Considérations générales
La presque totalité des pays de l'Amérique latine, à l'exception d'un groupe restreint (tel que Porto-Rico, Honduras britannique, Guyane) entre dans la catégorie des pays semi-coloniaux. Le degré d'évolution de ces pays caractérisés par un développement combiné, diffère de l'un à l'autre, et par conséquent différents aussi sont le degré de pénétration des rapports capitalistes de production et la proportion entre le capital indigène et le capital étranger.
À travers la première guerre impérialiste, la grande crise de 1929-1933, et la deuxième guerre impérialiste qui ont favorisé l'accumulation de capitaux et l'industrialisation de ces pays, les rapports capitalistes de production sont devenus dominants dans plusieurs de ces pays, avant tout en Argentine, au Mexique, au Brésil, en Uruguay, au Chili. En même temps la proportion entre le capital indigène et le capital étranger a évolué dans ces mêmes pays fortement en faveur du premier, mais nulle part cependant, même en Argentine, cette évolution n'a atteint un degré tel qu'on puisse conclure à la prépondérance du capital indigène à l'affranchissement de ces pays de la dépendance impérialiste et à leur caractérisation en ce sens de pays capitalistes.
La structure semi-coloniale de ces pays, même des plus avancés parmi eux, s'exprime dans le fait que leur économie est encore fondamentalement orientée sur la production agricole ayant pour base la monoculture et sur celle des matières premières. Sur un fond de rapports capitalistes de production de plus en plus dominant, s'enchevêtrent encore, dans des combinaisons uniques, les résidus de modes de production les plus variés : îlots de barbarie primitive, particularités des communautés indiennes, procédés esclavagistes, propriétés et exploitations féodales d'une très grande partie de la terre dans plusieurs de ces pays, formes perfectionnées d'exploitation capitaliste.
Sur cette infrastructure variée et combinée se reflète une superstructure analogue dans les modes de vie, de culture, les coutumes, qui varient et se différencient souvent fortement à l'intérieur de chaque pays et de pays en pays.
• Les causes historiques de cette structure
Cette structure combinée et variée est le résultat des conditions concrètes dans lesquelles se réalisa la pénétration des rapports capitalistes de production dans ces pays soumis jusqu'au début du siècle passé à la domination de l'Espagne féodale et cléricale, et du Portugal (Brésil). La conquête espagnole a fractionné l'économie primitive de l'Amérique latine en une série de groupes régionaux dans lesquels elle a introduit de fortes entraves féodales s'opposant au libre développement du commerce et de l'industrie artisanale. Elle a ainsi retardé la formation d'une bourgeoisie indigène relativement importante et a permis que les révoltes indigènes pour l'indépendance contre l'empire espagnol qui ont marqué le XIXe siècle, soient exploitées par les oligarchies terriennes créoles et surtout par l'impérialisme.
C'est le capitalisme anglais, à l'apogée de sa puissance au XIXe siècle, qui a profité de l'antagonisme des oligarchies indigènes contre l'absolutisme espagnol et entre elles, qui a su pénétrer dans la plupart des pays de l'Amérique latine, et les dominer et qui a travaillé de son mieux pour que la lutte contre la domination espagnole se solde non par l'unification de l'Amérique latine mais par sa balkanisation. Ces conditions ont retardé le développement de l'Amérique latine et ont facilité la mainmise impérialiste.
Au XXe siècle et particulièrement depuis la Première Guerre mondiale, mais surtout durant la récente guerre, la pénétration de l'impérialisme yankee a pris le pas sur celle de l'impérialisme anglais qui fut obligé de lui céder une série de positions importantes dans cette région du monde. Depuis lors, les pays de l'Amérique latine, presque dans leur majorité, gravitent dans l'orbite de l'impérialisme américain qui s'efforce de maintenir la balkanisation de l'Amérique latine et de retarder son développement industriel. Cependant, le processus du développement des différents pays à l'époque impérialiste n'est pas à sens unique, mais combiné et contradictoire.
Les deux guerres mondiales de ce siècle ainsi que la crise économique de 1929-1933 ont eu sur les pays d'Amérique latine des effets dont la résultante allait dans le sens d'une pénétration accrue des rapports capitalistes de production et même d'une industrialisation accrue. Les capitaux accumulés par la production propre de ces pays et auxquels vint s'ajouter la masse des capitaux qui ont cherché refuge en Amérique latine ainsi que les nécessités d'une économie autarcique pendant les périodes de guerre ont accéléré la pénétration des rapports capitalistes de production dans tous les domaines de la vie économique et l'industrialisation de ces pays. La bourgeoisie enrichie se développa en nombre et en influence et se mêla par endroits de plus en plus à l'oligarchie terrienne, au point que parfois la distinction entre ces deux couches dominantes n'a plus aucune signification fondamentale pratique.
