1.
La révolution prolétarienne victorieuse en Yougoslavie est fondamentalement le produit de deux facteurs historiques : la montée révolutionnaire des masses laborieuses s'exprimant dans le mouvement des partisans armés, et la politique spécifique suivie par le PCY aux tournants importants du processus révolutionnaire objectif.
Le mouvement des masses d'ouvriers et de paysans pauvres contre l'impérialisme occupant, dans des conditions d'exacerbation extrême des contradictions sociales, déborda les cadres de la lutte d'émancipation nationale, s'élargit en une lutte contre les exploiteurs yougoslaves, entama leur expropriation et détruisit, au cours même de cette lutte, l'ancien appareil d'État sur la plus grande partie du territoire yougoslave. La politique spécifique du PCY, se différenciant en cela de celle de tous les autres partis communistes d'Europe, principalement sous les pressions des masses, successivement accepta, puis dirigea la construction d'un nouvel appareil d'État prolétarien, consolida puis élargit les conquêtes de la révolution prolétarienne, en engageant une lutte résolue contre les déformations bureaucratiques de l'État ouvrier yougoslave.
2.
a) La première étape décisive de la révolution yougoslave fut franchie le 29 novembre 1943, à la réunion de la deuxième session de l'AVNOJ (Conseil antifasciste de libération nationale de la Yougoslavie) à Jaytsé. En cette circonstance fut constitué un gouvernement provisoire qui exerça son autorité sur tous les territoires occupés par les partisans, formant bientôt la majeure partie de la Yougoslavie. La constitution de ce gouvernement, s'appuyant sur les comités populaires de libération nationale constitués à partir de 1941, signifia que la dualité de pouvoir, qui avait existé en Yougoslavie au début de l'insurrection des partisans, commença à être surmontée. Il ne peut plus être question, à partir de ce moment, de l'existence d'un appareil d'État bourgeois centralisé en Yougoslavie ; seuls subsistaient des débris de pouvoir bourgeois, de même que les mesures successives d'expropriation et de confiscation ne laissaient subsister que des débris de la propriété bourgeoise. Le nouvel appareil d'État centralisé, basé sur les comités populaires, que l'AVNOJ commença à construire, était un appareil d'État à prépondérance prolétarienne. Le PCY ayant en fait conquis le pouvoir dans les territoires libérés, cette partie de la Yougoslavie cessa d'être un État bourgeois ; sous un gouvernement ouvrier et paysan, elle avança vers l'accomplissement final de la révolution prolétarienne.
b)
La seconde étape décisive de la révolution yougoslave fut franchie en octobre 1945 avec le départ des deux derniers ministres bourgeois du gouvernement central provisoire. La constitution même de ce gouvernement en 1944 ne fut qu'un épisode dans le déroulement de la révolution yougoslave, provoqué par la pression conjointe de l'impérialisme et de la bureaucratie soviétique. Tout en retardant la victoire complète de la révolution prolétarienne, cet épisode n'interrompit cependant pas le cours de celle-ci. Pendant la période même du gouvernement de coalition, le nouvel appareil d'État basé sur les comités populaires, s'élargit à l'ensemble du territoire yougoslave. Tous les débris du pouvoir politique de la bourgeoisie furent éliminés pendant cette période. Le départ des deux ministres bourgeois du gouvernement central ne fut que l'expression finale du fait que la bourgeoisie en tant que classe avait perdu le pouvoir et que le nouvel appareil d'État était d'une nature sociale différente de celui de la Yougoslavie d'avant-guerre. À partir de ce moment s'achève la transition entre le gouvernement ouvrier et paysan et la dictature du prolétariat, et la Yougoslavie devient un État ouvrier. Ceci se manifeste par le fait que les conquêtes de la révolution prolétarienne yougoslave furent généralisées et consolidées légalement en 1945-1946 par la loi sur les comités populaires, la loi de nationalisation des moyens de production industrielle, des mines et des banques et par la loi sur la confiscation de la propriété, la loi sur la réforme agraire et l'annulation des dettes paysannes, etc.
