Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Rapport de présentation de la résolution sur le caractère de classe des pays européens du « glacis » soviétique, par P. Frank

16-25 août 1951 · Le IIIe Congrès mondial (16-25 août 1951) · 5 309 mots

In English: Evolution of Eastern Europe — texte anglais publié à l’époque.

Le « glacis » soviétique de l'Europe orientale, constitué au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a suscité dans nos rangs et autour, d'eux de vives discussions. Nos opinions ont évolué et nous avons rectifié des erreurs commises sur cette question dans les années passées. Aujourd'hui, l'évolution du « glacis » sur un nombre de points essentiels s'est achevée de façon irréversible. Nos idées se sont clarifiées au sujet de plusieurs questions importantes, comme la nature de ces États, et par suite de leurs conséquences politiques. La résolution soumise à ce congrès enregistre l'acquis en cette matière. Il n'est pas inutile, pour voir le problème aussi largement que possible, de retracer d'abord le chemin que nous avons parcouru.

• L'historique de la question du « glacis »

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la suite des accords de Potsdam, le monde entier s'est trouvé devant l'existence d'une zone d'influence de l'Union soviétique en Europe orientale. L'État — que nous considérions comme un État ouvrier dégénéré — dominait militairement et politiquement une série d'États capitalistes ; des gouvernements de coalition entre staliniens et politiciens bourgeois étaient constitués ; les économies capitalistes n'étaient alors pas fondamentalement touchées, bien que des réformes importantes y avaient été introduites. A la première occasion, Molotov, au nom du gouvernement soviétique, avait affirmé lors de l'entrée des troupes russes sur le territoire roumain que ce gouvernement n'avait pas l'intention de modifier le régime social de ces pays. Le seul désir affirmé du Kremlin était de remplacer dans ces pays les gouvernements hostiles du passé (le cordon sanitaire de la fin de la Première Guerre) par des gouvernements amis de l'URSS. Mais nous comprenions, dès ce moment-là, qu'il ne s'agissait pas des désirs de la bureaucratie du Kremlin. L'État ouvrier, et pas seulement la bureaucratie, allait exercer son influence sur de nouveaux territoires. Que pouvait-il en résulter ?

Nous avons pris comme point de départ sur le plan théorique notre définition de l'URSS et les remarques succinctes de Trotsky dans Défense du marxisme au sujet des territoires occupés et susceptibles d'être intégrés dans l'URSS. Ces remarques ont été plusieurs fois citées dans nos discussions et sont certainement connues de tous les camarades ici présents. Rappelons seulement celle-ci : « Admettons pour un instant que, conformément au traité signé avec Hitler, le gouvernement de Moscou laisse intacts les droits de La propriété privée dans les régions occupées et se limite à un "contrôle" du type fasciste. Une telle concession aurait un caractère profondément principiel et pourrait devenir le point de départ d'un nouveau chapitre dans l'histoire du régime soviétique ; et par conséquent le point de départ pour une nouvelle appréciation de notre part de la nature de l'État soviétique. »

Ces lignes prouvent à quel point l'évolution du « glacis » avait une importance pour nous et pour Le mouvement ouvrier mondial. Les développements dans le « glacis » avaient une importance décisive pour l'Union soviétique. Aussi avons-nous suivi passionnément, méticuleusement les développements dans le « glacis ».

Lorsqu’on rassemble tout ce qui a été écrit dans nos rangs depuis 1946 sur cette question, nous pouvons affirmer que nous n'avons jamais péché dans le domaine de l'étude concrète des événements. Nous avons pu commettre des erreurs dans l'interprétation théorique, les perspectives, mais notre étude des événements a été toujours très rigoureuse. Personne n'a contesté une seule fois les faits que l'internationale a présenté comme base de nos discussions. Toutes les discussions sont parties de ces données.