En même temps se développa un prolétariat nombreux, combatif et dynamique, dont le poids grandissant se fait sentir particulièrement en Argentine et dans les pays d'exploitation minière, Bolivie, Chili, Mexique. Cependant le développement capitaliste encore insuffisant de ces pays, même des plus évolués d'entre eux, fait que la paysannerie et la petite bourgeoisie citadine (petits commerçants, artisans, intelligentsia) constituent la masse sociale qui prédomine numériquement et qui joue un rôle de premier plan dans la vie politique de ces pays.
• Le caractère et les tâches de la révolution en Amérique latine
Du caractère et de la structure des pays semi-coloniaux de l'Amérique latine découle le caractère historique de la révolution à accomplir dans les pays de l'Amérique latine ainsi que le caractère combiné des tâches de cette révolution.
Nulle part la phase démocratique bourgeoise n'a été accomplie, et les tâches démocratiques bourgeoises, à savoir avant tout la libération anti-impérialiste et la réforme agraire, restent toujours à résoudre à des degrés divers pour tous les pays latino-américains. D'autre part, certains aspects de la question nationale, la délimitation artificielle de certaines frontières, ainsi que l'auto disposition de différents groupements ethniques ne peuvent trouver une solution que dans le cadre d'une fédération latino-américaine.
Cette phase démocratique bourgeoise de la révolution, la bourgeoisie indigène est incapable de l'accomplir à l'époque impérialiste, ainsi que l'a montré toute l'expérience du siècle courant, non seulement en Amérique latine mais sur l'échelle mondiale et plus particulièrement dans les autres pays coloniaux et serai-coloniaux du monde. Seule la révolution prolétarienne sous le régime de la dictature du prolétariat réalisera cette phase et la liera organiquement à l'étape socialiste proprement dite, et à la solution des tâches socialistes proprement dites. La base matérielle permettant d'entamer surtout cette deuxième phase est effectivement très restreinte dans la plupart des pays latino-américains, mais ceci ne doit pas gêner la lutte du prolétariat à la tête de toutes les autres masses exploitées de ces pays, et ne doit pas empêcher son parti révolutionnaire de recommencer et de mener la lutte dans chaque pays pris séparément. Dans chaque pays, la lutte doit tendre à la prise du pouvoir par le prolétariat de ce pays, et à un commencement de solution des tâches combinées de la révolution sur le plan national. Le parachèvement de ces tâches ne pourrait être envisagé naturellement que dans le cadre de la fédération des républiques socialistes de l'Amérique latine. L'unité économique de l'Amérique latine est nécessaire pour parvenir à cet objectif, mais cette unité sera atteinte à travers la lutte et la victoire du prolétariat dans chaque pays pris séparément et ensuite par la fédération volontaire des pays de l'Amérique latine, qui respectera les particularités du développement ethnique de chaque pays et de chaque peuple. Il ne faut pas que la perspective de la fédération des républiques socialistes de l'Amérique latine paralyse en quelque sorte la lutte pour le pouvoir dans chaque pays, et particulièrement dans les grands pays latino-américains (Brésil, Mexique, Argentine), ni qu'elle apparaisse comme sacrifiant à la nécessité de la centralisation économique, les aspirations nationales et démocratiques particulières, mais il faut que cette perspective éclaire la voie à parcourir, serve à coordonner au maximum possible la lutte des masses dans les différents pays, et les éduque dans ce sens. Ces considérations ne diminuent en rien l'importance primordiale du mot d'ordre de la fédération des républiques socialistes de l'Amérique latine.
•
La lutte des classes et les forces motrices de la révolution en Amérique latine
La structure des classes, l'importance de leurs couches, leurs rapports réciproques, leur dynamique varient beaucoup de pays à pays en Amérique latine. Dans la classe dominante de la plupart des pays latino-américains, on distingue une forte couche de grands propriétaires terriens à côté de groupements plus ou moins importants d'une bourgeoisie commerçante et industrielle. Entre ces couches, il n'y a ni séparation nette ni cloisonnement strict mais plutôt une interpénétration qui s'accentue dans les pays les plus développés. D'autre part, les rapports de ces couches avec l'impérialisme varient et dépendent avant tout de l'importance de la bourgeoisie industrielle. C'est surtout cette couche dans les pays où les conditions en ont favorisé un développement particulièrement important, comme en Argentine, au Brésil, au Mexique, qui nourrit des velléités d'indépendance par rapport à une stricte domination de l'impérialisme et qui esquisse même une résistance à son égard. Par contre, dans les pays où cette couche est presque inexistante, les couches dominantes indigènes impuissantes jouent un rôle encore plus direct et total de compradores au service de l'impérialisme.