c)
La troisième étape décisive de la révolution yougoslave fut franchie le 28 juin 1948 par la rupture intervenue entre le Kremlin et le PCY. Après la consolidation des conquêtes de la révolution yougoslave, le PCY passa à leur extension par la nationalisation du commerce de gros et d'une partie considérable du commerce de détail ; l'établissement de fait du monopole du commerce extérieur ; le début de collectivisation de l'agriculture et le plan quinquennal d'industrialisation et d'électrification du pays. En même temps se développèrent en Yougoslavie des déformations bureaucratiques du pouvoir prolétarien, à la fois sur la base du caractère arriéré du pays et de la politique stalinienne de la direction du PCY, imitant les institutions de l'URSS bureaucratisée. La rupture entre le Kremlin et le PCY, expression du refus du PCY de subordonner les intérêts de la révolution yougoslave à ceux de la bureaucratie soviétique, ouvrit la voie à la lutte contre ces déformations bureaucratiques. Les principales mesures prises dans le cadre de cette lutte furent : la constitution des conseils ouvriers et le début de la gestion ouvrière des entreprises ; la démocratisation des coopératives ; l'abolition des privilèges des fonctionnaires du parti et de l'État ; la décentralisation de l'appareil directeur de l'économie ; le début de démocratisation de la vie culturelle et idéologique, etc.
3. La dynamique de la révolution yougoslave confirme en tout point la théorie de la révolution permanente :
a) Elle confirme que la lutte des masses laborieuses pour l'émancipation nationale,
contre l'impérialisme, ne peut être victorieuse que si elle opère sa transcroissance
en révolution prolétarienne. Cette transcroissance en Yougoslavie n'a pas été due à
des facteurs particuliers ou conjoncturels mais constitua l'application de la
stratégie générale formulée par la IVe Internationale pour tous les pays occupés par
l'impérialisme en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Si cette stratégie n'a
été appliquée avec succès qu'en Yougoslavie, cela est dû au caractère spécifique du
PCY qui dirigea le mouvement des masses.
b) Elle confirme qu'un pays arriéré ne peut résoudre les tâches historiques de la
révolution bourgeoise (solution de la question agraire, élimination des survivances
semi-féodales dans le pouvoir d'État, conquête d'une véritable indépendance
nationale, etc.) que par la conquête du pouvoir par le prolétariat, qui se voit obligé,
dans ces conditions, d'entamer simultanément la solution des tâches historiques
de la révolution prolétarienne.
c) Elle confirme que le développement et l'élargissement de la démocratie
prolétarienne après la consolidation du pouvoir prolétarien sont à la fois possibles
et nécessaires pour combattre efficacement les tendances antisocialistes et
bureaucratiques qui existent et se développent dans l'État ouvrier. Elle représente
de ce fait une confirmation et une justification historique, d'une façon positive, de
toute la lutte' de Léon Trotsky et de l'Opposition de gauche en URSS entre 1923 et
1927, comme la dégénérescence de l'URSS en constitua une justification par la voie
négative.
d) Elle confirme qu'une révolution prolétarienne victorieuse d4s un pays arriéré, au
milieu d'un monde hostile, se développe nécessairement à travers des difficultés et
des contradictions croissantes, qui se reflètent en crises économiques et tensions
sociales successives à l'intérieur de l'État ouvrier. Seules une extension
internationale de la révolution et l'aide apportée à la révolution yougoslave par le
prolétariat victorieux de plusieurs pays avancés pourraient assurer une solution
réelle et harmonieuse des problèmes posés par l'industrialisation et la
collectivisation volontaire de l'agriculture.
La dynamique de la révolution yougoslave confirme en même temps l'analyse de la
question de l'URSS et du stalinisme faite par la IVe Internationale. Elle confirme le
caractère des partis staliniens comme partis ouvriers dégénérés, explication
indispensable pour comprendre le cours nouveau pris par la révolution yougoslave
depuis la rupture du PCY et du Kremlin. Elle confirme surtout la thèse fondamentale
du mouvement trotskyste selon laquelle le stalinisme est un phénomène
caractéristique d'une période de recul des luttes révolutionnaires des masses, et
qu'il ne peut être surmonté que par un nouvel essor de luttes révolutionnaires. En
Yougoslavie, premier pays où le prolétariat prit le pouvoir depuis la dégénérescence
de l'URSS, le stalinisme n'existe pratiquement plus aujourd'hui en tant que facteur
important du mouvement ouvrier, ce qui n'exclut d'ailleurs pas son rebondissement
possible dans certaines circonstances.
4. Les perspectives de la révolution yougoslave sont déterminées fondamentalement par les rapports de forces entre les classes, dans le domaine national et international.
