Yougoslavie - Bilan et perspectives Les trois années qui séparent le IIIe Congrès mondial du II pourraient bien être appelées la « période yougoslave » de la IVe Internationale. Le paradoxe de cette période est symbolisé par le fait que, tandis que les délégués du IIe Congrès achevaient leurs travaux sans avoir une idée des événements décisifs qui mijotaient alors, les délégués d'aujourd'hui sont appelés à faire un bilan des événements et du travail théorique et pratique accompli, plutôt qu'à formuler une nouvelle tactique pour des occasions positives — qui ne sont plus offertes par l'affaire yougoslave.
La révolution yougoslave n'est pas morte. L'État ouvrier demeure. Mais son influence progressive sur le mouvement ouvrier mondial — en approfondissant la crise du stalinisme et en donnant un nouvel élan aux forces du marxisme révolutionnaire est maintenant une chose du passé. Il reste encore à voir si c'est un phénomène permanent ou temporaire. En tout cas, contrairement à la période précédente, notre influence possible sur le cours de l'évolution de la Yougoslavie est maintenant beaucoup diminuée, le cours des événements dépendant bien plus que par le passé de facteurs objectifs hors de notre contrôle. Cependant, nous venons à ce congrès sans le moindre regret. Notre politique et notre tactique ont été tout à fait correctes, et, en outre, ont été entièrement justifiées par les événements qui se sont produits. Il est vrai que tous nos espoirs n'ont pas été réalisés et que les résultats pratiques, bien que non négligeables, ont été inférieurs à ce que nous espérions. On peut dire que notre faute a consisté surtout dans un excès d'optimisme. Mais ce fut toujours la faute commise par les révolutionnaires. Nous nous trouvons en bonne compagnie sur ce point. Les bolcheviks russes, pour ne citer qu'un exemple parmi beaucoup, ont pris le pouvoir en octobre 1917 avec la perspective optimiste qu'ils seraient bientôt rejoints par des révolutions prolétariennes victorieuses dans les pays avancés de l'Occident et en particulier en Allemagne.
Ce qui est plus décisif, c'est que le trotskysme, seul parmi toutes les tendances du mouvement ouvrier, a affronté avec succès l'épreuve des événements yougoslaves et les problèmes posés par eux, à la fois dans le domaine théorique et pratique. À travers eux et la riche discussion qui s'ensuivit, nous avons enrichi notre arsenal idéologique, nous sommes arrivés à une compréhension phis complète et plus mûre de notre époque, des forces en mouvement et des problèmes nombreux et variés présentés par elle ; nous avons corrigé beaucoup de ce qui était formaliste et rigide dans la pensée d'hier. Avant tout, c'est grâce aux événements de Yougoslavie et aux leçons qu'ils ont enseignées que nous avons été capables d'élaborer une stratégie pour les grands événements révolutionnaires qui pointent à l'horizon.
En Yougoslavie, nous étions en face des formes compliquées et apparemment contradictoires du processus révolutionnaire qui a caractérisé l'après-guerre. Un parti semi-stalinien, se basant encore sur un programme menchevik et encore partiellement lié au Kremlin, dirigea victorieusement une révolution jusqu'à la conquête du pouvoir d'État par le prolétariat. C'était une partie du même processus que celui qui se produisit, quoique sous une forme différente, dans le reste de l'Europe occidentale. Nous n'avions pas prévu les formes de ce développement, mais fondamentalement il se produisit en résultant d'une situation que nous avons correctement analysée bien qu'interprétée d'une façon unilatérale. Les causes principales étaient attribuables dans l'ensemble à quatre facteurs :
a) le retard général de la révolution socialiste ;
b) la décomposition avancée du capitalisme ;
c) les victoires révolutionnaires se produisant d'abord dans les pays les plus
arriérés ;
d) l'absence d'une direction révolutionnaire consciente et cohérente.
Une analyse des développements a cependant démontré que la révolution yougoslave a suivi des lois spécifiques et a confirmé nos conceptions fondamentales. Et c'est précisément dans l'analyse de cette révolution et des questions corollaires que la IVe Internationale a donné sa plus importante contribution au marxisme vivant depuis la mort de Trotsky.
Nous avons découvert avant tout dans ces évènements une confirmation de la théorie et de la dialectique de la révolution permanente.
1. La lutte contre l'oppression nationale en Yougoslavie pendant la guerre donna
rapidement naissance à l'hégémonie du prolétariat sous la forme de la direction du
PC, à la formation d'unités de combat prolétariennes comme formes décisives de la
lutte dans la guerre de partisans et à des organes de dualité de pouvoir qui
acquirent progressivement plus d'ampleur et plus d'autorité. D'autre part, la
bourgeoisie indigène montra qu'elle était tout à fait incapable de représenter les
intérêts historiques et progressifs de la nation, étant complètement alignée sur les
forces réactionnaires de l'oppression impérialiste. Ceci conduisit inévitablement à
l'unité de toutes les forces opprimées de la nation derrière le prolétariat et le parti
communiste.
2. Une fois au pouvoir, et bien qu'il l'ait pris avec le but avoué de résoudre les tâches
nationales et démocratiques, le PC yougoslave fut rapidement obligé d'éliminer tous
les vestiges de collaboration de classes, tels que la monarchie et la coalition avec les
représentants de l'ancienne bourgeoisie dirigeante, et de passer à la nationalisation
et à la planification, c'est-à-dire aux tâches socialistes de la révolution.