Dans les pays, comme la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, la Colombie, le Venezuela, le Guatemala, la lutte anti-impérialiste des masses s'exprime à travers les mouvements grossis avant tout par les masses paysannes et petites-bourgeoises citadines et dirigées par les porte-parole et les partis de la petite bourgeoisie radicale citadine et l'« intelligentsia ». Dans les pays où la bourgeoisie a connu déjà un développement, et où elle a été amenée, soit sous la poussée supplémentaire des masses, soit par elle-même, pour ses propres intérêts, à résister à l'impérialisme (Cardenas, Perón) ou à faire croire aux masses qu'elle voulait résister à l'impérialisme (Vargas), les masses aussi bien paysannes, petites-bourgeoises citadines que prolétariennes, lui ont donné leur appui. Cet appui est en effet nécessaire à la bourgeoisie pour qu'elle puisse esquisser une résistance à l'impérialisme, et ceci explique son intérêt à s'appuyer sur les masses, même sur les masses prolétariennes et leurs organisations de classe, les syndicats.
Mais, d'autre part, ayant une base nationale propre très restreinte, et étant incapable par sa nature d'accorder une réelle satisfaction aux multiples revendications
économiques,
démocratiques,
nationales,
culturelles,
anti-impérialistes des masses surexploitées de son pays, la bourgeoisie est obligée de corseter le plus fermement possible les masses dans l'étau d'un puissant appareil militaro-policier et bureaucratique. Cet appareil disproportionnellement fort dans tous les pays latino-américains a tendance à jouer souvent un rôle autonome et à se mettre au service (selon le rapport de forces qui existe entre les classes à l'intérieur de chaque pays, entre les couches même de la classe dominante, et entre ces forces intérieures et l'impérialisme), soit d'une couche dominante contre les autres et contre l'impérialisme, soit de l'impérialisme allié à telle ou telle couche indigène, ou même allié à toute la classe dominante contre les masses. D'où les formes variées de pouvoir bonapartiste dans les pays de l'Amérique latine et le rôle prépondérant de l'armée et des pronunciamientos.
Tant l'expérience de résistance que la bourgeoisie avec l'appui des masses a voulu opposer à l'impérialisme (Cardenas, Perón), que celle qui se dégage des mouvements petits-bourgeois radicaux anti-impérialistes de Betancourt au Venezuela, de l'APRA au Pérou, de Grau San Martin à Cuba, de Villarroel et du MNR en Bolivie, démontrent que ni la bourgeoisie ni la petite bourgeoisie ne sont capables d'accomplir la révolution démocratique-bourgeoise. Ce rôle incombe au jeune prolétariat latino-américain et à un parti marxiste révolutionnaire qui sauront grâce à un programme combiné structurant adéquatement les revendications économiques, démocratiques, nationales, anti-impérialistes et anticapitalistes des masses paysannes, petites-bourgeoises citadines et des peuples et communautés indigènes, les unir toutes dans la lutte contre l'impérialisme et la bourgeoisie, pour la révolution prolétarienne dans chaque pays, pour le pouvoir prolétarien dans chaque pays, et pour la fédération volontaire des républiques socialistes de l'Amérique latine.
Dans les développements d'une telle lutte, le prolétariat et son parti pourront être amenés à conclure des alliances passagères avec tel ou tel mouvement anti-impérialiste de la petite bourgeoisie pour des buts limités et précis d'action commune, et seront même parfois obligés de le faire, mais à condition de sauvegarder leur caractère autonome de classe, leur programme et leurs organisations distinctes. Quant à un appui quelconque à la bourgeoisie de ces pays, celui-ci ne pourra être accordé que dans des conditions qui deviennent de plus en plus exceptionnelles où cette classe est amenée à esquisser une résistance réelle à l'impérialisme et aux attaques éventuelles de ce dernier.
Une nouvelle étape de la lutte de classe des masses en Amérique latine, qui effacera l'impuissance et les défaites actuelles, ne s'ouvrira que par l'organisation politique indépendante du prolétariat et son rôle dirigeant à travers son parti révolutionnaire, dans toutes les mobilisations et les luttes de masses.