En Yougoslavie, l'État ouvrier doit faire face à une pression croissante des paysans propriétaires qui, d'une production de marchandises simple cherchent à passer à l'accumulation capitaliste par l'appropriation privée des moyens de production. Cette tendance se développe automatiquement et nécessairement sur la base du niveau économique et technique actuel du pays, et coïncide avec la tendance des koulaks à opérer leur fusion avec le marché capitaliste international.
Jusqu'en 1951, elle fut tenue en échec :
a) Par la lente modification des rapports des forces sociales, par suite de l'indus-
trialisation du pays, de l'augmentation numérique du prolétariat, de sa cohésion, de
sa conscience politique et de sa culture croissante, grâce au début de développement
de la démocratie prolétarienne, etc.
b) Par la différenciation à l'intérieur même de la paysannerie, résultant de l'appui donné
par l'État ouvrier aux paysans pauvres et au développement des coopératives
agricoles.
c) Par des mesures de coercition de l'État ouvrier, empêchant que l'automatisme
économique s'impose : interdiction de la vente et de l'achat des terres au-delà de
trente hectares ; double secteur des prix ; quotas progressifs de livraisons forcées
de produits agricoles (impôt en nature, etc.).
Néanmoins, aussi longtemps que la production industrielle d'objets de consommation n'assure pas aux paysans un revenu réel croissant parallèlement à l'accroissement de la production agricole, et que la mécanisation de l'agriculture ne crée pas une base économique saine pour la collectivisation de l'agriculture, l'industrialisation se poursuit en face d'une hostilité et d'une résistance d'une partie de la paysannerie. Seule la participation consciente du prolétariat à l'exercice du pouvoir peut, dans ces conditions, protéger dans l'immédiat les conquêtes de la révolution yougoslave. Seule l'extension considérable des mesures actuelles de démocratisation et de lutte contre le bureaucratisme peuvent assurer à l'État ouvrier l'appui conscient des masses prolétariennes.
Or, les mesures de la démocratisation introduites en 1950 n'ont que très lentement modifié l'attitude du prolétariat industriel, par suite de sa méfiance justifiée par le passé envers ce cours du PCY, du poids de la famine et de la misère pesant sur les ouvriers, et de l'ensemble des conditions objectives défavorables à un déploiement large d'une mobilisation révolutionnaire des masses. Les besoins de celles-ci commencent à entrer en contradiction avec la logique inhérente au cours à droite de la politique extérieure et de l'idéologie officielle du gouvernement et du PCY. De ce fait, les rapports de forces entre les classes ont commencé à se modifier à l'intérieur de la Yougoslavie à partir de 1951 en défaveur du prolétariat. L'État ouvrier a été obligé de faire une série de concessions à l'ennemi de classe comportant notamment :
a) La libération des prix et des échanges, permettant une accumulation privée
accélérée de la part des paysans riches et des commerçants spéculateurs.
b) L'arrêt de la collectivisation agraire et la permission pour les paysans de quitter
certains types de coopératives agricoles.
c) La décentralisation du commerce extérieur qui risque de miner rapidement le
monopole étatique de ce commerce.
d) La réduction des mesures de planification, surtout dans le domaine des
investissements.
5. À l'échelle internationale, une pression grandissante s'exerce sur la révolution yougoslave de la part de ses deux ennemis mortels : l'impérialisme mondial et la bureaucratie soviétique :
a) L'impérialisme mondial cherche à détruire les conquêtes de la révolution
yougoslave, le régime de dictature du prolétariat et la propriété collectivisée des
moyens de production dans les industries et les mines. Il compte parvenir à ce but
par étapes : d'abord l’utilisation d'une pression politique et économique, ensuite
par une intervention armée ouverte ou voilée. À l'étape présente, ses objectifs
sont : l'inclusion de la Yougoslavie dans le front diplomatique impérialiste et dans
son dispositif militaire méditerranéen.