3. Le commencement de la construction socialiste posa la question du caractère
international de leur révolution — à la fois sur le plan économique et politique — aux
communistes yougoslaves, qu'ils en fussent conscients ou non. La survie de leur
révolution exigeait l'achèvement du processus de transformation sociale en Europe
orientale et leur intégration dans une unité ou fédération économique commune —
et ils devenaient directement affectés par le sort de la révolution en Grèce, en Italie et
à un degré moindre en Autriche.
Il est symbolique que la bureaucratie soviétique, qui commença son existence par une lutte contre la théorie de la révolution permanente, entra en violent conflit avec la révolution permanente telle qu'elle se manifesta dans la vie à chacune des étapes au cours des événements yougoslaves. De ce conflit surgit le deuxième aspect important de l'affaire yougoslave : la lumière qu'elle projette sur le rôle de la bureaucratie soviétique. S'il subsistait encore le moindre doute que le Kremlin est une force essentiellement contre-révolutionnaire et non un générateur de révolutions socialistes, ou même de révolutions bureaucratiques comme Shachtman voudrait nous le faire croire, cela a été définitivement établi par le sabotage délibéré et criminel des luttes de partisans conduites par un parti tout à fait loyal à la bureaucratie russe. Tito pouvait jurer sur un amas de Bibles qu'il resterait jusqu'à la fin de ses jours un ennemi du trotskysme, mais pour Staline les « brigades prolétariennes », les « comités populaires » et le refus de collaborer avec Mikhaïlovitch sentaient la révolution permanente, précisément parce que de telles mesures engendraient et étendaient la révolution et aggravaient le conflit avec l'impérialisme.
Ce qui est le plus important, c'est la nouvelle démonstration, si elle était nécessaire, que la bureaucratie n'est pas une puissance omnipotente, que ses penchants contre-révolutionnaires sont limités non par ses intentions mais par des forces objectives beaucoup plus fortes qu'elle, que la poussée du mouvement révolutionnaire des masses est plus puissante, que les mesures policières d’un régime bonapartiste. Pour nous, cet aspect de la question est beaucoup plus décisif que le sort du régime yougoslave lui-même qui, en dernière analyse sera déterminé par le flux et le reflux du processus révolutionnaire mondial. La bureaucratie s'est montrée incapable, malgré toutes ses menaces et ses séductions, de persuader les communistes yougoslaves de suivre une ligne « Kouo-Min-Tang ». Elle a été incapable de livrer les partisans aux bras de la réaction comme elle l'avait fait pour les insurgés de Varsovie. Elle a été en fait incapable de tenir ses accords avec l'impérialisme sur un partage égal d'influence en Yougoslavie.
Cependant, si le Kremlin avait été capable de contrôler le régime yougoslave, il aurait certainement trouvé un moyen de vivre avec lui. La question du régime intérieur, des méthodes bureaucratiques n'était pas fondamentalement impliquée à cette période. La question du pillage et des méthodes d'exploitation économique n'était pas non plus si décisive car la Yougoslavie était le pays du « glacis » qui avait le moins à offrir et qui souffrit le moins des méfaits du Kremlin. Ce qui était en cause, c'était la dynamique de la révolution yougoslave elle-même. Du début, les Yougoslaves se trouvaient sous une très grande pression de l'impérialisme et en conflit continuel avec lui, précisément à cause du caractère définitif de leur révolution. C'était une situation intolérable pour le Kremlin qui cherchait à vivre en paix avec l'impérialisme, à tenir ses engagements quoi qu'il en coûte. Les difficultés furent accrues par les effets de la révolution yougoslave sur les cadres communistes des autres pays du « glacis » et leurs revendications pour un achèvement et une intégration de la révolution sociale en Europe orientale. Une telle politique n'aurait pu mener qu'à un plus grand conflit avec l'impérialisme et que miner le pouvoir du Kremlin dans les pays du « glacis ».
Et ce fut le tournant à gauche du Kremlin dans le « glacis », la rupture définitive avec la bourgeoisie indigène qui commença avec les événements de Prague en février 1948 — sous la menace du Plan Marshall d'une invasion économique par l'impérialisme — qui força le Kremlin à rompre avec le régime de Tito. Comprenant et craignant, comme toujours, qu'un tournant à gauche pourrait favoriser les forces révolutionnaires indépendantes, le Kremlin, comme il le fit toujours dans le passé, frappa immédiatement ces forces, c'est-à-dire les communistes yougoslaves.
Ici encore, nous avons un autre exemple des limites des possibilités contre-révolutionnaires du Kremlin qui stoppa devant une action militaire directe contre la Yougoslavie, bien que les années 1948-1949 aient été le moment le plus favorable pour une telle attaque. Mais c'est précisément dans ces années que le Kremlin avait les mains pleines d'une grande lutte contre les forces restantes du capitalisme dans les pays du « glacis », une lutte qui tendait à mettre en avant les éléments indépendants dans les partis communistes de ces pays. Une diversion importante contre la Yougoslavie dans cette période aurait pu aisément avoir des conséquences désastreuses pour le Kremlin dans un ou plusieurs pays d'Europe orientale.
Le fait que Staline fut obligé de se limiter à des demi-mesures — l'excommunication politique du régime de Tito, les menaces et le blocus économique — donna à la révolution yougoslave un répit de trois années et, avec des conditions mondiales plus favorables, aurait pu conduire à une rupture décisive du mouvement stalinien à l'échelle mondiale.