Nous pouvons nous borner ici à signaler pour mémoire les discussions que nous avons eues avec ceux qui avaient une définition de l'URSS différente de la nôtre. Ces discussions avec les théoriciens du « capitalisme d'État » ou du « collectivisme bureaucratique » n'ont jamais à proprement parler porté sur le « glacis », elles ont été un simple appendice de la discussion sur la question russe. Ni les partisans de la théorie du « capitalisme d'État » ni ceux de la théorie du « collectivisme bureaucratique » n'ont contesté les données rassemblées par l'internationale. Les faits n'avaient pour eux qu'une importance mineure. Aussi, dans la suite, ne mentionnerons-nous que les discussions entre camarades partant de notre base théorique commune.

C'est à la Préconférence (mars 1946) que notre mouvement prit pour la première fois position sur la question du « glacis ». La résolution votée par la Préconférence enregistrait « l'introduction dans la sphère économique [de l'URSS] d'une série de pays militairement et politiquement contrôlés ; la nature spoliatrice et politiquement réactionnaire, conservatrice et capitularde de la bureaucratie soviétique (...) ; la remise des

pouvoirs

du

gouvernement

aux

dirigeants

des

partis

communistes indépendamment de leur force réelle ; l'élimination des éléments opposants, l'expropriation des concessions étrangères, l'accélération des réformes économiques, en favorisant les organismes de dualité de pouvoir (comités de contrôle de la production, du commerce, comités de paysans pauvres qui procèdent à la réforme agraire) ». Cette résolution se prononçait pour la défense des réformes progressives, pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, pour le libre développement du mouvement ouvrier.

Le 1er Plénum avait plus particulièrement traité de l'occupation de nombreux territoires par les armées des vainqueurs. En ce qui concernait les territoires occupés par les armées soviétiques, la résolution s'exprimait ainsi : « La IVe Internationale exige le retrait de toutes les armées étrangères, y compris de l'Armée rouge, de tous les territoires occupés (...). La IVe Internationale n'abandonne en aucune façon son mot d'ordre de défense inconditionnelle de l'URSS. La IVe Internationale est également pour la défense des mesures progressives qui ont été réalisées dans les territoires ,occupés par l'Armée rouge (...). Là où surgiraient des mouvements réactionnaires qui, avec l'appui des impérialismes, tenteraient de renverser l'économie plus ou moins étatisée et de rétablir la propriété privée foncière (...), nous nous opposerions à ces mouvements et combattrions aux côtés de l'Année rouge pour la défaite des impérialistes et de leurs agents, jusqu'à ce que les travailleurs dans ces pays soient capables de faire face seuls à la contre-révolution bourgeoise. Dans toutes les zones d'occupation, nos militants devront défendre notre politique de manière telle qu'elle ne puisse être utilisée contre l'Union soviétique à l'avantage des impérialistes.

On voit donc que, dans ces deux premières prises de position, nous formulions notre position clairement sur la défense de l'URSS et des réformes opérées dans le « glacis » contre l'impérialisme et sur la défense du mouvement ouvrier de ces pays contre la bureaucratie, mais qu'il n'y avait pas un mot sur la nature de ces États et de leurs économies, ni sur les tendances de leur développement.

La première prise de position théorique générale fut formulée dans des thèses écrites par le camarade Germain sur « L'URSS au lendemain de la guerre », parues dans le bulletin de l'internationale n° 6, de septembre 1946. Il était dit qu'elles exprimaient d'une façon générale la position du secrétariat international et elles ouvraient la discussion sur l'URSS, le « glacis » et le stalinisme pour le IIe Congrès mondial. En voici l'essentiel quant à la question du « glacis » :

« Le système de production issu de la révolution d'Octobre porte en soi la tendance à dépasser les frontières de l'URSS d'autant plus que les forces productives réclament sur l'échelle mondiale leur collectivisation. (...) Partant de la tendance de la bureaucratie à "assimiler structurellement" les pays où elle maintient une occupation pendant toute une période et qu'elle veut intégrer dans son système économique ; partant également de l'impossibilité de réaliser cette assimilation en dehors de l'action des masses laborieuses, nous pouvons constater que les pays successivement occupés par la bureaucratie stalinienne se laissent diviser en trois zones :

a) (…) tous les territoires incorporés à l'URSS, là l'assimilation structurelle est complète

(...) ;

b) en Pologne, en Allemagne occupée, en Yougoslavie et en Tchécoslovaquie, un début

d'assimilation structurelle correspond à une très forte poussée révolutionnaire ou à

une situation exceptionnelle de disparition physique des classes possédantes. (...)

