I. Les thèses du VIIe congrès mondial du Komintern, affirmant que le socialisme a
« définitivement et irrémédiablement » triomphé en URSS — sans considération
du bas niveau de la productivité du travail comparée à celle des pays capitalistes
avancés et indépendamment de la course au développement entreprise par le
reste du monde —, sont grossièrement et dangereusement mensongères. Elles
s'appuient sur le fait que le territoire de l'URSS couvre « 1/6 de la surface de la
terre » alors qu'il est beaucoup plus décisif dans cette question que seulement
8,5 % de l'humanité occupe ce territoire. En réalité, le triomphe du socialisme
dépend toujours de la lutte de deux systèmes irréconciliables : le socialisme et le
capitalisme. Cette lutte ne s'est pas décidée et ne peut se décider au sein des
frontières de l'URSS. La question ne pourra se régler « définitivement et
irrémédiablement » que dans l'arène mondiale.
2. Les principaux moyens de production se sont considérablement développés et
restent aux mains de l'État dans l'industrie ; dans l'agriculture, ils restent aux
mains des kolkhozes, à mi-chemin entre la propriété étatique et la propriété
privée. Mais même la propriété étatique n'est pas encore la propriété sociale, car
cette dernière a ses prémices dans la dégénérescence de l'État, gardien de la
propriété, la réduction des inégalités et la dissolution graduelle du concept
même de propriété dans la morale et les coutumes de la société. Le
développement réel de l'Union soviétique a, ces dernières années, suivi une voie
opposée. L'inégalité s'accentue et, avec elle, la contrainte de l'État. Dans des
conditions favorables, à la fois sur les plans intérieur et international, la
transition de la présente propriété d'État au socialisme est possible. Cependant,
dans des conditions défavorables, un retour au capitalisme est tout aussi
possible.
3. Pendant la période de transition, tout État ouvrier doit conserver le système du
salariat ou, comme Marx l'a dit, « les normes bourgeoises de distribution », cela
afin d'accroître les forces productives. Cependant, le sort de ce système dépend
de la direction générale du développement. Que la révolution éclate dans les pays
avancés et que la richesse sociale augmente rapidement, alors l'inégalité se
réduira très vite, et l'État n'aura plus à jouer ce rôle de gardien. Dans les
conditions d'isolement et d'arriération où se trouve l'URSS, les normes
bourgeoises de distribution se sont grossièrement renforcées (énorme différen-
ciation de salaires, primes, titres, grades, etc.) et ont engendré des tendances
rétrogrades qui mettent en péril le système de propriété étatique.
4. La faible productivité, accompagnée d'importants investissements en capital, de
dépenses militaires considérables et du gaspillage énorme que représente un
appareil incontrôlé, se traduit par une pénurie aiguë et constante des principaux
produits de consommation individuelle pour la masse de la population. Les
succès économiques, qui sont beaucoup trop modestes pour assurer une
élévation substantielle des niveaux matériel et culturel des masses, permettent
déjà l'émergence d'une large couche privilégiée. Au cours du second plan quin-
quennal, les antagonismes sociaux ne se sont pas atténués, mais se sont au
contraire nettement accentués. L'inégalité sociale fait des enjambées de sept
lieues. Les cantiques à « la vie heureuse » ne sont chantés que par les sommets
tandis que les couches inférieures sont encore contraintes au silence.
5. Jouant sur la multiplication des antagonismes sociaux (entre la ville et la
campagne, le travail intellectuel et le travail manuel, les exploitations privées, les
kolkhozes et les micro-exploitations privées des kolkhoziens, les stakhanovistes
et le reste des masses laborieuses), la bureaucratie a acquis une réelle
indépendance vis-à-vis des travailleurs. Comme toute bureaucratie, elle règle ces
antagonismes en fonction des intérêts des plus forts et des mieux pourvus.
Comme toute bureaucratie, elle s'octroie à la fin une partie importante du revenu
national et devient ainsi la plus privilégiée des couches privilégiées.
6. À l'heure actuelle, la société soviétique présente une très grande hiérarchie des
conditions d'existence individuelles, qui va du bezprizorny (vagabond), de la
prostituée et du sous-prolétaire aux « dix mille » dirigeants qui mènent la vie des
magnats européens du capital. Contrairement aux affirmations du VIIe congrès
du Komintern, le socialisme n'a pas encore triomphé, ni au point de vue des
conditions économiques objectives (sur la base de la productivité du travail) ni
au point de vue de la conscience des producteurs (sur la base de la
consommation individuelle).