Partant de là, il cherche à obtenir, à une étape ultérieure, un droit de regard sur
l'économie yougoslave, le droit d'investissement dans les mines et l'industrie, la
légalisation des partis politiques bourgeois et petits-bourgeois, la destruction de
fait du monopole du commerce extérieur, etc.
b) La bureaucratie soviétique cherche à obtenir par tous les moyens la destruction
d'un régime de dictature du prolétariat indépendant du Kremlin, menace mortelle
pour l'influence du stalinisme sur le mouvement ouvrier international, et à la
longue, également pour le pouvoir de la bureaucratie en Europe orientale et en
URSS même. La destruction des conquêtes de la révolution prolétarienne
yougoslave par l'impérialisme représente pour le Kremlin un moindre mal par
rapport au développement indépendant de la Yougoslavie prolétarienne. Jusqu'à
présent, toute la politique du Kremlin à l'égard de la Yougoslavie (blocus
économique, démonstrations militaires, provocations, campagnes de propagande,
etc.) a visé à. pousser ce pays dans le camp impérialiste. Cette politique ne fait
cependant que préparer une autre étape de la stratégie stalinienne contre-
révolutionnaire à l'égard de la Yougoslavie, qui serait une tentative d'inclusion de
la Yougoslavie dans la sphère d'influence de la bureaucratie soviétique par voie
d'une intervention militaire.
À la longue, cette double pression hostile exercée sur la révolution yougoslave ne pourra être contrecarrée avec succès que par un appui conscient du prolétariat mondial et de la victoire internationale de la révolution socialiste. Dans l'immédiat, la situation d'équilibre instable entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique accorde un certain sursis à la Solution yougoslave.
Mais ce sursis se situe, surtout depuis l'éclatement de la guerre de Corée, dans le cadre d'une pression parallèle accrue exercée sur la révolution yougoslave, pression qui n'est pas neutralisée par une action prolétarienne internationale suffisamment vaste d'aide à la Yougoslavie. Dans ces conditions, l'État yougoslave s'est vu contraint de faire une série de concessions à ses ennemis dans le domaine international. Cela a abouti à une déviation opportuniste de sa politique étrangère et particulièrement de celle du PCY (idéalisation de l’ONU : neutralisme ; conception petite bourgeoise de l’agression, conception pacifiste de collaboration de classes dans la lutte contre la guerre, etc.).
Sans une modification radicale des rapports de forces entre les classes à l'échelle internationale, cette tendance risque de s'approfondir et de précipiter la révolution yougoslave à sa perte. La contradiction entre l'évolution progressive de l'État yougoslave lui-même en 1950 et l'évolution droitière de sa politique extérieure, qui a été l'expression de la crise d'isolement de la révolution yougoslave, trouvera dans un proche avenir une solution dans un sens ou dans l'autre : ou bien la révolution socialiste yougoslave fusionnera avec le mouvement révolutionnaire et avec la révolution internationale, ou bien les concessions internationales à l'impérialisme seront prolongées par des concessions décisives à l'intérieur même de la RFPY.
Mais malgré toute la déviation droitière de sa politique extérieure et malgré toutes les concessions qu'elle a déjà été obligée de faire à l'ennemi de classe en Yougoslavie même, la direction du PCY et de l'État ouvrier yougoslave ne peut pas elle-même abolir « à froid » les bases matérielles de cet État sans se détruire elle-même. L'impérialisme américain et la paysannerie riche yougoslave n'ont qu'un intérêt passager à transiger avec le PCY et à lui arracher des concessions ; leur intérêt fondamental exige la destruction de l'État ouvrier et la remise du pouvoir entre les mains des politiciens bourgeois qui réapparaissent déjà à la surface. C'est pourquoi la politique du PCY se caractérisera dans la période à venir, période de luttes sociales exacerbées en Yougoslavie, par son caractère centriste vacillant, pouvant passer brusquement d'un cours de droite à un cours de lutte aventuriste contre les koulaks et s'accrochant au pouvoir par tous les moyens. Il dépendra fondamentalement du degré d'activité réelle du prolétariat yougoslave dans les conseils d'entreprises et dans les comités populaires que le PCY soit obligé de passer à un approfondissement de la démocratie ouvrière, ce qui ne pourrait tarder d'avoir des répercussions sur la politique extérieure de ce parti, ou que dans l'absence d'une véritable mobilisation des masses, il prenne des formes de plus en plus bureaucratiques.