Dans ces pays, la nature de l'économie et de l'État reste bourgeoise.

Cependant, les rapports de forces sont tels que la bourgeoisie s'y trouve, pour le

moment, à la merci d'une action du prolétariat. Ce n'est que la peur de la bureaucratie

aussi bien du prolétariat de ces pays que de l'impérialisme qui la retient à faire

donner aux capitalistes indigènes le coup de grâce ;

c) en Finlande, Autriche, Hongrie, Roumanie et Bulgarie, l'État et l'économie restent

foncièrement bourgeois. »

Cette longue citation ne nécessite aucun commentaire. Dans la discussion qui eut lieu à l'époque, Marcoux, qui rassembla une très importante documentation sur la question, examina la situation d'une façon statique et nia l'existence même d'une tendance à l'assimilation structurelle ; son point de vue fut rapidement dépassé par la marche des événements. D'autre part, le camarade E. R. Frank, qui était d'accord avec l'analyse, définissait ce qui se développait dans le « glacis » comme une tendance à établir un « capitalisme d'État » basé sur une économie mixte (capitalisme d'État et propriété privée), et non pas à instaurer un État ouvrier.

Au IIe Congrès mondial (avril 1948) qui se tint quelques semaines après le coup de Prague, la discussion n'avait pas beaucoup progressé par rapport aux positions mises en avant par l'internationale dès 1946. Les thèses adoptées par ce congrès, dans leur partie consacrée au « glacis », décrivent la politique de la bureaucratie, vérifiant là aussi son double caractère ; elles montrent que la bureaucratie se trouvait contrainte, malgré elle, par le développement de la situation internationale, à prendre une série de mesures économiques et politiques contre la bourgeoisie indigène. Elles soulignaient l'accentuation de la tendance à l'assimilation structurelle totale, mais ne la voyaient possible qu'à travers une mobilisation révolutionnaire des masses en opposition à la bureaucratie. Les thèses du IIe Congrès déclaraient que la situation était transitoire, mais aussi que l'économie de ces pays restait capitaliste et que l'État restait un État bourgeois tant par sa structure que par sa fonction.

Politiquement, le congrès confirmait notre position de lutte contre les tendances restaurationnistes et notre soutien des luttes de masses pour lesquelles il était dressé un programme de revendications transitoires. Enfin, l'État et l'économie étant qualifiés de capitalistes, les thèses se prononçaient pour le défaitisme révolutionnaire dans ces pays en cas de guerre.

Vu avec le recul du temps, la discussion à cette époque était stagnante, en raison même de la situation. Il fallait que celle-ci se dénoue pour que nous puissions progresser.

Quelques mois après la tenue du IIe Congrès mondial se produisit la rupture entre le PC yougoslave et le Kominform. Dans la période suivante, d'importants développements économiques et aussi politiques commençaient à se produire dans les pays du « glacis », transformant considérablement ceux-ci. Tous ces événements renouvelaient la discussion en la portant sur un plan nouveau. D'autre part, les événements de Chine devaient eux aussi contribuer à clarifier nos pensées sur toute une série de problèmes, y compris sur ce qui se passait dans le « glacis ».

La discussion aboutit au vote d'une résolution par le VIIe Plénum en avril 1949. La résolution du VIIe Plénum relatait les développements qui s'étaient produits dans le « glacis » depuis 1945, à savoir la période des accords entre Washington et le Kremlin, marquée par des accords avec ce qui subsistait de la bourgeoisie indigène dans le « glacis », puis la période de la Guerre froide, marquée par une lutte contre les positions économiques et politiques de la bourgeoisie indigène, lutte menée avant tout au moyen de mesures bureaucratiques.