Qu'une telle situation n'ait pas été accidentelle, qu'elle n'eut rien d'une « excentricité balkanique » est prouvé par le fait qu'au même moment Staline avait des difficultés semblables à l'autre bout du monde, dans ses rapports avec Mao qui se préparait à prendre le pouvoir contre l'avis de Staline et malgré les compromis et les accords de celui-ci avec Tchang-Kaï-Chek et l'impérialisme.
Le troisième important aspect de l'expérience yougoslave peut être résumé dans la question suivante : comment est-il possible qu'un parti et une direction ouvrière qui ont renversé la domination de la bourgeoisie et conquis le pouvoir d'État s'identifient au camp impérialiste, s'opposent à la révolution coloniale, justifiant le social-patriotisme dans les pays capitalistes, révisant le marxisme au point de voir une évolution organique du capitalisme monopoleur américain vers le socialisme, et seulement les pires traits du capitalisme centralisé et militarisé dans les rapports de propriétés nationalisés et d'économie planifiée de l'Union soviétique ? Comment cela était-il possible sans une vive lutte intérieure dans le parti et sans une grande scission dans la direction ? Opposez à cela l'Union soviétique où la transition du bolchevisme au menchevisme exigea quinze années de lutte, pratiquement une guerre civile qui se termina par l'extermination de toute l'aile bolchevique, en fait du parti lui-même.
L'explication se trouve dans la nature et l'histoire du PC yougoslave et de sa direction et de la manière dont il est venu au pouvoir ; le phénomène du PCY est résumé dans les thèses là où il est parlé de la possibilité pour un parti stalinien uni à un mouvement de masse et se trouvant sous une pression révolutionnaire constante, et dans des conditions favorables — c'est-à-dire l'extrême faiblesse de la bourgeoisie indigène et les divisions dans le camp impérialiste — d'aller au-delà des buts à lui fixés par la bureaucratie soviétique et esquissant même une orientation révolutionnaire. Quel est le sens de cette déclaration ? Ce n'est pas du tout, comme nos ennemis aimeraient à nous l'attribuer, qu'un parti stalinien puisse devenir un parti révolutionnaire bolchevik sans une réévaluation complète de toutes ses conceptions fondamentales et sans modification de sa direction. Il est vrai que le parti cesse d'être un frein sur le prolétariat comme il l'avait été dans le passé, il devient plus sensible au programme du bolchevisme, mais cela ne veut pas dire qu'il est devenu le maître conscient des forces objectives dans la société. Quand nous disons qu'un tel parti cesse d'être stalinien, c'est-à-dire avant tout d'être un garde-frontière et un instrument de la bureaucratie soviétique et devient centriste, nous disons effectivement que tout en continuant de rester fondamentalement un des facteurs objectifs aveugle et inconscient de la réalité de classe, il est devenu plus sensible à la poussée progressive des masses prolétariennes qui, à un certain point, tentent d'utiliser ce parti comme le véhicule de leurs aspirations révolutionnaires. Les masses ne demandent pas que le parti change ses conceptions théoriques révisionnistes ou son programme de collaboration de classe ; elles exigent simplement qu'il donne une direction dans la lutte armée contre la bourgeoisie, qu'il crée les organes du pouvoir de classe pour servir cette lutte.
Dans certaines conditions fortuites, telles qu'elles ont existé avant tout en Yougoslavie, cela s'est montré suffisant pour garantir le succès de la lutte révolutionnaire. L'importance de ces conditions objectives fortuites doit être soulignée parce que les partis centristes ont bien souvent dans le passé affronté des situations révolutionnaires et parce que les partis staliniens ont montré des traits de centrisme quand ils étaient engagés dans des situations révolutionnaires. Cependant parce que le rapport des forces était plus défavorable, comme ce fut le cas par exemple dans la révolution chinoise de 1925-1927 et dans la guerre civile espagnole, le centrisme du Komintern et du PC chinois dans un cas, celui du POUM dans l'autre, s'est montré tout à fait inadéquat et fut en fait une des causes principales de la perte de la révolution.
Ainsi si les développements yougoslaves nous servent à fournir une meilleure compréhension du rôle et de l'évolution de partis staliniens dans des conditions spécifiques et à formuler une stratégie réaliste pour notre mouvement dans de telles éventualités, ils ne donnent absolument aucune justification pour ceux qui tirent la conclusion que l'avant-garde communiste organisée, se basant sur un programme marxiste révolutionnaire, n'a plus de rôle à jouer. Toute l'histoire du PCY même prouve le contraire. Le centrisme et l'opportunisme de la direction yougoslave ont exposé la révolution yougoslave aux plus grands dangers. Non seulement leur révolution a été effectuée sans avoir conscience de son caractère réel, mais en fait ils sont toujours accrochés aux conceptions du front populaire qui aujourd'hui encore fait partie de leur bagage idéologique. Ils ont eu de la veine que l'impérialisme anglo-américain, occupé en Grèce et n'ayant pas la force d'intervenir plus directement, n'a pas pu exploiter l'occasion fournie par le gouvernement de coalition de 1945.
La politique des Yougoslaves dans le mouvement ouvrier mondial aujourd'hui est en ligne directe et est basée sur les mêmes conceptions staliniennes générales de collaboration de classes que celles qu'ils avaient pendant la guerre. Mais maintenant, la situation est plus défavorable pour eux et les pressions de l'impérialisme mondial plus fortes, et leurs actions sont plus conformes à leurs théories qu'elles ne le furent pendant les années de la guerre de partisans.
