Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La IVe Internationale et l'URSS

Adopted by the Conference for the Fourth International, 29-31 juillet 1936 · La conférence pour la IVe Internationale (29-31 juillet 1936) · 2 720 mots

In English: Title: The Fourth International and the Soviet Union — traduction assistée par machine.

I. Les thèses du VIIe congrès mondial du Komintern, affirmant que le socialisme a

« définitivement et irrémédiablement » triomphé en URSS — sans considération

du bas niveau de la productivité du travail comparée à celle des pays capitalistes

avancés et indépendamment de la course au développement entreprise par le

reste du monde —, sont grossièrement et dangereusement mensongères. Elles

s'appuient sur le fait que le territoire de l'URSS couvre « 1/6 de la surface de la

terre » alors qu'il est beaucoup plus décisif dans cette question que seulement

8,5 % de l'humanité occupe ce territoire. En réalité, le triomphe du socialisme

dépend toujours de la lutte de deux systèmes irréconciliables : le socialisme et le

capitalisme. Cette lutte ne s'est pas décidée et ne peut se décider au sein des

frontières de l'URSS. La question ne pourra se régler « définitivement et

irrémédiablement » que dans l'arène mondiale.

2. Les principaux moyens de production se sont considérablement développés et

restent aux mains de l'État dans l'industrie ; dans l'agriculture, ils restent aux

mains des kolkhozes, à mi-chemin entre la propriété étatique et la propriété

privée. Mais même la propriété étatique n'est pas encore la propriété sociale, car

cette dernière a ses prémices dans la dégénérescence de l'État, gardien de la

propriété, la réduction des inégalités et la dissolution graduelle du concept

même de propriété dans la morale et les coutumes de la société. Le

développement réel de l'Union soviétique a, ces dernières années, suivi une voie

opposée. L'inégalité s'accentue et, avec elle, la contrainte de l'État. Dans des

conditions favorables, à la fois sur les plans intérieur et international, la

transition de la présente propriété d'État au socialisme est possible. Cependant,

dans des conditions défavorables, un retour au capitalisme est tout aussi

possible.

3. Pendant la période de transition, tout État ouvrier doit conserver le système du

salariat ou, comme Marx l'a dit, « les normes bourgeoises de distribution », cela

afin d'accroître les forces productives. Cependant, le sort de ce système dépend

de la direction générale du développement. Que la révolution éclate dans les pays

avancés et que la richesse sociale augmente rapidement, alors l'inégalité se

réduira très vite, et l'État n'aura plus à jouer ce rôle de gardien. Dans les

conditions d'isolement et d'arriération où se trouve l'URSS, les normes

bourgeoises de distribution se sont grossièrement renforcées (énorme différen-

ciation de salaires, primes, titres, grades, etc.) et ont engendré des tendances

rétrogrades qui mettent en péril le système de propriété étatique.

4. La faible productivité, accompagnée d'importants investissements en capital, de

dépenses militaires considérables et du gaspillage énorme que représente un

appareil incontrôlé, se traduit par une pénurie aiguë et constante des principaux

produits de consommation individuelle pour la masse de la population. Les

succès économiques, qui sont beaucoup trop modestes pour assurer une

élévation substantielle des niveaux matériel et culturel des masses, permettent

déjà l'émergence d'une large couche privilégiée. Au cours du second plan quin-

quennal, les antagonismes sociaux ne se sont pas atténués, mais se sont au

contraire nettement accentués. L'inégalité sociale fait des enjambées de sept

lieues. Les cantiques à « la vie heureuse » ne sont chantés que par les sommets

tandis que les couches inférieures sont encore contraintes au silence.

5. Jouant sur la multiplication des antagonismes sociaux (entre la ville et la

campagne, le travail intellectuel et le travail manuel, les exploitations privées, les

kolkhozes et les micro-exploitations privées des kolkhoziens, les stakhanovistes

et le reste des masses laborieuses), la bureaucratie a acquis une réelle

indépendance vis-à-vis des travailleurs. Comme toute bureaucratie, elle règle ces

antagonismes en fonction des intérêts des plus forts et des mieux pourvus.

Comme toute bureaucratie, elle s'octroie à la fin une partie importante du revenu

national et devient ainsi la plus privilégiée des couches privilégiées.