La situation actuelle en Amérique latine et les tâches du prolétariat révolutionnaire
L'essor connu par les pays latino-américains durant la dernière guerre en tant que fournisseurs de matières premières et de produits agricoles à l'impérialisme « démocratique » a commencé à prendre fin avec la liquidation de la guerre et la reconversion de l'économie mondiale en une économie de paix. Cependant, la pénurie de matières premières et surtout de produits agricoles qui se maintenait en Europe en particulier, a fait que la prospérité des pays latino-américains n'a pas pris brusquement fin en mars 1944 mais s'est prolongée grâce à la demande et aux prix élevés auxquels ces produits continuaient à se vendre.
C'est surtout à partir de cette date que le rétablissement de la production agricole dans les autres pays aux niveaux d'avant-guerre a renversé la tendance en Amérique latine, et projeta sur eux l'ombre de la crise.
Les prix des produits indigènes ont commencé à baisser sur les marchés étrangers au moment même où les prix des produits industriels importés ne cessaient de monter. L'inflation gagna à son tour les pays latino-américains, leur balance commerciale fut sérieusement compromise et une véritable crise, aggravée entre autres par les conditions de monoculture qui sont à la base de la production agricole de plusieurs de ces pays, était en train de se développer. Cependant, avant d'atteindre un point culminant, ce processus fut à nouveau renversé à partir de la guerre de Corée en 1950 et de la nouvelle reconversion de l'économie capitaliste en économie d'armements.
Les pays impérialistes métropolitains et, avant tout, les États-Unis, ont commencé une chasse effrénée aux matières premières en vue de les stocker et de contrôler leur disposition et leur répartition, provoquant une nouvelle hausse de leur prix dont ont bénéficié tous les pays producteurs et naturellement les pays latino-américains. Mais, loin de profiter à toutes les couches de la société de ces pays, cet essor en accentuant parallèlement l'inflation, fait que les masses paysannes et petites-bourgeoises citadines et les masses ouvrières de ces pays voient leurs conditions de vie se détériorer chaque jour davantage, au moment même où des fortunes fabuleuses sont amassées par les grands producteurs, exportateurs et industriels indigènes. D'où une aggravation de la lutte des classes dans tous ces pays qui s'exprime à la fois par la résistance des masses et par les offensives des couches dominantes réactionnaires, spécialement de celles dont se sert l'impérialisme yankee, pour contrôler et exploiter ces pays.
À la fin de la guerre, les masses radicalisées de l'Amérique latine se sont mobilisées dans une série de mouvements qui, malgré une direction petite-bourgeoise et parfois même bourgeoise, ont exprimé leurs aspirations anti-impérialistes et anticapitalistes. La puissance de ces mouvements a mis bas à cette époque une série de régimes dictatoriaux et a réalisé des conquêtes importantes aussi bien sur le plan économique que sur celui des libertés démocratiques. Mais les couches dominantes réactionnaires, épaulées le plus souvent par l'impérialisme yankee, et profitant de la faiblesse de la direction petite-bourgeoise des masses, de l'impuissance et de l'opportunisme du stalinisme et de l'absence d'un véritable parti prolétarien, ont vite repris l'offensive et, entre 1947 et 1950, des régimes dictatoriaux militaro-policiers ont été établis à peu près partout dans ces pays.
Cependant, la résistance des masses n'a pas cessé pour autant. Au contraire, stimulée par la crise internationale de l'impérialisme, par les victoires des mouvements révolutionnaires anti-impérialistes en Asie et par le processus inflationniste général dans tous les pays latino-américains, elle a repris dans plusieurs de ces pays sous des formes diverses : guerre civile en Bolivie, en Colombie ; victoires électorales à signification anti-impérialiste et démocratique pour les masses en Bolivie et au Brésil ; opposition à toute aide politique, envoi de troupes, etc., exigée par l'impérialisme pour sa guerre réactionnaire, colonialiste, antirévolutionnaire en Corée. Cette résistance aura tendance à s'accroître dans toute la période présente, dominée par les préparatifs accélérés que fait l'impérialisme pour la guerre.
Les pays latino-américains vont au-devant de difficultés croissantes auxquelles ni l'impérialisme ni les couches possédantes indigènes ne sauront apporter remède. Au contraire. L'impérialisme yankee qui domine pratiquement dans ces pays, à l'exclusion de l'Argentine qui résiste encore à son emprise, s'efforcera, comme il le fait déjà, de monopoliser pour lui seul toute la production de ces pays, de la taxer aux prix les plus avantageux, c'est-à-dire aux prix les plus bas, et de l'orienter selon ses besoins. Ce qui signifie qu'il sacrifiera délibérément tout développement industriel de ces pays, ainsi que tout développement plus harmonieux, plus équilibré de leur économie, et maintiendra leur dépendance à son égard en moyens financiers et en produits industriels.