Deuxièmement, leur politique de trahison et de capitulation devant l'impérialisme mondial aujourd'hui a ses racines idéologiques dans leur position essentiellement social-patriote pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'ils ont considérée comme une guerre de la « démocratie » contre le « fascisme »
une position qu'ils n'ont jamais réexaminée — de sorte qu'ils ont seulement besoin de mettre l'étiquette «fasciste » sur l'Union soviétique aujourd'hui pour justifier leur alignement dans le camp impérialiste.
Troisièmement, leur incapacité de comprendre la nature de l'Union soviétique, les raisons de sa dégénérescence, le rôle de la bureaucratie a eu presque pour résultat le désastre de leur révolution entre 1945 et 1948, a facilité leur adaptation aujourd'hui d'une position antisoviétique qui ouvre le pays au danger d'une restauration capitaliste ou d'une conquête par la bureaucratie soviétique. Comme par le passé, ils continuent à identifier la caste stalinienne avec la société soviétique, la seule différence étant qu'aujourd'hui ils la considèrent comme réactionnaire et fasciste, alors qu'ils la considéraient comme progressive et « socialiste ».
Quatrièmement, leur adhésion persistante à la théorie du « socialisme dans un seul pays » a donné naissance à l'absurdité historique qu'il n'est pas seulement possible de construire une société socialiste, mais même que l'État « dépérisse » en Yougoslavie seulement. Cette théorie c'est-à-dire le manque de confiance opportuniste dans les forces de la révolution mondiale —les a conduit, comme ce fut le cas pour l'aile stalinienne du parti bolchevik russe, à préférer une alliance avec l'impérialisme, indépendamment de son prix, à une alliance avec la classe ouvrière internationale et les peuples coloniaux.
Le centrisme yougoslave a réagi d'une façon presque chimiquement pure aux conditions objectives. Ils étaient à gauche, en ce qui concerne l'impérialisme en 1945- 1948, quand le rapport des forces leur était favorable. Puis, après un bref interlude sur une position intermédiaire, ils ont évolué fortement à droite, après l'éclatement de la guerre de Corée quand le rapport des forces fut renversé. De même en ce qui concerne le stalinisme : à gauche quand la crise dans le « glacis » était à son point culminant, immobilisant le Kremlin, et puis à droite après que fut atteinte une forme de stabilité qui libéra les mains du Kremlin dans une certaine mesure. Ce faisant, nous n'entendons pas négliger les effets du blocus et de la sécheresse. Mais là où le régime de Lénine faisait des manœuvres et des concessions tactiques dans de telles conditions sans jamais changer son orientation fondamentale, les Yougoslaves ont révisé fondamentalement leur stratégie sous ces pressions. Le centrisme yougoslave est maintenant devant une épreuve décisive : à la différence des années de la guerre des partisans et de celles qui les suivirent immédiatement, le rapport des forces intérieures est maintenant devenu plus favorable aux éléments capitalistes qu'il ne le fut jamais depuis la fin de la guerre. Bien que d'autres facteurs viennent ici en jeu, il reste à voir comment le centrisme yougoslave parviendra à saisir cette situation. Nous reviendrons plus loin sur ce problème. Mais avant de quitter cette question, il est nécessaire de dire un mot concernant ceux qui croient que nous avons été trop durs dans notre critique, trop légers dans notre compréhension des problèmes et des difficultés auxquels le régime yougoslave a à faire face. Nous devons rejeter cette critique, d'abord parce qu'elle est fausse. Nous avons répété à de nombreuses reprises qu'aucun révolutionnaire ne peut faire d'objections aux plus larges manœuvres, et même à des concessions économiques étendues de leur part, à condition qu'ils restent dans la ligne de la loyauté aux principes de classe. Deuxièmement, cette argumentation nous semble de type semblable aux rationalisations qui ont été souvent faites pour défendre les staliniens de l'Union soviétique au sujet de leur abandon de la révolution mondiale. La tâche de la révolution d'Octobre était d'aider la naissance de la révolution dans l'Occident. La défection de Staline à ce sujet a constitué sa première trahison fondamentale. La tâche de la révolution yougoslave, une fois qu'elle avait rompu avec le Kremlin et devenait au moins partiellement consciente de son rôle, était d'engendrer et d'aider le développement de la crise du stalinisme dans un sens révolutionnaire. Sur cette voie se trouvait aussi le salut effectif de la révolution yougoslave dans un sens progressif. La trahison de Tito consiste dans son abdication de cette tâche qui, comme pour Staline dans des circonstances différentes, a conduit à la voie de moindre résistance, c'est-à-dire à l'accord avec l'impérialisme.
Le rejet de telles rationalisations est dans toute la tradition de notre mouvement, par exemple dans la rupture de Trotsky avec le POUM, avec Sneevliet, etc., et en fait dans tout le cours de notre mouvement lui-même qui a souffert la persécution et l'isolement malgré les milliers d'appels de sirène qui lui ont été adressés pour se rendre dans les verts pâturages de l'opportunisme et quitter le dur lit de l'intransigeance principielle. La rupture du Kremlin avec la Yougoslavie, sa guerre politique, ses menaces militaires, ses mobilisations provocantes aux frontières, son blocus économique augmentant la dépendance de la Yougoslavie à l'égard du capitalisme mondial, ont mis en mouvement dans le pays deux tendances importantes qui ont caractérisé toute la dernière période et qui continuent d'évoluer aujourd'hui.