La résolution du VIIe Plénum se concluait par une étude de la signification théorique de l'évolution du « glacis ». Cette dernière partie explique les régimes de transition des pays du « glacis » comme la résultante de l'action de plusieurs facteurs : la décomposition du capitalisme ayant atteint un degré très avancé dans ces pays, le retard de la révolution mondiale et l'action de l'URSS agissant en tant qu'État ouvrier, mais sous la direction de la bureaucratie, avec des moyens spécifiques à cette caste. Nous n'avons rien d'essentiel à modifier sur ce point et c'est pourquoi nous avons intégré cette partie de la résolution du VIIe Plénum dans la résolution soumise au vote du IIIe Congrès mondial.

Mais une partie de cette même résolution du VIIe Plénum s'avérait insuffisante ou équivoque ou fausse dès le vote du plénum et la discussion rebondissait aussitôt. C'est la partie de la résolution relative à la nature sociale des États du « glacis » qui fit rebondir le débat. La résolution reconnaissait que l'assimilation structurelle était poussée à un très haut degré, elle constatait que la bourgeoisie n'y était plus au pouvoir comme classe dominante. Mais elle refusait de dire que le « saut » à des États ouvriers y avait été accompli. La résolution considérait ces pays comme des États bourgeois d'un type spécial, quelque chose comme des « États bourgeois dégénérés », bien que leur structure — aux dires mêmes de la résolution — était plus proche de celle de l'URSS que de celle des États capitalistes normaux. La résolution mentionnait comme raison de cette définition « les origines historiques de la situation actuelle et (...) la physionomie sociale encore indécise » du « glacis ». Comme « facteur décisif et fondamental » du parachèvement de l'assimilation structurelle, elle indiquait « la suppression des frontières nationales entre les pays du "glacis" ».

Un an plus tard, au VIIIe Plénum, la discussion se poursuivait encore dans nos rangs, et à côté de l'adoption d'une courte résolution sur la nature de classe de la Yougoslavie il fut soumis au vote indicatif du plénum deux résolutions, l'une du camarade Pablo, l'autre du camarade Germain, différant dans leurs considérants relativement à cette définition de l'État yougoslave, et dans lesquelles se trouvait en fait impliqué le problème de la nature des pays du « glacis ».

Les développements qui se sont produits dans le « glacis » depuis lors ont permis de surmonter les divergences qui existaient à l'époque et d'aboutir à une position très précise, avec une compréhension claire également des raisons qui ont entraîné un retard et des erreurs de notre mouvement sur la question du « glacis ».

•

La nature sociale des États du « glacis »

Nous considérons que les États du « glacis » ne sont plus des États capitalistes et qu'ils sont fondamentalement, c'est-à-dire dans le domaine des rapports de production et de propriété, des États ouvriers, tout comme l'URSS. Les changements survenus dans leur économie, l'extension des nationalisations à toutes les sphères de l'économie et la planification de celle-ci les distinguent fondamentalement des États capitalistes. Ce qui s'est produit dans ces pays, ce n'est pas un accroissement quantitatif de nationalisations à la manière de certains pays capitalistes, mais une transformation qualitative de l'économie. Ce qui est nationalisé et planifié, ce n'est pas seulement l'industrie lourde et l'industrie légère, mais aussi les banques et tous les transports, et aussi tout le commerce, le commerce extérieur et le commerce intérieur, de gros comme de détail (au moins en très grande partie). Il est vrai que la terre n'est pas formellement nationalisée. Ce n'est pas une question négligeable, mais elle n'est pas fondamentale du point de vue de la caractérisation sociologique, compte tenu des restrictions considérables sur l'achat et la vente des terres et de l'introduction de la collectivisation dans les campagnes. Les rapports de production et de propriété dans ces pays ont été bouleversés de fond en comble, et cette transformation se poursuit dans le sens d'une accentuation dans les domaines où elle n'a pas encore été effectuée (avec l'exception de l'agriculture au sujet de laquelle nous nous sommes exprimés). Un retour de ces pays à une structure de type capitaliste ne serait possible que par l'intervention d'une contre-révolution, laquelle est visiblement liée aux résultats de la guerre en préparation.