Cette tendance de l'impérialisme yankee — chaque fois qu'elle se manifeste et se renforce, comme ce fut déjà le cas dans toutes les conférences et organismes panaméricains et internationaux tenus depuis la fin de la guerre et surtout depuis la guerre de Corée — provoque la résistance des bourgeoisies nationales, particulièrement des bourgeoisies nationales les plus fortes (Argentine, Brésil, Mexique), qui exigent pour elles une part plus grande dans l'exploitation de ces pays et aspirent à une base de développement industriel et autonome plus large. Mais ces bourgeoisies sont d'autre part incapable d'arrêter l'inflation en cours et d'accumuler, dans la conjoncture internationale actuelle, autrement que par une surexploitation des masses indigènes. D'où la perspective d'une détérioration continue du niveau de vie des masses qui auront à subir, comme dans tout le reste du monde capitaliste, les conséquences désastreuses de la préparation de la nouvelle guerre, avec ce que ces conséquences comportent de spécial pour les pays à structure semi-coloniale. D'où aussi la perspective d'une résistance accrue des masses latino-américaines, résistance dont les formes et l'ampleur dépendront du caractère de classe que pourra revêtir dans l'avenir leur direction : petite-bourgeoise ou marxiste-révolutionnaire prolétarienne.
Tâches générales et spécifiques du mouvement prolétarien marxiste-révolutionnaire en Amérique latine •
Tâches générales
Cette question de la formation de véritables partis prolétariens marxistes-révolutionnaires est la question clé des développements victorieux futurs de la lutte des classes en Amérique latine. Seuls les noyaux actuels, composés des éléments qui adoptent le programme et la discipline de la IVe Internationale, sont capables de promouvoir de tels partis en Amérique latine. La social-démocratie, en général inexistante ou très faible dans ces pays, n'a aucune chance de se développer davantage, sa route étant barrée par son programme réformiste, sa couardise et son attachement à l'impérialisme agonisant, et par conséquent par son incapacité organique à satisfaire tant soit peu les profondes aspirations anti-impérialistes et anticapitalistes des masses latino-américaines.
D'autre part, le stalinisme (lui aussi inexistant ou faible dans les pays de l'Amérique latine), expression sur le terrain international des stricts intérêts de la bureaucratie soviétique, qui ne songe pas au renversement de l'impérialisme et du capitalisme sur l'échelle mondiale par la mobilisation révolutionnaire des masses, mais à un compromis avec l'impérialisme et à la coexistence pacifique, n'a non plus aucune chance d'un développement important dans ces pays. Loin de viser à un développement constant et conséquent du mouvement de classe autonome et indépendant du prolétariat, le stalinisme spéculera comme par le passé sur la possibilité d'alliances avec la petite bourgeoisie et la bourgeoisie latino-américaine, qui s'opposent momentanément (et de façon du reste très limitée) à l'impérialisme yankee et sera prêt à sacrifier la direction prolétarienne au profit de toute autre direction plus large, plus « populaire ».
Seule une absence prolongée de véritables partis prolétariens marxistes-révolutionnaires pourrait favoriser un certain développement du stalinisme dans ces pays, les conditions de vie des masses sous le régime actuel les poussant malgré tout à se polariser autour du parti qui peut apparaître le plus à gauche. Cependant, pour que les noyaux actuels de la IVe Internationale dans les pays latino-américains puissent remplir ce rôle, ils doivent se comporter, dès maintenant, aussi bien sur le terrain du programme que sur celui de l'action dans les mobilisations multiples des masses, en tant que véritables embryons du parti prolétarien de masse de demain. Cela signifie que leur programme, exempt de tout sectarisme et de tout dogmatisme, doit tenir compte des véritables aspirations des différentes couches exploitées des masses latino-américaines, aussi bien ouvrières que paysannes et petites-bourgeoises citadines, ainsi que des peuples et des communautés nationales indigènes.