D'une part, le régime a été obligé de chercher une base de soutien plus solide dans le prolétariat. Il savait que la paysannerie, dans une lutte contre le Kremlin, pouvait rapidement passer du côté de l'impérialisme. Dans la lutte pour le soutien des ouvriers, il entra en conflit avec le Kremlin qui lui faisait concurrence pour obtenir ce soutien. La propagande du Kominform, démagogique et hypocrite, consista essentiellement en une attaque contre les traits bureaucratiques et policiers du régime de Tito, dans son manque de démocratie, etc. Mais même si les ouvriers yougoslaves ne croyaient pas un seul mot de cette propagande, le régime fut obligé de fournir des raisons matérielles qui amèneraient les prolétaires yougoslaves à le défendre malgré les difficultés qui résulteraient de l'expulsion du bloc soviétique. Ils devaient voir une différence entre un régime de serviteurs du Kremlin et celui de Tito, de manière à faire les sacrifices auxquels on les appellerait.
Nous savons que les centristes abordèrent la situation empiriquement, cherchant toutes sortes d'expédients et de compromis au point que Tito lui-même admit que le régime avait presque sombré en raison de leur prédisposition à prendre la voie de moindre résistance. Pendant plus d'une année, leur réponse principale au Kremlin était de nature défensive, accompagnée de tentatives futiles de réconciliation, en réaffirmant leur loyauté aux principes fondamentaux du stalinisme et leur inimitié mortelle envers le trotskysme — et bien entendu par des arrestations et des emprisonnements massifs. Lorsque la lutte contre la bureaucratie fut finalement lancée et que les premiers pas vers la démocratie ouvrière furent accomplis en 1950, nous les avons salués comme un grand évènement pour le prolétariat mondial. Nous avions eu raison de les souligner en raison de l'importance historique de ces mesures et en raison de l'arme révolutionnaire qu'il plaça dans les mains des militants dans la lutte contre le stalinisme. Mais il est encore nécessaire de voir les faits froidement. La démocratie ouvrière, s'étendant jusqu'à la gestion, n'était pas encore du calibre de celle qui existait dans les premières années après la révolution de 1917, une démocratie qui avait grandi dans la lutte contre les capitalistes russes et qui étaient consciemment promue et encouragée par les bolcheviks russes. Elle fut accordée par décret d'un régime qui a un long passé d'étranglement de la critique et de répression d'actions indépendantes par des mesures administratives. Les ouvriers devaient être convaincus par l'expérience que le régime agissait sérieusement. De nombreux rapports au début indiquaient le scepticisme général et l'incrédulité des masses. Une année seulement a passé depuis lors — une période pas trop longue —mais malheureusement cette période s'est directement heurtée à la guerre de Corée et le tournant à droite de la direction du PC yougoslave.
Quelle réalité cette démocratie ouvrière a-t-elle aujourd'hui ? Et en conséquence, quelle solidité a la loyauté du prolétariat yougoslave envers le régime ? Les faits nécessaires pour répondre à ces questions ne sont pas encore complètement disponibles ou clairs. Mais de la réponse à celles-ci dépend beaucoup l'issue des conflits de classe s'aggravant qui mûrissent en Yougoslavie aujourd'hui.
On peut dire ceci : qu'un tournant politique à droite accompagné d'une extension de la démocratie ouvrière est une contradiction dans les termes et va complètement à l'encontre de l'expérience russe. Il est plus probable que les arrestations constantes de « kominformistes » et l'absence de développement de toute tendance révolutionnaire opposée à la politique du régime, indiquent que la délicate plante de la démocratie ouvrière en Yougoslavie n'a pas eu une croissance très vigoureuse. La seconde tendance mise en mouvement par la rupture avec le Kremlin a été une période de retraite sur le front économique, une période comparable non seulement avec la NEP en URSS mais aussi avec celle qui survit entre 1923 et 1928.
L'expulsion du bloc soviétique et en conséquence la dépendance plus grande de la Yougoslavie envers le monde capitaliste en ce qui concerne le commerce, les emprunts, les matières premières, les moyens de production, les machines-outils — et même les produits alimentaires pendant une certaine période — ont conduit à un ralentissement de l'industrialisation, à une révision énergique et constamment décroissante de tous les plans et à un affaiblissement inévitable du secteur socialiste de l'économie dans un pays à prédominance paysanne. La question à laquelle il reste à répondre est de savoir si une telle dépendance totale du marché capitaliste, étant donné les accords commerciaux défavorables que la Yougoslavie doit passer en raison de l'état arriéré de son économie et de sa technique industrielle, étant donné les hésitations de l'impérialisme à fournir des emprunts et des moyens de production pour favoriser une réelle construction socialiste, étant donné la présente pénurie mondiale de matières premières qui, en tout cas, sont allouées aux principaux pays capitalistes pour leurs programmes de réarmement, et étant donné avant tout la base matérielle étroite et limitée de la Yougoslavie elle-même, la question se pose de savoir si cette dépendance ne posera pas, si elle ne l'a déjà fait, un véritable point d'interrogation sur la possibilité même d'une planification.
Certains pas qui ont été accomplis indiquent les débuts d'une certaine cassure dans la planification, fournissant une brèche pour l'introduction des rapports de propriété capitaliste. Il y a environ dix-huit mois l'État prit les mesures dans le sens d'une décentralisation des contrôles économiques. L'objet principal de ces mesures était de réduire les lourds frais généraux d'une gestion bureaucratique. Dans des conditions favorables, cette mesure aurait pu agir comme un stimulant de la production et augmenter l'efficacité du plan. Cependant, un des récents aspects ou développements de cette décentralisation est le droit accordé à chaque trust, corporation ou entreprise particulière d'entrer en contact direct avec le consommateur et de passer des accords commerciaux avec lui ce qui signifie essentiellement avec la paysannerie. Ces accords doivent encore être ratifiés par des organismes supérieurs, mais il faut compter avec une forte possibilité de fraude et d'évasion dans un tel système. C'est précisément contre une telle situation que Trotsky mit en garde, situation résultant des méthodes bureaucratiques aveugles en Union soviétique et dont la seule conséquence doit être le développement d'intérêts particuliers distincts des besoins de l'économie dans son ensemble, et par suite l'effondrement de la planification et l'introduction de nouveaux éléments capitalistes dans l'économie.