Ce sont les changements fondamentaux de la structure économique qui nous font caractériser ces États comme des États ouvriers. II y a bien sûr des différences importantes, sur le plan politique et même sur le plan économique, de ces États entre eux et avec l'URSS. Cela n'est pas surprenant. L'évolution des diverses sociétés humaines vers le socialisme, dans des États ouvriers, ne peut pas ne pas être affectée par toute une série de facteurs. La marche du capitalisme au socialisme donnera certainement lieu à des formes sociales très diverses. Ce qui se passe dans le « glacis », c'est plutôt l'inverse. L'intervention réactionnaire de la bureaucratie de Moscou tend à y imposer des formes voisines des formes actuelles en URSS et aussi — pour des raisons de contrôle de la part du Kremlin — à russifier une importante partie des appareils étatiques de ces pays. On assiste également dans le « glacis », sur le plan des rapports sociaux, à une politique calquée sur celle de la bureaucratie soviétique en URSS, visant à créer un appareil et des couches sociales privilégiées par rapport à la masse des travailleurs.

Mais tous ces éléments, qui ont une importance très grande pour déterminer notre politique dans ces- pays, ne sont pas décisifs en ce qui concerne la caractérisation sociologique de ces États.

Dans la résolution soumise à ce congrès, il est fait exception, en ce qui concerne cette caractérisation sociologique des États du « glacis », de la zone soviétique d'Autriche, qui n'a subi aucune de ses transformations fondamentales.

La résolution soumise au congrès qualifie les États du « glacis » d'États ouvriers déformés. Qu'entendons-nous par ce terme ? Nous n'avons pas employé le terme d'État ouvrier dégénéré, estimant que celui-ci ne devait s'appliquer (comme dans le cas de l'URSS) qu'à un État ouvrier né de la lutte révolutionnaire des masses et qui s'était détérioré ultérieurement, par suite de la mainmise bureaucratique sur le pouvoir au détriment des masses travailleuses. Les États du « glacis » ne sont pas le produit de l'action révolutionnaire des masses mais de l'action de la bureaucratie, au sujet de laquelle nous reviendrons plus loin. Ils ont dès le début porté les tares dont ils sont actuellement affectés. Nous n'entendons pas « déformés » dans le sens d'États ouvriers atteints de déformations bureaucratiques, comme ce fut le cas de l'URSS dans ses premières années d'existence. Déformé signifie, dans le cas du « glacis », que ces États ont avant tout la même tare fondamentale que l'URSS, c'est-à-dire l'élimination totale du prolétariat de la direction du pays, tant sur le plan économique que politique.

En disant que nous avons tardé à caractériser ces États comme des États ouvriers, nous ne considérons pas que nous nous étions trompés quant à leur nature en 1946 et au moment du IIe Congrès mondial. Nous pensons toujours que, jusqu'à 1949, ces États avaient conservé une structure fondamentalement capitaliste, bien que celle-ci fut déjà considérablement endommagée du point de vue capitaliste. Les descriptions et les analyses qui furent données jusqu'à 1949 par notre mouvement étaient correctes dans leur ensemble. Nous avions aussi souligné correctement les tendances principales des développements. Nous étions hésitants sur les possibilités de réalisation de ces tendances dans les conditions existantes ou, du moins, telles que nous les interprétions. La transformation de ces États bourgeois (décomposés) en États ouvriers déformés, dans les conditions où celle-ci s'est produite, a soulevé et soulève une série de problèmes théoriques auxquels nous devons répondre.

La norme, pour nous, dans une telle transformation, c'est l'action révolutionnaire des masses, leur lutte armée détruisant le vieil appareil de l'État bourgeois et y substituant un nouvel État. Cette transformation dans le « glacis » s'est produite d'une façon qui ne correspond pas à la norme. Elle a été essentiellement opérée par l'action de la bureaucratie de l'URSS et ses agents. Cela appelle-t-il une révision du marxisme ? Nous ne le pensons pas du tout. De ce qui s'était passé au début de la Seconde Guerre mondiale et des déductions que Trotsky en avait tirées, nous étions prêts à saisir la tendance à l'assimilation structurelle, à comprendre les phénomènes au fur et à mesure qu'ils se sont produits. Mais nous avons hésité dans nos généralisations théoriques. Pourquoi ?