6. Il est impossible de déterminer la dynamique et les perspectives de la révolution yougoslave sans définir en même temps le caractère du PCY. Si le stalinisme se définit par la subordination des intérêts des travailleurs de chaque pays à ceux de la bureaucratie soviétique, le PCY, à partir de 1941, esquissa une orientation qui devait aboutir à la rupture de 1948 et, de ce fait, il cessa d'être un parti stalinien dans la pleine signification de ce mot. La différence d'orientation du PCY par rapport à celle que suivaient les autres PC d'Europe s'effectua, en premier lieu, sous la pression des masses ; mais cela ne suffit point à expliquer l'évolution de la Yougoslavie. Dans d'autres pays, où la montée révolutionnaire était aussi puissante qu'en Yougoslavie, au moins au début (Espagne 1936, Grèce 1944), le PC prit un cours diamétralement opposé à celui du PCY. La différence d'orientation du PCY par rapport aux autres PC d'Europe ne peut résulter que de l'interaction entre la poussée révolutionnaire des masses et les changements de conceptions stratégiques qui se produisirent dans la direction du PCY lors de ces conditions favorables, auxquelles il faut ajouter l'absence de contrôle du Kremlin opérant sur place.
Dans une première étape, ces changements s'exprimèrent par une tentative de la direction du PCY de concilier les intérêts de la révolution yougoslave avec ceux de la bureaucratie soviétique (1941, début 1948). Tout en se maintenant, pour cette raison, dans le cadre international de la politique stalinienne et tout en acceptant sans réserves publiques la politique intérieure et extérieure de la bureaucratie soviétique, le PCY se différencia cependant dès lors de la politique stalinienne sur les points suivants :
a) fondation, dès 1941, de « comités populaires de libération nationale » et de
« brigades prolétariennes » dans le mouvement des partisans ;
b) refus de collaborer, dès 1942, avec les Tchetniks de Mikhailovitch et avec le
gouvernement bourgeois exilé ;
c) orientation, dès 1943, vers la prise du pouvoir effective par le PCY et la
constitution d'un appareil d'État nouveau, de type prolétarien ;
d) élimination dès 1945, malgré les accords des « Trois Grands », des derniers
vestiges du pouvoir bourgeois dans le pays et parachèvement de la révolution
prolétarienne ;
e) poursuite d'une politique extérieure et d'une orientation économique plus
autonome du Kremlin que celle des autres pays du « glacis ».
L'accumulation de toutes ces actions, accompagnée d'une critique initiale non publique de l'ensemble de la politique stalinienne (notamment : critique des privilèges les plus exorbitants des hauts fonctionnaires de l'URSS ; critique des relations de pillage économique imposées par la bureaucratie aux pays du « glacis » ; critique de la politique des PC français, italien et grec au moment de la « libération », etc.), a amené le Kremlin à la rupture préventive avec le PCY. Cette rupture s'annonçait inévitable en raison de l'irréconciliabilité d'intérêts entre la révolution yougoslave et la bureaucratie soviétique.
À partir de cette rupture, s'ouvre une deuxième étape de différenciation entre le PCY et le stalinisme. Progressant de façon purement empirique, le PCY a souligné successivement :
a) La subordination du mouvement communiste international aux intérêts du
Kremlin et les défaites provoquées au mouvement ouvrier de plusieurs pays par
suite de cette subordination.
b) La totale mainmise politique, économique, militaire, culturelle, etc., de la
bureaucratie soviétique sur les pays du « glacis » et les conséquences néfastes qui
en découlent pour les masses laborieuses de ces pays.
c) L'orientation fondamentale de la bureaucratie soviétique vers un partage du
monde par l'établissement d'un modus vivendi avec l'impérialisme et l'utilisation
du mouvement ouvrier comme monnaie d'échange sur cette voie.
d) La dégénérescence de l'URSS par suite de l'isolement du premier État ouvrier et
de son caractère arriéré, et la formation d'une caste bureaucratique privilégiée
qui a usurpé tout le pouvoir en URSS.
e) Le danger de bureaucratisation dans chaque révolution prolétarienne, danger qui
ne peut être combattu que par une démocratie prolétarienne croissante.
f) La nécessité de reconstruire le mouvement ouvrier dans chaque pays.
À partir de ce moment, le PCY cesse d'être un parti semi-stalinien et évolue comme un parti centriste porté au pouvoir par les masses révolutionnaires, se caractérisant, en outre, par des déviations opportunistes droitières. Ces déviations les plus importantes sont :
a) Le caractère empirique de son évolution idéologique, qui n'a pas encore
reconquis la conception léniniste d'ensemble de la nature de notre époque.
b) Le caractère pragmatique et non principiel de la politique extérieure du PCY,
tendant à justifier les manœuvres diplomatiques de l'État yougoslave.
c) La sous-estimation du mouvement ouvrier international et l'incompréhension de
la théorie de la révolution permanente dans son ensemble.
d) L'absence du droit de formation de tendances dans le PCY.
e) Une conception opportuniste de la construction de partis révolutionnaires dans
le monde (généralisation de l'expérience yougoslave, sous-estimation de
l'importance du programme, etc.).
f) Depuis le tournant à droite de la politique extérieure yougoslave, l'élaboration
pragmatique d'une théorie « capitaliste d'État » sur l'URSS, liée à des conceptions
néo-réformistes sur les « formes nouvelles » du capitalisme etc.