Ce n'est que dans la mesure où le prolétariat et son parti révolutionnaire seront capables d'exprimer dans leur programme les aspirations et les revendications de toutes les autres couches opprimées et exploitées, et de montrer dans l'action qu'ils sont les meilleurs et les seuls véritables défenseurs de ces masses, qu'ils pourront devenir la direction révolutionnaire véritable des masses et enlever définitivement cette direction à tout autre parti petit-bourgeois ou bourgeois. La structure du programme prolétarien doit combiner les mots d'ordre anti-impérialistes, anticapitalistes, démocratiques et nationaux et tenir compte, selon le pays et le moment, de l'importance plus ou moins grande de tel ou tel problème : anti-impérialiste, agraire, démocratique, national. Cette conception large dans le programme doit se manifester pratiquement par une participation et une activité exempte de tout sectarisme, dans tout mouvement de masse de toute organisation qui exprime, même d'une façon indirecte ou confuse, les aspirations des masses, qu'il s'agisse par exemple des syndicats péronistes ou du mouvement du MNR bolivien, de 1'APRA au Pérou, du mouvement « travailliste » de Vargas, ou de l'Action démocratique au Venezuela.
Pour arriver à une telle structure du programme et à une telle participation et activité au sein du réel mouvement des masses, tel qu'il s'exprime actuellement dans les différents pays d'Amérique latine, il est nécessaire que nos forces procèdent partout de la façon concrète suivante : elles doivent définir par pays le secteur principal de leur travail, les formes sous lesquelles se pose éventuellement la question du front unique anti-impérialiste ou anticapitaliste, la tactique syndicale, les formes transitoires sous lesquelles se pose éventuellement la question du pouvoir. D'autre part, une attention particulière doit être donnée, dans la plupart sinon dans la totalité des pays latino-américains, à la question agraire, au régime de propriété et d'exploitation de la terre, aux différentes couches concrètes de la paysannerie, à leurs revendications spéciales et avant tout à l'organisation et aux revendications du nombreux prolétariat agricole et des masses de paysans pauvres affranchis ou semi-serfs.
D'une façon générale, la tâche politique principale de toutes nos sections et organisations en Amérique latine est actuellement de propulser, d'organiser et de diriger si possible la lutte des masses contre les préparatifs de guerre de l'impérialisme et contre la politique de soutien que lui accordent dans ce but les couches possédantes indigènes.
Contre toute alliance avec l'impérialisme, pour la dénonciation de tous les traités et accords qui lient les pays latino-américains au char de guerre de l'impérialisme. Contre toute instauration ou extension de la durée du service militaire. Contre l'envoi de troupes et contre toute autre forme d'aide aux théâtres de guerre de l'impérialisme. Pour la défense de l'URSS, des démocraties populaires, de la Chine, de la Corée et de toutes les révolutions coloniales, contre l'impérialisme. Contre les conséquences économiques de la préparation de la guerre ; contre la vie chère ; pour un minimum vital garanti et l'échelle mobile ; contre toute dépense militaire, les nouvelles taxes, l'arrêt des investissements destinés à l'équipement industriel et social des pays. Pour les libertés syndicales et politiques. Pour l'expropriation sans indemnité ni rachat des entreprises et sociétés impérialistes. Pour la révolution agraire. Pour la nationalisation des banques, des grandes industries et des transports. Pour les gouvernements ouvriers et paysans. Pour la république socialiste dans chaque pays. Pour la fédération des États-Unis socialistes de l'Amérique latine. •
Les tâches spécifiques
En Argentine, les militants qui se réclament de la IVe Internationale, groupés dans la section officielle que le IIIe Congrès mondial vient de reconnaître, chercheront à développer davantage leur enracinement dans la classe ouvrière du pays qui est en pleine évolution et plus particulièrement à créer un courant de classe parmi les ouvriers organisés dans les syndicats influencés par le péronisme, afin que ce gouvernement réactionnaire de la bourgeoisie industrielle qui résiste à la mainmise de l'impérialisme soit isolé de son principal appui des masses. Ils préconiseront un front unique prolétarien de tous les militants syndicaux sur la base d'un programme concret de revendications économiques capables de mobiliser les masses contre la vie chère. C'est à travers une telle mobilisation que la question de la démocratisation des syndicats dominés par la bureaucratie péroniste peut se poser avec efficacité et passer de la propagande à l'agitation, sans devenir une entrave à la préparation des luttes. Celle-ci n'est plus en effet possible qu'en partant des préoccupations les plus immédiates et les plus sensibles des masses, dont une majorité reste toujours influencée par le péronisme.
Sur la question du pouvoir, notre section développera sa propagande pour le mot d'ordre du gouvernement ouvrier et paysan.