7. Cependant, et ceci est d'une importance décisive, il reste que les rapports sociaux
en URSS, ce qui veut dire aussi les privilèges de l'aristocratie soviétique, sont
fondés à long terme sur les propriétés étatique et kolkhozienne, lesquelles sont
issues de l'expropriation de la bourgeoisie et rendent possible, contrairement à
la propriété capitaliste, le développement de l'industrie et de la culture. Le saut
historique franchi par la révolution d'Octobre permet encore de distinguer
l'économie planifiée de l'État soviétique de l'« étatisme » capitaliste qui
manifeste l'intervention de l'État pour sauver la propriété privée et « dirige » un
système économique pourrissant en freinant le développement des forces
productives et en abaissant le niveau de vie des masses. Identifier l'économie
soviétique avec celle des pays fascistes (Italie, Allemagne), ce qui est fréquent
chez les économistes bourgeois, c'est faire preuve en réalité d'ignorance et de
manque de scrupules. La victoire de la bureaucratie bonapartiste sur l'avant-
garde du prolétariat ne peut nullement se confondre avec la victoire de la contre-
révolution capitaliste, même si elle conditionne cette dernière.
8. Affirmer, comme le font les anarchistes et les ultra-gauches, que l'URSS a la
même attitude vis-à-vis du prolétariat révolutionnaire que les États
impérialistes, c'est affirmer qu'il est indifférent à la classe ouvrière que les
positions de l'industrie étatique et de l'agriculture soviétique se maintiennent et
même se renforcent ou que l'économie soviétique soit rejetée à un état de
décomposition totale aboutissant, par la guerre civile, au capitalisme fasciste.
Une telle attitude est digne des « amis de l'URSS », en proie au désenchantement
et à l'idéalisme, c'est-à-dire des verbiages politiques du type libéral et anarchiste,
mais non de marxistes révolutionnaires qui ne perdent jamais de vue le facteur
fondamental de l'histoire : le développement de la production.
9. Comme nous l'avons dit, la stratification sociale de la société soviétique se
développe principalement dans le domaine de la distribution et seulement
partiellement, surtout dans l'agriculture, dans le domaine de la production. Mais
distribution et production ne sont pas séparées par un mur impénétrable. En
stimulant les appétits tant individuels que de certains groupes, et en leur
permettant de s'épanouir, la bureaucratie discrédite directement l'idée de
propriété sociale. La croissance des privilèges économiques sème un doute
justifié dans la conscience des masses : A qui, à long terme, le système profitera-
t-il réellement ? Les normes bourgeoises de distribution, qui ont déjà dépassé la
limite tolérable, menacent finalement de faire sauter la discipline sociale de
l'économie planifiée et, en même temps, les propriétés étatique et kolkhozienne.
10. La question de la famille révèle clairement les possibilités de restauration du
système bourgeois. Depuis qu'elle a échoué dans ses tâches de soutien social et
d'éducation, la bureaucratie, apparue à la suite des faibles niveaux matériel et
culturel du pays et de l'écrasement de l'initiative des masses, commence à
rétablir et à glorifier la famille petite-bourgeoise, y compris la micropropriété
privée qui s'y rattache — cette mère nourricière de tous les vices sociaux. La
bureaucratie, qui cherche un appui politique dans la famille conservatrice, se
sent frustrée d'une totale et complète domination parce qu'elle ne peut
transmettre ses privilèges matériels. La question du droit d'héritage pose celle
de l'extension ultérieure des limites de la propriété privée. C'est là une des voies
possibles de la restauration capitaliste. Dans tous les domaines de la vie sociale,
la bureaucratie met en péril tout facteur progressif du système soviétique. Au
lieu d'être le gardien de la « propriété sociale », elle en devient le fossoyeur.
11. La signification politique de la nouvelle Constitution soviétique va directement
à l'encontre de son interprétation officielle. La Constitution stalinienne ne
représente pas un pas en avant « du socialisme à la société communiste »,
comme l'affirment impudemment les autorités officielles, mais au contraire un
pas en arrière de la dictature du prolétariat au régime politique bourgeois.
Dans le domaine politique, le développement de la société capitaliste doit
trouver son expression dans l'extinction de l'État.