Seuls une modification des rapports de forces internationales entre les classes, un essor du mouvement révolutionnaire international, l'aide et la critique fraternelles de ce mouvement et une compréhension croissante de la part des cadres du PCY éviteront que ce parti ne se cristallise sur ses positions fausses, ce qui aboutirait à liquider les effets progressifs de l'affaire yougoslave.
Déjà les positions prises à la suite de la guerre de Corée ont en partie compromis les effets de l'affaire yougoslave dans la crise internationale du stalinisme ; il n'est pas exclu que, dans ces conditions et en l'absence d'une direction révolutionnaire internationale suffisamment forte, le stalinisme puisse reprendre pied jusque dans les rangs du PCY.
Les positions et l'attitude que le PCY prendra à l'égard du trotskysme — soit ouvertement, soit en affectant de l'ignorer —acquièrent à cet égard une importance politique considérable. Il ne s'agit pas simplement d'une rectification historique du passé ; c'est le test par lequel un courant ouvrier issu du stalinisme parviendra à renouer avec la tradition et le programme du bolchevisme, et ainsi à surmonter définitivement et décisivement le stalinisme.
7. Les tâches de la IVe Internationale envers la révolution yougoslave s'établissent dans le cadre de sa stratégie générale, conformément à cette analyse de la nature de l'État yougoslave et du PCY :
a) La IVe Internationale défend inconditionnellement les conquêtes de la révolution
yougoslave contre l'impérialisme mondial et contre la bureaucratie soviétique. Elle
conçoit cette défense à la fois comme une tâche stratégique — jonction de la
révolution internationale avec la révolution yougoslave — et comme une tâche
tactique immédiate : mobilisation de l'avant-garde révolutionnaire internationale et
des masses prolétariennes de tous les pays pour des actions de défense des
conquêtes de la révolution prolétarienne yougoslave. Cette défense ne peut entrer en
collision avec les intérêts de la révolution mondiale, dont les conquêtes d'Octobre
font partie. La IVe Internationale assurera aussi cette défense contre toute tentative
des forces intérieures d'utiliser la Yougoslavie contre les intérêts de la révolution
mondiale.
b) En cas de guerre de la bureaucratie soviétique contre la RFPY, la IVe Internationale
sera pour la défense de la Yougoslavie contre l'action contre-révolutionnaire du
Kremlin. Cette politique, basée sur les intérêts de la révolution mondiale, sera
indépendante de toute aide matérielle que la RFPY pourrait éventuellement
recevoir de pays capitalistes. En cas d'élargissement du conflit, cette position sera
examinée à nouveau dans chaque cas concret.
c) La IVe Internationale s'efforce d'engager avec le PCY des actions de front unique
aux objectifs précis. Chacune de ces actions suppose notre accord de principe quant
à l'objectif à atteindre, et ne peut en aucune façon supprimer le droit de critique du
mouvement révolutionnaire international à l'égard de la politique du
gouvernement et du PC yougoslave. La possibilité de réaliser en pratique de telles
actions se rétrécit à l'extrême dans le cadre du cours de droite suivie actuellement
par le PCY.
d) La IVe Internationale est d'avis qu'une de ses contributions principales à la
consolidation des conquêtes de la révolution yougoslave consiste dans une critique
franche et sans compromis de toutes les erreurs politiques et déviations
opportunistes de la part du PCY. Ces critiques doivent partir des expériences
concrètes du mouvement ouvrier international qu'il faut communiquer aux
militants du PCY et de l'expérience particulière de la révolution yougoslave ; elles
doivent tendre à pousser les communistes yougoslaves à remplacer leur direction
opportuniste actuelle par une direction révolutionnaire qui applique en pratique
une politique correspondant à la fois aux intérêts du prolétariat international et
à ceux de la sauvegarde de la révolution yougoslave : rupture avec le front
diplomatique impérialiste, arrêt des concessions économiques et politiques à
l'impérialisme, mobilisation effective des ouvriers et paysans pauvres contre les
koulaks et spéculateurs, approfondissement de la démocratie ouvrière, liberté de
discussion, de réunion et de presse pour tous les courants du mouvement ouvrier
se basant sur le pouvoir prolétarien en Yougoslavie, appui au mouvement
révolutionnaire international et à la révolution coloniale, changement radical du
cours d'interventions opportunistes et bureaucratiques, dans le mouvement
ouvrier international et appui au véritable regroupement révolutionnaire inter-
national.