En Bolivie, l'insuffisance passée de délimitation par rapport aux courants politiques du pays qui exploitent le mouvement des masses, parfois le manque de clarté dans nos objectifs et dans notre tactique, la structure organisationnelle lâche, ainsi que l'absence de travail systématique, patient dans les milieux ouvriers, ont provoqué un certain recul de notre influence et une crise de l'organisation. Cependant, les possibilités existent pour que notre section, aux puissantes traditions révolutionnaires, se développe dans ce pays comme la véritable direction révolutionnaire des masses. Nos forces réorganisées, réorientées sauront remédier à tous ces défauts décrits, sans tomber cependant dans le sectarisme ni s'isoler des masses et de leurs mouvements souvent idéologiquement confus, à direction petite-bourgeoise (MNR).
Notre section doit concentrer son travail avant tout dans les milieux ouvriers et leurs organisations, celle des ouvriers mineurs en particulier. Elle s'efforcera d'autre part d'influencer l'aile gauche du MNR qui est basée précisément sur ces milieux.
Elle préconisera une tactique de front unique anti-impérialiste envers l'ensemble de cette organisation (le MNR) en des occasions précises et sur un programme concret qui reprend dans l'essentiel, en les concrétisant davantage, les revendications contenues dans le programme de Pulacayo de 1946. Ces propositions de front unique au MNR auront un sens progressif à des moments propices pour une mobilisation effective des masses, et en vue précisément de réaliser cette mobilisation.
D'autre part, en cas de mobilisation des masses sous l'impulsion ou l'influence prépondérante du MNR, notre section doit soutenir de toutes ses forces le mouvement, ne pas s'abstenir mais au contraire y intervenir énergiquement en vue de le pousser aussi loin que possible, y compris jusqu'à la prise du pouvoir par le MNR, sur la base du programme progressif du front unique anti-impérialiste. Par contre, si au cours de ces mobilisations des masses, notre section s'avère partager avec le MNR, l'influence sur les masses révolutionnaires, elle poussera en avant le mot d'ordre d'un gouvernement ouvrier et paysan commun des deux partis, toujours sur la base du même programme, gouvernement appuyé sur les comités d'ouvriers, de paysans et des éléments révolutionnaires de la petite bourgeoisie citadine.
Au Chili, notre section, qui doit sérieusement réformer ses méthodes de travail et d'organisation — surtout dans sa direction —travaillera avant tout dans les syndicats influencés par le Parti communiste, et plus spécialement encore dans les secteurs décisifs du prolétariat chilien (mines, transports, textiles). Elle accordera une attention particulière aux travailleurs influencés par le PC. Elle s'efforcera de propulser une tendance syndicale nationale qui luttera pour l'unification du mouvement syndical divisé, dans une centrale unique et dans des syndicats uniques, et qui demandera que ce soit la CGT stalinienne en particulier qui prenne une telle initiative à travers un congrès d'unification.
Elle accordera d'autre part une attention au mouvement des Jeunesses socialistes ainsi qu'aux cadres syndicaux éliminés par le PC. Elle proclamera la nécessité d'un front unique de toutes les organisations ouvrières politiques et syndicales pour lutter efficacement contre la politique du gouvernement réactionnaire de Gonzalez, contre la vie chère et pour les libertés démocratiques. Elle développera sa propagande pour le mot d'ordre du gouvernement ouvrier et paysan, qui pourra éventuellement se concrétiser dans ce pays comme le gouvernement des partis se réclamant de la classe ouvrière, du Parti communiste et du Parti socialiste populaire en particulier.
En Uruguay, notre section amplifiera son travail parmi les ouvriers organisés et en particulier parmi les ouvriers organisés actuellement aussi bien en dehors du contrôle des staliniens que des réformistes pro-impérialistes. Elle propulsera une tendance syndicale nationale pour l'unification du mouvement syndical dans une centrale unique, à travers un congrès démocratique. Elle accordera une attention particulière aux cadres et aux militants qui se détachent du stalinisme, ainsi qu'aux éléments de gauche du PS. Elle fera campagne pour la création d'un grand parti ouvrier révolutionnaire qui réunira sur la base d'un programme marxiste révolutionnaire tous les éléments actuellement inorganisés de l'avant-garde prolétarienne du pays, de provenance stalinienne ou réformiste. Elle fera la propagande pour le mot d'ordre du gouvernement ouvrier et paysan.
