialiste ne serait pas une évolution et une coexistence pacifique mais un triomphe de la réaction qui pourrait mener au fascisme et à de nouvelles guerres. Il serait impossible de construire les Etats-Unis socialistes d'Europe sans étendre à l'échelle mondiale la lutte pour les mêmes objectifs que les masses laborieuses d'Europe commenceraient à mettre en œuvre sur ce continent. La victoire de la révolution socialiste en Europe ‘stimulerait considérablement à la fois la lutte pour le socialisme en Amérique du Nord et la lutte pour le socialisme en Union soviétique et en Europe orientale. La révolution socialiste victorieuse en Europe fournirait la plus grande aide fraternelle — technique, économique et politique — à la lutte de libération des peuples opprimés des pays coloniaux et semi-coloniaux, envers lesquels les travailleurs européens ont une dette du fait qu'une partie du standard de vie dont ils jouissent est le résultat de la surexploitation à laquelle les impérialismes européens ont ou avaient soumis les deux-tiers de l'humanité hors de ce continent. Dans l'accélération générale de la révolution mondiale que stimulerait la création des Etats-Unis socialistes d'Europe, des confrontations, y compris au niveau des armes, avec les dirigeants impérialistes dans le reste du monde seraient inévitables. Mais l'impact politique de la victoire du socialisme en Europe serait tel que la capacité militaire, y compris de large destruction nucléaire, de l’impérialisme américain serait considérablement affaiblie. Si deux petits pays économiquement peu développés, Cuba et le Vietnam, ont pu résister victorieusement aux interventions de l'impérialisme américain, et si la guerre du Vietnam a déclenché une opposition de masse au sein des Etats-Unis, combien plus grande serait la capacité de résistance de l’Europe occidentale dont la capacité productive rattraperait et dépasserait rapidement celle des Etats-Unis, combien plus grande serait la résistance des masses laborieuses américaines aux tentatives de leur dirigeants d'empêcher les peuples d'Europe de choisir librement leur régime social.

LES ETATS-UNIS SOCIALISTES D'EUROPE, UNE PERSPECTIVE CONCRETE A COURT TERME

Nous appelons les militants et organisations d'avant-garde à défendre audacieusement dans leur propagande et leur agitation la solution socialiste à la présente crise capitaliste en Europe : les Etats-Unis socialistes d'Europe, la création d’une Fédération de Républiques socialistes vraiment égales en droits, ouverte à toutes les nationalités européennes, y compris bien entendu à celles de l'Europe centrale et orientale, et seule susceptible de réunifier l'Allemagne.

Nous les appelons à souligner le but anticapitaliste ouvert de toutes leurs luttes, qu'il s'agisse de luttes pour des revendications économiques immédiates, pour la défense des libertés démocratiques du mouvement ouvrier, pour des revendications transitoires dans l’économie et le système d'éducation ou qu'il s'agisse des luttes anti-impérialistes.

La défense du niveau de vie des ouvriers contre l'assaut montant des patrons par les moyens successifs de l'inflation et de la déflation, de la montée des prix et des impôts croissants, la défense des droits syndicaux contre la tendance grandissante des capitalistes à limiter ou à supprimer toute négociation de salaire, la lutte pour des revendications transitoires comme l'échelle mobile des salaires, le contrôle ouvrier sur la production, les investissements et l'emploi, la nationalisation sans indemnisation et sous contrôle ouvrier, contre l’université bourgeoise et pour le « pouvoir étudiant », la lutte contre les guerres et les crimes impérialistes au Vietnam, en Rhodésie, en Afrique du sud, dans les pays arabes, etc., et pour le soutien de la juste lutte armée des peuples opprimés dans le Sud-Est asiatique, l'Afrique, l'Amérique latine et en Palestine, tous ces mouvements, justes en eux-mêmes et dignes du soutien sans réserve de tous les révolutionnaires, n’acquerront une signification pleinement progressive que s'ils sont coordonnés dans un mouvement de masse, vaste et multiforme, pour le renforcement du capitalisme et l'instauration des Etats-Unis Socialistes d'Europe.

L'internationalisation grandissante du Capital exige aussi un accroissement des liens, de la collaboration et de la coordination des luttes des ouvriers des différents pays d'Europe travaillant pour les mêmes sociétés internationales, dans les mêmes branches industrielles et dans l’ensemble de l’économie. Mais cette tendance que les ouvriers de France ont esquissée spontanément en Mai 1968 ne pourra donner tous ses fruits que si la lutte est élevée au niveau du renversement du régime capitaliste. Sinon, l’internationalisation croissante du capital sera, pour toute une période, en avance sur une coopération syndicale, spontanée, tâtonnante, entre ouvriers dans le domaine international et modifiera le rapport des forces entre classes aux dépens des ouvriers et au profit du capitalisme.

Présenter la révolution socialiste et les Etats-Unis Socialistes d’Europe comme une perspective concrète à court terme est d'autant plus nécessaire que l'actuel état de crise et de tension politique et sociale ne peut se poursuivre très longtemps en Europe. Si les assauts répétés des ouvriers et des étudiants ne conduisent pas à des victoires en raison du manque de conscience, d'organisation ou de direction, la balance oscillera de l’autre côté, une désillusion croissante, la démoralisation et l’apathie surgiront à nouveau dans les masses laborieuses et la jeunesse nouvellement politisée. Les monopoleurs pourront dès lors tenter de résoudre la crise à leur façon, en instaurant un « Etat fort » et en portant des coups violents au mouvement ouvrier.

Nous, marxistes révolutionnaires, sommes convaincus que la lutte pour unifier toutes les grèves, les démonstrations, les mouvements, pour les revendications immédiates et transitoires des ouvriers, des étudiants, des intellectuels et artistes progressistes, en vue d’une puissante mobilisation pour le renversement du capitalisme ne peut être achevée sans la construction de partis révolutionnaires et d’une Internationale révolutionnaire qui opposent la coordination et la centralisation des travailleurs à la centralisation intensifiée de l’économie capitaliste et de la machine étatique, partis et Internationale qui permettent aux masses d’enrichir la conscience et d’accumuler des cadres après chaque vague de lutte. Car sans un parti révolutionnaire la conscience des masses et l’activité des masses sont condamnées à suivre les hauts et les bas des mobilisations et à partir chaque fois de niveaux semblables. Nous n'opposons pas la nécessité de construction d’un parti révolutionnaire aux luttes que les ouvriers et les étudiants d'avant-garde mènent aujourd'hui dans toute l’Europe. Nous nous efforçons au contraire de participer à ces luttes comme leurs meilleurs militants pour convaincre l'avant-garde par sa propre expérience de la nécessité de cristalliser ses forces les plus combattives et les plus conscientes dans un tel parti.

EN AVANT POUR LES ETATS-UNIS SOCIALISTES D'EUROPE ! A BAS LE CAPITALISME ET L'IMPERIALISME ! VIVE LA REVOLUTION SOCIALISTE MONDIALE !

Le 15 janvier 1969.

Source : Quatrième Internationale, n°36, mars 1969 · scan (Radar, 16-014-00117).

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