Dans le même sens que cette innovation dangereuse et d'un caractère encore plus grave est un décret de juillet dernier qui s'intitule « la démocratisation du commerce extérieur ». Selon ce décret, les diverses branches de l'industrie et du commerce, à l'exception des métaux non ferreux qui continuent à rester sur un contrôle centralisé, peuvent passer leurs propres accords commerciaux avec des importateurs étrangers. Ces entreprises yougoslaves sont autorisées à conserver un certain pourcentage des devises étrangères provenant de ce commerce, devises qu'elles peuvent utiliser librement pour importer non seulement des moyens de production, des matières premières, etc., mais aussi des moyens de consommation. La portée de cette mesure est suffisamment claire pour qu'il n'y ait pas besoin de commentaire. Il suffit de dire que si elle était poursuivie jusqu'à sa conclusion logique, sans restriction active et sérieuse par l'État, elle peut mener non seulement à un effondrement total de la planification mais à l'invasion de marchandises capitalistes bon marché et à la destruction de l'économie nationalisée de Yougoslavie. La seconde zone dangereuse, la plus importante, de l'économie yougoslave c'est le secteur agricole. Étant avant tout une nation paysanne, l'alliance du prolétariat et de la paysannerie est indispensable pour la survie de l'État ouvrier, une alliance qui ne peut être maintenue en dernière analyse que par des mesures menant vers la socialisation de l'agriculture.
Dans le passé, le régime de Tito a agi avec une prudence louable dans la collectivisation de l'agriculture, attendant de pouvoir fournir une base industrielle adéquate pour les collectifs et évitant ainsi les fautes tragiques du stalinisme russe. Cette politique fut la source d'une des erreurs les plus amères du Kremlin qui avait espéré que par des méthodes bureaucratiques aventurières Tito entrerait droit en conflit avec la paysannerie et deviendrait ainsi entièrement dépendant du soutien russe. Mais c'est précisément le contraire qui se produisit. Après la rupture, Tito devint même encore plus prudent dans sa politique agricole. Le taux de collectivisation a été constamment réduit au point qu'aujourd'hui le mot d'ordre est simplement de maintenir les collectifs qui existent déjà. En même temps, en raison du manque de produits de consommation et de l'incapacité de l'État à pourvoir aux besoins de la paysannerie, d'autres concessions ont été faites. Les livraisons forcées des récoltes à l'État occupent maintenant une place beaucoup plus réduite que par le passé, tandis que le marché libre pour le commerce paysan a été largement étendu. Ce processus est évidemment étroitement lié au rythme beaucoup plus lent de l'industrialisation et aux difficultés rencontrées dans la planification. Toutefois, le résultat est indubitablement la naissance d'une nouvelle couche de paysans riches, dont la position devient de plus en plus puissante vis-à-vis de l'État, ressemblant à celle du koulak russe de 1928 avec cette position économique renforcée, avec des revendications économiques accrues telles que l'abolition du monopole du commerce extérieur (pour permettre l'entrée de nombreux produits de consommation bon marché), et auxquelles le décret sur la « démocratisation du commerce extérieur » peut être précisément une concession.
Leur croissance comme force politique, leurs contacts certains avec les vieux politiciens bourgeois et l'impérialisme occidental sont également chose sérieuse. Cette tendance a été favorisée par les alliances du régime et sa politique capitularde, par la campagne antisoviétique de la direction du PC yougoslave et par son embellissement du capitalisme « démocratique ». Tout cela n'a pas été perdu pour la paysannerie riche qui n'est pas satisfaite de voir en cela une manœuvre temporaire mais insiste pour que soit parcouru tout le chemin.
Aujourd'hui, le danger pour la Yougoslavie, un danger plus grand que jamais, c'est le danger de restauration du capitalisme de l'intérieur avec le soutien indirect des impérialistes, du moins à ses premières étapes et ceux-ci franchiraient certainement tout le chemin, s'il n'était possible que dans le chaos provenant de la lutte qui s'ensuivrait, ils puissent perdre la Yougoslavie comme base militaire. Pour le moment, le seul programme du régime est de demander de plus grands emprunts qui accroissent la dépendance économique du pays — telle l'entrée projetée dans l'Union des paiements européens — et ne résolvent fondamentalement rien sauf d'apaiser temporairement la paysannerie riche. Dans le meilleur des cas, la situation est difficile et n'offre pas de solution commode. Mais le danger ne peut être combattu que par la mobilisation révolutionnaire du prolétariat yougoslave, l'organisation de la paysannerie pauvre pour accroître la lutte de classe au village, par de vigoureuses mesures économiques pour diminuer la puissance des koulaks, et par-dessus tout un tournant vers une politique d'internationalisme révolutionnaire sur l'arène mondiale.