La bureaucratie n'est pas une classe, elle n'a pas de rôle fondamental dans l'histoire, elle ne fait pas l'histoire, au contraire elle ne cherche qu'à ruser avec celle-ci. Mais elle a montré une puissance indéniable, pour des raisons que nous connaissons bien, à déformer et à défigurer la marche du processus historique. Le stalinisme falsifie l'histoire passée, mais il emploie les mêmes procédés — et ils ne sont pas sans conséquences — sur le présent. Nous avons vu le stalinisme fausser des notions fondamentales dans le cerveau des travailleurs communistes, nous l'avons vu manipuler les organisations ouvrières et leur politique. Avec toute la puissance matérielle et politique qu'elle tire de l'État soviétique, la bureaucratie du Kremlin a pu, sans cependant déjouer les forces sociales fondamentales et les lois de l'histoire, manipuler des phénomènes au point de les rendre momentanément plus ou moins méconnaissables. Une de nos premières faiblesses a été de ne pas toujours dégager rapidement la nature profonde des phénomènes sous la défiguration que la bureaucratie leur faisait subir.

D'autre part, nous n'avons pas nous-mêmes exactement apprécié les conditions dans lesquelles la bureaucratie a dû opérer. Il est vrai qu'elle a agi de façon tout à fait empirique ; elle n'a pas songé de prime abord à dépasser ses accords avec l'impérialisme. Elle ne voulait faire du « glacis » qu'une zone de protection militaire et non une bordure d'États ouvriers à la périphérie de l'URSS. La déclaration de Molotov lors de l'entrée de troupes soviétiques pour la première fois sur le territoire d'un État capitaliste, la théorie de la démocratie populaire première édition, n'étaient pas des trompe-l’œil pour la bourgeoisie. La bureaucratie du Kremlin a été contrainte par les circonstances à aller plus loin qu'elle ne voulait le faire. Mais ces conditions dans lesquelles le Kremlin a agi, nous ne les avons appréciées exactement que récemment. Ce n'est que depuis un an environ que nous avons apprécié dans toute leur ampleur la grandeur des forces révolutionnaires libérées par la décomposition du capitalisme. La discussion sur la situation politique à ce congrès a permis de comprendre toute l'ampleur de ces forces.

C'est la décomposition du capitalisme qui a faussé tous les calculs — ceux de la bureaucratie comme ceux de l'impérialisme —à la recherche d'un compromis, y compris dans le « glacis ». Nous avons vu surtout le caractère bureaucratique des mesures prises par le Kremlin et ses agents, mais nous avons insuffisamment bien apprécié les forces qui ont poussé la bureaucratie, à son corps défendant, à prendre des mesures qui à leur tour bouchaient de plus en plus la voie à un compromis avec l'impérialisme et créaient dans le « glacis » particulièrement une situation fondamentalement différente. Parmi les causes d'erreur de notre part se trouve aussi l'opposition absolue que nous avons faite entre l'action des masses et celle de la bureaucratie. Nous avons dit : pas de création d'État ouvrier par action bureaucratique, mais seulement par action révolutionnaire des masses. La bureaucratie, nous le savons fort bien, n'élimine jamais ou presque jamais l'action des masses dans ses interventions ; ce qu'elle cherche à réprimer, c'est l'action des masses qu'elle ne peut contrôler rigoureusement ; mais elle sait fort bien utiliser l'action des masses qu'elle peut contrôler pour aboutir à ses objectifs propres à un moment donné. Cela a été également vrai dans le « glacis ». Elle y a mis le mouvement ouvrier sous sa coupe, elle y a procédé à épuration sur épuration, elle a détruit toute initiative des masses, toute action indépendante de celles-ci dans une mesure considérable, mais elle a néanmoins mobilisé ces masses sous une forme qu'elle contrôlait strictement afin de pouvoir procéder aux changements importants qu'elle estimait nécessaire dans le « glacis ». Nous n'avions aussi pas pensé qu'elle pouvait dans le « glacis » faire une opération de cette envergure sans perdre le contrôle du mouvement des masses.