Le degré d'avancement de cette dernière constitue la mesure la plus sûre des
succès du développement du socialisme. La dégénérescence de l'État constitue
la liquidation complète de la bureaucratie, laquelle s'est élevée au-dessus de la
société. La nouvelle Constitution légalise en réalité le processus inverse de
développement. Il ne peut en être autrement. La montée des privilèges
nécessite le contrôle du gendarme.
12. D'après la nouvelle Constitution, la contrainte d'État ne se relâche pas et a
tendance à se concentrer très fortement, à acquérir un caractère ouvert et
cynique. Les organes locaux et centraux, c'est-à-dire les institutions
« municipales » et « parlementaires » qui sont fondées sur le principe du
plébiscite, n'ont rien de commun avec les organes de lutte des masses
laborieuses que sont les soviets. Ces derniers sont d'ailleurs privés de leur
véritable signification. La nouvelle Constitution livre officiellement le pouvoir
et le contrôle de l'économie aux mains du « parti » stalinien, lequel est
indépendant à la fois du peuple et de ses propres membres et devient un
instrument politique de la classe dominante.
13. En passant, la Constitution liquide de jure la position dominante du prolétariat
dans l'État, en fait depuis longtemps liquidée de facto. Elle déclare que
dorénavant la dictature est « dépourvue de caractère de classe », est
« populaire », ce qui est une pure aberration du point de vue marxiste. La
dictature du « peuple » sur lui-même signifie la dissolution de l'État dans la
société, c'est-à-dire la disparition de l'État. En réalité, la nouvelle Constitution
scelle la dictature de couches privilégiées de la société soviétique sur les masses
laborieuses, rendant par là même impossible la dégénérescence de l'État, et
ouvre à la bureaucratie la voie « légale » de la contre-révolution dans le domaine
de l'économie, c'est-à-dire la restauration du capitalisme « de sang-froid », ce
que la bureaucratie prépare directement en créant l'illusion de la « victoire du
socialisme ». Notre tâche est d'appeler la classe ouvrière à s'opposer par ses
propres forces à la pression de la bureaucratie — pour la défense des conquêtes
d'Octobre.
14. Contrairement aux mensonges officiels, la nouvelle Constitution n'étend pas la
« démocratie » soviétique, mais confirme son complet étranglement. Par chacun
de ses paragraphes, elle proclame que les maîtres actuels de la situation ne
céderont pas de plein gré leurs positions au peuple. Le caractère aristocratique
et absolutiste de la nouvelle Constitution s'exprime très nettement par la
nouvelle croisade annoncée le jour de sa publication — la croisade
d'« extermination des ennemis du peuple — les rebuts et monstres
trotskystes » (Pravda, 5 juin 1936). La bureaucratie sait parfaitement d'où vient
le danger qui la menace et elle dirige sa terreur bonapartiste sur les éléments
de l'avant-garde du prolétariat.
15. La classe ouvrière soviétique s'est vue spoliée de la dernière possibilité de
restructurer légalement l'État. La lutte contre la bureaucratie devient
nécessairement une lutte révolutionnaire. Conformément aux traditions
marxistes, la IV° Internationale rejette catégoriquement le terrorisme
individuel comme tout aventurisme politique. Seul le mouvement conscient des
masses peut balayer la bureaucratie usurpatrice, parasitaire et totalitaire. De
même que la restauration capitaliste en URSS nécessite une contre-révolution
sociale aboutissant au renversement de la propriété étatique des moyens de
production et de la terre, et donc au rétablissement de la propriété privée, le
développement ultérieur du socialisme nécessite inévitablement une
révolution politique, c'est-à-dire l'élimination violente du despotisme politique
de la bureaucratie, tout en maintenant les rapports de propriété instaurés par
la révolution d'Octobre. L'avant-garde du prolétariat soviétique, en s'appuyant
à la fois sur les masses laborieuses du pays et le mouvement révolutionnaire
international, devra abattre la bureaucratie par la force, restaurer la démocratie
soviétique, éliminer les énormes privilèges et permettre un réel progrès vers
l'égalité socialiste.
16. Dans la question de la guerre comme ailleurs, les sections de la IV°
Internationale ne doivent pas se laisser guider par des considérations et des
sympathies formalistes et idéalistes, mais seulement par l'analyse marxiste. Si,
par exemple, elles soutiennent l'Abyssinie, en dépit de l'esclavagisme qui y
prédomine et de la barbarie politique du régime, c'est non seulement parce que
l'indépendance nationale de l'État représente une étape historique progressiste
pour un pays à structure précapitaliste, mais aussi parce que la défaite de l'Italie
fasciste serait l'ombre de l'effondrement de la société capitaliste décadente.