Au Brésil, notre section réorganisée (et à laquelle l'internationale a le devoir d'apporter son aide effective), doit concentrer son attention avant tout sur le travail syndical en profitant de la propulsion actuellement donnée à l'organisation syndicale des ouvriers par le mouvement « travailliste » de Vargas. Le prolétariat agricole nombreux, inorganisé et surexploité des plantations, retiendra particulièrement son attention. Elle doit utiliser amplement toutes les possibilités réelles qui existent pour une activité ouverte et légale, sur le plan des publications en particulier. Elle accordera d'autre part une attention aux masses influencées par le PC, bien que cette influence soit actuellement en baisse sensible.
Au Pérou, notre section réorganisée doit étudier sa tactique envers l'APRA, dans le cadre de considérations très analogues à celles relatives à notre tactique envers le MNR en Bolivie, afin d'influencer son aile la plus radicale, la plus anti-impérialiste, et être prête à pousser le plus loin possible le mouvement des masses contre la dictature d'Odria, qui se canalisera très probablement à la première occasion dans ce parti. Elle doit étendre et consolider ses points d'appui dans les milieux ouvriers essentiels du pays, dans le prolétariat minier en particulier.
Au Mexique, notre section réorganisée doit s'efforcer de capitaliser l'influence diffuse que le trotskysme exerce toujours sur d'importants milieux du prolétariat, des paysans et de l'« intelligentsia ». Elle doit concentrer son activité essentielle dans les syndicats et y propulser une tendance pour l'unification du mouvement syndical. Elle doit s'intéresser davantage aux revendications et au mouvement des paysans pauvres du pays, qui sont marqués par les traditions révolutionnaires de leurs luttes du passé, afin de lier ces masses à la perspective de la révolution socialiste et au parti ouvrier marxiste révolutionnaire. Elle doit faire de la propagande pour le gouvernement ouvrier et paysan.
À Cuba, notre section réorganisée et réorientée doit reprendre une activité conséquente et persévérante dans les milieux ouvriers de l'île, des villes et des plantations, et accorder une attention particulière aux ouvriers influencés par le stalinisme. Elle doit devenir une véritable tendance prolétarienne marxiste révolutionnaire, qui se manifestera en tant que telle aussi bien par la clarté de son programme, exempt de la confusion et des déviations centristes du passé, que par son activité réelle dans la classe ouvrière.
Dans plusieurs autres pays de l'Amérique latine, tels que Guatemala, Équateur, Venezuela, Colombie, où n'existent pas pour le moment des forces organisées de notre mouvement, les conditions restent propices au développement d'une véritable tendance marxiste révolutionnaire, soit indépendante, soit au sein de certaines organisations progressives de gauche.
Une des tâches du Bureau latino-américain nommé par le IIIe Congrès mondial sera de prospecter tous les points d'appui que notre mouvement possède déjà ou qu'il peut posséder dans ces pays. La revue théorique que ce bureau se propose d'éditer jouera un rôle important pour faire connaître notre programme dans ces pays et pour nous procurer de nouveaux contacts.
Les noyaux de nos forces actuelles dans les différents pays de l'Amérique latine n'arriveront à remplir les tâches politiques générales et spécifiques indiquées dans cette résolution que s'ils procèdent parallèlement à leur réarmement politique, à une véritable et profonde réforme de leurs méthodes de travail et d'organisation, et s'ils fusionnent encore, plus totalement, avec notre parti mondial, l'internationale.
Toutes nos sections latino-américaines doivent tendre à acquérir une organisation sérieuse, avant tout dans leur direction, exempte de tout dilettantisme, de tout esprit de facilité et de laisser-aller. Elles doivent promouvoir aux postes de direction des éléments ouvriers et entreprendre un travail persévérant avant tout dans les milieux ouvriers. Elles doivent adopter de strictes règles de fonctionnement, de la direction aux cellules, conformes aux statuts de l'internationale. Elles doivent accorder une attention particulière à leur structure illégale, aux règles de clandestinité et à la formation d'un appareil technique adéquat. Elles doivent participer activement à la vie idéologique de l'internationale, portant à la connaissance de tous leurs membres ses documents et les discutant, et contribuant elle-même à ces discussions. Elles doivent penser constamment à élever le niveau idéologique et politique de leurs membres, en organisant systématiquement des cours, des écoles, en procédant à certaines publications adéquates à ce but.
Le Bureau latino-américain aura pour tâche d'assister de son mieux chacune de nos sections afin que ces tâches puissent aller de pair avec le réarmement politique et un travail plus ample parmi les masses.
Résolution adoptée par 37 voix pour, I abstention (minorité vietnamienne), 5 absents (Allemagne 3, Suisse 1, Chypre I).
Quatrième Internationale, n° 8 et n° 10, août et octobre 1951.