Parce que nous n'avons pas toujours su nous dégager de l'action déformante du processus historique par la bureaucratie, parce que nous n'avions pas une appréciation extrêmement exacte des forces libérées par la décomposition du capitalisme et parce que nous avons en l'occurrence mal vu l'utilisation des masses par la bureaucratie, nous avons commis des erreurs dans la question du « glacis », et nous nous sommes entre autres engagés dans un problème qui n'en était vraiment pas un, parce qu'il n'avait pas de solution réelle, à savoir le critère qui détermine le moment où se produit le « saut ». Nous n'avions pas affaire à un processus relativement normal. L'histoire est passée pour ces pays par les canaux bureaucratiques et on ne pouvait, sans risque de s'égarer, y appliquer des normes rigoureuses.

Il va de soi que, reconnaissant le caractère de l'action de la bureaucratie dans le « glacis », non seulement nous continuons à la considérer comme contre-révolutionnaire dans son ensemble, mais nous soulignons les limites-des possibilités bureaucratiques. Elles se sont exercées sur des pays bourgeois en pleine décomposition, aux rapports sociaux déjà très instables avant la guerre et où la bourgeoisie avait été considérablement disloquée au cours de la guerre. Il va de soi également que l'évolution du « glacis » depuis 1945 ne constitue pas la moindre justification de la théorie de la « démocratie populaire » première édition, théorie qui, à l'instar du vieux révisionnisme social-démocrate, prétendait à un passage graduel possible du capitalisme au socialisme. Dans les pays capitalistes d'Europe occidentale, cette théorie a fait une faillite lamentable. En Europe orientale, l'intervention bureaucratique qui s'est substituée à l'action révolutionnaire des masses n'avait toutefois rien d'une évolution organique graduelle.

Le « glacis » nous a montré également quelques faits qui conduisent à des conclusions théoriques ou politiques importantes. Le « glacis » a montré que l'arrivée des partis staliniens au pouvoir, même dans des conditions bureaucratiques (à la différence de la Yougoslavie ou de la Chine), avait des conséquences similaires quoique moins développées sur ces partis. Les contradictions de la société s'y reflètent avec une acuité grandissante. La pression des masses s'y fait sentir plus fortement en opposition aux exigences de la bureaucratie moscovite. L'appareil de ces partis, leur direction même y sont sensibles. Les tendances exprimant ou reflétant cette pression des masses se sont jusqu'à maintenant montrées extrêmement faibles en face de l'appareil du Guépéou, mais on ne peut exclure qu'il en soit autrement dans des conditions objectives différentes.

Autre point très important, l'expérience du « glacis » a révélé — des observateurs bourgeois l'attestent eux-mêmes que les masses travailleuses de ces pays, pourtant très hostiles à la bureaucratie, sont très attachées aux transformations de structure, bien que celles-ci aient été réalisées bureaucratiquement. Dans la définition de l'URSS que Trotsky donnait dans la Révolution trahie, il écrivait : « La révolution sociale trahie par le parti gouvernant vit encore dans les rapports de propriété et la conscience des travailleurs. » Dans le « glacis » également, les transformations sociales ne vivent pas seulement dans les rapports de propriété existants mais aussi dans la conscience des travailleurs, bien que ces transformations sociales n'aient pas été opérés révolutionnairement, mais bureaucratiquement. C'est là un élément très important pour une appréciation correcte du « glacis ».

À ce sujet, ce que nous avons appris sur le mouvement d'indépendance ukrainienne est aussi très significatif. Par suite de la division de l'Ukraine avant la Seconde Guerre mondiale, le mouvement nationaliste ukrainien en Pologne avait contribué à nourrir l'existence de courants pour l'indépendance dans l'Ukraine soviétique. Mais, d'autre part, la différence de régime social entre les deux parties de l'Ukraine avait pesé dans le sens d'une évolution des nationalistes ukrainiens de Pologne vers l'adoption des formes sociales de propriété de l'Ukraine soviétique. C'est un phénomène qui ne doit pas être oublié, surtout dans le cas de l'Allemagne actuelle.