Un tel tournant dépend maintenant avant tout de la levée d'une opposition révolutionnaire dans le PCY et dans les masses yougoslaves. Et cela, à son tour, en raison du cercle restreint de la lutte en Yougoslavie et des nombreux problèmes qui assaillent le pays, compliqué surtout aux yeux des masses par l'attitude hostile et belliqueuse du Kremlin — la croissance d'une telle tendance pour un nouveau tournant à gauche de la Yougoslavie dépend de plus en plus de forces extérieures, d'une nouvelle montée des masses dans les pays capitalistes, de nouveaux développements dans les pays du « glacis » et de la maturation de la crise du stalinisme. Seule une telle situation peut mettre en échec l'actuel cours à droite et la trahison de la direction du PCY. Et dans un sens encore plus pressant qu'en URSS, seul un tel développement mondial peut sauver la Yougoslavie de la restauration capitaliste.
Il est cependant possible qu'aucun de ces problèmes n'atteindra son point culminant avant l'éclatement de la guerre, et il nous reste ici à déterminer notre attitude envers la Yougoslavie — envers la Yougoslavie qui existe aujourd'hui, avec sa direction actuelle, sa politique actuelle et le sens vers lequel elle s'oriente (et non celui que nous voudrions espérer) — en cas de guerre, et non d'une guerre quelconque, mais une guerre donnée, c'est-à-dire une attaque impérialiste contre-révolutionnaire mondiale contre l'URSS avec toutes les conséquences révolutionnaires qu'elle entraînera dans sa suite.
La leçon inoubliable de Trotsky au cours de la lutte de 1939-1940 contre l'opposition petite-bourgeoise dans le SWP est que notre attitude dans une guerre était déterminée non par le caractère du régime mais par la nature de classe des États impliqués. Cette position n'avait rien de nouveau mais il la rappela avant que l'URSS ne fut impliquée dans une guerre générale, mais quand elle était engagée dans un conflit local mais réactionnaire — avec la Finlande.
Nous nous trouvions en face d'une question quelque peu nouvelle quand survint le danger d'une attaque possible du Kremlin contre la Yougoslavie. Évidemment notre position ne pouvait plus être déterminée par le simple critère de classe concernant la nature de classe des États parce que deux États ouvriers étaient en cause. Elle ne pouvait pas être déterminée également par la nature intérieure progressive d'un des régimes contre l'autre. Nous avions tout à fait raison de défendre la Yougoslavie avant qu'il n'y ait aucune mesure pour l'établissement de la démocratie ouvrière et quand ses dirigeants défendaient toujours vigoureusement leur régime bureaucratique et leurs mesures policières.
Ce qui détermina notre position, c'était le fait que la Yougoslavie, par sa lutte contre la domination stalinienne et pour le droit à l'autonomie nationale de son État ouvrier, représentait les intérêts de la révolution mondiale à laquelle notre défense de l'URSS a toujours été subordonnée. Mais en disant cela, nous disons que notre attitude était déterminée par un critère de classe, qu'une attaque du Kremlin contre la Yougoslavie représenterait objectivement un acte favorisant l'impérialisme mondial et serait par suite un coup contre l'URSS.
Nous n'avons pas eu longtemps à attendre pour que notre analyse soit confirmée — et ce, pendant que la guerre du Kremlin n'en était qu'au stade préparatoire. Les résultats étaient trop visibles : la guerre froide du Kremlin contre la Yougoslavie a donné à l'impérialisme au moins la promesse de bases militaires en Yougoslavie en cas de guerre, elle a aidé à liquider la guerre des partisans grecs, renforcé la position de l'impérialisme en Asie mineure et lui a fourni une tête de pont en Albanie. Mais ce qui est probable, ce n'est pas une guerre isolée entre le Kremlin et la Yougoslavie, mais une guerre dans le cadre d'une attaque impérialiste contre l'URSS. Nous n'avons pas à attendre l'éclatement de la guerre pour voir cette configuration d'événements. Elle est déjà indiquée par le fait que la Yougoslavie a été obligée de s'aligner politiquement dans le camp occidental dans la guerre de Corée. Depuis lors, les contacts politiques et militaires des dirigeants yougoslaves sont devenus plus fréquents et leurs engagements plus définis. Il est reconnu de plus en plus franchement et librement que l'abstention de la Yougoslavie à des alliances militaires est maintenant bien plus une question d'opportunité que de principe.
Nos amendements à la résolution tiennent compte d'une telle possibilité — d'un alignement de la Yougoslavie avec l'impérialisme dans une guerre contre l'URSS — et définissent notre position à ce sujet. Là aussi, malgré les intentions évidentes du Kremlin d'écraser l'indépendance, de détruire toutes les mesures destinées à établir la démocratie ouvrière, notre position doit être déterminée avant tout par un critère de classe. La nature d'une lutte militaire commune de l'impérialisme et du régime yougoslave contre l'URSS ne serait pas déterminée par le désir des communistes yougoslaves de préserver leur État ouvrier, mais par la prépondérance écrasante de l'impérialisme et ses buts de destruction de l'URSS. La défaite de l'URSS renforcerait naturellement la réaction sur l'échelle mondiale et aboutirait à l'étranglement de l'État ouvrier yougoslave s'il était capable de survivre à l'étouffante étreinte de son puissant allié capitaliste au cours de la guerre même. Ce serait un mal beaucoup plus grand qu'une victoire de l'URSS qui en tout cas obligerait la bureaucratie à maintenir les rapports de propriété non capitalistes en Yougoslavie.