6. À l'heure actuelle, la société soviétique présente une très grande hiérarchie des

conditions d'existence individuelles, qui va du bezprizorny (vagabond), de la

prostituée et du sous-prolétaire aux « dix mille » dirigeants qui mènent la vie des

magnats européens du capital. Contrairement aux affirmations du VIIe congrès

du Komintern, le socialisme n'a pas encore triomphé, ni au point de vue des

conditions économiques objectives (sur la base de la productivité du travail) ni

au point de vue de la conscience des producteurs (sur la base de la

consommation individuelle).

7. Cependant, et ceci est d'une importance décisive, il reste que les rapports sociaux

en URSS, ce qui veut dire aussi les privilèges de l'aristocratie soviétique, sont

fondés à long terme sur les propriétés étatique et kolkhozienne, lesquelles sont

issues de l'expropriation de la bourgeoisie et rendent possible, contrairement à

la propriété capitaliste, le développement de l'industrie et de la culture. Le saut

historique franchi par la révolution d'Octobre permet encore de distinguer

l'économie planifiée de l'État soviétique de l'« étatisme » capitaliste qui

manifeste l'intervention de l'État pour sauver la propriété privée et « dirige » un

système économique pourrissant en freinant le développement des forces

productives et en abaissant le niveau de vie des masses. Identifier l'économie

soviétique avec celle des pays fascistes (Italie, Allemagne), ce qui est fréquent

chez les économistes bourgeois, c'est faire preuve en réalité d'ignorance et de

manque de scrupules. La victoire de la bureaucratie bonapartiste sur l'avant-

garde du prolétariat ne peut nullement se confondre avec la victoire de la contre-

révolution capitaliste, même si elle conditionne cette dernière.

8. Affirmer, comme le font les anarchistes et les ultra-gauches, que l'URSS a la

même attitude vis-à-vis du prolétariat révolutionnaire que les États

impérialistes, c'est affirmer qu'il est indifférent à la classe ouvrière que les

positions de l'industrie étatique et de l'agriculture soviétique se maintiennent et

même se renforcent ou que l'économie soviétique soit rejetée à un état de

décomposition totale aboutissant, par la guerre civile, au capitalisme fasciste.

Une telle attitude est digne des « amis de l'URSS », en proie au désenchantement

et à l'idéalisme, c'est-à-dire des verbiages politiques du type libéral et anarchiste,

mais non de marxistes révolutionnaires qui ne perdent jamais de vue le facteur

fondamental de l'histoire : le développement de la production.

9. Comme nous l'avons dit, la stratification sociale de la société soviétique se

développe principalement dans le domaine de la distribution et seulement

partiellement, surtout dans l'agriculture, dans le domaine de la production. Mais

distribution et production ne sont pas séparées par un mur impénétrable. En

stimulant les appétits tant individuels que de certains groupes, et en leur

permettant de s'épanouir, la bureaucratie discrédite directement l'idée de

propriété sociale. La croissance des privilèges économiques sème un doute

justifié dans la conscience des masses : A qui, à long terme, le système profitera-

t-il réellement ? Les normes bourgeoises de distribution, qui ont déjà dépassé la

limite tolérable, menacent finalement de faire sauter la discipline sociale de

l'économie planifiée et, en même temps, les propriétés étatique et kolkhozienne.

10. La question de la famille révèle clairement les possibilités de restauration du

système bourgeois. Depuis qu'elle a échoué dans ses tâches de soutien social et

d'éducation, la bureaucratie, apparue à la suite des faibles niveaux matériel et

culturel du pays et de l'écrasement de l'initiative des masses, commence à

rétablir et à glorifier la famille petite-bourgeoise, y compris la micropropriété

privée qui s'y rattache — cette mère nourricière de tous les vices sociaux. La

bureaucratie, qui cherche un appui politique dans la famille conservatrice, se

sent frustrée d'une totale et complète domination parce qu'elle ne peut

transmettre ses privilèges matériels. La question du droit d'héritage pose celle

de l'extension ultérieure des limites de la propriété privée. C'est là une des voies

possibles de la restauration capitaliste. Dans tous les domaines de la vie sociale,

la bureaucratie met en péril tout facteur progressif du système soviétique. Au

lieu d'être le gardien de la « propriété sociale », elle en devient le fossoyeur.

11. La signification politique de la nouvelle Constitution soviétique va directement

à l'encontre de son interprétation officielle. La Constitution stalinienne ne

représente pas un pas en avant « du socialisme à la société communiste »,

comme l'affirment impudemment les autorités officielles, mais au contraire un

pas en arrière de la dictature du prolétariat au régime politique bourgeois.