Notre politique à l'égard des pays du « glacis »

Notre politique pour les pays du « glacis », étant donné la conclusion sur la nature de classe à laquelle nous sommes arrivés et aussi la place qu'ils auront dans la guerre qui se prépare, ne soulève pas de problème litigieux. La discussion sur les thèses politiques a clarifié les problèmes posés par le « glacis ».

Nous sommes pour la défense inconditionnelle de ces États ouvriers contre l'impérialisme dans la guerre que celui-ci prépare. C'est fondamentalement le même problème que celui de la défense de l'URSS. Nous défendons ces États comme des conquêtes ouvrières, indépendamment des moyens bureaucratiques qui ont été employés pour les créer et indépendamment de la politique suivie par leurs gouvernements. Notre défense de ces pays n'implique en aucun cas, à aucun moment, la limitation de notre critique de la politique suivie par les gouvernements de ces États.

Nous avons qualifié ces États ouvriers d'États ouvriers déformés, en spécifiant que leur déformation était identique à celle de l'URSS sur le point principal de l'expropriation du prolétariat de la gestion de ces États. Il s'ensuit que, comme pour l'URSS, notre programme politique pour ces pays est la révolution politique, ayant pour but d'écarter la bureaucratie du pouvoir et de remettre celui-ci aux masses travailleuses. Ce point ne soulève pas lui non plus de problèmes particuliers différents du cas de l'URSS. Observons seulement qu'on ne trouve pas dans ces pays une bureaucratie indigène disposant d'une force comparable à celle de la bureaucratie soviétique ; à vrai dire, c'est cette bureaucratie soviétique qui constitue l'appui principal, la force principale des bureaucrates indigènes.

Il est évident que, comme pour l'URSS, la défense de ces pays n'exclut pas mais au contraire implique notre appui aux mouvements des masses ouvrières et paysannes pauvres contre la bureaucratie. Nous sommes aussi, dans le cas de ces pays comme dans celui des nationalités de l'URSS, pour soutenir les mouvements des masses pour l'indépendance nationale contre le joug de la bureaucratie soviétique. Dans le cas des pays du « glacis », nous sommes pour l'indépendance de ces pays et pour leur organisation en une fédération librement consentie.

Tous ces points ne présentent aucune difficulté. Ils sont depuis longtemps le bien commun de notre mouvement, que nous avons acquis dans la question de l'URSS au cours des années passées, en suivant pas à pas l'évolution du premier État ouvrier. La seule différence importante, c'est que ces pays subissent plus fortement que les nationalités de l'URSS leurs rapports d'inégalité avec Moscou. La question nationale y a toujours été très sensible des décades durant. Enfin, la question de leur fédération a une longue tradition dans le mouvement ouvrier de ces pays, puisqu'elle figurait déjà aux programmes des partis socialistes de ces pays avant 1914.

En conclusion, nous voyons que la question du « glacis » a été effectivement le prolongement de la question russe si souvent discutée dans notre mouvement, et non le point de départ pour un nouveau chapitre de l'histoire du régime soviétique. Mais c'est un prolongement qui a suivi un chemin bien singulier.

Notre définition de l'URSS, notre compréhension du rôle double de la bureaucratie soviétique nous ont permis de nous orienter d'une manière générale correctement dans l'étude de ce qui se passait dans le « glacis » et d'en comprendre les tendances fondamentales. C'était au fond décisif. Mais, en même temps, diverses insuffisances de notre part nous ont fait piétiner ou nous ont entraînés sur des problèmes secondaires, ou même dans des erreurs. Aujourd'hui, la situation a grandement contribué à nous faire surmonter sans grandes difficultés internes nos faiblesses. Elle nous permet de comprendre à fond le « glacis », son développement, ses contradictions. Nous pensons que la discussion sur la base de la résolution présentée par le secrétariat international permettra à notre mouvement d'acquérir toute la clarté nécessaire sur cette question et d'armer nos militants sérieusement sur les problèmes politiques que les années à venir leur poseront.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 4, p. 175–185 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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