II est vrai que le caractère contre-révolutionnaire du régime de Staline posera de nombreux problèmes compliqués aux révolutionnaires cherchant à maintenir l'indépendance du mouvement ouvrier ou d'États ouvriers pendant la guerre et exigera beaucoup d'adresse et de capacité de manœuvre. Mais il y a des limites aux manœuvres, les limites de classe. Une alliance d'un État ouvrier avec un groupe d'États capitalistes pour se protéger contre l'attaque d'un autre groupe fut envisagée par Lénine et reconnue par Trotsky comme justifiée, même quand elle est pratiquée par le régime de Staline. Mais on ne peut, dans aucune condition, justifier l'alliance d'un État ouvrier avec des puissances capitalistes contre un autre État ouvrier. C'est de la même catégorie que le soutien des social-démocrates de leur propre impérialisme — et des USA contre l'URSS. Et ce n'est pas par hasard que les titistes dans les pays capitalistes sont unanimes à présent sur leurs positions social-patriotes.
Il n'est pas aisé de dresser une stratégie pour les communistes yougoslaves ; leur position n'est pas enviable. Mais dans le cas d'une trahison ouverte de leur direction, permettant que leur pays devienne une base militaire pour les armées impérialistes (ce qui inévitablement signifierait la perte de leur indépendance et de leurs conquêtes sociales), nous devons leur conseiller de renverser leur direction, d'organiser leurs forces indépendamment pour la lutte commune contre l'impérialisme, mais de rester toujours vigilants contre toute répression possible du Kremlin, Il n'y a pas d'autre route pour des révolutionnaires.
L'évolution du gouvernement yougoslave et du PCY s'est effectuée à une vitesse fantastique. Au cours des trois dernières années, ils ont rompu tous les liens avec le Kremlin, abandonné une bonne partie de leur bagage stalinien, sont venus à une courte distance du trotskysme avec lequel ils concilièrent une alliance officieuse dans le mouvement ouvrier européen, commençant en même temps une critique fouillée en paroles et en actions du processus de dégénérescence bureaucratique pour, au point culminant de ce développement, tourner très brutalement à droite et s'allier objectivement au camp impérialiste contre l'URSS et la révolution coloniale, tout en prenant politiquement le chemin de retour à la social-démocratie. Ce fut un chemin vertigineux. Et il est compréhensible que certains camarades aient été désorientés.
Il y a ceux pour qui la rupture avec le Kremlin a été si précipitée, si inexplicable qu'ils n'ont pas eu le temps de se débarrasser de leur scepticisme initial et de s'adapter au nouveau développement. Ils se trouvent maintenant dans l'étrange position que les événements yougoslaves les ont rattrapés sans qu'ils aient bougé d'un pouce. Le seul malheur est que toute une période historique se soit écoulée dans l'intervalle. Il y a en a d'autres qui ont pris beaucoup plus de temps à apprécier les aspects progressifs de l'affaire yougoslave, mais à ce moment Tito et Cie avaient déjà virés à droite. Les choses se trouvent renversées. Alors qu'il y a encore relativement peu de temps ils considéraient notre attitude comme trop dépourvue de critiques, ils en sont maintenant à reprocher à l'internationale d'être trop dure et trop intransigeante. Ce n'est pas une tendance sérieuse, mais même là où elle existe, elle pourrait si elle n'était pas combattue à temps, mener à une adaptation opportuniste aux Yougoslaves, et cela pourrait être une véritable honte pour notre mouvement. On pourrait difficilement penser à quelque chose de plus méprisable.
L'internationale a toutes les raisons d'être fière de son activité. Nous seuls avons correctement analysé et compris le développement à toutes ses étapes. Dès le début, nous avons attiré l'attention sur son importance historique non pour une autojustification, mais pour contribuer à une évolution progressive de la Yougoslavie et mobiliser le mouvement en sa faveur. Par notre tactique correcte et notre action rapide, nous avons empêché la montée d'un nouveau courant centriste nous faisant concurrence pour la direction des ouvriers révolutionnaires avancés. Dans la plupart des manœuvres avec eux, c'est nous qui avons gagné malgré toutes les machinations qu'ils ont appris à l'école stalinienne.
Peut-être encore plus importantes ont été les conséquences idéologiques de l'affaire, fournissant un correctif sérieux à des tendances stalinophobes qui se développaient imperceptiblement dans nos rangs, mais indiquant également combien les centristes et les opportunistes, même ceux qui ont passé avec succès à travers une révolution, sont misérablement incompétents pour résoudre tes grands problèmes de notre époque, et combien vital et nécessaire est le rôle du trotskysme mondial.
Enfin la révolution yougoslave dans le cours de son développement a apporté une réfutation écrasante à ceux qui concevaient la dégénérescence bureaucratique comme un processus normal et indiqué la puissance énorme que peut avoir une direction prolétarienne pour combattre de telles tendances. Elle a été une justification dans la vie des conceptions que seuls les trotskystes ont eues et du programme pour lequel l'opposition russe s'est battue dès le début — même si les Yougoslaves n'ont pas reconnu leur dette envers nous.
Nous ne traçons pas une croix sur la révolution yougoslave. L'État ouvrier subsiste encore. La tradition des luttes des partisans vit encore dans la conscience des masses, les mesures progressives prises depuis 1948 peuvent avoir leur propre logique avec laquelle les dirigeants yougoslaves peuvent encore avoir à compter. Mais il est clair qu'un chapitre est terminé — et il faut le reconnaître. La prochaine étape du développement de l'affaire yougoslave ne peut être ouverte que sous le choc de vastes luttes révolutionnaires à l'échelle mondiale.
Bulletin intérieur du SI, n° 2, septembre 1951.