Dans le domaine politique, le développement de la société capitaliste doit

trouver son expression dans l'extinction de l'État.

Le degré d'avancement de cette dernière constitue la mesure la plus sûre des

succès du développement du socialisme. La dégénérescence de l'État constitue

la liquidation complète de la bureaucratie, laquelle s'est élevée au-dessus de la

société. La nouvelle Constitution légalise en réalité le processus inverse de

développement. Il ne peut en être autrement. La montée des privilèges

nécessite le contrôle du gendarme.

12. D'après la nouvelle Constitution, la contrainte d'État ne se relâche pas et a

tendance à se concentrer très fortement, à acquérir un caractère ouvert et

cynique. Les organes locaux et centraux, c'est-à-dire les institutions

« municipales » et « parlementaires » qui sont fondées sur le principe du

plébiscite, n'ont rien de commun avec les organes de lutte des masses

laborieuses que sont les soviets. Ces derniers sont d'ailleurs privés de leur

véritable signification. La nouvelle Constitution livre officiellement le pouvoir

et le contrôle de l'économie aux mains du « parti » stalinien, lequel est

indépendant à la fois du peuple et de ses propres membres et devient un

instrument politique de la classe dominante.

13. En passant, la Constitution liquide de jure la position dominante du prolétariat

dans l'État, en fait depuis longtemps liquidée de facto. Elle déclare que

dorénavant la dictature est « dépourvue de caractère de classe », est

« populaire », ce qui est une pure aberration du point de vue marxiste. La

dictature du « peuple » sur lui-même signifie la dissolution de l'État dans la

société, c'est-à-dire la disparition de l'État. En réalité, la nouvelle Constitution

scelle la dictature de couches privilégiées de la société soviétique sur les masses

laborieuses, rendant par là même impossible la dégénérescence de l'État, et

ouvre à la bureaucratie la voie « légale » de la contre-révolution dans le domaine

de l'économie, c'est-à-dire la restauration du capitalisme « de sang-froid », ce

que la bureaucratie prépare directement en créant l'illusion de la « victoire du

socialisme ». Notre tâche est d'appeler la classe ouvrière à s'opposer par ses

propres forces à la pression de la bureaucratie — pour la défense des conquêtes

d'Octobre.

14. Contrairement aux mensonges officiels, la nouvelle Constitution n'étend pas la

« démocratie » soviétique, mais confirme son complet étranglement. Par chacun

de ses paragraphes, elle proclame que les maîtres actuels de la situation ne

céderont pas de plein gré leurs positions au peuple. Le caractère aristocratique

et absolutiste de la nouvelle Constitution s'exprime très nettement par la

nouvelle croisade annoncée le jour de sa publication — la croisade

d'« extermination des ennemis du peuple — les rebuts et monstres

trotskystes » (Pravda, 5 juin 1936). La bureaucratie sait parfaitement d'où vient

le danger qui la menace et elle dirige sa terreur bonapartiste sur les éléments

de l'avant-garde du prolétariat.

15. La classe ouvrière soviétique s'est vue spoliée de la dernière possibilité de

restructurer légalement l'État. La lutte contre la bureaucratie devient

nécessairement une lutte révolutionnaire. Conformément aux traditions

marxistes, la IV° Internationale rejette catégoriquement le terrorisme

individuel comme tout aventurisme politique. Seul le mouvement conscient des

masses peut balayer la bureaucratie usurpatrice, parasitaire et totalitaire. De

même que la restauration capitaliste en URSS nécessite une contre-révolution

sociale aboutissant au renversement de la propriété étatique des moyens de

production et de la terre, et donc au rétablissement de la propriété privée, le

développement ultérieur du socialisme nécessite inévitablement une

révolution politique, c'est-à-dire l'élimination violente du despotisme politique

de la bureaucratie, tout en maintenant les rapports de propriété instaurés par

la révolution d'Octobre. L'avant-garde du prolétariat soviétique, en s'appuyant

à la fois sur les masses laborieuses du pays et le mouvement révolutionnaire

international, devra abattre la bureaucratie par la force, restaurer la démocratie

soviétique, éliminer les énormes privilèges et permettre un réel progrès vers

l'égalité socialiste.

16. Dans la question de la guerre comme ailleurs, les sections de la IV°

Internationale ne doivent pas se laisser guider par des considérations et des

sympathies formalistes et idéalistes, mais seulement par l'analyse marxiste. Si,

par exemple, elles soutiennent l'Abyssinie, en dépit de l'esclavagisme qui y

prédomine et de la barbarie politique du régime, c'est non seulement parce que

l'indépendance nationale de l'État représente une étape historique progressiste

pour un pays à structure précapitaliste, mais aussi parce que la défaite de l'Italie

fasciste serait l'ombre de l'effondrement de la société capitaliste décadente.