L'avant-garde mondiale du prolétariat soutiendra l'URSS en cas de guerre, en
dépit de la bureaucratie parasitaire et du négus sans couronne du Kremlin,
parce que le régime social de l'URSS, malgré toutes ses déformations et tous ses
ulcères, représente un grand pas historique par rapport au capitalisme
pourrissant. La défaite d'un pays impérialiste dans la nouvelle guerre
provoquera l'effondrement non seulement de sa forme étatique, mais encore de
ses fondements sociaux, et aboutira au remplacement de la propriété privée-
par la propriété étatique. La défaite de l'Union soviétique balaierait la bureau-
cratie soviétique, mais substituerait aussi le chaos capitaliste à la propriété
étatique et collective. Dans ces conditions, le choix politique est évident.
Additif au point 16 voté par la conférence
Le soutien résolu et intrépide de l'URSS par l'avant-garde prolétarienne
mondiale pendant la guerre ne signifie pourtant pas que le prolétariat doit
devenir l'allié des alliés impérialistes de l'URSS.
« Le prolétariat d'un pays capitaliste qui se trouve en alliance avec l'URSS
maintient pleinement et entièrement son hostilité implacable à l'égard du
gouvernement impérialiste de son propre pays [...]. L'opposition prolétarienne
implacable contre l'allié impérialiste de l'URSS devrait se déployer sur le
terrain, d'une part de la politique de classe à l'intérieur, d'autre part des buts
impérialistes du gouvernement donné, du caractère perfide de son alliance, de
sa spéculation sur un coup d'État bourgeois en URSS, etc. La politique du parti
prolétarien dans un pays impérialiste, allié comme ennemi, doit, par
conséquent, tendre au renversement révolutionnaire de la bourgeoisie et à la
prise du pouvoir. C'est seulement sur cette voie qu'on peut créer une alliance
véritable avec l'URSS et sauver le premier État ouvrier de l'effondrement. »
(Points 44 et 45 des thèses du SI de la LCI « La IV° Internationale et la guerre »,
de juin 1934).
17. Les craintes des ultra-gauches, qui considèrent que la victoire de l'URSS peut
conduire à une consolidation ultérieure des positions de la bureaucratie
bonapartiste, sont fondées sur une conception erronée tant des relations
internationales que du développement interne de l'URSS. Les impérialistes des
divers camps ne pourront se réconcilier avec l'URSS tant que la propriété privée
des moyens de production ne sera pas rétablie. Quelles que soient les alliances
au début de la guerre, les pays impérialistes sauront, au cours même de la
guerre, comment aboutir à une entente et se regrouper, et cela se fera toujours
aux dépens de l'URSS. Celle-ci ne sortira victorieuse de la guerre qu'à une
condition : être soutenue par la révolution à l'ouest comme à l'est. Mais la
révolution internationale, qui est le seul moyen de sauver l'URSS, portera en
même temps un coup fatal à la bureaucratie soviétique.
18. L'État soviétique est-il un État ouvrier ? C'est un État fondé sur les rapports de
propriété issus de la révolution prolétarienne et géré par une bureaucratie
travailliste dans l'intérêt de nouvelles couches privilégiées. On peut qualifier
l'URSS d'État ouvrier, de la même façon — et en dépit des différences d'échelle
— qu'on qualifie d'organisation ouvrière un syndicat que dirigent et trahissent
des opportunistes, c'est-à-dire en fait des agents du capital. De même que les
révolutionnaires défendent n'importe quel syndicat contre ses ennemis de
classe, même le plus foncièrement réformiste, en combattant en même temps
sa direction traîtresse sans lui faire aucune concession, de même les sections de
la IV° Internationale défendent l'URSS contre les coups de l'impérialisme sans
pour autant cesser un seul instant la lutte contre l'appareil réactionnaire
stalinien. En temps de guerre comme en temps de paix, elles continueront à
conserver leur liberté, tant de critique envers la caste soviétique dirigeante que
de lutte contre les accords conclus avec l'impérialisme au détriment des intérêts
de l'URSS et de la révolution internationale.
(Traduit de Writings of Léon Trotsky, 1935-1936, Pathfinder).