8. La IVe Internationale a pour devoir de réexaminer de façon critique, à la lumière des événements qui se sont produits depuis 1948, son analyse passée de la révolution yougoslave et de la dynamique de cette révolution que ces événements ont éclairé sous un jour nouveau.
Dès 1942, la IVe Internationale avait en général estimé à sa juste valeur la montée du mouvement des partisans yougoslaves et la guerre civile qui se déroulait à sa suite. Cette analyse fut poursuivie justement jusqu'au début de 1946. À partir de ce moment et jusqu'au 28 juin 1948, l'internationale commit de graves erreurs d'estimation relativement à la révolution yougoslave ; elles consistèrent, notamment, en une identification des développements yougoslaves à ceux des autres pays du « glacis » ; en une assimilation du Parti communiste yougoslave aux partis staliniens du « glacis » ; dans l'hypothèse erronée que le mouvement révolutionnaire des masses avait été arrêté par le PCY et que le nouvel appareil d'État centralisé construit par le PCY était par sa structure, un appareil d'État bourgeois, malgré l'élimination de la bourgeoisie de la vie politique et économique du pays, constatée par l'internationale.
Dès la rupture du Kremlin avec le PCY, la IVe Internationale fut la seule tendance du mouvement ouvrier international à comprendre immédiatement la signification progressive et la portée historique de cet événement et à engager une activité internationale de défense de la Yougoslavie, rattachant son analyse des causes de la rupture à l'analyse qu'elle avait faite avant 1947 de la profondeur du mouvement révolutionnaire des masses en Yougoslavie. L'action de défense de la Yougoslavie a été cependant en partie entravée par le retard de l'internationale à reconnaître le caractère d'État ouvrier de la RFPY. Ce retard est dû fondamentalement à une fausse appréciation de la nature de l'appareil d'État centralisé, construit en 1945 en Yougoslavie.
Ces différentes erreurs d'appréciation furent causées :
a) par l'absence d'informations précises sur les événements et les institutions
yougoslaves, à partir de 1945-1946 ;
b) par l'absence de toute délimitation publique du PCY par rapport à la bureaucratie
soviétique et au stalinisme avant le 28 juin 1948 ;
c) par le fait que l'analyse générale juste du rôle primordialement contre-
révolutionnaire de la bureaucratie soviétique dans le « glacis », amena l'inter-
nationale à identifier à priori, sans analyse particulière de chaque cas, la politique
des PC à celle de cette bureaucratie (ce qui ne fut pas seulement erroné pour la
Yougoslavie mais encore pour la Chine).
La leçon à tirer de ces erreurs d'estimation est la nécessité impérieuse d'une analyse concrète et précise des particularités nationales dans le développement du mouvement ouvrier de chaque pays. Quelle que soit l'importance à notre époque des lois de développement de secteurs du monde ou du monde entier, ces lois ne peuvent jamais se substituer à l'analyse particulière de chaque pays dans la détermination d'une politique révolutionnaire quotidienne correcte.
La rapidité et l'unanimité avec lesquelles la IVe Internationale a pu opérer un tournant pour la défense de la Yougoslavie au lendemain du 28 juin 1948, ainsi que la façon concrète dont elle a pu suivre et apprécier depuis lors l'évolution du PCY, prouvent que ces erreurs d'appréciation n'étaient nullement dues à une conception d'ensemble erronée mais se produisirent plutôt malgré la juste appréciation de la IVe internationale sur la nature du stalinisme et ses rapports dialectiques avec le mouvement des masses. Ce n'est qu'à la lumière de cette appréciation que la révolution yougoslave devient compréhensible et acquiert toute sa signification en tant qu'étape importante dans la crise mondiale du stalinisme.
Résolution adoptée par 37 voix, 1 contre (Suisse), 1 abstention (minorité vietnamienne). 4 Absents (Allemagne 3, Chypre 1)
Quatrième Internationale, n° 8 et n° 10, août et octobre 1951.