L'avant-garde mondiale du prolétariat soutiendra l'URSS en cas de guerre, en

dépit de la bureaucratie parasitaire et du négus sans couronne du Kremlin,

parce que le régime social de l'URSS, malgré toutes ses déformations et tous ses

ulcères, représente un grand pas historique par rapport au capitalisme

pourrissant. La défaite d'un pays impérialiste dans la nouvelle guerre

provoquera l'effondrement non seulement de sa forme étatique, mais encore de

ses fondements sociaux, et aboutira au remplacement de la propriété privée-

par la propriété étatique. La défaite de l'Union soviétique balaierait la bureau-

cratie soviétique, mais substituerait aussi le chaos capitaliste à la propriété

étatique et collective. Dans ces conditions, le choix politique est évident.

Additif au point 16 voté par la conférence

Le soutien résolu et intrépide de l'URSS par l'avant-garde prolétarienne

mondiale pendant la guerre ne signifie pourtant pas que le prolétariat doit

devenir l'allié des alliés impérialistes de l'URSS.

« Le prolétariat d'un pays capitaliste qui se trouve en alliance avec l'URSS

maintient pleinement et entièrement son hostilité implacable à l'égard du

gouvernement impérialiste de son propre pays [...]. L'opposition prolétarienne

implacable contre l'allié impérialiste de l'URSS devrait se déployer sur le

terrain, d'une part de la politique de classe à l'intérieur, d'autre part des buts

impérialistes du gouvernement donné, du caractère perfide de son alliance, de

sa spéculation sur un coup d'État bourgeois en URSS, etc. La politique du parti

prolétarien dans un pays impérialiste, allié comme ennemi, doit, par

conséquent, tendre au renversement révolutionnaire de la bourgeoisie et à la

prise du pouvoir. C'est seulement sur cette voie qu'on peut créer une alliance

véritable avec l'URSS et sauver le premier État ouvrier de l'effondrement. »

(Points 44 et 45 des thèses du SI de la LCI « La IV° Internationale et la guerre »,

de juin 1934).

17. Les craintes des ultra-gauches, qui considèrent que la victoire de l'URSS peut

conduire à une consolidation ultérieure des positions de la bureaucratie

bonapartiste, sont fondées sur une conception erronée tant des relations

internationales que du développement interne de l'URSS. Les impérialistes des

divers camps ne pourront se réconcilier avec l'URSS tant que la propriété privée

des moyens de production ne sera pas rétablie. Quelles que soient les alliances

au début de la guerre, les pays impérialistes sauront, au cours même de la

guerre, comment aboutir à une entente et se regrouper, et cela se fera toujours

aux dépens de l'URSS. Celle-ci ne sortira victorieuse de la guerre qu'à une

condition : être soutenue par la révolution à l'ouest comme à l'est. Mais la

révolution internationale, qui est le seul moyen de sauver l'URSS, portera en

même temps un coup fatal à la bureaucratie soviétique.

18. L'État soviétique est-il un État ouvrier ? C'est un État fondé sur les rapports de

propriété issus de la révolution prolétarienne et géré par une bureaucratie

travailliste dans l'intérêt de nouvelles couches privilégiées. On peut qualifier

l'URSS d'État ouvrier, de la même façon — et en dépit des différences d'échelle

— qu'on qualifie d'organisation ouvrière un syndicat que dirigent et trahissent

des opportunistes, c'est-à-dire en fait des agents du capital. De même que les

révolutionnaires défendent n'importe quel syndicat contre ses ennemis de

classe, même le plus foncièrement réformiste, en combattant en même temps

sa direction traîtresse sans lui faire aucune concession, de même les sections de

la IV° Internationale défendent l'URSS contre les coups de l'impérialisme sans

pour autant cesser un seul instant la lutte contre l'appareil réactionnaire

stalinien. En temps de guerre comme en temps de paix, elles continueront à

conserver leur liberté, tant de critique envers la caste soviétique dirigeante que

de lutte contre les accords conclus avec l'impérialisme au détriment des intérêts

de l'URSS et de la révolution internationale.

(Traduit de Writings of Léon Trotsky, 1935-1936, Pathfinder).

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 1, p. 127–132 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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